UNITÉ HOMÉRIQUE
leurs auteurs, mais nous n'avons personne qui nous dépeigne le peuple ni l'époque où ils ont pris naissance : nos connaissances relatives à la société homérique contemporaine sont recueillies exclusivement dans les compositions homériques elles-mêmes. Nous ne savons pas si d'autres poëmes, ou quels autres, les précédaient ou partageaient avec eux la faveur publique; nous n'avons non plus rien de mieux que des conjectures pour déterminer soit les circonstances dans lesquelles ils étaient présentés aux auditeurs, soit les conditions auxquelles un barde de ce temps était tenu de satisfaire. De plus, sur tous ces points, l'époque de Thucydide (1) et de Platon ne semble pas avoir été mieux renseignée que nous ne le sommes, si ce n'est qu'ils pouvaient tirer partie des analogies des poëmes cycliques et d'autres épopées, qui dans bien des cas auraient fourni sans doute un secours précieux.
Néanmoins, il n'est point d'érudit adonné aux études classiques qui puisse se contenter, s'il n'a pas quelque opinion sur l'auteur de ces immortels poëmes. Plus les preuves que nous possédons sont défectueuses, plus il est essentiel que toutes ces preuves soient placées dans l'ordre le plus clair, et que leur rapport avec les points contestés soit distinctement compris à l'avance. Ces deux conditions semblent avoir été longtemps négligées dans tout le cours de la discussion homérique si prolongée.
Pour éclaircir le premier point : — Puisque le problème à résoudre comprend deux poëmes, le procédé naturel serait d'étudier d'abord le plus aisé des deux, puis d'appliquer les conclusions qu'on en tirerait comme moyen d'expliquer l'autre. Ôr rOdyssée, à considérer son caractère d'ensemble, est incomparablement plus facile à comprendre que l'Iliade.
(1) Platon, Aristote et leurs contem- de son second volume de Commentaires
porains en général lisent les portions sur l'Odyssée, p. 60-64.)
les plus suspectes des poëmes home- Thucydide admet l'Hymne à Apollon
riques comme véritables (Nitzsch, Plan comme une composition de l'auteur de
und Gang der Odyssée, dans la préface mîade.
54 HISTOIRE IVS L.V OltÈCE
Cependant la plupart des critiquas d'Homère appliquent le microscope d'abord et dans le principe à l'Iliade.
Pour éclairer le second point : — Quelle preuve suffît pour réfuter la supposition qnie l'Iliade ou l'Odyssée soit un poëme un dans l'origine et à dessein? Nous la frontons non passimplement dans des lacunes et des contradi-ctions particulières, quelque considérables et nombreuses* qu'elles soient, mais plutôt dans la prépondérance que les preuves d'une simple réunion accidentelle ont sur les autres preuves d'un ajustement intentionnel, répandues dans tout le cours du poëme, Car le poëte (ou les poètes qui y ont coopéré, s'il y en a plus d'un) peut avoir voulu composer un tout harmonieux, mais avoir réalisé son intention d'une manière incomplète et laissé des fautes partielles ; ou peut-être les vers contradictoires peuvent s'être glissés par suite de la corruption du texte. Un examen de tout le poëme est nécessaire pour déterminer la question; et on n'a pas toujours non plus so©géà cette nécessité.
S'il était arrivé que l'Odyssée nous eût été conservée seule, sans l'Iliade, je pense que le débat relatif à l'unité homérique ne se serait jamais élevé* Car la première est, dans mon opinion, remplie presque depuis le commencement jusqu'à la fin de marques d'un ajustement fait à dessein ; et les fautes spéciales qu'ont signalées Wolf, W. Mùller et B. Tiersch (1), dans le but de réfuter une telle unité d'intention, sont si peu nombreuses et de si peu d'importance, qu^elles auraient été universellement regardées comme de simples exemples de précipitation ou d'inhabileté de la part du poëte, si elles n'avaient pas été soutenues par l'artillerie beaucoup plus puissante dirigée contre l'Iliade. Ces critiques, après avoir posé leurs présomptions génCTales contre l'antiquité de la longue épopée, expliquent leurs principes en exposant la foule de défauts et de lacunes qui se trouvent dans l'Iliade, et puis ils pensent qu'il suffit de pouvoir montrer un petit nombre de
(1) Benahard Thieiscbr Udbor <émi (Hal%erstaHfct 183g^, ËinieiikaDgT p. 4- Zeitalter iind Vaterland des Homer 18.
l'odyssée et l' ILIADE 55
défectuosités semblables dans l'Odyssée, comme si Tunité homériqne brisée dans la première établissait naturellement une nécessité semblable par rapport à la seconde ; et leur manière de procéder, contraire à la règle posée plus haut, place le problème le plus difficile au premier plan comme moyen de solution pour le plus aisé. Nous ne pouvons guère nous étonner cependant qu'ils aient appliqué dans le principe leurs observations à l'Iliade, puisque, dans l'opinion de tous, c'est des deux poèmes le plus remarquable, le plus frappant, celui qui fait le plus d'impression, et que le caractère d'Homère est plus intimement identifié avec l'Iliade qu'avec l'Odyssée. Ceci peut servir à expliquer la marche suivie; mais quoi qu'il en soit du mérite poétique comparatif, il n'en est pas moins vrai que, comme agrégat, l'Odyssée est plus simple et plus facilement comprise, et pour cela devrait venir la première dans l'ordre d'analyse.
