VII
(3) Arrien, 11, 13, 4.
GUERRE LAMIAQUE 11
pour la cause de la Grèce, comptant (comme le faisaient alors la plupart des Asiatiques) sur la destruction complète d'Alexandre en Kilikia. Toutefois, aussitôt que le désastre d'Issus fut connu, ils mirent à la disposition d'Agis trente talents et dix trirèmes, qu'il employa, sous son frère Agésilas, à se rendre maître de la Krête, sentant qu'on ne pouvait s'attendre à aucun mouvement en Grèce dans une crise aussi décourageante. Agis lui-même alla bientôt dans cette île, après s'être renforcé d'une division des mercenaires grecs qui avaient combattu sous Darius à Issus. En Krète, il paraît avoir eu un succès temporaire considérable, et même dans le Péloponèse, il organisa quelques démonstrations pour la répression desquelles Alexandre envoya Amphoteros avec une grande armée navale, dans le printemps de 331 avant J.-C. (1). A ce moment, la Phénicie, l'Egypte, et tout Tempire naval de la mer Mgée^ avaient passé dans les mains du vainqueur, de sorte que les Perses n'avaient aucun moyen direct d'agir sur la Grèce. Proba- "blement Amphoteros recouvra la Krète, mais il n'avait pas de forces de terre pour attaquer Agis dans le Péloponèse. En octobre 331 avant J.-C., Darius fut battu à Arbète* et s'enfuit en Médie, laissant Eabylone, Suse et Persépolis, avec la masse principale de ses immenses trésors, comme proie pour le vainqueur pendant l'hiver suivant. Après ces additions prodigieuses à la force d'Alexandre, il semblerait que tout mouvement antimacédonien, pendant le printemps de 330 avant J.-C, aurait dû être évidemment désespéré et même insensé. Cependant ce fut précisément alors que le roi Agis trouva moyen d'agrandir son échelle d'opérations dans le Péloponèse, et détermina un corps considérable de nouveaux alliés à se joindre à lui. Quant à lui-même person-
(1) Arrien, III, 6, 4; Diodore, XVII, contenus dans sa Politique, II, 7, 8),
48; Qainte-Carce, IV, 1, 39. comme ayant exposé la faiblesse des
C'est à cette gaerre en Krête, entre institutions krêtoises. — V. une note
Agis et le parti et les troupes des Ma- de Schneider sur le passage. Du moins
cédoniens, qu'Aristote fait probable* nous ne connaissons aucun autre év^-
ment allusion (dans les quelques mots nement qui s'accorde avec ces mots.
nellement, lui et les Lacédaemoniens avaient été antérieurement dans un état de guerre ouverte avec la Macédoine (1), et conséquemment ils couraient peu de risques en plus ; en outre, c'était un des effets de la guerre asiatique de rejeter sur la Grèce de petites bandes de soldats qui avaient jusqu'alors trouvé du service dans les armées persanes. Ces hommes venaient volontiers au cap Taenaros s'enrôler sous un roi de Sparte guerrier; de, sorte qu'Agis se trouva à la tête d'une armée qui parut considérable aux Péloponésiens, familiers seulement avec les petites proportions des rassemblements de guerre grecs, bien qu'insignifiante contre Alexandre ou son vice-roi en Macédoine (2). La révolte de Memnôn, le gouverneur macédonien de Thrace, fit briller un rayon inattendu d'espoir. Antipater fut forcé ainsi de retirer quelques-unes de ses forces à une distance considérable de la Grèce, tandis qu'Alexandre, tout victorieux qu'il fût,
(1) Alexandre, aussitôt qu'il fut devenu maître des trésors persans à Suse (vers décembre 331 av. J.-C), envoya une remise considérable de trois mille talents à Antipater , comme moyen de faire la guerre aux Lacédaemoniens (Arrien, III, 16, 17). Les manifestations d'Agis dans le Péloponèse avaient commencé au printemps de 331 avant J.-C. (Arrien, III, 6, 4); mais ses mouvements agressifs dans la Péninsule ne prirent pas de proportions formidables avant le printemps de 330 avant J.-C. A la date du discours d'^schine contre Ktesiphôn (août 330 av. J.-C), la bataille décisive par laquelle Antipater écrasa les forces d'Agis n'avait été livrée que récemment, car les prisonniers lacédaemoniens étaient seulement sur le point d'être envoyés à Alexandre pour apprendre leur sort ( ^Eschin. adv. Ktesiph.
p. 524). Quinte-Curce (VII, 1, 21) s'est trompé certainement en disant que la lutte était terminée avant la bataille d'Arbèles. De plus, il y avait des députés lacédaemoniens, présents auprès de Darius même peu de jours
avant sa mort (juillet 330 av: J.-C), qui tombèrent ensuite dans les mains d'Alexandre (Arrien, III, 24, 7); ces hommes avaient pu difficilement connaître la ruine de leur patrie. Je suppose que la victoire d'Antipater fut remportée vers juin 330 avant J.-C, — et que l'armement péloponésien d'Agis fiit réuni environ trois mois auparavant (mars 330 av. J.-C).
M. Clinton (Fast. H. App. c. 4, p. 234) discute la chronologie de cet événement, mais d'une manière que je ne crois pas satisfaisante. Il semble disposé à le placer quelques mois plus tôt. Je ne vois pas de nécessité pour expliquer le mot attribué à Alexandre (Plutarqûe, Agésilas, 15) comme prouvant une coïndidence étroite de temps entre la bataille d'Arbèles et la défaite définitive d'Agis..
(2) Alexandre en Médie, informé de toute l'affaire après la mort d'Agis, en parlait avec mépris comme d'une bataille de souris et de grenouilles, si nous devons en croire le mot de Plutarqûe, Agésilas, 15.
GUERRE LAMIAQUE 18
étant en Persis ou en Médie, à l'est du mont Zagros, paraissait aux yeux d'un Grec avoir atteint les extrêmes limites du monde habitable (1). Agis profita de cet encouragement partiel, pour sortir de Laconie avec toutes les troupes, mercenaires et indigènes, qu'il put réunir. Il invita les Péloponésiens à faire un dernier effort contre la domination macédonienne, tandis que Darius conservait encore toute la moitié orientale de son empire,. et qu'on pouvait encore espérer de lui de l'appui en hommes et en argent (2).
Quant à cette guerre, nous , connaissons très-peu de détails. D'abord, de brillants succès parurent réservés à Agis. Les Eleiens, les Achœens (excepté Pellênè), les Arkadiens (excepté Megalopolis) et quelques autres Péloponésiens, se joignirent à son étendard, de sorte qu'il put réunir une armée qu'on porte à vingt mille fantassins et à deux mille chevaux. Défaisant les premières forces macédoniennes envoyées contre lui, il se mit en devoir d'assiéger Megalopolis, cité qui, actuellement comme jadis, était le boulevard de l'influence macédonienne dans la péninsule, et était probablement occupée par une garnison macédonienne. Athènes se montra disposée à accorder une sympathie active, et à équiper une flotte pour aider cet effort antimacédonien. Phokiôn et Démade résistèrent à ce mouvement, sans doute pour toute raison de prudence, mais en particulier pour un motif financier, allégué par le second, qui assura que le peuple serait forcé de renoncer à la distribution théorique (3). Démosthène lui-même, dans des circonstances si évidemment décourageantes, ne put recommander la formidable démarche de se déclarer contre Alexandre, bien qu'il semble s'être permis d'exprimer des sympathies antimacédoniennes générales, et s'être plaint de l'impuissance à laquelle la mauvaise politique passée d'Athènes l'avait ame-
(1) ^schine adv. Ktesiph. p. 653. (2) Diodore, XVII, 62; Dinarque
'G ô' 'AXéÇavSpo; IÇw t^; ôpxxoo xal cont. Dêmosth. s. 35.
