Mme de Staël, de la Littérature, etc., partie I, ch. i
2. Nous exposons avec quelques détails le budget athénien, parce que les autres États grecs avaient, dans une moindre proportion, et suivaut les circonstances, des recettes et des dépenses semblables. « A l'exception des tributs, dit Bœckh, Êcon, polit, des Athèn.% t. II, p. 4, les autres États grecs avaient les mêmes revenus. »
d'immenses chantiers, dont Thémistocle avait le premier donné l'idée, pour réparer promptement les avaries fréquentes dans ces navires, à cause de la mauvaise qualité du bois employé. Cette flotte était sous la surveillance du sénat des Cinq-Cents. Les équipages qui la montaient devaient s'élever à GO 000 hommes.
En comptant les citoyens et les métèques, 13 000 hoplites pouvaient au premier signal entrer en campagne;. 16 000, plus jeunes ou plus âgés, étaient répandus dans les garnisons. La cavalerie comptait l '200 hommes bien montés, y compris les archers à cheval, 16 000 archers, dont 1200 Scythes, servaient à pied.
En ajoutant les forces de terre à celles de mer, on trouve près de 92 000 hommes,, chiffre énorme, si l'on considère que la population de 1 A t tique ne dépassait pas 500 000 âmes et était peut-être beaucoup moindre. Mais tout le monde , jeunes gens et vieillards, était soldat; les métèques et les esclaves servaient même sur les vaisseaux, et l'on soudoyait des étrangers , des archers Scythes, ou cretois.
Si l'entretien des armées, à cette époque de l'antiquité, coûtait moins cher que dans les temps modernes, parce qu'il u'y avait pas d'artillerie, et que tout citoyen était tenu de s'équiper à ses frais, il est néanmoins certain que de pareilles forces exigeaient des dépenses considérables. La construction des vaisseaux , la solde des hoplites et des cavaliers, le traitement des juges, l'indemnité aux citoyens qui venaient aux assemblées, les distributions gratuites de blé, les frais considérables pour les fêtes, surtout pour les grands travaux que Périclès exécuta, devaient aisément prendre en pleine paix, mille talents par an (5 216 655 ft\). Comment faire face à de telles dépenses que la moindre guerre augmentait ?
Les Grecs n'aimaient pas les impôts directs. Il leur semblait tyrannique d'imposer, à moins de nécessite urgente, la propriété, le travail, ou la personne des citoyens.
ATHÈ>ES AU TEMPS DE PÉRICLfcS. 459
Les meilleurs revenus à leurs yeux étaient ceux qui provenaient des biens de l'État et des impôts indirects. Ils comptaient , en cas de péril sur les dons volontaires, qui bien rarement manquaient, et, en temps ordinaire, sur les prestations des riches. Quant aux étrangers, habitant dans la ville et y trafiquant à l'abri de s< s lois et de sa puissance, ils devaient un tribut comme prix des facilités qu'Athènes donnait à leur commerce , et l'esclave une capitation pour le rachat de sa tête. En vertu de ces principes, il y avait à Athènes six principales sources de revenus :
1° Le produit des domaines de l'État, forêts, pâturages , terres labourables , maisons , salines , eaux , mines, etc.1. Ces domaines étaient affermés à temps ou à perpétuité, afin d'éviter à 1 Etat l'obligation de créer une armée de fonctionnaires publics pour les administrer. Le prix du bail était généralement payé en argent. Les mines d'argent du Laurion s'étendaient sur une longueur de 1 1 000 mètres, d'un rivage à l'autre, entre Anaphlyste et Thoricos, bourg près duquel on trouvait de fausses émeiaudes. Ces mines rapportaient jusqu'à 40 talents, sous Thémistocle , qui (it appliquer ce revenu à la construction des vaisseaux. Au temps de Sociale et de Xénophon elles étaient déjà beaucoup inoins productives*. L'État, sans se dessaisir de la propriété des mines, les affermait à perpétuité, de telle sorte qu'on pouvait s'en transmettre la possession par héritage. Les Volâtes vendaient, mais aux seuls citoyens et aux lsotèles le droit d'exploiter des portions dont lepiix était d'un talent environ. Outre ce prix, une fois payé, l'État percevait annuellement 1 /24 du produit. Hors de l'Atlique, les Athé-
1. Les temples, propriété de l'État ou des commune*, avaient leur» biens, qu'on affermait pour subvenir aux frais du culte.
2. (leci est une nsserlion de M. Bceckli. Cependant. Xénophon dit expressément, Revenus de C 'Juique, ch. tv : a Loin de tafir, leur richesse va en croissant . »
niens avaient les mines d'or de Thasos et celles de Scapté- Hylé, en Thrace, qui rapportaient ensemble de 2 à 300 talents. L'historien Thucydide exploitait une portion des mines de Scapté-Hylc, où il écrivit son histoire.
2° Les amendes , les frais de justice et les confiscations. Ces recettes montaient très-haut : car Xénophon donne à entendre qu'elles suffisaient pour fournir le salaire des juges1.
3° Douanes. Des taxes étaitent perçues à Yem/xjrion où se. faisait le commerce maritime en gros et sur le marché ou Ton vendait en détail. Toute marchandise importée ou exportée par mer était de plus soumise à un droit d'un cinquantième, ou de 2 p. 0/0 toujours perçu en argent, jamais en nature*. On affermait le prélèvement de ce droit. Les grains ne payaient que pour Pimportation, et ce droit donnait par an un produit brut d'environ 10 talents. Les autres marchandises, bétail, salaisons, vin, huile, miel, métaux, etc., donnaient davantage. 11 est probable que Ton payait en outre un droit de 1 p. 0/0 pour stationner dans le port, et les étrangers un autre pour vendre au marché. On ne sait rien sur le commerce de terre.
4° La tajce des étrangers domiciliés à Athènes (métèques). Elle était de 1 2 drachmes par an pour le chef de famille et de 6 pour les enfants. Lne veuve de métèque
1. Dans 1rs actions publiques, l'accusateur qui n'obtenait pas au moins un cinquième des suffrages pavait une amende de 1000 drachmes. Le ministère public étant inconnu à la Grèce, comme a Rome, c'était un moyen de tenir en bride les sycophantes, qui n'ont pas d'ailleurs toujours mérité le mépris qui s'attache à leur nom, puisque les coupables fussent restés impunis si quelque citoyen ne les eût, à ses risques et périls, appelé* en justice. Ce qui fut d'abord du dévouement civique et la principale affaire des bons citoyens, comme Kphialle et Lycurgue, devint, il est vrai, un métier. Tout usage a ses inconvénients. L'instiîution du ministère public n'a-t-clle pas ùté chez nous aux citoyens toute initiative?