Or, en considérant l'Odyssée en elle-même, les preuves d'une unité de plan ne semblent nullement équivoques et peuvent se trouver partout. On peut suivre depuis le premier livre jusqu'au vingt-troisième une structure préméditée et une concentration d'intérêt sur un seul héros principal dans des circonstances bien définies. Odysseus est toujours, soit directement, soit indirectement, maintenu devant le lecteur comme un guerrier revenant couvert de l'abondante gloire acquise à Troie, exposé à toutes sortes de maux prolongés pendant son retour vers sa patrie, à laquelle toute son àme aspire si vivement qu'il refuse même l'immortalité ofierte parKalypsô; en outre, exposé, même après son retour, aux dommages aussi bien qu'aux insultes de la part des prétendants, qui pendant longtemps ont pillé ses biens et déshonoré sa maison; mais enfin obtenant, en unissant la valeur à la ruse, une vengeance signalée qui lui rend tout ce qu'il avait perdu. Tous les personnages et tous les événements dans le poëme concourent au développement de ce plan principal : et l'action divine, nécessaire pour satisfaire le sentiment de l'homme homérique, est représentée par Poséidon et Athênê, et procède dans ces deux cas de dispositions se rapportant directement à Odysseus. Pour apprécier l'unité de l'Odyssée,
nous n'avons qu'à lire les objections faites contre celle de riliade, surtout à propos du long intervalle de temps qu'Achille est loin non-seulement de la scène, mais de la mémoire, ainsi qu'au sujet du rôle saillant et indépendant d'Ajax, de Diomêdês et d'autres héros. Jusqu'à quel point sommes-nous autorisés à induire de là l'absence d'une unité préméditée dans l'Iliade? C'est ce que nous examinerons tout à l'heure; mais il est certain que la constitution de l'Odyssée sous ce rapport démontre partout la présence d'une telle unité. Quel que puisse être l'intérêt attaché à Pénélope, à Telemachos ou àEumœos, nous ne les détachons jamais de la personne d'Odysseus à laquelle ils sont liés. Ce n'est pas le moment de recueillir les marques nombreuses d'habile structure dispersées dans tout ce poëme ; mais il peut ne pas être sans importance de faire remarquer que la catastrophe finale réaliséedans le vingt-deuxième livre, le meurtre des prétendants dans la maison même qu'ils profanaient, est signalée distinctement et d'une manière saillante dans le premier et le second livre, promise par Tirésias dans le onzième, par Athênê dans le treizième, et par Hélène dans le quinzième, et mûrie insensiblement par une série de préliminaires appropriés, dans le cours des huit livres qui précèdent sa venue (1). En efiet, ce qui est surtout évident, et ce qui a souvent été mentionné dans l'Odyssée, c'est le cours égal et du récit et des événements; c'est l'absence de ces alternatives dans l'intérêt qui grandit et tombe tour à tour, ce qui est assez manifeste dans l'Iliade.
Pour combattre ces preuves d'unité, on devrait au moins produire quelques cas frappants d'incohérence ou de contradiction se présentant parfois. Mais il est remarquable combien petit est le nombre de preuves contraires que l'on peut trouver, bien que les arguments de Wolf, de W. MuUer et de B. Thiersch en aient tant besoin. Ils n'ont découvert qu'un seul exemple d'un manque d'accord incontestable dans
(1) Cf. 1,295; II, 145 (v^woivoC xev 118; XIII, 395; XV, 178; et XIV. Sireita 66(jl6>v IvtoaOcv oXoierOe); XI, 162.
L*ODYSSÉE ET l' ILIADE
les parties, à savoir le nombre de jours occupés parlabsence de Telemachos à Pylos et à Sparte. Pour mettre ses actes en harmonie chronologique avec ceux d'Odysseus, et expliquer la première rencontre du père et du fils dans l'étable à porcs d'Eumseos, on devait néanmoins supposer qu'il avait continué à être l'hôte de Menelaos pendant trente jours, bien qu'il eût été représenté comme très-pressé de partir et refusant les invitations pressantes qu'on lui faisait de prolonger son séjour. Il y a là sans aucun doute une inexactitude (c'est ainsi que Nitzsch l'appelle (1), et, je crois, justement) de la part du poëte, qui n'a pas prévu et n'a pas subi, dans les temps anciens, un examen si rigoureux, inexactitude qui n'a certainement rien de surprenant : ce qu'il y a réellement d'étonnant, c'est qu'elle soit presque seule, et qu'il n'y en ait pas d'autre dans le poëme.
