‹ Histoire de la Gréce depuis les temps les plus reculés jusqu'a la fin de la géneration contemporaine d'Anglais (volume 3)Chapitre 10 sur 143 · TOV · texte numérisé non relu

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Quant au grand encouragement offert à des colons, lorsqu'un puissant État était sur le point de fonder une nouvelle colonie, V. Thucyd. III, 93, au sujet de Hêrakleia Trachinia : — lia; yàp u;, AaxsôaifjLovitov oixiÇov- Twv, ôapffaXéw; ^ei, peêaïav vojjiiÇwv •n^v TcoJ.iv.

GRECS SICILIENS ET ITALIENS. — AGATH0KLÊ3 189

moïse, — le comptoir le plus occidental de Kyrênê (1). De là il* continua sa marche vers l'ouest, le long du rivage, entre les deux Syrtes, en beaucoup de parties désert, sablonneux et sans routes, sans bois et presque sans eau (à l'exception de points particuliers de fertilité) , et infesté par des serpents nombreux et venimeux. A un moment, toutes ses provisions se trouvèrent épuisées. Il traversa le territoire des indigènes appelés Lotophagi , près de la Petite Syrte, où Tarmée n'eut rien à manger, si ce n'est le fruit du lotus qui y abondait (2). Ophellas ne rencontra pas d'ennemis, mais les souffrances de toute sorte qu'endurèrent ses soldats, — ■ et naturellement plus encore les colons moins robustes ainsi que leurs familles, — furent pénibles au plus haut point. Après des misères souffertes pendant plus de deux mois, il rejoignit Agathoklês dans le territoire carthaginois. Dans quelle proportion le nombre de ses hommes était-il diminué, nous l'ignorons ; mais ses pertes doivent avoir été considérables (3).

Ophellas ne connaissait guère l'homme dont il avait accepté l'invitation et l'alliance. Agathoklês le reçut d'abord avec les protestations les plus chaleureuses d'attachement, en offrant aux nouveaux venus une hospitalité abondante et en leur fournissant tous les moyens nécessaires pour se rafraîchir et se refaire après leurs souffrances passées (307 av. J.-C). Après qu'il eut gagné ainsi Ta confiance et les sympathies favorables de tous, il se mit en devoir de

(1) Diodore, XX, 41.

(2) Théophraste, Hist. Plant. IV, 3, p. 127, éd. Schneider.

Le philosophe dut apprendre ce fait de quelques-uns des Athéniens qui prirent part à rexpédition.

(3) Diodore, XX, 42. V. la description frappante des misères de cette même marche, faite par Caton et ses troupes romaines après la mort de Pompée, dans Lucàin, Pharsale, IX, 382-940 :

« Vadimus in campos stériles, exus-

[taque mundi, Qnâ nimius Tkan, et rarœ in fouti-

[bus undae, Siccaque letiferis squalent serpenti-

Durum iter. » [bus arva,

La marche entière d'OpheUas doit (je pense) avoir duré plus de deux mois; probablement Diodore ne parle que de la portion la plus pénible ou celle du milieu, quand il dit : — Karà TTiv ôSoiTiopîav TcXetov ^ 6uo {i^va; xaxoira9iq<7avT6;, etc. (XX, 42).

les faire tourner à ses propres desseins. Il réunit soudainement les plus dévoués de ses propres soldats, et leur dénonça Ophellas comme coupable de comploter contre sa vie. Ces hommes Técoutèrent avec les mêmes sentiments de rage crédule que témoignèrent les soldats macédoniens quand Alexandre dénonça Philôtas devant eux. Alors Agathoklês les appela aussitôt aux armes, se jeta sur Ophellas à Timproviste, et le tua avec ses défenseurs plus immédiats. Cet acte excita parmi les soldats d' Ophellas l'horreur et l'indignation, non moins que la surprise ; mais Agathoklês réussit enfin à les amener à transiger, en partie par des prétextes trompeurs , en partie par intimidation ; car cette malheureuse armée, qui restait sans commandant ni dessein arrêté, n'avait pas d'autre ressource que d'entrer à sou service (1). Il se trouva ainsi (comme Antipater après la mort de Leonnatos) maître d'une double armée et délivré d'un rival importun. Les colons d'Ophellas, — plus malheureux encore, puisqu'ils ne pouvaient être d'aucun service à Agathoklês, — furent mis par lui à bord de quelques bâtiments marcliands, qu'il expédiait à Syracuse avec du butin. Le temps devenant orageux, beaucoup de ces bâtiments som^ brèrent en mer, — quelques-uns furent jetés et brisés sur la côte d'Italie, — et il n'en arriva qu'un petit nombre à Syracuse (2). Ainsi finit misérablement l'expédition kyrénseenne d'Ophellas, l'un des projets les plus importamts et les plus puissants pour une conquête et une colonisation combinées, qui aient jamais été conçus par aucune cité grecque. Les choses auraient été mal pour Agathoklês si les Carthaginois se fussent trouvés dans le voisinage et prêts à l'attaquer dans la confusion qui suivit immédiatement la mort d'Ophellas. Les choses également auraient tourné plus mal encore pour Carthage , si Agathoklês eût été en position de l'attaquer pendant la terrible sédition qu'excita, presque en même temps, dans ses murs le général Bomilkar (3). Ce traître (comme nous l'avons déjà dit) avait long-

Ci) Diodore , XX , 42 ; Justin , (2) Diodore, XX, 44.

XXII, 7. (3) Diodore, XX, 43.

temps caressé le dessein de se faire despote, et il avait guetté une occasion favorable. Après avoir' exprès fait perdre la première bataille, — livrée conjointement avec son vaillant collègue Hannon contre Agathoklês, — il avait depuis fait la gueçre en vue de son propre projet (ce qui explique en partie les revers continus des Carthaginois) ; il penâa à ce moment que le temps était venu de lever ouvertement l'étendard. Profitant d'une revue de troupes faite dans le quartier de la cité appelée Neapolis, il licencia d'abord le corps des soldats en général, ne conservant auprès de lui qu'une troupe fidèle de 500 citoyens et de 4,000 mercenaires. A leur tête, il tomba ensuite sur la cité sans défiance ; les hommes étant divisés en cinq détachements, il massacra indistinctement les citoyens sans armes dans les rues, aussi bien que dans la grande place du marché. D'abord, les Carthaginois furent frappés de stupeur et paralysés. Cependant ils reprirent insensiblement courage, se mirent en posture de défense contre les assaillants, les combattirent dans les rues et leur lancèrent des traits du haut des maisons. Après un conflit prolongé, les partisans de Bomilkar se virent vaincus, et furent heureux de profiter de la médiation de quelques citoyens plus âgés. Ils déposèrent leurs armes sous promesse de pardon. La promesse fut fidèlement remplie par les vainqueurs, si ce n'est à l'égard de Bomilkar lui-même, qui fut pendu dans la place du marché, après avoir souffert d'abord de cruelles tortures (1).