T^ç oixoviJLévYi; ôXi'you ôeîv Tiiariq [ki- (3) Plutarque , Keipubl. Gerend.
6eiaTYixei, etc. • Praecept. p. 818,
née (1). Antipater, finissant la guerre en Thrace aux meilleures conditions possibles, se hâta de revenir en Grèce avec toutes ses forces, et arriva dans le Péloponèse à temps^ pour délivrer Megalopolis, qui avait commencé à être en danger. Une bataille décisive, qui se livra en Arkadia, suffit pour terminer la guerre. Agis et son armée, les Lacédaemoniens en particulier, combattirent avec vaillance et désespoir, mais ils furent complètement défaits. Cinq mille de leurs soldats furent tués, y compris Agis lui-même, qui, bien que couvert de blessures, dédaigna de quitter le champ de bataille, et tomba en résistant jusqu'à la fin. Les vainqueurs, suivant un récit, perdirent trois mille cinq cents hommes ; suivant un antre, il y en eut mille de tués, avec un grand nombre de blessés. C'était une. perte plus grande que celle qu'Alexandre avait subie soit à Issus soit à Arbèles; preuve évidente qu'Agis et ses compagnons, bien que malheureux dans le résultat, avaient montré un courage digne des meilleurs jours de Sparte.
Les forces alliées furent alors si complètement écrasées, que tous se soumirent à Antipater. Après avoir consulté le congrès favorable aux Macédoniens à Corinthe, il condamna les Achaeens et les Eleiens à payer cent vingt talents à Megalopolis et força les Tégéens à punir ceux de leurs principaux personnages qui avaient conseillé la guerre (2). Mais, il ne voulut pas prendre sur lui de déterminer le traitement des Lacédaemoniens sans consulter spécialement Alexandre.
(1) C'est ce que nous reconnaissons, quant à la conduite de Démosthène, par iEschine, adv. Ktesiph. p. 553.
Toutefois il est difficile de croire ce qu'insinue jEschine, à savoir que Démosthène se vantait d'avoir provoqué le mouvement lacédœmonien, — et cependant qu'il ne fit aucune proposition ni ne donna aucun conseil pour l'appuyer. Démosthène ne peut guère avoir prêté d'aide positive à l'opération, bien qu'on dût compter sur ses sentiments antimacédoniens, dans le cas où
les choses prendraient une tournure favorable.
Dinarque (ttf suprà) accuse aussi Démosthène d'être resté inactif à ce moment critique.
(2) Quinte-Curce , VI, 1, I5r20; Diodore, XVII, 63-73. Après la défaite, un décret suspensif fut rendu par les Spartiates, à l'effet de décharger d'àTi(xta ceux qui avaient échappé à 1& bataille, — comme on l'avait fait après Leuktra piodore, XIX, 70).
GUERRE LAMIAQUB 15
Il leur demanda cinquante otages, et envoya à ce prince en Asie des députés ou prisonniers, qui devaient se mettre à sa merci (1). On nous dit qu'ils n'atteignirent le roi que longtemps après, à Baktra (2); nous ignorons ce qui fut décidé au sujet de Sparte en général.
Le soulèvement des Thèbains, peu de mois après l'avénement d'Alexandre, avait été la première tentative faite par les Grecs pour s'affranchir de la domination macédonienne ; cette entreprise d'Agis fut la seconde. Toutes deux, malheureusement, avaient été partielles, sans possibilité d'aucune combinaison étendue ni combinée à l'avance; toutes deux eurent une issue misérable, qui riva les chaînes de la Grèce plus fortement que jamais. C'est ainsi que la force que possédait la Grèce de se défendre elle-même fut anéantie peu à peu. Le plan d'Agis était en effet désespéré dès le début même, en tant qu'il attaquait la puissance gigantesque d'Alexandre; et il n'aurait peut-être jamais été entrepris, si le roi Agis lui-même n'eût déjà été compris dans des hostilités contre la Macédoine, avant la destruction de l'armée persane à Issus. Ce malheureux prince (sans aucun talent supérieur, autant que nous le savons) montra un courage et un patriotisme pleins de dévouement, dignes de son prédécesseur Léonidas aux Thermopylae, dont le renom est plus grand, uniquement parce que la bannière qu'il soutenait finit par triompher. Les Athéniens et les iEtoliens, qui ne prirent parti pour Agis ni les uns ni les autres, restèrent alors, Thêbes et Sparte ayant disparu, comme les deux grandes puissances militaires de la Grèce, que nous verrons bientôt paraître, quand nous arriverons à la dernière lutte soutenue pour l'indépendance grecque, — la guerre Lamiaque qui fut mieux combinée et promit davantage, et qui cependant ne fut pas moins désastreuse dans son résultat.
Bien q\ie les plus fortes considérations de prudence condamnassent Athènes au repos pendant ce mouvement antimacédonien dans le Péloponèse, il a dû s'élever une puis-
Ci) -SIschine, adv. Ktesiph. p. 524. (2) Quinte-Curce, VII, 4, 32.
santé sympathie parmi ses citoyens tandis que la lutte se continuait. Si Agis eût gagné la victoire sur Antipater, les Athéniens se seraient probablement déclarés en sa faveur ; et bien qu'une position indépendante n'eût pu être maintenue d'une manière permanente contre un ennemi maître d'une puissance aussi écrasante qu'Alexandre, cependant si l'on songe qu'il était complètement occupé et loin dans l'intérieur de l'Asie, la Grèce aurait pu tenir tête à Antipater pendant un intervalle assez considérable. En face de pareilles éventualités, les craintes des hommes d'État partisans des Macédoniens alors au pouvoir à Athènes, les espérances de leurs adversaires, et les antipathies réciproques des uns et des autres, ont dû se manifester d'une manière inaccoutumée; de sorte que la réaction qui suivit, lorsque la puissance macédonienne devint plus irrésistible que jamais, fut considérée par les ennemis de Démosthène comme offrant une occasion favorable pour le ruiner et le déshonorer.
