‹ Histoire de la Gréce depuis les temps les plus reculés jusqu'a la fin de la géneration contemporaine d'Anglais (volume 2)Chapitre 14 sur 86 · POÈMES HOMÉRIQUES ÉCRITS · texte numérisé non relu

POÈMES HOMÉRIQUES ÉCRITS

dances de la poésie et de la musique grecques, les mètres élégiaques et ïambiques ayant été introduits comme rivaux de rhexamètre primitif, et les compositions poétiques transportées du passé épique aux affaires de la vie présente et. réelle. Un tel changement était important à une époque où la poésie était le seul mode connu de publication (pour employer une phrase moderne qui n'est pas tout à fait conforme au sens, mais qui cependant s'en rapproche le plus). Il indiquait une nouvelle manière de considérer les anciens trésors épiques du peuple, aussi bien qu'un désir d'un nouvel efTet poétique; et Ton peut bien croire que les hommes qui s'engagèrent dans cette voie furent désireux d'étudier, et compétents pour critiquer, de leur propre point de vue individuel, les ouvrages écrits des rhapsodes homériques, précisément comme Callinus, nous dit-on, mentionna et loua à la fois la Thêbaïs comme étant une production d'Homère. Il y a donc, ce semble, lieu de conjecturer que (pour l'usage de cette classe nouvellement formée et importante, mais bien peu nombreuse) les manuscrits des poëmes homériques et d'autres anciennes épopées (la Thêbaïs et les vers Cypriens aussi bien que l'Iliade et l'Odyssée) commencèrent à être compilés vers le milieu du septième siècle avant J.-C, (1) ; et l'ouverture de l'Egypte au commerce grec, qui eut lieu vers le même temps, fournit de grandes facilités pour se procurer le papyrus nécessaire à l'écriture. Une classe de lecteurs, une fois formée, s'agrandit sans doute lentement, et le nombre des manuscrits en même temps qu'elle ; de sorte qu'avant le temps de Solôn, cinquante ans après, lecteurs et

fl) M. FyTies Clinton (FastiHeUenici, vol. I, p. 368-373) regarde comme un fait certain qu'Arehiloque et Alkman écrivirent leurs poëmes. Je ne connais pas de preuve qui permette de déclarer ceci comme positivement connu, si ce n'est, il est vrai, un point qu'admet Wolf, bon sans doute comme argument tum ad hominem^ mais qui ne peut être reçu comme preuve (Wolf, Proleg.

p. 50). Celles que mentionne M. Clinton (p. 368) ne peuvent certainement pas ê«tre considérées comme prouvant quelque chose à cet égard.

Giese (Ueber den -^lischen Dialekt, p. 172) suppose que les rhapsodies séparées composant l'Iliade furent écrites pour la première fois au septième siècle avant J.-C.

manuscrits, bien que relativement peu nombreux, pouvaient être parvenus à une certaine autorité reconnue et avoir formé contre la négligence des rhapsodes individuels un tribunal auquel on pût s'en référer.

Nous pouvons, je pense, considérer Tlliade et l'Odyssée comme ayant été conservées sans le secours de l'écriture pendant une période d'environ deux siècles (1). Mais est-il vrai, comme l'imaginait Wolf, et après lui encore d'autres habiles critiques, que les parties séparées qui composent ces deux poèmes fussent dans l'origine des ballades épiques destinctes, chacune d'elles constituant un tout isolé et destinée à être récitée isolément? Est-il vrai que -non-seulement elles n'étaient pas du même auteur, m-ais que primitivement elles n'avaient ni but commun ni ordre fixe, et que leur premier arrangement permanent et leur première disposition en un ensemble furent différés pendant trois siècles, et accomplis à la fin seulement par le goût de Pisistrate, coîijointement avec divers amis lettrés (2)?

(1) Les chants des skaldes islandais furent conservés oralement pendant une période de plus de deux siècles (P. A. Millier la croit beaucoup plus longue), avant d'être réunis ou incorporés dans une histoire écrite par Snorro et Sœmund (Lange, Untersuchungen uber die Gesch. der Nordischen Heldensage, p. 98 ; et Introduct.

p. 20-28). Il confond toutefois souvent la conservation des chants de l'ancien temps avec la question de savoir s'ils ont ou non une base historique.