Bien que les Carthaginois eussent échappé ainsi à un péril extrême, cependant les effets d'une conspiration si formidable les affaiblirent pendant quelque temps contre leur ennemi du dehors, tandis qu'Agathoklês, d'autre part, renforcé par l'armée de Kyrênê , était plus fort que jamais (307 av. J.-C). Il en conçut tant d'orgueil, qu'il prit le titre

(1) Di<Kk»re, XX, 44; Justin, XXII, dans le dernier siège de la cité, contre

7. Cf. la description faite par Appieu l'attaque des Romains, du haut de ces

(Punie. 136) de la manière désespérée toits et dans les rues.

dont les Carthaginois se défendirent

de roi ^1^, suivant en cela l'exemple des grands officiers macédoniens, Antigonos, Ptolemaeos, Seleukos, Lysimachos et Kassandre, le souvenir d'Alexandre étant alors écarté, comme ses héritiers avaient été déjà mis à mort. Agathoklês, déjà maître de presque toutes les villes dépendantes, à l'est et au sud-est de Carthage, se mit en devoir de porter ses armes" au nord-ouest de la cité. Il attaqua Utique, — la seconde cité après Carthage en importance, et plus ancienne dans le fait que Carthage elle-même, — située sur le rivage occidental ou opposé du golfe carthaginois et visible de Carthage, bien qu'éloignée d'elle de vingtsept milles (= 43 kil. 1/2 environ) autour du golfe par terre ^2). Les habitants d'Utique étaient jusque-là restés fidèles à Carthage, malgré les revers et les défections d'ailleurs (3). Agathoklês s'avança dans leur territoire avec une rapidité si inattendue (il avait été jusque-là au sud-est de Carthage, et il se portait alors soudainement vers le nord-ouest de cette cité), qu'il s'empara des personnes de trois cents des principaux citoyens qui n'avaiejit pas encore pris la précaution de se retirer dans la. ville. Après avoir tenté inutilement de déterminer les habitants à se rendre, il attaqua leurs murs , en attachant devant ses machines à

(1) Il reste encore des monnaies — 'Ayaôoîcyio; Baai>iwç — les plus anciennes monnaies siciliennes qui portent le nom d'un prince (Humphreys, Ancient Coins and Medals, p. 50).

(2) Strabon, XVII, p. 832; Polyb.

(3) Polybe (I, 82) dit expressément que ies habitants d'Utique et d'Hippu- Akra (un pen plus loin à l'ouest qu'Utique) restèrent fidèles à Carthage pe»dant toutes les hostilités poursuivies par Agathoklês. Cela nous met k même de corriger le passage où Diodore décrit l'attaque dirigée par Agathoklês contre Utique (XX, 54) :

— 'Eirl fjLèv 'IxuxaioOç èffTpàxeuffev àçeffXYjxoxaç, àçvw 6è aùxwv x^ T:6).et TrpodTTSowv, etc. Le mot àçeff-

xyjxoxaç ici est embarrassant. Il doit vouloir dire que les habitants d'Utique s'étaient révoltés contre Agathoklês; cependant Diodore n'a pas encore dit un mot des habitants de cette ville, ni rapporté qu'ils se fussent jamais jointsà Agathoklês, ou qu'ils eussent été vaincus par lui. Tout ce que Diodore a dit jusque-là au sujet d'Agathoklês, a trait à des opérations parmi les villes à l'est ou au sud- est de Carthage.

Il me semble que le passage devrait être : — 'Eirl jJisv 'Ixvxatou; è(rrpàxeuffsv oOx àçÊŒXYixoxaç, «'• *• contre Carthage ; ce qui introduit une suite logique dans le récit de Diodore lui-même, en le mettant en harmonie avec Polybe.

battre en brèche les trois cents prisonniers qu'il avait faits; de sorte que les citoyens , en lançant des traits pour se défendre, furent contraints de donner la mort" à leurs propres compagnons d'armes et a leurs parents. Néanmoins, ils résistèrent à Tattaque avec une résolution inébranlable; mais Agathoklês trouva moyen de pénétrer de force par une partie faible des murs , et il devint ainsi maître de la cité. Il en fit le théâtre d'un carnage exécuté indistinctement , en massacrant les habitants armés et non armés et en pendant les prisonniers. Il prit en outre la ville d'Hippu-Akra, à environ trente milles [= 48 kilom. 1/4), au nord- ouest d'Utique qui, elle aussi , était restée fidèle à Carthage, et qui, à ce moment, après une vaillante défense, éprouva le même traitement sans merci (1). Les Carthaginois qui, vraisemblablement, n'étaient pas encore remis de leur coup récent, n'intervinrent pas, même pour sauver ces deux villes importantes, de sorte qu' Agathoklês, fortement établi dans Tunês, comme centre d'opérations, étendit sa domination en Afrique plus loin que jamais , tout autour de Carthage, tant sur la côte que dans l'intérieur, tandis qu'il interrompit les approvisionnements de Carthage elle-même , et réduisit les habitants à de grandes privations (2). Il occupa même et fortifia considérablement une place appelée Hippagreta, entre Utique et Carthage , poussant ainsi ses postes à une courte distance tant à l'est qu'à l'ouest des portes de ia ville (3).

Dans cet état prospère de ses afiaires africaines, il crut

(1) Diodore, XX, 54, 55; En attaquant Hippu-Akra (autrement appelée Hippo-Zarytos, près du « Promontorium Pulchrum », le point le plus septentrional de T Afrique), Agathoklês eut, dit-on, l'avantage dans un combat naval, — vau{xaxi<x irçpiyevop-evo;. Cela implique qu'il a dû avoir une flotte supérieure à celle des Carthaginois, même dans leur propre golfe, peut-être des vaisseaux saisis h Utique.

T. XIX

(2) Diodore, XX, 69.

(3) Appien mentionne distinctement cette ville Hippagretay comme ayant été fortifiée par Agathoklês, — et il la représente distinctement comme étant entre Utique et Carthage (Punie.

110). Ce ne peut donc pas être la même ville que Hippu-Akra' (ou Hippo-Zarytos), qui était beaucoup plus loin de Carthage que ne l'était Utique.

