ASSOCIATIONS RELIGIEUSES EXCLUSIVES
saient àdes époques déterminées pour offrir des sacrifices réguliers. Ces sept villes, il est vrai, n'étaient pas dans un voisinage immédiat, mais on reconnaît le caractère spécial et exclusif de rintérêt que leur inspirait le temple, d'après ce fait que, quand les Argiens prirent Nauplia, ils adoptèrent et remplirent ces obligations religieuses à la place des premiers habitants : c'est ce que firent aussi les Lacédaemoniens quand ils se furent emparés de Prasise. De plus, en Triphylia(l), située entre la Pisatide et la Messênia dans la partie occidentale du Péloponèse, il y avait également une assemblée et unç association religieuses de Triphyliens au cap Samikon, dans le temple de Poséidon le Samien. Ici les habitants de Makiston étaient chargés des détails de surveillance, aussi bien que du devoir de notifier à l'avance le temps exact de la réunion (précaution essentielle au milieu des diversités et des irrégularités du calendrier grec), et aussi de proclamer ce qu'on appelait la trêve Samienne, c'est-à-dire une abstention temporaire d'hostilités qui liait tous les Triphyliens pendant la période sainte. Cette dernière coutume révèle la salutaire influence qu'avaient de telles institutions en présentant aux esprits des hommes un objet commun de respect, des devoirs et des divertissements communs; elles créaient ainsi des sympathies et des sentiments d'obligation mutuelle parmi de petites communautés aussi fièresque soupçonneuses (2). C'est
(1) Strabon, VIII, p. 343; Pausan. V, 6, 1.
(2) A lolkos,. sur la côte septentrionale du golfe de Pagasœ, et sur les limites des Magnêtes, des Thessaliens et des Achœens de la Phthiôtîs, se célébrait une fête ou panêgyris religieuse périodique dont nous ne pouvons découvrir le titre à cause d'une imperfection dans le texte de Strabon (Strab. IX, 436). Le texte, tel qu'il est imprimé dans l'édition de Tzschucke, porte :
*EvTauôa ôè xal t^Jv IluXaïxi'Jv irav:^- Yvpiv (ruvETéXouv. La mention de IIw- XaïxT^ «avyj-fupiç, qui ne nous mène qu'aux convocations amphiktyoniques
des Thermopylœ et de Delphes, ne peut convenir ici ; et le meilleur manuscrit de Strabon ou MS. de Paris offre une lacune (une des nombreuses qui rendent le neuvième livre obscur) à la place du mot IIvXaïXTQV. Dutheil conjecture T?jv IleXiax^jv «avYjyupiv , faisant dériver le nom des fameux Jeux funèbres de l'ancienne épopée célébrés par.Akastos en honneur de son père Pelias. Grosskurd (dans sa n«te sur le passage) approuve la conjecture, mais il ne me semble. pas probable qu'une panêgyris grecque fût nommée d'après Pelias. IXiriXiaxrlv, eu égard à la- montagne et à la ville voisines appelées
ainsi qae les douze principales cités ioniennes, dans l'Asie Mineure et auprès de ce pays, avaient aussi leur Amphiktyonie Panionienne qui leur était propre. Les six villes dôriennes, à l'extrémité méridionale de cette péninsule et à côté, se réunissaient dans le même but au temple d'Apollon Triopien; et ce qui jette ici un jour particulier sur le sentiment d'association spéciale, c'est ce fait qu'Halikarnassos, une des six villes, fut formellement expulsée par les cinq autres par suite d'une violation des règles (1). Il y avait aussi une Amphiktyonie à Onkêstos en Bœôtia, dans le bois et le temple vénérés à Poséidon (2) ; nous ignorons quels en étaient les éléments. Tels sont les quelques exemples de ces assemblées religieuses particulières qui semblent avoir été nombreuses d'un bout à l'autre de la Grèce. Nous ne devons pas non plus omettre ces réunions religieuses^ et ces sacrifices qui étaient communs à tous les membres d'une seule subdivision hellénique, comme l'était à tous les Bœôtiens la Pambœôtia, célébrée dans le temple d'Athênê Itonienne près de Korôneia (3), — les hommages communs rendus au temple d'Apollon Pji:haëus à Argos, par toutes ces villes voisines qui avaient jadis été attachées aux Argiens par ce lien religieux ; — les cérémonies périodiques semblables fréquentées par tous ceux qui portaient le nom Achaeen ou ^tolien ; — ni les fêtes splendides et récréatives, si favorables à la diffusion de l'ancienne poésie grecque, qui amenaient tous les' Ioniens à des intervalles fixes dans l'île sacrée de Dêlos (4). Cette dernière classe de fêtes ressenablait à l' Amphiktyonie en ce
FeUon, serait peut-être moins, contestestable (V. Dikœarqae, Fragm. p. 407- 409, éd. Fuhr.), mais nous ne pouvons le déterminer avec certitude.
