livre ordonne formellement aux Dieux
de ne pas intervenir dans la lutte, et au
début du vingtième il retire cet ordre ;
ces deux faits sont évidemment des parties d'un plan préconçu.
Il est difficile de déterminer si Ton doit effiacer conmie apocryphe la bataille des dieux et des déesses du li\Te vingt et unième (385-520), ou s'il faut seulement le blâmer comme n'ayant qu'un mérite inférieur (« improbanda tantum, non resecanda — hoc enim est illud, quo plerumque summa criseos Homericœ redît, » comme Heyne le fait observer ailleurs, Obs. Hiad. XVIII, 444). Les objections faites sur le motif d'un style non homérique n*ont rien de solide (V. P. Knightad loc.)^ et la scène appartient à cette veine de conception qui inspire le poëte dans l'acte final de son Achillêis.
Grecs et les Troyens en l'absence d'Achille), ainsi que Taffirment Wolf et d'autres critiques, nous pouvons expliquer cette différence sans supposer qu'un nouveau poëte les a composés; car les conditions du poëme étaient devenues infiniment plus difficiles et le sujet plus ingrat. La nécessité de maintenir Achille |au-dessus du niveau même de la vaillance historique enlevait au poëte le moyen d'agir sur les sympathies de ses auditeurs (1).
Les deux derniers livres de l'Iliade peuvent avoir fait partie de l'Achillêis primitive. Mais il est plus probable que ce sont des additions; car la mort d'Hector satisfait aux exigences d'un plan cohérent, et nous n'avons pas le droit d'étendre le poëme le plus ancien au delà de la limite que prescrit une telle nécessité. D'un côté Nitzsch et 0. MùUer ont sou-
(1) Tout en admettant que ces derniers livres de l'Hiade n'égalent pas en intérêt ceux qui sont placés entre le onzième et le dix-huitième, nous pouvons ajouter qu'ils présentent une foule de beautés frappantes, et de plan et d'exécution, et une en particulier peut être signalée comme un exemple d'heureux ajustement épique. Les Troyens sont sur le point d'enlever aux Grecs le cadavre de Patroklos, quand Achille (cédant à l'inspiration de Hêrê et d'Iris) se montre sans armes sur le rempart grec, et par sa seule figure e sa seule voix inspire une telle terreur aux Troyens qu'ils abandonnent le cadavre. Aussitôt que la nuit arrive, Polydamos ouvre dans l'agora troyenne la proposition que les Troyens se retirent, sans plus tarder, des vaisseaux dans la ville, et s'abritent derrière les murs, sans attendre qu'Achille armé les attaque le lendemain matin. Hector repousse ce conseil de Polydamos avec des expressions non-seulement de confiance présomptueuse dans sa propre force, même contre Achille, mais encore de mépris et de dureté extrêmes à l'égard dé celui qui le donne ; et cepen-
dant la sagesse de celui-ci est prouvée par la déroute complète subie par les Troyens le jour suivant. Or ce transport de colère et cette erreur de la part d'Hector produisent un effet frappant au vingt-deuxième livre, précisément avant sa mort.
Il lui reste cependant un moment pour se retirer dans l'intérieur des murs et pour trouver ainsi abri contre l'approche imminente de son irrésistible ennemi ; mais il est frappé par le souvenir de ce moment fatal où il a repoussé le conseil qui aurait sauvé ses concitoyens : a Si j'entre dans la ville, Polydamos sera le premier à me reprocher d'avoir causé la destruction de Troie dans cette nuit fatale oii Achille apparut et où je résistai à son sage conseil. » (Cf. XVIII, ^50-315; XXH, 100-110 ; et Aristot. Éthic.HI, 8.)
Dans une discussion relative à la structure de l'Iliade, et à l'égard des arguments qui nient tous un enchaînement projeté de parties, il n'est pas déplacé de signaler ce trait touchant de poésie, appartenant à ces livres aux* quels on reproche d'être les plus faibles.