Et il y avait sans doute un grand nombre de vieux bardes et de rhapsodes dans Tancienne Grèce, auxquels on pouvait appliquer ce que Saxo Grammaticus affirme d'un Anglais nommé Lucas, qu'il était « literis quidem tenuiter instructus, sed historiarum scientiâ apprime eruditus (Dahlmann, Historische Forschungen, vol. II, p. 176).

(2) « Homère écrivit une suite de

chants et de rhapsodies, qu'il devait chanter lui-même pour de petits profits et un bon repas, aux fêtes et aux autres jours de réjouissance ; il fit l'Iliade pour les hommes, l'Odyssée pour l'autre sexe. Ces chants détachés ne furent réunis sous forme de poëme épique que 500 ans après. »

Tel est le langage nu dans lequel l'hypothèse capitalede Wolf a été antérieurement présentée par Bentley dans ses «Rem^rks on a late Discourse of Freethinking, by Phileleutherus Lipsiensis, » publié en 1713; le passage resta sans changement dans la septième édition de ce traité publiée eu 1737. V. Prolegom. de Wolf, XXVII, p. 115.

On peut voir la même hypothèse plus amplement développée, en partie dans l'ouvrage d'un disciple et d'un admirateur de Wolf, Wilhelm Millier, Home^ rische Vorschule (dont la seconde édition fut publiée àLeipsick, 1836, avec

ETAT DE l'iLIADE ET DE l'ODYSSÉE

Cette hypothèse, à laquelle le génie de Wolf d'abord a donné de la célébrité, mais qui depuis a été appuyée avec plus de détails par d'autres, particulièrement par Wilhelm Millier et par LaMumann, ne me semble soutenue par aucun témoignage suffisant, et de plus elle me paraît contraire à tout autre témoignage aussi bien qu'à la for(;p que renferme la probabilité intrinsèque. Les autorités que cite Wolf sont Josèphe, Cicéron et Pausanias (1). Josèphe ne mentionne rien au sujet de Pisistraté, mais il dit simplement (ce que nous pouvons admettre comme le fait probable) que les poèmes homériques n'étaient pas écrits dans l'origine, et qu'ils furent conservés seulement dans des chants ou récitations, puis écrits à une époque postérieure : de là le grand nombre des différences dans le texte. D'autre part, Cicéron et Pausanias vont plus loin, et affirment que Pisistrate réunit à la fois et arrangea dans l'ordre existant actuellement les rhapsodies de l'Iliade et de l'Odyssée (supposées être dans l'origine des poèmes entiers qui postérieurement auraient été brisés et mis en morceaux) ; il les aurait trouvées en parties confondues et en parties isolées les unes des autres, chaque fraction n'étant alors rappelée que dans la portion du monde grec qui lui était propre. Quanta Hipparque, fils de Pisistrate aussi, on nous dit, dans le dialogue pseudoplatonicien qui porte son nom, qu'il fut le premier qui intro-

nne excellente introdaction et des notes de Banmgarten-Cmsius, qtii ajoutent beaucoup à la valeur de l'ouvrage primitif par un examen froid et impartial de toute la controverse), en partie dans deux bonnesdâssertationsdeLaehmann, publiées dans les mémoires philologiques de l'Académie de Berlin des années 1837 et 1841.

(1) Joseph, cent. Apion. 1, 2; Cicéron, de Orat. IIl, 34 ; Pausan. VII, 26, 6; cf. la Scbolie sur Plante dans RitschI, Die Alexandrin. Bibliothek.

p. 4. On ne peut guère regarder comme ajoutant à la valeur de ce témoignage

Elien (V. H. XIII, 14), qui mentionne rintrodnckion des poëmes homériques dans le Péloponèse due à Lykurgue, et la compilation faite par Pisistrate ; encore moins Libanius et Suidas. Ce que nous apprenons, c'est que quelques esprits critiques et lettrés de l'époque alexandrine (plus ou moins, n'importe ; mais Wolf exagère quand il parle d'une conviction unanime) dirent de Pisistrate qu'il avait pour la première fois réuni les fractions de l'Iliade et de l'Odyssée et en avait fait des poëmes entiera.

duisitdans l'Attique la poésie d'Homère, et qu'il prescrivit aux rhapsodes d'en réciter les parties à la fête des Panathensea dans une suite régulière (1).

