GENS POÉTIQUE DES HOMÊRIDES
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ments relatifs à la date de sa prétendue existence ne sont pas moins dignes de remarque ; car des huit époques différentes qui lui sont assignées, la plus ancienne est séparée de la plus récente par un intervalle de 460 ans.
Telles eussent été les réponses contradictoires faites dans différentes parties du monde grec à toute question touchant la personne d'Homère. Mais il y avait une gens poétique (confrérie ou corporation) dans l'île ionienne de Chios qui, si la question lui eût été posée, aurait répondu d'une autre manière. Pour elle, Homère n'était pas seulement un homme antérieur, d'une nature analogue à la sienne, mais un éponyme et un premier père divin ou semi-divin, qu'elle adorait dans ses sacrifices particuliers, et dans le nom supérieur et la gloire duquel s'absorbait l'individualité de chaque membre de la gens. Les compositions de chaque Homêride séparé, ou les efforts combinés d'un grand nombre d'entre eux mis en commun étaient les ouvrages d'Homère : le nom du barde individuel périt et son rôle d'auteur est oublié ; mais le père commun de la gens vit et grandit en renommée, de génération en génération, grâce au génie de ses fils qui se renouvellent eux-mêmes.
Telle était la conception qu'avait d'Homère la gens poétique appelée Homêridse ou Homêrides ; et au milieu de l'obscurité générale qui couvre la question entière, je penche vers cette conception, la regardant comme la plus plausible. Homère est non-seulement l'auteur réputé des diverses compositions émanant des membres de la gens, mais encore c'est en lui que
logie de dix générations (V. Sturz, Fragm, Hellanic. fr. 75-144; cf. aussi les remarques de Lobeck, Aglaophamus, p. 322, au siijet de ces généalogies).
Les computations de ces auteurs antérieurs à Hérodote ont de la valeur, parce qu'elles expliquent les habitudes d'esprit au milieu desquelles commença la chronologie grecque : la généalogie pouvait aisément être continuée en arrière jusqu'à une longueur indéter-
minée dans le passé. Toutefois, faire remonter Homère jusqu'à Orpheus ne se serait pas accordé avec la croyance des Homêrides.
Les contestations des différentes villes qui se disputaient la naissance d'Homère, et à vrai dire toutes les anecdotes légendaires qui avaient cours dans l'antiquité relativement au poëte, sont discutées en ^-and détail dans Welcker, Dcr Epische Kyklos (p. 194-199).
se concentrent les maintes légendes diverses et la généalogie divine qu'il plaît à leur imagination de lui attribuer. Fabriquer ainsi une personnalité fictiye, incorporer ainsi d'une manière parfaite au monde réel les entités de la religion et de l'imagination, c'est la un procédé familier et même habituel à la vue rétrospective des Grecs (1).
n est à remarquer que la gens poétique présentée îci, les Homêrides, est d'une authenticité incontestable. Son existence et sa considération se conservèrent jusqu'aux temps historiques dans Tile de Chios (2). Si les Homêrides furent encore marquants même aux époques d'Acusilas, de Pindare, d'Hellàriicus et de Platon, où avait cessé leur invention productrice, et où ils n'étaient plus que les gardiens et les distributeurs, conjointement avec d'autres, des trésors légués par leurs prédécesseurs, combien leur position a-t-elle dû être plus élevée trois siècles auparavant, pendant qu'ils étaient encore les créateurs inspirés de nouveautés épiques, et alors que l'absence de l'écriture leur assurait le monopole incontesté de leurs propres compositions (3) l
(ï) Aristote Im-même attribuait à HoTTière une origine divine : une jeune fille de l'île d'Iofii,. enceinte des œuvres de quelque dieu^ fut transportée par des pirates à Smyrna, du temps de réraigration ionienne, et là dônma naissance au poëte (Aristot. ap. Plutarch. Vit. Homer. p. 1059).
Platon semble avoir considéré Homère comme ayant été un rhapsode errant, pauvre et presque sans amis (llepubl.p. 600).
