ROIS HÊRACLIDES DE CORINTHE
Les trois frères , devenus maîtres de la péninsule , firent Tenir Alêtôs, fils d'Hippotês, et le mirent en possession de Corinthe, sur laquelle, selon les chronologistes, il commença à régner trente ans après la conquête hêraklide. Ses successeurs sont présentés ainsi qu'il suit :
Aletes régna 38 i
Ixion
Agelas
Prymnis. ....
Bacchis
Agelas
Eudêmus
Aristomèdês. . .
Agêmôn
Alexander. . . .
Telestês
Automenês. . . .
35 ans.
327 ans.
""La célébrité de Bacchis fut telle, nous dit-on, que ceux qui lui succédèrent prirent le nom de Bacchiadae au lieu d'Aletiadae ou d'Hêraklides. Un an après Tavénement d' Automenês, la famillç des Bacchiadse en général, montant à deux cents personnes , se détermina à abolir la royauté , à constituer elle-même une oligarchie permanente, et à choisir dans son propre sein un Prytanis annuel. Ainsi commença Toligarchie des Bacchiadse, qui dura quatré-yingt-dix ans, jusqu'à ce qu'elle fut renversée par Kypselos, en 65? av. J.-C. (1). En comptant les trente années antérieures au commencement du règne d'Alêtês , les chronologistes fournissent ainsi un intervalle de quatre cent quarante-sept ans entre le Retour des Hêraklides et l'avènement de Kypselos, et trois cent cinquante-sept ans entre la même période et le commencement de l'oligarchie des Bacchiadse. Cette oligarchie est incontestablement historique ; la conquête des Hêraklides appartient au monde légendaire; tandis que l'intervalle entre les deux faits est rempli , comme dans tant d'autres cas, par une pure généalogie stérile.
Quand nous sautons cet espace vide, et que nous nous pla-
fôt§ Isthmiqne. Cette légende est la 96VOU oxfj4>ic expliquant pourquoi on . n'y vit jamais combattre de coureur ni de lutteur éleien {Pausan. II, 15, 1; V, 2, 1-4. Ister, Fragm. 46; éd. Didot).
(1) Diodore, Fragm. lib. VIT, p. 14, avec la note de Wesseling. Strabon (VIII, p. 378) dit que Toligarchie des Bacchiadœ a duré près de 200 ans. .
çons aux premiers débuts de l'histoire, nous trouvons que, bien que Sparte ait fini par tenir la première place, nonseulement dans le Péloponèse, mais dans toute la Hellas, il n'^en était pas ainsi au moment le plus ancien dont nous ayons une connaissance historique. Argos et les villes voisines rattachées à elles par un lien d'union semi-religieuse , semi-politique, Sikyôn, Phlious, Epidauros et Trœzên, eurent d'abord plus de pouvoir et de considération que Sparte ; fait que la légende des Hêraklides semble reconnaître en faisant de Têmenos l'aîné des trois frères. Et Hérodote nous assure que, dans son temps, toute la côte orientale du Péloponèse jusqu'au (iap Malea , y compris l'île de Kythêra, ce qui dans la suite forma une partie considérable de la Laconie, avait appartenu à Argos (1). Jusqu'à l'époque de la première guerre messênienne, l'importance comparative des établissements dôriens dans le Péloponèse semble avoir été dans l'ordre où la légende les -plaçait, Argos la première (2), Sparte la seconde, Mes^ sênê la troisième. Nous verrons plus tard que les Argiens n'ont jamais oublié cette ancienne prééminence, que les développements de Sparte leur avaient fait perdre ; et la liberté de toute la Grèce fut plus d'une fois mise en danger par la jalousie désastreuse que leur inspirait un compétiteur plus heureux.
A une courte distance d' Argos d'environ trois milles ( 4 kilom.), et au point exact où cette ville est le plus rapprochée de la mer (3), était situé le monticule isolé appelé
{!) Hérodote, I, 82. L'historien ajoute, outre Kythêra, xai al Xowïai xûv v':^(7Ck>v. Je ne comprends pas clairement quelles autres lies il désigne.
(2) Ainsi Platon (Leg. III, p. 692), dont Pesprit est rempli de l'ancien mythe et de la distribution du Péloponèse en trois parties entre les Hêraklides : — 'H S* aO, 9Cf»(i>Teuov<ra âv TOtç Toxe xpovoiç xoîç icepi nfjv Siavofirjv, i^ irepi To "Apyoç, etc.
