GUERRE L AMI A QUE
Six mois s'écoulèrent avant que les aréopagites fissent leur rapport. Or, il est impossible de supposer que tout ce temps ait pu être employé à. la recherche de faits, — et s'il l'avait été, le rapport une fois publié aurait contenu quelque "trace de ces faits, au lieu de renfermer une simple liste de noms et de sommes. La probabilité est, que leur temps se passa tout autant en discussions de parti qu'en recherches •de faits ; que les personnes qui différaient d'opinion furent longues à finir par s'entendre sur ceux qu'on sacrifierait ; et que, quand elles furent d'accord, ce fut une sentence plutôt politique que judiciaire, désignant Démosthène comme victime extrêmement agréable à Alexandre, et comprenant aussi Démade, en manière de compromis, dans la même liste de délinquants, — deux politiques opposés, tous deux mal vus dans le moment. J'ai déjà fait observer que Démosthène était impopulaire à cette époque auprès des deux partis dominants; auprès des philomacédoniens, de longue date, et non sans motifs suffisants ; auprès des antimacédoniens, parce qu'il se mettait en avant pour s'opposer à Harpalos. Ses accusateurs comptent sur la haine des premiers contre lui, comme chose toute naturelle ; ils le recommandent à la haine des seconds, comme une vile créature d'Alexandre. Parmi les dikastes il y avait sans doute des hommes des deux partis; et comme corps collectif, ils purent probablement comprendre que ratifier la liste présentée par l'aréopage était la seule manière de clore finalement une question remplie de dangers et de discordes.
Telle semble être l'histoire probable des affaires harpaîiennes. Elle laisse Démosthène innocent de profit corrompu, non moins que Phokiôn ; mais pour les politiques athéniens en général, elle n'est nullement honorable; tandis qu'elle présente la conscience judiciaire d'Athènes comme étant sous la pression de dangers du dehors, et comme travaillée par des intrigues de p^rti à l'intérieur (1).
(1) Nous lisons dans Pausanias (II, nn des esclaves d'Harpalos, apprit de 33, 4) que Tamiral macédonien Phi- lui les noms de ceux des Athéniens que oxenos, après avoir arrêté plus tard son maître avait gagnés, et que Dé-
Pendant la demi-année et plus qui s'écoula entre l'arrivée d'Harpalos à Athènes et le jugement de Démosthène, il se passa en Grèce un événement au moins d'une importance considérable (324 av. J.-C). Alexandre envoya Nikanôr à la grande fête Olympique célébrée cette année, avec une lettre en forme ou rescrit, qui ordonnait à toute cité grecque de rappeler tous les citoyens qui étaient en exil, excepté ceux qui étaient souillés d'impiété. Ce rescrit, que lut publiquement à la fête le héraut qui avait gagné le prix à cause de la force de sa voix, fut entendu avec le plus vif enthousiasme par vingt mille exilés, qui s'y étaient réunis sur Tavis qu'on avait l'intention de prendre cette mesure. Tel était le rescrit : « Le roi Alexandre aux exilés des cités grecques. Nous n'avons pas été l'auteur de votre bannissement ; mais nous 'serons l'auteur de votre rétablissement dans vos cités natales. Nous avons écrit à Antipater à ce sujet» en lui ordonnant d'employer la force contre celles des villes qui ne vous rappelleront pas de leur propre mouvement (1). >»
Il est évident que beaucoup d'exilés avaient exhalé leurs plaintes et leurs accusations devant Alexandre, et avaient trouvé en lui un auditeur bien disposé. Mai's nous ne savons pas sur quelles recommandations ce rescritavait été obtenu. Il semblerait qu Antipater avait l'ordre en outre de restreindre ou de modifier les confédérations des cités achaeennes et arkadiennes (2) , et d'imposer non-seulement le rappel des exilés, mais la restitution de leurs biens (3).
Que ce rescrit souverain fût dicté par méfiance du- ton de sentiment régnant dans les cités grecques en général, et destiné à remplir chaque cité de partisans dévoués d'Alexandre, — nous n'en pouvons pas douter. C'était de sa
mosthcne n'était pas du nombre. Cette les faite (Hist. vol. VII, ch. 56,.
assertion, dans une certaine mesure, p. 170 seq.),
tend à disculper Démosthène. Cepen- • (1) Diodore, XIX, 8.
dant je ne puis lui attribuer autant (2) V. les fragments d'Hypéride,.
d'importance que le fait l'évêque p. 36, éd. Babington.
Thirlwall. Son récit des affaires har- ^^3) Quinte-Qurce, X, 2, 6. :
paliennes est habile et distingue bien
QUKRRE LÂMIAQUE
part un exercice de souveraineté impérieux et radical, — qui mettait de côté les conditions sous lesquelles il avait été nommé chef de la Grèce, — qui dédaignait même de rechercher des cas particuliers, et d^essayer ui\e distinction entre des sentences justes et injustes, — qui maîtrisait en masse les autorités politiques et judiciaires dans chaque cité. Il proclamait avec une force amère la servitude du monde hellénique. Il était sûr que des exilés rétablis en vertu de l'ordre coercitif d'Alexandre rechercheraient lappui de la Macédoine, mépriseraient les autorités de leur patrie, et rempliraient leurs cités respectives de discordes qui les affaibliraient. La plupart des cités, n'osant pas résister paraissent avoir obéi à contre-cœur ; mais les Athéniens et les -^toliens refusèrent, dit-on, d'exécuter l'ordre (1). Ce qui prouve le dégoût que le rescrit souleva dans Athènes, c'est que Dinarque adresse un reproche sévère à Démosthène, parce que, comme chef de la théorie athénienne ou légation sacrée à la fête Olympique, on% vit accompagner publiquement Nikanôr et causer familièrement avec lui (2).
Dans l'hiver ou au commencement du printemps de 323 av. J.-C, plusieurs cités grecques envoyèrent en Asie des députés pour faire à Alexandre des remontrances contre cette mesure : nous pouvons présumer que les Athéniens étaient du nombre ; mais nous ne savons pas si les remontrances produisirent aucun effet (3). Il paraît qu'il régna en Grèce un mécontentement considérable pendant cet hiver et ce printemps (323 av. J.-G.). Les soldats licenciés venus d'Asie conservaient encore un camp à Tsenaros; là Leosthenès. Athénien énergique de sentiments antimacédoniens"
(1) Quinte-Curoe, X, 2, 6. Uassertion de Diodore, — qui affinne que le rescrit fut populaire et agréable à tous les Grecs, à rexception des Athéniens et des ^toliens, — ne peut être crue.
11 fut populaire sans doute auprès des exilés eux-mêmes et de leurs amis immédiats.
(2) Dinarque, adv. Demostli. s. 81 :
cf. Hyper. Frag. p. 36, éd. Babington* (3) Diodore, XVII, 113. Il semble qu'il y a eu des cas dans lesquels Alexandre intervint dans les sentences du dikasterion athénien contre des citoyens athéniens : voir le cas d'un homme déchargé d'une amende judiciaire à sa prière. Pseudo-Démosthène^ Epistol. 3, p. 1480.
consentit à les commander, et même il attira d'Asie de nouveaux soldats mercenaires, de concert avec divers confédérés à Athènes, et avec les iEtoliens(l). Quant à l'argent, que Ion disait monter à cinq mille talents, apporté d'Asie par Harpalos, la plus grande partie n'avait pas été prise par ce dernier pour Athènes, mais elle paraît avoir été laissée à ses officiers pour l'entretien des troupes qui l'avaient accompagné.
