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et dans son langage; il se garda bien de braver les puériles alarmes qui déjà s'éveillaient. Il attendit, se tint longtemps à l'écart, et ne se produisit qu'avec lenteur; seulement, à l'armée, il montrait le plus brillant courage. De noble race, il avait peu de penchant naturel pour le peuple; mais la politique et la raison lui conseillèrent d'étouffer ses préférences. Cimon, alors dans l'éclat de ses victoires, tenait le premier rang au milieu du parti aristocratique ; mais cette place n'était remplie par personne à la tête du parti populaire : il la prit. Depuis Marathon, la faction des nobles n'était qu'une minorité tracassière, une opposition stérile ; avec le peuple seul il y avait de grandes choses à faire. Périclès se donna à lui.
Des qu'il commença à se mêler des affaires de l'État , il s'y dévoua sans réserve; mais, pour ne point se prodiguer, il agit rarement par lui-même , le plus souvent par des agents qu'il lançait sur la place publique. On sentait sa main, on ne la voyait pas : « comme la galère salaminienne, dit Plutarque, que l'on gardait à Athènes pour les grandes solennités,» il ne paraissait en public que dans les grandes occasions. Mais alors il déployait une souveraine autorité de parole qui faisait comparer son éloquence à la foudre et aux éclairs, qui éblouissent et qui frappent. Le temps n'a malheureusement rien épargné de ses discours, si ce n'est quelques paroles qui étaient restées dans toutes les bouches ; comme celle-ci, où se montre le caractère élevé de son éloquence : « Ils sont immortels, s'écriait-il un jour en parlant des guerriers morts pour la patrie, immortels comme les dieux; car à quel signe reconnaissons- nous les dieux, dont l'essence nous échappe? Nous ne les voyons pas. Les hommages qui les honorent, seuls les révèlent. Ainsi connaissons- nous ceux qui sont tombés pour le salut commun. » Dans la discussion il avait l'adresse qui tourne les obstacles et la vigueur qui ne se lausc point dompter : « Quand je l'ai
terrassé et que je le tiens sous moi, disait ud de ses adversaires, il s'écrie qu'il n'est point vaincu et le persuade à tous. » La grâce se retrouvait aussi dans sa mâle éloquence : « Notre jeunesse a péri dans le combat, disait-il un jour, Tannée a perdu son printemps. »
La réserve de Périclès en public n'était point un rôle appris et bien joué. Il apportait dans sa conduite privée la même mesure et la même dignité. Sa vie était simple, modeste, frugale; son âme toujours égale, inaccessible à l'ivresse du succès, comme au ressentiment de l'outrage. Un de ses ennemis, homme bas et vil, s'attacha tout un jour à ses pas sur la place publique en l'injuriant, et le poursuivit encore de ses insultes quand il rentra chez lui : Périclès ne se retourna même pas; mais, arrivé à sa demeure, il appela un esclave et lui ordonna de prendre un flambeau et de reconduire cet homme. Point de bruyants plaisirs; il refusait toute invitation à des festins ou à des fêtes. Jamais on ne le voyait hors de sà maison, si ce n'était pour aller au conseil ou à la place publique. Afin de n'être point détourné des affaires de l'État par le soin de sa fortune particulière, et peut-être aussi pour que sa frugalité fût connue, il faisait vendre chaque année et à. la fois tous les produits de ses terres; et chaque jour il envoyait acheter au marché ce qu'il fallait pour l'entretien de sa maison, où régmit une économie sévère. Non qu'il fût d'humeur triste et farouche; à ses loisirs il recevait quelques amis* et se reposait de ses travaux en causant d'art avec Phidias, de littérature avec Euripide et Sophocle, de philosophie avec Protagoras , Anaxagore ou Socrate. La Milésienne Aspasie, lien de cette société des plus beaux génies, jetait sur toute question les grâres d'un esprit inimitable, qui séduisait Socrate bien plus que sa beauté.
Cette conduite de Périclès, à la fois si réservée et si digne, était la critique des libéralités intéressées de Ctmon, comme son irréprochable intégrité ravivait, par un
heureux contraste, le souvenir récent encore des rapines de Thémistoele. Thucydide et Plutarque lui rendent ce ce témoignage qu'il n'augmenta pas d'une drachme le bien dont il avait hérité de son père.
Le peuple d'Athènes avait donc enfin trouvé un chef qu'il pût estimer et ne pas craindre. Aussi lui accordat-il une confiance sans bornes. Jamais homme n'eut dans Athènes un pareil pouvoir; et, ce qui est à l'honneur du peuple et de son chef, jamais pouvoir ne fut acquis et conservé par des voies plus pures. Périclès, sans titre particulier, sans commandement spécial1, et « par la seule autorité de son génie et de ses vertus,» fut aussi maître dans Athènes et plus noblement qu'Auguste dans Rome. Il put maintes fois gourmander et durement traiter cette foule si volage, assure-t-on , et si capricieuse. Le scrutin de l'ostracisme qui frappa son rival Thucydide, ne s'ouvrit pas pour lui. Un ancien dit bien « qu'on ne pouvait tenir le peuple, non plus qu'un jeune cheval à qui l'on a ôté la bride, et qu'il prit une audace telle, qu'il ne voulut plus obéir, mais mordit un jour l'Eubée, et un autre jour s'élança sur les îles.» La comparaison est plaisante peutêtre ; mais c'est de l'histoire écrite avec des pamphlets. Plutarque l'a prise en effet aux poètes comiques. Il faut se bien représenter les Athéniens de ce temps non comme la plèbe ignoble de Rome, qui livra la liberté aux Césars pour des congiaires, mais comme une aristocratie élevée par ses goûts, son élégance, sa culture intellectuelle et l'habitude du commandement , au-dessus de la condition ordinaire des autres peuples5. Le peuple à Athènes,
1. Périclès fut bien «'-lu chaque année stratège; mai* c'est un titre qu'il partageait toujours avec neuf collègue;.. Il ne fut jamais archonte. Ahrens et .Millier veulent qu'un «les dix stratèges ait eu une autorité heaucoup plus grande que celle de se* collègues, comme, plus tard, le stratège Inl Ta Zz/.z de l'époque romaine, qu'ainsi dans l'expédition de Samos, Périclès n'ait eu que des collègues suhordonnés.
