‹ Histoire de la Gréce depuis les temps les plus reculés jusqu'a la fin de la géneration contemporaine d'Anglais (volume 2)Chapitre 13 sur 86 · CONSERVATION DES POÈMES · texte numérisé non relu

CONSERVATION DES POÈMES

fession, nous ne devons pas nous imaginer que la même personne récitât le tout. La récitation était essentiellement une entreprise commune, et les rhapsodes qui visitaient une fête s'entendaient d'ordinaire naturellement entre eux sur la part qui devait échoir à chacun d'eux en particulier. Dans de telles circonstances, et avec de tels moyens de préparation antérieure, l'on mesurait la quantité de vers qu'un rhapsode pouvait débiter, moins par l'épuisement de sa mémoire que par la suffisance physique de sa voix, eu égard à la prononciation sonore, expressive et rhythmique exigée de lui (1).

Mais quelle garantie avons-nous de l'exacte transmission du texte pour un espace de deux siècles par un moyen simplement oral? On peut répondre que la transmission orale passait le texte d'un rhapsode à un autre aussi exactement qu'il a été eflfectivement transmis. Les grands contours de chaque poëme, l'ordre des parties, la veine du sentiment homérique et le ton original de l'élocution, et, dans le plus

(et ce sont, selon tonte apparence, les plus nombreux) se bornent à la fonction de recueillir, d'apprendre par cœur, et de mettre en circulation des pièces qu'ils n^ont pas composées. Les autres (et ce sont ceux qui forment l'ordre le plus distingué de leur corps), à cette fonction de ré{fétiteurs et de colporteurs des poésies d'autrui, joignent celle de poètes, et ^joutent à la masse des chansons apprises d'autres chants de leur façon... Ces rhapsodes aveugles sont les nouTellistes et les historiens, en même temps que les poètes du peuple, en cela parfaitement semblables aux rhapsodes anciens de la Grèce. »

Pour passer à un autre pays, la Perse , jadis la grande rivale de la Grèce : « Les, rhapsodes kurrogliens sont appelés KwrroglùU'khanSyàe khaun^ den, chanter. Leur devoir est de connaître par cœur tous les mejjlisset (assemblées) de Kurroglou, de les raconter ou de les chanter avec l'accom-

pagnement de l'instrument favori de kurroglou, le chungur ou sitar, guitare à trois cordes. Ferdausi a aussi son Shah-nama-khansy et le prophète Maliommed son Koran-khans. La mémoire de ces chanteurs est vraiment étonnante. A toute requête ils récitent d'un seul trait pendant quelques heures , sans balbutier, en commençant le récit au passage ou au vers indiqué par les auditeurs. » (Spécimens of the Popular Poetry of Persia, as found in the Adveutures and Improvisations of Kurroglou, the Bandit Minstrel of Northern Persia, by Alexander Chodsko ; London, 1842, Introd. p. 13).

« Un seul des chants des bardes nationaux calmouks dure quelquefois une journée entière. » (Ibid. p. 372.)

(1) M. Mitford a fait de justes remarques sur ce fait, qu'il est possible que les poëmes homériques aient pu être conservés sans le secours de l'écriture (History of Greeco, vol. I, p. 135- 137). .

grand iiomlpe de cas, les mots mômes étaient conservés; car l'éducation nécessaire à la profession du rhapsode, avant tout laprécision de sa mémoire naturelle, tendaient à homériser son esprit (si l'eipression peut être admise) et à le renfermer dans ce cercle magique. D'autre part, quant aux détails du texte, nous avions à nous attendre qu'il y aurait de grandes différences et de nombreuses inexactitudes ; et il y en avait en effet, comme l'atteste abondamment ce qui est consigné dans les Scholies, ainsi que les passages cités dans les auteurs anciens, mais qui ne se trouvent pas dans notre texte d'Homère (1).

De plus, l'état de l'Iliade et de l'Odyssée, eu égard à la lettre appelée digamma, prouve qu'elles furent récitées pen- . •dant une période considérable avant d'être écrites, en tant que la prononciation orale subit dans Fintervalle un changement sensible (2). A l'époque où ces poèmes furent composés, le digamma était une consonne réelle et figurait comme telle dans la structure du vers. Au moment où ils furent écrits, il avait cessé d'être prononcé, et par suite ne trouva place dans aucun des manuscrits, au point que les critiques alexandrins, bien qu'ils en connussent l'existence dans les

(1) Villoison, Prolegom. p. 34-56; Wolf, Prolegom. p. 37. Duntzer, dans les Epic.Graec. Fragm. p. 27-29, donne une liste considérable des passages homériques cités par des auteurs anciens, mais qui ne se trouvent ni dans l'Iliade ni d'ans l'Odyssée. On ne peut guère douter cependant qu'un grand nombre de ces passages n'appartinssent à d'autres poèmes épiques qui passaient sous le nom d'Homère. Welcker (Der Episch.

KykloSy p. 20-133) appuie cette opinion avec beaucoup de justesse, et elle s'accorde avec Tidée qu'il a que le nom d'Homère s'étend à tout le cycle épique.

(2) V. cet argument défendu avec force dans Giese (Ueber den <^olischen Dialekt, sect. XIV, p. 160 seqq.). Il mentionne plusieurs autres particularités dans le langage homérique, la

plénitude et la variété de formes grammaticales susceptibles de permutation, les nombreuses licences métriques, rectifiées par une intonation orale appropriée, ce qui indique une langue non encore enchaînée par la fixité d'une autorité écrite.

