POÈMES COMPRIS DANS LE CYCLE
sein quelconque de les exclure ; car il est évident que leur caractère vagabond (semblable à celui des Métamorphoses d'Ovide) s'opposait à la possibilité de les entremêler dans une série continue. Comme la continuité dans la suite des événements racontés, jointe à un certain degré d'ancienneté dans les ouvrages, était le principe sur lequel reposait l'arrangement appelé le cycle épique, les poëmes hésiodiques en étaient généralement exclus, non d'après une intention préconçue, mais parce qu'on ne pouvait les mettre en harmonie avec une telle lecture régulière.
Quels étaient les poëmes particuliers qu'il renfermait, c'est ce que nous ne pouvons pas déterminer aujourd'hui avec exactitude. Welcker les arrange comme il suit : la Titanomachie, la Danaïs, l'Amazonia (ou l'Atthis), l'Œdipodia, la Thêbaïs (ou expédition d'Amphiaraos), les Epigoni (ou TAlkmseônis), le Minyas (ou laPhokaïs), la Prise d'Œchalia, les vers Cypriens, l'Iliade, l'^thiopis, l'Ilias Minor, l'Iliupersis ou Prise de Troie, les Retours des héros, l'Odyssée et la Telegonia.Wuellner, Lange et M. Fynes Clinton étendent encore la liste des poètes cycliques (1). Mais toutes ces reconstructions du cycle sont conjecturales et dépourvues d'autorité. Les seuls poëmes pour lequels nous puissions affirmer sur des raisons positives qu'ils y avaient été compris, sont d'abord la série relative aux héros de Troie, depuis les vers Cypriens jusqu'à la Telegonia, dont Proclus avait conservé les arguments, et qui renferme Tlliade et l'Odyssée, puis l'ancienne Thêbaïs, qui est expressément appelée cyclique (2), pour la distinguer du poëme du même nom composé par Antimaque. Relativement à d'autres compositions particulières, il n'y a pas de preuves qui puisse nous guider soit pour les admettre, soit pour les exclure, excepté nos vues générales quant au plan sur lequel fat formé le cycle. Si l'idée que je me fais de ce plan est juste, les critiques alexandrins y ar-
<1) W«k*:«r, Der Epische Kyklns, Clinton, Fasti HeUcnici, vol. I, p. 349.
pag. 37-41 ; WaeUaer , De Cycle (2) SehoL Pindmr- Olymp. VI, 26;
Epîco, pag. 43 sqq^; Lange, Ueber Athenae. XI, p. 465.
die Kyklischen Dicliter, pag. 47;
rangèrent tous leurs anciens trésors épiques, jusqu'à la Telegonia, les bons aussi bien que les mauvais; Tor, l'argent, le fer, pourvu seulement qu'ils pussent être ajustés dans la suite du récit. Mais je ne puis me permettre d'y enfermer, comme le fait M. Clinton, TEurôpia, la Phorônis et d'autres poèmes dont nous ne connaissons que les noms, parce qu'il est incertain si leur contenu pouvait remplir cette condition première. Je ne peux pas non plus partager l'opinion qu'il avance, que là où il existait deux ou plusieurs poëmes ayant le même titre et le même objet, l'un d'eux doit nécessairement avoir été adopté dans le cycle, à l'exclusion des autres. Il a pu y avoir deux Théogonies ou deux Herakleias, toutes deux comprises dans le cycle ; le but étant (comme je l'ai fait remarquer plus haut) non de séparer les meilleurs des moins bons, mais de déterminer quelque ordre fixe, utile pour la lecture et les recherches, au milieu d'une foule de compositions éparses, et d'en faire la base d'une édition nouvelle, entière et corrigée.
Quel qu'ait pu être le principe d'après lequel les poëmes cycliques furent réunis dans l'origine, ils sont tous perdus aujourd'hui, excepté ces deux diamants incomparables, dont l'éclat, éclipsant tout le reste, a suffi seul pour répandre une gloire impérissable même sur la phase la plus ancienne de la vie grecque. C'a été le privilège naturel de l'Iliade et de l'Odyssée, depuis la naissance de la philologie grecque jusqu'au jour actuel, de provoquer une vive curiosité, à laquelle, même aux époques historiques et littéraires de la Grèce, il a manqué des faits authentiques propres à la satisfaire. Ces compositions sont les monuments d'un âge excessivement religieux et poétique, mais essentiellement aussi dépourvu de philosophie, de réflexion et d'annales. De là vient que nous n'avons aucune connaissance certaine qui nous ait été transmise sur une telle période ; et nous devons bien nous convaincre, quelque fâcheux et pénible que cela soit, que tous les efforts imaginables de l'esprit critique ne pourront pas seuls nous mettre en état de distinguer l'imagination de la réalité, dans l'absence d'un fonds passable de preuves. Après les innombrables commentaires et les controverses
l'iliade et l'odyssée
acrimonieuses (1) auxquels lespoëmes homériques ont donné lieu, c'est à peine si on peut dire qu'un seul des points douteux dans Torigine ait trouvé une solution capable d'imposer un acquiescement universel. Jeter un regard sur ces controverses, même brièvement, ce serait dépasser de beaucoup les limites du présent \)uvrage. Mais l'histoire grecque la plus abrégée serait incomplète, si elle ne présentait quelque recherche relative au Poëte (c'est ainsi que, dans leur vénération, les critiques grecs appelaient Homère) et aux productions qui passent aujourd'hui et qui ont passé jusqu'ici sous son nom.