Or c'est un des points principaux sur lesquels W. Muller et B. Thiersch appuient leur théorie : ils expliquent la confusion chronologique en supposant que le voyage de Telemachos à Pylos et à Sparte formait le sujet d'une épopée distincte dans l'origine (comprenant les quatre premiers livres et une partie du quinzième), et incorporée de seconde main au reste du poëme. Et ils considèrent cette idée comme confirmée en outre par la double assemblée des dieux (au commencement du premier livre aussi bien que ducinquième), qu'ils traitent de répétition maladroite, qui n'aurait pu for-
(1) Nitzsch , Plan und Gang der Odyssée, p. 43, mis en tête du second vol. de son Commentaire sur TOdyssée.
«. At carminum primi anditores non adeo curiosi erant (fait observer M. Payne Knight, Proleg. c. 23), ut ejusmodi rerum rationes aut exquirerent aut expenderent ; neque eorum fides e subtilioribus congruentiis omnino pendebat. Monendi enim sunt etiam atqae etiam Homericorum studiosi, veteres iUos àotSoù; non Hnguâ professoriâ inter viros criticos et grammatioos, aut alios quoscunque argutia-
rum captatores , carmina cantitasse , sed inter eos qui sensibus animorum libère, incaute et effuse indulgerent, etc. »
Les chap. 22-27 des Prolégomènes de M. Knight ont de Tintérêtdans le même but; ils montrent les « homines rudes et agrestes » de ce^ temps comme d'excellents juges de ce qui tombait sous leurs sens et sous leur observation, mais insouciants, crédules, ne s'inquiétant pas de contradictions, dans des sujets qui ne frappaient que les yeux de leur esprit.
mer une partie d'un dessein primitif d'unpoëte épique quelconque. Mais ici ils n'échappent à une petite difficulté que pour se jeter dans une autre plus grande; car il est impossible de comprendre comment les quatre premiers livres et une portion du quinzième ont jamais pu constituer une épopée distincte, puisque les aventures de Telemachos n'ont de fin satisfaisante qu'au moment où elles se rencontrent avec celles de son père, quand la réunion et la reconnaissance inattendues ont lieu sous le toit d'Eumaeos, et qu'aucun poëme épique n'a jamais pu décrire cette réunion et cette reconnaissance sans expliquer en quelque sorte comment Odysseus vint là. De plus, les deux premiers livres de l'Odyssée posent distinctement le fondement de la catastrophe finale du poëme ; ils y reportent Tattente, en traitant Telemachos comme un personnage subordonné, et son expédition comme simplement faite en vue d'un résultat ultérieur. Je ne peux pas non plus accorder à W. Mùller que l'on pourrait bien supposer que l'Odyssée réelle commence par le cinquième livre. Au contraire, la mise en scène des prétendants et de l'agora dlthakê, qui nous est présentée au second livre, est absolument essentielle à la complète intelligence des livres postérieurs au treizième. Les prétendants sont des personnages beaucoup trop importants dans le poëme pour que nous puissions admettre qu'ils soient introduits pour la première fois d'une manière aussi simple que nous le lisons dans le seizième livre; en effet, les allusions que font en passant Athênê (XIII, 310, 375) et Eumseos (XIV, 41, 81) aux prétendants font présupposer qu'ils sont connus du lecteur.
Enfin on peut montrer que la double discussion des dieux, au commencement du premier et du cinquième livre, et la double intervention d' Athênê, loin d'être une répétition inutile^ s'accordent parfaitement et avec les véritables conditions épiques et avec l'unité du poëme (1). Car, bien que
{!) \V. MuUer «'«rt pM exact en *- pas d^envojer Hennés eomme messager
sant que, dans la {nremière assemblée à Kalypsô, dan» le ]»refnier livre, bien
des dieux, Zeus promet quelque chose qu' Athênê le presse ^e le faire. Il faut,
qu'il n'accomplit pas : Zeus ne promet en effet, insister deux fois auprès de
l'oDYSSBJS et 1.*1UADB 59
le dénoùmerit final et l'organisatioii des mesures à prendre contre les prétendants dussent êftre accomplis par Odysseus et Telemachos réunis, cependant la marche et les aventures des deux personnages sont essentiellement distinctes, jusqu'au moment de leur rencontre dans la demeure d'Eumaeos. Mais, selon les idées religieuses de rancienne épopée, la direction suprême d'Athênê était nécessaire au salut et au succès de tous les deux. Sa première intervention réveille et inspire le fiils, sa seconde amène la délivrance du père; elle établit an point de contact et. une origine commune entre deux lignes d'aventures auxquelles la déesse prend le plus vif intérêt, mais qui sc-nt nécessairement tenues séparées pour un temps,, afin de coïncider au moment convenable.