Wolf et Wilhelm Mùller parlent parfois comme s'ils admettaient que riliade et TOdyssée fussent des agrégats formés avant Pisisirate ; mais le plus souvent ils le représentent, lui et ses associés, comme ayant été les premiers à réunir les poèmes homériques qui étaient auparavant des compositions distinctes et indépendantes. Et Lachmann, qui a exposé récemment la même théorie, attribue à Pisistrate d'une manière moins équivoque encore cette première réunion de parties en ce qui concerne l'Iliade, en distribuant les vingtdeux premiers livres du poëme en seize chants séparés, et il regarde comme ridicule qu'on puisse imaginer que ces chants aient été fondus et mis dans l'ordre dans lequel nous les lisons maintenant, à une époque quelconque antérieure à Pisistrate (2).

Au sujet de cette théorie, nous pouvons faire remartjuer d'abord qu'elle est opposée au témoignage existant relatif aux règlements de Solôn, qui, avant le temps de Pisistrate, avait imposé un ordre fixe de récitation aux rhapsodes de

(1) Platon, Hipparch. p. 228.

(2) « Et je finirai par être ridicule à mes propres yeux, si je continue à croire à la possibilité que l'Hiade, telle que nous la possédons, dans la composition actuelle de ses parties importantes, et non-seulement des quelques rares parties les plus importantes, ait jamais pu être conçue avant l'opération de Pisistrate. »

(Lachmann, Femere Bctrachtungen ; uber die Ilias, sect. XXVIII, p. 32 ; Abhandlungen Berlin. Academ. 1841.) .Jusqu'où veut-on faire aller cette coucession, que pour le petit nombre des parties les plw importantes de l'Iliade il existait réellement un ordre établi de succession antérieur k Pisistrate, c'est ce que j'ignore; mais le langage de

Lacbmann va plus loin que Wolf ou que Wilhelm MiUler (V. Wolf, Prolegom.

p. 141-142, et W. Muller, Homerisclie Vorscliule, c. 7, p. 96, 98, 100, 102).

Le dernier admet que ni Pisistrate ni les Diascévastes ne pouvaient avoir fait de changements considérables dans l'Iliade ni dans l'Odyssée, soit par addition, soit par transposition, les poèmes comme agrégats étant trop bien connus, et la veine homérique d'invention trop complètement éteinte pour admettre de telles nouveautés.

J'avoue que je ne vois pas comment ces concessions mentionnées en dernier lieu peuvent se concilier avec la doctrine capitale de Wolf en ce qui concerne Pisistrate.

RÉCITATION DE l'iLIADE ET DE L ODYSSÉE 41

riliade à la fête des Panathensea. Non-seulement il ordonnait qu'ils f&citassent les rhapsodies seriatim et sans omission ni altération, mais encore il établissait un souffleur ou autorité censoriale pour assurer l'obéissance à- ses ordres (1),

(1) Diogen. Laërt. I, 57 : Ta Se 'Ofxvipov» a ÛTcoêoXfiç yéypaçe (26- Xwv) ^avl/(|)6£î<T6ai, oîov ôttou ô TcpôToç eXriÇev, ëxeiÔev aL^y:t(j^a.\ xôv àpxofJ^e>'ov, foç (pyi<Ti Aiev»xi5a; èv toÏ; Meyapixoïç.

Relativement à Hipparque, fils de Pisistrate, le pseudo-Platon nous dit (dans le dialogue appelé ainsi, p. 228) :

Kal xà '0{JLTQpou Itty) TrpwTOÇ èx6ti.i(jev £Î; TYiv YYJv xauTYivî, xal yivàyxaffe xoùç pai|/(i)8oùç navaôr)vaioiç èÇ OttoXyî- '!»£(«)(: eçeÇ^; aOxà Siiévai, ûfficep yûv ëxi oîôe TroioOai.