ToGcasion fayorable pour rétablir son ascendant dyninué en Sicile, île dans laquelle il passa donc avec 2,000 hommes, laissant le commandement en Afrique à son fils Archagathos (306-305 av. J.-C). Ce jeune homme fut d abord heureux, et sembla même en voie d'agrandir les conquêtes de son père'. Son général Eumachos envahit un vaste cercle de Numidie intérieure; il prit Tokse, Phellinê, Meschelae, Akris et une autre ville portant le même nom d'Hippu- Akra, et il enrichit ses soldats d'un butin considérable. Mais, dans une seconde expédition, où il s'efforça de porter ses armes plus loin dans l'intérieur, il fut vaincu en attaquant une ville appelée Miltinê, et forcé de se retirer. Nous lisons qu'il traversa une région montagneuse abondante en chats sauvages , — et une autre dans laquelle il y avait un grand nombre de singes apprivoisés , vivant de la façon la plus familière dans les maisons avec les hommes, — qui leur faisaient beaucoup de caresses et même les adoraient comme dieux (1).

Toutefois les Carthaginois avaient regagné alors l'harmonie intérieure et le pouvoir d'agir (306 av. J.-C). Leur sénat et leurs généraux rivalisèrent d'ardeur et de combinaisons pleines de prévoyance contre l'ennemi commun. Ils envoyèrent 30,000 hommes, armée plus considérable qu'ils n'en avaient encore eu en campagne , formant trois camps distincts, sous Hannôn, Imilkôn et Adherbal, en partie dans l'intérieur, en partie sur la côte. Archagathos, laissant une garde suffisante à Tunôs, s'avança à leur rencontre et partagea aussi son arpaée en trois divisions, deux sous lui-même et ^schriôn, outre le corps sous Eumachos, dans la région montagneuse. Toutefois, il fut malheureux sur tous les points. Hannôn parvint à surprendre la division d'^Eschriôu, remporta une victoire complète, où ^Eschriôn lui-

(1) Diodore, XX, 57, 58. Il est inii- fisanles. On suppose que cette seconde tile d'essayer d'identifier les places que Hippu-Akra est la mémo que Hippo- Ton dit avoir été visitées et conquises Regius, Tokœ peut être Tucca Terepar Eumachoa. Nos connaissances to- binthina, dans la région sud-est ou Bypographiques sont complètement insiif- zakium.

même fut tué avec plus de 4,000 hommes. Imilkôn fut encore plus heureux dans ses opérations contre Eumachos, qu'il fit tomber dans une embuscade par une fuite siijiulée, . et qu'il attaqua avec un tel avantage, que Tarmée grecque fut mise en déroute et coupée de toute retraite. Un reste de ces soldats se défendit pendant quelque temps sur une colline voisine; mais, étant sans eau, ils périrent presque tous de soif, de fatigue^ et par l'épée du vainqueur (1).

Ces revers , qui anéantirent deux tiers de l'armée d'Agathoklês, mirent Archagathos dans un sérieux péril (305 av. J.-C). Il fut obligé de concentrer ses forces dans Tunês, et de rappeler presque tous ses détachements éloignés. En même temps, celles des cités liby-phéniciennes et des tribus libyennes rurales, qui s'étaient auparavant jointes à Agatholdês, se détachèrent actuellement de lui, alors que son pouvoir déclinait évidemment , et firent leur paix avec Carthage. Les généraux carthaginois victorieux établirent des camps fortifiés autour de Tunês , de manière à empêcher les excursions d' Archagathos, tandis qu'avec leur flotte ils bloquèrent son port. Bientôt les provisions manquèrent, et il régna un grand désespoir dans l'armée grecque. Archagathos transmit cette décourageante nouvelle à son père en Sicile, et le pria avec instance de vouloir venir à son secours (2).

La carrière d'Agathoklês en Sicile, depuis son départ d'Afrique, avait été mêlée de'^succès et de revers, mais en général improductive (306-305 av. J.-C). Précisément avant son arrivée dans l'île (3), ses généraux Leptinês et Demophilos avaient gagné une importante victoire sur les forces agrigentines commandées par Xenodokos, qui furent mises hors d'état de tenir la campagne. Ce désastre fut un fatal découragement tarît pour les Agrigentins que pour la cause qu'ils avaient épousée comme champions^ — à savoir, un gouvernement municipal libre et autonome avec une

(1) Diodore, XX, 59, 60. rr,; (iaxiiç «pTi Yeyev7]ti.évTj;, xa-

(2; Diodore, XX, 61. TawXeuffaç tfjç SixeXia; et; SeXl-

(3j Diodore, XX, 56. 'AyaÔoxXTJ; ôè, voùvxa, etc.

confédération sur le pied d'égalité pour une défense personnelle, sous la présidence d'Agrigente (1). Les cités éloignées, confédérées avec Agrigente, furent laissées sans protection militaire et exposées aux attaques de Leptinês, qu'animait et fortifiait la récente arrivée de son maître Agathoklês. Ce despote débarqua à Sélinonte , — soumit Hêrakleia, Therma et Kephaloidion, sur la côte septentrionale de la Sicile ou auprès , — ensuite il se rendit à Syracuse, en traversant l'intérieur de l'île. En route, il attaqua Kentoripa, où il avait quelques partisans, mais il fut repoussé avec perte. A ApoUonia (2), il fut également malheureux dans sa première tentative ; mais , rempli de mortification, il reprit l'assaut le lendemain, et, à la fin, avec de grands efforts, emporta la ville. Pour venger ses pertes, qui avaient été sérieuses , il massacra la plus grande partie des citoyens et livra la ville au pillage (3).

De là il se rendit à Syracuse , qu'il revit alors après une absence de (apparemment) plus de deux ans passés en Afrique (306-305 av. J.-C). Pendant tout cet intervalle, le port syracusain avait été surveillé par une flotte carthaginoise, qui empêchait l'entrée des provisions et causait une disette partielle (4). Mais il n'y avait pas d'armée de blocus sur terre, et l'empire d' Agathoklês , soutenu comme il l'était par son frère Antandros et par ses forces mercenaires, n'avait pas été du tout ébranlé. Son arrivée inspira un nouveau courage à ses partisans et à ses soldats, tandis qu'elle répandait la terreur dans la plus grande partie de la Sicile. Afin de lutter contre l'escadre de blocus carthaginoise , il fit des efforts pour se procurer l'aide maritime des ports tyrrhéniens en Italie (5) , tandis que sur terre ses forces étaient actuellement prépondérantes , — grâce à la récente défaite et au courage abattu des Agrigentins. Mais

(1) Diodore, XX, 56. Ot (lèv oSv térieur de l'île, un peu au nord-est 'AxpayavTÏvot TauTip t^ ov(i.çop^ Trepi- d'Enna (Cioéron, Verr. III, 43). -TTCdovreç , ôiéXuaav éocuTtôv (lèv tt^v (3) Diodore, XX, 66. xaXXicyniv èTCtSoXTjv, tôv 8è avjJLjjiàxwv (4) Diodore, XX, 62.

Ta; TTjç èXeuôepia; ëXiri6aç. (5) Diodore, XX, 61.