On verra ainsi que l'agora des dieux, deux fois répétée dans l'Odyssée, en ramenant comme elle le fait à un seul et même agent divin ce double point de départ qui est essentiel au dessein du poëme, s'accorde mieux avec la supposition d'une unité préméditée qu'avec celle de parties distinctes et indépendantes. Et assurément la manière dont Telemachos et Odysseus, tous deux par des voies difierentes, sont amenés à se rencontrer et à se réunir dans la demeure d'Eumseos, indique non-seulemeiit une combiÉWfcison, mais encore une combinaison très-habile. Il est inutile de faire remarquer le caractère si intéressant d'Eumâeos, rendu utile comme point de ralliement, bien que de différentes manières et pour le père et pour le fils, outre la sympathie qu'il inspire luimême-
Si l'Odyssée n'est pas une dans l'origin-e, de quelles parties indépendantes pouvons-nous imaginer qu'elle fût composée? A cette question il est difficile de trouver une réponse satisfaisante; car la supposition que Telemachos et ses aventures peuvent jadis avoir formé le sujet d'une épopée distincte, séparément d'Odysseus, semble ne pas s'accorder avec
Zens Avant qu'il ordonne à Kalypsô de quUI éptwxvtùt me gnut4« difficnké à relâcher Odjsseus ; ataU il avait déjà prot^g^ le héros, à cause de la colère fait entendre, dans le premier livre, manifestée contre lui par Poséidon.
tout le caractère de ce jeune homme tel qu'il est dans le poërae, ni avec les événements auxquels on lui fait prendre part. Nous pourrions plutôt imaginer une division des aventures d'Odysseus lui-même en deux parties. Tune contenant ses courses errantes et son retour, l'autre renfermant les mauvais traitements qu'il reçoit des prétendants et soià triomphe final. Mais, bien que l'un ou l'autre de ces deux sujets eût pu fournir un poëme séparé, il est néanmoins certain que, tels qu'ils sont présentés dans l'Odyssée, le premier ne peut être séparé du second. Le simple retour d'Odysseus, tel qu'il existe maintenant dans le poëme, ne satisferait personne comme conclusion finale, tant que les prétendants restent en possession de sa maison et empêchent sa réunion avec son épouse. Tout poëme traitant séparément ses courses errantes et son retour aurait dû représenter sa réunion avec Pénélope et son rétablissement dans sa maison comme suivant naturellement son arrivée à Ithakê, en s'occupant peu ou point des prétendants. Mais ce serait mutiler d'une manière capitale le récit épique actuel, qui considère là présence des prétendants au logis comme une partie essentielle de la destinée du héros si malheureux, non moins que ses naufrages et ses épreuves sur mer. Par suite de la malédiction de Polyphêmos exécutée par Poséidon, son retour (pris séparément) est destiné d'avance à être différé longtemps, à être misérable, solitaire, et à finir par la ruine de sa maison, ruine qui l'attend à son arrivée (1); et ainsi est posé, dans le récit même de ses courses errantes, le fondement d'une nouvelle série d'événements qui 'doivent lui arriver après son arrivée à Ithakê. Il n'y a pas de temps d'arrêt que Ton puisse justifier entre le moment où Odysseus part de Troie et celui où il est rendu finalement à sa maison et à son épouse. On peut, il est vrai, élargir la distance qui sépare ces
(1) Odyss. IX, 634 : 'O+è xaxû; 'Qç içat' eOxôitevd; • (Le Cydôpe à
IXOoi, ô>é(Taç àirô iràvTaç éraipouç, [Poséidon)
NT)à; è-K* àXXoTpiTic, eu pot ^ èv iryjfxaTS toO B' ëxXue KuavoxatTT)c. |oîx(o —
l'odyssée et l'iliade 61
deux événements en accumulant de nouveaux malheurs et de nouveaux obstacles, mais on ne peut en considérer aucune partie séparée autrement que comme une fraction du tout. Le commencement et la fin sont ici les points fixes nécessaires à la création du poëme épique, bien que les événements intermédiaires puissent être conçus comme variables, plus ou moins nombreux ; de sorte que l'on peut dire avec raison que la conception du tout précède à la fois et régit celle des parties qui le composent.
