ARGOS, PREMIER ÉTAT DU PÉLOPONÈSE
Comment Pheidôn tomba-1>-il et comment les Argiens peràirent-ils cette suprématie qu'ils avaient jadis évidemment possédée, nous n'avons pas de détails positifs qui nous l'apprennent : toutefois, quant au dernier point, nous pouvons reconnaître une explication suffisante. Les Argiens vêtaient prédominants comme formant une confédération complète et unanime, qui avait besoin d'une main vigoureuse et capable pour rendre son organisation intérieure efficace ou faire respecter son ascendant au dehors. Il ne •parut pas dans la suite de chef semblable à Argos, ville dont l'histoire est dépourvue d'individus éminents : sa ligne de rois se continua du moins jusqu'à la guerre des Perses (1), mais vraisemblablement seulement avec des fonctions titulaires, car le gouvernement avait été longtemps sans contredit populaire. Les* assertions qui représentent le gouvernement comme populaire avant l'époque de Pheidôn paraissent indignes de créance. On doit plutôt regarder ce prince comme tenant en main les anciennes prérogatives encore •entières des rois Hêraklides, mais les maniant avec une puissance inaccoutumée, comme exerçant en toute rigueur des privilèges relâchés, et faisant appel à l'ancien sentiment héroïque à l'égard d'Hèraklês, plutôt que comme opérant une révolution dans les relations existantes soit d'Argos, soit du Péloponèse. Ce fut, en effet, le grand et constant accroissement de Sparte, pendant trois siècles, après les institutions de Lykurgue, qui agit comme cause de subversion «dans l'ordre antérieur de commandement et d'obéissance en •Grèce.
0. Millier rapporte à la cinquantième Olympiade environ, ou 580 avant J.-C, l'assertion d'Hérodote, qui avance qu'à des temps reculés toute la côte orientale de laLaconie, jusqu'au cap Malea, renfermant Tile de Kythêra et plusieurs ^autres îles, avait appartenu à Argos. Peut-être avait-elle cessé d*être vraie à cette époque ; mais il semble qu'il y a de l)onnes raisons pour croire qu'elle l'était du temps de Phei-
»(1) Hérodote, YU, 149.
don. Ce qu'entend probablement Hérodote, c'est que les villes dôriennes de cette côte, Prasise, Zarêx, Èpidauros Limera et Bœae, étaient jadis autonomes et membres de la confédération argienne, fait d'une grande probabilité, reposant sur une preuve indépendante, quant à Epidauros Limera, en tant que cette ville était une colonie d'Epidauros dans la péninsule Argolique ; et Bœae aussi avait son œkiste et son éponyme particulier, l'Hèraklide Bœos (1), ne se rattachant nullement à Sparte, peut-être dérivé de la même source que le nom de la ville Bœon en Dôris. Les villes argiennes confédérées comprendraient ainsi tout le littoral des golfes Argolique et Sarônique , depuis Kythêra jusqu'à iEgina , outre d'autres îles que nous ne connaissons pas : iEgina avait reçu une colonie de Dôriens d'Argos et d'Epidauros, et elle continua pendant quelque temps à être dans un état de dépendance vis-à-vis de cette dernière ville (2). On verra immédiatement que cette étendue de côtes implique un degré considérable de commerce et d'activité maritime. Nous avons en outre à considérer la série de colonies dôriennes dans les îles méridionales de la mer^gée et à l'extrémité sud-ouest de l'Asie Mineure, Krète, Kôs, Rhodes (avec ses trois cités distinctes), Halikarnassos, Knidos, Myndos, Nisyros, Symê, Karpathos, Kalydnê, etc. Des établissements dôriens nommés ici, plusieurs se rattachent (comme il a été dit plus haut) à la grande émigration du Têménide Althaemenês venant d'Argos : mais ce que nous faisons remarquer particulièrement , c'est qu'elles sont souvent rapportées comme colonies indistinctement à Argos, à Trœzên, à Epidauros (3), plus souvent toutefois à Argos, à ce qu'il semble.
(1) Pausan. III, 22, 9 ; III, 23, 4. Kalydnê et Nisyros comme des colonies
(2) Hérod. V, 83 ; Strabon, Vni, d'Epidauros (VII, 99) ; Halikarnassos p. 375. passe quelquefois pour une colonie fon-
(3) Khodes, Kôs, Knidos et Halikar- dée par Trœzên, quelquefois par les nassos sont toutes indiquées par Stra- efforts réunis de Trœzên et d'Argos : bon (XIY, p. 653) comme des colonies « Cum Mêlas et Areuanius ab Argis et d'Argos : Rhodes l'est également par Trœzene coloniam communem eo loco Thucydide (VII, 57), et Kôs par Tacite induxerunl, barbares Caras et Leleges (XII, 61). Hérodote représente Kôs, ejecerunt (Vitruve, II, 8, 12; Steph.
DÉCLIN POSTÉRIEUR d'ARQOS 237
Tous ces établissements sont sans doute plus anciens que Pheidôn, et nous pouvons les considérer comme tirant leur origine commune des villes dôrieimes alliées de la péninsule Argolique, à une époque où elles avaient l'habitude d'agir de concert plus quelles ne le firent dans la suite : un. chef d'émigrants choisi dans la ligne d'Hôraklês et de Tômenos convenait aux sentiments de tous les colons. Nous pouvons remonter ainsi à une époque, au commencement môme des Olympiades, où les Dôriens maritimes à l'est du Péloponèse entretenaient des relations et un commerce considérables, non-seulement entre eux, mais encore avec leurs colonies sur la côte et dans les îles asiatiques. La péninsule Argolique formait un ancien centre de rendez-vous maritime; c'est ce que nous pouvons encore conclure de la trèsantique Amphiktyonie des sept villes (Hermionê, Epidauros, -^gina, Athènes, Prasise,Nauplia.etlaMinyeienneOrchomenos), dans l'ile sainte de Kalauria, à la hauteur du port de Trœzên (1).