Qui était Homère, ou qu'était-il? Quelle date peut-on lui assigner? Quelles étaient ses compositions?
Si on eût posé ces questions à des Grecs de différentes villes et d'époques différentes, on eût obtenu des réponses bien opposées et très-contradictoires. Depuis les inappréciables travaux d'Aristarque et des autres critiques alexandrins sur le texte de llliade et de l'Odyssée, il a été en effet, d'usage de considérer ces deux ouvrages (en mettant de côté les hymnes et un petit nombre de poèmes moins considérables) comme étant les seules compositions homériques véritables: et les savants appelés Chorizontes, ou Séparateurs, à la tête desquels étaient Xenôn et Hellanicus, s'efforcèrent plus encore de réduire le nombre en divisant l'Iliade et l'Odyssée, et en montrant que ces deux poëmes ne pouvaient pas être l'œuvre du même auteur. Pendant tout le cours de l'antiquité grecque, l'Iliade et l'Odyssée, ainsi que les hymnes, ont été admises comme homériques. Mais, si nous remontons au temps d'Hérodote, et plus haut encore, nous
(1) n y a un exemple mémorable de cette amertnme qui a tant déshonoré les controverses des savants à toutes les époques (je crains qu'il ne soit pas possible de faire d'exception) dans les paroles de Pausanias, qui nous dit qu'il a étudié avec l'attention la plus scrupuleuse les temps d'Homère et d'Hésiode, mais qu'il connaît tiiop bien les dispo-
sitions calomniatrices des critiques et des poètes ses contemporains pour déclarer à quelle conclusion il est arrivé {Pausan. IX, 30, 2) : Ilepi 8è *JT«Tt68ou T£ ifjXixiaç xal 'OjJLifipou, 7roXu7rpaY|xovyi- (TavTt èç To àxpiêé(TTaTOv ou {xoi ypàçeiv Vjô^» ^v, è7ri<jTa{JL£v<{) tô çiXai'xiov aXXwv xe xai bùx ^^xidra ôaoi xax' èjxè èîrî TzoiYirrei xûv îitta^ xa8ei<mfixe(rav.
trouvons qu'où attribuait aussi à Homère plusieurs autres épopées ; et il ne manqua (1) pas de critiques, antérieurs à l'époque alexandrine, qui regardèrent tout le cycle épique, avec le poëme satirique appelé Margitès, la Batrachomyomachie et d'autres petites pièces, comme des ouvrages homériques. La Thèbaïs cyclique et les Epigoni (soit que ce fussent deux poëmes séparés, soit que le dernier fût une seconde partie du premier) étaient dans les anciens temps commmiément attribués à Homère. Il en était de même pour les vers Cypriens : quelques-uns lui attribuaient même plusieurs autres poëmes (2), la prise d*Œchalia, lllias Minor, la Phokaïs et TAmazonia. Le titre qu'avait le poëme intitulé Thèbaïs à être appelé homérique repose sur une preuve plus ancienne que toutes celles que Ton peut produire pour démontrer l'authenticité de l'Iliade et de l'Odyssée : en effet, Kallinus, l'ancien poëte élégiaque (640 avant J.-C), mentionnait Homère comme en étant l'auteur, et son opinion était partagée par beaucoup d'autres juges compétents (3). D'après la remarquable relation donnée par Hérodote de l'expulsion des rhapsodes de Sikyôn, par ordre du despote Kleisthenês, à l'époque de Solôn (vers580 avant J.-C), nous pouvons penser avec probabilité que la Thèbaïs et les Epigoni étaient alors chantés par des rhapsodes à Sikyôn comme productions homériques (4). Et il est clair, d'après les paroles d'Hérodote,
(1) V. l'extrait de Produs, dans Photius, Cod. 239.
(2) Suidas, V. "Ojjiyipo;; Eustath. ad niadem, II, p. 330.
(3) Pausan. IX, 9, 3. Le nom de Kallinus dans ce passage semble certainement exact : Ta ôs Itty) TaOxa (la Thèbaïs) KaXXïvoç àçixojJiEvoç aOxûv èç
{XVTJJXYIV, ëçYlcreV "OjJLYlpOV TÔV TZOl-fl-
aavTa eivai * XaXXCvtj» Se icoXXoi te xal à|ioi XoYou Y/rzà xaÙTà èy^coaav. 'Eyta 6è Ty)v 7coty](jiv TauTriv jjieTà ye iXidSa xai 'OSuddeiav êiraivôi (i.àXi(jTa.
Dans le même but, l'auteur du Certamen d*Homère et d'Hésiode, et le pseudo-Hérodote (Vit. Homer. c. 9).
On peut à bon droit identifier avec la Thèbaïs r'Apiçiapéto) èÇeXaffia, dont Suidas parle comme d'une production d'Homère (Suidas, v. "'0(jiY]po;).
Le cyclographe Dionysius, qui affirmait qu'Homère avait vécu et du temps de la guerre de Thèbes et du temps de celle de Troie, doit avoir reconnu ce poëte comme auteur de la Thèbaïs aussi bien que de l'Iliade (ap. Procl. ad Hesiod. p. 3) .
(4) Hérod.V,67.KXei(iOévTicyàp 'Apyeioidi 7roXe(tYÎ9ac,TOuxo (j^v, pa^t^to\JÇ
*OliYipei«i)v ènéu>v eïvexa, ôxi 'ApYeîoi t6 xal "ApYOç xà uoUà wdvTa ôiivéaTai,