{!) Hérod. I; Dionys. Hal. IV, 25.
(2) Strabon, IX^ p. 412; Homère, Hymn. ApoU. 232.
(3) Strabon, IX, p. 411.
(4) Thucyd. III, 104; V, 55. Panl «an. VII, 7, 1 ; 24, 3. Polyb. V, 8; II, 54. Homère, Hymn. Apdl. 146.
D'après ce qui semble avoir été la tradition ancienne et sacrée, tout le mois Kameios était un temps de paix parmi les Dôriens, bien que ce fût souvent négligé en pratique à Tépoque de la guerre du Péloponèse (Fliucyd.
V, 54). Mais on peut douter qu'il y eût une fête des Kameia commune à tons les Dôriens»: les Kameia à Sparte semble avoir été une fête lacédœmomenne.
CONSEIL AMPHIKTYONIQUE 147
qu'elle avait un caractère spécial et exclusif, et n'était pas ouverte à tous les Grecs.
Mais il y eut une de ces nombreuses Amphiktyonies qui, bien qu'ayant eu les plus humbles débuts, se développa graduellement, prit un caractère si compréhensif et acquit une prédominance si marquée sur le reste, qu'elle fut appelée l'Assemblée Amphiktyonique, et que même quelques auteurs là prirent par erreur pour une sorte de Diète hellénique fédérale. Douze sous-races, du nombre total de celles qui composaient la Hellas entière, appartenaient à cette ancienne Amphiktyonie dont les assemblées se tenaient deux fois chaque année : au printemps dans le temple d'Apollon, à Delphes; en automne aux Thermopylse, dans le territoire sacré de Dèmêtêr Amphiktyonis. Des députations sacrées, composées d'un chef appelé le Hieromnêmôn et de subordonnés nommés. les Pylagorse, assistaient à ces réunions, envoyées par chacune des douze races' : une foule de volontaires semblent les avoir accompagnées, dans des vues de sacrifice, de commerce ou de plaisir. Leur fonction spéciale, et la plus importante, consistait à veiller sur le temple de. Delphes, qui avait pour chacune des douze sous-races un intérêt commun ; et ce fut l'immense richesse et l'ascendant national de ce temple qui éleva à un si haut point la dignité de ses administrateurs reconnus.
