‹ Histoire de la Grèce ancienneChapitre 84 sur 90 · Lit. VII, ch. lxxti · texte numérisé non relu

Lit. VII, ch. lxxti

au grand roi; ensuite la fidélité des alliés, dont aucun ne broncha, preuve quecét empire n'était point si odieux; la modération d'Athènes, qui n'inflige à Samos vaincue après une opiniâtre résistance , que les conditions imposées déjà à Thasos et à Égine , sans vengeances particulières; enfin son droit à punir une défection coupable, puisqu'elle n'avait fait en cette circonstance qu'appliquer le principe proclamé par Corinlhe elle-même , sa rivale et naguère son ennemie, au milieu du congrès des Péloponnésiens : •< Chaque Etat confédéré a le droit de contraindre les membres rebelles1. » Il est bon d'insister sur ces faits, car on a bien rarement été juste pour le peuple d'Athènes , pour cette glorieuse démocratie, quelquefois ingrate sans doute, violente et mobile, mais qui a expié ses fautes par son enthousiasme pour tout ce qui était beau et grand , par les chefs-d'œuvre qu'elle a inspirés, par les artistes , les penseurs et les poètes qu'elle a donnés au monde. Eschyle, Sophocle et Euripide, Phidias et Aristophane, Socrate et Platon, tous, quelques-uns malgré eux-mêmes, plaident encore pour elle dans la postérité*.

A côté des villes sujettes et alliées , Athènes avait de nombreuses colonies. Périclès avait compris le triple avantage des établissements coloniaux pour diminuer

1 . C'est le principe invoqué en ce moment même j>ar les Américains du Nord contre ceux du Sud.

2. Un savant historien de la Grèce, l'évéque Thirlwall, parle de ail the altempts which for the last forty yeart have been systcmaticalljr mode in our own literature, the periodical as well as the more permanent, for political and another purposes, to viïtfy the Athenians. En Allemagne, le professeur Drumaun, Geschichte des Fer faits der griechischen Slaaten, a dépassé, dans ce sens, toute violence. 11 est vrai qu'à Rome il n'épargne pas plus Cicéion que Périclès à Athènes. N'oublions pas non plus que tous nos renseignements nous viennent des amis de l'oligarchie, de ceux qui sont systématiquement contraires à la démocratie, ou qui ont souffert par elle : Thucydide, à qui Denys d'Halicarnasse reproche son amertume et sa sévérité pour sa patrie (Jugement sur tes principaux historiens ,éd. Rciski-, p. 774) ; Aristophane, dont les virulentes satires ne sont pas plus impartiales que ne l'étaient nos pièces politiques; Platon, l'élève de Lyeurgue autant que de Socrate ; Xénophon, que nous voudrions pouvoir, comme quelques philologues, ne pas faire l'auteur du haineux traité de ta République. Parmi les ennemis du peuple athénien, il faut

dans la ville le nombre des pauvres1; pour occuper au loin, dans l'intérêt du commerce et de la puissance d'Athènes, des positions importantes; pour donner aux citoyens des terres d'un rapport plus certain que celles de l'Attique, exposée, depuis la défection de Mégare, aux ravages des Péloponnésicns. L'Eubée avait déjà reçu 4000 colons; 2000 citoyens allèrent encore y fonder sur les ruines d'Histiée la ville d'Orée, qui commanda la navigation des golfes Maliaque et Pagaséen. D'autres étaient à Chalcis, la porte de l'Eubée. L'île qui devait être, à défaut des blés de l'Euxin, le grenier de l'Attique, était ainsi tenue par deux côtés ; 500 furent envoyés à Naxos et 250 à Andros, pour dominer de là les Cyclades. Les terres de Scyros , une des étapes dans la traversée du Pirée à la côte de Thrace, appartenaient à des propriétaires athéniens. Nous avons dit déjà l'importance que donnaient à la Thrace les mines d'or du mont Partgée, ses bois de construction, ses terres fertiles et ses fleuves quj pénétraient dans l'intérieur de vastes régions; 1 000 colons furent établis dans la Bisaltienne, et Agon, fils de Nicias, reprenant, en 437, le projet qui avait si mal réussi d'une colonie aux Neuf- Voies, enleva aux Édoniens ce territoire et y fonda, entre deux bras du Strymon, Ainplùpolis^ destinée par sa position à une prospérité brillante. Imbros et Lemnos, à l'entrée de l'Hcllespont, étaient encore occupées par les descendants des colons que Miltiade y

compter même Voltaire, qui attribuait tout, dans Athènes, sa gloire, sa puissance, à ses grands hommes, mais, en soutenant cette1 thèse, il plaidait sa propre cause. Montesquien aussi, qui ose écrire {Esprit des Lois^ liv. VIII, ch. iv) : « La victoire de Salamiue corrompit la république d'Athènes. » M, lis qu'est-ce donc que celte corruption d'où n.iissrnt de si grandes choses? Qu'est-ce que ce mal qui est la vie et la force? Machiavel faisait celte remarque il y a trois cents ans : « Du peuple on peut toujours médire sans danger, même là où il règne; mais, ajoute t-il, dei principi si parla sempre con mille timori e mille rispettt. » Discorsi sopra Tito Liiio, liv. IV, ch. lviii.