Le résultat général d'une étude de l'Odyssée peut être arrêté comme il suit : 1° Le poëme, dans son état actuel, montre d'une manière non équivoque un ajustement de parties et une continuité de structure, qu'il soit l'œuvre d'un seul poëte ou de plusieurs travaillant de concert ; peut-être est-il de formation secondaire, et composé d'une Odyssée préexistante de dimensions moins considérables ; mais, s'il en est ainsi, les parties de l'ensemble plus petit doivent avoir été refondues de manière à devenir des membres proportionnés au plus grand, et nous ne pouvons en aucune sorte les reconnaître. 2° Le sujet du poëme non-seulement ne >ient pas à l'appui de la possibilité de l'hypothèse de Wolf, mais elle va même jusqu'à l'exclure. Les événements qu'il renferme ne peuvent être arrangés de manière à avoir composé plusieurs épopées antérieures et indépendantes, pour être réunis ensuite et former l'agrégat actuel. Ses auteurs ne peuvent avoir été de simples compilateurs de matériaux préexistants, tels que Pisistrate et ses amis ; ils doivent avoir été poëtes, et capables de transformer le sujet tel qu'ils le trouvaient en un ouvrage nouveau et agrandi par leur travail personnel. L'époque où ce long poëme, de tant de milliers de vers, fut changé en un agrégat continu, ne peut pas non plus être séparée de l'ancien temps créateur et inspiré de l'épopée grecque.
En arrivant à de telles conclusions par les preuves intrinsèques de l'Odyssée (1), nous pouvons, par analogie, les ap-
(1) Wolf admet, dans les termes les et pleine d'art de l'Odyssée. A cette moins équivoques, la structure bien liée évidence intrinsèque positive, il oppose
62 HISTOIRE DE LA GiïÈCE
pliquer à niîade. Nous apprenons ainsi quelque chose touchant le caractère et les qualités de cet âge reculé qui- n*a pas laissé d'autres souvenirs que ces deux poëmes. D-c longues épopées continues (font remarquer ceux qui soutiennent les idées de Wolf), présentant une structure conforme aux règles de Tart, sont incompatibles avec les qualités d'une époque grossière et qui n'écrit pas. De telles épopées (pouvons-nous répondre) ne sont pas incompatibles avec l'époque primitive des Grecs, et l'Odyssée en est une preuve ; car, dans ce poëme, la production de l'ensemble et la composition des parties doivent avoir été simultanées. L'analogie que présente l'Odyssée nous permet de repousser cette idée préconçue, avec laquelle beaucoup d'ingénieux critiques commencent l'étude de l'Iliade, et qui les amène à expliquer toutes les incohérences de la dernière en la brisant en unités plus petites, comme si de courtes épopées étaient les seules manifestations du pouvoir poétique que l'époque admît. On ne devrait pas balancer à reconnaître un dessein dominant et une unité préméditée de parties, en tant que les parties ellesmêmes indiquent une telle conclusion.
Que riliade ne soit pas aussi essentiellement une que l'Odyssée, c'est ce que tout le monde accorde. Elle renferme un beaucoup plus grand nombre d'événements et, ce qui est plus important encore, un plus grand nombre de personnages saillants ; le titre très-indéterminé qu'elle porte, comparé avec le caractère spécial du nom Odyssée, marque toat de suite la différence. Les parties se détachent du tout d'une manière plus apparente et souffrent plus facilement qu'on les sente et qu'on les apprécie en récits détachés. Nous pouvons ajouter aussi qu'elle est d'une exécution plus inégale
la ppésomptioB géBénU qa^U. n'est pas usm. iKmo, eni oianiao prtscus rates
possible qu'ua tel art de oonstruire placeat,iiisiperIectaineinaaadepoaere
ait appartenu à un poète du temps queat, At illa ars id ipsum est, quod
d'Homère : « De Odyssea maxime , vix ac m vix quidem caderê videtur in
cujus admirabilis summa et com pages vatera, singulas tantum rhapsodias de-
pro pneclarisszme moimmeBto Grscci eairtantem, etc. » (Prol e g o Ba c n a , p. 118-
ingenH hab^nda est... Unde fit ut Odys- 120; ef. 1 Ï2,)
L OOÏSSÉE ET l'IiLIADE 63
que rOdyssée; souveiat elle s'élève à un beaucoup plus haut degré de grandeur, mais aussi parfois elle est plus àumble ; le récit n'émeut pas toujours sans interruptioa ; des incidents surviennent saais motif plausible, et nous ne pouvons pas non plus fermer les yeux à des preuves d'incoh/érence et de contradiction.