(2) Pindare, Nem. II, 1 et Scholies;.
Acusilas, Fragm. 31, Didot-, Harpocrat. V. ^0{x^?tSat; HeUanic, Fragm.
55, Bidot; Strabon, XIV, p. 645.
11 semble, d'apiès un. passage de. Platon (Phèdre, p. 252y, cfcue lea Homênd» déclaraient «voir des vers inédits <lu poëte auteai «b leur raee — Stoq, àicoÔÉTa. Cf. Platoft, RepabL p. 699„ etiàocrate, Helen. p. 218.
(3) Nitzsch (De Historiâ Homerî, Faacic I, p. 128, Fascic. Il, p, 71) et ririci (Gesehichte der Episch. Poésie, vol. I, p. 240-381) révoquent en doute l'ancienneté de la gens des Homêrides, et bornent leurs fonctions à celle de réciter, niant qu'ils aient jamais composé par eux-mêmes des chants ou des poëmes. Cependant ces gentes^ telles que les Euneidîe, les Lykomidœ, les Butadœ, les Talthybiadœ, les descendants de Chirôn sur le Peliôn, etc., les " Hesychidaî (Schol. Soph. Œdip. Col.
489) (pendants reconnus de&Homêridœ)^ peuvent être à coup sûr considérées toutes comme £^partenaut aux plus anciens éléments connus de Thistoire grejcque ; rarement du moins, si même jamais cela est possible, peut-on mon • trer qu'une telle gens, avec son caractère triparti, tenant à la fois à la cité, à la religion et à une profession, ait
DATES DE l'iLIADE ET DE l' ODYSSÉE
Ainsi Homère n'est pas un homme individuel, mais le père divin ou héroïque de la gens des Homêridse (les idées de culte et d'ancêtres se confondant, comme elles le faisaient constamment dans l'esprit grec), et il est l'auteur de la Thêhaïs, des Epigoni, des vers Cypriens, des Proœmia ou Hymnes, et d'autres poèmes, dans le inême sens qu'il est l'auteitr de l'Iliade et de l'Odyssée, en admettant que c«s diverses comr positions émanent, comme cela peut êixe, de différents individus comptés parmi les Homêridae. Mais ce rejet de la personnalité historique d'Homère est tout à fait distinct de la question, avec laquelle il a été souvent confondu, de savoir si l'Iliade et l'Odyssée sont originairement des poëmea entiers, et si elles sont d'un seul auteur ou autrement. Pour nous, le nom d'Homère signifie ces deux poëmes et peu. de chose autre ; nous désirons connaître tout ce que l'on peut savoir quant à leur date, à leur composition primitive, à leur conservation et â la manière dont ils étaient communiqués au public. Toutes ces questions sont plua on moins mêlées ensemble.
Relativement à la date des poëmes, nous n'avoa's; pas d'autres renseignements que les diverses affirmations,, concernant l'époque d'Homère, qui sont séparées (comme je l'ai
commencé à une période récente quelconque. Et dans les anciens temps, le compositeur et le chanteur ne faisaient qu'une personne ; souvent du moins, bien que non pas toujours probablement, le barde réuaissBit le» deux fonctions. V àotÔèç homérique chante ses propres compositioils ; et Ton peut imaginer à bon droit que beaucoup des anciens Homêridae fttisaient de même.
V. Niebuhr, Roemisch. Gesch. vol. I, p. 324; et le traité, Ueber die Sikeler in der Odysseaj dans fe Rheinisch« Muséum, 1828, p4.26T; et Boeekh,. dons la t»blie des: matières de ses leçansi de 1994!.