\. Os colons étaient appelés clérouques. L'Élat leur donnait des armes et de l'argent pour leur voyage. Thucydide, liv. III, ch. l. Plutarque, Périctès, ch. xxxiv.

avait envoyés, et qui gardaient leur titre et leurs droits de citoyens d'Athènes. Alors, comme aujourd'hui, on vantait les pêcheries de l'Euxin, surtout la fécondité des immenses plaines qui enferment cette mer du côté du nord. La stérile Attique tirait de là presque tous ses approvisionnements ; aussi avait-elle cherché de bonne heure à y prendre pied. Avant même la guerre médique, Miltiade l'Ancien avait occupé la Chersonèse, d'où l'on peut ouvrir ou fermer à son gré le passage de la mer Égée dans l'Euxin. Après Salamine, la première préoccupation d'Athènes fut de chasser les Perses de ce point ; Périclès y envoya encore 1000 colons; et, pour mettre cette presqu'île à l'abri des incursions des barbares , il releva le mur garni de forts de distance en distance, que l'ancien Miltiade avait construit sur l'isthme. On a vu qu'il avait mis aussi la main sur Byzance, après la réduction de Samos. Il forma des établissements au fond même de l'Euxin.

Sinope, colonie de Milet, était déchirée par les factions. Le parti démocratique était entré en lutte avec le tyran Timésilaos. Ne pouvant rien espérer de Milet, alors trop faible, il appela à son secoure Périclès, qui, à la tête d une flotte nombreuse, visitait ces parages pour y montrer avec éclat la puissance athénienne. Périclès laissa à Sinope 13 vaisseaux, sous les ordres de Lamachos, qui chassa le tyran. Le parti vainqueur offrit en récompense à 600 Athéniens les biens des exilés. Vers la même époque, Amisos reçut sur son territoire un assez grand nombre d'Athéniens pour que, au temps de Milhridate, la population de cette ville fût regardée comme originaire

de l'Ait H] Dr,

A l'occident même, Athènes envoyait des colons. Les habitants deSybaris, cinquante-huit ans après la destruction complète de leur ville, avaient tenté de la relever. Les Crotoniates voyaient déjà Sybaris sortant de ses ruines plus menaçante ; ils dispersèrent les nouveaux colons. Ces

malheureux implorèrent l'appui de Sparte et d'Athènes. Sparte refusa de s'engager dans une entreprise si lointaine. Mais, à Athènes, leur demande fut appuyée par Périclès. Ou fit appel à tous les étrangers qui voulurent prendre part à cette colonie, parmi eux se trouvèrent l'historien Hérodote et l'orateur Lysias. La ville de Thurii, qui eut l'honneur de compter ces deux noms illustres parmi ceux de ses fondateurs , n'en fut pas plus heureuse dans le commencement. Ceux qui restaient de l'ancienne population sybarite , montrèrent un orgueil et des prétentions qui blessèrent les nouveaux venus, et, dans une lutte furieuse qui s'ensuivit, furent complètement exterminés. Depuis ce temps, Thurii , qui adopta les institutions de Charoudas, vécut en paix au dedans et au dehors. Quelques Athéniens prirent^eut-ctre part aussi à la fondation de Parthénope, sur la mer Tyrrhénienne.

Dans l'ancien système colonial des Grecs, la colonie devenait bientôt étrangère à la métropole. Mais Periclès, qui n'avait fondé tant d'établissements que pour les tenir dans une étroite union avec Athènes, conservait à tous les colons de la mer Egée leur titre et leurs droits de citoyens1. C'était essayer, avec d'autres moyens, ce que Rome sut si bien accomplir. Mais Rome, puissance continentale, placée bien au centre de son empire, à la portée de ses colonies, put les maintenir dans la dépendance par la proximité et l'écrasante supériorité de ses forces. Athènes, puissance maritime et commerciale, fut forcée de semer ses colonies au loin , trop loin pour que cellesci ne fussent pas tentées d'échapper à son influence, un titre inutile ne suffisant pas pour balancer des intérêts contraires.

