AGAMEMNÔN, ODYSSEUS ET DIOMÊDÊS
Le grand et capital malheur qui abat la force des Grecs et les rend incapables de se défendre sans Achille, c'est l'impuissance de combattre à laquelle sont réduits par des blessures Agamemnôn, Diomôdês et Odysseus : de sorte que la défense du rempart et des vaisseaux n'est plus laissée qu'à des héros de second ordre (Ajax seul excepté), tels qu'Idomeneus, Leonteus, Polypsetês, Merionês, Menelaos, etc. Or il est à remarquer que tous ces trois chefs de premier ordre sont dans toute leur force au commencement du onzième livre : tous les trois sont blessés* dans la bataille que décrit ce livre et au commencement de laquelle Agamemnôn est rempli d'ardeur et de courage.
Rien ne peut être plus frappant que la manière dont Homère concentre notire attention dans le premier livre sur Achille comme étant le héros, sur sa querelle avec Agamemnôn, et sur les malheurs présentés comme devant en résulter pour les Grecs, grâce à l'intercession de Thetis auprès de Zeus. Mais les incidents traités depuis le commencement du second livre jusqu'au combat entre Hector et Ajax au septième, quelque animés et intéressants qu'ils soient, ne font rien pour réaliser cette promesse. Ils offrent un splen-
klos s'informer si c'est réellement Machaon ; ce qui permet à Nestor d'exposer à Patroklos le déplorable état de l'armée grecque, comme un motif pour l'engager ainsi qu'Achille à reprendre les armes. La pitié de Patroklos est puissamment excitée, et il se hâte d'appuyer auprès d'Achille sur la nécessité urgente de secourir les Grecs, quand il rencontre Eurypylos se traînant hors du champ de bataille, affaibli par une crueUe blessure et implorant son aide. 11 soutient le guerrier blessé en le ramenant à sa tente, et lui donne les soins que réclament ses souffrances ; mais, avant que cette opération soit terminée complètement, l'armée grecque a été totalement repoussée, et les Troyens sont sur le point de mettre le feu aux vaisseaux ; alors Pa-
troklos court annoncer à Achille le terrible péril qui les menace tous, et réussit à obtenir de lui la permission de combattre à la tête des Myrmidons. La manière dont Patroklos est maintenu en vue de l'auditeur, comme prélude de sa brillante mais si courte apparition lorsqu'il s'avance en armés, le contraste entre sa douceur caractéristique et la férocité d'Achille, l'enchaînement naturel de circonstances qui font de lui un moyen de réconciliation du côté de son ami offensé, et de salut pour ses compatriotes en péril, tous ces traits présentent une habileté épique dans l'auteur de l'Achillêis primitive, à un degré tel qu'on ne trouve rien de comparable dans les livres de l'Iliade qui ont été ajoutés.
HISTOIRE bE LA GRÈCE
dide tableau de la guerre de Troie en général, et éminemment approprié à ce titre plus étendu sous lequel ce poëme est devenu immortel; mais les conséquences de la colère d'Achille ne paraissent pas avant le huitième livre. Le dixième livre, ouDoloneia, est aussi une partie de Tlliade, mais non de r Achillêis ; tandis que le neuvième livre me semble une addition postérieure, nullement en harmonie avec ce grand courant de TAchillêis qui coule depuis le onzième livre jusqu'au vingt-deuxième. On devrait lire le huitième livre comme étant en connexion immédiate avec le onzième, afin de voir la structure de ce qui semble être l'Achillèis primitive ; car il y a plusieurs passages, dans le onzième livre et les suivants (1), qui prouvent que le poëte qui les composa
(1) Remarquez, par exemple, les passages suivants :
1. Achille, debout sur la proue de son vaisseau, voit toute l'armée grecque défaite par les Troyens ; il voit aussi Nestor ramenant du champ de bataille sur son char un guerrier blessé. Il envoie Patroklos savoir quel est ce blessé ; en appelant son ami, il dit (XI, 607) :
Ate MevoiTiàÔY), Ttji* [Kj) xexapiffjxéve [6u(i.â),
