XXII
cuse, environ cinquante ans après la mort deDenys l'Ancien, et YÎngt-deux ans après que.Timoleôn avait extirpé la tyrannie dionysienne , en établissant sur ses ruines une constitution libre (317 av. J.-C). En acceptant ce poste, Agathoklês eut soin de déclarer qu'il ne tolérerait pas d'autre massacre ni d'autre pillage, et qu'à l'avenir son gouvernement serait doux et bienfaisant. Il s'appliqua particulièrement à se concilier les citoyens pauvres, auxquels il promit l'abolition des dettes et une nouvelle distribution de terres. Jusqu'où poussa-t-il ce projet systématiquement, nous l'ignorons; mais il fit des dons réels à beaucoup de pauvres, — ce qu'il avait d'abondants moyens de faire, grâce aux biens des nombreux exilés chassés récemment. Il prodigua les promesses à tout le monde, montra des manières courtoises et populaires, et s'abstint de tout faste de gardes ou de cortège de cérémonie, ou de^ diadème. En même temps, il s'appliqua avec vigueur à augmenter ses forces militaires et navales, ses magasins d'armes et de provisions et ses revenus. Il étendit bientôt son autorité sur tout le domaine territorial de Syracuse, avec ses villes sujettes, et porta ses armes avec succès sur beaucoup d'autres parties de la Sicile (1).
Le général carthaginois Hamilkar, dont la complicité ou la connivence avait aidé Agathoklês à parvenir à cette élévation souillée de sang, parait lui avoir permis d'étendre sans opposition sa domination sur une partie considérable de la Sicile, et même de piller les villes alliées avec Carthage (317-310 av. J.-C). Des plaintes ayant été faites à Carthage, cet officier fut remplacé, et un autre général (nommé aussi Hamilkar) envoyé à sa place. Nous ne pouvons suivre en détail les actes d'Agathoklês pendant les premières années de son despotisme ; mais il continua à étendre son empire sur les cités voisines, tandis que les exilés Syracusains, qu'il avait chassés, trouvèrent asile en partie à Agrigente (sous Deinokratés), en partie à Messênê. Vers l'an 314 avant J.-C, on nous dit qu'il fit une tentative sur Messênê, dont il
(l) Diodore, XIX, 9; Justin, XXII, ^.
fut sur le point de s'emparer, s'il n'eut été arrêté par l'interyention des Carthaginois (peut-être par le général nouvellement nommé, Hamilkar), qui finit alors par protester ■contre sa violation de la convention ; voulant dire (nous devons le présumer, car nous ne connaissons pas d'autre convention) le serment qui avait été juré par Agathoklês à Syracuse, sous la garantie des Carthaginois (1). Bien que désappointé ici à Messênê, Agathoklês s'empara d'Abaksenon,
— où il tua les principaux citoyens qui lui étaient contraires,
— et il poursuivit ailleurs ses agressions d'une manière si efficace, que les chefs à Agrigente, poussés par les exilés syracusains qui s'y étaient réfugiés, se convainquirent du danger de laisser ces empiétements se faire sans résistance (2). Le peuple d' Agrigente finit par se résoudre à prendre les armes en faveur des libertés de la Sicile, et s'allia avec Messênê et Gela dans ce dessein.
Mais l'exemple effrayant d'Agathoklês lui-même leur fit tellement redouter les dangers d'un chef militaire, à la fois indigène et énergique, qu'ils résolurent d'appeler un étranger. On envoya à Sparte quelques exilés syracusains pour choisir et demander quelque Spartiate éminent et capable, <5omme Archidamos avait été récemment appelé à Tarente,
— et même plus, comme Timoleôn avait été amené de Corinthe, avec des résultats si remarquables et si avantageux. Le vieux roi Spartiate Kleomenês (de la race Eurysthénide) avait un fils, Akrotatos, impopulaire alors dans sa patrie (3)
(1) Diodore, XIX, 65. Kaô' ôv ô9l Xpovov Tjxov Ix KapX'^QSovoc irpéoêeiç, oî Tcj> {lèv 'AyaOoxXEÏ irepl tôv Tcpa^iévTtDv èir£Ti(iT)ffav , (oç irapaêaivovr^ Tàç dvvÔTQxa; • toi; 6è Me<r<n)vioi; elpiqvyiv Trapsdxeuacrav , xa'i t6 çpoupiov àvaYxatravTeç àTcoxatadT^dai tov ttSpavvov, àiréirXeudav sic rPjv Aiêu7)v.
Je ne sais ce qui peut être entendu ici par ouvô^xai, si ce n'est ce serment que Justin annonce par les mots « in ■^bsequia Pœnorum jurât » (XXII, 2).
(2) Diodore, XIX, 70. M^ wepiopqlv !4Ya6oxXéa ovaxsvaCopievov xà; TcoXeiç.
C3) Diodore, XIX, 70. Après la défaite d'Agis par Antipater, les sévères lois de Lacédaemone contre ceux qui s^enfuyaient du champ de bataiUe avaient été suspendues pour l'occasion, comme elles l'avaient été auparavant, après la bataille de Leuktra. Akrotatos avait été la seule personne ([tovo;) qui se fût opposée à cette suspension; et par là il encourut la haine la plus violente en général, mais tout particulièrement de la part des citoyens qui profitèrent de la suspension. C%& hommes poussèrent leur haine si loin,
et bien disposé à l'égard d'une guerre étrangère. Ce prince, sans même consulter les Éphores, écouta immédiatement' les envoyés et quitta le Péloponèse avec une petite escadre, dans l'intention de se rendre à Agrigente par Korkyra et la côte d'Italie. Des vents contraires' le poussèrent, au nord, aussi loin qu'ApoUonia, et retardèrent son arrivée à Tarente, cité qui, colonie Spartiate dans l'origine, lui fit une réception cordiale et lui vota vingt bâtiments pour l'aider à délivrer Syracuse d'Agathoklès. Il parvint à Agrigente avec des espérances favorables, fut reçu avec tous les honneurs dus à un prince Spartiate, — et se chargea du commandement. Mais il désappointa amèrement son parti. Il fut incapable comme général, il dissipa en présents ou en plaisirs l'argent destiné à la campagne, rivalisant avec les despotes asiatiques; sa conduite fut arrogante, tyrannique, et même sanguinaire. Le dégoût qu'il inspirait fut porté à son comble, quand il fit assassiner à un banquet Sosistratos, le chef des exilés syracusains. Immédiatement, les exilés se levèrent en masse pour venger ce meurtre, tandis que le prince Airotatos, déposé par les Agrigentins, trouva seulement son salut dans la fuite (1).
Si ce jeune Spartiate eut possédé un noble cœur et des qualités énergiques, il aurait eu alors, ouverte devant lui, une carrière d'une grandeur égale à celle de Timoleôn, — contre un ennemi capable, il est vrai, et formidable, qui toutefois n'était pas assez supérieur en forces pour rendre le succès impossible. Il est triste de voir Akrotatos, simplement par indignité de caractère, perdre une pareille occasion, à une époque où la Sicile était l'unique terre dans laquelle une glorieuse carrière hellénique . fût encore ouverte, — alors qu'aucun chef hellénique, dans la Grèce centrale, ne pouvait accomplir d'exploits semblables, à cause delà supériorité écrasante de force que possédaient les rois qui l'environnaient.
qu'ils allèrent jusqu'à l'attaquer, le C'est une indlcajion curieuse des
battre et conspirer contre sa vie (ovtoi mœurs Spartiates.
yàp (TudTpaçévTeç tcXtiy»? te èveçopYr (1) Diodore, XIX, 71.
aav aÙTû xai SistsXouv êici6ouXeuovTE;).
La mauvaise conduite d'Akrotatos détruisit tout espoir d'opérations actives contre Agathoklês. Bientôt l^s Agrigentins et leurs alliés conclurent la paix avec ce dernier, sous la médiation du général carthaginois Hamilkar. Aux termes de cette convention, toutes les cités grecques de Sicile furent déclarées autonomes, toutefois sous rhégémonie d'Agathoklês, à l'exception seulement d'Himera, de Sélinonte et d'Hêrakleia, qui étaient actuellement dépendantes de Carthage, et qui, d'après une déclaration, restèrent encore dans cet état. Messênê fut la seule cité grecque qui resta en dehors de la convention ; comme telle, elle continua donc d'être ouverte aux exilés syracusains. Ces conditions étaient si favorables à Agathoklês, qu'on les désapprouva beaucoup à Carthage (1). Agathoklês, reconnu comme chef et n'ayant aucun ennemi à combattre, s'occupa activement à fortifier son empire sur les autres cités, et à augmenter ses moyens militaires à l'intérieur. Il envoya une armée contre Messênê, pour demander que cette ville chassât les exilés syracusains, et rappelât en même temps les exilés messêniens, ses partisans, qui accompagnaient son armée. Ses généraux arrachèrent ces deux points aux Messêniens. Agathoklês, après avoir détruit ainsi la force 'de Messênê, s'assura la ville encore plus complètement, en faisant venir ceux des citoyens messêniens qui lui avaient fait le plus d'opposition, et en les mettant tous à mort, ainsi que ses principaux adversaires à Tauromenium. Le nombre des individus massacrés ainsi ne fut pas au-dessous de six cents (2).
Il ne restait plus à Agathoklês qu'à se rendre maître d'Agrigente. En conséquence, il se dirigea vers cette ville. Mais Deinokratês et les exilés syracusains chassés de Mes-
(l) Diodore,XIX, 71, 72, 102. Quand lonte, de Panormos, deLiJybœon, etc.,
la convention spécifie Hêrakleia, Séli- au sujet desquels il ne pouvait s'élever
nonte et Himera comme dépendantes aucun doute.
des Carthaginois , on doit les com- (2) Diodore, XIX, 72 : Cf. un récit
prendre comme en plus des établisse- différent, — Polyen, V, 15, ments carthaginois primitifs de So-
sènè s'étaient fait entendre à Carthage, en insistant sur le» périls dont les empiéteçaents d'Agathoklês menaçaient cette cité. Les Carthaginois, alarmés, envoyèrent une flotte de soixante voilés, qui seule sauva Agrigente, assiégée déjà par Agathoklês. La récente convention fut alors violée de tous les côtés, et Agathoklês ne garda plus de mesure avec les Carthaginois. Il ravagea tout leur territoire sicilien et détruisit quelques-uns de leurs forts; tandis que les Carthaginois, de leur côté, opérèrent une descente soudaine, avec leur flotte, dans le port de Syracuse. Toutefois, ils ne purent faire rien de plus que de s'emparer d'un seul hâtiment marchand athénien, sur deux qui y étaient mouillés. Ils déshonorèrent leur acquisition par l'acte cruel (non rare dans la guerre carthaginoise) de couper les mains aux marins de l'équipage captif, acte pour lequel des représailles furent exercées, peu de jours après, sur les équipages de quelquesuns de leurs propres vaisseaux, pris par lés croiseurs d'Agathoklès(l),
La défense d' Agrigente reposa alors principalement sur les Carthaginois de Sicile, qui prirent position sur là colline appelée Eknomos, — dans le territoire de Gela, un peu à l'ouest de la frontière agrigentine (310 av. J.-C). Agathoklês s'en approcha pour leur ofi'rir la hataille, — ayant été enhardi par deux succès importants obtenus sur Deinokrates et les exilés syracusains, près de Kentoripa et de Gallaria (2). Toutefois son armée était tellement supérieure en nombre, que les exilés jugèrent prudent de rester dans leur camp, et Agathoklês retourna en triomphe à Syracuse, où il orna les temples des dépouilles récemment acquises. La balance des forces fut bientôt changée par l'envoi d'un armement considérable de Carthage sous Hamilkar, composé de cent trente vaisseaux de guerre, avec un grand nombre de transports portant beaucoup de soldats, — deux mille Car-
(1) Diodbre, XIX, 103. Nous devons sonniers gaulois pris les armes à I»
cependant mentionner que m^me Jules main, qu'il appelait des rebelles (Bell.