2. Cet impôt donna, en 400, 36 talents à l'Etal et 6 au fermier. Ce qui n'accuse qu'un mouvement d'affaires de 2000 talents, ou en francs de 10433320. Mais Athènes ne s'était pas encore relevée de ses récents désastres. Andocide, Sur les mystères, ch. xxm.
ATHÈNES AU TKMPS DE PÉRICLfcS
payait f> drachmes. I.cs affranchis étaient, en outre de cette taxe, soumis à une contribution de trois oboles, qui était probablement la capitation imposée sur chaque esclave et payée par son maître. Il y avait un impôt particulier sur les courtisanes. Le métèque qui ne payait pas sa contribution était vendu.
5° Les tributs des alliées. Us montaient alors à 600 talents. Plus tard on les remplaça par un vingtième levé sur les marchandises, à l'entrée et à la sortie dans tous les ports des villes alliées, ce qui doubla ce revenu.
6° Les contributions des citoyens. Elles étaient de deux sortes : Y impôt sur les biens, qui n'était levé que dans les cas d'urgence, et les liturgies ou prestations dues à l'État. Les orphelins étaient exempts de la liturgie, mais non de l'impôt. Il y avait quatre principales liturgies : la chorégie% ou préparation et direction des chœurs pour les spectacles ; la gjrnnasiarchie ou entretien des gymnases qui fournissaient les lutteurs pour les jeux publics; Yhestiase, ou soin des festins publics qui étaient célébrés dans certaines circonstances; Yarc/iit/tebrie, pour conduire à Délos ou à Delphes des députations solennelles.
Une liturgie plus utile et fort ancienne était la trierarchie. Elle consistait dans l'obligation imposée aux plus riches citoyens de fournir à toutes les dépenses de l'armement et de l'entretien des galères construites par l'État. Cette obligation ne durait pour chacun d'eux qu'un année, mais revenait deux ans après. Il y avait 1200 triérarques; chacune des dix tribus en nommait 120. Vers la tin de la guerre du Péloponnèse, les moins riches parmi les triérarques se réunissaient pour fournir à la dépense qu'un seul n'eût pu supporter. En 357, on les répartit en 20 classes subdivisées, suivant la fortune, en sections de 5 à 16 membres, et chaque section fut chargée de l'entretien d'une galère, qu'un de ses membres commandait. Démosthène introduisit, en 340, uue organisa-
tion qui empêcha cette liturgie d'être un fardeau trop pesant. Elle n'en était pas moins onéreuse : aussi ceux qui étaient nommés à cette charge pouvaient s'y soustraire en indiquant quelqu'un qui fût plus riche qu'eux. La triérarchie était donc comme la rançon des grandes fortunes payée à l'égalité : Athènes, moins jalouse que Sparte, consentait à respecter la richesse, mais à condition que celle-ci se montrât patriotique, et qu'au nom de l'État elle donnât au peuple certaines fêtes et du travail; à condition encore qu'elle fournît a l'armée de terre sa cavalerie, aux marins les navires, sur lesquels ceux-ci défendaient de leurs bras et de leurs poitrines la fortune d'Athènes1. Les riches trouvaient d'ailleurs à ces dépenses une compensation. On se signalait ainsi au peuple, qui en tenait compte aux jours d'élection.
Il n'est pas possible d'arriver à une évaluation pré-^ cise des revenus publics. Les uns estiment qu'ils s'élevaient à 1000 talents; Aristophane les porte à 2000; ce chiffre est fort exagéré sans doute. Souvenons-nous pourtant que, malgré les dépenses de Périclès, il y avait une épargne de 9700 talents dans le trésor avant le siège de Potidée. Or, l'argent valait alors 6 à 8 fois plus qu'aujourd'hui; c'était donc, en ne comptant que sur une recette moyenne, un revenu annuel de 45 à G0 millions, ou à
I. M. Beeckh, qui n'est pas, il s'en faut, ami de la démocratie athénienne, ne réclame point contre la triérarchie, la plus dispendieuse de ce» liturgies, et qui a soulevé tant de déclamations contre les Athéniens, à commencer par celles de Xénophon. Il a aussi remarqué que l'inégalité des fortunes ne fut jamais grande à Athènes. Ajoutons que cette inégalité, avec son double danger de donner naissance à une classe trop riche et trop souvent à la fois ambitieuse et tervile, et à une classe trop pauvre, servile aussi et toujours prête aux révolution», ne commença à être sensible qu'au temps de Démosthène. Encore cet orateur dit il que les . citoyens croient jouir d'une fortune honnête quand ils ont en biensfonds lïi ou 20 talents ft qu'ils peuvent donner 100 mines de dot à leurs filles. Même après les trente tyrans il n'y avait pas cinq railte citoyens qui n'eussent pas un fonds de terre. Denys d'Halic. Lysias, 32. Aux beaux jours d'Athènes, il y a peu de riches et peu de pauvres; c'est Vaurea med'tocrUas d'Horace, bonne pour l'Etat comme pour l'individu. Montesquieu approuve les liturgies.
peu près la moitié du revenu de la ville de Paris. Un autre signe de la richesse publique, une autre ressource pour l'Etat, c'est la richesse des particuliers. Pour tous elle augmente, pour quelques-uns déjà elle est trop grande. Dans le siècle de Solon, un bien de 7 talents était regardé comme une grande fortune. Du temps de Cimon, le riche Callias payait sans s'appauvrir une amende de 50 talents; Thémistocle en possédait le double ou le triple. Nicias en avait 100 comme Alcibiade, et de plus mille esclaves qui travaillaient pour lui aux mines. Si la guerre vidait le trésor public, les particuliers pourraient donc le remplir.
Ces fortunes étaient mobilières; car l'Attique, comme le reste de la Grèce, était un pays de petite culture et de petite propriété. Les biens-fonds d'Alcibiade n'excédaient pas k28 hectares, et cependant ils passaient pour très-considérables. C'était le commerce, l'industrie, la banque, qui donnaient la richesse, et surtout qui la répartissaient entre un très-grand nombre de citoyens. La fortune était alors fort divisée. « Il n'y avait personne, dit Isocrate, qui fût assez pauvre pour faire honte à TÉtat par la mendicité1.