Nûv 01 w Trepl yovvax' èjjià ffxyiffeaôat ['Axatoùç
Atffao(xévouî * XP^'** T*P ixavexat [ovxsx' otvçxxçç •
Heyne, dan* son commentaire, demande, assez naturellement : « Pœnituerat igitur asperitatis erga priovtnn legationem, an horoo arrogans expectaverat alteram ad se missum iri? v Je réponds s Ni l'un ni f autre; les mots donnent à entendre qu'il n'avait pas reçu du tout d'ambassade. C'est encore le même Achille, qui dans le premier livre, marchait seul le long du rivage, l'âme rongée par le sentiment d'un amer affront, et qui priait Thetis de l'aider h se venger ; cette vengeance est maintenant sur Iq point d'être réalisée, et il salue son approche avec transport. Mais si nous admettons que
l'ambassade du neuvième livre ait lieu dans l'intervalle, le passage devient une contradiction manifeste ; car cette démarche qu'Achille pressent comme future, et même encore comme éventuelle, avait eu lieu réellement le soir précédent; les Grecs amient supplié h ses pieds, ils avaient déclaré leur détresse intolérable, et il les avait repoussés avec dédain. Le Scholiastc, en expliquant ces vers, après avoir donné le sens le plus simple, à savoir qu'Achille montre ce qu'il a longtemps désiré, c'est-à-dire « voir les Grecs devant lui en état de suppliants », semble se rappeler que ceci est en contradiction avec le neuvième livre, et il essaie de faire disparaître cette contradiction eu disant « qu'il avait été précédemment adouci par une conversation avec PboB»
nix » — ^tri ôè icpojjLaXaxôelç -^v ex xwv <I>oîvixo; Xoywv, supposition que rien n'appuie dans le poëte, et qui ne suffit pas pour écarter la difficulté.
2. Lfi discours que Poséidon (XIII, 115) adresse aux Grecs découragés pour relever leurs esprits, et dans lequel, après avoir reconnu l'injure faite à Achille par Agamenôn, il leur recommande de faire un effort pour remédier au mal, et donne à entendre « que les
l'achillêis peimttivb
n'avait pu avoir présent à l'esprit l'événement principal du neuvième livre, l'effusion d'un sentiment profond d'humilia-
esprits des hommes bons comportent ce remède » {'AXX* àxecofteBa Oàaaov • àxe<jTai Te çpéveç èadXûv), ce discours, disons-nous, ne s^accorde pas très-bien avec la supposition que cette tentative de remédier au mal avait été faite de la xneiUeure manière possible, et qu'Achille avait manifesté une âme impla-' cable au plus haut degré le soir précédent, tandis que l'esprit d'Agamemnôn était déjà amené à avouer son humiliation, et n'avait plus besoin de remède.
3. Et que dirons-nous du langage d'Achille et de Patroklos au commencement du seizième livre, précisément au moment où le danger est arrivé au comble, et où Achille est sur le point d'envoyer son ami ?
Ni Nestor, quand il invoque Patroklos comme intercesseur auprès d'Achille et qu'il lui donne dt^s instructions (XI, 654-790), ni Patroklos luimême, bien qu'ayant rextrên>© désir d'agir sur l'esprit d'Achille, et lui reprochant la dureté de son cœur, ne rappellent à son souvenir l'ample réparation qui lui avait été offerte ; tandis qu'Achille lui même répète la cause première de la querelle, le tort qui lui a été fait par l'enlèvement de Brisêis, continuant le langage qu'il tient au premier livre, puis sans la moindre allusion à la réparation et à la restitution proposées depuis, il se rend à la proposition de son ami précisément comme un homme dont le grief restait sans redressement, mais qui néanmoins était forcé de prendre les armes par nécessité (XVI, 52-63) :
!AXXà xà (lèv TZ^oxevùjfiai* iaxTO^^Vj |o05' âpaiccoç-^
!\(ntepxè« xexoXûffÔat èvi çpectv •
Où Tcçlvt (i,vivi'6(Lov xaxocTcauGietAev,
Nfiaç è{iàç àçtXYixat àûxiri xe TrxoXe-
[[iM XÊ.
Je suis d'accord avec le Scholiaste et avec Heyne pour expliquer ëçriv ye comme équivalent de ôtsvoVjÔTjv, non comme ayant trait à quelque déclaration expresse antérieure.