Telle était la position générale des affaires quand Alexandre mourut à Babylone en juin 323 avant J.-C. Cette étonnante nouvelle, à laquelle personne ne pouvait avoir été préparé, a dû se répandre d'une extrémité à l'autre de la Grèce pendant le mois de juillet. Elle ouvrait les perspectives les plus favorables à tous les amis de la liberté et aux victimes de la domination macédonienne. Sa force militaire souveraine ressemblait au gigantesque Polyphemos après que son œil avait été crevé par Odysseus (2) : Alexandre n'avait pas laissé d'héritier^ capable, et personne ne s'imaginait que son vaste empire pût être maintenu dans une unité effective par d'autres mains. Antipater en Macédoine était menacé de la défection de divers voisins sujets de ce royaume (3).
La mort d'Alexandre ne fut pas plus tôt certifiée d'une manière incontestable que les chefs antimacédoniens à Athènes excitèrent vivement le peuple à se déclarer le premier champion de la liberté hellénique et à organiser une confédération dans toute la Grèce pour cet objet. Démos-
Ci) Diodore, XVII, 111; cf. XVIII, 21. Pausanias (I, 25, 5; VIII, 52, 2) affirme que Leosthenês fit venir cinquante mille de ces mercenaires d'Asie dans le Pélopooèse, pendant la vie d* Alexandre, et contre la volonté de ce prince. Le nombre avancé ici me semble incroyable ; mais il est assez probable qu'il en engagea quelques-uns à venir en Grèce. — Justin (XIII, 5) mentionne qu^une résistance armée fut préparée par les Athéniens et les JEto*
liens contre Alexandre lui-même pendant les derniers mois de sa vie, par rapport au mandat qni ordonnait le rappel des exilés. Il semble exagérer la grandeur de leurs actes avant la mort d'Alexandre.
(2) Comparaison frappante faite par Torateur Démade (Plutarque, Apopkth.
(3) V. Frontin, Strategemata , II, 11,4.
GUERRE LAMIAQUE
thène était alors en exil; mais Leosthenès, Hypéride et d'autres orateurs du même parti se trouvèrent en état d'allumer dans leurs compatriotes une disposition et une détermination guerrières, malgré une opposition décidée de la part de Phokiôn et de ses partisans (1). Les hommes riches pour la plupart se rangèrent du côté de Phokiôn ; mais la masse des citoyens fut enflammée par le souvenir encourageant de ses ancêtres et par l'espérance de reconquérir la liberté grecque. On rendit un vote qui annonçait publiquement la résolution des Athéniens à cet effet. On décréta qu'on équiperait deux cents quadrirèmes et quarante trirèmes, que tous les Athéniens au-dessous de quarante ans seraient soumis à la réquisition militaire, et que des députés seraient envoyés partojit dan» les diverses cités grecques, pour invoquer instamment leur alliance dans l'œuvre de l'affranchissement (2). Phokiôn, bien qu'adversaire déclaré de ces projets guerriers, resta encore à Athènes et fut, à ce qu'il paraît, prorogé dans ses fonctions comme l'un des généraux (3). Mais Pytheas, Kallimedôn et d'autres de ses amis s'enfuirent auprès d'Antipater, qu'ils aidèrent énergiquement à tenter d'arrêter le mouvement projeté dans toute la Grèce.
(1) Pluterque, Phokiôn, 23. Dans les Fragments de Dexippos, on trouve de courts extraits de deux discours, vraisemblablement composés par cet auteur dans son histoire de ces affaires :
l'un qu'il attribue à Hypéride conseillant la guerre, l'autre à quelque orateur inconnu, combattant ce conseil et que C. Millier suppose être Phokiôn (Fragm. Hist. Grœc. vol. III, p. 668) •
(2) Diodore, XVIII, ÎO. Diodore affirme que les Athéniens envoyèrent les trésors harpaliens au secours de Leosthenès. Il paraît s'imaginer qu'Harpalos apporta dans Athènes tous les cinq mille talents (fu'il avait enlevés d'Asie ; mais il est certain qu'il n'en déclara pas plus de sept cents ou de sept cent vingt dans l'assemblée athénienne, —
et que de cette somme il ne se trouva réellement qu'une moitié. Diodore n'est pas conséquent avec lui-même, quand il dit ensuite (XVIII, 19) que Thimbrôn, qui tua Harpalos en Krête, s'empara des trésors et des mercenaires harpaliens, et les transporta à Kyrênê, en Afrique.
(3) C'est à ce moment, à ce qu'il paraît, qu'on doit rapporter l'anecdote suivante (si elle est vraie) : — Les Athéniens étaient impatients d'envahir la Bœôtia à un instant inopportun; Phokiôn, général âgé de quatre-vingts ans, les retint, en appelant, pour servir, les citoyens de soixante ans et audessus, et en offrant de marcher luimême à leur tête (Plutarque, Reip, Ger. Prœcept. p. 818).
Leosthenês, à qui Athènes fournit quelque argent et des awnes, se mit à la tête des mercenaires réunis à Taenaros et
.traversa le Golfe pour se rendre en ^tolia. Il y fut rejoint par les ^toliens et les Akarnaniens, qui entrèrent avec ardeur dans la ligue avec Athènes, afin de chasser les Macédoniens de la Grèce. S'avançant droit vers les Thermopylae et la Thessalia, il rencontra de la faveur et de l'encouragement presque partout. La cause de la liberté grecque fut épousée parles Phokiens, les Lokriens, les Doriens, les ^nianes, les Athamanes etlesDolopes ; parla plupart des Maliens, des Œtéens, des Thessaliens et des Achaeens de Phthiôtis ; par les habitants de Leukas et par quelques-uns des Molosses. Diverses tribus illyriennes et thraces firent aussi des promesses de coopération. Dans le Péloponèse, les Argiens, les
, Sikyoniens, les Epidauriens,lesTrœzéniens, lesEleiensetles Messèniens entrèrent dans la ligue, aussi bien que les Karystiens en Eubœa (1). Ces adhésions furent obtenues en partie par Hypéride et par les autres députés athéniens, q\ii visitèrent les diverses cités, tandis que Pytheas et d'autres ambassadeurs allaient partout de la même manière pour défendre la cause d'Antipater. Les deux côtés furent ainsi publiquement discutés par d'habiles avocats devant différentes assemblées publiques. Dans ces débats, l'avantage fut en général du côté des orateurs athéniens, dont les efforts furent en outre puissamment secondés par l'aide volontaire de Démosthène, qui vivait alors dans le Péloponèse comme exilé.
Ce grand orateur vit avec plus de plaisir que personne la mort d'Alexandre et la nouvelle perspective d'organiser une confédération hellénique avec quelque chance passable de succès. Il embrassa avec joie l'occasion de se joindre aux députés athéniens et de les assister dans les diverses villes du Péloponèse, et ces députés sentirent tout le prix de son énergique éloquence. Le service qu'il rendit ainsi à son pays fut si importantque non-seulement leç Athéniens lui accordèrent
(1) Diodore, XVIII, 11; Pausanias, I. 25, 4.
• GUERRE tAMiAQUE 47
par un vote la permission de revenir, mais qu'ils envoyèrent une trirème qui devait le transporter au Peirseeus. Son arrivée causa une grande joie et un vif enthousiasme. Les archohtes, les prêtres et tout le corps des citoyens se rendirent au port pour le recevoir à son débarquement et l'escorter jusqu'à la cité. Rempli d'une émotion passionnée, Démosthène exprima sa reconnaissance d'avoir pu voir un pareil jour et jouir d'un triomphe plus grand même que celui qui avait été conféré à Alkibiadês à son retour de l'exil, vu qu'il avait été accordé spontanément et non arraché par force. Son amende ne pouvait lui être remise, conformément à la coutume athénienne ; mais le peuple rendit un vote qui lui accordait cinquante talents comme surveillant du sacrifice périodique de Zeus Soter, et l'accomplissement de ce devoir par lui fut considéré comme équivalent à un acquittement de l'amende (1).