UNITÉ d'auteur 93
tenu que l'esprit ne pouvait s'arrêter satisfait au moment où Achille rassasie sa vengeance, et pendant que les cadavres de Patroklos et d'Hector sont encore là, sans sépulture, et de plus, que l'humeur plus miséricordieuse qu'il montre au vingt-quatrième livre a dû être toujours une suite indispensable, à l'effet de faire naître une sympathie proportionnée à son triomphe. D'autres critiques, au contraire, ont pris des raisons spéciales d'exception contre le dernier livre, et se sont efforcés de le mettre de côté comme différant des autres livres Btpar le ton etpar le langage. Jusqu'à un certain point le caractère particulier du dernier livre me paraît incontestable, bien qu'on y voie clairement une suite projetée et non un poëme indépendant. Il faut aussi attacher quelque importance à la remarque faite au sujet du vingt-troisième livre, à savoir qu'Odysseus et Diomêdês, qui ont été blessés pendant la bataille et mis hors de combat, reparaissent maintenant en pleine force et luttent dans les jeux : ici il n'y a pas de cas de guérison miraculeuse, et il est plus probable que la contradiction a été admise par un poëte séparé agrandissant le poëme que par l'auteur de l'Achillêis.
Les livres magnifiques qui vont du second livre au vers 322 du septième (1) égalent dans la plupart des cas toutes les parties de l'Achillêis, et s'en distinguent formellement par la vue large qu'ils offrent de la guerre de Troie en général, avec tous ses principaux personnages, ses localités et ses causes, sans cependant faire avancer le résultat promis dans le premier livre, ni à vrai dire aucun dessein final quelconque. Bien plus, la terrible blessure faite par Tlepolemos à Sarpedôn est oubliée, quand ce dernier héros est présenté dans l'Achillêis qui suit (2). Les arguments de Lachmann, qui dé-
(1) La dernière partie du septième vin, etc.) s'accordent parfaitement avec livre est gâtée par l'addition si peu le plan de l'auteur de ces livres, qui est satisfaisante introduite pour expliquer de décrire la guerre de Troie en gela construction du rempart et du fossé : néral.
tous les autres incidents (l'agora et (2) A moins, il est vTai, que nous ne
l'ambassade des Troyens, la trêve con- devions considérer comme des chants
due pour ensevelir les morts, l'arrivée séparés le combat qui a lieu entre Tlepo-
des vaisseaux de Lemnos chargés de lêmos et Sarpedôn, et celui que se li-
coupe ces six livres eu trois ou quatre chants séparés (1), ne parviennent pas à me convaincre ; et je ne vois pas pourquoi nous ne les regarderions pas tous comme étant du même auteur, réunis par le dessein commun de donner un grand tableau collectif qui puisse proprement être appelé Iliade. Le dixième livre, ou Doloneia, bien que spécialement adapté au lieu où il se trouve, ne s'accorde avec les livres qui sont entre le premier et le huitième que parce qu'il appartient au tableau général de la guerre, sans servir à la marche et au développement de l'Achillêis; cependant il semble conçu dans un sentiment moins élevé, autant que nous pouvons nous fier à notre sentiment moral moderne. On voudrait ne pas croire que l'auteur du cinquième livre (ou Aristeia de Diomêdês) ait voulu condescendre à employer le héros qu'il y glorifie d'une manière si brillante, le vainqueur d'Ares lui-même, au meurtre de Thraces nouvellement arrivés, et cela pendant leur sommeil, sans but ni besoin importants (2). Le neuvième
\Tent Glaukos et Diomêdês ; et ils sont du très- petit nombre des passages de Plliade qui peuvent être séparés complètement, et qui nMmpliqnent rien de spécial qui les préoède.
(1) Cf. aussi Hejne, Excursus U, sect. 2, ad Hiad. XXTV, vol. VIII, p. 783.
{2) Des poètes poetérieurs, vraisemblablement dans la pensée que le récit nu (de Diomêdês égorgeant Rhêsos et ses compagnons pendant leur sommeil), tel quUl est dans l'Iliade, était trop choquant, adoptèrent divers moyens pour l'orner. Ainsi, selon Pindare (ap. Schol.
Iliad. X, 435), Rhêsos combattit un seul jour comme allié de Troie, et causa un si terrible dommage, que les Grecs n'eurent pas d'autre moyen de détourner la destruction totale dont son bras les menaçait pour le lendemain, que de le tuer pendant la nuit.