Mais à quoi allait servir toute cette puissance ? Lorsque Périclès revint de Samos à Athènes, après la réduction de cette île , il fit l'oraison funèbre des guerriers morts dans cette guerre. Ses paroles jetèrent tant d'émotion
I. Isocr., Jrêop., 38; Bceekh, liv. IV, ch. m. Athènes ne partageait pas le mépris de presque toute l'antiquité pour le travail de» maint. Elle avait une industrie florissante et semblable à celle de Paris. Comme nos articles de Paris, les armes, les ouvrages en métal, les meubles, la corroie rie d'Athènes primaient sur tous le» marchés les produits similaires; ses poteries allaient jusqu'à Gadès ; ses objets d'art», ses livres, partout. Un vantait aussi ses tissus. Quant au commerce, il avait une telle activité, qu'Isocrate, Pa/ie>prique, appelle le Pirée c le marche de toute U Grèce. » Elle avait un autre avantage, une excellente monnaie partout recherchée, comme le sont nos pièces de 5 francs. « La plupart des villes ont de la nionuaie qui n'u de valeur que pour elle»; les marchands sont, en conséquence, forcés d'échanger dans ces villes leur» marchandises contre de» marchandises. Athènes seule fait exception : se» drachmes d'argent ont cours partout. » Xénophon, Revenus de tMtique9 liv. III, ch. m, v
dans la foule , que les Athéniennes, quand il descendit de la tribune, ornèrent à l'envi sa tête de guirlandes et de couronnes de fleurs, comme on couronne les athlètes victorieux quand ils reviennent d'Olympie. Mais Elpinice s'approchant de lui : «Vraiment, dit-elle, ce sont de beaux exploits~que les tiens, Périclès, et bien dignes de couronnes! Tu nous as fait perdre beaucoup de bons citoyens, non point en faisant la guerre aux Mèdes, aux Phéniciens et aux barbares , comme a fait mon frère Cimon, mais en détruisant une cité qui est de notre propre sang et notre alliée.»
Ces mots d'Elpinice montrent le changement qui s'était opéré depuis quelques années dans le gouvernement d'Athènes. Périclès ne songeait plus aux barbares, maintenant chassés des mers de la Grèce, et qu'il était inutile d'aller chercher en Asie ; et il reprenait durement ceux qui parlaient déjà de conquérir l'Egypte ou d'attaquer la Sicile. Comme ce sage Romain, qui demandait aux dieux non d'accroître, mais de conserver la fortune de Rome, il pensait que mieux valait employer les ressources d'Athènes à garder ses possessions qu'à les étendre; qu'il fallait faire profiter la paix de toutes les forces que la guerre n'employait plus. Athènes livrait au génie du commerce et des arts ces mers pacifiées et ces villes qu'elle couvrait de sa puissante protection. A l'abri derrière cette égide, le peuple grec était tout entier aux labeurs féconds de la civilisation, guidé encore dans cette voie par la noble cité qui marchait à sa tête. Pour celleci, le temps des folles entreprises n'était pas arrivé. Tout occupée d'art, de littérature et de commerce, elle renonçait à la politique agressive de Cimon, et elle ne prenait pas encore la politique aventureuse d'Alcibiade. C'est là ce qui fait la beauté de ce moment de la vie du peuple athénien et la grandeur véritable de Périclès, qui préside à cette glorieuse et pacifique prospérité.
La constitution prit , au temps de Périclès, la forme
qu'elle garda jusqu'aux derniers jours de l'indépendance d'Athènes. On a déjà vu Aristide faire déclarer toutes les charges accessibles à tous les citoyens, et Éphialte ôter à l'aréopage, foyer d'opposition aristocratique, ses plus importantes prérogatives, sans lui ôter toutefois la publique estime et l'influence morale dont ce corps usait encore un siècle après, comme on le peut voir par les deux faits suivants que rapporte Démosthène dans son Discours de la Couronne. Un banni rentre, malgré la loi, dans la cité; le peuple, séduit par de belles paroles, l'absout d'avoir rompu son ban ; l'aréopage fait recommencer le procès et condamner le coupable. Un autre jour, le peuple désigne comme député au conseil amphictyonique l'orateur Eschine, dont l'intégrité était suspecte; l'aréopage déclare qu'il convient de lui préférer Hypéridès, et le peuple, acceptant la leçon et le nouveau choix, nomme Hypéridès.
A une époque qui nous est inconnue, mais* très-certainement par l'influence d'Éphialte et de Périclcs, on fit un pas de plus dans la démocratie. 11 y a quelque chose de plus démocratique en effet que l'élection par le suffrage universel, c'est l'élection par le sort1; car les places ouvertes à tous ne sont d'ordinaire données par le peuple lui-même qu'aux grands, comme on le vit à Rome après la création du tribunat militaire. Il fut dé-
I. Hérodote, III, ch. lxxx; Aristote, Politique, IV, ch. ix ; Montesquieu, Esprit des Lois, II, ch. n, regardent comme étant de l'essence même de la démocratie le choix des magistrats parle sort; ajoutons hien vite, dans les conditions des villes grecques, qui ne comptaient que quelque* milliers de citoyens, tous d'éducation à peu prés égale, malgré la différence des fortunes. A Hér<ea dans PArcadie, dit Aristote, on décida, en 369, que les charges seraient tirées au sort, parce que l'élection ne faisait arriver que des intrigants. Curtius, qui attribue à Clistbénès rétablissement du tirage au sort, dit : ce fut le seul moyen de tuer l'esprit de faction et ajoute (I, 3 1 4) : Fur die bewegte Zeit des Kleisthenes gab es keine segensreichere Einrichtungals die Loosurne. Sic batte einc beruhigende und versôhnende Macbt. Das Loos war etwas den griechischenGottern Genebmes; durch das Loos liess man die Gotter entscheiden, welebe nber dem Wohle der Stadt wachten.
cidé que les magistratures seraient tirées au sort. On s'étonne , on se récrie de voir les pilotes ainsi pris au hasard; mais c'élait possible daus une petite cité dont le peuple formait une véritable aristocratie, où chaque citoyen avait une part réelle de souveraineté, et faisait chaque jour son éducation politique dans les discussions de l'agora ou dans les débats des cours de justice. Encore eut-on soin d'excepter les fonctions les plus délicates et les plus importantes, celles de général. Les dix stratèges qui réglaient toutes les affaires militaires et la politique étrangère, les vrais magistrats de la cité, furent toujours élus. Quant aux archontes et aux sénateurs, le sort ne les prenait que parmi ceux qui s'étaient publiquement déclarés candidats. Ajoutez qu'en donnant leurs noms ils devaientse soumettreii un examen dont le résultat pouvait être une sentence d'indignité; qu'au sortir de charge ilsavaient un compte sévère à rendre, tout citoyen ayant le droit alors de les appeler en jugement; qu'enfin, pendant la durée même de leurs fonctions , ils étaient sous la surveillance des sept gardiens de la constitution, les nomophylaques, qui avaient le pouvoir de les contraindre à agir conformément aux lois. La liberté avait donc à gagnera ce mode; et la part laissée au hasard était assez restreinte pour qu'il ne pût en abuser beaucoup.