2. « Quels hommes, en général, que les Athéniens! et quelle ville qu'Athènes! quelles lois! quelle police! quelle valeur! quelle discipline! quelle perfection dans toutes les science» et dans tous les arts ! Mais
c'étaient les esclaves, les étrangers, les métèques, cette foule enfin de plus de 100 000 «Ames qui encombrait la ville et le Pirée1; l'aristocratie, c'étaient les 15000 citoyens qui seuls jugeaient, qui faisaient les lois, nommaient aux charges que seuls ils remplissaient, et qui décidaient du sort de la moitié de la Grèce.
A ce point de vue, tout s'éclaircit et s'explique. Périclès, pour consolider une domination nécessaire, fit ce que la force des choses produisait d'elle-même : il constitua à la tête de cet empire une caste privilégiée, dont il chargea ses artistes et ses poètes d'élever chaque jour les sentiments. Traduisons donc , quand il s'agit des Athéniens de ce temps, le mot peuple par celui de noblesse ou de corps aristocratique.
Toute l'administration de Périclès se rapporte à deux choses :
1° Consolider la domination athénienne;
2° Rendre Athènes et le peuple athénien dignes de leur empire.
Etudions ses efforts dans cette double voie.
Aristophane prétend qu'Athènes commandait à mille cités, chiffre évidemment exagéré. Ces villes étaient de trois sortes : sujettes ou alliées et colonies.
Les conquêtes de Cimon et de Périclès avaient donné à Athènes Egine et l'Eubée, les deux boulevards de l'At-
quelle politesse dans le commerce ordinaire et dans le langage! Tliéoptiraste, ce parleur agréable, cet homme qui s'exprimait divinement, fut reconnu étranger, et appelé de ce nom par uni' simple femme de qui il achetait des herbes au marché, et qui reconnut, par je ne sais quoi d'attique qui lui manquait, et que les Romains ont depuis appelé uvhanité, qu'il n'était pas Athénien; et Cicéron rapporte que ce grand personnage demeura étonné de voirqu'ayant vieilli dans Vthènes, possédant si parfaitement le langage altiquc, et en ayant acquis l'accent par une habitude de tant d'années, il ne s'était pu donner ce que le simple peuple avait naturellement et sans nulle peine. » I.t Bruyère, Discours sur Thcophraite.
\. Aristote dit, Politique, liv. II, ch. t\ Dans un Etat bien gouverné, il faut que les travaux nécessités par les besoins de la vie laissent à chaque citoyen le loisir de s'occuper des affaires publiques. Ces travaux sont la part des esclaves. »
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tique, Tliasos, qui commande la côte de Thrace, Naxos, à mi-chemin de l'Asie, Éion, la clef de la Macédoine, enfin une foule de points au nord de la mer Égée et dans la Cheraonèse. Les Messéniens occupaient pour elle Naupacte, qui. commandait l'entrée du golfe de Corinthe. Trois conditions avaient été imposées aux sujets: démanteler leurs villes, ou au moins les fortifications des ports, livrer leurs vaisseaux de guerre, payer un tribut.
La confédération dont Aristide avait arrêté les bases s'était peu à peu changée pour Athènes en suzeraineté, pour les alliés en dépendance. Ce changement était dans la nature des choses. Il était inévitable que la confédération se briserait ou serait remplacée par un empire athénien1. Du jour où ils avaient accepté l'offre de Cimon, de donner leurs vaisseaux et de l'argent au lieu de soldats, les alliés avaient laissé toutes les forces de la ligue se concentrer dans Athènes, toute l'habileté, tout l'orgueil militaire devenir le seul partage des Athéniens. Pendant qu'ils labouraient et trafiquaient, Athènes portait sur tous les rivages son pavillon victorieux. En vain eussent-ils voulu rompre une alliance qui pour le moment paraissait sans but, Athènes avait le droit de leur rappeler l'honorable fondement de son empire, et le serment des confédérés, et les sacrifices, et les boules de fer solennellement jetées à la mer en signe que l'alliance devait être perpétuelle. Elle pouvait dédaigner l'impopularité encourue en remplissant un devoir impérieux*, et bien plus, montrer du doigt les flottes phéniciennes prêtes à sortir de leurs ports, pour peu qu'elle retirât ses escadres
1. Heeren.vol. VII, p. 192, Hit : » Celui qui connaît la nature ri' une confédération et la difficulté de la maintenir, accordera qu'il était presque impossible d'éviter l'apparence d'abuser de la suprématie ; ce qui paraît à l'un un abus semble à l'autre un moyen nécessaire pour atteindre le but. y> Ajoutons deux' causes très-actives de rupture : la répulsion instinctive d< s Grecs pour toute union ; la haine de toutes les aristocraties contre la démocratie athénienne, dont l'éclat seul était pour < lies un danger de mort.