Ces mots ont provoqué de nombreuses critiques de la part de tous les savants qui ont touché la théorie des poëmes homériques, afin de déterminer quel était l'usage que Solôn avait trouvé existant, et quel était le changement qu'il avait introduit. Les renseignements que nous avons sont trop peu de chose pour que nous puissions prétendre à une certitude, mais je regarde l'explication d'Hermann comme la plus satisfaisante (« Quid sit {ittQ&oX^tthTZO' êX-nSyiv. » Opuscula^ tom. V, p. 300, tom. VII, p. 162).

TiroêoXsùç est le terme technique pour désigner le souffleur dans une représentation théâtrale (Plut. Prœcept.

gerend. Reip. p. 813) ; {iizo&o\i\ et uTcoêàXXeiv ont des sens correspondants, à savoir aider la mémoire de celui qui parle et le maintenir d'accord avec un certain modèle que possède le souffleur; v. les mots èÇ OtcoSoXi^ç, Xenoph.

Cyrop. III, 3, 37. ^l'woêoXyj n'a donc pas une connexion nécessaire avec une mile de rhapsodes, mais s'appliquerait tout aussi bien à un seul ; bien qu'il arrive que dans ce cas il se rapporte

à plusieurs qui se succèdent. D'autre part u7t6Xyivl/iç veut dire « une succession de rhapsodes récitant tour à tour. »

Aussi, bien que les deux mots n'aient pas la même signification, cependant le procédé décrit dans les deux passages relatifs à Solôn et à Hipparque me semble être le même en substance, i, e.

assurer, par une surveillance obligatoire, une récitation correcte et régulière de la part des rhapsodes qui débitaient tour à tour les différentes parties du poëme.

Il y a toute raison pour conclure de ce passage que les rhapsodes avant Solôn étaient coupables et de négligence et d'omission dans leur récitation d'Homère ; mais il n'y en a pas pour imaginer qu'ils transposassent les livres, ni que l'ordre légitime ne fût pas reconnu antérieurement.

L'emploi systématique d'un Oiroêo- Xeùc ou souffleur indique entièrement l'existence de manuscrits complets.

L'ordre par lequel Solôn prescrivit aux rhapsodes . de réciter Homère sous la garantie d'un souffleur avec son manuscrit me semble précisément le même que celui de l'orateur Lycurgue relativement à Eschyle, à Sophocle et à Euripide (Pseudo-Plut. Vit. X, Rhetor. Lycurg. Vit.) — elaijveYxe 8è xai vofiou; — (b; x*^»**? elxoyaç àvaOeïvai Twv TcoiYiTÔv AiffXuXou, Soçox/éouç, EùpiTcîÔov», xaî Ta; xpaytoôiaç aÙTwv èv xoiv({) Ypavj/ajJiivou; çuXàxTeiv, xai t6v TTj; TtoXeo); ypafjijjuxréa Ttapavayiyva)- (Txeiv Toï; u7coxpivo(xévoiç • où yàp èÇi^v àvrà; (âXXwç) U7coxpive<r0ai. Le mot âXXcDç qui se présente l'avant-dernier est introduit par la conjecture de Grysar, qui a cité et expliqué le passage ci-

ce qui implique rexistence (en proclamant en même temps l'infraction qui avait parfois lieu) d'un agrégat régulier aussi bien que de manuscrits reconnus complets. Ensuite, cette théorie attribue à Pisistrate un caractère essentiellement différent de celui qu'indiquent Cicéron et Pausanias, qui le représentent, non pas comme ayant réuni des atomes distincts dans l'origine, mais comme le rénovateur d'un ordre ancien postérieurement perdu ; de plus, ce caractère est en lui-même inintelligible et incompatible avec les habitudes et le sentiment grecs. Que Pisistrate se soit appliqué à réprimer la licence ou à suppléer à la mémoire infidèle de rhapsodes individuels et à embellir la fête des fanathenaea par la récitation la plus correcte d'un grand et vénérable poëme, conforme au modèle adopté par les meilleurs juges delà Grèce, c'est là une tâche à la fois convenable à sa situation et ne demandant rien de plus qu'un texte perfectionné que les rhapsodes suivraient exactement. Mais quel motif avait-il pour réunir en un nouvel ensemble plusieurs poëmes que l'on ne connaissait antérieurement que comme séparés? Quel sentiment pouvaitil satisfaire en introduisant les changements et les transpositions considérables que conjecture Lachmann dans le dessein de lier ensemble seize chants que les rhapsodes, suppose-t-on, avaient coutume de réciter, et le peuple d'en-: tendre, isolés et séparément? Pisistrate n'était pas un poëte cherchant à intéresser l'esprit public par des créations et