Quelle part Démosthène prit-il aux plans ou aux détails de la guerre, c'est ce qu'il ne nous est pas donnq de savoir (automne 323 av. J.-C). Des opérations vigoureuses se poursuivirent alors, sous le commandement militaire de Leosthenês. La confédération contre Antipater comprenait un assemblage plus considérable d'Etats helléniques que celle qui avait résisté à Xerxês, en 480 avant J.-C. Néanmoins le nom de Sparte ne paraît pas dans la liste. Ce fut un triste décompte pour les chances de la Grèce, dans cette dernière lutte qu'elle soutint pour son affranchissement, que les forces de Sparte eussent été écrasées dans l'effort vaillant, mais mal concerté, d'Agis contre Antipater, sept années auparavant, et qu'elles n'eussent pas été réparées depuis. Le grand boulevard des intérêts macédoniens, dans l'intérieur de la Grèce, était la Bœôtia. Platée, Orchomenos et les autres anciennes ennemies de Thêbes , ayant reçu d'Alexandre le domaine appartenant jadis à Thêbes elle-même , savaient bien que cet arrangement ne pouvait être maintenu que par ïa pression continue de la suprématie macédonienne en
(1) Plutarque, Démosth. 27.
Grèce. Il semble probable aussi qu'il y avait des garnisons macédoniennes dans la Kadmeia, — à Corinthe — et à Megalopolis; de plus, que les cités arkadiennes et achaeennes avaient été macédonisées par les mesures prises contre elles en vertu des ordres d'Alexandre, l'été précédent (1) ; car nous ne trouvons pas ces villes mentionnées dans la lutte prochaine. Les Athéniens équipèrent une armée de terre considérable destinée à rejoindre Leosthenês aux Thermopylae, armée de citoyens composée de cinq mille fantassins et de cinq cents cavaliers, avec deux mille mercenaires en outre- Mais l'opposition résolue des cités bœôtiennes les empêcha d'avancer au delà du mont Kithaerôïi, jusqu'à ce que Leosthenês lui-même, venant des Therm,opyl3e pour les rejoindre avec une partie de son armée, attaquât les troupes bœôtiennes, remportât une victoire complète et ouvrit le passage. Il s'avança alors avec toutes les forces helléniques, comprenant des ^Etoliens et des Athéniens, en Thessalia pour rencontrer Antipater , qui s'avançait de Macédoine en Grèce, à la tête des forces qui étaient immédiatement à sa disposition, treize mille fantassins et six mille cavaliers, — et avec une flotte de cent dix vaisseaux de guerre qui coopérait i^ur la côte (2).
Antipater n'était probablement pas préparé à cette réunion rapide et imposante de Grecs combinés aux Thermopylae, ni aux mouvements énergiques de Leosthenês. Encore moins Tétait-il à la défection de la cavalerie thessalienne, qui, après avoir toujours formé un élément important dans l'armée macédonienne, prêtait actuellement sa force aux Grecs. Il envoya de pressants messages aux commandants macédoniens en Asie, — Krateros, Leonnatos, Philôtas, etCr pour solliciter des renforts ; mais en même temps il jugea à propos d'accepter le défi de Leosthenês. Toutefois, dans la
(1) V. les Fragments d'Hypéride , . trict , mais il semble qu'il s'y opéra
p. 36, éd. Babington. Kal Trepl xou quelque changement considérable, à
Toî^ç xoivoùç ou)vX6youi; 'Axatwv te xai l'époque où fut promulgué le décret à
* 'Apxdôtov... Nous ne savons pas ce qui l'effet de rétablir les exilés,
fat fait pour ces confédérations de dis- (2) Diodore, XVIII, 13.
GUERRE LAMIAQUE 49
bataille qui s'ensuivit, il fut complètement défait, et même Ja possibilité de se retirer en Macédoine lui fut enlevée. Il ne lui resta pas de meilleure ressource que la ville fortifiée de Lamia (près du fleuve Sperchios, au delà de la frontière méridionale de la Thessalia), où il comptait tenir jusqu'à ce qu'il arrivât des secours d'Asie. Immédiatement Leosthenês commença le siège de Lamia et le poussa avec la plus grande énergie, faisant diverses tentatives pour prendre la ville d'assaut. Mais ses fortifications étaient solides, avec -une garnison nombreuse et forte, — de sorte qu'il fut repoussé avec des pertes considérables. Par malheur, il ne possédait ni train de machines de siège ni ingénieurs, ce qui avait formé un élément si puissant dans les succès militaires de Philippe et d'Alexandre. Aussi se vit-il forcé de changer le siège en blocus et d'adopter des mesures systématiques pour intercepter l'arrivage des provisions. Il avait toute chance de réussir et de prendre Antipater en personne. Les espérances helléniques paraissaient brillantes et en- •courageantes ; on n'entendait à Athènes et dans les autres cités que félicitations et actions de grâces (1). Phokiôn, ^n entendant le langage confiant de ceux qui l'entouraient, fit la remarque suivante : — ««Le stade (ou petite course) a été parcouru brillamment ; mais je crains que nous n'ayons pas la force de fournir la longue course (2). »» A ce moment critique, Leosthenês, en inspectant les tranchées du blocus, fut blessé à la tête par une grosse pierre, lancée de l'une des catapultes placées sur le mur de la cité, et il mourut en deux jours (3). Hypéride prononça à Athènes une oraison funèbre en son honneur, aussi bien qu'en l'honneur des autres guerriers qui avaient péri en combattant contre Antipater (4).
(1) Plutarque, Phokiôn, 23, 24. est agréable . d'apprendre qu'une
(2) Plutarque, Phokiôn, c. 23; Plu- grande portion additionnelle de ce distarque, Reip. Ger. Proecept. p. 803. cours a été récemment apportée d'È-
(3) Diodore, XVIII, 12, 13. gypte dans un papyrus, et est sur le
(4) Un beau fragment du Aoyo; 'Etci- point d'être publiée par M. Churcliill Taçioç d'Hypéride est conservé dans Babington.
VStobée, tit. 124, vol. III, p. 61B. Il
T. XIX 4
La mort de cet éminent général, en plein courant de succès, fut un rude coup porté par la fortune à la cause de la liberté grecque. Pendant la dernière génération, Athènes ayait produit plusieurs orateurs excellents, et un qui combinait une magnifique éloquence avec de sages et patriotiques conseils. Mais, pendant tout cet intervalle, aucun de ses citoyens, avant Leosthenès, n'avait déployé un génie et une ardeur militaires en même temps que des desseins panhellëniques. Sa mort paraît avoir sauvé Antipater de la défaite et de la captivité. Il était très-difficile de maintenir réunie une armée mêlée de Grecs, qui, après la bataille, se persuadaient facilement que la guerre était finie et désiraient retourner dans leurs foyers, — peut-être en promettant de revenir. Même du vivant de Leosthenès, les -^toliens, le plus puissant contingent de l'armée, avaient obtenu la permission d'aller chez eux ,, pour quelque nécessité domestique, réelle ou prétendue (1). Quand il fut tué, il n'y avait pas de commandant en second, et même, s'il y en avait eu un , l'influence personnelle d'un officier ne pouvait passer à un autre. On s'en référa à Athènes, où, après quelque débat, Antiphilos fut élu commandant, après que la proposition de nommer Phokiôn eut été faite et rejetée (2). Mais , pendant cet espace de temps, il n'y avait pas d'autorité pour diriger les opérations militaires ni même pour tenir l'armée réunie. Aussi les précieux moments indispensables pour rendre le blocus efiectif furent-ils perdus, et Antipater put-il se maintenir jusqu'à ce que Leonnatos arrivât d'Asie pour le secourir. Nous pouvons juger combien la position d' Antipater était dangereuse par le fait qu*il sollicita la paix, mais que les assiégeants exigèrent qu'il se rendît à discrétion (3), — condition à laquelle il refusa de se soumettre.