Et le drame d'Euripide appelé RKêsus^ bien que représentant ce dernier comme un nouveau venu, met toutefois dans la bouefae d' Athênê les mêmes prédictiofos
accablantes ds oe qu'il ferait le jour suivant si on le laissait vivre ; de sorte que le tuer pendant la nuit est la seule voie de salut pour les Grecs (Eurip.
Rbês. 602) ; de plus, Rhêsos lui-même y est présenté comme parlant avec une insolence si présomptoeuse, que les sympathies des hommes et la haine des dieux se tournent contre lui {ib. 458).
On connaît le mieux ce récit sous la forme et avec l'addition (également inconnue à l'Hiade) que Virgile a adoptées. Le destin avait décrété que, si on permettait une fois aux magnifiques chevaux de Rhêtsos ou de toucher au fourrage troyen ou de boire au fleuve Xanthos, rien ne pourrait préserver les Grecs de la mine (.Enéide, I, 468, et Scrvius ad loc.) :
c Nec procul hinc Rhesi nivcis ten- [toria velis
Agnoscit lacrymans ; primo quœ [prôdita somno
Tydides multâ rastabat csede cruen- |tus;
UNITÉ d'auteuk 95
livre, dontj'ai déjà parlé au long, appartient à une veine différente de conception, et me semble plus probablement composé par un auteur séparé.
Tout en présentant ces idées relatives à la question de l'auteur de l'Iliade comme étant, à mon avis, les plus probables, je dois répéter que, bien que l'étude dupoëme fasse naître en moi une conviction suffisante quant à sa structure, il est infiniment moins facile de décider la question de l'unité ou de la pluralité des auteurs. Le poëme se compose d'une partie primitive et d'autres parties surajoutées; cependant il n'est certainement pas impossible que l'auteur de la première ait lui-même composé les dernières ; et telle serait mon opinion, si je regardais la pluralité de compositeurs comme une idée inadmissible . Dans cette supposition nous devons conclure que le poète, désireux d'ajouter un sujet nouveau et présentant dans le plus grand nombre des cas un haut intérêt, n'a pas cru qu'il fût à propos de refondre les parties et les événements de manière à mettre dans l'ensemble un fil continu de consensus, et un arrangement tel que nous le voyons dans l'Odyssée.
La plupart des critiques, particulièrement PayneKnight(l) et Nitzsch, semblent être maintenant de l'avis que l'Odyssée est d'une date plus récente et d'un autre auteur que l'Hiade, bien que 0. MùUer incline vers une conclusion contraire, tout en ajoutant en même temps qu'il regarde les arguments d'une manière ou d'une autre comme très-peu décisifs. Il y a des différences considérables dans ce que disent les deux poëmes relativement à quelques-uns des dieux : Iris est la messagère des dieux dans l'Iliade, et Hermès leur messager dans l'Odyssée; ^olos, le dispensateur des vents dans l'Odyssée, n'est pas mentionné au vingt-troisième livre de
Ardenteaqne avertit equos in castra, toire telle qu'elle est dans (l^Iliade.
[prinsquam (1) M. Knight place l'Hiade environ
PatulagustassentTrojseXanthumque deux siècles, et l'Odyssée, un siècle
fbibissent. » avant Hésiod« ; un siècle entre les deux
Toutes ces versions sont certaine- poèmes (Prolegg. c. Lxi) .
ment des perfectiannements de l'his-
riliade ; tout au contraire, Iris invite les vents comme dieux indépendants à venir et à allumer le bûcher de Patroklos ; et à moins que nous ne devions effacer comme apocryphe le songe de Demodokos dans le huitième livre de l'Odyssée, Aphrodite y paraît comme l'épouse d'Hêphaestos, alliance que ne connaît pas Tlliade. Il y a encore quelques autres points de différence, énumérés par M. Knight et par d'autres critiques, tendant à justifier la présomption que l'auteur de l'Odyssée n'est identique ni à l'auteur de l'Achillôis ni à ceux qui l'ont agrandie, ce que G. Hermann regarde comme un point incontestable (1). A la vérité, la difficulté de supposer qu'un long poëme cohérent a été conçu, composé et retenu, sans le secours de l'écriture, paraît insurmontable à beaucoup de critiques même aujourd'hui, bien que les preuves dans l'autre sens soient à mon avis suffisantes pour l'emporter sur toute présomption négative inspirée par cette idée. Mais il n'est pas. probable que la même personne ait une assez grande puissance de combinaison comraémorative pour composer ces deux poëmes, et il n'y a pas non plus de preuve qui nous impose une telle supposition.