(2) Apollonia était une ville dt Tin-

ses espérances furent arrêtées soudainement par le mouvement entreprenant de soVi ancien ennemi, — l'exilé syracusain Deinokratês, qui fit profession de reprendre cette politique généreuse que les Agrigentins avaient tacitement laissé tomber — en s'annonçant comme le champion d'un gouvernement municipal autonome et d'une confédération sur le pied d'égalité dans toute la Sicile. Deinokratês reçut l'adhésion empressée de la plupart des cités appartenant à la confédération agrigentine , — qui toutes furent alarmées en voyant que la faiblesse ou les craintes de la cité présidente les avaient laissées sans protection contre Agathoklôs. Il fut bientôt à la tête d'une puissante armée, forte de 20,000 fantassins et de 1,500 chevaux. De plus, une partie considérable de son armée se composait non de milice citoyenne, mais de soldats exercés, exilés pour la plupart, chassés de leurs patries par les divisions et les violences de l'époque d'Agathoklês (1), Pour des desseins militaires, lui et ses soldats avaient beaucoup plus d'énergie et de force que n'en avaient eu les Agrigentins sous Xenodokos. Nonseulement il tint la campagne contre Agathoklês, mais plusieurs fois il lui offrit la bataille, que le despote ne se sentit pas assez de confiance pour accepter. Agathoklês ne put faire plus que de se maintenir dans Syracuse, tandis que les cités siciliennes en général furent mises à' l'abri de ses agressions.

Au milieu de cette marche malheureuse des affaires en Sicile , Agathoklês reçut des messagers de son fils, qui lui annoncèrent les défaites essuyées en Afrique. Se préparant immédiatement à retourner dans ce pays , il fut assez heureux pour obtenir un renfort de vaisseaux de guerre tyrrhéniens, qui le mirent à même de vaincre l'escadre de blocus carthaginoise à l'entrée du port de Syracuse. Le passage libre en Afrique lui fut assuré ainsi, en même temps que d'amples renforts de provisions aux Syracusains (2). Bien

(1) Diodore, XX, 57. Kal wàv- tou iroveïv tfuvexw; YsyovÔTWv, etc. TwV TOUTCDV Iv çuyaîç xai pLe>iTatç (2) Diodore, XX, 61, 62.

qu'il fût hors d'état de combattre Deinokratês en rase campagne , sa récente victoire navale enhardit Agathoklês à envoyer Leptinês avec une armée pour envahir les Agrigentins, — les rivaux jaloux , plutôt que les alliés, de Deiaïokratês. L'armée agrigentine, — sous le général Xenodokos, que Leptinês avait défaite auparavant, — se composait d'une milice de citoyens réunis pour l'occasion, tandis que les mercenaires d'Agathoklês, conduits par Leptinês, avaient fait des armes un métier, et étaient habitués à combattre aussi bien qu'à supporter les fatigues (1). Ici, comme ailleurs -en Gr.èce , nous voyons le citoyen à l'àme énergique et patriotique écrasé par le soldat de profession, et réduit à opérer seulement comme instrument obséquieux pour des détails administratifs.

Xenodokos, qui connaissait l'infériorité de cette armée agrigentine , répugnait à hasarder une bataille. Poussé à cette imprudence par les sarcasmes de ses soldats , il fat défait une seconde fois par Leptinês , et redouta tellement la colère des Agrigentins, qu'il crut prudent de se retirer à Gela. Après une période de réjouissances, pour ses récentes victoires sur terre aussi bien que sur mer, Agathoklês passa en Afrique , où il trouva son fils , avec Tarmée à Tunês qui était dans un extrême désespoir, souffrait de grandes privations, et que le manque de paye était sur le point de pousser à une mutinerie. Elle montait encore à 6,0ÔÔ mercenaires, à 6,000 Gaulois, Samnites et Tyrrhéniens, — à 1,500 cavaliers — et à pas moins de 6,000 chars de guerre /libyens (si ce chiffre est exact). Il y avait aussi un corps nombreux d'alliés libyens, perfides serviteurs du moment, guettant le changement de la fortune. Les Carthaginois, qui occupaient des camps retranchés dans le voisinage de Tuinês et qui avaient d'abondantes provisions, attendirent patiemment les efiets destructifs des privations et des souffrances sur leurs ennemis. La position d'Agathoklês était si désespérée, qu'il fut forcé de s'avancer et de combattre.

(1) Diodore, XX, 62.

Après avoir essayé en vain d'attirer les Carthaginois dans la plaine, il finit par les attaquer dans toute la force de leurs retranchements. Mais, en dépit des efforts les plus énergiques, ses troupes furent repoussées avec un grand massacre et refoulées dans leur camp (1).

La nuit qui suivit cette bataille fut une scène de désordre et de terreur panique dans les deux camps, même dans celai des Carthaginois victorieux. Ces derniers, suivant les commandements de leur religion, impatients de faire aux dieux leurs remerciements sentis au fond du cœur pour cette grande victoire , leur sacrifièrent comme offrande de choix les plus beaux des prisonniers faits sur Tennemi (2). Pendant cette opération , la tente ou tabernacle consacré aux dieux, qui touchait à l'autel aussi bien qu'à la tente du général, prit feu accidentellement. Les tentes n'étant formées que de poteaux de bois, liés par un chaume de foin ou de paille, tant sur le toit que sur les côtés, — le feu se répandit rapidement et tout le camp fut brûlé, avec beaucoup de soldats qui tentèrent d'arrêter l'incendie. La terreur que causa cette catastrophe fut si grande, que Tarmée carthaginoise tout entière se dispersa pour le moment , et Agathoklês, s'il eût été prêt, aurait pu la détruire. Mais il se trouva qu'à la même heure, son propre <;amp fut jeté dans une extrême confusion, par un accident différent, qui rendit ses soldats incapables d'être mis en mouvement (3).

Sa position à Tunês était actuellement devenue désespérée (305 av. J.-C). Ses alliés libyens s'étaient tous déclarés contre lui après la récente défaite. Il ne pouvait ni continuer d'occuper Tunês, ni emmener ses troupes -en Sicile, car il n'avait que peu de navires, et les Carthaginois étaient maîtres de la mer. Se voyant sans ressources, il résolut de s'embarquer secrètement avec son plus jeune fils, Heraklei-

(l)Diodore,XX, 64; Justin, XXII, 8. fièrent le plus beau prisonnier grec

(2) DkKiore, XX, 65. Y. nn inct- capturé à bord du premier vaifiaeau

dent quelque peu semblable (Hérod. ennemi qui tomba entre leurs maifis.