De plus, en continuant dans le même discours : « Les Troyens (dit Achille) s'approchent maintenant avec hardiesse des vaisseaux, car ils ne voient plus briller mon casque ; mais si Agamemnôn était favorablement dieposé à mon égard, ils^ fuiraient présentement et rempliraient les fossés de leurs cada»
vres » (71) :
Tà^^a xev çeuyovxeç èvowXouç
nX'i^Œeiav vexua>v, et (lot xpeiovv I 'Aya(Aé{Ava»v
"Hitta elôetTi • vOv ôè <Jxpàxov à|jLçt- [{làxovxai.
Or, ici encore, si nous prenons le-premier livre pour point de départ, e omettant le neuvième, le sentiment est parfaitement juste. Mais admettez le neuvième livre, et il devient faux et déplacé; car Agameranôn est alors un homme abattu et repentant, non simplement « disposé favorablement » à l'égard d'Achille, mais offrant de lui payer n'importe quel prix dans le but de l'apaiser.
4. Encore, quelques vers plus loin, dans le même discours, Achille permet à Patroklos de sortir, en considération du péril extrênîe que court la flotte, mais il lui recommande simplement de détourner ce péril et de ne rien faire de plus : « Obéis à mes paroles, de manière à pouvoir me procurer de Vlumneur et de la gloire de la part de tous Ibb Grecs, et pour qu'ils puissent me renvoyer la jeune iÛle, en me donnant en outre de riches présents; quand ta auras repoussé les Troyens loin des vaisseaux, reviens. »
tion de la part des Grecs, et particulièrement de la part d' Agamemnôn , devant Achille, accompagnée d'offres formelles de rendre Brisêis et de payer la plus ample compensa-
Xïç àv [jLOt Tt{i.9jv jXÊYàXTjv xal xOôoç [dcpoio
npo; TràvTwv Aavaâv • àïàp ot Tcept- [xaXXéa xoupTjv
144» àTtovàffffoxTi, icpoTi ô'àyXotà ôeSpa iropcoaiv *
*£* VYjwv èXào-a;, tévat TtdXtv (84-87) .
Comment pourrons-nous concilier ces paroles avec le neuvième livre, où Achille déclare qu'il se soucie peu d'être honoré par les Grecs, IX, 604 ?
Dans la bouche de l'Achille insulté du premier livre un pareil langage est assez convenable : il prêtera aide, mais seulement dans la mesure nécessaire à la circonstance, et de manière à assurer le redressement de son propre grief; et il n'a pas encore de raison pour conclure qu'Agamemnôn soit disposé à lui accorder ce redressement. Mais le neuvième livre lui a réellement offert tout ce qu'il demande ici et même plus (la fille d'Agamemnôn en mariage, sans le prix habituellement payé pour une fiancée, etc. I ; Brisêis, qu'il est maintenant si désireux de recouvrer, on a offert alors de la lijii rendre, et il a dédaigné l'offre. M. Knight effectivement efface ces vers comme apocry7 phes ; en partie parce qu'ils contredisent le neuvième livre, où Achille a réellement rejeté ce qu'il désire ici (« Dona cum puellâ jam antea oblata aspematus erat ») , en partie parce que, selon lui, ils expriment un sentiment indigne d'Achille ; je n'adopte pas la dernière critique.
5. Nous arrivons un peu plus loin aux paroles adressées par Patroklos aux Myrmidons, quand il les conduit au combat : « Combattez bravement, Myrmidons, pour que nous puissions procurer de l'honneur à Achille, et qu'Agamenmôn, dont la puissance s'étend au loin, puisse connaître l'insigne
folie qu'il a commise en outrageant le plus brave des Grecs. »
Il n'était plus nécessaire d'en convaincre Agamemnôn. Le neuvième livre raconte l'humiliant aveu qu'il en fait, accompagné de réparation et de dédommagement. Lui redire la leçon, c'est briser un roseau meurtri, c'est tuer un mort; mais supprimez le neuvième livre, et alors Patroklos a nnC' raison toute naturelle à donner, ainsi que les Myrmidons en ont une pour obéir; Achille reste encore un homme outragé, et humilier le rival qui l'a outragé est le premier de tous les objets, aussi bien pour ses amis que pour luimême.
6. Enfin le moment vient où Achille, dans la profonde douleur que lui cause la mort de Patroklos, jette un regard d'horreur et de repentir sur le passé.