Si je présume que les deux poëmes ont des auteurs différents, je suis moins convaincu que, comme on le suppose, l'Odyssée soit plus jeune que l'Iliade. Les différences dans les mœurs et le langage sont si peu importantes, dans Tune et dans l'autre, que l'on pourrait bien imaginer deux personnages divers, dans le même temps et dans la même société, présentant les mêmes différences ou de plus grandes encore. Il faut se rappeler que les sujets des deux poëmes sont hétérogènes, de manière à amener le poëte, fut-il le môme homme, à suivre des veines totalement différentes d'imagination et de développement. Les tableaux de l'Odyssée semblent dépeindre la même vie héroïque que l'Iliade, bien que considérée d'un point de vue distinct ; et l'état au milieu duquel Odysseus réside à Ithakê est précisément celui que nous supposons qu'il a quitté pour aller attaquer Troie. Si les scènes
(1) Hermann, Prœfat. ad. Odyss. p. 7.
ODYSSÉE d'un autre AUTEUR 97
qu'on nous présente sont pour la plupart pacifiques, comparées aux combats incessants de Tlliade, il ne faut pas l'attribuer aune sociabilité ni à une civilisation plus grandes chez les auditeurs actuels de l'Odyssée, mais à la condition du héros que le poëte entreprend d'orner : nous ne pouvons pas non plus douter que les poëmes d'Arctinus et de Leschês, d'une date postérieure à l'Odyssée, ne nous eussent offert plus de combats et plus de sang versé que l'Iliade. Je ne suis pas frappé de ces preuves de civilisation avancée que, suivant quelques critiques, l'Odyssée présente : M. Knight (1), qui partage cette opinion, admet néanmoins que la mutilation de Melanthios et le supplice des femmes esclaves pendues par Odysseus indiquent une plus grande barbarie que tous les incidents des combats livrés devant Troie. On a considéré souvent la structure plus habile et plus serrée de l'Odyssée comme une preuve qu'elle était plus jeune que l'Iliade : et en supposant que deux poëmes fussent du même auteur, nous pourrions prétendre d'une manière plausible que l'habitude amènerait un progrès dans la faculté de combiner les éléments poétiques. Mais à l'égard des poëmes que nous avons sous les yeux, nous devons nous rappeler d'abord que^ selon toute probabilité, l'Iliade (qui sert de terme de comparaison) n'est pas un poëme primitif, mais un poëme agrandi, et que l'Achillêis originale aurait bien pu être tout aussi cohérente que l'Odyssée; en second lieu, qu'entre auteurs différents, la supériorité dans la structure n'est pas une preuve de postériorité de composition, car dans cette hypothèse nous serions obligés d'admettre que le poëme plus récent d'Arctinus serait un progrès relativement à l'Odyssée ; en troisième lieu que, même en fut-il ainsi, nous pourrions seulement conclure que l'auteur de l'Odyssée avait entendu l'Achillêis ou l'Iliade ; nous ne pourrions pas conclure qu'il vivait une ou deux générations après (2).
(1) Knight, Prolegg. L c. Odyss. qiies ont soutenu que POdyssée était XXII, 475-478. plus jeune que l'Iliade, sont présentés
(2) Les arguments, sur la foi des- et examinés avec soin par Bernard quels Payne Knight et d'autres criti- Thiersch — Quacstîo de divcrsulliadis
En somme, la balance des probabilités semble en faveur d'une différence d'auteur pour les deux poëmes, mais de l'identité d'époque ; et cette époque est bien ancienne, étant antérieure à la première Olympiade. Et ils peuvent ainsi servir comme preuves, et preuves contemporaines, qui nous expliquent les phénomènes de la civilisation grecque primitive , tout en montrant aussi que la faculté de construire de longues épopées préméditées, sans le secours de l'écriture, doit être prise pour un trait caractéristique du plus ancien esprit grec connu. C'était là le point controversé par Wolf, qu'un examen complet du fait (selon moi) décide contre lui ; xî'est de plus une précieuse ressource pour l'historien des Grecs, en ce qu'elle lui indique le point de départ qu'il doit prendre pour apprécier leurs progrès ultérieurs (1).
et OdyssesB asiate — dans le supplément (p. 306) de son ouvrage Ueber das ^eitalter und Vaterland des Homer.
