‹ Histoire de la Grèce ancienneChapitre 76 sur 90 · Liv. VIII · texte numérisé non relu

Liv. VIII

LA GRÈCK DE 479 A 4 ,5. 4*1

dance générale en Grèce de réunir des bourgades séparées en une seule cité. Élis, Thèbes, Argost Mantinée, Phigalie, détruisirent les bourgsou villes de leur voisinage, et obligèrent les habitants à résider dans la capitale. Ce changement amena presque partout où il eut lieu une révolution politique. La direction des affaires communes, jusqu'alors abandonnée à un petit nombre de citoyens établis dans la ville-forteresse, tomba aux mains du peuple lui-même, devenu l'hôte habituel de l'agora , et le gouvernement démocratique prévalut à Argos, à Mantinée, comme à Athènes, dont ces deux villes devinrent les alliées et les points d'appui dans le Péloponnèse contre l'aristocratique Lacédémone.

Mais Athènes avait encore des eupatrides; son commerce va lui donner de nouveaux riches : les uns et les autres formeront une seconde noblesse qui disputera l'influence aux orateurs du peuple et contiendra longtemps cette démocratie dans les voies glorieuses où la conduiront Ciinon et Périclès. Dans toute société qui vit, c'està-dire qui se développe, il faut un frein qui empêche le mouvement de se précipiter , comme il en faut tun à l'homme pour contenir ses%mportements. Ce frein, Athènes l'eut pendant quelques générations, Rome durant des siècles. La grandeur de l'une et de l'autre république fut au prix de cette lutte harmonieuse des deux factions aristocratique et populaire, la première modérant la seconde, mais ni l'une ni l'autre assez forte pour étouffer sa rivale et aller se perdre dans ses propres excès.

Depuis qu'Hérodote a terminé son histoire au siège de Sestos, nous sommes sans guide, et les faits nous manquent pour remplir les derniers jours d'Aristide et de Thémistocle. Nous ne savons même avec certitude ni l'époque, ni le lieu, ni les circonstances <Ic leur mort. Notre ignorance est grande, surtout en ce qui concerne Aristide. Ce grand citoyen était si pauvre après avoir administré longtemps les plus riches finances qu'il y eut alors,

que l'État fut obligé de faire les frais de ses funérailles et de doter ses filles. Uu monument public consacra sa mémoire, et ses descendants pendant plusieurs générations reçurent une pension du trésor public.

Thémistocle fut moins heureux. Il eut le tort de rappeler trop souvent à. ses concitoyens qu'il les avait sauvés. Le temple qu'il éleva à la déesse du Bon-Conseil , et où il mit sa statue, semblait vouloir éterniser le reproche. Ses rapines lui suscitaient aussi des ennemis. Il était entré aux affaires avec trois talents; une partie seulement de ses biens, celle que ses amis ne purent soustraire à la confiscation et lui faire passer en Asie, rapporta au trésor quatre-vingts, selon d autres, cent talents. Il souffrit la peine qu'il avait infligée à Aristide : il fut condamné, par l'ostracisme, à un exil de dix ans. « Comme un platane au large feuillage, disait-il, sous lequel on cherche abri pendant l'orage, et dont on coupe les branches dès que le beau temps revient, je vois les Athéniens courir à moi quand le danger les press»', et me chasser dès que la paix revient. » Il se relira à Argos, qui lit bon accueil à l'ennemi de Sparte (471). Sa prétendue complicité avec Pausanias le força plus tard (#> fuir chez les Perses1.

Rappelé, comme on l'a vu, à Lacédémone, Pausanias s'en était, au bout de quelque temps, échappé, et était retourné à Byzance, pour traiter de p'usprès avec l'agent de Xerxès, le satrape de Bithynie, Artabaze. Il fut encore rappelé. Comptant sur ses trésors, il osa revenir. La vieille vertu de Sparte était en effet bien ébranlée. La vénalité, ce mal que les Perses inoculèrent à la Grèce, et qui la tua, s'y montrait audacieusetnent. A son arrivée, Pausanias fut jeté en prison; il obtint, faute de preuves, ou acheta sa liberté, et n'en continua que plus audacieu-

1. M. de Katourg.i {Mémoire sur le parti persan dans la Grèce ancienne, et le procès Je Thcmlstocle) a tout rrceiuiu ni diTciulu Athène» contre les Accusations banales qu'on lui jeltr d'injustice à l'égard de ses grands hommes, a Si Thémistocle n'était |»as coupable, dit-il, il a tout tait pour le paraître, s

sèment ses menées. On le surprit essayant de soulever les hilotes pour renverser les éphores, et se saisir d'un pouvoir absolu. Mais la loi n'ad mettait pas contre un Spartiate le témoignage d'un esclave. Il fournit lui-même les preuves. Un de ses messagers à Artabaze remarqua qu'aucun de ceux qui avaient fait avant lui ce voyage n'était revenu ; il ouvrit la lettre et y lut la recommandation de tuer comme tous les autres le porteur du message. Ce'uici remit la lettre aux épbores. Ils lui ordonnèrent de se réfugier dans un temple, comme s'il redoutait la colère de Pausanias, qui, bientôt averti, accourut et le pressa d'accomplir sa mission. Des épbores, cachés dans le temple, avaient tout entendu; la trabison était manifeste; on se décida à le saisir. Aux signes d'un d'entre eux, il comprit le sort qui le menaçait et se réfugia dans le temple de Minerve Chalciœcos. Comme on n'osait le tjrer de force de cet asile sacré, on en mura -la porte pour l'y laisser mourir de faim. Sa mère apporta la première pierre. Au moment où il allait rendre le dernier soupir, on l'emporta hors du temple, afin que son cadavre ne souillât pas le lieu saint (467).