(3) Pausan. II, 38, 1 ; Strabon, VIII,
p. 368. Le professeur Ross fait observer, relativement à la ligne de côtes prëa d' Argos : < Le bord de la mer est complètement plat et la plupart du temps marécageux ; ce n*est qu^au seul point où Argos se rapproche le plus de la côte, entre Fembouchure, maintenant obstruée par le sable, de Tlnachos et du Charadros réunis, et l'écoulement de TErasinos, couvert de mauvaises herbes et de joncs, que se trouve une énûnence de quelque hauteur et composée
TEMENION ET SOLYGEIOS 221
Temenion, que mentionnent et Strabon et Pausanias. C'était un petit village tirant à la fois son nom et sa célébrité de la chapelle et de la tombe du héros Têmenos, qui y était adoré par les Dôriens , et le • récit qu'entendit Pausanias était que Têmenos avec ses envahisseurs dôriens avait saisi et fortifié le lieu, et s'en était servi comme d'un poste armé pour faire la guerre à Tisamenos et aux Achseens. Ce qui rend ce récit digne de la plus grande attention , c'est qu'on affirme la même chose au sujets de l'éminence appelée Solygeios près de Corinthe : on croyait aussi que c'était le lieu que les assaillants dôriens avaient occupé et fortifié contre les Corinthiens qui se trouvaient auparavant dans la ville. Situé immédiatement sur le golfe Sarônique , c'était le lieu dont s'emparaient naturellement des envahisseurs débarquant dans ce golfe, et que Nikias, avec sa puissante flotte athénienne, saisit réellement et occupa contre Corinthe pendant la guerre du Péloponèse (1). Dans les temps anciens, le seul moyen de vaincre les habitants d'une ville fortifiée , placée aussi eh général dans une position très-défendable par elle-même , était que les envahisseurs , se retranchant dans le voisinage, harcelassent les habitants et détruisissent leurs produits, au point de les amener à se rendre. Même . pendant la guerre du Péloponèse , lorsque l'art des sièges avait fait quelques progrès, nous voyons plusieurs exemples dans lesquels ce mode 'de guerre agressive était employé av;ec d'heureux résultats (2). Nous pouvons croire sans peine que ce fut de cette manière que les Dôriens obtinrent accès et dans Argos et dans Corinthe. Et il est à remarquer que, à l'exception de Sikyôn, que l'on affirme avoir été surprise de nuit, ce furent les seules villes dans la région argo- • lique qui, dit-on, leur aient résisté; on rapportait que Phlious, Epidauros etTrœzên avaient admis les envahisseurs dôriens sans opposition , bien qu'une certaine portion des
de terre plus ferme, sur laquelle était (1) ITiucyd. IV, 42.
placé Tancien Temenion (Reisen im (2) Thucyd. 1, 122 ; HT, 85 ; VIT, 18-
Peloponnes, vol. I, sect. 5, p. 149, 27 ; VIII, 38-40.
Berlin, 1841).
premiers habitants fît scission. Nous verrons plus loin que la population non dôrienne de Sikyôn et de Corinthe resta encore considérable.
Les renseignements séparés que nous trouvons ainsi, et la position des monticules, Temenion etSolygejos, conduisent à deux conjectures; la première, que les acquisitions des Dôriens dans le Péloponèse furent aussi isolées et graduelles, nullement conformes aux pas rapides de la vieille légende hêraclide; la seconde, que les envahisseurs dôriens d'Argos et de Corinthe attaquèrent par les golfes Argolique et Sarônique, par mer et non par terre. Il est, en effet,
• difficile de voir comment ils peuvent être arrivés au Temenion par une autre routç que par mer; et un regard jeté sur ' la carte fera voir que l'éminence Solygeios se présente (1), par rapport à Corinthe, comme le point à saisir le plus proche et le plus convenable pour un envahisseur maritime, conformément au plan d'opérations concerté par Nikias. Pour jeter du jour sur la supposition d'une attaque tentée contre Corinthe par mer, nous pouvons renvoyer à un récit cité d'après Aristote (que nous trouvons enfermé dans l'explication d'un ancien adage) représentant Hippotês, père
; d'Alêtês, comme ayant traversé le golfe Maliaque (la mer qui limite immédiatement les Maléeirs, les Dryopiens et les Dôriens d's|,utrefois) sur des vaisseaux dans le but d'établir une colonie (2). Et s'il n'y a pas ie danger à se fier à la mention de Dôriens faite dans l'Odyssée, comme formant une partie de la population de l'île de Krête , nous y trouvons un exemple d'établissements, dôriens qui doivent avoir été effectués par mer, et cela aussi à un0 époque très-reculée.
. « Nous devons supposer (fait observer 0. MûUer (3), à propos
(1) Thucyd. IV, 42, mais son affirmation ne me semble pas
(2) Arist. ap. Prov. Vatican. IV, 4 — être une preuye de plus pour ce fait : MriXtaxàv irXoTov — et Prov. Suidas, c'est une conjecture ajustée au passage X, 2. de l'Odyssée (XXX, 174), comme le
|3) Hist» of Dorîans, ch. 1, 9. An- montre évidemment la mention des
drôn affirme positivement que les DÔ- Achaeens et desPélasges.
riens vinrent de l'Histiaeôtis en Krête, Aristote (ap. Strab. VIII, p. 374) pa-
LES DRTOPIENS 223
de ces Dôriens Krêtois) que les Dôriens, pressés par le besoin ou inquiets par suite d'inaction, construisirent des canots de pirates, remplirent ces embarcations fragiles et étroites de 'soldats qui, eux-mêmes, maniaient la rame, et transformés ainsi de montagnards en marins. Normands de la Grèce, mirent à la voile pour l'île lointaine dé Krête. » C'est de la même manière que nous pouvons concevoir qu'ont eu lieu les expéditions des Dôriens contre Argos et Corinthe : et quelles que soient les difficultés qui peuvent s'attacher à cette hypothèse, il est certain que celles que présente une longue marche par terre, à travers nn territoife tel que la Grèce, sont encore plus sérieuses.