Jusqu'à un certain point l'Iliade donne lieu à toutes ces remarques, bien que Wolf et Wilhelm MùUer, et surtout Lachraann, exagèrent beaucoup le cas. Et de là est née l'hypothèse qui traite les parties dans leur état primitif comme des poèmes entiers, séparés, indépendants les uns des autres, sans liens entre eux, et ramenés à l'unité seulement par la pensée ultérieure d'une époque suivante, et qui quelquefois même regarde ces mêmes poèmes non plus comme entiers, mais comme des agrégats formés de fragjnents encore plus petits, courtes épopées résultant de la réunion de chants plus courts encore. Or- ces raisonnements n'ont quelque plausibilité qu'autant que l'on considère les différences comme le cas le plus général. Mais, en réalité, il n'en est pas ainsi ; car il n'est pas moins vrai qu'il y a des parties considérables de l'Iliade qui présentent des preuves positives et incontestables de cohérence comme antécédents et comme conséquents, bien que nous soyons parfois embarrassés par des contradictions de détail. S'occuper de ces dernières est une portion des devoirs d'un critique. Mais il ne doit pas considérer l'Iliade comme si la contradiction régnait partout d'un bout à l'autre de ses parties; car on peut distinguer dans plus de la moitié du poëme de la cohérence entre les parties, un ordre symétrique dans leur succession.
Or la théorie de Wolf explique les lacunes et les contradictions dans tout le cours du récit, mais elle n'explique rien de plus. Si (comme le pense Lachmann) Flliade consistait primitivement eh seize chants ou petits poëme» épiques indépendants (les seize chants de Lachmann ne vont que jusqu'au XXII® livre, ou jusqu a la mort d'Hector, et deux autres chants auraient été admis pour le XXIII® et le XXIV® livre), non-seulement composés par différents auteurs, mais par cha-
cun d'eux (1) sans aucune intention de les réunir avec le reste, nous n'avons alors aucun droit d'attendre une continuité intrinsèque quelconque entre eux, et toute cette continuité que nous y trouvons aujourd'hui doit être d'origine étrangère. Où devons-nous chercher cette origine? Lachmann suit Wolf en attribuant tout le travail de construction à Pisistrate et à ses associés, à une époque où l'on admet qu'était éteinte la faculté épique créatrice. Mais, d'après cette supposition, Pisistrate (ou ses associés) a dû faire beaucoup plus que d'omettre, de transposer et d'interpoler ici et là ; il a dû presque aller jusqu'à récrire le poëme entier. Un grand poëte aurait pu refondre des chants séparés préexistants pour en faire un seul ensemble compréhensif, mais de simples arrangeurs ou compilateurs n'auraient pas été capables d'accomplir cette tâche ; et nous restons ainsi sans aucun moyen d'expliquer ce degré de continuité et de cohérence qui se trouve dans une portion si considérable de l'Iliade, bien qu'elle n'existe pas dans le tout. L'idée que le poëme tel que nous le lisons est formé de parcelles qui, dans, l'origine, n'étaient pas destinées aux places qu'elles occupent actuellement, nous jette dans de nouvelles et inextricables difficultés, quand nous cherchons à éclaircir soit le mode de leur réunion, soit le degré d'unité qui y existe (2).
(1) Lachmann semble admettre un seul cas dans lequel le compositeur d'un seul chant déclare connaître un autre chant, et manifeste une disposition à donner ce qui en formera la suite. Son quinzième chant (Patrokleia) va depuis XV, 592 jusqu'à la fin du 17« livre :
le seizième chant (comprenant les quatre livres suivants, à partir du 18 jusqu'au 22 inclusivement), est une continuation du quinzième, mais par un poëte différent. (Fernere Betrachtungeniiberdie Uias, Abhandl. Berlin. Acad. 1841, sect. XXVJ, XXVIII, XXIX, p. 24, 34, 42.)
Admettre ainsi un ajustement pré-
médité dans une certaine mesure rompt l'intégrité de l'hypothèse de Wolf.
(2) Les défenseurs de la théorie de Wolf paraissent sentir les difficultés dont elle est entourée; car leur langage est indécis quand ils parlent de ces parcelles constitutives qu'ils supposent être les premières. Parfois Lachmann nous dit que les morceaux primitifs étaient une poésie beaucoup plus belle que l'Iliade telle que nous la lisons aujourd'hui; à un autre moment, il avoue qu'on ne peut maintenant découvrir ce qu'ils étaient dans l'origine :
même il admet en outre (comme nous Tarons fait remarquer dans la note pré-
l'odyssée et l'iliade
Welcker, Lange et Nitzsch (1) considèrent les poëmes homériques comme représentant un second pas en avant dans la marche de la poésie populaire. D'abord vient l'âge de chants narratifs de peii' d'étendue; puis, quand ils se sont multipliés, s'élèvent das esprits habiles à construire qui refondent un grand nombre de ces chants et les réunissent en un agrégat plus considérable conçu sur quelque plan qui leur est personnel. L'âge de l'épos est suivi par celui de l'épopée; ce sont de courtes effusions spontanées préparant la voie au génie architectonique du poëte et lui fournissant des matériaux. Les auteurs mentionnés ci-dessus supposent en outre que l'épopée antérieure à Homère renfermait une grande quantité de ces chants plus petits, fait qui n'admet pas de preuve, mais qui semble appuyé par quelques passages d'Homère, et qui, en lui-même, n'a rien d'improbable. Mais en passant de tels chants, tout nombreux qu'on suppose qu'ils aient été, à un poëme bien combiné et continu, on arrive, dans l'histoire intellectuelle de la nation, à une époque qui implique des qualités d'esprit d'un ordre plus élevé que celles dont dépendent les chants eux-mêmes. On ne doit pas non plus croire que les matériaux passent sans altération de leur état primitif d'isolement à leur second état de com-
■ cédente) que le poëte du seizième chant avait connaissance du quinzième.