Il montre que toua ces arguments ne sont nullement concluants, bien que les raisons à l'aide desquelles il défend lui-même Tidentité d'âge entre les deux poëmes ne me paraissent en aucune sorte plus satisfaisantes (p. 327) ; nous ne pouvons rien conclure pour le point débattu de la mention de Telemacbos dans l'Iliade.
Welcker pense qu'il y a une grande différence â^&ge, et une différence évidente d'auteur, entre les deux poëmes.
(Der Epiacb. Kyklos, p. 295.)
O. MUller admet la date plu» récente de l'Odyssée ; mais il considère comme ce difficile et hasardeux d'élever sur cette base des conclusions arrêtées quant à la personne et à l'époque du poëte. » (History of the Literature of ancient Greece, ch. 5, p. 13.)
(1) Le D' ThirlwaU a ajouté à In seconde édition de son Histoire de la Grèce un excellent appendice sur l'ancienne histoire des poëmes homériques (vol. X, p. 500-516), qui contient d'amples renseignements relatifs aux
opinioDs différentes des critiques allemands, avec un court examen comparatif de leurs raisons. J'aurais désiré qu'un juge si compétent eût ajouté, à l'émimération qu'il fait des idées des autres, une exposition plus étendue de ses vues personnelles. Le D'^ThirlvaU semble avoir une conviction décidée sur ce qui me parait être le point le plus important dans la controverse ho^ mérique : « c'est que, avant l'apparition des plus anciens poëmes du Cycle épique, l'Iliade et l'Odyssée, même si elles n'existaient pas précisément sous leur forme actuelle, avaient du moins atteint leur étendue actiielle, et que chacune d'elles était regardée conune un tout parfait et bien défini, non comme un agrégat flottant de morceaux fugitifs » (p. 509).
Ces mots signalent les poëmes homériques comme anciens et quant aux détails et quant à l'ensemble, et renferment une négation de la théorie de Wolf et de Lachmann, qui prétendent que comme un ensemble ils ne datent que de l'époque de Pisistrate. On peut donc sans danger considérer les poëmes comme des preuves incontestables d'antiquité grecque (en entendant par là
POÈMES HOMÉRIQUES POPULAIRES
Quelle que puisse être la part de vérité contenue dans les diverses conjectures des critiques relatives à Fauteur et à la structure de ces incomparables poëmes, nous ne devons pas nous imaginer que c'est la perfection de leur symétrie épique qui leur a donné leur empire impérissable sur l'esprit humain, tant chez les modernes que chez les anciens. Il y a une certaine tendance chez les critiques, à partir d'Aristote (1), à intervertir Tordre des attributs par rapport aux poëmes homériques, de sorte qu'on s'attache surtout à des mérites secrets qui échappent au lecteur dénué de secours, et qui même sont contestables à un haut degré. Mais il n'est donné qu'à un petit nombre d'esprits (comme Goethe l'a fait remarquer (2)) d'apprécier exactement le mécanisme d'un long poëme, et beaucoup d'hommes sentent la beauté des parties séparées, qui n'ont pas le sentiment de la perfection totale de l'ensemble.
Les poëmes homériques ne s'adressaient pas non plus dans l'origine à ces esprits d'un prdre plus rare. Ils étaient destinés à ces sentiments que le critique partage avec la masse illettrée, et non à cette sphère plus étendue de la compréhension intellectuelle ni à cette règle particulière qu'il a acquise pour lui-même. Ce sont de tous les poëmes les plus absolument et les plus complètement populaires ; s'ils avaient été autres, ils n'auraient pu vivre si longtemps dans la bouche
776 ans ay. J.-C), ce que nons ne pourrions pas faire, si nons regardions toute harmonie des parties' dans les poëmes comme résultant des changements opérés par Pisistiàte et ses
Il y a aussi un avertissement trèsjuste du D' ThirlwaU (p. 516), relatif à la difficulté de mesurer quand et à quel degré la oontmdiction ou l'inexactitude pouvait ou non avrâr échappé àPattention du poë&e, dans un temps que nous con naissons ai imparfaitement .