Antiphilos paraît avoir été un officier brave et capable. Mais, avant qu'il pût réduire Lamia, Leonnatos» venant
(1) Diodore, XVni, 13-15. (3) Diodore, XVIII, 11; Plutarque,
(2) Plutarque, Phokiôn, 24. Phokiôn, 26.
GUERRE LAMIAQUË 51
d'Asie avec une armée macédanienne, avait franchi l'Hellespont et était arrivé aux frontières de la Thessalia (de Tautomne à Uhiver 323-322 av.. J,-C.). Un si* grand nombre des contingents grecs avaient quitté le camp que le général athénien ne fut pas assez fort pour à la fois continuer le blocus et combattre l'armée de secours. En conséquence, il leva le blocus, et s'éloigna par des marches rapides afin d'attaquer Leonnatos séparément d*Antipater. Il accomplit cette opération avec vigueur et succès. Grâce à l'efficacité supérieure de la cavalerie thessalienne sous Menôn, il remporta dans un combat de cavalerie un important avantagé sur Leonnatos, qui lui-même fut tué (1), et la phalange macédonienne, étant ainsi exposée sur les flancs et par derrière, quitta la plaine pour un terrain plus difficile , laissant les Grecs maîtres du champ de bataille avec les morts. Le lendemain même, Antipater arriva, amenant les troupes de Lamia, et il prit le commandement de l'armée défaite. Toutefois, il ne jugea pas à propos de renouveler le combat; naais il retira son armée de Thessalia en Macédoine, restant dans sa marche sur le terrain élevé, hors des atteintes de la cavalerie (2).
Dans le même temps en général que ces opérations en T^iessalia, il paraît que la guerre se faisait activement sur mer. Nous entendons parler d'une descente opérée par Mikiôn avec une flotte macédonienne à Rhamnonte, sur la côte occidentale de l'Attique, et qui fut repoussée par Phokiôn; également d'une flotte macédonienne de deux cent quarante voiles, sous Kleitos, livrant deux combats à la flotte athénienne commandée par Eetiôn, près des îles appelées Echinades, à l'embouchure de TAcheloos, sur la côte setolienne occidentale. Les Athéniens furent défaits dans les deux engagements, ^et l'on fit à Athènes de grands efforts pour construire de nouveaux vaisseaux dans le dessein de combler les pertes qu'on avait éprouvées (3). Nos
(1) Plutarque, Phokiôn, 25; Dio-. (2) Diodore, XVIII, 15.
dore, XVIII, 14, 15; cf. Plutarque, (3) Diodore, XVIII, 15.
Pyrrhus, 1.
5â HISTOIRE DE LA GRÈCE
informations ne sont pas suffisantes pour nous révéler le but ni les'détails de ces opérations. Mais il semblé probable que la flotte macédonienne attaquait TiEtolia par Œniadae, Tille dont les citoyens avaient été récemment chassés par les yEtoliens (1), et il se peut que telle ait été la raison qui fit rappeler de Thessalia le contingent aetolien.
Malgré ces événements malheureux sur mer, la cause de la liberté panhellénique semblait prospère en général (printemps 322 av. J.-C). Bien que l'occasion capitale eût été manquée, de faire Antipater prisonnier dans Lamia, cependant il avait été expulsé de Grèce, et il était hors d'état, au moyen de ses propres forces de Macédoine, d*y reprendre un pied. Les contingents grecs s'étaient comportés avec bravoure et unanimité dans la poursuite du but commun, et ce qui avait déjà été fait était bien suffisant pour justifier le soulèvement, comme risque légitime, promettant de raisonnables espérances de succès. Néanmoins des citoyens grecs ne ressemblaient pas à des soldats macédoniens exercés. Après un temps de service qui n'était pas fort prolongé, ils avaient besoin de retourner à leurs familles et à leurs biens, et cela n'arrivait guère moins après une victoire qu'après une défaite. Aussi l'armée d'Antiphilos en Thessalia finit-elle par beaucoup s'affaiblir (2), bien qu'elle restât encore assez considérable pour contenir les forces macédoniennes d' Antipater, même augmentées comme elles l'avaient été par Leonnatos, — et pour le forcer à attendre le renfort plus puissant encore destiné à suivre sous Krateros.
En expliquant les relations entre ces trois commandants macédoniens, — Antipater, Leonnatos et Krateros, — il est nécessaire de revenir à juin 323 av. J.-C, époque de la mort d'Alexandre, et d'examiner l'état dans lequel était tombé son vaste et puissant empire. Je ferai brièvement cet examen, et seulement en tant qu'il a trait aux dernières luttes et à la réduction définitive du monde grec.
A la mort inattendue d'Alexandre, le camp à Babylone,
(1) Diodore, XVIII, 8. (2; Diodore, XVIII, 17.
GUERRE LAMIAQUB
avec ses forces considérables, devint un théâtre de désordre. Il ne laissait pas de rejetons, si ce n'est un enfant nommé Hêraklês, qu'il avait eu de sa maîtresse Barsinê. Roxanê, une de ses épouses, était grosse, il est vrai, et au milieu des incertitudes du moment, la première disposition d'un grand nombre était d'attendre la naissance de son enfant. Ellemême, désireuse d'empêcher toute rivalité, fit tomber dans u»^piége et assassiner, avec sa sœur, Statira, la reine qu'Alexandre avait épousée en dernier lieu (1). Il y avait toutefois à Babylone un frère d'Alexandre, nommé Aridseos (fils que Philippe avait eu d'une maîtresse thessalienne), déjà dans la force de l'âge, quoique faible d'intelligence, vers lequel penchait un parti plus considérable encore. En Macédoine, il y avait Olympias, mère d'Alexandre ; — Kleopatra, sa sœur, veuve d'Alexandre d'Épire, — et Kynanê (2), autre sœur, veuve d'Amyntas (cousin d'Alexandre le Grand et mis à mort par lui), toutes disposées à tirer parti de leur parenté avec lei conquérant défunt, dans la lutte actuellement ouverte en vue du pouvoir.
Après une violente dispute entre la cavalerie et l'infanterie à Babylone, Aridseos fut proclamé roi sous le nom de Philippe Aridseos. Perdikkas fut nommé son tuteur et son premier ministre ; les diverses satrapies et les fractions de l'empire furent distribuées entre les autres officiers principaux. L'Egypte et la Libye furent assignées àPtolemaeos; laSyria, àLaomedôn; la Kilikia, à Philôtas; la Pamphylia, la Lykia et la Grande Phrygia, à Antigonos; la Karia, à Asandros; la Lydia, àMenandros; la Phrygia hellespontine, à Leonnatos ; la Kappadokia et la Paphlagonia, au Kardien Eujnenês; la Médie, à Pithôn. Les satrapies orientales furent laissées entre les mains de ceux qui les occupaient actuellement.
En Europe, les distributeurs donnèrent la Thrace avec la Chersonèse à Lysimachos; les contrées à l'ouest de la
(1) Plutarque, Alexandre, 77.
(2) Arrien, De Rébus post Alexandrum, VI, ap. Photium, cod. 92.
Thrace, comprenant (avec les lUy riens, les Triballes, les Agrianes et les Épirotes) la Macédoine et la Grèce, à Antipater et à Krateros (1). Nous trouvons ainsi les cités grecques transmises à de nouveaux maîtres, comme fragments de rimmense domaine laissé par Alexandre sans héritier désigné. On ne jugea plus nécessaire la vaine formalité de réunir et de consulter un congrès de députés à Corinthe.