Mais si l'on accorde que les chants constitutifs originaux étaient composés, bien que par des poètes différents, de telle sorte que les plus récents étaient adaptés aux plus anciens, avec plus ou moins d'adresse et de bonheur, ceci nous amène à des conditions du problème totalement différentes. C*est un abandon virtuel de l'hypothèse de Wolf, que Lachmann cependant a l'intention de défendre, et qu'il défend avec talent :
mais cette défense n'a pas d'autre effet, à mes yeux, qae de montrer la faiblesse qui y est inliérente en la ramenant à quelque chose de détaillé et de positif.
J'ajouterai, à propos de ses dissertations, si instructives comme examen
microscopique du poëme : 1. que je me trouve constamment en désaccord avec ce sentiment critique, sous l'empire duquel il retranche des parties comme interpolations, et découvre des traces de la main de poètes distincts ; 2. que ses objections contre la continuité du récit s'appuient souvent sur des vers que les anciens scholiastesetM. Payne Knight avaient déjà déclarés être des interpolations; 3. que telles de ses objections qui s^appuient sur des vers incontestés, peuvent recevoir, dans un grand nombre de cas, une réponse complète et satisfaisante.
(1) Lange, dans sa lettre à Goethe, Ueber die Einheit der Iliade, p. 33 (1B26) ; Nitzsch, Historia Homeri, fascio. 2. Prsefat. p. x.
binaison. Ils doivent nécessairement être refondus et subir un travail d'agencement qui est le génie même du poète qui les organise ; nous ne pouvons pas non plus espérer, en les connaissant seulement tels qn ils* existent dans la seconde phase, deviner jamais ce qu'ils étaient dans la première. Telle est, à mon avis, la juste conception de l'époque homérique, un esprit poétique propre à organiser, conservant encore cette fraîcheur d'observation et cette vivacité de détails qui constituent le charme de la ballade.
On ne gagne rien en étudiant Tlliade comme un amas de fragments jadis indépendants les uns des autres; on ne peut démontrer qu'aucune partie du poëme ait jamais été ainsi, et. la supposition^ amène des difficultés plus grandes que celles qu'elle écarte. Mais il n'est pas nécessaire d'affirmer que le poëme entier, tel que nous le lisons aujourd'hui, appartenait au plan primitif et préconçu (1). Sous ce rapport, riliade produit sur mon esprit une impression tout autre que l'Odyssée. Dans ce dernier poëme, les caractères et les incidents sont moins nombreux, et le plan entier paraît être d'un seul jet, depuis le commencement jusqu'à la mort des prétendants : aucune des parties ne semble avoir été composée séparément et insérée par voie d'addition dans un poëme plus petit existant antérieurement. Mais l'Iliade, au contraire, offre l'apparence d'un édifice construit sur un plan comparativement resserré et agrandi postérieurement par ' des additions successives.
(1) Même Aristote, le grand fondateur de la célébrité d'Homère, sous le rapport de l'agrégation épique, trouva quelques occasions (à ce qu'il semble) dans lesquelles il fut obligé de se contenter d'excuser simplement le poëte, sans Tadmirer (Poet. 44. Tôt; à>.Xoic àyadoïc à Tceii^xi^; i^Suvu>v àtpayfi^ei xà
àxOTTOV).
Et Hermann fait observer avec justesse, dans son ingénieux traité, De Interpolationibus Homeri (Opuscula, tom. V, p. 53) : « Nisi admirabilii
illa bomerieorum oarminum suavitas lectorum animos quasi incantationibus quibusdam captos teneret, non tam facile delitescerent, quie accuratius considerata, et multo minus apte quam quis jure postulet composita esse apparere necesse est. »
Ce traité contient sur la structure de riliade un grand nombre de critiques dont quelques-unes sont très-fondées, bien qu'il y en ait beaucoup que je n'adopte pas.