Vers quel point nous attendrions-nous que se tournerait naturellement son repentir? Non pas vers sa première querelle avec Agamemnôn, dans laquelle il a éprouvé un dommage incontestable, mais vers la scène du neuvième livre, où on lui offre et où il rejette avec mépris la plus grande réparation possible pour le tort antérieur.
Cependant, si nous nous reportons à XVIII, 108, et à XIX, 55, 68, 270, nous trouvons qu'il revient sur sa querelle primitive du premier li-sTe, x>récisément comme si elle avait été le dernier incident dans ses rapports avec Agamemnôn; de plus Agamemnôn (XiX, 86), dans «on discours de réconciliation, traite le passé exaictemcnt de la même manière, il déplore la première folie qu'il a commise en outrageant Achille.
7. Si nous considérons les prières d'Achille et de Thetis, adressées à Zeus dans le premier livre, nous trouvons
l'achillêis primitive
tion pour le tort passé. Les paroles d'Achille (non moins que celles de Patrokloset de Nestor), dans le onzième livre et les suivants, impliquent clairement que l'humiliation des Grecs
que la fin demandée est honneur pour Achille, redressement du grief qu'il a éprouvé^ victoire pour les Troyens jusqu'à ce que Agamemnôn et les Grecs sentent amèrement le tort qu'ils ont fait à leur plus brave guerrier (I, 409- 509). Or cette fin est accomplie dans le neuvième livre. Achille ne peut obtenir plus, et il finit par ne pas obtenir plus, soit pour le redressement à son égard, soit pour l'humiliation pleine de remords de la part d' Agamemnôn, que ce qui est présenté ici. La défaite que les Grecs subissent dans la bataille du huitième livre (KoXoç Mâxri) a amené le résultat demandé. Les défaites postérieures et beaucoup plus destructives qu'ils essuient sont ainsi sans cause :
cependant on représente Zeus comme les infligeant contre son gré, et seulement parce qu'elles sont nécessaires pour honorer Achille (XIII, 350; XV, 75, 235, 598 ; cf. aussi VIII, 372 et 475).
Si nous réfléchissons à la constitution du poëme, nous verrons que la suite fondamentale des événements est une série de malheurs pour les Grecs, amenés par Zeus dans le dessein spécial de procurer une réparation à Achille et d'humilier Agamemnôn; l'introduction de Patroklos ajoute de nouveaux motifs du plus haut intérêt, mais elle rentre de la manière la plus harmonieuse dans la suite fondamentale. Or l'intrusion du neuvième livre brise le plan du poëme en enlevant à cette suite son unité ; Agamemnôn est à genoux devant Achille, il sollicite son pardon et propose une réparation ; cependant les malheurs des Grecs deviennent de plus en plus effrayants. Le dédommagement du neuvième livre arrive mal et au mauvais moment.
Il y a dans les livres suivants quatre
passages (et seulement quatre, autant que je sache) oii il est fait allusion à l'ambassade du neuvième livre : un dans le dix-huitième, 444-456, qui a été effacé comme apocryphe par Aristarque (V. les Scholies et .le commentaire de Knight ad loc.) ; et trois autres dans le livre suivant, ot les dons offerts antérieurement par Odysseus en qualité d'envoyé d' Agamemnôn sont signalés comme identiques aux présents donnés réellement dans le dix-neuvième livre.
Je suis convaincu que ces passages (V.
140-141,192-195, et 243) sont spécialement insérés dans le but d'établir une connexion entre le neuvième livre et le dix-neuvième. Quant aux quati^ vers (192-195), il vaudrait décidément mieux qu'ils manquassent; les deux premiers vers (140-141) ne sont nullement nécessaires ; tandis que le mot x^^Cèç (qui se rencontre dans les deux passages) n'est rendu admissible que si, en étendant le sens, on lui fait signifier nudius tertiuê (Heyne ad /oc).
Je ferai seulement remarquer encore, • au sujet du neuvième livre, que le discours d' Agamemnôn (17-28), qui donne lieu à la réprimande de Diomêdês et à l'obscur lieu commun de Nestor, est pris mot pour mot de son discours du second livre, où la proposition de quitter la place et de fuir est faite,- non pas sérieusement, mais comme un stratagème (II, 110, 118, 140).
La longueur de cette note ne peut s'excuser que parce qu'elle se rapporte directement à la structure de T Iliade.