César, dans ses guerres en Gaule, cou- . Gall. VITI, 44).
pait quelquefois les mains de ses pri- (2) Diodore, XIX, 103, 104.
GRECS SICILIENS BT ITALIENS. — AQATHOKLÊS 159"
thaginois indigènes, en partie des hommes de marque, — dix mille Africains, — mille Campaniens pesamment armés et mille frondeurs des Baléares. La flotte eissuya dans son passage une si terrible tempête, que beaucoup de vaisseaux sombrèrent avec tout ce qui était à bord, et elle arriva en Sicile fort diminuée en nombre. La perte frappa les soldats carthaginois indigènes avec une rigueur particulière; au point que, quand là nouvelle arriva à Carthage, un deuil public fut proclamé, et les murs de la cité furent tendus de serge noire.
Cependant ceux qui parvinrent en Sicile suffirent bien pour assurer à Hamilkar une imposante supériorité de nombre en tant que comparé à Agathoklês. Il campa sur rEknomos ou auprès de cette colline, convoqua tous les renforts que ses alliés siciliens purent lui fournir et réunit, en outre, des mercenaires, de sorte qu'il fut bientôt à la tête de 40,000 fantassins et de 5,000 cavaliers (1). Dans le même temps, une escadre armée carthaginoise, détachée au détroit de Messênê, rencontra vingt vaisseaux armés appartenant à Agathoklês, et les captura tous avec leurs équipages. Les cités siciliennes étaient attachées à Agathoklês surtout par la terreur, et il était vraisemblable qu elles tourneraient contre lui, si les Carthaginois présentaient une force suffisante pour les protéger. C'est ce que le despote savait et redoutait, surtout relativement à Gela, qui n'était pas éloignée du camp carthaginois. S'il déclarait ouvertement qu'il avait l'intention de mettre garnison dans Gela, il craignait que les citoyens ne le prévinssent en y appelant Hamilkar. En conséquence, il y envoya, sous divers prétextes, plusieurs partis de soldats qui ne tardèrent pas à se trouver réunis en nombre suffisant pour s'emparer de la ville. Agathoklês se rendit alors à Gela avec le gros de son armée. Se défiant de l'attachement des citoyens, il lâcha sur eux ses soldats, massacra quatre mille personnes, et força les autres, comme condition pour avoir la vie^auve.
(1) Diodore, XIX,- 106.
à lui apporter tout leur argent et tout ce qu'ils avaient de précieux. Après avoir, par cette atrocité, jeté une terreur universelle et s'être enrichi, il s'avança droit vers le camp carthaginois, et occupa une colline appelée Phalarion, en face de ce camp (1). Les deux camps étaient séparés par une plaine unie ou vallée large d'environ cinq milles (= 8 kilom.), à travers laquelle coulait le fleuve Hiraera (2).
Pendant quelques jours de la saison la plus chaude (les jours caniculaires), les deux armées restèrent stationnaires, ni l'une ni l'autre ne voulant commencer l'attaque. A la fin, Agathoklês trouva ce qu'il crut une occasion favorable (310 av, J.-C). Un détachement du camp carthaginois sortit afin de poursuivre quelques pillards grecs. Agathoklês posta en embuscade quelques hommes qui tombèrent sur ce détachement à l'improviste, le mirent en désordre et le chassèrent jusqu'au camp. Poursuivant ce succès partiel, Agathoklês fit avancer toute son armée, franchit le fleuve Himera et commença une attaque générale. Ce mouvement n'étant pas attendu, les assaillants grecs semblèrent d'abord sur le point de réussir. Ils comblèrent une portion du fossé, arrachèrent la palissade, et étaient en train de pénétrer de vive force dans le camp. Toutefois ils furent repoussés par des eSbrts redoublés, et par l'arrivée de nouvelles troupes du côté des défenseurs ; surtout aussi par l'action très-efficace des 1,000 frondeurs des Baléares que comptait l'armée d'Hamilkar, qui lançaient des pierres pesant une livre chacune, et contre lesquelles l'armure grecque était une défense insuffisante. Toutefois Agathoklês, sans se. décourager, faisait renouveler l'attaque sur plusieurs points à la fois, et avec un succès apparent, quand il aborda en Sicile, venant de Carthage, un renfort qu'Hamilkar attendait, ce qui a pu l'engager à s'abstenir d'une attaque générale. Ces nouvelles troupes prirent part à la bataille en arrivant sur les derrières des Grecs, qui furent intimidés et mis en dé-
(1) Diodore, XIX, 107, 108. (2) Diodore, XIX, 108, 109.
sordre par ces assaillants imprévus, tandis que les Carthaginois sur le devant, encouragés à faire un effort plus énergique, les repoussèrent d'abord du camp et les refoulèrent ensuite avec vigueur. Après avoir tenu pied pendant quelque temps contre leur double ennemi, les Grecs finirent par s'enfuir en désordre vers leur propre camp, en repassant le fleuve Himera. Il y avait un intervalle d'environ quatre ou cinq milles de terrain presque uni, sur lequel ils furent activement poursuivis et cruellement traités par les cavaliers carthaginois au nombre de 5,000. De plus, en traversant le fleuve, beaucoup d'entre eux burent avec avidité, souffrant de la soif, de la fatigue et de la chaleur du jour; la salure de l'eau leur fut si funeste qu'on trouva, dit-on, un grand nombre de cadavres sans blessures sur les rives (1). A la fin, ils trouvèrent un asile dans leur camp, après une perte de 7,000 hommes, tandis qu'on estime à 500 celle des vainqueurs.
Agathoklès, après ce grand désastre, n'essaya pas de conserver son camp ; mais il y mit le feu et retourna à Gela, qui était bien fortifiée et approvisionnée, capable de se défendre longtemps. Il avait Tintention . de s'y maintenir contre Hamilkar, du moins jusqu'à ce que la moisson syracusaine (probablement commencée déjà) fût achevée. Mais Hamilkar, s'étant assuré de la force de Gela, jugea prudent de s'abstenir d'un siège, et s'occupa à des opérations dans le dessein de fortifier son parti en Sicile. Sa grande victoire à Himera avait produit le plus grand effet sur un grand nombre des cités siciliennes, qui n'étaient attachées à Agathoklès que par les liens de la crainte. Hamilkar publia des proclamations conciliantes, en les engageant toutes à devenir ses alliées, et en faisant avancer ses troupes vers les points les plus convenables. Bientôt Kamarina, Leontini, Katane, Tauromenium, Messènê, Abaksenon, ainsi que plusieurs autres villes et forts plus petits, envoyèrent s'offrir comme alliées, et la conduite d'Hamilka» à l'égard de toutes fut si douce et si équitable qu elle causa une satis-
(1) Diodore, XIX, 109.
T. XIX H
faction universelle. Agathoklès paraît avoir été dépossédé ainsi de la plus grande partie de l'île, ne conservant guère que Gela et Syracuse. Le port même de Syracuse fut surveillé par une flotte carthaginoise, placée pour intercepter les secours étrangers. Revenant à Syracuse après qu'Hamilkar eut renoncé à toute tentative sur Gela, Agathoklès réunit le blé du voisinage et mit les fortifications dans le meilleur état de défense possible» Il avait tout lieu de regarder comme certain que les Carthaginois, encouragés par leur succès récent, et renforcés par des alliés venus de Tîle entière, pousseraient bientôt le siège de Syracuse de toute leur force; tandis que lui, haï de tous, n'avait aucun espoir d'un appui étranger, et peu d'espoir de se défendre avec succès (1).
Dans cette situation désespérée en apparence, il conçut l'idée d'une nouveauté à la fois hardie, ingénieuse et efficace, entourée, il est vrai, de difficultés dans l'exécution ; mais promettant, si elle était heureusement exécutée, de changer complètement les perspectives de la guerre. Il résolut de transporter une armée de Syracuse en Afrique et d'attaquer les Carthaginois sur leur propre sol. Aucun Grec, que nous sachions, n'avait jamais conçu le même dessein auparavant; aucun certainement ne l'avait encore exécuté. De mémoire d'homme, le territoire africain de Carthage n'avait jamais été foulé par un pied" ennemi. On savait que non-seulement les Carthaginois n'étaient pas prêts pour faire face à une attaque dans leur ville, mais qu'ils ne pouvaient pas la croire praticable. On savait que leur territoire était riche, et leurs sujets africains durement traités, mécontents, et que, vraisemblablement, ilssaisiraient la première occasion de se révolter. Le débarquement d'une armée ennemie près de Carthage frapperait un coup tel qu'il ferait au moins rappeler l'armement carthaginois alors* en Sicile, et ainsi délivrerait Syracuse ; peutêtre les conséquences en seraient-elles encore plus importantes.
(1) Diodore, XIX, 110.