VII, 180). — Les Perses, lors de Pin- (3) Diodore, XX, 66, 67.

vasion de la Grèce par Xerxês, sacri-

dès, en abandonnant Archagathos et l'armée à leur sort. Mais Archagatos et les autres officiers , soupçonnant son dessein , étaient parfaitement résolus à ne pas laisser ainsi s'échapper et les trahir Thomme qui les avait amenés à la ruine. Quand Agathoklês fut sur le point de s'embarquer, il se vit guetté, arrêté et retenu prisonnier par les soldats indignés. Toute la ville devint alors une scène de désordre et de tumulte, aggravée par le bruit que Vennemi s'avançait pour les attaquer. Au milieu de l'alarme générale, les gardes auxquels on avait confié Agathoklês, crdyant ses services indispensables à la défense , l'amenèrent encore chargé de chaînes. Quand les soldats le virent dans cet état, leur sentiment à son égard revint de nouveau à la pitié et à l'admiration, nonobstant sa désertion projetée; de plus, ils comptèrent sur sa direction pour résister à l'attaque qui les menaçait. D'une seule voix, ils invitèrent les gardes à lui enlever ses chaînes et à le laisser libre. Agathoklês se trouva de nouveau en liberté. Mais, insensible à tout, si ce n'est à sa propre sûreté personnelle , il se déroba bientôt , sauta inaperçu dans un esquif, avec quelques hommes qui le suivaient, mais sans ni l'un ni l'autre de ses fils, — et fut assez heureux, malgré un temps orageux de novembre, pour arriver sur la côte de Sicile (1).

La fureur des soldats fut si terrible quand ils découvrirent qu' Agathoklês avait accompli sa désertion , qu'ils tuèrent ses deux fils , Archagathos et Hêrakleidês. Il ne leur restait pas- d'autre ressource que d'élire de nouveaux généraux et défaire avec Carthage les meilleures conditions possibles. Ils formaient encore une armée formidable, qui avait en son pouvoir diverses autres villes outre Tunês, de sorte que les Carthaginois, délivrés de toute crainte d' Agathoklês, jugèrent prudent d'accorder une capitulation facile. On convint que toutes les villes seraient rendues aux Car-

(1) Diodore, XX, 69; Justin, XXII, to nopO(i£iov, SXaÔsv ixnXeuaaç xarà 8... Tô ôè ttXyjOoc, (ôc eidev, eU IXeov vf^y 6uaiv t^; II>,Y)ta6oç, x^^H^^^^ ^^' éTpàiTY] , xal TràvTsç iizzèota^ àçeivat ' to;.

thaginois , en échange d une somme de 300 talents ; que ceux des soldats qui voudraient entrer au service de Carthage en Afrique seraient reçus à solde entière ; mais que ceux qui préféraient retourner en Sicile y seraient transportés , avec permission de résider dans la ville carthaginoise de Solonte. C'est sous ces conditions que la convention fut conclue et l'armée définitivement détruite. Cependant, quelques-unes des garnisons grecques qui avaient leurs quartiers dans des postes détachés, étant assez hardies pour refuser la convention et résister, furent assiégées et prises par l'armée carthaginoise. Leurs commandants furent mis en croix, et les soldats condamnés aux travaux de la campagne, comme esclaves chargés de fers (1). Telle fut l'issue misérable de l'expédition d'Agathoklês en Afrique, après un intervalle 4e quatre années depuis le moment qu'il avait débarqué. Les vana mirantes (2) , qui cherchaient des coïncidences curieuses (probablement Timée ) , ^ firent remarquer que sa fuite définitive , avec le meurtre de ses deux fils, s'eflFectua exactement le même jour de l'année qui suivit la mort d'Ophellas, assassiné par sonordre (3). Des écrivains anciens vantent, avec beaucoup de raison, l'idée hardie et frappante de transporter la guerre en Afrique, au moment même où il était assiégé dans Syracuse par une armée carthaginoise supérieure. Mais, tout en admettant l'esprit de ressources, le talent et l'énergie militaires d'Agathoklês, nous ne devons pas oublier que son succès en Afrique fut considérablement secondé par la conduite perfide du général carthaginois Bomilkar, — coïncidence accidentelle sous le rapport du temps. Il ne faut pas non plus perdre de vue qu'Agathoklês négligea Toccasion de profiter de son premier succès, à un moment où les Carthaginois auraient probablement acheté son éva-

(1) Diodore, XX, 69. et vitœ supremus — quod Nolae in

(2) Tacite, Annal. I, 9. • Mnltns domo et cubicalo, in quo pater ejus hino ipso de Augusto sermo, pleris- Octavius, vitam fînivisset », etc.

que vana mirantib^js — qnod idem (3) Diodore, XX, 70. dies accepti quondam imperii princeps,

■cuation de l'Afrique, en lui faisant des concessions considérables en Sicile (1). Il persista imprudemment dans la guerre , bien que la conquête complète de Carthage dépassât ses forces , — et bien qu'il fût encore plus a:u-dessiis de ses forces de poursuivre une guerre efficace, simultanément et pendant longtemps, en Sicile et en Afrique. Les sujets africains de Carthage n'étaient pas attachés à cette ville, mais ils ne furent pas non plus attachés à Agathoklês, — et, à la longue, ils ne lui firent aucun .bien sérieux. Agathoklês est un homme de force et de fraude, — consommé dans l'usage de l'une et de l'autre. Toute ea vie est une série d'aventures heureuses et de coups d'adresse hardie pour se tirer de difficultés, mais il manque en lui tout plan général déterminé à l'avance , ou tout cercle mesuré d'ambition auquel il eût pu faire servir ces exploits isolés.

Après avoir traversé la mer en quittant l'Afrique, Agathoklês débarqua à l'extrémité occidentale de la Sicile, près de la ville d'Egesta , qui était à ce moment alliée avec lui. Il envoya chercher un renfort à Syracuse. Mais il était dans un cruel besoin d'argent ; il soupçonna ou prétendit soupçonner les Egestaeens de désaffection. Conséquemmept, quand il reçut ses nouvelles forces , il les employa à commettre un massacre et un pillage révoltants à Egesta. La ville contenait, dit-on, 10,000 citoyens. Agathoklês fit tuer, pour la plupart , les gens pauvres ; il fit cruellement torturer les .plus riches, et même torturer et mutiler leurs femmes, pour les forcer à révéler leurs richesses cachées; on transporta en Italie les enÉants des deux sexes, et on le« y vendit comm'e esclaves aux Brutiens. La population primitive étant ainsi presque entièrement extirpée, Agathoklês changea le nom de la ville en celui de Dikaeopolis, en l'assignant cojame résidence à ceux des dé&erteurs qui