Montrer que les livres à partir du onzième en descendant sont composés par un poëte qui n'a pas connaissance du neuvième livre est, à mon avis, une preuve très-importante pour nous aider à comprendre ce qu'était l'Achillêis primitive. Les livres à partir du second
devant lui, à laquelle il aspire, est encore éventuelle et à venir ; qu'aucune justification complète n'a encore eu lieu, qu'aucune offre de rendre Brisêis n'a été faite ; tandis que Nestor et Patroklos, avec tout leur désir d'amener le héros à prendre les armes, ne s'occupent jamais de la réparation ni de la restitution offertes, mais le considèrent comme si les causes de sa querelle étaient les mêmes que dans le principe. De plus, si nous regardons le premier livre, le commencement de l'Achillêis, nous verrons que cette humiliation d'Agamemnôn et des principaux héros grecs devant Achille serait réellement le dénoûment de tout le poëme ; car Achille ne demande rien de plus à Thetis, ni Thetis à Zeus, si ce n'est qu'Agamemnôn et les Grecs puissent être amenés à reconnaître le tort qu'ils ont fait à leur principal guerrier, et à se prosterner dans la poussière en expiation de leur faute. Nous pouvons ajouter que la honteuse terreur que montre Agamemnôn dans le neuvième livre, quand il envoie à Achille un message pour le supplier, non-seulement n'est pas expliquée exaxîtement par le degré de malheur que les Grecs ont éprouvé dans le livre précédent (le huitième), mais encore elle ne s'accorde pas avec la noblesse et l'élévation d'àme qui brillent en lui au commencement du onzième (1). La situation des Grecs ne devient désespérée que quand les trois grands chefs Agamemnôn, Odysseus et Dio-
jusqu'an septième ont été insérés dans rAchiUêis, et sont en dehors de son plan, mais "ils ne le contredisent pas violemment, excepté en ce qni touche Tagora des dieux au commencement du quatrième livre, et la blessure presque mortelle de Sarpedon dans son combat avec Tiepolemos. Mais le neuvième livre détruit le dessein fondamental du poëme.
(1) Helbig (Sittlkhe Zustaende des Heldenaîters, p. 30) dit : « La conscience qu'Agamemnôn a, dans son âme, d'avoir offert réparation à Achille, affermit sa confiance et sa valeur, etc. »
C'est là l'idée du critique, non pas celle du poëte. Elle ne se rencontre pas dans llliade, bien que le critique imagine assez naturellement qu'elle doit s'y rencontrer. Agamemnôn ne dit jamais:
« J*ai eu tort de provoquer Achille, mais vous voyez que j'ai fait tout ce qu'on pouvait faire pour obtenir son pardon. » Si on admet que le neuvième livre est une partie de la conception primitive, ce sentiment est si naturel, que nous ne pourrions guère manquer de le trouver au commencement du onzième livre, compté parmi les motifs d'Agamemnôn.
TRANSITION DE l'aCHILLÊIS A l'iLIADE 75
mêdés sont mis hofs de combat par des blessures (1); c'est là le malheur irréparable qui excite Patroklos, et par son intermédiaire, Achille. Le neuvième livre tel qu'il est actuellement me semble une addition, faite par une autre njain, à TAchillêis primitive, composée de manière à anticiper sur le dix-neuvième livre, qui est la réconciliation réelle des deux héros ennemis, et à le gâter en même temps. Je me permettrai d'ajouter qu'il pousse l'orgueil et l'égoïsme d'Achille au delà même des exigences de l'honneur outragé, et choque ce sentiment de Nemesis qui était fixé si profondément dans Tesprit grec. Nous pardonnons tout excès de fureur contre les Troyens et Hector, après la mort de Patroklos; mais si le héros reste insensible à une restitution, à de basses supplications, aux présents les plus riches que lui font les Grecs pour réparer leur tort, une telle conduite indique une nature implacable telle que ne la présentent ni le premier livre, ni ceux qui se trouvent entre le onzième et le dix-septième (2).