Pausanias avait fait quelques ouvertures à Thémistocle. L'Athénien était trop habile pour se lier avec un tel insensé. Mais des traces de ces rapports se trouvèrent dans les papiers de Pausanias, et les Spartiates se hâtèrent d'accuser, à Athènes, Thémisfocle de trahison. Il s enfuit d'Argos à Corcvre, qui lui devait la possession de Leucade, et de là en Épire, auprès d'Admète, roi des Molosses. Il avait jadis offensé re prince, et il redoutait sa colère. Admcte était absent. A son retour il trouva Thémistocle assois à son foyer. L'exilé tenait dans ses bras un des enfants du roi, qui suppliait pour lui. Admèfe oublia sa haine et refusa de livrer le fugitif. Il lui donna les moyens de passer en Asie ( 466). Thémistocle se rendit hardiment à la cour de Suses, où Xerxès venait de mourir. Quand l'Athénien parut devant son successeur :

« Je suis Thémistocle, dit-il , celui des Grecs qui t'a fait le plus de mal , mais aussi celui qui vient aujourd'hui te faire le plus de bien. » Il invoqua le prétendu service qu'il avait rendu à Xerxès en l'engageant à fuir précipitamment, après Salamine, et demanda une année pour apprendre la langue des Perses, afin de pouvoir dévoiler ses plans sans recourir à un interprète. Artaxerxès, admirant son génie et son audace , l'accueillit avec faveur et lui donna trois villes de l'Asie Mineure : une pour le pain, l'autre pour la viande, la troisième pour le viu1. Divers réciis coururent sur sa mort. On dit que, pressé d'exécuter ses promesses, il s'empoisonna pour n'être pas réduit à porter les armes contre sa patrie. Cette (in ferait oublier ses fautes, et celte expiation volontaire rendrait sa gloire plus pure ; mais au récit de Diodore il convient de préférer celui de Thucydide, qui le fait mourir de maladie. Ses ossements furent, dèt-on, secrètement rapportés à Athènes. On montrait, au Pirée, son tombeau, qui n'était peut-être qu'un cénotaphe.

La grande guerre est finie. Les hommes de l'époque héroïque viennent de disparaître. D'autres temps commencent. Bientôt les fils des vainqueurs de Platées et des Thermopyles ne craindront pas de prendre pour une guerre fratricide les armes de leurs pères, chaudes eu core du sang des barbares.

Cimon, fils de Miltiade, appartient encore à la première époque par ses exploits et sa politique. 11 n'avait ni l'éloquence ni aucun de ces talents qui donnaient à Athènes la popularité. Sa vie était peu régulière, mais on l'aimait pour son caractère décidé et bienveillant. La vivacité avec laquelle il avait appuyé Thémistocle au moment de Pinvasion perse, la valeur déployée par lui

1. Ces dons étaient considéral>l»*s, cir mit» seule de ces villes. Magnésie, lui donnait pour son pain ;i0 talents par an. Thucydide, I, cl», xxxvin. Cette même ville lui bâtit un magnifique monument funèbre. Demaratc, Metiochns, fils de Miltiade (Horod., VI, 4l\ et C.ongyle d'ErétrietXen., Helt., III, I, 6) avaient reçu pareil don.

LA GRÈCE DE fc79 A 445.

à Salamine, l'avaient rendu célèbre, et lorsque Aristide, pour maintenir l'équilibre des partis, le poussa sur la scène politique et l'opposa à l'influence trop démocratique deThémistocle, il fut accueilli avec faveur. Il paraît avoir contribué beaucoup au décret qui bannit le vainqueur de Salamine. Plutarque l'accuse même d'avoir fait condamner à mort l'homme qui amena secrètement à Thémistocle exilé sa femme el ses enfants. Que la honte de toutes ces ingratitudes retombe donc moins sur le peuple d'Athènes que sur ses chefs qui lui représentent tour à tour, et par les mêmes raisons, la condamnation ou l'exil de ses plus grands citoyens comme nécessaire à sou repos ou à sa liberté! Aujourd'hui les partis politiques se repoussent du pouvoir dans l'opposition; à Athènes ils se repoussaient du pouvoir dans l'exil.

Le défaut d'éloquence interdisait à Cimon les succès de la place publique. 11 en chercha d'autres dans le vaste champ ouvert aux Athéniens sur la mer, et saisit l'occasion de servir à la fois la cause nationale de tous les Grecs et les intérêts particuliers de sa patrie. En 476, il débuta par deux expéditions très-populaires. Il enleva Éion, en Thrace , dont le commandant, le Perse Bogès, plutôt que de se rendre, mit le feu à la ville et périt dans les flammes avec sa femme , ses enfants, ses esclaves et ses trésors. Par la prise d'Eion, Cimon donnait à sa patrie des terres qu'on put distribuer aux citoyens pauvres, et une importante position maritime et militaire aux bouches du Strymon. Par la conquête de l'île de Scyros, il purgea la mer de pirates que le conseil amphictyouique venait de mettre au ban de la Grèce, et la colonie qu'Athènes y fonda devint le premier anneau de la longue chaîne de ses établissements dans le nord de la mer Égée. A Sryros, Cimon prétendit avoir retrouvé les ossements de Thésée; les Athéniens les reçurent au milieu de fêtes solenneHes, et les déposèrent dans un temple qui fut consacré comme un asile inviolable, en mémoire du héros

Page 1