(1) UExcursus II de Heyne (sect. 2 et 4, ad IL XXIV, vol. VIII, p. 771-
800) renferme de justes remarques sur ce point.
(2) « Peu d'Allemands, et peut-être seulement peu d'hommes dans toutes les nations modernes, ont le sentiment d^un ensemble esthétique; ils ne louent et ne blâment que des passages, ils ne s'extasient que sur des passages. »
(Goethe,. Wilhelm Meister. Je transcris ces mots de Welcker : iEschyî.
Trilogie, p. 306.)
Je ne puis concevoir pour quelle raison on restreint cette proposition aux nations modemea en tant que comparées aux anciennes.
des rhapsodes, ni dans l'oreille et la mémoire du peuple ; et ce fut alors qu'ils acquirent pour la première fois leur influence, qui ne devait jamais depuis être ébranlée. Leurs beautés appartiennent aux parties prises séparément, qui se révélaient spontanément à la multitude attentive dans les fêtes, bien plus qu'à tout le poëme pris dans son ensemble, que- l'on ne pouvait guère apprécier que si l'on s'arrêtait sur les parties pour les laisser pénétrer dans l'esprit. L'auditeur le plus illettré de ces temps anciens pouvait saisir immédiatement, tandis que le lecteur le plus instruit peut encore reconnaître, le mérite caractéristique du récit homérique, sa simplicité franche, inconsciente, naturelle, ses formes concrètes de langage (1) et l'heureux emploi alternatif de l'ac-
(1) Les xivou|ieva ôv6|iaTa d'Homère étaient vantés par Aristote. V. SchoL ad Uiad. I, 481 -, cf. Dionys. Halic. De Compos. Verbor. c. 20. "Qaxe jiriÔèv ii- {jLtv éiaçépsiv ytvoiJLEva rà 9cpày(iaTa f) ieyo^Aeva ôpav. Relativement aux explosions non déguisées de sentiment de la part des héros, le Scholiaste ad Iliad. I, 349, nous di^ : "Exotiiov xè :?ipoïxov TTpô; Sàxpua. Cf. Euripide, Helen. 959, et les sévères censures de Platon, Republ. II, p. 388.
Les poëmes homériques étaient de toutes les compositions grecques celles qui étaient le mieux comprises et qui jouissaient de la popularité la plus étendue, même parmi les personnes les moins instruites, t*elles, par exemple, que les peuples demi-barbares qui avaient acquis la langue grecque ajoutée à leur propre langue maternelle. (Dion Chrysost. Or. xviii, vol. I, p. 478 ; or. LUI, vol. II, p. 277, Reisk.) Relativement à la simplicité et à la clarté du style narratif, qui expliquent cette popularité étendue. Porphyre faisait une remarque singulière : il disait que les pensées d'Homère- présentaient téellemerU beaucoup de difficulté et d'obscurité, mais que des lecteurs or-
dinaires s'imaginaient le comprendre, « à cause de la clarté générale qui paraissait répandue dans tout le cours des poëmes » (V. les Prolegomena de l'édition de l'Iliade de Villoison, p. xli).
Cette remarque donne la clef d'un grand nombre de critiques homériques.
