POEMES HOMÉRIQUES
cains, l'ordre de bataille régulier, la construction perfectionnée des vaisseaux, les assemblées amphiktyoniques, les rapports mutuels aux fêtes religieuses, la veine orientale et la veine égyptienne de religion, etc., toutes choses familières à la dernière époque. Onomacrite et les autres amis lettrés de Pisistrate n'auraient guère manqué de signaler ces changements même sans intention, s'ils avaient entrepris alors pour la première fois la tache de réunir beaucoup d'épopées indépendantes en un vaste agrégat (1). Tout dans les deux grands poëmes homériques, tant pour la substance que pour la langue, appartient à une époque antérieure à Pisistrate de deux ou trois siècles. En effet, même les interpolations (ou ces passages qui sur les meilleures raisons sont déclarés telles) ne trahissent aucune trace du sixième siècle avant J.-C, et peuvent bien avoir été entendues par Archiloque et par Callinus, en quelques cas même par Arctinus et par Hésiode, comme une véritable production homérique. Autant que nous en pouvons juger d'après les preuves relatives à cette question tant intrinsèques qu'extrinsèques, nous nous croyons autorisés à croire que l'Iliade et l'Odyssée étaient récitées en substance comme elles sont actuellement (en concédant toujours les divergences partielles de texte et les interpolations) en 776 avant J.-C, le premier point digne de foi que nous ayons pour marquer le temps en Grèce. Et comme cette ancienne date (qu'on nous permette d'ajouter) est le fait établi de la manière la plus authentique, elle est aussi l'attribut le plus important des poëmes homériques,
(1) Wolf reconnaît et l'uniformité et Pantiquité de couleur qui régnent dans les poëmes homériques, et aussi la ligne marquée qui les distingue des autres poètes grecs : « Immo congruunt in iis omnia ferme in idem ingenium, in eosdem mores, ineamdem formam sentiendi et loquendi. » (Prolegom. p. 265; cf.
n pense, il est vrai, que cette harmonie fut rétablie par le talent et les soins d'Aristarque (« mirificum iUum con-
T. lîl.
centum revocatum Aristarcho imprimis debemus »). C'est là une appréciation très-exagérée de l'intervention d'Aristarque ; mais en tout cas le concentus lui-même était ancien et original, et Aristarque ne le rétablit qu'après qu'il avait été détruit par des accidents survenus dans l'intervalle; du moins, si nous devons expliquer revocatum d'une manière rigoureuse, ce qui peut-être ne s'accorde guère avec la théorie principale de Wolf.
HISTOiaS DB LA ORÈCE
considérés relativement à l'histoire grecque. Car ils nous permettent ainsi de jeter un regard sur le caractère antéhistorique des Grecs, en nous mettant à même de suivre le progrès postérieur de la nation, et de saisir des contrastes instructifs entre leur condition ancienne et leur état plus récent.
Si donc Ton rejette l'idée de compilation exécutée par Pisistrate, et si l'on rapporte l'état actuel de l'Iliade et de l'Odyssée à une période plusancienne de plus de deux siècles, il reste toujours la question de savoir par quel procédé, ou par l'action de qui elles sont arrivées à cet état? Chacun des poëmes est-il l'œuvre d'un seul auleur, ou de plusieurs? Si c'est le dernier cas, toutes les parties appartiennent-elles à la même époque? Quelle raison a-t-on de croire que ces compositions, en partie ou en totalité, aient existé auparavant comme poëmes séparés, et aient été disposées à la place où on les voit aujourd'hui par un changement plus ou moins systématique?
Les ingénieux et excellents Prolégomènes de Wolf , il y a un demi-siècle, tournèrent fortement l'attention des savants vers la nécessité de considérer l'Iliade et l'Odyssée sous le rapport de l'époque et de la société où elles prirent naissance, et vers les différences essentielles qui existaient à cet égard entre Homère et des poètes épicjues plus récents (1). Depuis
(1) V. Wolf, Prolegg. c. 12, p. 43.
« Nondum enim prorsus éjecta et explosa est e(M:*am ratio, qui Homerum «t Callimachum et Virgilium et Nonnum et Miltonum «oàem aiiimo léguai, nec quid uTiiuscu^usque œtas fer-iit, ex« penderc leg«n^ et oomputaie laibo* rant, etc. »
On peut voir wae tentative seraèlable faite ffiHtérîeureaieiit pour expliquer les poëmes homéri<|iies par ntpport à lear époque, dans le tnité appelé // vero Omero de Vioo, où l'on remarque beaucou|> de pensées originales, raats peu d'éruditiou (0>p«ne di Yioo, «d. Milan.
Tol. V, p. 437-497).
On trouvem dans une récente dissertation publiée à Koenisberg — « Die Homerische Kritik von Wolf bis Grote »
— par D»" Ludwig Friedlaender, Berlin, 1853, une revue ifitéressante et instrueti^ve tde 2a mmvékie de la «ritique bosnériqtte ipendant ks cinquaate derfiièiws amnées, eoiQpiieaiaat q«iielqu«s nouveaux déiiadls «ur le développameut snoceasif des tli-éeries et de Wolf «t de hu^muaiuLe D* FnedJbender a|)|Mroia%'>e plnsievxs des ofHOiMiais que j« use suis hasardé à avancer relativement à Ia stroclnire probable de l'Iliade, «t il les a(pp«ie de -iraïuvelles raisens personaeUes.