Les magistrats, en effet, choisis par le sort , n'eurent plus que des fonctions secondaires. Les archontes, le sénat, furent définitivement dépouillés de leur autorité judiciaire, et ne purent infliger que de faibles amendes. L'aréopage même ne garda de sa vieille juridiction que les causes d'homicide. Comme toute l'autorité militaire et politique était passée aux stratèges, toute la juridiction civile et criminelle passa aux héliastes, qui se divisaient en dix cours tirées au sort pour chaque affaire, ce qui rendait la vénalité impossible; au nombre quelquefois de plusieurs milliers , ce qui empêchait l'intimidation ; et
votant en secret, sous la présidence de l'archonte, qui avait fait l'instruction préliminaire de la cause. Ainsi se produisait à Athènes le grand principe de la division des pouvoirs, que Rome ni le moyen âge n'ont jamais connu.
Le pouvoir législatif restait tout entier à rassemblée générale. Mais de combien de liens cette démocratie qu'on se plaît à représenter si folle et si mobile s'était enchaînée elle-même. Elle ne pouvait voter d'abord que sur une proposition du sénat1. Et, si elle voulait changer une des lois constituantes , il fallait recourir à la lente procédure des thesmothètes (voy. p. 199), dont l'établissement est dû peut-être à Périclès. Chaque citoyen avait l'initiative des lois, mais avec une responsabilité rigoureuse. Avant de présenter une disposition nouvelle, un orateur devait bien veiller à ce qu'elle ne fût pas en contradiction avec une ancienne loi; ou, si cette contradiction existait, il devait la faire connaître et obtenir la modification nécessaire, afin que l'unité de la législation fût maintenue. Faute de ces précautions, il pouvait être mis en jugement par-devant les thesmothètes et sévèrement puni1. Nous-mêmes, n'aurions-nous pas besoin de quelque institution semblable , pour prévenir le chaos de notre Bulletin des lois ?
J'ai déjà parlé des gardiens des lois , les sept nomophylaques y qui furent institués après la réforme de l'aréopage, par Ephtalte, et auxquels on conserva un droit de veto contre les actes et les propositions des magistrats qui blessaient les lois existantes. C'était comme le pouvoir conservateur de la société athénienne.
La gloire a bien souvent tué la liberté. Que de fois,
1. Cette restriction fut levée ou mal obsertée, comme le prouvent les exemples cité» par Schreiimann, de Comitiis Jtkeniensibut, p. 98; m lis a quelle époque? On l'ignore. Le plus ancien exemple est de l'année 403. Xénophon, Helléniques, I, vu.
2. Celait la rp«?J| xx?T*6pb», qu'on pourrait appeler l'action d'ilUgalité.
comme disait un Romain, le bruit des armes a étouffé le cri de la loi violée! Les victoires populaires de Marathon, de Salnmine et de Mycale étendirent au contraire les libertés publiques. Ce fut sous leur influence et sous la direction d'Aristide, d'Kphialte , surtout de Périclès, que la constitution se transforma et devint à la fois si libre et si contenue; image de l'aine même de celui qui lui donna ce grand caractère, de l'orateur puissant et réservé , de l'homme d'Etat prudent et novateurs force immense, et cependant maîtresse d'elle-même.
Périclès savait que dans les âmes mal trempées la pauvreté avilit et dégrade1. H voulut que tout citoyen fût assuré de sa subsistance. Les plus pauvres furent envoyés dans les nombreuses colonies qu'il fonda, et où ils devenaient propriétaires. Pour ceux qui restaient dans la cité, ils trouvaient d'amples ressources dans le travail des arsenaux, dans les grandes constructions dont Périclès décora la ville, dans l'immense commerce dont Athènes fut le centre, dans l'indemnité d'une obole accordée aux juges' et à tout homme du peuple qui assistait aux assemblées; enfin dans le service militaire, auquel était attachée une solde considérable3. Tous les ans une escadre de 60 galères était armée pendant huit mois , et des garnisons étaient entretenues dans plusieurs postes. Or, chaque hoplite recevait par jour deux oboles pour solde et autant pour son entretien, les officiers le double, les cavaliers le triple. Ajoutons encore des distributions gratuites de blé, mais non périodiques comme à Rome, pour ne pas nourrir la paresse du peuple; et, ce qu'on ne
1. Franklin a dit ènergiquement : « Il est bien difficile qu'un sac vide se tienne debout. »
2. Aristole, Politiaur, II, x. Cléon porta, vers 428, ce salaire à 3 oboles. Scholiaste d'Aristophane ad Plutttm. Le service militaire appelant au dehors les jeunes gens, c'étaient 1rs vieillards qui, en temps de guerre, composaient surtout les tribunaux.
3. Deux oboles pour la solde, poflfcg, et deux pour les vivres, atTr.pEsfov. Ulp. sur Démosth., nept ouviai-, p. Ii0 a.
trouve dans toute l'antiquité que dans la seule Athènes, l'Etat secourant les citoyens empêchés par leurs infirmités de pourvoir eux-mêmes à leur subsistance1, et élevant les enfants de ceux qui étaient morts pour lui.
Dans ces mesures, on a hautement blâmé la solde allouée aux juges et aux membres de l'assemblée générale. On a oublié que cette aristocratie qui s'appelait le peuple athénien, faisant dans les cours de justice et dans les assemblées, non ses propres affaires, mais celles de la moitié du monde grec, avait droit d'exiger une indemnité pour le temps qu'elle perdait au service d'autrui. L'honneur de ces fonctions eût dû suffire, je l'accorde ; mais le principe de la démocratie est de payer tous les services ; et ce principe, Athènes l'appliquait non-seulement, comme nous, aux fonctions de l'administration, de l'armée et de la justice, mais encore à l'assemblée générale qui, placée à la tête de l'empire, n'était qu1 une chambre des représentants plus nombreuse que la nôtre*.
Il en résulta sans doute quelques travers, dont la satire s'empara; mais les reproches ne furent fondés qu'à l'époque où l'institution, ayant survécu aux circonstances qui l'avaient fait naître, cessa d'être légitime. Quand Athènes eut perdu son empire, et qu'elle n'eut plus qu'à traiter ses propres affaires , loin d'abolir l'indemnité on l'aug-
\ . Aristote, Politique, II, vi ; Lysias, rsp t tou io'jvdfcoi». Le sénat examinait les demandes; rassemblée allouait les secours; le payement se faisait par pntanie; et, à chaque prytanie, nouvel examen fait par le sénat. Cf. Bœckh, liv. II, ch. xvn. Ce secours, d'abord d'une obole, fut ensuite porté à deux. Les juges n'avaient pas davantage. Une obole valait à peine 15 centimes.