C'est à la particularité politique de ce moment que nous devons le débat judiciaire entre les deux grands orateurs athéniens : la mémorable accusation d'^Eschine contre Ktesiphôn, pour avoir proposé une couronne en faveur de Démosthène, et la défense plus mémorable encore de Démosthène, au nom de son ami aussi bien qu'au sien propre. C'était dans l'automne ou dans l'hiver de 337-336 avant J.-C, que Ktesiphôn avait proposé ce vote d'honneur en faveur de Démosthène, et qu'il avait obtenu l'acquiescement préalable (probouleuma) du sénat ; ce fut dans la même année attique, et peu de temps après, qu'^schine attaqua la proposition en vertu de la Graphe Paranomôn, comme illégale, inconstitutionnelle, funeste, et fondée sur de fausses allégations (1). Plus de six ans s'étaient ainsi écoulés depuis
(1) Parmi les divers documents , cusation intentée par ^schine. J*ai
réels ou prétendus, insérés dans le dis- déjà dit que je suis d'accord avec
cours de Démosthène De Coronâ, on en Droysen pour douter de tous les docu-
voit un (p. 266) qui prétend être le dé- ments attachés à ce discours ; tous
cret même proposé par Ktesiphôn; et portent le nom de faux archontes, la
un autre (p. 243) qui prétend être Tac- plupart des noms d'archontes inconnus ;
GUERRE LAMIAQUE
que l'accusation avait été formellement enregistrée ; cependant jEschine n'avait pas voulu la produire réellement devant le tribunal ; ce qui dans le fait ne pouvait se faire sans quelque danger pour lui-même, devant la justice nombreuse et populaire d'Athènes. Deux ou trois fois avant que son accusation fût intentée, d'autres personnes avaient proposé de conférer le même honneur à Démosthène (1), et avaient été accusées en vertu de la Graphe Paranomôn; mais avec un insuccès si marqué, que leurs accusateurs n'obtinrent pas même un cinquième des suffrages des dikastes^ et furent en conséquence soumis (d'après le règlement permanent d'une loi attique) à une peine de mille drachmes. Le même danger attendait ^Eschine ; et bien que, par rapport à l'illégalité de la motion de Ktesiphôn (qui était le but direct et ostensible visé en vertu de la Graphe Paranomôn) , son accusation fût fondée sur des circonstances spéciales que les accusateurs antérieurs n'ont pu être en état de présenter, cependant son dessein réel n'était pas de se borner à cet argument étroit et technique. Il avait l'intention d'étendre
quelques-uns ne conviennent pas à la place où ils paraissent. V. tome XVII, ch, 4 et 5. '
Nous savons par l'assertion d'^Eschine lui-même que la motion de Ktesiphôn fut faite après la nomination de Démosthène comme l'un des inspecteurs des fortifications de la cité, et que cette nomination se lit dans le dernier mois de l'archonte Chserondas (juin 337 av. J.-C, — V. ^Eschine, adv. Ktesiph. p. 421-426). Nous savons aussi que l'accusation d'^Eschine contre Ktesiphôn fut intentée avant l'assassinat de Philippe, événement qui arriva en août 336 avant J.-C. (iEschine, ib.
p. 612, 613) . 11 paraît ainsi que la motion de Ktesiphôn (avec le prohouleuma qui la précéda) a dû être présentée à quelque moment pendant l'automne ou l'hiver de 337-336 avant J.-C , — que l'accusation d'^Eschine a dû être enregistrée peu de temps après, et que cette accusation n'a pu l'être à la date
T. XIX
que porte le pseudo-document, p. 243, — le mois Elaphebolion de l'archonte Chœrondas, ce qui serait antérieur à la nomination de Démosthène. De plus, en comparant la prétendue motion de Ktesiphôn, telle qu'elle est insérée dans Démosth. De Coronâ, p. 266, avec les mots dont se sert ^Eschine luimême (adv. Ktesiph. p. 631. "OÔsv TYiv àpx,T^iV Tou i}<yiçc<7(i,aToç £7rof^(ra). V, aussi p. 439) pour représenter l'exorde de cette motion, on verra qu'elle ne peut être authentique.
(1) Démosthène, De Coronâ, p. 253, 302, 303, 310. n dit (p. 267-313) qu'il avait été couronné souvent (TToXXàxiç) par les Athéniens et d'autres citoyens grecs. La couronne qu'il reçut sur la motion d'Aristonikos (après les succès contre Philippe à Byzantion et dans la Chersonèse, etc., en 340 av. J.-C.) fut la seconde couronne (p. 253). — Plutarque, Vit. X Orator, p. 848.
le Cercle de raçcusation, de manière à y comprendre tout le rôle et toute la politique d^e Démosthène, qui, dans le cas où le verdict lui serait défavorable, se verrait ainsi publiquement déshonoré tant comme citoyen que comme homme politique. Dans le fait, à moins que ce dernier but ne fût atteint, ^Eschine ne gagnait rien à porter l'accusation en justice ; car la seule déclaration de l'accusation devait avoir eu déjà pour effet d'empêcher le probouleuma d'être transformé en décret, et la couronne d'être réellement accordée. Sans doute Ktesiphôn et Démosthène auraient pu forcer iEschine à Talternative soit de laisser tomber son accusation, soit de la porter devant le dikasterion. Mais c'était un défi hardi, que, eu égard à un vote purement honorifique, ils ne s'étaient pas senti le courage d'envoyer ; surtout après la prise de Thêbes en 335 avant J.-C, quand Alexandre victorieux demandait qu'on lui livrât Démosthène avec plusieurs autres citoyens.
C'est dans cet état d'expectative et de compromis, — Démosthène jouissant de l'honneur ébauché d'un vote flatteur de la part du sénat, ^schine Tempêchant d'être transformé en vote du peuple, — que et le vote et l'accusation étaient restés pendant un peu plus de six ans. Mais l'accusateur se sentit actuellement encouragé à pousser son accusation en justice au milieu du sentiînent de parti réactionnaire, qui suivit ' l'avortement des espérances antimacédoniennes, succéda à la victoire complète d"'Antipater sur Agis, et amena l'accusation de citoyens antimacédoniens à Naxos, à Thasos et dans d'autres cités grecques également (1). Au milieu des craintes que l'on avait que le vainqueur ne voulût porter son ressentiment plus loin encore, ^schine pouvait à ce moment faire valoir qu'Athènes était déshonorée pour avoir adopté ou même approuvé la politique de Démosthène (2), et qu'une condamnation expresse prononcée contre
(1) Démosth. De Coronâ, p. 294. vûv xaipouç * oo^s-re 8' eàv fiàv toû-
(2) ^Eschine adv. Ktesiph. p. 645, tov (yT£çàvw(jy)T£, ôp.oyva)p,ovEç £Î- ^laééêXYjTai ô' f,(iâ>v i\ noXi; èx twv vat toTç Tcapaêaivovdt t3?)v xoi- Ay)(xoo'Oév'ov; 'îro).tT£V(Jt.àTa)v Tiepl Toù; vViv elpTQVTjV • èàv 6è ToOvavTtw
OUfiRRE iAMIAQUS
lui était le seul moyen de la délivrer de la charge de cotmi-* yence avec ceax qui avaient levé rétendar4 contre la supré* matie macédonienne. Dans une harangue pleine de talent et d'amertume, ^Ëschine montre d'abord que la motion de Kte^ siphon était ill<%ale, à cause des fonctions publiques occu* pées par Démosthène au moment où elle fut proposée ; — ensuite il entre en détail dans toute la vie et le rôle de Démosthène, pour prouver qu'il est indigne d'un pareil honneur, même n'y eût-il pas eu de motifs formels d'objection Il divise la vie entière de Démosthène en quatre périodes, la première, finissant à la paix de 346 avant J.-C. entre Philippe et les Athéniens, — la setonde, finissant à l'explosion de La guerre qui vient ensuite en 341-340 avant J.-C. , — la troisième, finissant au désastre de Chaeroneia, — la quatrième , comprenant tout le temps suivant (1). Pendant toutes ces quatre périodes, il dénonce la conduite de Démosthène, comme ayant été corrompue, perfide, lâche et ruineuse pour la cité. Ce qui est plus surprenant encore, il l'accuse expressément d'une grande dépendance à l'égard et de Philippe et d'Alexandre au moment même où il s'attribuait le mérite de leur faire une opposition patriotique et intrépide (2),
Qu'Athènes eût subi une triste défaite et une pénible humiliation, en ayant été abaissée de la position indépendante et même présidentielle au rôle dégradé de cité macédonienne sujette, depuis le moment où Démosthène débuta pour la première fois dans la vie politique, c'était un fait qui n'était que trop certain, ^Eschine en fait même une partie de son argumentation , en attribuant une révolution si
xbh «tTtwv. — Cf. av€c ces mots la dernière phrase du discours de Démosthène en réponse, où il adresse une pritîre aux Dieux : — *H{JLtv 5s toïç
£irripTy)(JLéva)V çoêcov Ô6x£ xai giùtt,-
La mention que fait .Esdiine (im-
médiatement avant) des jeux Pythiens, comme étant sur le point d'être oélé' brés dans peu de jours, marque la date de ce procès judiciaire, — août 330 avant J.-C.