Tous les officiers mentionnés ci-dessus furent considérés €omme des lieutenants locaux , administrant des portions d'un empire un et indivisible sous Aridœos. Les principaux officiers qui jouirent de l'autorité centrale*, s'é tendant sur tout l'empire, furent Perdikkas , cbiliarque de la cavalerie (poste occupé par Hephœstiôn jusqu'à sa mort), espèce de vizir (2), et Seleukos, commandant des gardes à cheval. Personne, à cette époque, ne parlait de partager l'empire. Mais on vit bientôt que Perdikkas, profitant de la faiblesse d'Aridseos, était résolu à ne lui laisser rien de plus que le titre de roi et à accaparer pour lui-même l'autorité réelle. Toutefois, dans ses disputes ayec les autres chefs, il représentait encore la famille souveraine et l'intégrité de l'empire , en luttant contre Tidée de séparation et d'indépendance locale. Dans cette tache (outre son frère Alketas), son auxiliairp le plus habile et le plus efficace fut Eumenês de Kardia, secrétaire d'Alexandre pendant plusieurs années jusqu'à sa mort. Un des premiers actes de Perdikkas fut d'arracher la Kappadokia au chef local Ariarathês (qui s'était arrangé pour l'occuper pendant tout le règne d'Alexandre), et de la transférer à Eumenês, auquel elle avait été assignée dans le plan général de partage (3).
Au moment de la mort d'Alexandre , Krateros était en Kilikia, à la tête d'une armée de vieux soldats macédoniens. Il lui avait été enjoint de la conduire en Macédoine,
(l)Arrien, De Rébus postAlexand.w« Didot (De Rébus post Alexatidrum).
twpra; Diodore, XVIII, 3, 4; Quinte- (2) Arrien et Dexippos, — De Reb.
Curce, X, 10; Dexippos, Fragin. ap. post Alex, ut supra : cf. Diodore,
Photium, cod. 82, ap. Fragmenta XVIII, 48.
Historiée Grœc», toI. III, p. 667, éd. (3) Diodore, XVIII, 16.
GUERRE LAMIÀQUE 55
avec ordre d y rester lui-même à la place d'Antipater, qui devait venir en Asie avec de nouveaux renforts. Krateros avait avec lui un papier d'instructions écrites par Alexandre, comprenant des projets, sur l'échelle la plus gigantesque, pour une conquête occidentale, — la translation d'habitants en masse d'Europe en Asie- et d'Asie en Europe, — l'érection de magnifiques édifices religieux dans diverses partiaii de la Grèce et de la Macédoine, etc. Cette liste fut soumise par Perdikkas aux officiers et aux soldats autour de lui, qui écartèrent ces projets comme étant trop vastes pour qu'un autre qu'Alexandre y songeât (1). Krateros et Antipater eurent chacun un droit égal à la Grèce et à la Macédoine, et les distributeurs de l'empire leur avaient assigné ces contrées conjointement, sans oser exclure l'un ou l'autre. Au milieu des prétentions rivales de ces grands officiers macédoniens, Leonnatos nourrissait aussi l'espoir d'obtenir le même prix. Il était satrape du territoire asiatique contigu à l'Hellespont, et il avait reçu des propositions de Kleopatra, à Pella, qui l'invitait à l'épouser et à prendre le gouvernement de Macédoine. Vers le même temps , il lui fut aussi envoyé (par l'entremise d'Hekataeos , despote de Kardia) des messages pressants d'Antipater, immédiatement après la défaite qui précéda le siège de Lamia, pour demander sa coopération contre les Grecs. En conséquence, Leonnatos vint avec l'intention d'aider Antipater contre les Grecs, mais aussi de le déposséder du gouvernement d-e la Macédoine et d'épouser Kleopatra (2). Ce plan resta sans exécution, vu que (comme je l'ai déjà raconté) Leonnatos fut tué dans sa première rencontre avec les Grecs. Pour ^ux, sa mort fut un malheur sérieux ; pour Antipater, ce fut un avantage qui fit plus que contre-balancer sa défaite, puisqu'elle le délivra d'un rival dangereux.
Ce ne fut que l'été suivant que Krateros trouva le loisir de conduire son armée en Macédoine (322 avant J.-C). Par -cette jonction, Antipater, auquel il céda le commandement,
1} Diodore, XVIII, 4. (2) Plutarqiie, EuBieiiês, 3.
se trouva à la tête d'une puissante armée, — 40,000 fantassins pesamment armés, 5,000 chevaux et 3,000 archers et frondeurs. Il s'avança de nouveau en Thessalia contre le& Grecs commandés par Antiphilos, et les deux armées se trouvèrent en présence dans les plaines thessaliennes , près de Krannôn. L'armée grecque consistait en 25,000 fantassins et en 3,500 cavaliers , — ces derniers Thessaliens, sous les ordres de Menôn, troupe d'une force admirable. Les soldats, en général, étaient braves, mais insubordonnés, tandis que les contingents d'un grand nombre de cités étaient retournés dans leurs foyers sans revenir, malgré de pressantes remontrances du commandant. Espérant être rejoint par ces absents, Antiphilos et Menôn essayèrent d'abord d'ajourner le combat ; mais Antipater les força à une bataille. Bien que Menôn avec sa cavalerie thessalienne défit et dispersât la cavalerie macédonienne, l'infanterie grecque fut hors d'état de résister au nombre supérieur de l'infanterie d' Antipater et à la lourde pression de la phalange. Elle fut repoussée et plia; toutefois, comme la phalange macé« donienne était incapable de la poursuivre, elle se retira dans un ordre passable, jusqu'à un terrain voisin difficile, où ellefut bientôt rejointe par sa cavalerie victorieuse. Les Grecs, dit-on, perdirent cinq cents hommes; les Macédoniens,. cent vingt (1).
La défaite de Krannôn (août 322 av. J.-C.) ne fut ni décisive ni ruineuse en aucune sorte, et elle n'aurait probablement pas abattu l'ardeur de Leosthenês, s'il eût été vivant et revêtu du commandement. L'arrivée des contingents absents aurait pu encore permettre aux Grecs de résister à l'ennemi. Mais Antiphilos et Menôn, après avoir tenu conseil, refusèrent d'attendre et d'accélérer cette jonction. Ils se crurent dans la nécessité d'envoyer ouvrir des négociations pour la paix av.ec Antipater, qui toutefois fit répondre qu'il ne reconnaîtrait aucune confédération grecque ni ne traiterait avec elle, et qu'il ne recevrait de propositions que
(1) Diodore, XVIII, 17; Plutarque, PholdÔn, 26.
GUERRE LAMIAQUÊ 57
de chaque cité séparément. Sur cette réponse les commandants grecs résolurent immédiatement de continuer la guerre, et de demander des renforts à leurs compatriotes. Mais leur propre manifestation de timidité avait détruit la chance qui restait de l'arrivée de ces renforts. Tandis qu'Antipater commença à agir avec vigueur et succès contre les cités thessaliennes séparément, les Grecs furent de plus en plus découragés et alarmés. Les cités les unes après les autres envoyèrent leurs députés pour demander la paix à Antipater, qui accorda à chacune des conditions douces, en réservant seulement les Athéniens et les ^toliens. En peu de jours, Tarmée grecque combinée fut dispersée ; Antiphilos avec les Athéniens retourna en Attique ; Antipater le suivit au sud jusqu'en Bœôtia, prenant ses quartiers au poste macédonien établi dans la Kadmeia, — jadis la Thêbes hellénique, — à deux jours de marche d'Athènes (1). Contre les forces écrasantes qui se trouvaient ainsi sur les frontières de T Attique, les Athéniens n'avaient aucun moyen de défense (322 av. J.-C). Les principaux orateurs antimacédoniens, en particulier Démosthène et Hypéride, se retirèrent aussitôt de la cité, et cherchèrent un asile dans les temples de Kalauria et d'^gina. Phokiôn et Dëmade, comme les ambassadeurs les plus agréables à Antipater, furent envoyés à la Kadmeia pour porter la soumission de la cité et demander des conditions douces. Démade était, dit-on, privé de ses droits de citoyen et de la faculté de parler en public, pour avoir été accusé et reconnu coupable trois fois (quelques-uns disent sept fois) en vertu de la Graphe Paranomôn ; mais les Athéniens rendirent un vote spécial de réhabilitation, qui lui permit de reprendre ses fonctions de citoyen. Cependant, ni Phokiôn ni Démade ne purent déterminer Antipater à rien de moins qu'à la reddition d'Athènes à discrétion; conditions que Leosthenês avait exigées d' Antipater lui-même à Lamia. Krateros était même disposé à s'avancer en Àttique, pour dicter des conditions
(1) Diodore, XVIII, 17; Plutarque, Phokiôn, o. 26.