(1) C«8t oe qu'aurait pu faire Âga.* meut fait, »t il loue sa sagacité pour ce

thoklês, mais c'est ee q«i*il ne lit pas. motif. C^«8t uu exem|>le du peu âe

Néanmoins, Yalère Maxime (VII, 4, 1) soin qu'a|^ortent parftiis «ix fiûts ces

le représente comme Tayant réelle- compîlatfiurs d'anecdotes.

pourraient le rejoindre (1). Cette atrocité, plue convenable à l'Afrique (2) qu'à la Grèce (où il n'est presque pas parlé de la mutilation de femmes) , fut probablement la manière dont sou sauvage orgueil obtint une sorte de satisfaction par représaille pour la calamité et Thumiliation qu'il avait récemment subies en Afrique. C'est sous l'empire du même sentiment qu'il accomplit un autre acte sanglant à Syracuse. Après avoir appris que les soldats qu'il avait abanbonnes à Tunês avaient après son départ mis à mort ses deux fils, il donna ordre à Antandros, son frère (vice-roi de Syracuse), de massacrer tous les parents de ceux des Syracusains qui avaient servi sous lui dans l'expédition d'Afrique. Cet ordre fut exécuté par Antandros (nous as-' 5ure-t-on) exactement et à la lettre. Les bourreaux d'Agathoklês n'épargnèrent ni âge ni sexe , — ni grand-père ni petit-eiàfant , — ni épouse ni mère. Nous pouvons être sûrs qae leurs biens furent pillés en môme temps; on ne parle pas de mutilations (3).

Cependant Agathoklês essaya de conserver son empire sur les villes siciliennes qui lui restaient; mais ses cruautés aussi bien que ses revers avaient produit un sentiment de grande aversion contre lui, et même son général Pasiphilos se révolta pour rejoindre Deinokratês. Cet exilé était alors ■k la tête d'une armée qui montait, dit-on, à 20,000 hommes, les forces militaires les plus formidables en Sicile ; de sorte qu' Agathoklês, sentant l'insuffisance de ses propres moyens, •envoya demander la paix et oflrir des conditions séduisantes. Il déclara qu'il était prêt à évacuer complétemeût Syracuse, et à se contenter de d<eux villes maritimes sur la

(1) Diodore, XX, 71. Nous ne savons ^8 oe quHl advint ensuite de

«•cette ville avec sa nouveUe population.

Mais l'aneien nom d*Egesta fut repris pins tard.

(2) Cf. la conduite de la princesse gréco libyenne Pheretimê (de la famille Battiadej à Barka (Hérod. IV, 202).

(3) Diodore, XX, 72. Hippokratês

et Epikydês, — ces Syracusains qui, environ un sièoie après, engagèrent Hieronyraos de Syracuse à préférer l'alliance carthaginoise à l'alliance romaine, — avaient habité Carthage pendant quelque temps et servi dans l'armée d'Hannibal, parce que leur grand-père avait été banni de Syracuse coQune ayant été mêlé au meurtre d'Ai?daagatho6 (Pûlyb. ¥11, 2).

côte septentrionale de l'île, — Terma et Kephaloidiou, — si Ton voulait les assigner à ses mercenaires et à lui-même. Cette proposition fournissait à Deinokratês et aux autres exilés syracusains l'occasion d'entrer dans Syracuse et de rétablir le gouvernement municipal libre. Si Deinokratês eût été un autre Timoleôn, la cité aurait pu acquérir et goûter le nouveau bonheur d'une autonomie et d'une prospérité temporaires, mais son ambition était complètement égoïste. En qualité de commandant de cette armée considérable, il jouissait d'une position qui lui assurait une puissance et une licence qu'il n'était pas vraisemblable qu'il obtînt sous le gouvernement municipal rétabli à Syracuse. Il éluda donc la proposition d'Agathoklês, en demandant des concessions plus grandes encore, jusqu'à ce qu'enfin les exilés syracusains de sa propre armée (excités en partie par des émissaires d'Agathoklês lui-même) commençassent à soupçonner ses projets égoïstes et à chanceler dans leur fidélité à son égard. Pendant ce temps-là , Agathoklês, repoussé par Deinokratês, s'adressa aux Carthaginois, et conclut avec eux un traité qui leur rendait ou leur garantissait toutes les possessions dont ils avaient jamais joui en Sicile. En récompense de cette concession, il reçut d'eux une somme d'argent et une provision considérable de blé (1).

Délivré des Carthaginois comme ennemis , Agathoklês osa bientôt s'avancer contre l'armée de Deinokratês. Ce dernier était, à la vérité, très-supérieur en force, mais beaucoup de ses soldats étaient actuellement tièdes ou mal disposés , et Agathoklês avait établi parmi eux des correspondances sur lesquelles il pouvait compter. A une grande bataille livrée près de Torgium , un grand nombre d'entre eux passèrent à Agathoklês , et lui donnèrent une victoire complète. L'armée de Deinokratêà fut entièrement dispersée. Peu après, un corps considérable de cette armée' (4,000 ou 7,000 hommes, suivant des assertions différentes)

(1) Diodoro, XX, 78, 79. Quelques- trois cents talents. Suivant Timée, uns disent que la somme d'argent elle était de cent cinquante, payée par les Carthaginois était de

se rendit au vainqueur à conditions. Aussitôt que ces hommes eurent livré leurs armes, Agathoklês, sans égard ^ pour la convention , les fit entourer par sa propre armée et massacrer (1).

Il paraîtrait qiie la récente victoire avait été le résultat d'un pacte secret de trahison entre Agathoklês et Deinokratês, et que les prisonniers massacrés par Agathoklês étaient ceux dont Deinokratês désirait se débarrasser comme mécontents; car, immédiatement après la bataille, il s'opéra entre eux deux une réconciliation. Agathoklês admit Deinokratês comme une sorte d'associé dans son despotisme, tandis que ce dernier, non-seulement apporta dans l'association tous les moyens militaires et tous les postes fortifiés qu'il avait mis deux ans à acquérir, mais encore livra à Agathoklês le général révolté Pasiphilos , avec la ville de Gela occupée par ce général. On signale comme fait singulier, qu' Agathoklês, généralement sans foi et sans scrupules à l'égiard de ses amis et de ses ennemis, entretint les meilleurs rapports de bonne intelligence et de confiance avec Deinokratês jusqu'à la fin de sa vie (2).

Le despote avait regagné actuellement tout pouvoir à Syracuse avec l'empire sur une grande partie de la Sicile (303 av. J.-C). Le reste de son existence agitée fut consacré â des opérations d'hostilité ou de pillage contre des ennemis plus septentrionaux, — les îles Liparaeennes (3), — les cités italiennes et les Brutiens, — l'île de Korkyra. Nous ne pouvons pas suivre ses opérations en détail. Il fut menacé d'une attaque formidable (4) par le prince Spartiate Kleonymos, que les Tarentins appelèrent à leur aide contre les Lucaniens et les Romains. Mais Kleonymos trouva assez à s'occuper ailleurs sans visiter la Sicile. Il réunit une armée considérable sur la côte d'Italie, entreprit des opéra-

(1) Diodore, XX, 89. rain le Syracusaîn Kkllias : V. les

(2) Diodore, XX^ 90. Fragments de cet auteur dans Fragm.