Il y avait sans doute des obscurités réelles dans les poëmes, naissant des changements survenus dans les associations, les coutumes, la religion, la langue, etc., aussi bien que de la corruption du texte; mais pendant que les critiques rendaient un utile service en élucidant ces difficultés, ils en introduisaient aussi artificiellement beaucoup d'autres, entièrement de leur propre création. Ne voulant pas se contenter du sens simple et apparent, ils cherchaient dans Homère des desseins cachés, des insinuations subtiles, des motifs secrets, même en ce qui concerne les détails insignifiants, de profonds artifiAs de rhétorique (V. un spécimen dans Dionys. Halrc. Ars Rhetor. ch. 15, p. 316, Reiske ; Aristote même n'est pas non plus exempt de semblables tendances, Schol. ad Iliad. III, 441, • X, 198), ou un substratum de philosopliie allégorisée. Il n'est pas éton-
POÈMES HOMÉRIQUES POPULAIRES
tion et du dialogue ; ses tableaux animés d'acteurs vivants, toujours individualisés d'une manière claire et vive, soit dans les proportions supérieures d'Achille et d'Odysseus, soit dans la présence gracieuse d'Hélène et de Pénélope, soit dans le contraste plus humble d'Eumseos et de Melanthios; tableaux de plus vivifiés par la franchise avec laquelle ses héros expriment toutes leurs émotions passagères, et même toutes leurs faiblesses ; son rapport constant avec ces veines plus grossières de sentiments et de motifs palpables, qui appartiennent à tous les hommes en commun ; son abondance de détails pittoresques, fraîchement tirés du monde que l'on perçoit par la vue et l'ouïe, et qui, bien que souvent familiers, ne sont jamais pâles et n'empiètent jamais sur cette limite de la satiété que l'esprit grec sentait si vivement; enfin l'union perpétuelle qu'il présente des dieux et des hommes dans le môme tableau, et l'appel habituel qu'il fait à une action divine toujours présente, en harmonie avec l'interprétation de la nature, universelle à cette époque.
Il est sans doute plus facile de sentir que de décrire l'impression que produit et l'influence qu'exerce le récit homérique ; mais l'époque et les circonstances dans lesquelles on sentit cette influence pour la première fois et de la façon la plus puissante, exclut la possibilité de l'expliquer par des comparaisons compréhensives et subtiles, semblables à celles que renferment implicitement les remarques d'Aristote sur
nant que ces passages, tout à fait clairs pour le lecteur vulgaire, leur parussent difficiles.
Il ne pouvait pas y avoir une voie plus sûre pour manquer le véritable Homère que de le chercher dans ces retraites écartées. II. est essentiellement le poëte de la voie publique et de la place du marché, qui éveille les sympathies communes et satisfait les désirs intellectuels de ses compatriotes d*une manière incomparable, mais est exempt de vues ultérieures, soit personnelles, soit didactiques, et plongé
dans le même milieu de vie pratique et d'expérience religieusement expliquée que ses auditeurs. Aucune nation n'a jamais eu une exposition si parfaite ni si pathétique de son ancien esprit social que celle que présentent Tlliade et rOdyssée.
Dans la critique des expressions d'Homère, les savants alexandrins semblent avoir fait un très-grand pas, si on les compare aux glossateurs qui les précédaient (V. Lehrs, De Studiis Aristarphi, Dissert. II, p. 42). .
la structure des poëmes. Le critique qui cherche l'explication à son véritable endroit ne s'éloignera pas beaucoup du point de vue de ces auditeurs grossiers auxquels s'adressaient les poëmes dans l'origine, ni de la sensibilité et des qualités communes à l'esprit humain dans chaque phase de culture progressive. Et, bien que les raffinements et les délicatesses des poëmes, aussi bien que leur structure générale, fournissent à la critique un sujet d'un haut intérêt, cependant ce n'est pas là qu'il faut chercher le secret de l'immense et impérissable popularité d'Homère. Il est encore moins vrai, comme voudraient nous amener à le croire les observations si connues d'Horace, qu'Homère soit un maitre de sagesse morale de la même famille que Crantor et Chrysippe, et supérieur à eux (1). On ne peut trouver de dessein didactique ni dans l'Iliade ni dans l'Odyssée ; un philosophe peut sans doute tirer des incidents et des caractères fortement marqués qu'elle^ renferment bien des sujets explicatifs pour son enseignement, mais la doctrine morale qu'il applique doit émaner de sa propre méditation. Le héros homérique manifeste des vertus ou des faiblesses, de la férocité où de la compassion, avec la même vivacité franche et naïve; il ignore toute règle idéale en vertu de laquelle sa conduite
(1) Horace, Ep. I, 2, v. 1-26 :
« Siremim voces, et Circes pocula [nosti :
Quœ si cum s6ciis stnltus cupidus- [que bibisset,
Vixisset canis immundus, vel arnica [luto sus. »
Horace met en opposition la folie et l'avidité que montrent les compagnons d'Odysseus en acceptant les breuvages qui leur sont offerts par Circé, avec l'empire que le héros exerce sur lui-même en les refusant. Mais dans Pincident tel qu'il est décrit dans le poëme original, ni l'éloge, ni le blâme qu'on donne ici à entendre ne sont appuyés par rien.