dessus du pseudo-Plutarque dans une excellente dissertation — De Graecorwn Tragœdiâ, qualis fuit circa tempora Demosthenis (Cologne, 1830). Tous les critiques considèrent comme inintelligible le texte^tel qu'il est maintenant, et on a proposé diverses corrections, parmi lesquelles ceUe de Grysar semble la meiUeure. J'emprunte à sa Dissertation le passage suivant, qui explique la récitation d'Homère par^ les rhapsodes êÇ {jTcoSoX'ô; :

« Quum Iiistriones fabulis interpolandis aegre abstinerent, Lycurgus le-

gem supra indicatam eo tulît oonsilio, ut recitation es histrionum cum publico illo exemplo oranino congruas redderet. Qriod ut assequeretur, constitoit ut, dum fabulse in scenâ recitarentur, scriba publions simul exemplum civitatis inspiceret, juxta sive in theatro, sive in postscenio sedens. Haec enim verbi TuapayivbbcTXEiv est sîgnificatio, posita praecipue in praepositione wapà, ut idem sit quod contra sive juxta légère : id quod faciunt ii, qui Ucta ab altero vel recitata cum suis conferre cupiunt, » (Grysar, p. 7.)

RÉCITATION DB l'iUADE ET DB l' ODYSSÉE 43

des combinaisons nouyelles ; c'était un chef d'État désirant donner de la solennité à une grande fête religieuse dans sa ville natale. Or il atteignait ce but en choisissant, parmi les divergences des rhapsodes dans les différentes parties de la Grèce, cet ordre de texte que des hommes intelligents pouvaient, approuver comme un retour à la pure et primitive Iliade; mais il le manquait s'il essayait de considérables innovations personnelles et s'il présentait pour la première fois une nouvelle Iliade, en confondant, en altérant et en transposant un grand nombre de chants anciens et bien connus. Une nouveauté si hardie aurait été plus propre à choquer qu'à charmer et les critiques et la multitude. Et eût-elle même été imposée d'autorité à Athènes, on ne peut donner de raison probable qui montre que toutes les autres villes et tous les rhapsodes d'un bout à l'autre de la Grèce eussent renoncé en sa faveur à leurs habitudes antérieures, puisque Athènes, à cette époque, ne jouissait pas d'un ascendant politique tel qu'elle l'acquit dans le siècle suivant. En général, on verra que le caractère et la position de Pisistrate lui-même suffisent pour nous faire repousser ïa fonction que Wolf et Lachmann lui attribuent. Son intervention présuppose un certain agrégat ancien et connu à l'avance, dont les principaux traits étaient familiers au public grec, bien qu'un grand nombre de rhapsodes, dans la pratique,* puissent s'en être écartés et par des omissions et par des interpolations. En corrigeant les récitations à Athènes conformément à un tel type compris en général, il pouvait espérer à la fois rendre sa patrie respectable et établir un modèle pour le reste de la Grèce. Mais ce procédé consistant à « réunir les membres en lambeaux d'un Homère sacré »», diffère eu quelque sorte par le caractère générique de la composition d'une nouvelle Iliade au moyen de chants préexistants : le premier est facile, convenable et contient des promesses, autant que la dernière est violente et gratuite (1).