La grande difficulté était d'exécuter ce plan, — car les Carthaginois étaient supérieurs non-seulement sur terre, mais encore sur mer. Agathoklês n'avait de chance qu'en tenant son dessein secret, et même en ne le laissant pas soupçonner. Il équipa un armement, annonça qu'il était sur le point de partir de Syracuse pour une expédition secrète contre quelque ville inconnue sur le littoral de la côte sicilienne. Il choisit pour ce dessein ses meilleures troupes, — en particulier ses cavaliers, dont il n'avait perdu que peu à la bataille de l'Himera; il ne pouvait transporter de chevaux, mais il embarqua les cavaliers avec leurs selles et leurs brides, ayant l'assurance complète qu'il pourrait se procurer des chevaux en Afrique. En choisissant des soldats pour son expédition, il eut soin de prendre un membre dans beaucoup de familles différentes, destiné à lui servir d'otage pour la fidélité de ceux qui restaient derrière. Il aflfranchit et enrôla parmi ses soldats un grand nombre des esclaves les plus forts et les plus résolus. Afin de se procurer les fonds nécessaires, il eut recours à mille expédients; il emprunta à des marchands, saisit l'argent appartenant à des orphelins, dépouilla les femmes de leurs ornements précieux, et même pilla les temples les plus riches. Tous ces actes augmentèrent la haine et la crainte qu'il inspirait, surtout parmi les familles les plus opulentes. Agathoklês déclara publiquement que le siège de Syracuse, que les Carthaginois commençaient alors, serait long et terrible, — que lui et ses soldats étaient accoutumés aux souffrances et pouvaient les endurer, mais que ceux qui ne se sentaient pas à la hauteur d'un pareil effort pouvaient se retirer avec leurs biens pendant qu'il était temps encore. Beaucoup de familles riches, — dont on porte le nombre à 1,600 personnes, profitèrent de cette permission; mais au moment où elles quittaient la cité, Agathoklês lâcha sur elles ses mercenaires , les tua toutes et s'appropria ce qu'elles possédaient (1). Par des tours et des énormités
(1) Diodore, XX, 4, 5; Justin, XXII, 4. Cf. Polyen, V, 3-5.
164 HISTOIRE DE LA aRÈCE
semblables, il se procura assez de fonds pour un armement de soixante vaisseaux bien garnis de soldats. Aucun de ces soldats ne savait où il allait ; il n'y avait qu'une voix sur la folie d'Agathoklês; néanmoins leur confiance dans sa bravoure et ses ressources militaires était telle qu'ils obéirent à ses ordres sans faire de question. Pour agir comme viceroi à Syracuse pendant son absence, Agathoklês nomma Antandros, son frère, assisté d'un officier iEtolien nommé Erymnôn (1).
L'armement fut équipé et prêt, sans aucun soupçon de la part de la flotte carthaginoise qui bloquait le port. Il arriva un jour que l'approche de quelques navires de blé entraîna cette flotte à les poursuivre ; l'entrée du port restant ainsi sans être gardée, Agathoklês saisit l'occasion pour s'avancer en pleine mer avec son armement. Aussitôt que la flotte carthaginoise le vit faire voile en avant, elle négligea les navires de blé et se prépara à une bataille qu'elle présumait qu'il venait ofi'rir. A sa surprise, il se porta au large aussi vite qu'il put ; alors les vaisseaux carthaginois se mirent à sa poursuite, mais il avait déjà gagné une avance considérable et il parvint à la conserver. Toutefois à la nuit tombante, ils se rapprochèrent tellement de lui, qu'il ne fut sauvé que par les ténèbres. Pendant la nuit, il fit un chemin considérable ; mais le lendemain, il y eut une éclipse de soleil presque totale, au point qu'il fit complètement nuit, et que les étoiles furent visibles. Ce phénomène terrifia tellement les marins, qu'il fallut tout l'artifice et tout l'ascendant d'Agathoklês pour leur inspirer un nouveau courage Enfin, après six jours et six nuits, ils approchèrent de la côte africaine. Les vaisseaux carthaginois les avaient poursuivis au hasard dans la direction de l'Afrique, et ils apparurent en vue juste au moment où Agathoklês était près de la terre. Les marins des deux côtés firent d'énergiques efforts pour toucher la côte les premiers : Agathoklês gagna cet avantage et. put se mettre dans un tel état de défense
(1) Diodore, XX, 4-16.
qu'il repoussa l'attaque des vaisseaux carthaginois et assura le débarquement de ses propres soldats à un point appelé les Latomiae ou Carrières de pierres (1).
Après avoir établi sa position sur le rivage et rafraîchi ses soldats, la première opération d'Agathoklês fut de brûler ses vaisseaux, acte qui semblait avoir un air de hardiesse désespérée. Cependant en vérité ses vaisseaux étaient dès ce moment inutiles ; — :- car s'il ne réussissait pas sur terre, ils n'étaient pas en assez grand nombre pour lui permettre de retourner en face de la flotte carthaginoise ; ils étaient même plus qu'inutiles, puisque, s'il les conservait, il était nécessaire qu'il laissât une portion de son armée, pour les garder, et qu'il affaiblît ainsi ses moyens d'action pour ce qu'il avait de réellement important à faire sur terre. Réunissant ses soldats en assemblée près des vaisseaux, il commença par offrir un sacrifice à Dêmêtêr et à Persephoiiê, — les déesses protectrices de la Sicile, et de Syracuse en particulier. Il apprit ensuite à ses soldats que, pendant la récente traversée et le danger dont les avait menacés la poursuite des Carthaginois, il avait fait un vœu à ces déesses, — en s'engageant à brûler ses vaisseaux comme offrande en leur honneur, si elles le menaient sain et sauf jusqu'en Afrique. Les déesses lui avaient accordé cette faveur; de plus, en répondant favorablement au sacrifice qui venait de leur être offert, elles avaient promis plein succès à ses projet^ africains; c'était donc une obligation pour lui d'accomplir son vœu avec exactitude. On apporta alors des torches, Agathoklès en prit une dans sa main et monta Sur la poupe du vaisseau amiral, ordonnant à chacun des triérarques de faire la même cliose sur son propre vaisseau. Le feu fut mis à tous instantanément, au son des trompettes et au milieu des prières et des cris mêlés des soldats (2).
(1) Diodore, XX, 6. Procope, Bell. Carthage, jusqu'à Juka, la côte est rav- Vand. I, 15. 11 y est dit que pendant reXô; àXtjxevoç. neuf journées de marche à l'est de (2) Cette scène frappante est décrite
Bien qu'Agathoklês eût réussi à ranimer ses soldats par une excitation factice, pour l'accomplisseinent de son dessein, cependant ils ne virent pas plus tôt l'incendie décidé et irrévocable, — coupant ainsi toute communication avec la patrie, — que leur ardeur tomba et qu'ils commencèrent à désespérer de leur avenir. Sans leur laisser le temps de s'arrêter sur la nouveauté de la situation, Agathoklês les conduisit sur-le-champ contre la ville carthaginoise la plus proche, appelée Megalê-Polis (1). Sa marche se fit en grande partie à travers un territoire»riche admirablement cultivé. Le coup d'œil fugitif que nous pouvons jeter ainsi sur la condition du territoire voisin de Carthage a un intérêt particulier, et plus grand encore si nous la comparons avec l'état désolé de la même côte, aujourd'hui et pendant les sfècles passés. Les champs de blé, les plantations et de vignes et d'oliviers, les jardins étendus et bien fournis, la grandeur et le tnatériel des bâtiments des fermes, la dépense considérable faite pour l'irrigation artificielle, les agréables maisons de campagne appartenant à des Carthaginois opulents, etc., tout cela excita l'étonnement et stimula la cupidité d'Agathoklês et de ses soldats. En outre, non-seulement les villes étaient nombreuses , mais encore elles étaient toutes ouvertes et sans fortifications, si ce n'est Carthage «Ue-même et quelques autres sur la côte (2). Les Carthagi-
par Diodore, XX, 7 (Cf. Justin, XXII, 6), assez probablement copiée sur Rallias, le compagnon et le panégyriste d*Agathoklês : V. Diodore, XXI, Fragm.
(1) Megalê-Polis n'est mentionnée nulle part ailleurs; — elle n'est pas non plus indiquée par Forbiger dans la liste des villes du territoire carthaginois (Handbuch der Alten Géographie, s. 109).
Le docteur Barth (Wanderungen auf den Kiistenlaendern des Mittelmeeres, vol. I, p. 131-133) suppose qu'Agathoklês débarqua à une crique de la côte sur la face occidentale de cette langue de terre avancée qui se
termine par le cap Bon (Promontorium Mercurii), formant la limite orientale du golfe de Carthage. Il y a là des carrières de pierres , Ae l'étendue aussi bien que de l'antiquité les plus grandes. Le docteur Barth place Megalê-Polis non loin de cet endroit, sur la même face occidentale de la terre avancée, et près de l'endroit appelé plus tard Misua.
Une carte, annexée à ce chapitre, donnera au lecteur quelque idée du territoire carthaginois.
(2) Justin, XXII, 5. « Hue accédera, quod urbes castellaquc Africse non mûris cinctae, non in montibus positœ sint : sed in planis campis sine nllia
/tFRlCAN TERRITOHV OF CARTHAGK.
nois, outre qu'ils redoutaient peu une invasion par mer, étaient disposés à se défier de leurs cités sujettes, qu'ils gouvernaient habituellement avec rigueur et oppression (1). Les Liby-Phéniciens paraissent avoir été peu habitués aux armes, — race de cultivateurs et de trafiquants timides, accoutumée à la soumission et exercée à la ruse nécessaire pour lalléger (2). Agathoklês, après avoir traversé cette terre d'abondance, attaqua Megalê-Polis sans délai. Les habitants, non préparés à une attaque, fous de surprise et de terreur, firent peu de résistance ^ Agathoklês prit facilement la ville, abandonnant et les personnes des habitants et toutes les riches propriétés de Tiutérieur à ses soldats qui s'enrichirent d'un prodigieux butin fait tant dans la ville que dans la campagne, — meubles, bétail et esclaves. De là il s'avança plus au sud, vers une ville appelée Tunês (la moderne Tunis, à la distance de quatorze milles (= 22 kilom. 1/2) seulement au sud-ouest de Carthage elle-même), et il la prit d'assaut de la même manière. Il fortifia Tunês comme position permanente; mais
munimentis jaceant : quas omnes metu •excidii facile ad belll societatem perlici posse. »
(1) Sept siècles et plus après ces -événements, nous lisons que le roi vandale Genséric enleva l'Afrique aux Romains — et qu'il démolit les fortifi- ■cations de toutes les autres villes, excepté de Carthage seule, — par le même sentiment de défiance. Cette démolition facilita considérablement la conquête du royaume vandale par Bélisaire, deux générations après (Procope, Bell. Vandal. I, 5; I, 15).
(2) Tite-Live (XXIX, 25), en racontant le débarquement de Soipion sur le territoire carthaginois dans les dernières années de la seconde guerre Punique, dit ; « Emporia ut peterent, gubernatoribus edixit. Fertilissimus ager, eoque abundans omnium copia rerum est regio , et imbelles ( quod plerumque in uberi a^o evenit) bar-
bari sunt : prîusque quam Carthagint subvenirent'ar , opprimi videbantur posse. » ^
Au sujet de la rigueur exercée par le gouvernement carthaginois sur ses sujets africains, V. Diodore, XI, 77; Polybe, I, 72. Toutefois, par rapport à ce passage de Polybe, nous devons nous rappeler qu'en décrivant cette rigueur, il parle en faisant allusion d'une manière expresse et exclusive à la conduite des Carthaginois à l'égard de leurs sujets pendant la première guerre Punique (contre Rome), quand les Carthaginois eux-mêmes étaient rudemen| pressés par les Romains et exigeaient tout ce qui pouvait servir à leur défense personnelle. Ce passage de Polybe a été quelquefois cité comme s'il attestait le caractère et la mesure orw dinaires de la domination carthaginoise, ce qui est contraire à l'intention de l'auteur.
il tint le gros de ses forces réuni dans un camp, sachant bien qu'il aurait bientôt devant lui une armée imposante en campagne et de sérieuses batailles à livrer (1).