Voici quels étaient les douze membres qui constituaient ce conseil : Thessaliens, Bœôtiens, Dôriens, Ioniens, Perrhaebiens, Magnêtes, Lokriens, Œtseens, Achaeens, Phokiens, Dolopes et Maliens (1). Tous sont comptés comme races {^\ nous regardons les Hellènes comme une race, nous devons appeler ceux-là sous-races), sans mention de villes (2) : tous
(1) La liste des membres constitutifs tire le catalogue donné dans le texte,
du conseil amphiktyonique est pré- (2) Eschine, De Falsâ Légat, p. 280,
sentée différemment par Eschine, par c. 36. — KaTnpiô|*îl<Kiptilv 5è ë6v7] §«6-
Harpokration et par Pausanias. Titt- âexc, rd |i£TS)^ovTa toû Upou... xal
mann (Ueber dcn Amphiktyonischen toutwv êSeiÇa ëxaarov lôvoç^ tdotj^Tiçov
Bund, sect. 3, 4, 5) analyse et corn- yev6{i.evov, tô (léyioxov xcji èXàrrovi, etc. pare leors diverses assertions, et en
sont égaux sous le rapport du vote, deux votes étant donnés par les députés de chacun des douze : de plus on nous drt que, pour déterminer les députés à envoyer, ou pour la manière dont les votes de chaque race devaient être donnés, les puissantes villes d'Athènes, de Sparte et de Thèbes n'avaient pas plus d'influence que la plus humble cité ionienne, dôrienne ou bœô tienne. Ce dernier fait est distinctement énoncé par -^schine, envoyé lui-même à Delphes par Athènes en qualité de Pylagore: Et il en était ainsi sans doute en théorie : les votés des races ioniennes ne comptaient pour ni plus ni moins que deux, fussent-ils donnés par des députésvenus d'Athènes, ou des petites villes d'Erythrae et de Priênô ; et c'est de la même manière que les votes dôriens étaient aussi bons dans 'la division, s'ils étaient donnés par des députés de Bœon et • de Kytinion, dans le petit territoire de la Dôris, que si les •votants eussent été Spartiates. Màis.on nepeut guère douter ' qu'en pratique les petites cités ioniennes et les petites cités de Tiennes ne prétendissent* pas avoir part dans lesdélibéra- ; tions amphiktyoniques. Comme le vote ionien finit par être ^ en réalité le vote d'Athènes, de même, si Sparte dans la direction du voté dôrièn trouva toujours un obstacle, il a du 'venir des cités dôriennes puissantes telles qu'Argos ou Corin- 'the, et non des villes insignifiantes de la Dôris. Mais la théorie du suffrage amphiktyonique telle que l'expose ^schine, bien que de son temps elle ne fût guère réalisée en pratique, est importante en ce qu'elle nous en montre avec une complète évidence la constitution primitive et originale. Le premier -établissement de la convocation amphiktyonique date d'un temps où tous les douze membres étaient sur le pied d'une égale indépendance et où il n'y avait pas de cités d'une supériorité écrasante (telles que Sparte et Athènes) pour rejeter dans l'ombre les membres plus humbles, — où Sparte n'était qu'une seule cité dôrienne, et Athènes une seule cité ionienne, parmi diverses autres villes jouissant d'une consi- . dération peu inférieure.
Il y a encore d'autres preuves qui montrent la haute anti-
' quité de cette convocation amphiktyonique. ^schine nous
donne un extrait du serment qui avait été toujours exigé des
SIMPLICITÉ DE l'ancien SERMENT 149:
députés sacrés qui y assistaient au nom de leurs races respectives, depuis son premier établissement, et qui continuait encore apparemment à être exigé de son temps. L'antique simplicité de ce serment et des conditions auxquelles les membres s'astreignaient trahit l'époque reculée de son origine, aussi bien que les humbles ressources des cilles aux- quelles on l'appliquait (1). « Nous ne détruirons aucune ville amphiktyonique ; — nous ne retrancherons à aucune ville amphiktyonique l'eau courante, » telles sont les deux obligations saillantes qu'iEschine spécifie dans cet ancien serment. La seconde nous reporte en arrière à l'état de société le plus simple, et à des villes de la plus petite dimension, dans le temps où les jeunes filles sortaient avec leurs seaux pour puiser de l'eau à la source, comme les filles de Keleos à Eleusis, ou à l'époque où celles d'Athènes allaient puiser à la fontaine Kallirhoè (2) . Nous pouvons même croire que la mention spéciale de ce détail, dans le pacte fait entre les douze races, est empruntée littéralement de conventions encore plus anciennes, existant entre les villages ou les petites villes dans lesquels étaient répartis les membres de chaque race. En tout cas, elle prouve suffisamment la date très-ancienne à laquelle on doit rapporter le commencement de la convocation amphiktyonique. iEschiiie croyait (peut-être était-ce aussi l'opinion générale de son temps) que son commencement coïncida avec la première fondation du temple de Delphes, événement au sujet duquel nous n'avons aucune notion historique; mais il semble^qu'il y a lieu de supposer que son établissement original se rattache aux Thermopylse etàDêmêter Amphiktyonis, plutôt qu'à Delphes et à Apollon. Le surnom spécial sous lequel Dèmêtêr et son temple aux Thermopylse étaient connus (3), le temple du héros Amphiktyon
(1) JEschine, Fais. Légat, p. 279, (ay)B* {»$dlT(ov va(AaTat(i>v elp^stv, etc.