(1) Q*ie l'Iliade ou l'Odyssée fôtja- , entières, à tme époque antérieure à mais récitée avec toutes les parties Solôn, c'est un point que conteste

Pour soutenir cette conclusion, que Pisistrate fut le premier architecte de l'Iliade et de l'Odyssée, on devrait au moins montrer qu'il n'existait pas dans les temps plus anciens d'autres poëmes longs et continus; mais on sait que c'est tout le contraire. L'-^thiopis d'Arctinus, qui contenait 9,100 vers, date d'une époque antérieure à Pisistrate de plus de deux siècles ; plusieurs autres des épopées cycliques perdues, dont quelques-unes avaient une longueur considérable, paraissent dans le siècle qui suit Arctinus, et il est important de signaler que trois ou quatre de ces poëmes passaient communément sous le nom d'Homère (1). Il n'y a pas une

Ritschl (Die Alexandrin. BiMiothek.

p. 67-70). Il pense qu^avant Solôn, elles étaient toujours récitées par parties et sans aucun ordre fixe entre les parties. Solôn non plus (pense -t-il) n'en détermina pas Tordre ; il ne fit que réprimer la licence des rhapsodes quant à la récitation des livres séparés ; ce fut Pisistrate qui, avec l'aide d'Onomacrite et autres, établit le premier l'ordre des parties et réunit chaque poëme en un tout, avec quelques corrections et quelques interpolations. Néanmoins il admet que les parties furent composées dans l'origine par le même poëte et qu'elles étaient arrangées de manière il former un tout les imes avec les autres ; mais l'intégrité primitive (assuret-il) ne fut conservée que comme une sorte de croyance traditionnelle; jamais elle ne fut réalisée dans la récitation, jamais elle ne fut ramenée à un fait évident, non équivoque et permanent, si ce n'est k l'époque de Pisistrate.

Il n'j' a pas de raison suffisante, je pense, pour nier toute récitation entière antérieure à Solôn, et nous faisons intervenir seulement une nouvelle difficulté, à la fois grave et gratuite, en agissant ainsi.

(l) L'-fithiopis d'Arctinus contenait 9,100 vers, comme nous le savons par la Tabula Iliaca; cependant Proclus ne lui donne que quatre livres. Ullias Mi-

nor a.\o,it quatre livres, les vers Cyprîéns onze^ bien que nous ignorions le nombre des vers de chacun de ces poëmes.

Nitzsch dit comme un fait certain qu' Arctinus récitait son propre poëmo seul y bien qu'il fût trop long pour admettre qu'il le fît sans interruption (V. sa préface au 2' vol. de l'Odyssée, p. 24), Il n'y a pas de preuve à l'appui de cette assertion, et elle me paraît extrêmement improbable.

Relativement aux romans du moyen âge, appartenant au cycle de la Table ronde, M. Fauriel nous dit que le Perceval allemand a près de 25^000 vers (plus de moitié plus long que l'Iliade) ; le Perceval de Christian de Troyes en a probablement plus; le Tristan allemand, de Godefroid de Strasbourg, en a plus de 23,000, quelquefois le poëme est commencé par un auteur et continué par un autre (Fauriel, Romans de chevalerie, Revue des Deux-Mondes, t. XIII, p. 695-697).

Les anciens poëmes non écrits des Skaldes islandais sont autant lyriques qu'épiques ; le plus long d'entre eux ne semble pas excéder 800 vers, et ils sont ,pour la plupart beaucoup plus courts (Untersuchungen liber die Geschichte der Xordischen Heldensage, aus P. A.

MUller's Sagabibliothek von G. Lange, Frankf. 1832. Introd. p. 42).

CATALOGUE DE l'ILIADE 45

plus grande difficulté intrinsèque à supposer que de longues épopées ont commencé par Tlliade et l'Odyssée que par r^thiopis : Tascendant du nom d'Homère et la position subordonnée d'Arctinus, dans l'histoire de l'ancienne poésie grecque, tendent à prouver la première hypothèse plutôt que la seconde.

En outre, nous trouvons des portions particulières de l'Iliade qui déclarent expressément elles-mêmes, par leur propre évidence intérieure, qu'elles appartiennent à un ensemble considérable, et que chacune d'elles ne forme pas un tout séparé. Il nous est difficile de concevoir le catalogue du second livre autrement que comme une composition partielle et se rapportant à une série d'exploits prochains; en effet, prise à part et en elle-même, cette stérile énumération de noms n'aurait stimulé ni l'imagination du poëte ni lattention des auditeurs. Mais le Catalogue homérique avait acquis une sorte d'autorité canonique même du temps de Solôn, au point que celui-ci y interpola un vers, ou fut accusé de l'avoir fait, 'dan3 le but de gagner un point contesté par les Mégariens, qui, de leur côté, présentèrent une autre version (1). On n'aurait pas éprouvé pour ce document un respect si bien établi, si, longtemps avant Pisistrate, n'avait existé l'habitude de regarder et d'écouter l'Iliade comme un poëme continu. Et si le philosophe Xénophane, contemporain de Pisistrate, mentionnait Homère comme le maître universel et le dénonçait comme faisant des dieux une indigne description, il a dû rattacher ce grand empire intellectuel, non à un nombre de rhapsodies détachées, mais à un double agrégat appelé Iliade et Odyssée, probablement aussi à d'autres poëmes attribués au même auteur, tels que les vers Cypriens, les Epigoni et la Thêbaïs.