C'est par l'agora grecque, au commencement du second livre, que Tlliade (en tant que distinguée de l'Achillêis) commence ; elle continue jusqu'au septième livre par le Catalogue, l'appel des deux armées, le combat singulier entre Menelaos et Paris, le renouvellement de la mêlée amené par la flèche de Pandaros, l'Epipôlêsis ou ronde personnelle d'Agamemnôn autour de l'armée, l'Aristeia ou brillants exploits de Diomêdês, la visite d'Hector à Troie dans le dessein de faire un sacrifice, son entrevue avec Andromachê et son combat avec Ajax. Tous ces faits sont de la belle poésie ; ils nous présentent la guerre de Troie en général et ses indivi-
(1) Iliade, XI, 659 ; XIV, 128 ; XVI, pro cardine totius Iliadis habentur, ut 25. nnius poetœ Ilpso-éeta et HaTpoxXeCa
(2) Au sujet du neuvième livre de esse nequeant. Eecentior autem , ni rniade, Friedlaender (Die Homerisohe magnopere fallor, JTpeaBeia. » n fait Kritik von Wolf bis Grote, p. 37) cite aussi allusion à une opinion semblable un passage de Kaiser (De Interpréta- exprimée par Naegelsbach dans les tione Homericâ, p. 11) ainsi qu^il suit : Munchner Gelehrte Anzeigen^ 1842, « Nonum librum a sextodecimo adeo p. 314.
discreparc in gravissimis rébus qu»
dus saillants sous divers points de vue ; mais ils ne laissent point de place dans l'esprit du lecteur pour la pensée d'Achille. Or la difficulté pour un poëte disposé à agrandir le sujet était de passer de TAchillêis du premier livre à l'Iliade du second, et on trouvera en conséquence ^qu'il y a dans la structure du poëme une maladresse que n'expliquent pas d'une manière satisfaisante les avocats du poëte (anciens ou modernes).
Dans le premier livre, Zeus a promis à Thetis qu'il punirait les Grecs pour le tort fait à Achille ; au commencement du second livre, il délibère sur les moyens d'accomplir sa promesse, et dans ce dessein il envoie le « perfide Oneiros »» (le Dieu-Songe) visiter Agamemnôn dans son sommeil, pour l'assurer que les dieux ont maintenant consenti d'un commun accord à livrer Troie entre ses mains, et l'exhorter à réunir sur-le-champ son armée pour l'attaque. Les anciens commentateurs étaient embarrassés ici par cette circonstance, que Zeus met un mensonge dans la bouche d'Oneiros. Mais il ne semble pas qu'il y ait plus de difficulté à l'expliquer que dans le récit du livre P»* des Rois (chap. xxii, 20), où il est dit que Jehovah mit un esprit trompeur dans la bouche des prophètes d'Achab ; la maladresse réelle est qu'Oneiros et son mensonge ne produisent pas d'effet. Car en premier lieu Agamemnôn prend une marche bien différente de celle que le songe lui recommande, et en second lieu, quand les troupes grecques sont enfin armées et s'avancent pour combattre, elles n'essuient pas de défaite (ce qui serait le cas si l'exhortation d'Oneiros se trouvait être réellement mauvaise); mais elles continuent à se battre avec succès tout le jour, surtout grâce à l'héroïsme de Diomèdès. Au lieu d'armer les Grecs sur-lechamp, Agamemnôn convoque d'abord un conseil de chefs, puis une agora de l'armée. Et bien que lui-même soit dans une disposition d'esprit hautement exaltée par les assurances fallacieuses d'Oneiros, il prend de propos délibéré le langage du désespoir en s'adressant à ses troupes, simplement pour éprouver leur courage, après avoir auparavant prévenu Nestor et Odysseus de son projet, et avoir donné à ces deux chefs des instructions formelles pour qu'ils aient à tenir un
TRANSITION DE l'aCHILLÊIS A l'iLIADB
langage contraire au sien. Or cette intervention de Zeus et d'Oneiros, qui est si peu satisfaisante quand elle est réunie aux incidents qui la suivent et qui fait paraître Zeus, mais seulement paraître, pour réaliser l'engagement qu'il a pris d'honorer Achille aussi bien que de faire du mal aux Grecs, cette intervention, disons-nous, forme exactement le point de jonction entre TAchillêis et l'Iliade (1).