La flotte des Carthaginois avait poursuivi Agathoklês pendant sa traversée à partir de Syracuse, dans une ignorance absolue de ses plans. Quand il débarqiia en Afrique, sur leur propre territoire, et que même il brûla sa flotte, ils se flattèrent d'abord de la pensée qu'ils le tenaient prisonnier. Mais dès qu'ils le virent se mettre en marche en ordre militaire .contre Megalè-Polis, ils devinèrent ses desseins réels et furent remplis d'appréhension. Après avoir enlevé les ornements d'airain des proues de ses vaisseaux incendiés et abandonnés, ils firent voile pour Carthage, en envoyant en avant un navire léger pour communiquer d'abord ce qui s'était passé. Toutefois, avant l'arrivée de ce navire, le débarquement d'Agathoklès avait été déjà annoncé à Carthage, où il excita la surprise et la consternation les plus grandes, vu que personne ne pouvait supposer qu'il eût pu accomplir une entreprise aussi aventureuse sans avoir préalablement détruit l'armée et la flotte carthaginoises en Sicile. Les habitants furent bientôt délivrés de cette crainte extrême par l'arrivée des messagers de leur flotte, qui leur apprirent l'état réel des aSaires en Sicile. Ils firent alors les meilleurs préparatifs qu'ils purent pour résister à Agathoklês. Hannon et Bomilkar, deux hommes des principales familles, furent nommés généraux conjointement.
C'étaient des rivaux politiques acharnés; — mais quelques-
(1) Diodore, XX, 8. Cf. Polybe, I, 29, où il décrit la première invasion du territoire carthaginois par le consul romain Régulus. Tunês était à cent vingt stades ou environ quatorze milles au sud-ouest de Carthage (Polyb. I, 67). La Table de Peutinger la place seulement à dix milles. £Ue servit de position centrale pour des opérations hostiles contre Carthage, à Régulus dans la première guerre Punique (Polyb. I, 30) , — à Matho et à Spen-
dius dans la rébellibn des soldats mercenaires et des Africains indigènes contre Carthage, révolte qui suivit la fin de la première guerre Punique (Polybe, I, 73), — et aux Libyens révoltés en 396 avant J.-C. (Diodore, XIV, 77).
Diodore place Tunês à la distance de deux cents stades de Carthage, ce qui doit être indubitablement une erreur.
Il l'appelle Blanche Tunês , épithète tirée des falaises de craie adjacentes.
uns regardaient cette rivalité inême comme un avantage , puisque chacun d'eux servirait de frein à l'autre et de garantie à l'État, ou, ce qui est plus probable, chacun avait un parti suffisamment fort pour empêcher l'élection séparée de l'autre (1). Ces deux généraux, ne pouvant attendre de secours éloignés, firent sortir les forces indigènes de la cité, portées à 40,000 fantassins, à 1,000 cavaliers, pris complètement parmi les citoyens et les hommes domiciliés à Carthage, , — avec 2,000 chars de guerre. Ils se postèrent sur une éminence (quelque part entre Tunês et Carthage), non loin d'Agathoklês. Bomilkar commandait la gauche, où le terrain était fii difficile qu'il ne put étendre son front et fut obligé d'admettre une profondeur inaccoutumée de files, tandis que Hannon était à la droite, ayant au premier rang le Bataillon Sacré de Carthage, corps de 2,500 citoyens distingués mieux armés et plus braves que le reste. Les Carthaginois étaient tellement supérieurs en nombre aux envahisseurs, — ils étaient si sûrs de vaincre qu'ils avaient apporté 20,000 paires de menottes pour les prisonniers qu'ils comptaient faire (2).
Agathoklês se plaça à la gauche, avec 1,000 hoplites d'élite autour de lui pour combattre le Bataillon Sacré ; il donna le commandement de sa droite à son fils Archôgathos. Ses troupes, — Syracusains, Grecs ,• Campaniens ou Samnites, Toscans et Gaulois mercenaires mêlés, — égalaient à peine en nombre. une moitié de l'ennemi. Quelques-uns des équipages des vaisseaux étaient même sans armes, — manque
(1) Diodore, XX, 10.
(2) Diodore, XX, 10-13. V. relativement au Bataillon Sacré de Carthage (qui fut presque taillé en pièces par Timoleôn à la bataille du Krimesos), Diodore, XVI, 80, 81; et cette Histoire, t. XVI, ch. 4.
Le chiffre des forces indigènes ou composées de citoyens donné ici par Diodore (40,000 fantassins et 1,000 chevaux) semble très-grand. Cependant nos données pour l'apprécier sont déplorablement chétives, et nous devions
nous attendre à un total considéral)le.
La population de Carthage était, dit-on, de sept cent mille âmes ; même quand elle fut assiégée par les Romains dans la troisième guerre Punique, et que sa puissance était prodigieusement diminuée (Strabon, XVII, p. 833). Ses magasins militaires, même dans cette condition réduite, étaient énormes, — tels quUls étaient immédiatement avant d'être livrés aux Romains, par suite des promesses perfides faites par Rome.
auquel Agathoklès ne put suppléer qu'en apparence, en leur donnant les étuis ou enveloppes de cuir des boucliers, étendues sur des bâtons. Ces enveloppes étendues, présentées ainsi, avaient à distance l'air de boucliers, de sorte que ces hommes, postés par derrière, avaient l'apparence d'une réserve d'hoplites. Cependant, comme les soldats étaient encore découragés, Agathoklès essaya de les rassurer par une invention encore plus singulière, pour laquelle dans le fait il a dû avoir une provision faite exprès à l'avance. Dans diverses parties du camp, il lâcha une quantité de hibous, qui se perchèrent sur les boucliers et les casques des soldats. On supposait et on affirmait généralement que ces oiseaux, chers à Athênê, promettaient la victoire; on dit que les esprits des soldats furent très-rassurés à cette vue.
Les chars de guerre et les cavaliers carthaginois, qui -chargèrent les premiers, produisirent peu ou point d'effet ; mais l'infanterie de leur droite pressa les Grecs sérieusement. En particulier Hannon, ainsi que le Bataillon Sacré qui l'entourait, se conduisit avec la bravoure et l'ardeur les plus grandes et semblait sur le point de remporter l'avantage, quand malheureusement il fut tué. Non-seulement sa mort découragea ses propres troupes, mais elle devint fatale à l'armée, en donnant à son collègue Bomilkar une occasion favorable pour trahir. Cet homme avait longtemps médité en secret le dessein de se faire despote de Carthage. Gomme moyen d'atteindre ce but, il chercha de propos délibéré à attirer sur elle des revers, et il n'eut pas plus tôt appris la mort d'Hannon qu'il donna à sa propre aile l'ordre de la retraite. Le Bataillon Sacré, bien qu'il combattît avec une valeur inébranlable, resta sans être appuyé, attaqué par derrière aussi bien que de front, et il fut forcé de lâcher pied avec le reste. Toute l'armée carthaginoise fut défaite et refoulée vers Carthage. Son camp tomba au pouvoir d'Agathoklês, qui trouva parmi les bagages des Carthaginois les menottes mêmes qu'ils avaient emportées pour enchaîner les captifs qu'ils espéraient faire (1).
(1) Diodore, XX, 12. Les pertes des Carthaginois sont rapportées différem-
Cette victoire rendit Agathoklês maître porlr le moment du pays ouvert. Il transmit la nouvelle à Syracuse par un bateau de trente rames, construit exprès dans ce dessein, — vu qu'il ne lui restait aucun de ses vaisseaux. Après ^voir fortifié Tunês et en avoir fait sa position centrale, il commença des opérations le long de la côte orientale (Zeu- -gitana et Byzakium, comme la portion septentrionale et la méridionale de cette côte furent appelées plus tard par les Romains) contre les villes dépendantes de Carthage (1).
Pendant ce temps-là, dans cette cité tout était terreur et découragement par suite de cette défaite. On savait bien -que la cité souveraine n'inspirait aux sujets africains en général que de la crainte et de la haine. On ne pouvait compter ni sur Tes Libyens ou Africains indigènes, — ni sur la race mêlée appelée Liby-Phéniciens, qui habitaient les villes (2), si l'on avait réellement besoin de leurs services. La détresse des Carthaginois prit la forme de craintes et de repentir religieux. Ils jetèrent un regard de remords sur l'impiété de leur vie passée et sur les oublis de leurs devoirs à l'égard des dieux. Quant à THêraklês tyrien, ils avaient mis de la négligence à lui transmettre les hommages et les présents exigés par leur religion, lenteur qu'ils s'efibrcèrent actuellement de réparer en envoyant des députés à Tyr, avec des prières et des supplications, avec de riches présents, et en particulier avec des modèles en or et en argent de leurs temples et de leurs autels sacrés. A l'égard de Kronos ou Moloch, ils sentirent également qu'ils avaient tenu une conduite coupable. Le culte agréable à ce dieu exigeait le sacrifice de jeunes enfants, nés de parents libres -et opulents, et même de l'enfant chéri de la famille. Mais on découvrit alors, par des recherches, que bien des parents avaient récemment commis une fraude à l'égard du dieu, -en achetant en cachette des enfants pauvres, en les nourrissant bien, et ensuite en les sacrifiant comme s'ils étaient les
ment ; — quelques auteurs les fixaient gathoklês sont portées à 200 hommes. à 1,000 hommes, — d'autres à 6,000 (1) Diodore, XX, 17.
hdmmes. Les pertes de Tarmée d'A- (2) Diodore, XX, 55,
leurs. Cette 'découverte sembla expliquer immédiatement pourquoi Kronos s'était offensé, et ce qui avait attiré sur eux la récente défaite. Ils firent une expiation solennelle en choisissant deux cents enfants des plus illustres familles de Carthage et en les offrant à Kronos dans un grand sacrifice public; en outre, trois cents parents, se voyant dénoncés pour de semblables omissions dans le passé, témoignèrent leur repentir en immolant volontairenïent leurs enfants pour le salut public. La statue de Kronos, — placée avec les mains étendues pour recevoir la victime qui lui était offerte, avec du feu immédiatement au-dessous, — dévora dans cette solennité certainement deui cents et probablement cinq cents enfants vivants (1). Le devoir religieux étant pleinement accompli par ce monstrueux holocauste et le pardon obtenu du dieu, les souffrances d'esprit des Carthaginois furent guéries.