(1) ^Eschine adv. Ktesîph. p. 443.
(2) ^schine adv. Ktesiph. p. 449, 455, 467, 551.
20 fflSTOIRE DE LA GRÈCE
déplorable à la mauvaise et perfide gestion de Démosthène^ et en le dénonçajit comme candidat à un éloge public sans autre titre qu'une série de calamités publiques (1). Après avoir critiqué ainsi la conduite de Démosthène avant la bataille de Chseroneia, iEschine arrive au passé plus récent, et il prétend que Démosthène ne peut être sincère dans sa prétendue inimitié pour Alexandre, vu qu'il a laissé échapper trois occasions successives, toutes extrêmement favorables, d'engager Athènes à se montrer hostile aux Macédoniens. De ces trois occasions, la première fut quand Alexandre passa pour la première fois en Asie ; la seconde, immédiatement avant la bataille d'Issus; la troisième, pendant la série de succès obtenus par Agis dans le Péloponèse (2). Dans aucune de ces occasions Démosthène ne fit appel à aucune action publique contre la Macédoine, preuve^ (selon -^schine) que ses déclarations antimacédoniennes n'étaient pas sincères.
J'ai déjà fait remarquer plus d'une fois, qu'à considérer l'inimitié amère qui régnait entre ces deux orateurs, on peut rarement se fier avec sût^eté à l'allégation sans preuve de l'un des deux contre l'autre. Mais par rapport aux accusations mentionnées en dernier lieu qu'avançait ^Eschine, it y assez de faits connus, et nous avons des preuves indépendantes, telles que nous en rencontrons rarement, pour l'apprécier comme accusateur de Démosthène. La carrière victorieuse d'Alexandre, exposée dans les chapitres précédents, prouve amplement qu'aucune des trois périodes, indiquées ici par ^schine, ne présenta même un encouragement passable à un patriote athénien raisonnable pour engager son pays dans une guerre contre un ennemi aussi formidable. Rien ne peut être plus frivole que ces accusations contre Démosthène, d'avoir laissé passer des moments favorables à des opérations antimacédoniennes. En partie pour cette raison, sans doute, Démosthène ne les mentionne pas
(1) iEschine adv. Ktesiph. p. 526^ (2) .Eschine adv. Ktesiph. p. 551-
GUERHE LAMIAQUE 21
<lans sa réponse ; peut-être, plutôt encore pour une autre raison ; c'est qu'il n'était pas sans danger d'exprimer ce qu'il sentait et pensait au sujet d'Alexandre. Sa réponse insiste entièrement sur la période qui précède la mort de Philippe, ^uant à l'empire illimité acquis subséquemment par le fils <ie ce roi , il n'en parle que pour le déplorer comme un triste châtiment de la fortune,. qui a désolé à la fois le inonde hellénique et le monde barbare, — dans lequel jithènes a été engloutie avec les autres, — et auquel même <;es Grecs sans foi et changeants, qui concouraient à agrandir Philippe, n'avaient pas mieux échappé qu'Athènes, ni à vrai dire aussi bien (1).
Je ne toucherai pas ici le discours de Démosthène De Coronâau point de vue de la rhétorique, et je n'ajouterai rien aux éloges qui en ont été faits unanimement, tant dans l'antiquité que dans les temps modernes, comme étant le chefd'œuvre de l'éloquence grecque, dont il est impossible d'approcher. Il appartient à cet ouvrage comme portion de l'histoire grecque ; revue des efforts faits par un patriote et «n homme d'État pour soutenir la dignité d'Athènes et l'autonomie du monde grec, contre un dangereux agresseur <lu dehors. J'ai raconté, dans les chapitres précédents, comment ces efforts furent dirigés, et de quelle manière lamentable ils échouèrent. Démosthène les passe ici en revue, en répondant aux accusations dirigées contre sa conduite publique pendant l'intervalle de dix ans, entre la paix de 346 avant J.-C. (ou la période qui la précède immédiatement) et la mort de Philippe. Il est remarquable que, bien qu'il déclare entamer une défense de toute sa vie publique (2), il peut néanmoins se permettre de laisser sans la mentionner la portion de cette vie qui est peut-être la plus honorable pour lui, — l'ancienne période de ses premières Philippiques et de ses premières Olynthiennes, — alors que, quoique étant un politique encore novice et sans influence
(1) Démosth. De Coronâ, p. 311- Ms^mv tou ts ISiou pîov îcavxoç, û; 316. Sotxe, Xoyov ôiSovai x^Qjiepov xai tûv
(2) Démosth. De Coronâ, p. 227. xotv^wEiroXiTeujxévwv, etc.
établie, il fut le premier à apercevoir à distance les périls^ dont menaçait Tagrandissement de Philippe, et le pins ardent à provoquer des précautions opportunes et énergiques contre son ambition, malgré l'apathie et les murmures de politiques plus âgés, aussi bien que du public en général. Commençant à la paix de 346 avant J.-C, Démosthène défend la part qu'il a eue aux antécédents de cet événement contre les accusations d'yEschine, qu'il dénonce comme l'auteur de tout le mal, controverse que j'ai déjà essayé d'élucider dans un autre chapitre. Passant ensuite à la période qui suit cette paix, — aux quatre années d'abord de diplomatie hostile, ensuite d'action hostile, contre Philippe, qui aboutirent au désastre de Chaeroneia, — Démosthènene se contente pas d'une simple justification. Il revendique cette politique comme un sujet d'orgueil et d'honneur, malgré ses résultats. Il félicite ses compatriotes d'avoir manifesté un patriotisme panhellénique digne de leurs ancêtres, et il ne réclame que l'honneur d'avoir été le premier à proclamer et à exprimer ce glorieux sentiment commun à tous. La fortune a été contraire; cependant, sa politique antimacédonienne vigoureuse n'était pas une erreur ; Démosthène le jure parles combattants de Marathon, de Platée et de Salamis (1). Qu'une domination étrangère ait été imposée à la Grèce, c'est une calamité accablante; mais si elle l'avait été sans une énergique résistance de la part d'Athènes, à cette calamité se serait ajouté le déshonneur.
Conçue dans ce ton sublime, la réponse de Démosthène à son rival a une importance historique, comme oraison funèbre de la liberté athénienne et grecque anéantie. Six années auparavant, l'orateur avait été nommé par ses compatriotes pour prononcer la harangue publique habituelle en
(l) Démosth. De Coronâ, p. 297. îrpoxivôuveuffavxa; twv Tcpo^ovcov xal
*AX)/ oOx l<TTtv, oOx êffTiv ôirwç i?i{i.àp- toùç èv IIXaTaïaï; TcapoTa^afJiivou; xal
TCTs, àvôpe; *AÔTivaîot, tôv ûirèp Ti^ç toî^ç ev Sa>a(xïvt vaufiaxTjffavraç, etc.,.