L» supposition d'émigrations dôriennes par mer, parties du golfe Maliaque pour se rendre au promontoire nord-est duPéloponèse, est de plus appuyée par l'analogie desDryopes ou Dryopiens. Pendant les temps historiques, ce peuple occupa plusieurs établissements détachés dans diverses parties de 1^ Grèce, tous maritimes et quelques-uns insulaires : on le trouvait à Hermionê, à Asinê et à Eiôn, dans la péninsule Argolique (tout près des importantes villes dôriennes composant 1^'mpliicktyonie d' Argos) (1), à Styra et à Karystos dans l'île d'Eubœa, dans l'île de Kythnos, et même à Kypros (Cypre). Ces colonies dispersées ne peuvent avoir été établies qu'au moyen d'expéditions par mer. Or, on nous dit que la Dryopis primitive, la contrée natale de ce peuple, comprenait et le territoire situé près de la rivièire Spercheios et au nord de l'Œta, occupé dans la suite par les Maliens , aussi bien que le district voisin au sud de l'Œta, qui, plus tard, fut appelé Dôris. Les Dryopiens. en furent chassés, d'après un récit, par les Dôriens, d'après un autre récit, par Hèraklès et les Maliens : quoi qu'il en soit , ce fut du golfe
raît avoir cru que les Hôraklides retour- s'établirent alors à Epidauros. Il ne
nèrent à Argos en quittant la Tetra- peut donc pas avoir rattaché Toccupa-
polisAttique (où, selon la légende athé- tion dôrienne d' Argos, à l'expédition
nienne, ils avaient obtenu asile, per- partie de Naupaktos.
sécutés par Eurystheus), et qu'ils ac- (1) Hérod. VIII, 43-46; Diodor. IV,
compagnèrent un corps d'Ioniens qui 37 ; Pausan. IV, 34, 6.
Maliaque qu'ils partirent sur leurs embarcations en quête de nouvelles demeures, que quelques-uns d'entre eux trouvèrent sur les promontoires de la péninsule Argolique (1). Et ce fut de cette même contrée, selon Hérodote (2), que les Dôriens aussi se mirent en route, pour gagner le Péloponèse. Il ne semble pas non plus hors dé raison d'imaginer que les mêmes moyens de transport qui servirent aux Dryopiens pour aller du golfe Maliaque à Hermionê et à Asinê , aient mené aussi les Dôriens du même lieu au Temenion et à la colline Solygeios.
La légende représente Sikyôn , Epidauros , Trœzên , Pillions et Kleônae, comme occupées toutes par des colons dôriens venus d'Argos, sous les différents fils de Têmenos; les trois premières villes sont sur la mer et sont des lieux bons à occuper pour des envahisseurs venus par mer. On doit regarder Argos et les villes dôriennes situées dans la péninsuie Argolique ou qui en sont voisines comme "un groupe d'établissements indépendants, complètement distinct de Sparte et de la ville messênienne Stenyklêros, qui semblent avoir été fondées dans des conditions totalement différentes. D'abord, ces deux villes sont fort avant dans l'intérieur des terres, Stenyklêros est d'un accès peu aisé, et Sparte d'un accès très-difficile en venant de la mer; ensuite, nous savons que les conquêtes de Sparte se firent graduellement en descendant la vallée de l'Eurotas vers la mer. Ces deux acquisitions ont l'apparence d'avoir été faites par terre, et peut-' être dans la direction que donne la légende Hêraklide, par des guerriers entrant dans le Péloponèse après avoir franchi l'embouchure étroite du golfe Corinthien, grâce à l'aide ou sur l'invitation de ces colons aetoliens qui, dans le même temps, colonisaient Elis. L'ancienne et intime connexion (dont je parlerai bientôt) qui existait entre Sparte et les jeux
(1) Strabon, VIII, p. 373 ; IX, p. 434. (2) Hérod. I, 56. 'ËvOfûrev Sa a&n< èç
Hérod. VIII, 43. Phérécyde, Fr. 23 et t^v Apvoirtôa iietéêïj, xal U xijç Apwo-
38, éd. Didot. Steph. Byz. v. Apv6iry). iciZoç oOtcoc èç IIeXoic6wii<rov sXOov,
Apollod. II , 7 , 7. Schol. ApoUon. Acopixèv èxkifiri — dans le même but,
Rhod. I, 1213. VUI, 31-43,