‹ Histoire de la Grèce ancienneChapitre 86 sur 90 · SI · texte numérisé non relu

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faire des morts illustres ses concitoyens , leur dressait des statues. Pindare, resté à Thèbes sans honneur, siégeait en bronze sous le portique royal, un livre sur les genoux, la lyre à la main et un diadème sur la tête! Que devaient être les élèves de tels maîtres? Ce qu'ils furent: les maîtres de la Grèce et du monde. Thucydide le dit : Uhènes était alors l'institutrice de la Grèce, comme elle en était la cité nourricière Voyez cette démocratie d élite allant du théâtre de Sophocle au Parthénon de Phidias, ou à la tribune d'où Périclès fait entendre la langue des dieux; écoutant Hérodote qui lui raconte les grands chocs de l'Europe et de l'Asie ; Ilippocrate qui découvre quelques-uns des secrets de la nature; Anaxagore qui sépare Dieu du monde; Socrate qui fonde la morale humaine. Quelles leçons! l'art, la poésie, la science, l'histoire, la philosophie, prennent un sublime essor. Il n'y a place pour aucun talent, pour aucun genre secondaire. L'art qu'Athènes honore entre tous est l'art par excellence, I architecture ; sa poésie est le drame, la plus haute expression du talent poétique, car il réunit en lui-1nême tous les genres, comme l'architecture appelle à son service tous les arts". Ainsi, en ce fortuné moment , tout est grandiose , la puissance d'Athènes, comme le génie des hommes supérieurs qui ïa conduisent et l'honorent.

ans. Périclès attirait à Athènes le» étrangers de distinction. Lysias dit : « Céphalon mon père y vint par le conseil de Périclès. s

1. Athènes était le pins grand marché de céréales du monde. C'était au Pirée que le» Insulaires et nombre de cités du continent venaient s'approvisionner. Chaque année toutes les villes lui envoyaient les prémices de leurs moisson». Voy. ci-dessus p. 166, note l.

2. Je ne puis m'arrèter devant drux grands hommes de ce temps, Sophocle et Euripide. Je fais seulement cette remarque que VOEdipe roi de Sophocle fut hattu par la composition rivale de Philoclès; que la Mêdée d'Euripide n'obtint que le troisième prix, Euphorion, fils d'Eschyle, ayant eu le premier; et que pourtant ces deux tragédies sont les meilleures qui nous restent de Sophocle et d'Euripide. Celui-ci mourut en Macédoine, mais Athènes lui érigt-a au Piree un cénotaphe sur lequel on écrivit : « La gloire d'Euripide a pour monument la Grèce entière. »

Aussi un patriotique orgueil anime tout ce peuple fier de sa belle cité. Le citoyen, même le plus obscur1, se sent un personnage important, car il a sa voix dans ces assemblées souveraines, où rarement plus de 5000 votants assistent. Il fait la loi, et il l'applique dans ces tribunaux où la moitié du monde grec vient se faire juger par lui. Partout il entend les orateurs les plus habiles, et il discute avec Phidias une question d'art, décide au concours des tragédies entre Sophocle et Euripide, siffle parfois celui même dont Platon disait que les Muses avaient fait de son âme leur sanctuaire, si Aristophane blessait l'exquise pureté de son goût et cette élégance ingénieuse de l'esprit à laquelle Athènes a donné son nom, l'atticisme. Chaque jour, en montant au Pnyx, l'Athénien voit ses navires partir du Pirée, les uns pour l'Kuxin, laïhrace ou PEgypte; les autres pour l'Adriatique ou les côtes d'Italie et de Sicile. Si de la mer, son domaine, il reporte autour de lui ses regards, il voit la grandeur d' Athènes répondre par ses monuments à la grandeur de son empire; et parmi ses concitoyens, il trouve si peu de misère, taifl d'activité des bras et de l'intelligence, qu'il se dit, à ce spectacle, que son peuple est le premier peuple de la terre. Et ce cri d'orgueil n'était que l'écho de la pensée générale. « Tout alors était commun entre les Grecs, dit un des interlocuteurs d'Athénée; mais les Athéniens seuls avaient su trouver le chemin de l'immortalité. » Athènes était bien alors la cité de Minerve, rintelligence armée.

Tout ceci ne ressemble guère au portrait qu'ordinairement on trace du peuple athénien en s'aidant d'Aristophane. Écoutez le poète se moquant du peuple fugeur.

t. On remarquera qu'il y avait p?u de différence d'éducation à Athènes entre le riche et le pauvre. Je trouve dans Thucydide, liv. II, cl», xl, un mot caractéristique : < Dans notre cité, il n'est honteux à rsonne d'avouer qu'il est pauvre; mais ne pas chasser la pauvreté par travail, voilà ce qui est honteux. »