àtfàvTwv èXei^eptaç xal acoryipCo^ xiv- serment si souvent cité et admiré. Juvov àpàfxe^ioe — où [là xoùç MapaOûve
GUERRE LAMIAQUE 23
rhoQûeur des guerriers tués à Chseroneia. Ce discours est aujourd'hui perdu; mais il touchait probablement les mêmes arguments. Bien que la sphère d'action de toute cité grecque, aussi bien que de tout citoyen grec, fut actuellement entravée et limitée par une force macédonienne irrésistible, il restait encore le sentiment de la liberté et de la dignité politiques, dont on avait joui pleinement dans le passé, — l'admiration pour les ancêtres qui les avaient défendues avec succès, — et la sympathie pour les chefs qui s'étaient récemment mis en avant pour les soutenir, bien qu'ils eussent échoué. C'est un des faits les plus mémorables de l'histoire grecque, que, malgré la victoire de Philippe à Chaeroneia, — malgré la conquête subséquente de Thêbes par Alexandre, et le danger dont elle menaça Athènes; — malgré les conquêtes en Asie, qui avaient depuis jeté toute la puissance persane dans les mains du roi macédonien, — le peuple athénien n'ait jamais pu être persuadé, soit de répudier Démosthène, soit de renier sa sympathie pour sa politique. Quel art et quel talent déployèrent ses nombreux ennemis pour l'amener à le faire, le discours d'iEschine suffit pour nous l'apprendre. Et si Ton songe avec quelle facilité le public se dégoûte de projets qui aboutissent à un malheur, — quel grand soulagement d'esprit procure habituellement le blâme jeté sur des chefs malheureux, — il n'eût pas été étonnant que, dans l'une des nombreuses persécutions où se trouva enveloppée la réputation de Démosthène, les dikastes eussent rendu contre lui un jugement défavorable. Qu'il en soit toujours sorti acquitté, et acquitté honorablement, c'est une preuve de fidélité rare et de constance de caractère dans les Athéniens. C'est une preuve que ces sentiments nobles, patriotiques et panhelléniques, que nous trouvons constamment inculqués dans ses discours pendant une période de vingt années, avaient pénétré dans les esprits de i^es auditeurs, et qu'au milieu de maintes allégations générales de corruption avancées contre lui, proclamées hautement par ses ennemis, il n'y avait pas un seul fait bien prouvé qu'ils pussent établir devant le dikasterion. L'accusation intentée actuellement à Ktesiphôn par -^s-
chine ne fit que procurer un nouveau triomphe à Démosthène. Quand on compta les sufirages des dikastes, ^Eschine n^obtint pas même le cinquième. Il se trouva donc passible de Tamende ordinaire de mille drachmes. Il paraît qu'il quitta immédiatement Athènes, sans payer Tamende, et qu'il se retira en Asie, d'où il ne revint jamais. Il ouvrit, dit-on, une école de rhétorique à Rhodes, et alla jusque dans l'intérieur de FAsie pendant la dernière année de la vie d'Alexandre (au moment où ce monarque imposait aux cités grecques un rappel obligatoire de tous leurs exilés), afin d'obtenir son appui pour rentrer à Athènes. Ce projet fut désappointé par la iflort d'Alexandre (1}.
Nous ne pouvons supposer qu'^Eschine fût hors d'état de payer l'amende de mille drachmes, ou de trouver des amis qui voulussent la payer pour lui. Ce ne fut donc pas une 'contrainte légale qui lui fit quitter Athènes ; ce furent le désappointement et l'humiliation extrêmes d'une défaite si marquée. Nous devons nous rappeler que c'était un défi gratuit envoyé par lui-même ; que la célébrité des deux rivaux avait attiré des auditeurs, non-seulement d'Athènes, mais de diverses autres cités grecques, et que l'effet du discours de Démosthène dans sa propre défense, — prononcé avec toute sa perfection de voix et d'action, électrisant les auditeurs par la sublimité de son sentiment public, et de plus rempli de louange personnelle admirablement maniée et d'amertume méprisante a l'égard de son rival, — cet effet, dis-je, doit avoir été puissant et imposant à un point inexprimable. Probablement les amis d'^schine furent eux-mêmes irrités contre lui pour avoir poussé plus loin l'accusation; car sa défaite a dû avoir pour effet que le vote du sénat, qu'il attaquait, fut présenté et passa dans l'assemblée publique, et que Démosthène a dû recevoir une couronne publique (2). D'aucune autre manière, dans les circonstances
(1) V. les diverses vies d*iEscliine — ^X/à vuvl nQiJiepov dyà» jjièv wwèp dans Westermanti, Scriptores Biogra- ?oO CTEçavcoOTJvat 6oxtpLà2^o|j.at , rà 5è phici, p. 268, 269. [iriS' ÔtioOv àôixetv àv(i>(jLoXoYY)(iae —
(2) Démosthène, De Coronâ, p. 315. çoi ôè (jvxoçdvTiQ jièv slvat 6oxetv
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actuelles où se trouvait Athènes, Démosthène n'aurait pu obtenir un éloge aussi expressif. Il n'est donc guère surprenant qu'une pareille mortification fût insupportable à ^schine. Il se dégoûta de sa ville natale. Nous lisons que plus tard, dans son école de rhétorique de Rhodes, il débita un jour, comme leçon à ses disciples, l'heureuse harangue de son rival, De Coronà. Naturellement, elle provoqua une explosion d'admiration. « Que serait-ce, s'écrit ^schine, si vous eussiez entendu le monstre lui-même ! >»
De ce mémorable triomphe de l'illustre orateur et défenseur, nous avons à passer à un autre procès, — accusation directe portée contre lui, à laquelle il n'échappa point aussi facilement. Nous sommes forcé ici de sauter par-dessus cinq ans et demi (d'août 330 av. J.-C. à janvier 324 av. J.-C), intervalle pendant lequel nous n'avons 'aucune information sur l'histoire grecque, et qui s'écoula entre là marche d'Alexandre en Baktriàne et son retour enPersis et en Susiane. Mécontent de la conduite des satrapes pendant son absence, Alexandre en mit à mort ou punit plusieurs, et ordonna aux autres de licencier sans délai les troupes mercenaires qu'ils avaient prises à leur solde. Cet ordre péremptoire remplit l'Asie et l'Europe de détachements errants de soldats sans emploi, dont quelques-uns cherchèrent leur subsistance dans les îles grecques et sur la côte méridionale lacédsemonienne, au cap Taenaros, en Laconie.
Ce fut vers cette époque (commencement de 324 av. J.-C.) qu'Harpalos, le satrape de Babylonia et de Syria, commençant à éprouver des craintes à la pensée d'être puni par Alexandre pour ses fastueuses prodigalités, s'enfuit d'Asie en Grèce, avec un trésor considérable et un corps de cinq raille soldats (1). Pendant qu'il était satrape, il avait appelé en Asie, successivement, deux femmes athéniennes comme
ûiro(px£i, xivouvÊuet; ôè &îxe Seî ffs en riche, suivant Démosthène, p. 329.
toOto Tcoieïv, etx' i^Syi TceîraOaôat [iri (1) Diodore, XVII, 108. Il porte k
(leTaXaêovxa tô ttsixittov |xépo; xwv cinq mille talents le trésor emporté
^'TQçwv, etc. d'Asie par Harpalos.
