‹ Histoire de la Gréce depuis les temps les plus reculés jusqu'a la fin de la géneration contemporaine d'Anglais (volume 2)Chapitre 10 sur 86 · RHAPSODES, CHANTEURS ET RÉCITATEURS · texte numérisé non relu

RHAPSODES, CHANTEURS ET RÉCITATEURS

trop d'empressement, à admettre cette sentence de condamnation comme concluante, sans tenir compte du point de vue d'où elle a été rendue (1). Ces philosophes considéraient Homère et d'autres poètes au point de vue de l'instruction, de la doctrine morale et de la pratique de la vertu; ils analysaient les caractères décrits par le poëte, examinaient avec soin la valeur des leçons données, et s'efforçaient souvent de découvrir un sens caché là où le sens apparent encoqf ait leur improbation. Quand ils trouvaient un homme tel que le rhapsode, qui faisait profession de faire pénétrer le récit homérique dans l'esprit des auditeurs, et qui cependant ou ne touchait jamais ou ne touchait que malheureusement au sujet de l'exposition, ils le traitaient avec mépris; en effet, Socrate déprécie les poètes, en grande partie d'après le même principe, comme s'o'ccripant de matières dont ils ne pourraient rendre un compte raisonné (2). C'était aussi l'habi-

(1) Xénoph. Meraor. IV, 2, 10; et Sympos. III, 6. OlorOà xt oîv êôvoc f,XiOi(OTepov ^a^(^d(i)v;... AfjXov yàp OTt ta; uTcovoiot; oùx âTctaTavrai. 2ù 5è l>xv\vi\i.$ç6x(^ TC xat 'A>7oiÇi(AavSp(i> xal âXXoïc 7ToXXo?c TToXù 6éS(i)xa( àpyupiov, wore oOôév <ie tûv tcoXXoO àÇia>v Xé-

Ces OTTOvotat sont les sens cachés ou allégories qu^une certaine classe de ])liilosoplies entreprit de découvrir dans Homère, et que les rhapsodes n'étaient nullement appelés à étudier.

Le dialogue de Platon appelé lôn attribue à lôn la double fonction de rhapsode ou de récitateur frappant les imaginations ou d^nterprète critique (lu poëte (Iftoctate indique aussi ce même caractère double dans les rhapsodes de son temps. Panathen. p. 240) ; mais cela ne prouve pas d'une manière solide que la classe des rhapsodes Mt peu estimée, tandis qu'on voit là d'une manière remarquable l'effet frappant produit par leur récitation (c. 6, p. 535).

Si cette classe d'hommes en vint à combiner l'habitude d'une exposition critique du poëte avec leur profession primitive de récitateurs, ce fait prouve les tendances de l'époque; probablement il en résulta aussi une rivalité entre eux et les philosophes.

Les motifs mis en avant par Aristote (Problem. XXX, 10; cf. Aulu Celle, XX, 14) contre les acteurs, les chanteurs, les musiciens, etc., de son temps, sont plus sérieux et ont plutôt un air de vérité.

Si Lehrs (De Studiis Aristarchi, Diss. II, p. 46) a raison d'identifier avec les rhapsodes ces anciens glossographesd'Homère,dontlescritiques alexandrins condamnaient si sévèrement les explications, cela prouve seulement que les rhapsodes en étaient venus à entreprendre une double tâche, à laquelle n'auraient jamais songé leurs prédécesseurs avant Solôn.

(2) Platon, Apolog. Socrat. p. 22, c. 7.

tude de Platon et de Xénophon de ravaler en général l'emploi du talent comme métier en vue de gagner sa vie, en l'opposant souvent d'une manière indélicate à renseignement gratuit et à la pauvreté pleine d'ostentation de leur maître. Mais nous ne sommes pas autorisés à juger les rhapsodes d'après une telle règle. Bien qu'ils ne fussent ni philosophes nî moralistes, ils avaient pour mission (et il en avait été ainsi longtemps avant que s'ouvrît le point de vue phiïbsophique)^ de faire sentir leur poëte aux cœurs émus d'une foule assemblée, et de se pénétrer du sens autant qu'il convenait pour ce but, en y adaptant les agréments appropriés de l'action .et de l'intonation. En accomplissant cette tache, leur devoir véritable, ils furent des membres précieux de la communauté grecque, et il semble qu'ils ont possédé toutes les qualités nécessaires au succès.

