POÉSIE LYRIQUE ET CHORIQUE
ensuite furent connus et goûtés de la même manière par le public en général, même après l'établissement complet d'habitudes de lecture parmi les hommes lettrés. Pendant que,, dans le cas d-e l'épopée, le débit ou le cbant avait été extrêmement simple et la mesure relativement peu diversifiée, sans autre accompagnement que celui de la harpe à quatre cordes, toutes les modifications apportées à l'hexamètre primitif, commençant par le pentamètre et Tïambe, et allant degrés par degrés jusqu'à li. strophe compliquée de Pindare et des tragiques, laissaient encore la poésie dans un état tel, que son effet général dépendait considérablement de la voix et des accompagnements et se distinguait formellement de la simple lecture isolée des mots. Et dans la poésie dramatique, la dernière dans l'ordre des temps, la déclamation et le geste de l'acteur qui parlait alternaient avec le chant et la danse du chœur et avec les instruments de musique, le tout étant rehaussé par d'imposantes décorations visibles. Or l'effet et le chant dramatiques nous sont également familiers dans les temps modernes, de sorte que chacun connaît la différence qui existe entre lire les mots et les entendre dans les circonstances appropriées ; mais on jouit (et il en a été ainsi longtemps) si exclusivement de la poésie, comme telle, par la lecture, qu'il faut»un souvenir spédal pour nous reporter en arrière jusqu'à l'époque où l'Iliade et l'Odyssée s'adressaient seulement à l'oreille et aux sentiments d'une multitude mélangée et pleine de sympathie. De lecteurs, il n'y en avait point, du moins jusqu'au siècle qui précéda Solôn et Pisistrate ; dans la suite, à partir de ce moment, leur nombre et leur influence grandirent gradnellem-ent, bien que faibles sans doute, même à l'époque la plus littéraire de la Grèce, comparativement avec la société moderne .en Europe. Cependant, tant qu'il s'agit de la production de la belle poésie épique, la troupe d^ élite des lecteurs instruits fut un stimulant moins puissant que la foule illettrée et attentive des époques plus anciennes. Les poèmes de Chœrilus et d'Antim'aque, vers la fin de la guerre du Péloponèse, bien qu'admirés des érudits, n'acquirent jamais de popularité; et l'empereur Adrien échoua dans la tentative qu*îl fit pour mettre à la
mode le dernier de ces poètes aux dépens d'Homère (1).
On verra par ce qui a été dit ici que cette classé d'hommes, qui formait le moyen de communication entre les vers et l'oreille, était de la plus haute importance dans l'ancien monde, et surtout aux époques plus reculées de sa carrière, les bardes et les rhapsodes pour l'épopée, les chanteurs pour la poésie lyrique, les acteurs et les chanteurs conjointement avec les danseurs jiour le chœur et le drame. Les poètes lyriques et dramatiques enseignaient eux-mêmes à débiter leurs compositions, et cette occupation eut aux yeux du public un intérêt si prononcé, que le mot de Didaskalia, qui servait communément à désigner la représentation dramatique, en tira son origine.
Parmi les rhapsodes qui, pour réciter l'ancienne épopée, fréquentaient les fêtes à une époque où les cités grecques étaient multipliées et d'un facile accès, il a dû naturellement y avoir de grandes diiBFérences de mérite ; mais nous pouvons admettre comme certain que les individus les plus remarquables d'entre eux étaient préparés avec soin par Tétude et acquéraient une grande perfection dans l'exercice de leur profession. Cependant il se trouve que Socrate et ses deux disciples Platon et Xénophon parlent avec mépris de leur mérite, et bien des personnes ont été disposées, avec un peu
(1) Spartîen, Vit. Hadrian. p. 8; Dion Cassius, 69, 4; Plut. Tim.
Il y a quelques bonnes observations sur ce point dans les commentaires de Naeke sur Chœrilus, c. 8, p. 69 :
« Habet hoc epica poesis, vera illa, cujus perfecti«simam normam agno« scimus homericam, habet hoc proprium, ut non in possessione virorum eruditorum, sed quasi viva sit et coram populo" recitanda ; ut cum populo crescat, et si populus deorum et autiquorum b«îvoum facinora, quod prœcipuum est epicœ poeseos argumentum, audire et secum repetere dedidicerit, obmut^scat. Id vero tum factum est in
GrsBciâ, quum populus eâ setate, quam pueritiam dicere possis, peractâ, paf> tim ad res sérias tristesque, politicas maxiifie — easque multo quam antott impeditiores — abstrahebatur ; partixa epicae poeseos pertœsus, ex aliis poeseos generibus, quae tum nascebantur^ novum et diversum oblectamenti genus primo praesagire sibi, deinde haurire, cœpit. »
Naeke fait remarquer aussi que la « splendidissima et prdpria homericae poeseos œtas, ea quœ sponte quasi suâ inter populum et quasi cum populo viveret, » ne s^étendit pas au delà de Pisistrate. Je crois qu'elle n'alla pas même jusqu^à cette époque.