2. Cette dernière innovation, l'indemnité ou droit de présence à l'assemblée générale, a été d'ailleurs attribuée à tort à Périclès. Elle eut peutêtre lieu sous son administration, mais sur la proposition d'un certain Callistrate, que nous ne connaissons pas. Le même usage existait à " Rhodes. Aristote, Politique, V, v. Cette indemnité est ce que nous appelons des jetons de présence. Nous trouvons cet usage bon pour nos académies; nous l'avons décrété pour nos législateurs; nous serions injustes de le trouver mauvais pour l'assemblée athénienne.
monta; d'une obole on la porta à trois', même à cinq. C'est ainsi qne les institutions bonnes d'abord se dépravent; que ce qui était légitime et juste cesse de l'être ; que la cité s'affaisse et tombe sous le poids d'anciens droits dégénérés en abus.
Auguste et Louis XIV imposèrent à ceux qui les approchaient plus de dignité , le respect de soi-même, le goût des arts et des lettres qui élèvent l'esprit et ennoblissent les sentiments. Ce qu'ils firent pour leur cour, Périclès le fit pour Athènes tout entière; et, seul peutêtre ^e tous les hommes qui ont été chefs d'État, il se préoccupa de l'éducation morale de son peuple, tout autant que de son bien-être et de sa puissance. Il institua des combats de musique pour les Panathénées, ces fêtes solennelles où assistaient toute la population de l'Attique et les envoyés des colonies; où les coureurs, les athlètes et les poëtes venaient disputer le pri\ offert par la république, une couronne d'olivier; où une loi enfin ordonnait de lire au peuple les poèmes d'Homère et la Perséide de Chœrilos, cet esclave de Samos qui chanta la victoire et la' liberté, et qui reçut d'Athènes une pièce d'or pour chacun de ses vers. Il multiplia les fêtes au point qu'Athènes en eut, dit Xénophon, plus qu'aucune autre cité de la Grèce, 80 par an1, non 80 jours de paresse ou de débauche, mais de grandes solennités nationales, durant lesquelles les plaisirs les plus relevés de l'esprit se trouvaient associés aux plus imposants spectacles
1. Vers 394, selon Ba*ckh, liv. II, ch. xiv. Il porte celte dépense des 3 oboles, pour les assemblées, à 30 ou 3H talents par an. Noos croyons qu'en fixant à 8000 le chiffre des assistants aux assemblées ordinaires, il le porte, comme il l'a reconnu pins tard, beaucoup trop haut; mais ce n'est encore qu'une dépense de 150 à 180 000 fr. par an. Le budget de notre Corps législatif et du Sénat est d'environ 8 millions.
2. Isocr. Paneg. Les fêtes des Bacchantes furieuses et huViques de la Béotie et de la Thrace ne fui ent jamais populaires à Athènes. M. Ch. Lenormnnt dit de Sophocle : a nul parmi les Grecs n'a reçu une révélation plus étonnante de la chasteté; on ne le voit jamais s'amollir d.ms la peinture des égarements de l'âme, et quand il nous touche, il ne surprend pas nos sens ; il n'intéresse aucune de nos faiblesses. ■
des pompes religieuses , de l'art le plus parfait et de la plus riante nalure. C'était alors que prêtres, orateurs ou poètes s'accordaient à raviver les patriotiques souvenirs, et que le théâtre, malgré le drame satirique et la comédie qui s'y étaient glissés , restait une leçon ; alors qu'Eschyle ne montrait jamais, au témoignage d'Aristophane, une passion efféminée, « mais les exploits des Patrocle et des Teucer au cœur de lion, pour inspirer à chaque citoyen le désir de s'égaler à ces héros, dés que sonnera la trompette retentissante; » alors que l'Antigone de Sophocle versait tant de douces et pénétrantes paroles de son cœur, a fait pour aimer, nou pour haïr ; » qu'Euripide montrait Alceste consentant à mourir pour son époux, et Macarie pour ses frères; alors enfin que se chantaient ces vers qui attendrirent les Syracusains et Lysandre, et deux fois sauvèrent Athènes et les Athéniens.
Pour que tout citoyen put assister à la représentation de ces chefs-d'œuvre, Périclès rétablit l'ancien usage des entrées publiques, du moins pour les pauvres; il fonda une caisse, le t/woricon, qui paya leur place au théâtre. Comme plusieurs de ses institutions, celle-ci fut après lui pervertie. On grossit démesurément, aux dépens du trésor, cette caisse des plaisirs du peuple, laquelle dut pourvoir à la magnificence des fêtes; et une loi prononça la peine de mort contre l'orateur qui proposerait d'en employer les fonds aux dépenses de la guerre. Périclès ne pouvait prévoir cette exagération malheureuse. Montesquieu l'a dit à propos des meilleures lois , qui peuvent devenir détestables : a Ce n'est pas la liqueur qui est corrompue, c'est le vase. » Le peuple deDémosthène n'était plus celui de Périclès.
Cependant il faudrait, même sur ce point, faire encore des réserves. Ceux qui ont tant accusé Athènes et Périclès dè folles prodigalités veulent bien excepter de leurs reproches les dépenses pour les monuments. Ils ont fait
retomber tout le poids de leur colère sur les fêtes et les spectacles. Ils oublient que les dépenses d'un État ne sont pas déterminées seulement par les besoins de première nécessité, mais aussi par les besoins d'opinion , qui sont quelquefois aussi impérieux que les autres. Ce que nous donnons à notre bien-être, à notre luxe personnel, les Grecs le donnaient à l'État et à la religion. Les fêtes étaient pour chaque cité une partie de la gloire nationale et du culte1. A quoi tenait la renommée d'une ville grecque ? Dans le passé à ses exploits ; dans le présent, après sa puissance, à ses monuments et à ses spectacles. Plus ceux-ci étaient brillants et multipliés , plus grand était l'éclat de la patrie, plus certaine semblait la protection des dieux. Et ils ne se trompaient pas ; l'argent qu'un peuple perd en fêtes patriotiques ou religieuses, il le regagne en moralité. Les grands spectacles inspirent les grandes pensées, parce qu'ils vont remuer jusqu'au fond de l ame les nobles sentiments. Ils devraient être une partie de l'éducation du peuple ; mais nos sociétés modernes ne les connaissent plus.
11 fallait qu'Athènes fût digne de son peuple et de son empire. Pour l'embellir d'immortels monuments , Périclès ne se fit point scrupule d'employer l'argent du trésor des alliés. Du moment, disait-il , qu'Athènes remplit ses engagements en exerçant une protection efficace, nul n'a de compte à lui demander. Le peuple et la ville profitaient de cette morale peu rigoureuse. Une foule d'ouvriers de toutes les industries trouvèrent à employer leurs
I . Le théâtre d'Athènes pouvait contenir trente mille spectateurs (Platon, Sjrmposion). M. Grotc dit avec beaucoup de raison, t. XI, p. 493: o The Théorie Fund was esscntially the Church-Fund at Atheus ; that upon whtch were charged ail the expenses incurred bv the state in the festivals and the worship of the gods. The Dioholy or distribution of Iwo oholi to each présent citizen , >\as one part of this expenditure, given in order to ensure that every citizen «hould liave opportunily of attending the festival, and doing honour to the god. > Xénophon, dans son traité des Revenus d* f A (tique (VT, l), exprime bien cette pensée en disant que si l'on adopte ses plans, les fêtes pourrait nt être célébrées avec plus de magnificence.