L'idée que nous venons d'exposer de l'ancien ascendant d'Argos, comme chef des Dôriens du Péloponèse et métropole des Dôriens asiatiques, nous permet de comprendre l'innovation capitale de Pheidôn, le premier monnayage de l'argent et la première échelle déterminée de poids et de mesures connue* en Grèce. Il est superflu de parler de l'importance de ces améliorations dans l'histoire de la civilisation grecque, surtout quand nous nous rappelons que les États helléniques, n'ayant pas d'unité politique, n'étaient unis que par un ensemble de ressemblances spontanées dans la langue, la religion, les sympathies, les divertissements et les habitudes générales. Nous voyons à la fois comment Pheidôn en vint à former le désir, et comment il acquit le
Byz. Y. 'ÂXixàpvao-<ro<). » Cf. Strabon, semblé les faits relatifs à ces Dôriens
X, p. 479 ; Conon. Narr. 47 ; Dlodore, asiatiques.
V, 80. La petite ville de Bœss avait son pen-
RaonlRocbette (Histoire des Colonies dant du même nom en Erète (Steph.
grecques, t. III, cb. 9) et 0. Millier Byz. v. Boîov).
(History of tbe Dorians, cb. 6) ont ras- (1) Strabon, p. 374.
pouvoir (introduire une échelle uniforme dans une si grande partie du monde grec. Nous voyons aussi que les Dôriens asiatique?} forment le lien entre lui et la Phénicie , d'où l'échelle était empruntée, exactement comme l'échelle euboïque venait, selon toute probabilité, de Lydia par les villes ioniennes d'Asie. Ephore assure, ce qui est admis même par le& critiques modernes les plus habiles, que Pheidôn frappa monnaie pour la première fois « à ^Egina. (1) ; » d'autres auteurs (croyant par erreur que son échelle était l'échelle euboïque) prétendaient que son monnayage avait été exécuté « dans un endroit d'Argos appelé Eubœa (2). » Or, ces deux assertions me paraissent tout à fait improbables, et toutes deux on peut les attribuer à la; même erreur., qui consiste à supposer que le titre sous lequeU'échelle avait fini par être connue généralement devait être tiré du Uea où la monnaie avait été frappée. Il y a tout lieu de conclure que ce que fit Pheidôn fut fait à Argos, et nulle part ailleurs: sa monnaie et son échelle étaient les plus anciennes connues en Grèce et semblent avoir porté son propre nom, « les mesures pheidoniennes, » désignation sous laquelle Aristote en parle dans son exposé de la constitution d'Argos (3)- Proba/blement elles n'en vinrent pas à porter l'épitiiète spécifique à'^ginaeimes avant qu'il y eût une autre échelle en vogue, YMubolqmr dont il fallait les distinguer; et les deux épithètes dérivaient probablement, non du lieu où l'échelle eut sa première origine, mais du. peuple dont l'activité commerciale tendait à les faire' connaître le plus généralement, dans un cas les .Jîginètes^ dans l'autre cas les habitants de Chalkis et d'Eretria. Je pense donc que nous devons considérer les mesureis pheidoniennes comme émanant d'Argos et
(1) Ephore, ap. Strab. VTII, p. 376 ; tôv ^eiStovicov [lerpwv àvojxacriJLévov, Métrologie, Absehn» 7, 1;: V. bmêL Owèp. iv iv ^^pyeicftv iwiXiTt(« 'Apt<rcoefr les Marbres de Parcs, Epoque 30.. Xv^yjifv.,
(2) Etymolog-. Magn.. Eùêoïxov v6- Egalement Ephore, ap. Strab. VHI, (iiv(4A« p. 358 : Koi (^p» èlsùfis m-^etfifiAveta ^ (3) PoUux, Onomast. X, 17». Eï»j 8* xoicBiiiwvjX, xoi (rcoeiioùç, xai vd|»ov» àv %aX ^et$(iDV ti àneîov èXatfjpàv, àwô xs^copcyf&évov^. etc.-
MONNME PHEIDONIENNE 239
n'ayant pas dans Torigine avec ^gina une connexion plus grande qu'avec toute autre cité dépendante d'Argos.
Il y a de plus un autre point qui mérite d'être mentionné. Ce qui est connu sous le nom d'échelle aeginaeenne, en tant qu'opposée à l'échelle euboïque et étant vis-à-vis d'elle dans un rapport déiSni (6 : 5), se rapportait seulement au poids et à la monnaie, autant que nous pouvons le savoir par les renseignements que nous avons (1) ; mais nous n'avons pas de preuve pour montrer que le même rapport s'étendit soit aux mesures de longueur, soit aux mesures de capacité. Mais il semble qu'il y a lieu de croire que les règlements pheidoniens, pris dans leur entière compréhension, embrassaient les mesures de capacité aussi bien que les poids. Dans le même temps que Pheidôn déterminait le talent, la mine et la drachme , il paraît aussi avoir fixé les mesures pour les choses sèches et pour les liquides, le medymnos et le metrêtês, avec leurs parties et leurs multiples; il existait (2) des mesures pheidoniennes de capacité , bien que non de longueur, autant que nous le savons. L'échelle aeginaeenne peut ainsi n'avoir compris qu'une portion de ce qui avait été établi par Pheidôn, à savoir ce qui se rapportait aux poids et aux monnaies.
(1) Ceci diffère deropinion deBoeckh; (2) Théoph. Charact. oh. 13 ; Pollux,