Cependant ^schine était devenu
maîtresses, Pythionikê et Glykera, à chacune desquelles il était fort attaché, et qu il entretenait avec des dépenses et un luxe insensés. A la mort de la première, il témoigna sa douleur par deux monuments funèbres élevés à grands frais à sa mémoire ; l'un à Babylone, l'autre en Attique, entre Athènes et Eleusis. Quant à Glykera, on dit qu'il résida avec elle à Tarsos, en Kilikia, — qu'il ordonna aux> hommes de se prosterner devant elle et de lui parler comme à une reine, — et qu'il éleva sa statue avec la sienne propre à Rhossos, port de mer sur les confins de la Kilikia et de la Syria (1). Pour plaire à ces maîtresses, ou peut-être afin de s'assurer une retraite pour lui-même en cas de besoin, il avait envoyé à Athènes du blé en profusion à distribuer au peuple, de qui il avait reçu des votes de remerciement avec le don de droit de cité athénien (2). De plus, il avait confié à Chariklês, gendre de Phokiôn, la tâche d'élever le monument en Attique en l'honneur de Py thionikê, avec une remise considérable d'argent dans ce dessein (3). Le profit ou le détournement résultant de cette dépense lui assura la bonne volonté de Chariklês, — homme très-différent de son beaupère, riionnête et austère Phokiôn. D'autres Athéniens furent probablement gagnés par divers présents ; de sorte que, quand Harpalos jugea à propos de quitter l'Asie, vers le commencement de 324 avant J.-C, il avait acquis déjà
(1) V. les fragments de la lettre ou pamphlet de Tliéopompe adressé à Alexandre, tandis qu'Harpalos était encore à Tarsos, et avant sa fuite à Athènes. — Theopomp. Fragm. 277, 278, éd. Didot ap. Atheua;. XIII, p. 586-595. Théopompe parle au présent ; — K7.1 ôpa (Harpalos) Ottô toO Xàou irpocrxuvovpLÉvriV (Glykera), etc.
Clitarque affirmait ces faits, aussi bien que Théopompe (Athénée, ibid.),
(2) Athénée, XIII, p. 596, — extrait du drame satirique appelé Agên, représenté devant Alexandre à Suse, dans la fête Dionysiaque ou premier mois de 324 avant J.-C.
(3) Plutarque, Phokiôn, 22; Pausanias, I, 37, 4; Diksearehi Fragm. 72, éd. Didot.
Le récit de Plutarque égare en ce qu'il semble impliquer que Harpalos donna cet argent à Chariklês après son arrivée à Athènes. Xous savons par Théopompe (Fr. 277) que le monument avait été terminé quelque temps avant qu'Harpalos quittât TAsie. Plutarque en parle comme d'une construction médiocre, indigne de la somme qu'on y dépensa; mais Dikaearque et Pausanias le représentent tous deux comme somptueux et magnifique.
GUERRE LÂMIAQUE
quelque empire, tant sur le public d'Athènes que sur quelques-uns de ses principaux personnages. Il fit voile, avec son trésor et son armement, droit au cap Sunion, en Attique, d*où il envoya demander asile et protection dans cette cité (1).
Les premiers rapports transmis en Asie paraissent avoir annoncé que les Athéniens avaient accueilli Harpal os comme un ami et un allié, qu'ils avaient secoué le joug macédonien et s*étaient préparés à une guerre pour rétablir la liberté hellénique. C*est ainsi que le fait est coloré, tel qu'il est présenté dans le drame satirique appelé Agên, représenté devant Alexandre à la fête Dionysiaque à Suse, en février ou en mars 324 avant J.-C. Cette nouvelle, se rattachant, dans l'esprit d'Alexandre, à la récente défaite de Zopyrion, en Thrace, et à d'autres désordres des mercenaires licenciés, l'enflamma tellement de colère, qu'il ordonna d'abord d'équiper une flotte, décidé à franchir la mer et à. aller attaquer Athènes en personne (2). Mais il fut bientôt calmé par une communication plus exacte, certifiant que les Athéniens
(1) Quinte^nrce, X, 2, 1.
(2) Quinte-Curce, X, 2, 1. « Igitur trigînta navFbus Sunium transmittnnt » (Harpalos et ceux qtù raccompagnent) « nude portmn urbis petere decreverunt. His cognitis, rex Harpalo Atheniensibusque juxta infestus, classem parari jubet, Athenas prolinus petiturus. » Cf. Justin, XITI, 5, 7, — qui mentionne cette intention hostile dans l'esprit d'Alexandre, mais en expose différemment la cause.
L'extrait du drame Àgén (donné dans Athénée^ Xm, p. 596) représente les rapports qui excitèrent cette colère d*Alexandro. On disait qu'Athènes aTait repoussé son a sscm iaseroeat avec l'abondance dont eUe avait jo«i anparaTant dans cet état, •— afin de commencer une Intte poar la liberté, avec la certitode de privations présentes et d'une ruine future :
A. 'Ote jùv ê9affxov (les Athéniens;
[ôoûXov èxTY;çOat ^l'ov, 'Ixavôv êSetTcvouv • vùv oè, tov X£~
[Spoita ftovov Kac TÀv {idpaOov e<rdou<ri, irupoùç
[ô' oO {JiàXa.
B. Kal nfjV àvcouo) {lupiàoa; xôv "Ap-
[7ra).ov AÙTOÏcri Tûv 'Ay^ivoç oOx êXàrTOva; Xctov TCapa«£|i4>oi, xae tcoIîtTjV yz-
A . r>vxipa; ô oîtoç ouxo; y;v • èrz'.v
Avrotfftv ôXs&pou X3ÙX éToiïpa;
fàp^aêûîrv * Je crois que ce drame Jflf^n fiit représentésm^Ies bordsdn Choaspes (non YBy^ dcupes^ — V.ma note dans le chapitre qni précède immédiateraeDt[t.XVlII,p.287^ n, 4]), c'est-à-dire à Sœe, dans les Dionysiade 3!^ avant J.-C. Il est intéressant comme signe des sentiments du temps.
avaient positivement refusé d'épouser la cause d'Harpalos (1).
Le fait de ce rejet final par les Athéniens est tout à fait incontestable. Mais il semble, autant que nous pouvons l'établir au moyen de preuves imparfaites, que cette mesure ne fut pas prise sans débat, ni sans symptômes d'une disposition contraire, suffisants pour expliquer les bruits qui arrivèrent d'abord aux oreilles d'Alexandre (324 av. J.-C). A vrai dire, la première arrivée d'Harpalos à Sunion excita l'alarme, comme s'il venait avec l'intention de s'emparer de Peirseeus, et on chargea l'amiral Philoklès de prendre des précautions pour la défense du port (2). Mais Harpalos, envoyant son armement en Krête ou à Taenaros, sollicita et obtint la permission de venir à Athènes, avec un seul vaisseau et ses propres serviteurs personnels. Ce qui avait une importance plus grande encore, il apporta avec lui une somme considérable d'argent, montant, nous dit-on, à pius de sept cents talents, ou plus de quatre millions de francs. Nous devons nous rappeler qu'il était déjà favorablement connu du peuple par de grands présents de blé, qui lui avaient procuré un vote de droit de cité. Il se reposait actuellement sur la gratitude des Athéniens, comme un suppliant cherchant une protection contre la colère d'Alexandre ; et, tout en demandant aux Athéniens une intervention si dangereuse pour eux-mêmes, il ne négligea pas de les encourager en exagérant les moyens qu'il avait à
(1) Néanmoins Timpression qu'Alexandre avait l'intention d'assi<^ger Athènes a dû dominer dans l'armée plusieurs mois encore, pendant l'automne de 324 avant J.-C, quand il dtait à £kbatane. Ephippus l'historien, en racontant les flatteries adressées à Alexandre à Ekbatane, mentionne la rodomontade d'un soldat nommé Gorgos : — Topyo; ô ÔTcXoçuXaÇ 'AXéÇav- 6pov 'AjxjjLcavoç viîov (jTsçavot XP^^^OÎÇ xpio/iXiotç, xal ÔTav 'AÔTQvac iro- Xiopx^, [xupiaiç Travo^Xtaiç xal TaT;
t(7ai; xaTaTcéXxatç xal irâai rot; âXXotç péXecTiv eiç tov tcoXejjlov Ixavotç (Ephippus ap. Athenœ. XII, p. 538, Fragm.