(1) Diodore, XX, 14. 'Çtiwvto Ôè
xat t6v Kpovov auToï; èvavTiouffôai, xaOoffOv èv toi; IjiTcpoffôev xp^^O'î ôuovxeç TouT«{> TO) 8eo» twv uitSv toùç xpaTt(TTO\jç, uoxepov (îi)vou(ievoi Xàôpa Traîôotç xai 8p£4'avT£; lr:e\nzov èiz\ nPiv ôvffCav • xal tTQTTQffewç Yevoiiévri;, eupé- Ôriffàv Tive; tûv xaOtepovpYri{iivcn)v07toêoXt{i.aîot yeyovà'zeç ' toutgdv 3s Xa66v- Te; èvvoîdiv, xal toùç 7CO>e{iiouc irpoc toi; TÊixeffiv ôpûvTe; (jTpaTOTceôeuovToi;, âSeiGiSai(i6vouv (b; xaTaXsXuxoTe; Ta; TCttTpiou; Tûv Ôeôv Ti(jLàc • 6top6iù(Ta(Tôat ôè Ta; aYVota; <T7teuôovTe;, ôtaxo- Gtou; (Jièv Tu>v âiriçavsoràTcov 7cai5(i)v irpoxpivavTs; ëôuffav 8r,(xoo-ta • âXXoi Q* év Sia6oXaî; ôvte;, êxouato); éauToO; e5o<iav, oùx èXâTrou; ôvts; Tpiaxo- Gtwv • ^v ôè irap' auTOÏ; àvôpià; Kpovou xa^^o^îj èxTeTaxw; Ta; yjsXpo.^ Ot:- Tia; èYxexXijiévo; inl ti^v y>îv, &axe Tàv èTCiTeÔévTa tûv 7tatôcf>v àiroxuXieff- 6ai xal TciTiTeiv ei; ti xtt<T[xa 7tX»ip£; tïup6;. Cf. Festas ap. Lactant. Inst. Div.
I, 21; Justin, XVIII, 6, 12.
Dans ce remarquable passage (qui l'est d'autant plus qu'il nous est par-
venu peu d'informations relativement à l'antiquité carthaginoise), un membre de phrase n'est pas parfaitement clair, relatif aux trois cents que l'on dit s'être volontairement donnés, Diodore veut dire (je crois), comme l'a compris Eusèbe, que c'étaient des pères qui livraient leurs enfants (non euxmêmes) pour être sacrifiés. Les victimes mentionnées ici comme sacrifiées à Kronos étaient des enfants, et non des adultes (Cf. Diodore, XIII, 86); U n'est pas parlé ici de victimes adultes.
Wesseling dans sa note adhère au sens littéral des mots, en différant d'Eusèbe; mais je crois que le sens littéral est moins en harmonie avec la teneur générale du paragraphe. Des exemples de personnes déchirées par le remords qui se dévouent sont, il est vrai, mentionnées. V. le cas d'Imilkôn, Diodore, XIV, 76 ; Justin, XIX, 3.
Nous lisons dans le Fragment d'Ennius : — « Pœni sunt soliti suos sacrificare puellos. » V. le chap. IV de l'ouvrage de Munter, Religion der K»r« thager, sur ce sujet.
Après avoir soulagé ainsi leurs consciences sous le rapport de l'obligation religieuse, les Carthaginois dépêchèrent en Sicile des envoyés à Hamilkar, pour Tinformer du récent malheur, le prier d'expédier un renfort, et lui remettre les ornements d'airain provenant des proues des vaisseaux d'Agathoklês. En même temps ils équipèrent une nouvelle armée, avec laquelle ils s'avancèrent pour attaquer Tunês. Agathoklês avait fortifié cette ville, et établi devant elle un camp retranché ; mais il avait retiré le gros de ses forces, afin de poursuivre des opérations contre les villes maritimes sur la côte occidentale du territoire de Carthage. Parmi ces villes, il attaqua d'abord Neapolis avec succès, et accorda aux habitants des conditions favorables. Il avança ensuite plus loin au sud vers Adrumetum, dont il commença le siège, avec l'aide d'un prince libyen voisin, nommé Elymas, qui se joignit alors à lui. Tandis que Agathoklês était occupé au siège d' Adrumetum, les Carthaginois attaquèrent sa position à Tunês, refoulèrent ses soldats du camp retranché dans la ville, et se mirent à battre en brèche les défenses de la ville elle-même. Informé de ce danger pendant qu'il assiégeait Adrumetum, mais répugnant néanmoins à lever le siège, — Agathoklês laissa le gros de son armée devant la ville, se déroba avec seulement un petit nombre de soldats et quelques valets de camp, et les conduisant à un endroit élevé, — à mi-chemin entre Adrumetum et Tunês, visible cependant des deux villes, — il leur fit allumer de nuit sur cette éminence un nombre prodigieux de feux(l). Ces feux, vus d'Adrumetum d'un côté et de l'armée devan Tunês de l'autre, eurent pour effet de causer la plus grande terreur dans les deux endroits. Les Carthaginois qui assiégeaient Tunês s'imaginèrent qu' Agathoklês avec toute son
(1) Diodore, XX, 17. Aà6pa Tcpocy- xaieiv, So^av iTtotYjffE, toîç [xèv Kap-
■^).ôev ini tiva touov ôpetvov , Ô6ev yriBoyioiç, cb; pLerà (leyàXrjç 6uvà(xe(i);
ôpàaÔat ôuvaTÔv ^v aOxôv uiro èTc' aOxoùç iropeyoïievoç, toÎç ôè TcoXiop-
Twv 'ASpuitYjTtvwv xal Tûv Kap- xoujtévoiç, w; àXXriC ôuvdfxewç àSpôt;
X^jSoviwv Twv TuvrjTa TcoXiop- toïç noXcjiioiç elç Gyj{L\ia-/i'Xy irapaye-
xouvt'wv • vuxTÔç Se «TuvxàÇaç toi; Yevr,(iévyiç. cpaxiwTai; ètcI ttoXùv totcov Ttvpà
armée venait les attaqaer» ef ils abandonnèrent sur-le-champ le siège en désordre, laissant leurs engins derrière eux. Les défenseurs d'Adrumetum, voyant dans ces feux la preuve d'un renfort considérable en route pour rejoindre l'armée des assiégeants, furent si découragés qu'ils rendirent la ville en capitulant (1).
Par le même stratagème, — si l'on peut se fier au récit, — Agathoklês délivra Tànès et acquit à la fois la possession d'Adrumetum. Poussant ses conquêtes encore plus loin au sud, il assiégea et prit Thapsos, avec plusieurs autres villes sur la côte jusqu'à une distance considérable vers le sud (2). Il occupa également et fortifia la position importante appelée Aspis, au sud-est du promontoire aujourd'hui cap Bon, et à peu de distance de ce promontoire; point commode pour des communications par mer avec la Sicile (3).
(1) Diodore, XX, 17. L^incident raconté ici par Diodore est curieux, mais tout à fait distinct et intelligible. Il avait sous les yeux de bonnes autorités pour son histoire d'Agatlioklés. S'il est vrai, il fournit une preuve pour déterminer , dans certaines limites, l'emplacement de l'ancienne ville d'Adrumetum que Mannert et Shaw placent à Herkla, — tandis que Forbiger et le docteur Barth la mettent près de l'emplacement du port moderne appelé Susa, encore plus au sud, et à une distance prodigieuse de Tunis. D'autres auteurs l'ont placé à Hamamat, plus au nord que Ilerkla, et plus près de Tunis.
De ces trois emplacements, Hamamat est le seul qui s'accorde avec le récit de Diodore. Les deux autres sont trop éloignés. Ilpmamat est à environ quarante - huit milles anglais (t= 77 kilom. 1/-4) de Tunis {V. Barth, p. 184, avec sa note). C'est une aussi grande distance (sinon trop grande) qu'il soit possible d'admettre : Herkla €t Susa sont beaucoup plus éloignées, et par conséquent hors de question.
Néanmoins, l'autre preuve que nous
oonnaissons tend apparemment à placer Adrumetum à Susa, et non à Hamamat (V. Barth, p. 142-154; Forbiger. Handb. Geog. p. 846). Il est donc probable que le récit de Diodore n'est pas vrai, ou qu'il doit s'appliquer à quelque autre place sur la côte (peutêtre Neapolis, la moderne Nabel) prise par Agathoklês, et non à Adrumetum.
(2) Diodore, XX, 17.
(3) Strabon , XVII, p. 834. Sohn (c. 30) parle d' Aspis comme ayant été fondée par les Stcuii; Aspis (appelée par les Romains Clypea) étant sur le côté oriental du cap Bon, était, selon lui, plus commode pour des communications avec la Sicile que Carthage, ou que Tunis, ou qu'une partie quelconque du golfe de Carthage qui était sur le côté occidental du cap Bon. Doubler ce cap est, même au jour actuel, une entreprise difficile et incertaine pour des navigateurs :
V. les remarques du docteur Barth, fondées en partie sur son expérience personnelle (Wanderungen auf den KUstenlaendem des Mittelmeeres, I •, p. 196). Un vaisseau venant de Sicile
GEECS SICILIENS ET ITALIENS. — AGATHORLÊS 175
Par une série d'acquisitions semblables, comprenant en tout pas moins de deux cents dépendances de Carthage^ Agathoklês devint maître du pays le long de la côte orientale (1). Il s'efiForça ensuite de réduire les yilles de Tintérieur, dans lequel il s'avança aussi loin que plusieurs jours de marche. Mais il fut rappelé par une nouvelle de ses sol* dats à Tunês qui l'informèrent que les Carthaginois étaient sortis de nouveau pour les attaquer, et avaient déjà repris quelques-unes de ses conquêtes. Revenant soudain à marches forcées, il tomba sur eux à l'improviste, et repoussa leurs partis avancés en leur faisant subir des pertes considérables ; tandis qu'il remporta également une importante victoire sur le prince lybien Elymas qui avait rejoint les Carthaginois, mais qui fut alors défait et tué (2). Cependant, les Carthaginois, bien qu'humiliés et déccmragés ainsi une seconde fois, tinrent cependant la campagne, fortement retranchés, entre Carthage et Tunês.
Cependant les affaires d'Agathoklês à Syracuse avaient pris une tournure favorable contre toute attente. Il avait laissé cette ville bloquée en partie par mer et avec un en-
à Aspis n'était pas dans la nécessité de doubler le cap.
Dans le cas d'Agathoklês, il y avait nne autre raison pour établir sa position maritime à Aspis. La flotte carthaginoise lui était supérieure sur mer; en conséquence, elle pouvait facilement interrompre ses communications maritimes de la Sicile avec Tunis, ou avec quelque point du golfe de Carthage.
Mais il ne lui était pas si facile de surveiller la côte à Aspis; car, pour le faire, elle devait venir du golfe en doublant le promontoire.