Ces rhapsodes, les successeurs des aœdi ou bardes primitifs, paraissent s'être distingués d''eux en cessant tout accompagnement musical. Dans l'origine, le barde chantait, et il animait son chant en touchant parfois la simple harpe à quatre cordes; son successeur le rhapsode récitait, ne tenant à la main qu'une branche de laurier, et comptant pour produire de l'effet sur sa voix et son débit, sorte de déclamation musicale et rhythmique (1), qui se changeait

(1) Aristot. Poetic. c. 47 ; Welcker, Der Episch. Kyklos ; XJel)er den Vortrag der HomerischenGedicTite, p.340- 406, qui réunit tous les faits relatifs aux Aœdi et aux rhapsodes. Malheureusement les points prouvés sont en trèspetit nombre.

La branche de laurier que tenait à la main le chanteur ou le récltateur (car les deux expressions sont souvent confondues) semble avoir été particulière à ia récitation d'Homère et d'Hésiode (Hésiod. Tlicog. 30 ; Schol. ad Aristoph.

Nub.1367 : Pausan. X, 7, 2). « Poemata omne genus (dit Apulée, Florid.

p. 122, Bipont.) apta virgx, }yrse, socco, cothurno. »

Ce n'étaient pas seulement Homère et Hésiode qui étaient récités par des rhapsodes, Archîloque l'était aussi (Athénée, Xn, 620; et Platon, Legg. H, p- 658). Consulter, en outre, Nitzsch, De Historiâ EÇomexi, Fascic. II, p. 114 8eq.f touchant les rhapsodes; et 0.

Millier, History of .the Literature of ancient Greece, c. 4« s. 3.

Les idées de chant et de paroles sont toutefois souvent confondues, à propos (le vers prononcés d'une manière soleunelleet expressive (Thucyd. 11, 53}— çàaxovTEC ol TrpsaêuTÊpo't aràXai

xai ).oi|XQ5 aji,' aOxo). Et Ton dit que les rhapsodes chantent Homère (Platon,

MODE DE RÉCITER l' ANCIENNE ÉPOPÉE

graduellement en ime emphase et une gesticulation véhémentes, jusqu'à ce qu'elle se rapprochât de celles de l'acteur dramatique.

A quelle époque eut lieu ce changement? Les deux modes différents usités pour énoncer .les anciens poëmes épiques peuvent-ils avoir été employés simultanément? C'est ce que nous n'avons aucun moyen de déterminer. Hésiode reçoit de la Muse ane braache de laurier qui marque qu'il est con- -sacré au service de ces déesses; par là, il est désigné rhapsode; tandis qu'oaa reconnaît encore l'ancien barde dans Thynuae hoanérique à Apollon Bàlien comme influent et populaine artix fêtes Panioiniennes de l'île de Dêlos(l). Peutêtre les améliorations apportées à la harpe, à laquelle Terpandros (660 av. J.-C.) ajouta trois cordes outre les

Eryxias, e. 13; Hesych. v. Bpaupwvioiç); Strabon (I, p. 18) a un bon pas- ■sage sur le chant et la parole.

William Orimm (Deutsche Heldensage, p. 373) suppose que les anciens romans héroïques allemands ont été récités ou déclamés de la même laorniëre avec un simple aeoem(pagnement de harpe, comme les lais héroïques serl)es le sont même encore de nos jours.