Nous trouvons, il est vrai, que divers auteurs s'en sont référés à des parties de l'Iliade, chacune par son propre nom distinct, telles que la Teichomachie, les Aristeia (Exploits extraordinaires) de Diomedès ou d'Agamemnôn, la Doloneia,

(1) Plut. Solôn, 10.

oa Expédition nocturne (de Delon aussi bien que d'Odysseus et de Diomedès), etc.; et de là on a conclu que ces parties existaient dans l'origine comme poëmes séparés, avant d'être unies ensemble et de former une Iliade. Mais cela ne prouve rien pour la chose en question ; car, avant que Tlliade fût divisée par Aristarque et ses collègues en un nombre donné de livres ou rhapsodies, désignés par la série des lettres de l'alphabet, il n'y avait pas d'autre moyen d'appeler l'attention sur mie portion particulière quelconque du poëme, si ce n'est l'indication spéciale du sujet qu'elle traitait (1). Des auteurs postérieurs à Pisistrate, tels qu'Hérodote et Platon, qui incontestablement concevaient l'Iliade comme un tout, en citent les fractions séparées par des désignations de cette sorte.

Les précédentes remarques sur l'hypothèse de Wolf relative au texte de l'Iliade, tendent à séparer deux points qui ne sont en aucune sorte nécessairement unis, bien que cette hypothèse, telte qu'elle est exposée par Wolf lui-même, par W. Mùller et par Lachmann, les présente ainsi. D'abord, l'Iliade fut-elle primitivement projetée et composée par un seul auteur et comme un seul poëme, ou les différentes parties furent-elles composées séparément et par des auteurs distincts, et réunies postérieurement en un agrégat ? En second lieu, en admettant que les preuves intrinsèques du poëme détruisent la première supposition et nous rejettent vers la seconde, la construction du poëme entier fut-elle différée, et les parties existèrent-elles seulement dans leur état séparé, jusqu'à une époque aussi avancée que le règne de Pisistrate? Il est évident que ces deux questions sont essentiellement distinctes, et qu'on peut croire que l'Iliade a été formée de chants préexistants, sans reconnaître le temps de Pisistrate comme l'époque de la première compilation. Or, quels que puissent être les degrés par lesquels passa le poëme pour arriver à son intégrité définitive, il y a une

(1) Le scholiaste d'Homère s'en ré- aa^Ca, qui n'était qu'une partie de son fère à Quintus Calaber èv t^ 'AfJialiovo- long poëme (Schol. ad Uiad. II, 220).

UNITÉ DE L*ILIADE ET DE l'oDYSSÉE

raison suffisante pour croire qu'ils avaient été franchis longtemps avant cette période. Les amis de Pisîstrate trouvèrent une Iliade existant déjà, et déjà ancienne de leur temps, même en concédant que le. poëme n'était pas né primitivement dans un état d'unité. De plus, les critiques alexandrins^ dont les remarques sont conservées dans les Scholies, ne mentionnent pas même la réda^ction de Pisistrate parmi les nombreux manuscrite qu'ils avaient sous les yeux; et M. Payne Knight conclut avec raison de leur silence ou qu'ils ne la possédaient pas, ou qu'elle n'avait pas à leurs yeux une grande autorité (1) ; ce qui ne pourrait jamais avoir eu lieu si elle avait été la cause première de l'unité homérique.