(l).Diodore, XX, 17. Le consul romain Régulus, quand il envahit l'Afrique pendant la première guerre Punique, acquit, dit-on, de gré ou de force, deux cents cités dépendantes de Carthage (Appien, Punica, c. 3). Relativement à ce nombre prodigieux de "villes dans l'Afrique septentrionale,
V. le très-savant et très-instructif ouvrage de Movers, Die Phoenikier, vol. II, p. 455 seq. Même au commencement de la troisième guerre Punique, quand Carthage avait tout perdu de sa puissance, elle avait encore trois cents villes en Libye ( Strabon , XVII , p. 833). On doit avouer que le nom de cités ou villes (ir6).eiç) était employé par quelques auteurs d'une manière très-vague. Ainsi Poseidonius tournait en ridicule l'affirmation de Polybe (Strabon, III, p. 162), qui disait que Tibérius Gracchus avait détruit trois cents TtoXeiç des Celtibériens; Strabon blâme d'autres qui parlent de mille 7r6>.eiç des Ibériens.
On ne pouvait arriver à un pareil nombre qu'en y comprenant de vastes
(2) Diodore, XX, 17, 18. •
nemi yictorieux campé près d'elle ; de sorte que les provisions n'y pouvaient entrer que difficilement. Dans cet état de choses, Hamilkar, commandant de l'armée carthaginoise, reçut de Carthage les messagers qui lui annoncèrent la récente défaite de ses compatriotes en Afrique, et qui lui apportèrent aussi les ornements d'airain provenant des vaisseaux d'Agathôklês. Il ordonna aux envoyés de cacher la vérité réelle, et de répandre au loin la nouvelle qu'Agathoklès avait été détruit avec son armement ; comme preuve il produisit les ornements des proues, — témoignage indubitable que les vaisseaux avaient été réellement détruits. Envoyant des députés avec ces preuves dans Syracuse, pour qu'elles fussent montrées à Antàndros et aux autres autorités, Hamilkar leur demanda de livrer la cité, en leur promettant la vie sauve et des conditions favorables ; en même temps il fit avancer son armée sous les murs, en vue de faire une attaque. Antàndros avec d'autres crurent ce qu'on leur disait, et désespérant de pouvoir résister avec succès, ils furent disposés à accéder à la demande ; mais Erymnôn 1'-^tolien insista pour qu'on tînt bon jusqu'à ce qu'on eut une certitude plus complète. Antàndros adopta cette résolution. En même temps, se défiant de ceux des citoyens de Syracuse qui étaient parents ou amis des exilés au dehors, il leur ordonna à tous de quitter la cité immédiatement, avec leurs épouses et leurs familles. Il n'y eut pas moins de huit raille personnes chassées en vertu de cet ordre. Elles furent livrées à la merci d'Hamilkar et de son armée au dehors ; le général carthaginois non-seulement les laissa passer, mais encore il les traita avec bonté. Syracuse fut alors un théâtre de misère et de découragement aggravés , non moins par suite de cette dernière expulsion calamiteuse, qu'à cause de la douleur de ceux qui croyaient que leurs parents en Afrique avaient péri avec Agathoklès. Hamilkar avait amené ses machines de siège, et il se préparait à donner un assaut à la ville, quand arriva d'Afrique, après un voyage de cinq jours, Nearchos, le messager d'Agathôklês, qui, à la faveur des ténèbres, avait échappé, bien qu'avec beaucoup de peine, à l'escadre de blocus. De lui. le gouvernement syracusain
apprit la vérité réelle, et la position victorieuse d'Agathoklês. Il ne fut plus question de capitulation : Hamilkar, — après avoir essayé un assaut partiel, qui fut vigoureusement repoussé, — retira son armée, et en détacha un renfort de cinq mille hommes qu'il envoya au secours de ses compatriotes en Afrique (1).
Pendant quelques mois, il semble s'être occupé à des opérations partielles pour étendre la domination carthaginoise d'une extrémité à l'autre de la Sicile (309 av. J.-C). Mais à la fin il concerta des mesures avçc l'exilé syracusain Deinokratês qui était à la tête d'un corps nombreux de ses compatriotes exilés, en vue de renouveler une attaque contre Syracuse. Sa flotte bloquait déjà le port, et lui actuellement avec son armée que l'on dit être de cent vingt mille hommes, ravagea les terres voisines, dans l'espérance d'affamer les habitants. S' approchant tout près des murs de la cité, il occupa rOlympieion ou temple de Zeus Olympios, près du fleuve Anapos et de la côte intérieure du Grand Port. De là,. -— probablement sous la conduite de Deinokratês et des autres exilés, qui connaissaient bien le terrain, il entreprit par une marche de nuit de gravir le chemin sinueux et difficile de la montagne, dans le dessein de surprendre le fort appelé Euryalos, au point le plus élevé d'Epipolae, et le sommet occidental des lignes syracusaines de fortification. C'était la même entreprise, à la même heure, et avec le même dessein important, que celle de Demosthenês, pendant le siège athénien, après qu'il eut amené le second armement d'Athènes au secours de Nikias (2). Même Demosthenês^ bien qu'il dirigeât sa marche avec plus de précaution qu'Hamilkar, et qu'il réussît à surprendre le fort d'Euryalos, avait été repoussé avec des pertes désastreuses. En outre, depuis ce temps, ce fort d'Euryalos, au lieu d'être laissé détaché, avait été compris par Denys l'Ancien comme portion intégrante des fortifications de la cité. Il formait le sommet oui
(1) Diodore, XX, 15, 16. toire, avec le second plan annexé k ce
(2) V. tome X, ch. 5, de cette His- volume.
T. XIX 12
HISTOIftB Dfi LÀ ORÂCS
point de jonction des deux .murs convergents, — Tun bordant la falaise septentrionale, Tautre la falaise méridionale d'Epipolae (1). La surprise projetée par Hamilkar, — extrêmement difficile, si même elle était praticable, — semble aTOir été inhabitement conduite. Elle fut tentée avec une multitude confuse, incapable de cet ordre ferme nécessaire pour des mouvements de nuit. Les troupes, s'égarant dans les ténèbres, se séparèrent, et même se prirent mutuellement pour des ennemis ; tandis que les gardes syracusains d'Euryalos, alarmés par le bruit, les attaquèrent avec vigueur et les mirent en déroute. Leurs pertes, quand elles essayèrent de s'échapper par la pente escarpée, furent prodigieuses, et Hamilkar lui-même, en faisant de vaillants efforts pour les rallier, tomba au pouvoir des Syracusains. Ce qui prêta à cet incident un intérêt particulier, aux yeux d'un Orec pieux, ce fut qu'il servit à expliquer et à confirmer la vérité d'une prophétie. Un prophète avait assuré à Hamilkar qu'il souperait ce soir-là à Syracuse; et cette assurance l'avait en partie enhardi à attaquer, vu qu'il comptait natarellement entrer-dans la cité en vainqueur (2). Dans le fait il prit son repas du soir à Syracuse, accomplissant entièrement l'augure. Immédiatement après on le livra aux parents des victimes du combat, qui le promenèrent d'abord à travers la cité chargé de chaînes, puis lui érent subir les plus cruelles tortures, et finalement le tuèrent. Sa tête fut coupée et envoyée en Afriqiie (3).
. Les pertes et l'humiliation éprouvées dans cette défaite, — avec la mort d'Hamilkar, et la discorde qui s'ensuivit entre les exilés sous Deinokratês et les soldats carthaginois.
(1) Pour une description de la fortification ajontée à Syracuse par Denys TAncien, V. tome XVI, ch. 2 de cette Histoire, et le plan page 130.
(2) Diodore, XX, 29, 30. Cicéron (Divinat. I, ^4) mentionne cette prophétie et la manière dont elle fut accomplie; mais il donne une version on
peu différente des événements qui précédèrent la capture d'Hamilkar.
(3) Diodore, XX, 30. Tov 8' ouv "AjiCXxav ol Twv àiroXwXoTwv «jvyyeveï; ôeSepLévov àyayoyzzz Stà ttic î^^" >£(«);, xaî ÔÊivaî; alxîaiç xat* aùfoO XpYi(ra(jLevot, {lexà t^ç ètTxArtiz v6pEw; àveï).o>.
GRECS SICILIENS ET ITAIIEFS. — AGATHOKLÊS 179
ruinèrent complètement Farmée assiégeante. En même temps, les Agrigentins, profitant de Taffaiblissement tant des Carthaginois que des exilés, se mirent publiquement en avant, se déclarant champions du gouvernement municipal autonome dans toute la Sicile, sous leur propre présidence, contre les Carthaginois d'un côté, et le despote Agathoklês de l'autre. Ils choisirent pour général un citoyen nommé Xenodokos, qui se mit avec vigueur à la tâche de chasser partout les garnisons mercenaires qui tenaient les cités dans la sujétion. Il commença d'abord ^ar Gela, la cité immédiatement qontiguë à Agrigente, y trouva un parti de citoyens disposés à l'aider, et conjointement avec eux, renversa la garnison d'Agathoklôs. Les habitants de Gela, délivrés ainsi, secondèrent sincèrement les efforts qu'il fit pour étendre aux autres les mêmes bienfaits. La bannière popu^ laire proclamée par Agrigente fut si bien accueillie , que beaucoup de cités s'empressèrent de demander son aide pour secouer le joug de la soldatesque dans leurs citadelles respectives, et pour regagner leurs gouvernements libres (1). Enna, Erbessos, Echetla (2), Leontini et Kamarina furent toutes délivrées ainsi de la domination d'Agathoklôs ; tandis que d'autres cités furent également affranchies de l'empire des Carthaginois, et se joignirent à la confédération Agrigentine. Le gouvernement établi par Agathoklês à Syracuse n'était pas assez fort pour résister à ces manifestations pleines d'ardeur. Syracuse continua encore à être bloquée par la flotte carthaginoise ; bien que le blocus fût moins efficace, et que les provisions fussent actuellement introduites en plus grande abondance qu'auparavant (3).
L'ascendant d' Agathoklês baissait un peu en Sicile ; mais en Afrique, il était devenu plus puissant que jamais, non
(1) Diodore, XX, 31. Aiaêoyi6£t<ï7i(: au nord-est d' Agrigente ; Polybe(r, 15) ^ rr,ci Tùiv "AxpaYavTtvwv èwiêoX^; place Echetla à mi-chemin entre lé xaxà Kâorav x/jv v^«yov , èvéïredev ôpjirj domaine de Syracuse et celui de Car- Tat; ir6Xe<Ti irpôç t9jv èXeuôspi'av. thage.