du Pnycien, mangeur de fèves1, et des badauds de l'assemblée: « Vois, dit un personnage des Guêpes à Philocléon, lorsqu'il te serait si facile de l'enrichir, vois comme tu es toujours berné par ces prétendus amis du peuple. Toi qui es le maître de tant de villes , depuis le Pont- Euxin jusqu'à la Sardaigne, tu as à peine la jouissance d'un misérable salaire ! Encore te l'exprime-t-on goutte à goutte pour que tu vives, comme on fait l'huile de la laine : c'est qu'ils veulent que tu sois pauvre; et pourquoi le veulent-ils? Je vais te le dire : c'est pour que tu connaisses la main qui te nourrit, et que lorsqu'ils t'excitent et te lancent sur quelqu'un de leurs ennemis, tu leur obéisses et déchires ceux qu'ils te désignent ; car, s'ils voulaient donner au peuple les moyens de vivre, rien ne serait plus facile. N'avons-nous pas mille villes qui nous payent tribut aujourd'hui? si à chacune d'elles on assignait vingt hommes à nourrir, nos vingt mille citoyens vivraient au sein des délices, parés de couronnes, nourris de lièvres et de lait nouveau, et goûteraient des jouissances dignes des habitants de cette terre et des vainqueurs de Marathon. Mais maintenant, comme les cueilleurs d'olives, vous suivez celui qui a la monnaie à la main. »

Ailleurs il montre Athènes changeant les bonnes vieilles mœurs rustiques contre un luxe ruineux. Ici les deux peuples, celui de Solon et celui d'Àlcibiade , sont représentés par le vieux bonhomme Strepsiade et par son fils Phidippide qui le ruine en chevaux; le père n'est plus qu'une machine à payer les dettes de son fils. Eveillé la nuit par le souci qu'elles lui causent, il se retourne agité sur son lit, il entend Phidippide qui , jusque dans ses rêves, parle chevaux et dépenses : Aïe ! s'écrie le malheureux père, un démarque' qui me mord! Strepsiade

• 1. CYst avec des fèves blanches, ou noires, qu'on donnait les suffrages. 2. Comme qui dirait chez nous Yhuitsier; mais l'exclamation a deux

48i CHAPITRE XIX.

était un bon campagnard qui possédait le bonheur loin de la ville; mais quoi ! le luxe et la civilisation fascinent, tout y court , tout s'y brûle , comme le moucheron à la lumière « Ah ! s'écrie Strepsiade en ^adressant à son fils endormi, maudite soit celle qui me fit jadis épouser ta mère! Je menaisaux champs une vie heureuse, grossière, inculte , sans élégance, au milieu des abeilles, des brebis, du marc d'olives. Je m'avisai d'épouser la n.ece de Megaclès, fils de Mégaclès, moi, campagnard, une femme de la ville, pompeuse, aimant le luxe, formée à l'école de Cœsyra. Quand je l'approchais, j'apportais avec moi l'odeur de la lie de vin, des claies chargées de fruits et des monceaux de laine; elle, toute parfumée d'onguents, de safran, ne parlait que dépenses, régals et festins. Je ne dirai pas qu'elle demeurait oisive, elle tissait, et moi, lui montrant ce manteau, je lui disais : « Ma mie tu tisses trop serré.... » Puis il me vint ce fils que voila.... Elle le prenait tendrement sur son sein, et lui disait : « Quand seras-tu assez grand pour conduire un char w vers la ville, comme Mégaclès, couvert d'un man- « teau couleur de safran? » Et, de mon coté, je lui disais : «(Quand seras- tu assez grand pour ramener « les chèvres de Phellée, comme ton père, vêtu d'une il peau de bête? » Mais il n'a point suivi mes conseils, et voilà qu'il a donné à ma fortune la maladie des

chevaux. » ...

Dans les Chevaliers, Aristophane rejette tout voile. C'est bien le peuple lui-même dont le bonhomme Demos joue le rôle et porte le nom : vieillard irascible, radoteur et morose, même un peu sourd, qui se laisse mener par les flagorneurs et les charlatans. Il a deux fidèles serviteurs, Nicias et Démosthène; mais un méchant esclave, Cléon, est venu mettre le désordre dans la maison : «Ce f orroyeur, connaissant l'humeur du maître, fait le chien couchant, flatte, caresse et enlace le vieillard dans ses réseaux de cuir, en lui disant : « O Peuple ! c'est assez

« d'avoir jugé une affaire; va au bain, prends un morte ceau, bois, mange, reçois les trois oboles. Veux-tu que « je te serve à souper ? » Puis il s'empare de ce que nous avons apprêté et l'offre généreusement à son maître. Dernièrement j'avais préparé à Pylos un gâteau lacédémonien; il vint à bout, par ses ruses et ses détours, de me l'escamoter et de l'offrir à ma place. Soigneux de -nous éloigner du maître, il ne souffre pas qu'aucun autre le serve. Debout, le fouet de cuir en main, il écarte les orateurs de sa table, il lui débite des oracles, et le vieillard raffole de prophéties. Quand il le voit dans cet état d'irabécilité, il en profite pour mettre en œuvre ses intrigues; il nous accuse, nous calomnie, et les coups de fouet pleuvent sur nous1, m

Jamais poète n'eut liberté si grande et n'en usa si largement. Au lieu d'en tenir compte au peuple, qui si débonnairement se laisse bafouer en face , on prend le comique au mot, et la caricature devient un portrait'. Le Demos d'Athènes ne ressemble pas plus au Démos des Chevaliers , que le Socrate d'Aristophane au Socrate de Platon. Le bonhomme qui entend bien, même à demimot, ne radote pas; car il protège le poète qui l'amuse contre la colère de Cléon, et l'homme qui le sert contre les violences du poète. Il laisse l'un continuer ses chefsd'œuvre, et il envoie l'autre se faire tuer bravement pour lui devant Amphipolis8.

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