Le genre d'arguments au moyen desquels les défenseurs de Thypothèse de Wolf nient l'unité primitive du poëme, consiste à montrer des lacunes, des incompatibilités, des contradictions, etc., entre les parties séparées. Or, si, malgré toutes ces contradictions, souvenirs constants d*un état antérieur de séparation, on fit entrer les poëmes qui le composent dans une union si intime qu'ils semblent n'avoir fait .qu'un dès le principe, nous pouvons mieux comprendre le succès complet de l'opération et l'empire universel de

(1) Knight. Prolegg.Homer. XXXII, XXXVI, XXXVII.Il semWe qu'il y ait de bonnes raisons pour croire que Pisistrate fit préparer un MS. corrigé de riliade, et la Scholie sur Plante éditée par Ritschl (V. Die Alexandrinische Bibliothek,p. 4) spécifie les quatre personnes (Onomacrite en était une) employées à cette tâche. Ritschl imagine qu'il servit comme une sorte devulgate pour le texte des critiques alexandrins, qui nonmiaient spécialement d'autres manuscrits (de Chiôs, de Sinôpê, de Massai ia, etc.), seulement quand ils s'éloignaient de cette vulgate ; il pense aussi qu'il formait l'original d'où furent tirés les premiers ces autres M^., appelés dans les Scholies homé-

riques al xoivai, xotvorepai (p. 59-60).

Welcker suppose que le }/[S. de Pisistrate avait été ou perdu ou enlevé lors de la prise d'Athènœ par Xerxês (Der Epische Eyklos, p. 382-388).

Cf. Nitzsch, Histor. Homer. fasc. I, p. 165-167; et son commentaire sur rOdyss. XI, 604, la prétendue interpolation d' Onomacrite.; et Ulrici, Geschichte der Hellen. Poes., Part. I, s.

VII, p. 252-255.

Les principaux faits relatifs à là rédaction de Pisistrate sont réunis et discutés par Graefenhan, Geschichte der Philologie, sect. 54-64, vol. I, p. 266- '311 . Par malheur y nous ne pouvons aller au delà des conjectures et de la simple possibilité.

l'illusion, en supposant que cette union a eu lieu dans un temps très-reculé, pendant la période de production du génie épique, et avant la naissance de la lecture et de la critique. Plus on différait l'agrégation dejs poèmes séparés, plus on rendait difficile d'effacer dans les esprits le souvenir de l'état antérieur de séparation, et de leur faire accepter le nouvel agrégat comme un tout original. Les bardes ou rhapsodes avaient peut-être trouvé relativement peu de difficultés en réunissant ainsi des chants distincts, pendant le neuvième ou le huitième siècle avant J.-C; mais si nous supposons que l'opération fut différée jusqu'à la seconde moitié du sixième siècle, si nous imaginons que Solôn, ainsi que tous ses contemporains et ses prédécesseurs, ne connut pas une Iliade formant un tout, mais était accoutumé à lire et à entendre seulement ces seize morceaux épiques distincts, division adoptée par Lachmann, chacun d'eux portant un nom séparé et particulier, aucune compilation faite alors pour la première fois par les amis de Pisistrate n'aurait pu effacer l'habitude établie, ni s'implanter dans les convictions générales de la Grèce comme cette production homérique primitive. Si les seize morceaux fussent restés désunis et considérés individuellement jusqu'au temps de Pisistrate, ils auraient, selon toute probabilité, continué à l'être ainsi toujours dans la suite ; les changements et les transpositions considérables qui (selon la théorie de Lachmann) étaient nécessaires pour les fondre et en faire notre Iliade actuelle, n'auraient pas été non plus universellement admis à cette époque reculée. En supposant vrai que ces changements et ces transpositions aient eu lieu réellement, on doit au moins les rapporter à une période de beaucoup antérieure à Pisistrate ou à Solôn.

Tout ce que nous trouvons dans ces poèmes eux-mêmes confirme les remarques qu'on vient de faire. Il n'y a rien ni dans l'Iliade ni dans l'Odyssée qui sente le moderne^ en appliquant ce terme à l'âge de Pisistrate ; rien qui nous présente les changements, amenés par deux siècles, dans la langue grecque, l'argent monnayé, l'usage de l'écriture et de la lecture, les gouvernements despotiques et républi-

Page 1