SOUS les murs d'Athènes ; et ce ne fut pas sans difficulté que vPhokiôn obtint qu'il renonçât à cette intention; puis il retourna à Athènes avec la réponse. Le peuple n'ayant pas d'autre choix que de se mettre à la merci d'Antipater (1), Phokiôn et Démade retournèrent à Thèbes pour apprendre sa détermination. Cette fois, ils furent accompa* gnés par le philosophe Xenokratês, — le successeur de Platon et de Speusippos, en qualité de premier maître dans l'école de l'Académie, Bien que n'étant pas citoyen d'Athènes, Xenokratês y avait résidé longtemps; et l'on supposait que la dignité de son caractère et la supériorité de son intelligence pourraient être efficaces pour apaiser la colère du vainqueur. Aristote avait quitté Athènes pour Chalkis avant cette époque ; autrement lui, l'ami personnel d'Antipater , aurait probablement été choisi pour cette pénible mission. Dans le fait, Xenokratês ne réussit pas, étant durement reçu et presque réduit au silence par Antipater. Une raison de la conduite du Macédonien peut être que le philosophe avait été jusqu'à un certain point le rival d' Aristote; et il faut ajouter, à son honneur, qu'il conserva un ton plus élevé et plus indépendant qu'aucun des deux autres députés (2).
Suivant les conventions dictées par Antipater, les Athéniens devaient payer une somme égale à tous les frais de la guerre; livrer Démosthène, Hypéride, et vraisemblablement du moins deux autres orateurs antimacédoniens; recevoir une garnison macédonienne dans Munychia; abandonner leur constitution démocratique, et enlever leurs privilèges à ■ tous leurs citoyens pauvres. La plupart de ces hommes pauvres devaient être transportés de leurs demeures, et
(1) Demooharês, neveu de Démos- statue, élevée quelques années plus
thène, qui avait tenu un langage hardi tard à Athènes, le représentant dans le
et pris une part active contre Antipa- costume d'un orateur, avec une épée à
ter pendant la guerre Lamiaque, pro- la main. Plutarque, vol. X Orator.
nonça, dit-on, une harangue publique p, 847 : cf. Polybe, XII, 13. où il recommandait la résistance même (2) Plutarque, Phokiôn, 27; Dio-
h ce dernier moment. Du moins, tel dore, XVIII, 18. •était le récit qui se rattachait à sa
GUERRE LAMIAQUE 59
recevoir de nouvelles terres sur un rivage étranger. Les colons athéniens à Samos devaient être dépossédés et l'îlèi rendue aux exilés et aux indigènes samiens.
On dit que Phokiôn et Démade entendirent ces conditions avec satisfaction, comme douces et raisonnables. Xenokratês fit contre elles la protestation la plus forte qu'admettait le cas (1), quand il dit : — « Si Antipater vous regarde comme des esclaves, les conditions sont modérées ; s'il vous regarde comme des citoyens, elles sont rigoureuses. » Quand Phokiôn demanda qu'on renonçât à introduire une garnison, Antipater répondit par un refus, en donnant à entendre que la garnison ne serait pas moins utile à Phokiôn lui-même qu'aux Macédoniens; tandis- que Kallimedôn aussi, exilé athénien qui était là, repoussa la proposition avec mépris. Relativement à fîle de Samos, on détermina Antipater à permettre qu'on s'en référât spécialement à l'autorité souveraine.
Si Phokiôn jugeait les conditions douces, nous devons croire qu'il s'attendait à une sentence de destruction contre Athènes, pareille à celle qu'Alexandre avait • prononcée et exécutée contre Thèbes. Cette comparaison seule peut les faire paraître douces. Des 21,000 citoyens d'Athènes ayant droit à ce titre, toas ceux qui ne possédaient pas de biens montant à 2,000 drachmes furent condamnés à la perte de leurs droits et à la déportation. Le nombre au-dessous de cette qualité prescrite, qui tomba sous le coup de cette peine, fut de 12,000, ou les trois cinquièmes du tout. On les écarta comme des démocrates turbulents et bruyants; les 9,000 citoyens les plus riches, le « parti de l'ordre , » restèrent en possession exclusive, non-seulement du droit de citoyen, mais encore de la cité. Les 12.000 condamnés furent déportés hors de l'Attique, quelques-uns en Thrace, d'autres sur la côte illyrienne ou italienne, d'autres en Libye ou dans le
(1) Plutarque, Phokiôn, 27. Ot {lèv (VII, 10, 1) qu' Antipater était disposé
oîv dXXot xpédêeiç riyàiu/iarv* w? ç'.Xav- à accorder des conditions plus douces,
OptrtTCoyç xà; ôia>u(rei;, it>yiv toO Sevo- mais qu'il en fut dissuadé par Dé-
xpàTOuç, etc. Pausanias même affirme made.
territoire Kyrénaïque. Outre la multitude bannie simplement à cause d'une pauvreté comparative, les politiques • antimacédoniens marquants furent bannis aussi, y compris Agnonidès, ami de Démosthène et Tun de ses défenseurs les plus ardents quand il fut accusé relativement aux trésors^ harpaliens (1). A la requête de Phokiôn, Antipater consentit à rendre la déportation moins radicale qu'il ne Tavait projeté dans Torigine, jusqu'à permettre à quelques exilés, à Agnonidès entre autres, de rester dans les limites du Péloponèse (2). Nous le verrons bientôt méditer une déportation plus complète encore du peuple eetolien.
Il est profondément à regretter que cette importante révolution, qui non-seulement enlevait à Athènes une moitié de sa population de citoyens, mais encore comprenait une déportation pleine de souffrances et de mauX individuels, ne nous soit communiquée que dans deux ou trois phrases de Plutarque et de Diodore, sans aucun détail dû à des observateurs contemporains. Diodore l'appelle un retour à la constitution solonienne; mais la comparaison déshonore le nom de cet admirable législateur, dont les changements^ pris dans leur ensemble, en accordant de nouveaux droits, eurent un caractère prodigieusement libéral, comparativement avec ce qu'il trouva établi. La déportation ordonnée par Antipater doit, dans le fait, avoir réduit les citoyens
(1) V. Fragments d'Hypéride adv.
Demosth. p. 61-65, éd. Babington.
(2) Diodore, XVIII, 18. Oûtoi ^àv ouv ôvTs; TcXeiou; xûv (jLUpicov (au lieu de 8i<xjiypia)v, qui semble une erreurj xat ôidxO.twv {xeT£<jT(i6Y)(Tav èx x^îç iza- TpiSo;' ol 6È Ty)v (bpKjjiivïiv TÎ(jir,(Tiv IxovTs; :T£pi èvvaxiffxiXiou;, àTreôetxÔY)- (jav xupiot T^; te tcoXeo); xal Tyj; x***" pa; , xat xaxà toùç £6X(ii>vo; vojxou; êroXiTSuovTo. Plutarque porte à plus de douze mille le nombre de ceux qui perdirent leurs droits.
