PROLÉGOMÈNES DE WOLF
mais depuis quel temps auparavant les manuscrits avaientils existé, c'est ce qu'il nous est impossible de dire.
Ceux qui soutiennent que les poëmés homériques ont été écrits dans le principe se fondent, non sur des preuves positives, ni même sur les habitudes sociales du temps quant à la poésie (car ils admettent généralement que Tlliade et l'Odyssée n'étaient pas lues, mais récitées et entendues), mais sur la nécessité supposée qu'il a dû y avoir des manus-^ crits (1) pour assurer la conservation des poëmes, la mémoire des récitateurs dénuée de secours n'étant ni suffisante ni digne de confiance. Mais ici nous n'échappons à une moindre difficulté que pour tomber dans une plus grande ; car Texistence de bardes exercés, doués d'une mémoire extraordinaire, est beaucoup moins étonnante que celle de longs manuscrits à une époque essentiellement privée de lecture et d'écriture, et où l'on ne voit même pas les instruments et les matériaux propres à cet usage* De plus, il y a une puissante raison positive pour croire que le barde n'était pas dans la nécessité de rafraîchir sa mémoire en consultant uu manuscrit ; car, s'il en avait été ainsiy la cécité l'aurait rendu incapable d'exercer cette profession ; ce qui n'avait pas lieu, comme nous le savons aussi bien par l'exemple de Demodokôs.dans l'Odyssée, qiïe par celui du barde aveugle de Chios dans Thymne à Apollon Dêlien, barde que Thucydide, ainsi que la légende grecque en général, identifie avec Homère lui-même (2). L'auteur de cet hymne, quel qu'il soit, n'aurait jamais représenté un aveugle atteignant le plus haat degré de perfection dans son art, s'il avait su que le
(1) Voir cette preuve fortement éta»blîe par Nitzsch, dans lea remarques préliminaires au commencement de son second volume de comuLentaires sur r Odyssée (p.. 10-29). Use donne beaucoup de peine pour écarter toute idée que les poëmes fussent écrU& pour être lus. Dans le mêmse but. Y.. Franz (Epigraphicê Graecv Lalrod. p. 32), qui adopte les principes de Nitzsch : « Au-
dituris eniia ,. non lectoxis , parabant. »
(2) Odysa. VII^ 65 ; Hymn. «d ApolL 172vPseudûrHéïod. Vit^Homer. c.a?
Thucyd.m,.104.
Divers commentatoiaia d'Homèreinaa^ ginèrent que sous le malbaur de Desioedokos, le poëta décrivait en réalité le sien propre (Schol. ad Ody«k I, 1;^ Maxim. Tyr. XXXVIII, 1).
barde ne soutenait sa mémoire qu'en consultant constamment le manuscrit renfermé dans son coffret.
On ne trouvera pas, après tout, que l'effort de mémoire exigé ou des bardes, ou des rhapsodes, môme pour le plus long de ces vieux poëmes épiques, bien que grand sans doute, soit absolument surhumain. En appliquant le cas à Tlliade et àrOdyssée entières, nous savons qu il y avait à Athènes des personnes de bonne éducation qui pouvaient répéter les deux •poëmes de mémoire (1) ; mais, parmi les récitateurs de pro-
(1) Xéiîoph. Syrapos. III, 5. Relativement à la discipline laborieuse des druides gaulois, et au nombre de vers non écrits qu'ils retenaient dans leur mémoire, cf. Cœsar. B. G. VI, 14:
Mêla III, 2 ; et Wolf, Prolegg. s. XXIV, Hérod. II, 77, au sujet de la prodigieuse mémoire des prêtres égyptiens à Héliopolis.
Je transcris, de l'intéressant Discours de M. Fauriel (mis en tête de ses chants populaires de la Grèce moderne, Paris, 1824), un petit nombre de particularités touchant le nombre, la puissance de mémoire et la popularité de ces chanteurs ou rhapsodes errants qui fréquentent les fêtes ou paneghyris de la Grèce moderne : il est curieux d'apprendre que cette profession est habituellement exercée par des hommes aveugles (p. 90 seq.),
« Les aveugles exercen t en Grèce une profession qui les rends non-seulement agréables, mais nécessaires; le caractère, l'imagination et la condition du peuple étant ce qu'ils sont ; c'est la profession de chanteurs ambulants... Ils sont dans l'usage, tant sur le continent que dans les îles de la GWîoe, d'apprendre par coeur le plus grand nombre qu'ils peuvent de chansons populaires de tout genre et de toute époque. Quelquesuns finissent par en savoir une quantité prodigieuse, et tous en savent beaucoup.
Avec ce trésor dans leur mémoire, ils sont toujours en marche, traversent
Grèce en tout sens ; ils s'en vont de ville en ville, de village en village, chantant à l'auditoire qui se forme aussitôt autour d'eux, partout où ils se montrent, celles de leurs chansons qu'ils jugent convenir le mieux , soit à la localité, soit à la circonstance, et reçoivent une petite rétribution qui fait tout leur revenu. Ils ont l'air de rechercher de préférence, en tout lieu, la partie la plus inculte de la population, qui en est toujours la plus curieuse, la plus avide d'impressions, et la moins difficile dans le choix de celles qui leur sont offertes.
Les Turcs seuls ne les écoutent pas.
C'est aux réunions nombreuses , aux fStes de village connues sous le nom de paueghyris, que ces chanteurs ambulants accourent le plus volontiers. Us chantent en s'accompagnant d'un instrument à cordes que l'on touche avec un archet; et qui est exactement l'ancienne lyre des Grecs, dont il a conservé le nom comme la forme.
« Cette lyre , pour être entière, doit avoir cinq cordes : mais souvent elle n'en a que deux ou trois, dont les sons, comme il est aisé de présumer, n'ont rien de bien harmonieux. Les chanteurs aveugles vont ordinairement isolés, et chacun d'eux chante à part des autres ; mais quelquefois ils se réunissent par groupes de deux ou de trois, pour dire ensemble les mêmes chansons... Ces modernes rhSipsodes doivent être divisés en deux classes. Les uns