«. Le sage Vyasa (ftiit observer 1»
profîisaeùr Wilson, System of H indu
Mythology, Introd. p. 62) est représenté, non pas comme ayant composé, mais comme ayant arrangé et compilé les Vedas et les Puranas. Son nom indique son caractère, il signifie Yarrcmgew ou diatributffur (Welcker donne le même sens au nom Homèr») ; et le retour d'une foule de Yyaa«s, nombreux iiidivddius qui prenaient de nouveau, pour modèles les livres sacrés, hindbufl,. n^a rien en. soi d'improbable,, si ce n'est les intervalles &buleuK qui sépa«rem<t! leurs travaux. » Le rôle individXieL; d'auterar «tla soif de- distinction persoiïiMlie- sont en ce cas absorbés aassi dans un nom grand et commun, comme dans le ass-d^Bomère.
fait observer plus haut) par un intervalle de 460 ans, et qui dans le plus grand nombre des cas déterminent la date d'Homère en s'en référant à quelque autre événement, luimême fabuleux et non prouvé, tel que la guerre de Troie, le retour des Hêraklides, ou Témigration ionienne. Kratès plaçait Homère avant le retour des Hôraclides et moins de qu^^tre-vingts ans après la guerre de Troie : Eratosthène le met 100 ans après cette guerre; Aristote, Aristarque et Castor le font naître au moment de l'émigration ionienne, tandis qu'Apollodore le place 100 ans après cet événement, soit 240 ans après la prise de Troie. Thucydide lui assigne une date très-postérieure à la guerre de Troie (1); D'autre part, Théopompe et Euphoriôn rapportent son existence à la période beaucoup plus récente du roi lydien Gygês (01. 18- 23, 708-688 av. J.-C), et le font vivre 500 ans après l'époque troyenne (2). Quelles étaient les raisons de ces diverses conjectures? C'est ce que nous ignorons, bien que, dans les assertions de Kratês et d' Eratosthène, nous puissions assez bien les deviner. Mais le jugement le plus ancien qui nous ait été conservé relativement àladate d'Homère, et qui indiquepar conséquent la date de l'Iliade et de l'Odyssée, me parait en même temps le plus croyable et le plus compatible avec l'histoire générale de l'ancienne épopée. Hérodote place Homère 400 ans avant lui; il prend pour point de départ, non un événement fabuleux quelconque, mais un moment réel et authentique (3).
(1) Thucyd. I, 3.
^(2) V. les renseignements et les citAtloPfi touchant Tépoque d^Homère, réupîfi dans la Chronologie de M. Clin ton, vol. I, p. 146. Il adopte l'opinion d' Aristote, et place l'Iliade et l'Odyssée un siècle plus tôt que je n'incline à le faire, 940-927 avant J.-C.
Kratês plaçait probahlement le poëte avant le retour des Hêraklides, parce que riliade ne fait point mention de Dôriens dans le Péloponèse; on peut supposer qu'Eratosthëne prenait pour base de sa^date le passage de l'Iliade
qui mentionne les trois générations descendant d'^neas. Nous aurions été content de savoir les raisons de la date si peu élevée assignée par Théopompe et par Euphoriôn.
Le pseudo-Hérodote, dans sa vie d'Homère, place la naissance du poëte 168 ans après la guerre de Troie.
(3) Hérod. Il, 53. Héraklide de Pont assurait que Lykurgue avait apporté dans le Péloponèse les poëmes homériques, qui avaient été inconnus auparavant en dehors de Tlônia.
On s'est quelquefois servi de l'époque
DATE DE l'ILIADE ET DE l'oDYSSÉE 21
Quatre siècles avant Hérodote répondraient à une période commençant en 880 avant J.-C. ; de sorte que la composition des poëmés homériques tomberait ainsi entre 850 et 800 avant J.-C. Nous pouvons conclure des paroles d'Hérodote que tel était son propre jugement, contraire à une opinion courante qui plaçait le poëte à une époque plus reculée.
Placer l'Iliade et l'Odyssée à un moment quelconque entre 850 et 776 avant J.-C. me paraît plus probable que toute autre date, antérieure ou postérieure, plus probable que la dernière, parce que nous sommes autorisés à regarder ces deux poëmes comme antérieurs à Arctinus, qui vient peu après la première Olympiade, plus probable que la première, parce que plus nous reculons les poëmes dans le passé, plus nous rendons étonnant ce phénomène de leur conservation, phénomène déjà assez merveilleux, depuis une telle époque et une telle société jusqu'aux temps historiques.