Plutarque, Phokiôn, 28, 29. 'OfjLwç 5' ouv 6 fpiùyLltû'^ xai çvY^jç à7CYj»>aÇe woXXoù; ôerjOeiç tov 'AvxiitdtTpou • xal <fZ\jyoM(ji SteTrpocÇaTO , (jn?! xaôàirep ol
).oizoi Tûv {i.£6t(rra(i.&va)v ûwsp xà Kepauvia opy; xaî xàv Taivapov ètcireffeïv x^ç *E).Xàôo;, aXV èv TleXoirovviQaa) xaxoixeîv, wv r^v xaî 'AyvwvîStjç ô <yuxoçàvxrj<;.
Diodore et Plutarque (c. 29) mentionnent qu'Antipater assigna des résidences en Th race pour les expatriés.
Ceux qui allèrent au delà des monts Kérauniens durent se rendre à la côte illyrienne, à ApoUonia ou à Epidamnos, — ou au golfe de Tarente. Ceux qui allèrent au delà du Tsenaros durent probablement être envoyés en Libye : V. Thucydide, VII, 19, 10; VU, 50, 2.
GUERRE LAMIAQDE 61
pauvres d'Athènes à un état de souffrance, dans les contrées étrangères, analogue à ce que Solôn décrit comme ayant précédé sa Seisachtheia, ou mesure pour le soulagement des débiteurs (1). Quelles règles les neuf mille citoyens qui restaient adoptèrent-ils pour leur nouvelle constitution ; c'est ce que nous ignorons. Tout ce qu'ils firent a dû alors être soumis au consentement d'Antipater et de la garnison macédonienne, qui entra dans Munychia, sous le commandement de Menyllos, le 20 du mois boedromion (septembre) un peu plus d'un mois après la bataille de Krannôn. Le jour de son entrée présenta un pénible contraste. C'était le jour dans lequel, pendant la cérémonie annuelle des mystères de Dèmêtêr Eleusinienne, la multitude des citoyens, dans une procession de fête, escortait le dieu lacchos d'Athènes à Eleusis (2).
Une des premières mesures des Neuf Mille fut de condamner à mort, sur la proposition de Démade, les orateurs antimacédoniens distingués qui avaient déjà fui, — Démosthène, Hypéride, Aristonikos et Himeraeos, frère du citoyen célèbre dans la suite comme Demetrios le Phaléréen (octobre 322 av. J.-C). Les trois derniers s'étant réfugiés à u'Egina, et Démost]iène dans Kalauria, ils étaient tous hors de la portée d'une sentence athénienne, mais non au delà de celle du glaive macédonien. A cette lamentable époque, la Grèce était remplie de pareils exilés, les chefs antimacédoniens de toutes les cités qui avaient pris part à la guerre Lamiaque. Les officiers d'Antipater, appelés dans le langage du temps les Chasseurs d'exilés (3), étaient partout aux aguets pour arrêter ces hommes proscrits ; un grand nombre d'orateurs, des autres cités aussi bien que d'Athènes, furent tués, et aucun d'eux ne trouva de refuge que dans les montagnes d'^tolia (4). Un de ces officiers,
(1) Plutarque, Pliokiôn, 28. 'Exirs*- ô xXrjOei; «J^vyaôoÔiQpaç. Plutarque,Vit. 'TcoXiopxotiivot; ewxeffav : cf. Solôn , X Orat. p. 846.
Fragm: 28, éd. Gaisford. (4) Polybe, IX, 29, 30. Ce fait est
(2) Plutarqne, Phokiôn, 28. affirmé, comme sujet d'orgueil tradi-
(3) Plutarque, Démosth, 28. 'Apxi*; tionnel, par un orateur eetolien plus
un Thurien nommé Archîas, qui avait jadis été acteur tragique, passa avec une compagnie de soldats thraces à MginsL, où il arrêta les trois orateurs^ athéniens, — Hypéride, Aristonikos et Himerseos, — en les arrachant de l'asile de TiEakeion ou chapelle d'^Eakos. On les envoya tous comme prisonniers à Antipater, qui, pendant ce temps, s'était avancé avec son armée jusqu'à Corinthe et à Kleonae dans le Péloponèse. Ils furent tous mis à mort par son ordre. On dit même, et sur une autorité respectable, que la langue d'Hypéride fut tranchée avant qu'il fût tué ; suivant une autre assertion, il la coupa lui-même avec ses dents et la cracha, — quand on le mit à la torture, et qu'il voulut rendre impossible la révélation de secrets. Relativement aux détails de sa mort, il y avait plusieurs récits différents (1).
Après avoir conduit ces prisonniers à Antipater, Archias se rendit avec ses Thraces à Kalauria à la recherche de Démosthène (octobre 322 av. J.-C). Le temple de Poséidon qui y était situé, et dans lequel l'orateur avait cherché un asile, était tenu en si grande vénération qu' Archias, hésitant à l'en arracher de force, essaya de le persuader de sortir volontairement, sous la promesse qu'il ne lui serait fait aucun mal. Mais Démosthène, sachant bien le sort qui l'attendait, avala du poison dans le temple, et quand la dose commença à faire son effet, il sortit du terrain sacré, et expira immédiatement après qu'il eut passé la limite. Les circonstances qui accompagnèrent cette mort étaient racontées de plusieurs manières différentes (2). Eratos-
d'on siècle après. Dans le discours de son adversaire akarnanien, il n'y a rien qui le contredise, — tandis que le fait est en lui-même extrêmement probable.
V. Westermann, Geschichte der Bexedsamkeit in Griechenland, eh. 71, note 4.
(1) Plutarque, Démosth. 28; Plutarque, Vit. X Orator. p. 849; Photius, p» 496.
(2) Plutarque, Démosth- 30. Twv ô' âXXtov, ôoro; ysYpàçaort xt wepl aOrou, 7ua(j.7roXXoi 6' elcl, xàç ôiaçopàç oOx àvayxaïov eTueÇeXôetv, etc.
Les sarcasmes sur la profession d* Archias, comme acteur, et comme acteur médiocre, que Plutarque met dans la bouche de Démosthène (c. 29), ne me paraissent dignes ni de Thomme ni de l'occasion; et ils ne sont pas non plus suffisamment prouvés pour m'en-
GUERRE LAMIAQUB 63^
thène (vers l'autorité duquel je penche) affirmait que Démosthène portait le poison dans un anneau autour de sou bras.; d'autres disaient qu'il était suspendu dans un sachet de toile autour de son cou; suivant un troisième récit, il était contenu dans une plume à écrire, qu'on le vit mordre et sucer, pendant qu'il composait une dernière lettre destinée à Antipater. Au milieu de ces détails contradictoires, nous pouvons seulement affirmer comme certain que le poison dont il s'était pourvu à l'avance le sauva de l'épée d' Antipater, et peut-être d'avoir la langue coupée. L'assertion la plus remarquable fut celle que Democharês, neveu de Démosthène , avança dans ses harangues à Athènes quelques années plus tard. Democharês affirmait que son oncle n'avait pas pris de poison, mais qu'il avait été doucement retiré du monde, par une providence spéciale des dieux, juste au moment essentiel pour qu'il échappât à la cruauté des Macédoniens. Ce qui ne mérite pas moins d*être signalé, comme explication de la veine de sentiment qui régna dans la suite, c'est qu'Archias, le Chasseur d'exilés, périt, affirmait-on, dans le plus grand déshonneur et la dernière misère (1).