POÈMES HOMÉRIQUBS 51
ce temps on a fait une étude approfondie des premières manifestations de la poésie {sagenpoesie — poésie des traditions populaires) chez d'autres nations; et les critiques allemands en particulier, parmi lesquels ce genre de littérature a été le plus cultivé, Vont choisi comme le seul terme de comparaison convenable pour les poëmes homériques. Cette poésie, consistant dans le plus grand nombre des cas en efiusions courtes et sans art, avec peu de combinaisons réfléchies ou compliquées, a été admise par beaucoup de critiques comme une bonne règle à appliquer, quand il s'agit de mesurer les qualités de l'âge homérique, âge composé exclusivement d'orateurs, de chanteurs et d'auditeurs, et non de lecteurs et d'écrivains. Au lieu de l'admiration illimitée que l'on ressentait pour Homère, non-seulement comme poète de détail, mais aussi comme constructeur d'une longue épopée, à l'époque où Wolf écrivit ses Prolégomènes, le ton delà critique passa à l'extrême opposé, et l'attention se fixa entièrement sur les défauts existant dans l'arrangement de l'Iliade et de l'Odyssée. Tout ce que Ion y put trouver de symétrie ou de système dominant fut déclaré décidément jwst-^homérique. C'est avec ces idées préconçues qu'Homère semble avoir été généralement étudié en Allemagne, pendant la génération qui suivit Wolf; on admit habituellement la partie négative de sa théorie, bien qu'il n'y eût en aucune sorte le môme accord au sujet du principe positif à lui substituer, à savoir, comment on devait expliquer l'histoire et la constitution actuelle des poëmes homériques. Pendant les dix dernières années cependant, une tendance contraire s*est manifestée ; la théorie de Wolf a été réexaminée et ébranlée par Nitzsch, qui, aussi bien q^ie O. Mûller, Welcker et autres savants, a fait revivre l'idée d'une unité homérique primitive, avec certaines modifications. Le changement .dans Topittion de Groethe, coïncidant avec cette nouvelle direction, est consigné dans un de ses derniers ouvrages (1). D'autre part, Topi-
fl) Dans le 46* \6hsme àe ses œn- Udber ite KjkltMiien Diditer (Mainz. Très complètes, èma le petîf tttâté 1837), Préfiiêe, p. 6. « BotMT^ fneh eifnal 9 cf. G. Lange,
fiion originale de Wolf a été aussi reproduite dans les cinq dernières années, et fortifiée de plusieurs nouvelles observations sur le texte de l'Iliade par Lachmann.
Ainsi la question est encore controversée entre d'habiles critiques, et elle est probablement destinée à rester dans cet état. Car en vérité nos moyens d'information sont si limités, que personne ne peut produire d'arguments assez forts pour lutter contre des idées préconçues et contraires; et on éprouve un sentiment pénible de défiance en lisant les expressions d'une persuasion égale et absolue avec lesquelles on a avancé les deux conclusions opposées (1). Nous n'avons rien qui puisse nous apprendre l'histoire de ces poèmes, si ce n'est les poèmes eux-mêmes. Non-seulement nous ne possédons pas de renseignement indirect relativement à eux ou à
(1) « Non esse totam Iliadem aut Odysseam unius poetae opus, ita extra dubitationem positum puto, ut qui secus sentiat, eum non satis lectitasse iJla carminacontendam. » (Godf. Hermann, Prœfat. ad Odyss. Lips. 1825, p. 4.) V. le langage du même éminent critique dans son traité « Ueber Homer und Sappho » Opuscula, vol. V, p. 74.
Lachmann, après avoir découpé dans l'Iliade les 2,200 vers qui se trouvent compris entre le commencement du XI* livre et le vers 590 du XV«, en quatte chants « différant d'esprit au plus haut degré. » (« ihrem Geiste nach hoechst verschiedene Lieder) nous dit que quiconque regarde cette différence d'esprit comme.peu considérable, quiconque ne la sent pas dès qu'elle est signalée, quiconque peut croire que les parties telles qu'elles existent maintenant appartiennent à une, épopée construite artistement, «ç fera bien de ne plus s'occuper ni de ma Critique ni de poésie épique, parce qu'il est trop faible pour y comprendre quelque chose »
(« weil er zu sohwach ist etwas darin zu verstehen ») : Femçre Betrachtongen Ueber die Uias : Abhandl. Berlin.
Académie 1841, page 18, paragr. 23.
Au contraire , Ulrici , après avoir montré (ou tenté de montrer) que la composition d'Homère satisfait parfaitement, en général, à toutes les exigences d'une épopée faite selon les règles de l'art, ajoute que cela frappera immédiatement tous ceux qui ont quelque sentiment de la symétrie artistique ; mais pour ceux auxquels manque ce sentiment, il n'y a pas de démonstration concluante à leur fournir. Toutefois il avertit ces derniers qu'ils ne doivent pas nier l'existence de ce que leur vue à courte portée ne peut distinguer; car on ne peut rendre claires pour des enfants toutes les choses que d'un coup d'œil pénètre l'homme mûr (Ulrici, Geschichte des Griechischen Epos, Part. I, ch. 7, p. 260-261). Lire aussi Payne Knight, Proleg. c. 27, sur la folie de l'école de Wolf. évidente même pour 1' « homunculus e trivio. »
J'ai le malheur de ne partager l'opinion ni de Lachmann ni d'Ulrici ; car il me semble que c'est une erreur de mettre l'Iliade et l'Odyssée sur le même pied, comme le fait Ulrici, et comme d'autres le font trop fréquemment.