(2) Enna est presque dans le centre (3) Diodore, XX, 32. de la Sicile; Erbessos n'est pas loin
sans de périlleux hasards qui à roccasion le mirent à deux doigts de sa: perte. En recevant de Syracuse la tête du prisonnier Hamilkar, il s'avança à cheval tout près du camp des Carthaginois, et la leva en Tair à leurs yeux en triomphe; ceux-ci se prosternèrent avec respect devant elle ; mais cette vue les jeta dans la consternation et la douleur (1). Toutefois, tandis qu'ils étaient plongés ainsi dans le découragement, une étrange vicissitude fut sur le point de mettre leur ennemi dans leurs mains. Une mutinerie violente éclata dans le camp d'Agathoklês à Tunês, à la suite d'une altercation produite par l'ivresse entre son fils Archagathos et un officier aetolien nommé Lykiskos ; querelle qui finit par le meurtre du second par le premier. Les camarades de Lykiskos se levèrent en armes avec fureur pour le venger, demandant la tète d'Archagathos. Ils trouvèrent de I9. sympathie dans toute l'armée, qui saisit l'occasion pour réclamer son arriéré de solde dû encore , choisit de nouveaux généraux , et prit régulièrement possession de Tunês avec ses ouvrages défensifs- Les Carthaginois, informés de cette révolte, envoyèrent immédiatement des députés pour traiter avec les mutins, leur offrant des présents considérables et une double solde au service de Carthage. Leur offre fut d'abord si favorablement accueillie, que les députés retournèrent avec de confiantes espérances de succès ; alors Agathoklôs, comme dernière ressource, se revêtit d'un costume misérable et se mit à la merci des soldats. Il leur adressa un appel pathétique, en lés suppliant de ne pas l'abandonner, et même il tira son épée pour se tuer devant eux. Il joua cette scène avac tant d'art, que les sentiments des soldats subirent une révolution soudaine et complète. Non-seulement ils se réconcilièrent avec lui , mais même le saluèrent avec enthousiasme, le priant de reprendre le costume et les fonctions de général, et lui promettant pour l'avenir une entière obéissance (2). Agathoklês se rendit
(1) Diodore, XX, 33. 01 ôs Kapyr,- (2) Cf. la description dans Tacite,
Sovioi, 7r£pia).Yeï; Y^^^fjisvoi, xai pap- Hist. 11,29, de la mutinerie qui éclata 6apix(ii); 7rpo(7xuvrj(javTsç, etc. dans l'armée de Vitellius, commaa-
avec empressement à l'appel , et il profita de leur nouvelle ardeur pour attaquer sur-le-champ les Carthaginois, qui, ne s'y attendant nullement , furent défaits avec de grandes pertes (1).
Malgré cet échec, les Carthaginois envoyèrent bientôt une armée considérable dans l'intérieur, en Yue de reconquérir ou de regagner les tribus nomades mal disposées (308-307 av. J.-C), Ils eurent un heureux succès dans cette entreprise , mais les Numides étaient en général sans foi et indifférents à l'égard des deux parties belligérantes, et ils ne cherchaient qu'à faire tourner la guerre à leur propre profit. Agathoklês, laissant son fils en qualité de commandant à Tunès, suivit les Carthaginois dans l'intérieur, avec une portion considérable de son armée. Les Carthaginois furent prudents et restèrent dans une forte position. Néanmoins Agathoklês eut assez de confiance pour les attaquer dans leur camp, et après un grand effort et avec des pertes sérieuses de son côté, il remporta une victoire indécise. Toutefois, cet avantage fut contre-balancé par le fait que, pendant l'action, les Numides assaillirent son camp, tuèrent tous les défenseurs, et enlevèrent presque tous les esclaves et les bagages. La perte du côté carthaginois affecta le plus cruellement les soldats grecs à leur solde ; c'étaient pour la plupart des exilés sous Klinôn et quelques exilés syracusaiiis. Ces hommes se conduisirent avec bravoure et furent tués presque tous, soit pendant la bataille, soit après, par Agathoklês (2).
Cependant, il était actuellement devenu évident, pour ce hardi envahisseur, que la force de résistance possédée par
<lée par Fabius Valens, à Ticinum.
« Postquam iramissis lictorlbus, Valens coercere seditionera cœptabat, rpsum invaduut (milites) , saxa jaciiint, fugienlem sequuntur. — Valens, servili veste, apud decurionem equitum tegebatiir. » — (Bientôt les sentiments, changent, grâce à l'artifice adroit d'Alphenus Varus, préfet du camp) ; — alors : « Silentio, patien-
tiâ, postremo precibus et lacrymis, Teniam quaerebant. Ut vero deformis et flens, et praeler spera incolumis Va-:
lens processit, gaudium, miseratio, favor; versi in lœtitiam (ut est vulgus utroque immodicum) laudantes gratantesque circumdatum aquilis signîsque, in tribunal ferunt. »
(1) Diodore, XX, 34.
2) Diodore, XX, 39.
182 HISTOIRE DE lA QRiCB
Carthage était trop grande pour qu'il en pût triompher; — que, tout en Thumiliant et en l'appauvrissant pour le moment, il ne pourrait terminer la guerre d'une manière •victorieuse, vu que la cité elle-même, occupant l'isthme d'une péninsule d'une mer à l'autre et entourée des fortifications les plus solides, ne pouvait être assiégée qu'avec des moyens bien ^ supérieurs aux siens (1). Nous avons déjà vu que , bien qu'il eût gagné des victoires et enlevé un riche butin, il n'avait pu fournir même une paye régulière à ses soldats, dont la fidélité était par conséquent précaire. Il ne pouvait pas non plus espérer de renforts de Sicile, où son pouvoir allait en général en déclinant, bien que Syracuse elle-même fût dans un danger moindre qu'auparavant. Il résolut donc de demander le secours d'Ophellas à Kyrènè,et il envoya Orthôn comme député dans ce dessein (2).
Un des premiers chapitres de cette Histoire (3) a déjà été consacré à Kyrênê et à ce qui a été plus tard appelé la Pentapolis (i. e. les cinq cités grecques voisines , Kyrênê, son port Apollonia, Barka, Teucheira et Hesperides) . Par malheur, les informations relativement à ces villes, pesîdant plus d'un siècle avant Alexandre le Grand, nous font presque complètement défaut. Établis au milieu d'une population de Libyens, dont beaucoup étaient domiciliés avec les Grecs comme compagnons de résidence, ces Kyrénœens avaient adopté maintes habitudes libyennes, en guerre, en paix et en religion ; leur belle race de chevaux, employée tant pour les courses de chars dans les fêtes que pour les batailles, en était un exemple. Les membres des tribus libyennes, utiles comme voisins, comme serviteurs et comme chalands (4), étaient souvent importuns aussi comme ennemis. En 413 avant J.-C, nous apprenons accidentellement que la ville
■ (1) Diodore, XX, 59. 'O ôè tv^ç w6- s. 6, où il parle de Kyrênê comme
XeuK o^î* "h^ xÊvôuvo»;, àwpocrÎTOu ttjç d^ttii lieu judicieusement choisi pour
ité>.ect>t; ouoTfjç wà Ty;v àiro Tciv Teixtiv une coloniaation, les indigènes du voi-
xai T^ç ÔaXàTTYiç ox''^p6tT(ii:a. sinage n^étant pas dangereux, mai*
(2) Diodore, XX, 40. bons pour servir de voisins, obéissants
(3) V. tome V, ch. 9. et d'esclaves.
(4) V. Isokrate, Or. IV (Philipp.),
d'Hesperides fut assiégée par des tribus libyennes et délivrée par quelques hoplites péloponésiens en route pour Syracuse pendant le siège athénien (1). Vers 401 avant J. -C. (peu après la fin de la guerre du Péloponèse), la même cité fut encore si rudement pressée par les mêmes ennemis qu'elle offrit son droit de cité à tout nauveau-venu grec qui voudrait l'aider à les repousser* Cette invitation fut acceptée par plusieurs des Messêniens chassés à ce moment même du Péloponèse et proscrits par les Spartiates ; ils allèrent en Afrique ; mais, finissant par être enveloppés dans une guerre intestine entre les citoyens de Kyrênê» une partie considérable d'entre eux périt (2). Excepté ces indications chétives, nous n'entendons rien dire au sujet de la Pentapolis grécolibyenne en rapport avec les affaires grecques avant l'époque d'Alexandre. Il paraîtrait que le commerce avec les tribus africaines indigènes, entre les golfes appelés la Grande et la Petite Syrte, était partagé, entre Kyrênô (signifiant la Pentapolis kyrénaïque) et C^rthage^ — à un point appelé les autels des Philènes^ qui servait de limite et était illustré par une légende commémorative ; immédiatement à Test de ces Autels était Automala, le comptoir le plus occidental de KyrèBè (3). Nous ne pouvons douter que les relations commerciales et autres^ entre Kyrènê et Carthage, les deux grands marchés sur la côte d'Afrique, ne fussent constantes et souvent lucratives, — bien que non pas toujours amicales.
Dans l'année 331 avant J.-C, quand Alexandre victorieux envahit l'Egypte, les habitants de Kyrênè envoyèrent lui offrir des présents et leur soumission, et furent inscrits parmi ses sujets (4). Nous n'entendons pas parler d'eux jusqu'à la dernière année de la vie d'Alexandre (de 324 à
(1) Thucyd. VII, 50. On dit que les habitants de Kyrên4
(2) Fausanias, IV, 26; Diodore, (la date exacte est inconnue) deman- XIV, 34. aèrent à Platon de faire des lois pour
(3) Strabon, XVII, p. 836 ; SaUust. eux, mais que le philosophe refusa. BeU. Jugurtb. p. 126. V. Thrige, Histor. Cyrênês, p. 191.
(4) Arrien^ VII, 9, 12; Quinte- Nous serions content que cette asaer- Curce, IV, 7, 9; Diodore, XVII, 49. tion fût mieux attestée.