Les morts violentes de ces illustres orateurs, l'enlèvement des droits et la déportation du Démos athénien, la suppression des dikasteria publics, l'occupation d'Athènes par une garnison macédonienne, et de la Grèce en général par des officiers macédoniens Chasseurs d'exilés, — sont des événements qui appartiennent à une seule et même lamentable tragédie, et qui marquent l'extinction du monde hellénique autonome.
Quant à Hypéride comme citoyen, nous ne connaissons de lui que le fait général, — qu'il fit depuis le commencement jusqu'à la fin, et avec un talent oratoire qui ne le
gager à les transcrire. Quelque amer< ter, et non au simple instrument.
tume d'esprit que Démosthène pût (1) Plutarque, Démosth. 30; Plut.,
vouloir manifester à un pareil mo- Vit. X Orator. p. 846; Photius,
ment, elle devait assurément s'a- p.494, Arrien,DcRebuspostAlex,VI,
dresser au principal ennemi, Antipa- ap. Photium, cod. 92.
cédait qu'à celui de Démosthène, une opposition énergique à la domination macédonienne sur la Grèce ; bien que les poursuites qu'il dirigea contre Démosthène, relativement au trésor harpalien, paraissent (autant que nous en pouvons juger par ce que nous avons sous les yeux) très-peu honorables.
Quant à Démosthène, nous possédons sur lui plus de renseignements, — assez pour le juger tant comme citoyen que comme homme d'État. Quand il mourut, il avait environ soixante-deux ans, et nous avons sous les yeux sa première Philippique , prononcée trente ans auparavant (352-351 av. J.-C). Nous sommes sûr ainsi que, même à cette première époque , il mesura avec sagacité et prévoyance le danger dont l'énergie et les empiétements de Philippe menaçaient la liberté grecque. Il révéla avec force à ses compatriotes ce danger prochain, à un moment où les politiques plus âgés ou plus influents ne pouvaient- ou ne voulaient pas le voir ; il demanda avec instance à ses concitoyens un service personnel et des contributions pécuniaires, en fortifiant cet appel par tous les artifices d'une éloquence consommée, alors que ces propositions désagréables ne faisaient que lui valoir de l'impopularité. A l'époque où Démosthène adressa ces appels énergiques à ses compatriotes, longtemps avant la chute d'Olynthos, la puissance de Philippe, quoique formidable, aurait pu parfaitement bien être contenue dans les limites de la Macédoine et de la Thrace, et l'aurait probablement été si Démosthène eût possédé en 351 avant J.-C. autant d'influence publique qu'il en avait acquis dix ans plus tard, en 341 avant J.-C.
D'un bout à l'autre de la carrière de Démosthène comme conseiller public, jusqu'à la bataille de Chaeroneia, nous retrouvons la même combinaison d'ardent patriotisme avec une politique sage et prévoyante. Pendant la guerre de trois années, qui aboutit à la bataille de Chaeroneia, les Athéniens en général suivirent ses conseils; et quelque désastreux qu'aient été les derniers résultats militaires de la guerre, dont Démosthène ne pouvait être responsable.
GUERRE LAMIAQUE €5
- - ses périodes antérieures furent honorables et heureuses, son plan général fut le meilleur que le cas admît, et sa direction diplomçitique universellement triomphante. Mais ce qui donne aux desseins et à la politique de Démosthène une grandeur particulière, c'est qu'ils ne furent pas seulement athéniens, mais qu'ils furent aussi panhelléniques à un haut degré. Ce 'ne fut pas Athènes seule qu'il chercha à -défendre contre Philippe, ce fut tout le monde hellénique. Sous ce rapport, il s'élève au-dessus des plus grands de ses prédécesseurs pendant un demi-siècle avant sa naissance,
— Periklès, Archidamos, Agésilas, Épaminondas, dont la politique fut athénienne, Spartiate, thêbaine plutôt qu'hellénique. Il nous ramène au temps de l'invasion de Xerxês et de la génération qui la suivit immédiatement, alors* que les luttes des Athéniens contre les Perses et leurs souffrances étaient ennoblies par une identité complète d'intérêt avec la Grèce collective. Les sentiments auxquels Déanosthène fait appel d'un bout à l'autre de ses nombreux discours sont ceux du plus noble et du plus large patriotisme, qui essayait d'allumer l'ancien sentiment grec d'un anonde hellénique autonome, comme indispensable condition -d'une existence digne et désirable (1), -^ mais qui inculquait en même temps que ces avantages ne pouvaient être <5onservés que par les fatigues, le sacrifice de soi-même et de sa fortune, et la disposition à braver un service personnel dur et prolongé.
Depuis la destruction de Thêbes par Alexandre en 335 av. J.-C. jusqu'à la guerre Lamiaque après sa mort, la politique d'Athènes ne fut pas dirigée par Démosthène, et elle ne pouvait pas l'être. Mais tout condamné qu'il fût à une inutilité relative, il rendit cependant un service important à Athènes, dans l'affaire harpalienne de 324 avant J.-C. Si, AU lieu de s'opposer à l'alliance de cette cité avec Harpalos,
(1) Démosth. De Coronâ, p. 324. "EÀXricriv 5pot twv àyaÔwv ^aav xal
OuTOt — t9iv ê>.£uOspîav xal tô ULr,5éva xavovsç, àvaTSTpaçôreç, etc. •ër/ziy fiecrironriv aOxûv, à toî; TtpoTSpoi;
T. XIX 5
HI8T0IB8 DE LA GIlftCE
il l'avait appuyée avec autant de chaleur qu'Hypéride, — les promeases exagérées de cet exilé auraient probablement prévalu, et la guerre aurait été déclarée à Alexandre. Quant à l'accusation d'avoir été corrompu par Harpalos, j'ai déjà présenté les raisons qui peuvent le faire croire innocent. La guerre Lamiaque, dernier théâtre de son activité, ne fut pas dans l'origine suggérée par lui, puisqu'il était en exil à son début. Mais il s'y jeta avec une ardeur sans réserve, et servit beaucoup à procurer à sa patrie le nombre considérable d'adhésions qa'Û obtint de tant d'États grecs. Malgré son résultat désastreux, elle fut, comme la bataille de Chaaroneia, un glorieux effort fait pour recouvrer la liberté grecque, dans des circonstances qui promettaient un espoir légitime de succès. Il n'y avait pas une excessive témérité à compter sur des divisions dans l'empire laissé par Alexandre, — sur une hostilité mutuelle entre les principaux officiers, — et sur la probabilité de n'avoir affaire qu'à Antipater et à la Macédoine, avec peu ou point de renforts d'Asie. Quelque désastreuse que finit par être l'entreprise, cependant le risque méritait bien d'être couru avec un si noble objet comme enjeu; et si la guerre avait pu être prolongée une année de plus, son issue aurait été probablement très-différente. Nous le verrons bientôt quand nous en viendrons à suivre les événements asiatiques. Après une catastrophe aussi ruineuse, qui anéantissait la liberté de la parole en Grèce et dispersait le Démos athénien dans des terres éloignées, Démosthène lui-même n'aurait pu guère désirer, à l'âge de soixantedeux ans, prolonger son existence comme fugitif au delà de la mer.
Des discours qu'il composa pour des plaideurs privés, à Voccasion aussi pour lui-même, devant le dikasterion, — et des nombreuses harangues destinées à stimuler et à avertir les Athéniens sur les affaires publiques du moment, harangues qu'il avait adressées à ses compatriotes assemblés, il ne reste qu'un petit nombre que la postérité puisse admirer. Ces harangues nous servent non-seulement comme preuve de sa supériorité incomparable sous le rapport de l'élo-
GUERRE LAMIAQUE 67
quence, mais encore comme l*ane des principales sources qui nous mettent à même d'apprécier la dernière phase de^ la vie grecque libre, en tant que réalité agissant et fonctioimant.