3 éd. Didot).
(2) Dinarqueadv. Philokl. s. 1. 4>à(jxa»v xtoXuffÊiv "ApiraXov el; tov Ileipaia xaTaTrXeOffai (TxpaTYiyo; (>ç' U(X(ov èirl xà vEcopia xal tÎ?)v Mouvux^*^ xe/eipo- TovTjfJiivoç, etc. Dinarque adv. Aristogeiton. 8. 4. ''Oç irap* 'ApiràXou Xaêeïv Xp^(MCTa èxoXiJLyiGev, ôv i^oôeO' yixêiv xa- TaXri<|/6{xevov tyiv ttoXiv Cijjuôv, etc.
GUERRE LAMIAQUE
sa disposition. Il s'étendit sur la haine et le mécontentement universels ressentis contre Alex9,ndre, et donna l'assurance qu'à lui se joindraient de puissants alliés, étrangers aussi bien que Grecs, si une fois une cité comme Athènes levait l'étendard de la délivrance (1). A un grand nombre de patriotes athéniens, plus ardents que doués d'une longue vue, ces appels inspirèrent et de la sympathie et de la confiance. De plus, Harpalos dut naturellement acheter tout partisan influent qui voulut accepter un présent , outre les hommes tels que Chariklês, ]qui étaient déjà dans ses intérêts. Sa cause fut épousée par Hypéride (2), citoyen antimacédonien déclaré, et orateur qui ne le cédait qu'à Démosthène. Il semble qu'il y a tout lieu de croire qu'on fut d'abord fortement disposé à prendre parti pour l'exilé, le peuple n'étant pas effrayé même par l'idée d'une guerre avec Alexandre (3\ Phokiôn, qu'Harpalos s'efforça en vain de corrompre.
(l) V. les fragments nouveaux et in téressants, bien que malheureusement peu abondants, du discours d'Hypéride contre Démosthène, publiés et élucidés par M. Churchill Babington d'après un papyrus égyptien récemment découvert ( Cambridge, 1850 ).
Par le fragm. 14 (p. 38 de l'édition de M. Babington), nous pouvons voir que les promesses mentionnées dans le texte furent réellement faites par Harpalos, — et à vrai dire nous aurions pu presque le présumer sans témoignage positif, — Hypéride dit à Démosthène : — Taûxa; Ott iç Tto
«{;r;çi<TjiaTt, dvXXaêwv xov ''ApicaXov • xal Toù; [j.èv à).).ou; anavra; Trpeffêeu£(7Ôat TCETTOÎTixa; w; 'A>.eÇavôpov , oOx l^ovra; âX>.Yiv ou8e(xiav àizoa- Tp09iiv * Toù; 8s papêàpouç, oï aOtot àv Yj^o^ çépovre; el; TaOto Ty;v ôuvajiiv, ëxovTs; Ta yçri[LaLxa xal toùç (TTpaTicoTa; ôjtou; ëxaaxoç aOxûv eîxe> TOUToviç au^JLTravraç où (xovov xexcoXuxaç àitoffTYJvai èxeivou tIq c\jykyi^ei TGV 'ApTuâXov, àXXà xat
Le langage employé ainsi par Hy-
péride dans son accusation nous fait voir quelles espérances lui (et naturellement Harpalos, sur l'autorité duquel il a dû parler) avaient présentées au peuple quand l'affaire fut soumise pour la première fois à une discussion.
Le fragment cité ici est complet quant au sens général, et il ne demande pas un très-grand secours à la conjecture. Dans quelques-uns des autres fragments, les restitutions, conjectures de M. Babington, bien qu'extrêmement probables et judicieuses, forment une partie trop considérable du tout pour nous permettre de les citer avec confiance comme témoignage.
(2) Pollux, X, 159.
(3) Plutarque, de Vitioso Pudore, p. 531. Twv yàp 'AOiQvaiwv a>p(xr|(jL£v(ov "ApTràXw poYiÔeïv, xal xopuffffovrtov èTrt Tov 'AXé$av5pov, è^ai^vY); èTteçàvy) 4>i- XoUvoç, ô TÛv ETcl BaXàffffTj) TcpayfJLaTtov 'AXeÇàvôpou ffTparrjyo; • èxTrXaYévxo; -Se
TOU ÔlTjfJLOU, xal GIWTCWVTOÇ Slà TOV 9O-
60V, ô AYipLOGÔévrjÇ — Tt iroiTQffoudiv,
ëçT), TTpÔ; TOV i^XlOV iSoVTÊÇ, oî \iii ôu-
và[i.evoi TTpoç TOV Xûyvov àvTi6Xéireiv ;
résista naturellement à la proposition d'épouser sa cause* Et Démosthène résista aussi, d'une manière non moins décidée, dès le début même (1). Nonobstant toute sa haine pour la suprématie macédonienne, il ne pouvait ne pas voir la folie qu'il y aurait à déclarer la guerre à Alexandre. Dans le fait, en étudiant ses discours d'un bout à l'autre, on trouvera ses conseils tout aussi remarquables pour la prudence que pour l'énergie du patriotisme. Toutefois, sa prudence en cette occasion fut nuisible à sa position politique; car, tandis qu'elle irrita Hypéride et les citoyens les plus opposés aux Macédoniens, elle ne lui valut probablement rien de plus qu'une trêve temporaire de la part de ses anciens adversaires partisans d'Alexandre.
L'opposition combinée de politiques aussi opposés que Démosthène et Phokiôn l'emporta sur le mouvement que les partisans d'Harpalos avaient créé. On ne put obtenir de décret en sa faveur. Bientôt toutefois le cas se compliqua par l'arrivée d'ambassadeurs envoyés de Macédoine, par Antipater et Olympias, pour demander qu'on le livrât (2). La même requête fut également adressée par l'amiral macédonien Philoxenos , qui arriva d'Asie avec une petite escadre. Ces demandes furent refusées, à la prière de Phokiôn non moins qu'à celle de Démosthène. Néanmoins on présenta alors au peuple les perspectives de la vengeance macédonienne comme si prochaines et si effrayantes, que toute . disposition à appuyer Harpalos céda à la nécessité de se rendre Alexandre favorable. Un décret fut rendu à l'effet d'arrêter Harpalos, et de mettre tout son argent sous séquestre dans l'akropolis, jusqu'à ce qu'on pût recevoir des ordres spéciaux d'Alexandre, auquel, à ce qu'il paraît, on envoya des députés qui emmenaient avec eux les esclaves d'Harpalos pour être interrogés par ce prince , et étaient chargés de solliciter auprès de lui une sentence peu sévère (3)*
(1) Plutarque, Phokiôn, c. 21; Plu- 'Eàv to-j; Tcaîgaç xaTawéfitJ/Ti (Alexan-
tarque, Démosthène, 25. dre) Tcpo; T?i'xâç tov; vîjv eî^ éavTov àva-
(2.1 Diodore, XVII, 108. y.EJtofiKjpiÉvoy^, xat toùtwv à£iox ttqv
(3) Dinarque adv. Démosth. s. 69. à/r^Qsiav 7ry0é«76ax, etc.