La fondation de colonies nombreuses n'est d'ailleurs

1 . Les terres des colons payaient l'impôt quand une taxe foncière était établie à Athènes, pour bien montrer que ce* colonies étaient une teire athénienne. L'ab*rnce pour un voyage à Lemnos et à Imbro* était acceptée des tribunaux d'Athènes* comme excuse valable.

que la moitié du système romain ; ce système se complétait par l'admission, dans une très-grande proportion, des étrangers au titre de citoyens. Or Athènes ne pratiqua jamais cette politique libérale. En 444 , le prince libyen Psammétichos, maître d'une grande partie de la basse Egypte, fit un présent de blé pour être distribué au peuple. Périclès ordonna un recensement des vrais citoyens, et fit exclure tous ceux dont le père ou la mère n'étaient pas athéniens. Plus de 5000 habitants furent ainsi déchus de leur titre, et le nombre de ceux qui le gardèrent, après cette épreuve, ne s'éleva qu'à un peu plus de 14 OOO.Thémistocle lui-même, s'il eût alors vécu, n'eût été à ce compte qu'un étranger dans Athènes, car sa mère n'était pas athénienne, et la ville qu'il avait sauvée, l'eût vendu comme esclave , si l'on admet le récit qui veut que Périclès ait fait appliquer aux 5000 métèques la loi rigoureuse portée contre ceux qui usurpaient le titre de citoyen. Quelle différence, si Périclès avait, comme le sénat de Rome , ouvert peu à peu la cité aux étrangers; si les droits politiques, au lieu de rester réservés à un petit nombre , avaient été successivement conférés à beaucoup ! Au lieu de compter 14 000 citoyens, Athènes en aurait eu, comme Rome, 200 ou 300 000, et l'empire reposant alors sur une large base, ne se fût pas écroulé au premier choc. Selon quelques écrivains, Athènes commandait à 15 millions d'hommes. Je crois ce chiffre exagéré. Mais, le fût-il de moitié, ce n'était pas avec cette imperceptible minorité de 1 4 000 citoyens qu'elle pouvait tenir asservie une telle multitude. Là est le secret de sa faiblesse, et Périclès, qui vit tant de choses, eut tort de ne pas voir qu'Athènes devait renoncer à son empire ou à son égoïsme municipal'.

1. -T'ai examiné cette question flans mou Ht taire des Romains, ItT vol. p. 314 et sq. Cependant, il faut dire qu'Athènes ne pouvait se recruter! comme Rome le fit longtemps dans le Utium et l'Italie, d'hommes avant à peu près sa langue, ses mœurs et ses idées. Iy commerce et l'industrie

ATHENES Al TEMPS DE PÉiUCLfcS. ^7

Xénophon qui vécut, il est vrai, une génération plus tard, comprit que là était le salut. « Favorisons les métèques, écrivait-il, nous assurerons ainsi un de nos plus beaux revenus, puisque les métèques versent dans notre sein l'abondance, et que, loin de nous être à charge, le gouvernement retire d'eux un impôt pour leur habitation. Supprimons toutes les servitudes, aussi » odieuses qu'inutiles à l'Etat, dont nous les avons frappés; dispensons-les encore de servir dans l'infanterie pesante avec les Athéniens. Faisons plus, recevons les même dans la classe des chevaliers; par là nous gagnerons leur amitié ; .par là nous attirerons tous ceux qui n'auront point ailleurs le droit de cité , et dont l'affluence augmentera la richesse, la population et la puissance de notre république. »

C'était la vraie politique ; mais Périclès, comme Platon, comme Aristote, ne comprenait une cité qu'avec une bourgeoisie souveraine peu nombreuse. L'assemblée générale ne comptait jamais qu'environ 5000 votants. Ce n'était pas là un peuple, je l'ai déjà dit, mais une corporation qui gouvernait un empire. Du reste, s'ils étaient peu nombreux, quelle émulation ! « L'univers les regardait ; ils réunissaient le double avantage des petits États et des grands théâtres1. »

Cet empire possédait, pour se défendre, des ressources qui semblaient lui permettre de tout braver1/* Athènes avait 300 trirèmes prêtes à mettre à la voile, et

n'attiraient pas à Athènes des hommes du Péloponnèse ou de la Grèce centrale, mais des Asiatiques, des Thraces, qui apportaient un tout autre esprit. Nous verrons plus loin leur fâcheuse influence. Si ce mélange avait eu lieu plus tut et plus largement, la pureté de l'esprit athénien, dans - le siècle de Périclès, en eût peut-être été compromise.

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