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bras et à soutenir leur vie par un gain légitime, dans l'immense atelier que leur ouvrit Périclès. Des corps de métiers s'organisèrent sous des chefs pour extraire et taillerie marbre, couler le bronze, travailler l'or, l'ivoire, l'ébène et le cèdre employés dans la construction des édifices publics ou les statues des dieux, pour sculpter la riche ornementation des temples, ou les décorer de brillantes peintures, car, malgré notre goût bien décidé poulie marbre et la pierre nus, nous sommes forcés de reconnaître que l'architecture et la sculpture polychromes plaisaient fort aux Grecs. La statue de Minerve, au Parthénon, n'était pas seule en ivoire et or; le Jupiter d'Olympie, l'Esculape d'Epidaure, étaient faits de semblables matières et bien d'autres1. La couleur aussi jouait un rôle important dans la décoration des temples. Des teintes plus ou moins fortes coloraient les pierres, même les sculptures du fronton, de la frise et des métopes; des ornements en bronze doré et divers émaux y étaient incrustés; les jours de fête, on y attachait des guirlandes, de sorte que l'édifice portait au front comme une brillante couronne de fleurs, coupée par un bandeau de pierreries*.
Périclès investit de la suprême direction de ces tra-
1. Voy. dans Pausanias, II, 27, les moyens employés pour empêcher que l'ivoire par trop de sécheresse ne se fendît.
2. On a retrouvé dans l'aile droite des Propylés, en 1836, une inscription des dépenses faites pour l'édifice. Il y est beaucoup question de peintures à l'encaustique, 'Kyxau-ai, et l'on peut voir dans le musée de l'Acropole des fragment» encore couverts de beaux restes de couleur antique, du vert, du bleu, du rouge.
M. Beulé distingue trois époques, c D'abord les contours sont arrêtés par un trait profond qui seul est peint en rouge. La rainure retenait la couleur qu'on ne savait point, sans doute, fixer sur le marbre lisse, à l'aide du feu et de la cire : ce fut la première époque. Plus tard au temps de Cimon et de Périclès, sur les temples de Thésée et de la Victoire comme sur le Parthénon et les Propylés, on esquissa à la pointe un léger dessin et la couleur appliquée à l'encaustique remplit de ses couches tout l'intérieur du trou : ce fut la seconde époque. Enfin les ornements furent sculptés avant d'être peints et se détachèrent en relief sur les fonds unis : ce fut le principe de PÉrechthéion et des monuments postérieurs. De là il n'y avait qu'un pas à l'architecture de l'époque romaine qui sculpta les ornements sans les peindre. » V Acropole t. II, p. 12. Il dit
vaux Phidias, l'artiste immortel qui brisa sans retour pour les Grecs le joug de cet art hiératique, dont on reconnaît l'influence fatale dans les belles statues d'Éginc, aux corps pleins de vie et de mouvement, aux têtes grimaçant jusque dans la douleur et la mort le même rire imbécile. Phidias cherchait la beauté idéale et la réalisait sans qu'on sentit l'effort, ce qui est l'art suprême ; car il n'y a de grand que ce qui est simple. Il donna la plus haute perfection aux formes corporelles, et aux têtes une noblesse, une intelligence toutes divines. Un de ces hommes qui croient que l'art est la copie de la nature lui demanda où donc il avait pris la majestueuse figure de Jupiter Olympien. « Dans Homère, » répondit-il, et il récita ces trois vers : « Ayant dit, le fds de Saturne fît, de ses noirs sourcils, le signe du commandement; les cheveux du monarque, parfumés d'ambroisie, s'agitent sur sa tête immortelle; et il a fait trembler le vaste Olympe1. » Comme Alexandre , Phidias avait sous lui des lieutenants dignes de commander en chef. Le Parthénon, temple de Pallas, tout en marbre du Pentéliquc et surnommé Hccatompedon, à cause de sa belle façade de cent pieds de large fut l'ouvrage d'Ictinos et de Callicratès. Le temple d'Eleusis, un des plus vastes de la Grèce, fut édifié par Corœbos, Métagénès et Xénoclès. Callicratès dirigea la construction d'un troisième mur qui coupa en deux zones la longue et large avenue menant d'Athènes à la mer, de telle sorte que, si l'ennemi venait à s'emparer
plus loin (t. II, p. U9) : a nu Parthénon, les trigh plies étaient Meus ; le fond des métopes, rouge; les mutulcs, bleues; et la bande en creux qui les sépare, rouge. 1h s gouttes étaient dorées. »
1. Dans le magnifique portrait que fait Périclès du caractère de son peuple, il exprime bien ce goût sobre et sévère de la beauté grande et simple, qui est le talent des artistes atbéniens : çptXoxoXoutxcv [ast1 £ÙT£À£i'a;. Thucydide, II, xx. Phidias parait être i»é ver» 496.
2. Ce qui donne pour mesure du pied grec 0,n,3â0. Le Parthénon a 70m,8G de long sur 32 de large, et 21 de haut ; 8 colonnes de face, 17 de profil, les colonnes d'angle deux fois comptées. La statue de la Victoire que portait Minerve avait I«",80 de hauteur.
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de l'un , l'autre restât libre , pour les communications entre la ville et ses ports1. Le Milésien Hippodamos acheva le Pirée, la première ville de la Grèce, bâtie sur un plan régulier, la première aussi dont la prospérité commerciale et la défense aient été assurées par de si immenses et coûteux ouvrages, \20ddon , destiné aux concours de musique, fut élevé sur le modèle de la tente de Xerxès. L1 ' Ércchlheion, le chef-d'œuvre accompli de l'ordonnance ionique, comme le Parthénon est le chefd'œuvre de l'ordonnance dorique, fut reconstruit. C'est à l'architecte Mnésiclès qu'on doit les magnifiques vestibules de l'acropole, connus sous le nom de Proj>j lcsy et dont Epaminondas disait qu'il aurait voulu les transporter à Thèhes pour en orner la Oadmée. Ils sont de marbre et coûtèrent 2012 talents, c'est-à-dire plus que le revenu annuel de la république'. Nommons encore, parmi les artistes de ce temps fortuné, Callimachos, l'inventeur de l'ordre corinthien, et Panénos, le frère de Phidias.