c. 35 : "AjJLa 8à èÇ àpx>i« SteÇ^Xôov t^,v (2) Homère, Iliade, VI, 457. Homère,
XT(<Jtv TO\i tepow, xai t^Jv irpio-niv auvo- Hymne à Dêmôtêr, 100, 107, 170. Hé-
8ov YeyojiévYjv tûv 'Ajiqpix'njovcdv, xal rodote, VI, 137. Thucyd. II, 15.
toi); ôpxouç aÙTûiv àvé-yvMv, èv ol; Ivop- (3) Hérodote, VII, 200 ; Tite-Live,
xov ^v TOt; àpxaioiç (AYiSs^Atav 7c6Xtv XXXI, 32. Tôv ApL9txTvovîSa>v àvàoraTOv 7coii^<reiv
qui était à côté, le mot Pylsea, qui entra dans le langage pour désigner l'assemblée semi-annuelle des députés tant aux Thermopylse qu'à Delphes, ces indications montrent que les Thermopylae (le point central réel pour tous les douze membres) étaient le lieu primitif de réunion, et que la demiannée delphienne n'était que secondaire et ajoutée. Toutefois, sur ce sujet, nous ne pouvons aller au delà d'une conjecture.
Le héros Amphiktyon, qui avait un temple aux Thermopylae, passait dans la généalogie mythique pour être le frère d'Hellên. Et Ton peut affirmer avec vérité que l'habitude de y former des sociétés amphiktyoniques, et de fréquenter réciproquement des fêtes religieuses fut le grand moyen de créer et d'entretenir le sentiment primitif de fraternité chez les enfants d'Hellèn, dans ces temps anciens où la grossièreté, le manque de sécurité et U disposition à combattre contribuaient tant à les isoler. Un certain nombre d'habitudes et de sentiments salutaires, tels que ceux que renferme le serment amphiktyonique, par rapport à l'abstention de toute injure aussi bien qu'à une protection mutuelle (1), pénétrèrent insensiblemeiit dans les esprits : les obligations ainsi mises en avant acquirent une efficacité réelle et propre, et le sentiment religieux qui y resta toujours attaché finit dans la suite par n'être plus qu'une des nombreuses influences complexes auxquelles obéissait postérieurement le Grec historique. Athènes et Sparte aux jours de leur puissance, et les cités inférieures en relation avec elles, jouèrent chacune leur propre jeu politique, dans lequel on trouvera que les considérations religieuses n'ont qu'une part subordonnée.
La fonction spéciale du conseil amphiktyonique, autant
(1) La fête des Amarynthia en Eu- régler le débat au sujet de la possession
bœa, célébrée dans le temple d*Artemis de la plaine de Lelanton, il fut stipulé
d'Amarynthos, était fréquentée par les qu'aucune des deux parties ne se ser-
villes ioniennes de Cbalkis et d'Eretria virait d'armes de trait ; cette conven-
aiissi bien que par la cité dryopique de tion fut inscrite et enregistrée dans le
Karistos. Dans un combat devant avoir temple d'Artemis (Strabon, X, p. 448;
lieu entre Chalkis et Eretria, pour Tite-Live, XXXV, 38).