Le tour que joue Agamemnôn pour connaître les dispositions de son armée, bien que puéril en lui-même, remplit un but suffisant, non- seulement parce qu'il fournit un sujet spécial d'intérêt à soumettre aux Grecs, mais encore parce qu'il provoque la splendide description, si remplie de détails animés, du départ soudain de l'assemblée après la harangue d' Agamemnôn, et de l'intervention décisive d'Odysseus qui ramène les guerriers et confond Thersitês. Ce tableau des Grecs dans l'agora, présentant les deux chefs occupés à parler et à donner des conseils aux héros, était une partie si importante de la guerre de Troie en général, que le poëte s'est permis de l'introduire en supposant une inexplicable folie de la part d' Agamemnôn ; précisément comme il a fait entrer une autre belle scène dans le troisième livre, la Teichoscopie ou conversation entre Priam et Hélène sur les murailles de Troie, en admettant la supposition que le vieux roi dans la dizième année de la guerre ne connaissait pas Agamemnôn ni les autres chefs grecs en personne. Ceci peut servir d'explication à la supercherie pratiquée par Agamemnôn à l'égard de son armée assemblée, sans expliquer en aucune sorte l'intervention sans couleur et sans signification d'Oneiros (2).
(1) Uintervention d'Oneiros devrait venir comme préliminaire immédiat du livre VIII plutôt que du livre II. Les quarante-sept premiers vers du livre II s^ ajusteraient et se liraient d^une manière logique au commencement du livre VIII, dont les événements forment une suite naturelle à la mission d'Oneiros.
(2) 0. Muller (History of Greek Literature, ch. 5, J 8) ne sait si le commencement du second livre a été écrit « par Pancien Homère ou par l'un des derniers Homérides » ; il pense que le discours d' Agamemnôn, où ce roi joue le tour à son armée, est « une ample parodie (des mêmes mots employés dans le neuvième livre) composée par un Homéride
Si l'incident du début du second livre, par lequel nouspassons de TAchillèis dans l'Iliade, est maladroit, de même aussi l'incident final du septième livre, immédiatement avant que nous rentrions dans l'Achillôis, esttout aussi peu satisfaisant, je veux dire la construction du mur et du fossé autour du camp grec. Dans Vétat actuel du poëme, il n'est donné aucune raison plausible à cette entreprise. Nestor la propose sans aucune nécessité obligatoire; car les Grecs sont dans une carrière de victoires, et les Troyens font des offres d'accommodement qui impliquent qu'ils ont conscience de leur faiblesse, tandis que Diomèdês croit avectant de confiance à la ruine prochaine de Troie, qu'il dissuade ses compagnons de recevoir même Hélène si l'on offrait de la rendre. *« Beaucoup de Grecs ont été tués, » il est vrai(l), comme le fait observer Nestor; mais un nombre égal ou plus grand de Troyens ont péri, et tous les héros grecs sont encore dans toute leur force ; on ne remarque même pas l'absence d'Achille.
Or ce récit de la construction de la fortification semble être une pensée ultérieure, née de l'agrandissement du poëme porté au delà de son plan primitif. L' Achillèis (2) ori-
plus récent, et insérée à la place d'un exposé primitivement plus court de l'armement des Grecs. » Il regarde la scène dans Tagora grecque comme « une comédie entièrement mythique, remplie de fine ironie et offrant une intrigue amusante, dans laquelle Agamemnôn trompeur et trompé est le principal caractère.
Lexjaractère comique ou ironique qui est attribué ici au second livre me paraît imaginaire et inexact ; mais Millier sentait évidemment la maladresse de l'incident du début, bien que sa ma^ nière d*en rendre compte ne soit pas heureuse. Le second livre semble être, à mon avis, tout aussi sérieux que toute autre partie du poëme.
Je pense aussi que les mots du neuvième livre, auxquels 0. Millier fait allusion, sont une copie de ceux du second, au lieu du contraire, comme il le
croit, parce qu'il semble probable que le neuvième livre est une addition faite au poëme après que les livres qui se trouvent entre le premier et le huitième avaient déjà été insérés; il est certainement introduit après que la description de la fortification, contenue dans le septième livre, était devenue une partie du poëme. Voir IX, 349.
L'auteur de l'ambassade à AchiUe imaginait que ce héros avait été trop longtemps loin de la vue et loin de la pensée, supposition qui ne trouve pas de place dans l'Achillêis primitive, quand le huitième et le onzième livre suivaient le premier dans une succession immédiate, mais qui s'ofi^re naturellement à chacun, à la lecture de notre Iliade actuelle.
(1) Iliade, VII, 327.
(2) Heyne considère le huitième livre comme étant incontestablement un