(3) Diodore, XX, 101. Cette expédi- Hist. Gnec. vol. II, p. 383, éd. Didot, tion d'Agathoklês contre les îles Li- Fragm. 4.

paiœennes semble avoir été décrite en (4) Diodore, XX, 104. détail par son historien contempo-

tions avec succès contre les Lucaniens, et prit même la ville ,de Thurii. Mais les Romains, qui poussaient alors leur intervention même jusqu'au go|fe de Tarente, le chassèrent et reprirent la ville; de plus, sa propre conduite fut si tyrannique et si dissolue, qu'il s'attira une haine universelle. En revenant d'Italie à Korkyra, Kleonymos se rendit maître de cette île importante, avec l'intention de l'employer comme base d'opérations et contre la Grèce et contre l'Italie (1)^ Toutefois il échoua dans diverses expéditions tant dans le golfe de Tarente que dans l'Adriatique. Demetrios Poliorketês et Kassandre essayèrent tous les deux de conclure une alliance avec lui, mais en vain (2). A une période subséquente, Korkyra fut assiégée par Kassandre avec des forces navales et militaires considérables. Kleonymos se retira (ou ' peut-être s'était-il retiré antérieurement) à Sparte. Kassandre, après avoir réduit l'Ile à (Je grands embarras, était sur le point de la prendre, lorsqu'elle fut délivrée par Agathoklês avec un puissant armement. Ce despote était engagé dans des opérations sur la côte d'Italie contre les Brutiens, quand on le sollicita de secourir Korkyra; il détruisit la plus grande partie de la flotte macédonienne, puis il s'empara de l'île pour lui-même (3). En revenant de cette expédition victorieuse sur la côte d'Italie, où il avait laissé un détachement de ses mercenaires liguriens et toscans , on lui apprit que ces mercenaires s'étaient montrés turbulents pendant son absence, en réclamant la solde qui leur était due par son petit-fils Archagathos. Il les fit tous tuer, au nombre de 2,000 (4).

(1) Diodore, XX, 104; Tite-Live, X, 2. On lit dans le Pseudo-Aristote, De MirabilibuB (78), une anecdote curieuse relative à deux Italiens indigènes, Aulus et Caius, qui essayèrent d'emi)oisonner Kleonymos à Tarente, mais qui furent découverts et mis h mort par les Tarentins.

Qu'Agathoklês, dans ses opérations sur la côte de l'Italie méridionale, se soit trouvé en conflit avec les Romains, et que leur importance se fit alors for-

tement sentir, — c'est ce dont nous pouvons juger par le fait que le Syracusain Kallias (contemporain et historien d'Agathoklês) paraît avoir donné des détails sur l'origine et l'histoire de Rome. V. les Fragments de Kallias dans Didot , Hist. Graec. Fragm.

vol. II, p. 383; Fragm. 5, — et Denys d'Hàlikarn. Ant. Rom. T, 72.

(2) Diodore, XX, 105.

(3) Diodore, XXI, Fragm. 2, p. 265.

(4) Diodore, XXI, Fragm. 3, p. 266.

Autant que nous pouYons suivre les événements des dernières années d'Agathoklês, nous le voyons s'emparer des villes de Krotôn et d'Hipponia en Italie, établir une alliance avec Demetrios Poliorketês (1)^ et donner sa fille Lanassa en mariage au jeune Pyrrhus, roi d'Epice (300-289av. J,-C.). A l'âge de soixante-douze ans^ encore dans la plénitude de sa vigueur aussi bien que de sa puissance, il projetait une nouvelle expédition contre les Carthaginois d'Afrique, avec deux cents des plus grands vaisseaux de gwerre, lorsque sa carrière fut terminée par une maladie et par des ennemis domestiques.

Il déclara comme successeur futur de sa domination son fils, nommé Agathoklês; mais Archagathos, son petit-fils (fils d' Archagathos qui avait péri en Afrique) , jeune prince de qualités plus remarquables , avait déjà été désigné pour le commandement le plus important, et il était à ce moment à la tête d'une armée près d'yEtna. Le vieil Agathoklês, désirant assurer plus de force à son futur successeur, envoya son fils favori Agathoklês à ^Etna, avec un ordre écrit qui enjoignait à Archagathos de lui remettre le commandement. Archagathos, qui n'était nullement disposé à obéir, invita à un banquet son oncle Agathoklês et le tua, puis il combina l'empoisonnement de son grand-père, le vieux despote lui-même. L'instrument de ce projet fut Maenôn, citoyen d'Egesta, réduit à l'esclavage à l'époque où Agathoklês massacra la plus grande partie de la population égestseehne. La beauté de sa personne lui procura une grande faveur auprès d'Agathoklês; mais il n'avait jamais oublié, et il avait toujours désiré venger, l'outrage sanglant fait à ses concitoyens. Pour l'accomplissement de ce dessein, Archagathos lui donna une occasion à ce moment, avec la promesse de le protéger. En conséquence, il empoisonna Agathoklês, nous dit-on, au moyen d'une plume imprégnée de poison, qu'il lui remit pour nettoyer ses dents après dîner (2). En combinant les divers récits, il semble pro-

(1) Diodore, XXI, Fragm. 4, 8, 11, (2) Diodore, XXI, Fragm. 12,

p. 266-273. p. 276-278. Ni Juatin (XXIII, 2), ni

bable qu Agathoklès était malade à ce moment, — que cette maladie a pu être la raison qui lui fit désirer fortifier la position de son successeur désigné, — et que sa mort fut autant VeSet de sa maladie que du poison. Archagathos, après avoir tué son oncle, semble, au moyen de son arnjée, s'être rendu maître réel de la puissance syracusaine, tandis que le vieux despote , sans défense sur son lit de douleur, ne put faire plus que de pourvoir à la sûreté de son épouse, — l'Égyptienne Theoxena, et de* ses deux jeunes enfants, en les envoyant à Alexandrie sur un vaisseau, avec tous ses trésors précieux qui pouvaient se transporter. Apr§s avoir assuré cet objet, au milieu de l'extrême douleur de ceux qui l'entouraient, il expira (1).