G. Muller adopte la môme ligne d'argumentation (History of the Literaturo of ancient Greece, ch. 4, s. 5).

Giese a montré aussi, dans le même chapitre, que tous les manuscrits d'Homère mentionnés dans les Scholies étaient écrits au moyen de l'alphabet ionien (avec H et C2 comme marques pour les voyelles lonfgues et sans signe spécial pour l'esprit rude), en tant que nous pouvons le vérifier d'après les citations spéciales qui en sont faites.

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poëmes bien plus récents d'Alcée et de Sapphô, ne le reconnurent jamais dans Homère. Les hiatus et les diverses perplexités du mètre, occasionnés par la perte du digamma, furent corrigés au moyen de différents stratagèmes grammaticaux. Mais l'histoire entière de cette lettre perdue est très-curieuse, et n'est rendue intelligible que par la supposition que riliade et l'Odyssée appartiennent exclusivement, pendant un long espace de temps, à la mémoire, à la voix et à l'oreille.

A quelle époqTie a-t-on commencé à écrire pour la première fois ces poëmes, ou à vrai dire tout autre poëme grec? c'est là un point qui doit rester conjectural, bien qu'il y ait des raisons pour assurer que ce fut avant le temps de Solôn. Si, dans l'absence de preuve, nous pouvons nous permettre de désigner quelque période plus déterminée, une question se présente tout de suite, celle de savoir à quels buts, dans cette phase de la société, on pouvait destiner un manuscrit à son premier début. Pour qui une Iliade écrite était-elk nécessaire? Ce n'était pas pour les rhapsodes; car non-seulement elle était fixée dans leur mémoire, mais encore elle était mêlée à leurs sentiments, et conçue comme liée à toutes ces, flexions et à ces Intonations de la voix, à ces pauses et à ces autres artifices oraux qu'on exigeait pour un débit expressif, et que le manuscrit nu ne pouvait jamais reproduire. Ce n'était pas pour le public en général; on était accoutumé à la recevoir avec le débit des rhapsodes et avec l'accompagnement ordinaire d'une fête solennelle et pleine de monde. Les seules personnes auxquelles convenait l'Iliade écrite étaient un petit nombre choisi; des hommes studieux et curieux, classe de lecteurs capables d'analyser les émotions compliquées qu'ils avaient éprouvées comme auditeurs dans la foule, et qui, en lisant les mots écrits, réalisaient dans * leur imagination une partie sensible de l'impression communiquée par le récitateur (1).

(1) Nitzsch et V^Telcker prétendent étaient écoutés avec grand plaisir et que, comme les poëpies homériques grand intérêt, on employait pour les

Quelque peu croyable que puisse paraître une semblable assertion à une époque telle que la nôtre, il y a dans toutes les anciennes sociétés, et il y a eu dans l'ancienne Grèce un temps où pareille classe de lecteurs n'existait pas. Si nous pouvions découvrir à quel moment cette classe commença à se former, nous pourrions conjecturer l'époque où les vieux poënies épiques furent écrits pour la première fois. Or l'époque que l'on peut fixer avec le plus de probabilité comme ayant été la première témoin de la formation même de la classe de lecteurs la moins nombreuse en Grèce, c'est le milieu du septième siècle avant l'ère chrétienne (de 660 à 630 av. J. C), le temps de Terpandros, de Callinus, d'Arcliiloque, de Simonide d'Amorgos, etc. Je fonde cette supposition sur le changement qui s'opéra alors dans le caractère et les ten-

rappeler les premiers rudiments de l'art d'écrire, même quand ils étaient entourés de mille difficultés mécaniques. Je ne puis adopter cette opinion, qui me semble tirer toute sa plausibilit '• de l'habitude que nous avons actuellement de la lecture et de l'écriture. Le premier pas fait pour aller du poëme récité &\\ poëme écrit indique certainement un grand effort, en même temps qu'il est inutile pour un besoin quelconque senti alors réellement. Je suis bien plus d'accord avec Wolf quand il dit : « Diu enim illorum hominum vita et simplicitas nihil admodum iiabuit, quod scripturâ dignum videretur :

in aliis omnibus occupati agunt illi, quœposteri scribunt, vel (ut de quibusdam populis accepimus) etiam monstratam operam hanc spernunt tanquam indecori otii : carmina autem quœ pangunt, longo usu sic ore fundere et excipere consueverunt ut cantu et recitatione cum maxime vigentia deducere ad mutas notas, ex illius œtatis sensu nihil aliud esset, quam perimere ea et vitali vi ac spiritu pri-.

vare » (Prolegom, s. 15, p. 69).

On trouvera quelques bonnes remar-

ques sur ce sujet dans T Introduction du savant traité de Wilhelm Mon Humboldt Ueber die Kawi-Sprache, par rapport aux contes oraux en circulation chez les Basques. Il fait observer aussi combien c'est un procédé important et rebutant, de passer pour la première fois des vers chantés ou récités aux vers écrits; donnant à entendre que les mots sont conçus comme détachés du Vortrag, de Taccompagnement musical et des sympathies de l'assemblée qui se presse autour du rhapsode et qui sympathise avec lui. Les contes basques n'ont pas de charme pour le peuple lui-même, quand ils sont mis en espagnol et lus (Introduct. sect. XX, p. 258-259).

Mariner mentionne dans les lies Tonga des contes en prose non écrits, conservés de mémoire et répétés, diton, presque dans les mêmes termes d'âge en âge (Mariner's Account, vol, II, p. 377).

Les poëmes druidiques étaient conser\és non écrits à dessein, après que l'écriture fut établie et appliquée à d'autres buts (Cœsar, B. G. VI, 13).

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