ACHILLÊIS 67
Le premier livre avec le huitième, et les livres à partir du onzième jusqu'au vingt-deuxième inclusivement, semblent former la première organisation du poëme, proprement alors une Achillêis; le vingt-troisième et le vingt- quatrième livre sont peut-être des additions faites au bout de ce poëme primitif, et qui n'en font rien de plus qu'une Achillêis agrandie. Mais les livres à partir du second jusqu'au septième inclusivement, avec le dixième, sont d'uacaractère plus large et pluscompréhensif, et transforment F Achillêis en une Iliade (1). Le frontispice primitif, sur lequel sont inscrits la colère d'Achille et ses conséquences directes, reste encore après qu'il a cessé de s'appliquer à tout le poëme. Toutefois les parties ajoutées ne sont pas nécessairement inférieures en mérite au poëme original : il s'en faut tellement, que dans leur nombre se trouvent quelques-uns des plus nobles efforts de l'épopée grecque. Elles ne sont pas non plus d'une date plus récente que les parties originales ; à parler rigoureusement, elles devraient être un peu plus récentes, mais elles appartiennent à la même génération et au même état de société que l'Achillèis primitive. Ces conditions sont nécessaires pour séparer différentes questions qui, dans les discussions de critique homérique, ne sont que trop souvent confondues.
Si l'on prend ces portions du poëme qui, selon moi, ont constitué l'Achillèis primitive, on trouvera que la suite d'événements qu'elles contiennent est plus rapide, moins brisée et plus intimement liée comme cause et effet que dans les autres livres. Heyne et Lachmann, en effet, avec d'autres cri tiques opposants, se plaignent que l'action y est trop pressée et h^àtée, puisqu'il ne se passe qu'un seul jour depuis le commencement du onzième livre jusqu'au milieu du dix-huitième, sans aucune halte sensible dans la marche pendant une partie si considérable du voyage. De même Lachmann admet
(1) Potir ce qui concerne les lÎTres k de Wiîhelni MuUer, Homerische Vorpartir an second jusqu'an septième schnle, ch. 8, p. 116-118. inclusivement, 'admets les remarques
que ces chants séparés, qu'on trouverait, selon lui, en découpant l'Iliade entière, ne peuvent être détachés avec la même rigueur, dans les livres qui suivent le onzième, que dans ceux qui le précèdent (1). Il n'y a qu'un seul temps d'arrêt réel depuis le onzième livre jusqu'au vingt-deuxième, la mort de Patroklos ; et cette mort ne peut jamais |se concevoir comme la fin d'un poëme séparé (2), bien que ce soit dans le développement de l'Achillêis une phase capitale, qui amène l'entière révolution opérée dans le caractère d'Achille, révolution essentielle au but du poète. Ce serait une erreur d'imaginer qu'il a pu jamais exister un poëme séparé appelé Patrokleia, bien qu'une partie de l'Iliade fût désignée par ce nom; car Patroklos n'a pas de position indépendante : il est attaché à Achille en qualité d'ami et de compagnon, mais rien de plus; il est à son égard dans un état de dépendance comme Telemachos vis-à-vis d'Odysseus. Et la manière dont Patroklos est traité dans l'Iliade est, à mon avis, la combinaison la plus habile et la plus adroite du poëme, celle qui se rapproche le plus du tissu pur de l'Odyssée (3).
(1) Lachmann, Femere Betrachtungeu ïiber die Ilias, Abhandlungen Berlin. Acad. 141, p. 4.
Après avoir signalé certaines différences qui, selon lui, prouvent que différentes mains y ont travaillé, il ajoute :
« Néanmoins nous devons avoir soin de ne pas regarder les chants constitutifs isolés de cette partie du poème comme étant distincts et séparables au même degré que ceux de la première moitié ; car tous d'un accord unanime s'entendent sur une seule circonstance particulière, qui, par rapport au récit de l'Iliade, n'est pas moins importante ïnême que la colère d'Achille, à savoir que les trois héros les plus distingués, Agamemnôn, Odysseus et Diomêdês, sont tous mis hors de combat pendant la durée des batailles.»/
Importante pour le récit de VÀchilléis^ dirais-je, non pour celui de 1'/liade. Cette remarque de Lachmann
jette un grand jour sur la distinction à établir entre le poëme original et le poëme agrandi.
(2) J'avoue mon étonnement de voir qu'un homme d'autant de génie et d'une pensée si puissante que M. Ben-
-janiin Constant ait imaginé que l'Iliade originale avait eu pour fin la mort de Patroklos, par la raison qu'alors Achille se réconcilie avec Agamemnôn.
V. l'examen du livre de Benjamin Constant, De la Religion, etc., par 0.
Millier, dans les Kleine Schriften de ce dernier, vol. II, p. 74.
(3) Il paraît comme le médiateur entre Achille insulté et les Grecs, manifestant des sympathies bienveillantes pour ces derniers sans renoncer à sa fidélité à l'égard du premier. Machaon blessé, objet d'intérêt pour tout le camp, étant ramassé du champ de bataille par Nestor, Achille de son vaisseau l'aperçoit de loin et envoie Patro-