Fauriél noua dît aaui, rdati^v^ement à Pépopée cadbvingiexme en France (Romans de Chevalerie , Revue des Deux-Mondes, XIII, p. 559) : « Les romans du douzième et du treizième siècle étaient réellement chantés : le jongleur invitait son auditoire à écouter une belle cluinson d'histoire — (le mot chanter ne manque jamais dans la formule initiale!, et il &.ut le comprendre littéralement; la musique était simple et intermittente, plutôt semblable à un.

récitatif-; le jongleur portait un rebec ou violon à trois «ordes, instrument arabe : quand il désirait reposer sa voix, il jouait un air ou une ritournelle sur son rebec; il allait ainsi de lieu en lieu, et les romans n'existaient parmi le peuple que grâce à l'aide et à la récitation de ces jongleurs. »

Il parait qu'il y a eu jadis des représentations de rhapsodes aux fêtes de Dionysos, mais elles avaient cessé <Kiéarque ap. AHiense. VU, p. 275), remplacées probablement par le dithyramlje et "la tragédie.

L'étymelogie -de ^«<|«o$oç est un point contesté : Welx&er la rapporte à ^à6ôoç ; la plupart des critiques, la tirent de pàTcrecv àot6^v, ce que O. Millier tEspli<;Q0 par « démontror la réunion de v€rs sans diviâions ni repos considérables, — le cours uniforme, constant, continu du poëme épique, » en opposition avec les périodes des strophes ou des chœurs {l» c).

(1) Homère, Hymne à Apollon, 170.

Les mots xiÔapt^? àoi59j, ôp;^6[iàç, sont constamment réunis dans cet hymne :

évidemment l'accompagnement instrumental était essentiel aux hymnes à la fête ionienne. Cf. aussi l'Hymne à Hermès (430), oii il est difficile de comprendre que la fonction attribuée aux muses renferme une récitation sans musique. L'hymne à Hermès est postérieur à Terpandros, puisqu'il y est* fait mention des sept cordes de la lyre, V. 50.

quatre cordes primitives, et la complication croissante de la musique instrumentale en général ont-elles contribué à faire tomber l'ancien accompagnement en discrédit, et à favoriser ainsi l'emploi de la récitation. L'histoire, qui nous apprend que Terpandros lui-même composa de la musique, non-seulement pour des poëmes en hexamètres (son propre ouvrage), mais aussi pour ceux d'Homère, semble indiquer que la musique antérieure cessait d'être en faveur (1). Quels qu'aient été les degrés par lesquels le barde se changea en rhapsode, il est certain qu'avant le temps de Solôn le dernier était l'organe reconnu et exclusif de l'ancienne épopée, récitée parfois en courts fragments dans des compagnies particulières par des rhapsodes isolés, parfois dans une fête publique par plusieurs rhapsodes se succédant sans interruption.

Relativement à la manière dont les poëmes homériques furent conservés, pendant deux siècles (ou, comme quelquesuns le pensent, pendant un plus long intervalle), entre leur composition primitive et la période qui précède de peu Solôn, et relativement à leur composition primitive et à leurs changements postérieurs, il y a de grandes différences d'opinion entre d'habiles critiques. Ont-ils été conservés écrits ou non écrits? L'Iliade fut-elle composée primitivement comme un seul poëme, et l'Odyssée également, ou chacune d'elles estelle une agrégation de parties existant par elles-mêmes et

(1) Terpandros, V. Plutarque , De Musicâ, c. 3-4; les faits qui le concernent sont réunis dans les Lesbiaca de Plehn, p. 140-160 ; mais un bien petit nombre peut être démontré comme authentique.

Stesandros aux fêtes pythiques chanta les batailles homériques, avec un accompagnement de harpe de sa propre , composition (Athénée, XIV, p. 638).

Les principales autorités attestant que les poëmes homériques étaient débités par des rhapsodes à Athènes, surtout à la fête des Panathénées, sont Isocrate,

Panegyr. p. 74; Lycurgue, cont. Leocrat. p. 161 ; Platon, Hipparch. p. 228; Diogen. Laërt. Vit. Solôn. I, 57.

Des inscriptions attestent que cette récitation par des rhapsodes continua d*être en grande estime jusqu'à ime période récente de l'époque historique, tant à Chios qu'à Teôs, et particulièrement dans la première : c'était le sujet d'une lutte entre des jeunes gens préparés par l'étude, et de prix pour le vainqueur, dans des solennités religieuses périodiques : V. Corp. Inscript.

Boeckh, il» 2214-3088.

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