GUERRE LAMIAQUE
Or ce fut Démosthène qui proposa ces décrets, à l'effet d'arrêter la personne d'Harpalos et de séquestrer son argent (1) ; et par là il encourut un ressentiment plus vif de la part d'Hypéride. et des autres partisans d'Harpalos , qui le dénoncèrent comme une créature dans la dépendance du toutpuissant monarque. Harpalos fut emprisonné, mais bientôt il s'échappa, probablement fort à la satisfaction de Phokiôn, de Démosthène et de tous les autres citoyens; car même ceux qui désiraient le plus se débarrasser de lui devaient reculer devant l'odieux et le déshonneur de le livrer, même par contrainte, à une mort certaine- Il s'enfuit en Krête, où bieatôt il fut tué par un de ses propres compagnons (2), ' Au moment où l'on rendit les décrets pour l'arrestation et le séquestre, Démosthène pria un citoyen qui se trouvait près de lui de demander à Harpalos, publiquement dans l'assemblée, quel était le montant de son argent, que le peuple avait résolu à l'instant de séquestrer (3). Harpalos répondit : sept cent vingt talents , et Démosthène déclara cette somme au peuple, sur l'autorité d'Harpalos, insistant avec quelque force sur sa grandeur. Mais quand on en arriva à compter l'argent dans l'akropolis, on découvrit qu'il n'y
(1) V. le fragment cité dans une note précédente da discours d'Hypéride contre Démostlièue. Que ce fût Démosthène qui proposa le décret à l'effet de déposer l'argent dans l'akropolis, c'est ce que nous apprenons aussi d'un de ses autres accusateurs, — le citoyen qui prononça le discours composé par Dinarque (adv. Demastfa.
s. 68, 71, 89) : — "Eypa^j^Ev aOtô; . êv Tô 6TQfj,tj) AriiJLOffOEVY}!;, ûi); orr XovoTt SiKaiou TOÀi TcpàytJLaToc ôvxo;, çuÀàrTeiv 'AXslàvopo) Ta ei; Trjv 'Atti- XTjv àçtxofJLeva iiEtà 'ApiràXou xp^i"
Dinarque (adv. Demosth. s. 97-106) accuse Démosthène de basse flatterie à l'égard d'Alexandre. Hypéride avance aussi la même accusation. — V. les Fragments dans l'édition de M. Ba-
bington, s. 2, Fr. 11, p. 12; s; 3, Fr. 5, p. 34.
(2) Paus. 11,33, 4; Diod. XVII, 108.
(3) Ce fait essentiel de la question adressée publiquement à Harpalos dans l'assemblée par quelqu'un, à la requête de Démosthène, parait dans les Fragments d'Hypéride, p. 5, 7, 9, éd. Babington : — Ka6iqfi£Voç xûtToi ûtco t^
xaTraTOjjLYJ, 6y.é),euare rèv yo^f^rirt
èpcDTÎjdat TÔv "ApTcaXov ôiroffa eit] rà yj^TiiLOLtoL Ta àvoio6yi(j6|iL£va eiç rry àxp6wo)>tv • ô ÔÊ àirexpivaTO ôti éirraxoG-ia, etc.
Le terme xaTato^iY) (V. une note de M. Babington) « désigne un large passage se trouvant à intervalles entre les bancs arrangés d'une manière concentrique dans un théâtre, et étant parallèle à eux »•
avait en réalité pas plus de trois cent cinquante talents. Or on dit que Démosthène ne communiqua pas immédiatement au peuple ce prodigieux déficit dans la somme réelle en tant que comparée avec ce qu'avait annoncé Harpalqs , et qu'il répéta lui-même dans l'assemblée publique. L'impression régna, nous ignorons pendant combien de temps, que sept cent vingt talents d'Harpalos avaient été réellement placés dans l'akropolis, et quand la vérité finit par être connue^ elle excita une grande surprise et fit jeter les hauts cris (1). On supposa que la moitié de la somme annoncée qui manquait avait dû être employée en corruption, et des soupçons s'élevèrent contre presque tous les orateurs , y compris et Démosthène et Hypéride.
Dans cet état de doute, Démosthène proposa que le sénat de l'aréopage fît une enquête sur l'affaire et fît connaître quels étaient les délinquants présumés (2) qui méritaient d'être cités devant le dikasterion ; il déclara dans le discours qui accompagnait sa motion que les délinquants réels, quels qu'ils pussent être, méritaient la peine capitale. Les aréopagites différèrent leur rapport pendant six mois, bien que Démosthène , dit-on , le demandât avec quelque impatience. On fit des recherches dans les maisons des principaux orateurs, à l'exception d'un seul qui s'était marié récemment (3). A la fin le rapport parut ; il énumérait plusieurs noms de citoyens que l'on pouvait accuser de
(1) Plutarque, Vit. X Orator.
p. 846. Dans la vie de Démosthène donnée par Photius (Cod. 265, p. 494), il est dit qu'on ne trouva que trois cent huit talents.
(2) Que cette motion ait été faite par Démosthène lui-même, c'est un point sur lequel insiste fortement son accusateur Dinarque, — adv. Demosth.
s. 5, 62, 84, etc. Cf. aussi les Fragm.
d'Hypéride, p. 59, éd. Bahington.
D inarque, dans sa rhétorique vague, essaye de présenter la chose comme si Démosthène avait proposé de reconnaître la sentence de l'aéropage comme
définitive et péremptoire, et comme s'il était par conséquent condamné sur l'autorité invoquée par lui-même. Mais cette assertion est suffisamment réfutée par le seul fait que le procès fut intenté plus tard, outre qu'elle est contraire à la pratique judiciaire d'Athènes.
(3) Plutarque, Démosth. 26. Nous apprenons par Dinarque (adv. Demosth, I, 46) que le rapport des aréopagites ne fut fait qu'après un intervalle de six mois. Au sujet de leur retard et de l'impatience de Démosthène, Y. Fragm.
Hypéride, p. 12-33, éd. Bahington.
GUERRE LÂMIAQUE
s'être approprié cet argent, et il spécifiait combien chacun d'eux avait pris. Parmi ces noms se trouvait Démosthène lui-même, accusé d'avoir pris vingt talents, — Démade, six raille statères d'or, — et d'autres citoyens, avec dififérentes sommes attachées à leurs noms (1). Sur ce rapport, on nomma dix (2) accusateurs publics chargés de poursuivre l'accusation contre les personnes spécifiées, devant le dikasterion. Au nombre des accusateurs était Hypéride, dont le nom n'avait pas été compris dans le rapport aréopagitique. De toutes les personnes accusées , Démosthène fut cité le premier, devant un nombreux dikasterion de quinze cent» citoyens (3), qui confirma le rapport des aréopagites, le reconnut coupable et le condamna à payer ôinquante talents à l'État. Comme il n'était pas en état d'acquitter cette amende considérable, on le mit en prison; mais après quelques jours il trouva moyen de s'évader, et s'enfuit à Trœzen dans le Péloponèse, où il passa quelques mois comme exilé,, triste et découragé, jusqu'à la mort d'Alexandre (4). Que fut-il fait à l'égard des autres citoyens compris dans le rapport aréopagitique, nous l'ignorons. Il paraît que Démade (5), — qui. était du nombre, et q^^est attaqué spécialement avec Démosthène et par Hypéride et par Dînarque, — ne comparut pas pour être jugé, et qu'il a dû par conséquent être condamné à l'exil; toutefois, s'il en fut ainsi, il n'a pu tarder à revenir, vu qu'il semble avoir été à Athènes au moment de la mort d'Alexandre. Philoklês et Aristogeitôn furent également cités en justice comme étant compris par l'aréopage dans la liste des délinquants; mais quelle fut l'issue de leur procès, c'est ce que nous ne voyons pas (6).
(1) Dinarque, adv. Demosth. s. 92.