CHAPITRE II
Position hontense de Phokiôn sous l'occupation macédonienne. — Antipater purge et refond les cités péloponésieunes ; il attaque les ^Etoliens en vue de les déporter eu Asie ; sa présence devient nécessaire dans ce pays ; il conclut une pacification avec les ^toliens. — Intrigues avec Perdikkas et avec les princesses à Pella. — Antigonos découvre les intrigues et les révèle à Antipater et à Krateros. — Changements défavorables de fortune pour les Grecs, par rapport à la guerre Lamiaq^ue. — Antipater et Krateros en Asie; Perdikkas se met en marche pour aller attaquer Ptolemseos en Egypte, mais il est tué dans une mutinerie de ses propres troupes; union d' Antipater, de Ptolemaeos, d* Antigonos, etc.; nouvelle distribution des satrapies, faite à Triparadisos.' — Guerre entre Antigonos et E amenés en Asie; énergie et talent d'Eumenês; il est vaincu et bloqué dans Nora. — Maladie et mort d' Antipater; l'orateur Démade est mis à mort en Macédoine. — Antipater écarte son fils Eassandre, et nomme PolysperchOn vice-roi; mécontentement et opposition de Eassandre. — Celui-ci agit pour lui-même, se met en possession de Munychia, et forme alliance avec Ptolemaeos et Antigonos contre Polysperchôn. — Plans de ce dernier; alliance avec Olympias en Eurojie et avec Eumenês en Asie ; affranchissement des cités grecques. — Tentatives inutiles d'Eumenês pour soutenir la dynastie souveraine en Asie; sa vaillance et son talent; il est livré par ses propres soldats, et tué par Antigonos. — Édit rendu par PolysperchOn à Pella, au nom de la dynastie souveraine, — renversant les oligarchies d' Antipater dans les cités grecques, rétablissant les exilés politiques et accordant des constitutions libres à chacune. — Lettres et mesures de PolysperchOn à l'efiet d'imposer cet édit; état d'Athènes; exilés de retour ; partis politiques compliqués; dangers de Phokiôn. — Négociations des Athéniens avec Nikanôr, gouverneur de Munychia pour Eassandre. — Nikanôr s'empare de Peirseeus par surprise; Phokiôn, bien qu'averti, ne prend pas de précautions pour l'empêcher. — Malheur pour les Athéniens aussi bien que pour PolysperchOn, résultant de l'occupation de Peirœeus par Nikanôr; coupable négligence et collusion probable de Phokiôn. — Arrivée d'Alexandre (fils de PolysperchOn); sa politique perfide à l'égard des Athéniens; Eassandre arrive à Peirœeus. — Intrigues de Phokiôn avec Alexandre; il essaye de s'assurer la protection de ce dernier contre les Athéniens. — Retour à Athènes des exilés déportés; vote public rendu dans l'assemblée athénienne
contre Phokiôn et ses collègaes. — Phokiôn quitte la cité, est protégé par Alexandre, et va à la rencontre de Polysperchôn en Phokis. — Agnouidês et autres sont envoyés comme députés à Polysperchôn pour accuser Phokiôn et réclamer le bénéfice de Tédit royal. — Agnonidês et Phokiôn sont entendus devant Polysperchôn; Phokiôn et ses collègues sont livrés comme prisonniers aux Athéniens. — Phokiôn est mené comme prisonnier à Athènes et cité devant l'assemblée; motion de ses amis pour l'exclusion des personnes n'ayant pas •droit de cité. — Grande exaspération des sxilés de retour contre Phokiôn ; raisons de ce sentiment. — Phokiôn est condamné à mort; manifestation de vengeance contre lui dans l'assemblée, furieuse et unanime. — Mort de Phokiôn et de ses quatre collègues. — Changement dans les sentiments des Athéniens à l'égard de Phokiôn peu de temps après; honneurs rendus à sa mémoire. — Explication de ce- c£a«igemeBt; Kassairdre se rend! Booftre «L'Athènes, et rétablit le parti oligarchique ou phokionique. — Vie et caractère de Phokiôn. — Guerre entre Polysperchôn et Kassandre, en Attique et dans le Péloponèse ; Polysperchôn est repoussé au siège de Megalopolis, et défait aussi sur mer.
— Accroissement de la force de Kassandre en Grèce ; il s'empare- d'Athènes.