Ce ne sont ni les siècles ni les barbares qui ont mutilé le plus beau des monuments d'Athènes et du monde. Le Parthénon était encore intact en 1G87. A cette époque, le Vénitien Morosini bombarda la citadelle, et un des
1. I*cs deux murs qui descendaient au Pirée avaient 7 200 mètres; celui qui allait à Phalère 0400.
2. Le Parthénon et l'Odéon étaient construits avant 437; les Propylés avant 431, mais ne furent pas terminés. La guerre du Péloponnèse empêeha au»si d'achever l'Erechthéion et les temples de Cérés a Eleusis, de Minerve àSunion, de Némésis à Rhamnous. Dans un Mémoire explicatif et justificatif de la restauration de tÉrecht/téion, M. Tetaz n'admet pour tout ctt édifice que deux grandes divisions, bien qu'il y ait trois portiques . le temple de Minerve Poliade, renfermant un autel à Érechthée, avec le Palladion ou statue de bois tombée du ciel, et le Pandroséion, renfermant l'olivier sacré et le puits d'eau salée. Le toit de la tribune fameuse des Cariatides, au midi, est soutenu par six jeunes filles, les Erréphores. Ce portique a été restauré par la France en 1846. Ce charmant édifice est de très- petite proportion, mais il ne faut pas oublier que dans les temples anciens l'autel était placé en avant du seuil et que toutes les cérémonies se passaient an dehors, le temple n'étant que la résidence de la divinité dont il renfermait l'image, et le lieu de dépôt des offrandes, une sorte de musée pieux et même de trésor où les cités et les particuliers mettaient leur argent en dépôt.
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projectiles, mettant le feu à des barils de poudre enfermés dans le temple, en fit sauter une partie, ir voulut faire descendre les statues du fronton et les brisa. Lord Elgin, au commencement de ce siècle, fit arracher les bas-reliefs de la frise et des métopes : ce fut un autre désastre. I 1 lissus et le Tbésée, enlevés par Morosini et lord Elgin, tout mutilés qu'ils soient, sont encore deux des plus précieux débris de l'antiquité. Le nombre des fragments emportés de la Grèce par lord Elgin fut de 244, dont 56 provenant du Parthénon. En 1812, d'autres Anglais arracbèrent la frise du temple de Phigalie, construit par Ictinos et sculpté par Alcaménès. Tout cela a été vendu argent comptant, et c'est en Angleterre qu'il faut aller admirer l'art grec et Phidias.
L'intérieur du Parthénon était divisé en deux salles: la plus petite, en arrière, ou opisihodomef renfermait le trésor public, la plus grande contenait un des cbefsd'œuvre de Phidias, la statue de Minerve, haute de 11,n,96, tenant d'une main une lance, de l'autre une Victoire. Son casque était surmonté d'un sphinx, emblème de l'intelligence, et au-dessus de la visière étaient huit chevaux lancés de front au galop, image de la rapidité de la pensée divine. Les draperies étaient en or, les parties nues en ivoire, les yeux en pierres précieuses. Sur le bouclier, placé aux pieds de la déesse, étaient représentés : au dehors , le combat des Athéniens et des Amazones; sur la face interne, celui des géants et des dieux; sur la chaussure, celui des.Lapithes et des Centaures. Sur le piédestal se voyait la naissance de Pandore. Chaque année, au mois thargélion (mai et juin), on enlevait les ornements de la statue pour en nettoyer les moindres détails : l'opération devait être faite en un jour, et tant qu'elle durait la statue restait voilée. Cette statue fut portée à Constant inople sous le règne de Justinien. Les deux frontons du temple étaient ornés de figures en ronde bosse, à peu près deux fois plus grandes
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que nature. La frise , qui régnait à treize mètres d'élévation autour de la cella , sur un développement de plus de cent soixante mètres, représentait la procession des grandes Panathénées. Le fond du bas-relief était peint en bleu de ciel, et des ornements en bronze doré étaient probablement attachés sur les draperies des personnages. Sur les métopes de l'entablement extérieur étaient sculptés des Lapithes luttant contre les Centaures.
Pour comprendre la sublime magnificence de ce monument, il faut lui rendre, par la pensée, tout ce que les hommes lui ont été, puis le placer au point culminant de l'acropole, d'où le plus splendide panorama se déroule aux yeux, l'entourer, enfin, des autres édifices qui l'accompagnaient : Y Erechthe'ion, qui montrait toutes ' les- élégances de l'art à côté de la sévère grandeur du Parthénon ; sur la route qui menait aux Propyiés^ cette statue de bronze, haute de vingt ou vingt-cinq mètres, celle de Minerve-Promachos, dont l'aspect fit reculer, huit siècles après, Alaric et ses hordes barbares; plus bas, enfin, à l'entrée même de l'acropole, ce vestibule incomparable dont le temple de la Victoire formait une des ailes.
On a fait récemment au Parthénon une observation qui prouve combien ces Grecs avaient le sens profond de l'art et comme ils savaient corriger la géométrie par le goût. Dans tout le Parthénon , il n'y a pas une surface qui soit absolument plane. De même que les colonnes n'ont toute leur beauté qu'à la condition de présenter vers leur milieu un léger renflement dont l'œil ne se rend pas compte, l'édifice entier, colonnades et murs, est légèrement incliné vers l'intérieur, et toutes les lignes horizontales sont convexes; mais avec quelle mesure! suffisamment pour que le regard et la lumière glissent mollement sur les surfaces et que le monument ait à la fois la grâce de l'art et la solidité de la force; pas assez pour qu'il prenne, comme les temples égyptiens, l'aspect
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écrasé et lourd d'une pyramide tronquée. Sur la façade méridionale, la flèche de la courbe n'est que de 1 23 millimètres
La peinture n'eut jamais en Grèce la perfection de la sculpture, quoi qu'on dise, sur la foi d'anecdotes plus fameuses que véridiques; mais, dans la mesure de ses forces, elle brilla aussi à cette époque dans Athènes.