Les grandes lignes du caractère d' Agathoklès sont bien marquées. Il était de' la trempe de Gelôn et de Denys l'Ancien, — c'était un soldat de fortune qui s'éleva des plus humbles commencements au faîte de la puissance politique, — et qui, pour acquérir aussi bien que pour conserver cette puissance, déploya une énergie, une persévérance et un esprit de ressources militaires tels, qu'ils ne furent dépassés par personne, même par aucun des généraux for« mes à l'école d'Alexandre. C'était un adepte dans cet art, auquel visaient tous les hommes ambitieux de son temps, — l'emploi de soldats mercenaires pour l'anéantissement de la liberté politique et de la sécurité à l'intérieur, et pour l'agrandissement au dehors au moyen du pillage. J'ai déjà mentionné l'opinion exprimée par Scipion l'Africain, — à savoir, que I)enys l'Ancien et Agathoklès étaient les hommes d'action les plus audacieux, les plus sagaces et les plus ca-

Trogue Pompée avant lui (à ce qu'il semble par le Prologue) ne font allusion au poison. Il représente Agathoklès comme étant mort d'une violente maladie. Toutefois il mentionne les querelles sanglantes de famille et le meurtre de l'oncle par le neveu.

(1) Justin (XXIII, 2) insiste d'une

manière pathétique sur cette dernière scène de séparation entre Agathoklès et Theoxena. Il est difficile de concilier le récit de Justin avec celui de Diodore ; mais sur ce point, autant que nous en pouvons juger, je le crois plus croyable que ce dernier.

pables qu'il connût (1). Séparément de ce génie entreprenant , employé au service d'une ambition personnelle illi^ mitée, nous ne connaissons d'Agathoklês que des dispositions sanguinaires, perfides et atroces, attributs danslesquelsilsurpassetous ses contemporains connus et presque tous ses prédécesseurs (2). Nonobstant sa perfidie souvent prouvée, il semble avoir eu une gaieté et une apparente simplicité de manières (ce que Ton raconte également de César Borgia) qui amusaient les gens, les rendaient sans défiance et les jetaient perpétuellement dans ses pièges (3).

Toutefois , Agathoklês , bien qu'il fût au nombre des plus mauvais d'entre les Grecs, était cependant un Grec. Pendant son gouvernement de trente-deux ans , la marche desévénements en Sicile continua d'être sous l'influence hellénique, sans l'intervention prépondérante d'aucune puissance étrangère. Le pouvoir d'Agathoklès, il est vrai, reposait

(1) Polybe, XV, 35. V. tome XVI, ch. 2 de cette Histoire.

(2) Polybe (IX, 23) dit qu' Agathoklês, bien qu'extrêmement cruel au commencement de sa carrière et dans l'établissement de son pouvoir, devint cependant le plus doux des hommes une fois que ce pouvoir fut établi. La dernière moitié est contredite par tous les faits particuliers que nous savons relativement à Agathoklês.

Quant à Timée l'historien (qui avait été banni de Sicile par Agathoklês, et qui écrivit l'histoire de ce dernier en cinq livres), Polybe avait bien lieu de le blâmer, comme étant sans mesure dans les injures qu'il adresse à Agathoklês.

Car Timée non -seulement racontait d'Agathoklès des actes nombreux d'atroce cruauté, — actes qui naturellement étaient essentiellement publics, et par conséquent susceptibles d'être connus, — mais encore il disait beaucoup de choses scandaleuses au sujet de ses habitudes privées, et le représentait (ce qui est plus absurde encore) comme un homme vulgaire et

T. XIX

méprisable sous le rapport du talent V. les Fragments de Timée ap. Hist.

Grœc. éd. Didot, Fragm. 144-150.

Tous, ou presque tous les actes d'Agathoklès qui sont racontés dans' les pages précédentes ont été copiés sur Diodore, qui avait sous les yeux d'aussi bonnes autorités qu'en possédait Polybe. Diodore ne copie pas sur Timée l'histoire d'Agathoklès; au contraire, il blâme ce dernier pour son acrimonie et son injustice exagérées à l'égard d'Agathoklès, dans des termes non moins forts que ceux que Polybo emph)ie (Fragm. XXI, p. 279). Diodore cite Timée par son nom, à l'occasion et dans des exemples particuliers, mais évidemment il ne lui emprunta pas le fond même de son récit.

Il semble avoir eu sous les yeux d'autres autorités, — entre autres quelques auteurs dont les sentiments les disposaient à favoriser Agathoklês, — le Syracusain Kallias — et Antandros, frère d'Agathoklès (XXI, p. 278-282).

(3) Diodore. XX, 63.

210 HISTOIRE DE LA 01l*CE

principalement sur des mercenaires étrangers, mais il en aTait été de même pour celui de Denjrs et de Gelôn avant lui* et lui, aussi bien qu^enx, soutint avec vigueur Tancienne lutte contre la puissance carthaginoise dans l'île. L'histoire grecque en Sicile continue ainsi jusqu'à la mort d'Agathoklês, mais elle ne continue pas plus longtemps. Après sa mort, le pouvoir et les intérêts helléniques deviennent incapables de se soutenir seuls, et ils tombent dans une position secondaire et subordonnée : des étrangers en abusent ou se les disputent. Syracuse et les autres cités passèrent d'un despote à un autre , et elles furent déchirées par des discordes que causa la foule des mercenaires étrangers qui avaient obtenu un pied chez elles. En même temps, les Carthaginois redoublèrent d'efforts en vue de pousser kurs conquêtes dans l'île, sans trouver aucune résistance intérieure suffisante , de sorte qu'ils auraient pris Sj^acuse et se seraient rendus maîtres de la Sicile, si Pyrrhus, roi d'Épire {gendre d'Agathokl^s) , ne fût intervenu pour arrêter leurs progrès. Désormais, les Grecs de la Sicile deviennent un prix qui sera disputé, — d'abord, entre les Carthaginois et Pyrrhus, — ensuite, entre les Carthaginois et les Romains (1), — jusqu'à ce qu'enfin ils soient réduits à l'état de sujets de Rome, producteurs de blé pour la plèbe romaine, clients sous le patronage des Marcelli romains, victimes de la rapacité de Verres , et suppliants en vue d'obtenir Tappui de l'éloquence de Cicéron. L'^historien de la Hellas agissant par elle-même les perd de vue à la mort d'Agathoklês.

(1) Le poëte Théokrite (XVI, 75-80) avoir mérité cet éloge, — et avoir mé-

s'étead sur la bravoure dm Syraca^ais rlié plus d'éloges ewy&re pour son ad-

Ilierôn II et sur la grande puissabnee ministration intérkure prudente et

militaire des SjTaeu«aias satis ce doue a à Syraeiise. Mais sa fwee mH"

prince (260-240 av. J.-C), qull ro* taira fut complètement secofidaire dan»

présente comme faisant trembler les la grande latte entre Rosae et ^^'

Carthaginois pour lears possessions en thage pour Fesapire d« la Sicile* Sicile. Pertoonellement, Hierôn semble

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