Le mode par lequel ces poëmes, et à vrai dire tous les poëmes, épiques aussi bien que lyriques, jusqu'à l'époque (probablement) de Pisistrate, furent mis en circulation et agirent sur le public, mérite une attention particulière. Ils n'étaient pas lus par des individus isolés et à part, mais chantés ou récités dans des fêtes ou à des assemblées. Ceci semble être un des rares faifs incontestés en ce qui concerne ce grand poëte ; car ceux mêmes qui soutiennent que Tlliade et l'Odyssée furent conservées au moyen de l'écriture, contestent rarement qu'ils fussent lus.
. En appréciant l'effet des poëmes, nous devons toujours tenir compte de la grande différence qui existait entre l'ancienne Grèce et notre propre temps, entre la congrégation réunie à une fête solennelle, stimulée par une sympathie commune, écoutant un récit mesuré et musical tombant des lèvres de bardes ou de rhapsodes exercés, dont on supposait que le sujet avait été inspiré par la Muse, et le lecteur soli-
supposée de Lykurgne pour défendre douteux pour être avancé comme preuve la date assignée ici à ces poëmes ; mais dans d^autres recherches, tout ce qui concerne Lykurgne est trop
taire avec un manuscrit sous les yeux ; ce manuscrit étant, jusqu'à une époque très-avancée dans la littérature grecque, écrit tantlrien que mal, sans division en parties et Sans signes de ponctuation. Il en fut pour l'ancienne épopée grecque comme pour les représentations dramatiques à toutes les époques; une très-grande part de l'effet qu'elle produisait sur les esprits résultait du talent de celui qui la récitait et de la force des accompagnements en général, et cet effet aurait disparu complètement dans une lecture solitaire. Primitivement le barde chantait son propre récit épique en commençant par un proœmium ou hymne en llhonneur de l'un des dieux (1) : sa profession était -séparée et spéciale, comme celle du charpentier, du médecin ou du prophète; son genre et son débit doivent avoir exigé une préparation particulière, non moins que sa faculté imaginative. Son caractère se présente dans l'Odyssée comme hautement estimé; et dans l'Iliade, Achille même ne dédaigne pas de jouer de la lyre de ses propres mains et de -chanter des exploits héroïques (2). Non-seulement l'Iliade et l'Odyssée, ainsi que les poëmes incorporés dans le Cycle épique, produisirent tout leur effet et gagnèrent toute leur renommée par ce procédé de débit oral, mais même les poètes lyriques et choriques qui vinrent
(1) Les hymnes homériques sont des préambules de cette sorte, quelquesuns très-courts, consistant seulement en un petit nombre de vers, d'autres d'une longueur considérable. L'hymne (ou plutôt l'un des deux hymnes) à Apollon est cité par Thucydide comme le Proœmium d'Apollon.
Les hymnes à Aphrodite, 'à Apollon^ à Hermès, à Dêmêtêr et à Dionysos .
sont de véritables récits épiques.
Hermann (Praefat. ad Hymn. p. 89) affirme que Thymne à Aphrodite est le plus ancien et le plus pur ; des parties de l'hymne à Apollon (Herm.
p. 20) sont aussi fort anciennes, mais cet hymne, ainsi que les autres, a reçu de nombreuses interpolations. Toute-
fois Franke combat son opinion an sujet de ces interpolations (Prspfat.
ad Hymn. Homeric. p. 9-19); et la distinction entre ce qui est \-rai et oe qui est apocryphe repose sur des preuves que l'on ne peut déterminer d'une manière bien distincte." Cf. Ulrid, Gesch. der Ep. Poea. 385-391.
(2) Phemios, Demodokos, et le barde anonyme qui gardait la fidélité de Klytœmnêstra, justifient ce principe (Odyss. I, 155 ; III, 267 ; VIII, 490 ; XXI, 330; Achille dans l'Hiade, IX, 190).
L'inviolabilité à un certain degi'é semble attachée à la personne du barde AUfisi bien qu'à oelle du liéraut pdyju.