t. Voy. sur toutes ce* questions : Boulé, l'./tw/We et Y architecture an siècle tir Pisistrate , E. David, art. Phidias, dans la Biographie universelle , et O. Mùller, de Phidim vit*, qui cite huit statues de Minerve par Phidias, dont quatre sur l'acropole d'Athènes. Celle de Minerve Proinachos, entre les Propyléset le Parthénon, était visihle de la haute mer. — J'ai déjà parlé du temple de Thésée et de celui de Jupiter Olympien dont les colonnes sont à peu près le seul reste qui subsiste de Tordre Corinthien sur le sol de la Grèce (p. 208 et iî'.ï ; on cite encore à Athènes, \\4nacéion, temple de Castor et de Pollux où se faisait la vente des esclaves; le Panthéon, consacré à tous lesdieux, et porté par cent vingt colonnes de marbre de Phrygie ; la porte principale était décorée de deux chevaux sculptés par Praxitèle; le temple des Hmt-f'cnts, touroctogon.de de marbre et monument médiocre construit 150 av. J.-C. Sur chacune de ses huit faces, répondant à la direction d'où soufflent les principaux vents, était sculptée l'image d'un d'entre eux. Cette tour subsiste encore, ainsi que le monument choragique de Lys/craie, érijjé par la tribu Acamantide qui avait remporté un prix dans un chœur; on en a fait une copie dans le parc de Samt-Cloud. Le Musée, colline voisine de la citadelle, devint un fort souvent occupé, depuis Antigone, par une garnison macédonienne. Au Pompéion, à rentrée de la ville, du coté de Phalère, se préparait la pompe des Panégyries; on y conservait les objets sacrés. Un voit encore sur la pente sud-est de la citadelle les restes du théâtre de Bacchus. Mais le stade ttHérode Atticus, une des merveilles d'Athènes, suivant Pausanias, a disparu. Le Céramique était en partie hors des murs où il servait de cimetière public, en partie enclavé dans la ville où il renfermait plusieurs temples et une iyoîé, la plus fréquentée d'Athènes. Le Lri'ée, Y Académie et le Crnosarge, trois gymnases et promenades omhragées, étaient hors des murs. Aristote enseigna dans l'un, Platon dans l'autre, Antisthène dans le troisième. De là les noms des deux premières écoles et même delà troisième, l'école cynique. Le Lycée, situé sur les bords dcl'llissus, avait été ainsi appelé à cause d'Apollontueurde loups, Vjx-.o;, auquel ilétaitdédié. Une statue du dieu ornait saprincipaleentrée. 11 y avait des tableauxle long des murs, et ses jardins ren fermaient demagnifiquesalléesoù Aristote enseignait en se promenant, rapt* îîaT'ov; de là un autre nom de ses élèves, les péripatéticiens. \* Académie, anciens jardins d'Académos, était dans la partie du Céramique située hors de la ville, à 0 stades environ des remparts. On y trouvait des allées couvertes, des sources limpides et de beaux platanes. A l'entrée étaient un autel et une statue de l'Amour. Le Cynosarge était non loin du Lycée. M. Beulé, qui a retrouvé l'entrée véritable de la citadelle, le grand escalier des Propylés, est très-disposé à accorder à Phidias le fronton oriental du Parthénon avec tout le dessin de la frise; et il lui attrihuc l'invention du bas-relief, genre de sculpture tout idéal et conventionnel substitué
Panénos, Polygnote1 et Micon, décorèrent le Pcvcilc de tableaux, vivantes leçons qui racontaient aux Athéniens les hauts faits de leurs pères. Comme Michel-Ange, Phidias étudia la peinture, mais ne voulut peindre que le seul Périclès.
Cependant plusieurs murmuraient des sommes considérables employées à ces travaux. Les grands surtout accusaient une prodigalité qui ruinait le trésor, et invoquaient les droits des alliés, dont on employait les tributs à « dorer, à embellir la ville comme une femme ct>quette, que Ton couvre de pierres précieuses; à ériger des statues magnifiques; à construire des temples dont un seul a coûté 1000 talents. » Périclès les fit taire d'un mot. « Athéniens, dit-il un jour en pleine assemblée, trouvez-vous que je fais trop de dépenses ? — Oui , répondit-on de toutes parts. — Eh bien ! reprit Périclès, c'est moi seul qui les supporterai ; mais aussi mon nom seul, comme il est juste, sera gravé sur toifc ces monuments. » Le sentiment de la vraie gloire étouffa de mesquines rancunes. Le peuple, tout d'une voix, s'écria que Périclès avait bien fait et devait continuer à embellir la cité sans y rien épargner. C'est ainsi que gouvernait Périclès : il en appelait des préoccupations égoïstes aux sentiments élevés.
Un jour le peuple discutait avec Phidias, à l'assemblée générale, le dessin et la matière de la statue de Minerve. L'artiste la voulait de marbre, parce que l'éclat du marbre subsiste plus longtemps ; mais il ajouta qu'ainsi elle coûterait moins : à ces mots, et comme si l'économie envers les dieux était une impiété, on lui cria de se taire,
par lui au système de la demi-bosse et que les modernes n'ont repris, sauf J. Goujon, que de nos jours. Phidias a rarement travaillé le marbre. Sur trente-ciuq statues qu'on cite de lui, vingt-trois sont en bronze, sept fit or et en ivoire, trois en marbre.
1 . Polvgnotc est antérieur à cette époque, car il était déjà célèbre au temps de la seconde guerre inédique. Cf. Letronne, Lettres à un antiquaire, p. 4a6.
qu'il la fallait d'or et d'ivoire, et d'or le plus pur; on lui en donna pour les ornements le poids de quarante talents1, c'est-à-dire plus de trois millions de francs. Certes, il sera beaucoup pardonné à ce peuple qui consentait à dépenser des richesses acquises par son travail ou ses armes, non comme la plèbe de Rome, pour des fêtes grossières ou les jeux sanglants de l'amphithéâtre, mais en de nobles travaux, qui ont fait l'admiration des siècles. Souvenons-nous, d'ailleurs, pour repousser de Périclès et du peuple le reproche de folle prodigalité, qu'à côté des œuvres d'art il y avait les œuvres utiles : les trois murs qui reliaient Athènes à ses ports, les fortifications de la citadelle, l'arsenal, enfin, et les bassins du Pirée, qui seuls coûtèrent 1000 talents : qu'enfin toutes ces dépenses étaient ménagées avec une économie si sévère, que le trésor public gardait une réserve de près de 10000 talents.
Les Perses avaient contraint les Athéniens à faire de grandes choses; pendant deux générations ils marchèrent d'eux-mêmes dans cette voie de l'héroïsme. Périclès ne les y fit pas entrer assurément; mais il les y soutint. Cela suffit à sa gloire. Il faut dire aussi que nul n'eut de plus glorieux auxiliaires. La nature, prodigue pour son peuple favori, avait réuni dans Athènes le plus brillant concours de génies éminents. Tous y venaient comme vers la capitale de l'intelligence ; et l'on vit alors un des plus vifs éclairs de civilisation qui aient brillé sur le monde. Quel temps, en effet, que celui où pouvaient se rencontrer, dans la même cité, à côté de Périclès, Sophocle et Euripide, Lysias et Hérodote, Méton et Hippocrate, Aristophane et Phidias, Socrate et Anaxagore, Apollodore et Zeuxis, Polygnotc et Parrhasios; dans une cité qui venait à peine de perdre Eschyle, qui allait avoir Thucydide, Xénophon, Platon et Aristote et qui, pour
l. Je prend» la somme lapins faible, car d'autres disent 44 talents. -. Anstote n'est pas d'Athènes, mais il y étudia et y enseigna treize
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