323 av. J.-C). Vers cette époque, les exilés de Kyrênê et de Barka, probablement assez enhardis par le rescrit d'Alexandre (proclamé à la fête Olympique de 324 av. J.-C. et ordonnant que tous les exilés grecs, à l'exception de ceux qui étaient coupables de sacrilège, fussent rappelés sur-lechamp), résolurent d'accomplir leur retour de force. A cette fin, ils appelèrent de Krête un officier nommé Thimbrôn, qui, ayant tué Harpalos après sa fuite d'Athènes (comme je l'ai raconté dans un autre chapitre), s'était logé en Krête, avec le trésor , les vaisseaux et les six mille mercenaires amenés d'Asie par ce satrape (1). Thimbrôn transporta volontiers son armée en Libye pour les secourir, car il avait l'intention d'y conquérir une principauté pour lui-même. 11 débarqua près de Kyrênê , défit les forces kyrénaeennes en en faisant un grand carnage et se rendit maître d'ApoUonia, le port fortifié de cette cité, éloigné d'elle d'environ dix milles (= 16 kilomètres). Les villes de Barka et d'Hesperides se mirent de son côté , de sorte qu'il fut assez fort pour contraindre les Kyrénaeens à faire un traité désavantageux. Ils s'engagèrent à payer cinq cents talents, — à lui livrer la moitié de leurs chars de guerre pour ses projets ultérieurs — et à le laisser en possession d'ApoUonia. Tout en pillant les marchands dans le port, il déclara son intention de subjuguer les tribus libyennes indépendantes et probablement d'étendre ses conquêtes jusqu'à la ville de Carthage (2). Toutefois ses plans échouèrent par l'abandon d'un de ses propres officiers, Krêtois nommé Mnasiklês, qui passa aux Kyrénaeens et les encouragea à mettre de côté la récente convention. Thimbrôn, après avoir arrêté ceux des citoyens de Kyrênê qui se trouvaient être à ApoUonia, attaqua Ky* rêne elle-même; mais il fut repoussé, et les Kyrénaeens furent alors assez hardis pour envahir le territoire de Barka et d'Hesperides. Pour aller au secours de ces deux cités, Thimbrôn se déplaça d'ApoUonia; mais, pendant son ab-
(1) Diodore, XVII, 108; XVIII, 19. Phot. Cod. 92; Strab. XVII, p. 837. Arrien, De Rébus post Alex. VI, ap. (2) Diodore, XVIII, 19.
sence, Mnasiklês parvint à surprendre ce port important, s'emparant ainsi à la fois de la base des opérations de l'ennemi, de la station pour sa flotte et de tous les bagages de ses soldats. La flotte de Thimbrôn ne pouvait pas être entretenue longtemps sans un port. Les marins/ débarquant çà et là pour avoir des vivres et de Teau, furent interceptés par les Libyens indigènes, tandis que les vaisseaux furent dispersés par des tempêtes (1).
Les Kyrénaeens, alors pleins d'espoir, rencontrèrent Thimbrôn en rase campagne et le défirent. Cependant, bien que réduit à la détresse, il parvint à obtenir la possession de Teucheira, port où il appela comme auxiliaires deux mille cinq cents nouveaux soldats, tirés des bandes mercenaires indépendantes dispersées près, du cap Tsenaros, dans le Péloponèse. Ce renfort le mit de nouveau en état de livrer bataille. Les Kyrénaeens, de leur côté, jugèrent aussi qu'il était nécessaire de se procurer du secours, en partie chez les Libyens voisins, en partie à Carthage. Ils réunirent une armée, qui, dit-on, était de trente mille hommes, et avec laquelle ils lui livrèrent bataille en rase campagne. Mais en cette occasion ils furent complètement mis en déroute et perdirent tous leurs généraux et une grande partie de leur armée. Thimbrôn fut alors en pleine veine de succès ; il pressa et Kyrènê et le port avec tant de vigueur que la famine commença à y régner et qu'une sédition éclata parmi les citoyens. Les hommes oligarchiques, chassés par le parti populaire , cherchèrent asile , les uns dans le camp de Thimbrôn, les autres à la cour de Ptolemseos, roi d'Egypte (2).
J'ai déjà mentionné que, dans le partage fait après la mort d'Alexandre, l'Egypte avait été assignée à Ptolemaîos. Saisissant avec empressement l'occasion d'y annexer une possession aussi importante que la Pentapolis kyrénaïque, ce chef envoya une force suffisante sous Ophellas pour renverser Thimbrôn et rétablir les exilés. Sen succès fut com-
(1) Diodore, XVII, 20. (2) Diodore, XVIII, 21.
plet. Toutes les cités de la Pentapolis furent réduites ; Thimbrôn, vaincu et poursuivi comme fugitif, fut arrêté dans sa fuite par quelques Libyens et mené prisonnier à Teucheira, ville dont les habitants (avec la permission de TOlynthien Epikydês, gouverneur pour Ptolemaeos) le torturèrent d'abord et ensuite le transportèrent à ApoUonia pour y être pendu. Une visite finale de Ptolemseos lui-même régla les affaires de la Pentapolis, qui fut incorporée dans ses domaines et placée sous le gouvernement d'Ophellas (1).
Ce fut ainsi que la riche et florissante Kyrènê, portion intéressante du monde hellénique jadis autonome , passa comme le reste sous le pouvoir de l'un des diàdochi macédoniens (322 av. J.-C). Comme preuve et garantie de cette nouvelle souveraineté, nous trouvons élevée dans l'intérieur des murs de la cité une citadelle forte et complètement détachée, occupée par une garnison macédonienne ou égyptienne (comme Munychia à Athènes), et servant de boulevard au vice-roi. Dix ans plus tard (312 av. J.-C), les Kyrénaeens firent une tentative pour s'affranchir, et ils assiégèrent cette citadelle ; mais comme ils furent accablés par une armée et une flotte que Ptolemaeos envoya d'Egypte sous Agis (2), Kyrènê passa une fois de plus sous la viceroyauté d'Ophellas (3).
C'est à ce vice-roi qu'Agathoklês envoyait à ce moment des députés pour invoquer son aide contre Carthage (308 av. J.-C). Ophellas était un officier de considération et d'expérience. Il avait servi sous Alexandre et avait épousé une femme athénienne, Euthydikê, — qui descendait en ligne directe de Miltiadôs, le vainqueur de Marathon, et appartenait à une famille encore distinguée à Athènes. En
(1) Arrien, De Rébus post Alex.VI^ Ophellas « rex Cyrenarum »; mais il ap. Phot. Cod. 92; Diodore, XVIII, n'est nullement probable qu'il fût de- 21; Justin, XIII, 6, 20. venu indépendant de Ptolemaeos, ^
(2) Diodore, XIX, 79. 01 Kupri- comme le suppose Thrige (Hist Cyrêvaïoi... TTiv dtxpav icepteffTpaxoitéôeu- nés, p. 214). L'expression de PI utarque <yav, u); auTixa (làXa ttJv çpoupàv ex- {Demetrius, 14), 'OçéXXa tw àp^avti €a>,oOvTe;, etc. KupTQvy);, n'implique pas nécessaire-
\3) Justin (XXII , 7, 4) appelle ment une autorité indépendante.
invitant Ophellas à entreprendra en commun la conquête de Carthage, les députés lui proposèrent de garder la ville luimême, une fois prise. Agathoklês (disaient-ils) désirait seulement renverser la domination carthaginoise en Sicile ^ sachant bien qu'il ne pouvait occuper cette île conjointement avec une domination africaine.
Ophellas (1) trouva une pareille invitation extrêmement séduisante. Il cherchait déjà l'occasion de s'agrandir vers l'ouest et avait envoyé une expédition nautique d'exploration le long de la côte septentrionale d'Afrique, même à quelque distance autour et au delà du détroit de Gibraltar (2). De plus, pour tous les aventuriers militaires, tant sur terre que sur mer, l'époque oflFrait des promesses spéculatives illimitées. Ils avaient sous les yeux non-seulement ' la prodigieuse carrière d'Alexandre lui-même, mais encore les empiétements heureux des grands officiers ses successeurs. Dans le second partage, fait à Triparadeisos , de l'empire alexandrin, Antipater avait assigné à Ptolemaeos non-seulement l'Egypte et la Libye, niais encore une quantité indéfinie de territoire à l'ouest de la Libye, à acquérir plus tard (3), territoire dont on savait que la conquête avait été parmi les projets d'Alexandre, s'il eût vécu plus longtemps. C'est à cette conquête qu' Ophellas était alors appelé spécialement, soit comme vice-roi, soit comme l'égal de
(1) Diodore, XX, 40.
(2) Par une allQsi(Mi de Strabon faite incidemment (XVII, p. 826), nous apprenons ce fait, — qu'Ophellas avait relevé toute la côte de l'Afrique septentrionale, jusqu'au détroit de Gibraltar , et autour des anciennes colonies phéniciennes sur la côte oceidentale du Maroc moderne. Quelques critiques éminents (Grosskurd entre autres) rejettent la leçon de Strabon , — àito toO 'OçéXa ( on 'OçéXXa) irepi^Xov, qui est appuyée par an très-grand nombre des plus importants MSS. Mais je ne sens pas la force de leurs raisonnements, et la
leçon qu'ils voudraient substituer n'a rien qui la recommande. A mon avis, Ophellas, gouvernant la Kyrénaïque et concevant des désirs de conquêtes dans l'ouest, était un homme d'un caractère à ordonner et capable d'effectuer un examen de la côte africaine septentrionale. La connaissance de ce fait peut avoir engagé Agathoklês à s'adresser à lui.
(3) Arrien, De Rébus post Alex.
34, ap. Photium. Cod. 92. Aiyv-irTov jièv ^àp xal Atêuriv, xal t9^v èitéxeiva TauTYiç "ri^v TcoXX'îîiv, xai ô, n lïep à> irpè; TouTOt; 5' Ôptov li«*xTinar,Tat irpoi Guo[X£vou fiXiou, Uxole\Laio\j eivai.
Ptolemseos et indépendant de lui, par l'invitation d'Agathoklês. Ayant appris au service d'Alexandre à ne pas craindre de longues marches, il embrassa la proposition avec empressement. Il entreprit, en partant de Kyrônô, une expédition sur l'échelle la plus vaste. Par les parents de sa femme, il put faire connaître ses projets à Athènes , où, aussi bien que dans d'autr-es parties de la Grèce, ils trouvèrent beaucoup de fiiveur. A cette époque, les oligarchies établies par Kassandre dominaient non-seulement à Athènes, mais en général dans toute la Grèce. Au milieu de la dégradation et des souffrances qui régnaient, il y avait d'amples motifs de mécontentement et aucune liberté de l'exprimer; aussi se trouva-t-il beaucoup de personnes disposées à accepter du service comme soldats auprès^d'Ophellas ou à s'inscrire dans une colonie étrangère sous ses auspices. Partir sous la protection militaire de ce chef redoutable, — coloniser la puissante Carthage, que l'on croyait déjà afiaiblie par les victoires d'Agathoklês, — s'approprier les richesses, les fertiles propriétés foncières et la position maritime de ses citoyens, — tout cela était un prix bien fait pour séduire des hommes mécontents de leurs patries et mal informés des difficultés qui pouvaient survenir (1).
Nourrissant de pareilles espérances , maints colons grecs rejoignirent Ophellas à Kyrênè , quelques-uns même avec leurs femmes et leurs enfants. On dit que le nombre total fut de 10,000. Ophellas les emmena à la tête d'une armée bien équipée de 10,000 fantassins, de 600 cavaliers et de 100 chars de guerre, chaque char portant le conducteur et deux combattants. S'avançant avec ce corps mêlé de soldats et de colons, il arriva en dix-huit jours au poste d'Auto-
(1) Diodore, XX, 40. IIoXXol twv
'Aôrivaitov TrpoôufJia); Omnxovaav el; xrjv cTpaTÊiav • oOx ôXiyoi Ôè xaî twv a»a)v *EXXtqvwv, ëdTreuôov xoivcovfiaai
TiaTTiv T^; AiêuYj; xaxaxXTjpovxrideiv, xal xèv èv Kapxr,86vt Siapiràdeiv itXoO-