Les compagnons d'Odysseus suivent l'usage universel en acceptant Fhospitalité offerte aux étrangers, hospita-
lité dont, quant à ce qui les concernait particulièrement, ils ne pouvaient avoir aucune raison pour suspecter les conséquences fatales; tandis qu'Odysseus est préservé d'un sort semblable, non parce qu'il se domine lui-même, mais parce qu'il a reçu auparavant un avertissement divin et un antidote spécial, qui n'avaient pas été accordés aux autres (V. Odyss. X, 285). Et l'incident des Sirènes, s'il faut le regarder comme prouvant quelque chose, indique plutôt l'absence que la. présence de cet empire qu'Odysseus aurait exercé sur lui-même.
On trouve, dans les Yenet. Schol. ad niad. IX, 453, un exemple ranarquable de ces violentes altérations de texte au moyen desquelles les grammaliei ou
POÈMES HOMÉRIQUES POPULAIRES
doit être jugée (1) ; nous ne pouvons pas non plus trouver dans le poëte aucune fonction ultérieure au delà du rôle d'organe inspiré de la muse, de héraut anonyme, mais éloquent, d'aventures perdues dérobées à la nuit du passé.
critiques tentaient d'effacer dans Homère de mauvaises tendances morales (nous devons nous rappeler qu'un grand nombre d'entre eux étaient des maîtres de la jeunesse) ; cf. Plutarque, De audiendis Poetis, p. 95. Phœnix décrit la malheureuse tragédie de famille dans laquelle il avait été luimême en partie acteur, en partie victime. Or l'aveu fait par un héros homérique d'actes coupables et de projets encore plus coupables, sans aucune expression de honte ou de repentir, choquait les sentiments des critiques.
L'un d'eux, Aristodème, glissa deux particules négatives dans un de ces vers; mais bien que par là il détruisît Tion-seulement le sens, mais encore la mesure, sa correction lui valut des applaudissements unanimes, parce qu'il avait maintenu l'innocence du héros (xai où |i6vov Tiù5oxi(jLYi(Tev, àXXà xat èxt- {jltîOti, (b; eOffeêT) Tripyiaaç xôv iipwa).
Et Aristarque regardait le cas comme si inquiétant, qu'il effaçait du texte quatre vers qui ne nous ont été conservés que par Plutarque ('O (xèv 'AptCTTap/o; IÇstXe Ta ëinri xaùxa, çoêTiôeCç). V. le Fragment de Dioscoride (iiepi twv wap' '0|ii^pw
N6(xa)v) dans les Fragmenta Historicor.
Grœcor, éd. Didot, vol. II, p. 193.
(1) « C^est un tableau idéal, à coup sûr, que celui de la société grecque dans les chants qui portent le nom d'Homère ; et pourtant cette société y est tout entière reproduite , avec la rusticité, la férocité de ses mœurs, ses bonnes et ses mauvaises passions, sans dessein de faire particulièrement ressortir, de célébrer tel ou tel de ses mérites, de ses avantages ou de laisser dans l'ombre ses vices et ses maux. Ca mélange du bien et du mal, du fort et du faible, cette simultanéité d'idées et de sentiments en apparence contraires, cette variété, cette incohérence, ce développement inégal de la nature et de la destinée humaine, c'est précisément ce qu'il y a là de plus poétique, car c'est le fond même des choses, c'est la vérité sur l'homme et le monde , et dans les peintures idéales qu'en veulent faire la poésie, le roman et même l'histoire, cet ensemble si divers et pourtant si harmonieux, doit se retrouver; sans quoi l'idéal véritable y manque aussi bien que la réalité. »
(Guizot, Cours d'histoire moderne, leçon 7% vol. I, p. 285.)