— Rétablissement du gouvernement oligarchique à Athènes, bien que sous vue forme mitigée^ dirigé par kt Pluilérées DemetriML — AdwMTitifttraticaa du PhalKoéen Demetrios à. Athènes eilt sa. mA^érstioB» ; receiiMm«ttfc de 1& popnlatioB. athénienne. — Eassandtse dana- k- Pék>pooèse ;. bsaiieoiip de Tilles se joigjftent à lui; les. Spartiates entounrest leor cité de jsmt%. — Qvierellefl dans la £&mille royale nacédbaieniae; (Myotpias met à mort Philipfe- Aridaeos et EuBydJkê ; eUe lègm est îteédosne; vengeance san^bate qu'eSe exerce eontre les. partiaane d'Antipttbes. — Kassandae passe ea Maaédoine; il dé£ùt OIjibpias et devienJ» TseAtre dv pa^s; Olymf ias est aasiégée dans Pydna, pvise et mJM'à MOTt. — Grand pouvoir d'Antigonoa en Asie;, ligne- de Kasaendbrai, de Lysimacliosy dar Ftolemasos et de Seleirkos oomltre lui. — Kassasadte fonde Kaasandreia et rétabiit Thêbes. — Mesures d'Antigonos contre Easnstdre ; il fsoinet kh Irberté* «ax eités grecques; Ptolemâeos psomet la même chos»; gtaoLà pourvoie de Kasnndre en €niièce. — Forces d'Antigonee en Grèee ; saesès CQiiaidéi9ible; contre Kassandre. -» Pacification, eatrer Les parties belligéisantes; autonomie greeqae gjKs&i^e- de noa» p»r toutes; Kassandre met à nsort Rexanâ ^ son: eniàait. — Polysperchôn épouse les prétentions d'Hêraklêa,, fids d'Alexandue,. Gooire Kassandre; il fait ira pacte- avec Kassandre, aseassiâe le jenne prioce et est reconnu comme maîtire de la Grèce méridionale. — AsÉigonoa assassine Kleopatara, dernière parente survivante cTAleaKandirs le Gxaad. — Ptolemaeos d'Egypte en Grèce; après quelques snesès, il coœliit une tF&ve ttvec Kassandre; résignation paasive de» eités grecques. — ' Arrivée soifedÛBO! de D^aetrios Poliorketês dans Peiraeevs;. les Athéniens se déclaarent en sa faveur ; Demetrios le Phaléréen se retire en Egypte; prise de Monr^chiai et de Msgara. — Demetries PoUoiketês entre dans Athènes en triomphe ; iL pcoraet de rétaUir la démocratie; vetea- extravagants de flatterie reodns par les Ath&iicns à son égard; création de denx nouv^les tribus athéniennes. — Changemenit de ton et de sentiment dans Athènes pendaa.t ks trente dernières aooéesv — Ceoitcaste: d'Athènes déslarée libre par Demetrios Poliorketês avec Athènes après ^expulsion d'Hippias;. — Opposition faite par Democharês^ neven de- Démiiathènev ^ ces obséqHMwes fiAtterica pvbliquBS» — Demetrios le Phaléréen esndan&Bé par dé£yit y honoraJite commémosaition de l'orateur Lyknrgue, déeédés. — Loi reatrietive- rendue contre les philosophes; ils quittent tous Athènes ; la loi est abrog»ée l'année suivante, et lies philosophes reviennent à Athènes. — Explbits de Demetrios Poléorketâs ; il assiège
Kbodes longtemps ; vaillante et heureuse résistance des citoyeni. — Sa gaénê prolongée, et son succès définitif en Grèce, contre Eassandre. — Retour de Demetrios Poliorketês à Athènes; sa réception triomphale; hjmne ithyphallique mémorable qui lui est adressé. — État impuissant des Athéniens ; déclaré par eux-mêmes. — Demetrios à Athènes est un objet d'idolâtrie ; il eit initié aux mystères d'Eleusis, en dehors du temps régulier. — Marche de Demetrios en Thessalia; il passe en Asie et rejoint Antigonos ; grande bataille d'Ipsus, dans laquelle le» quatre confédérés défont complètement Antigonos, ■qui est tué, et dont l'empire en Asie est détruit et partagé. — Rétablissement de la domination de Kassandre en Grèce ; Lacharês se fait despote à Athènes^ eous Kassandre: Demetrios Poliorketês revient et chasse Lacharês; il met une garnison dans Peirseeus et Munychia« — Mort de Kassandre; querelles sanglantes dans sa famille; Demetrios acquiert la couronne de Macédoine. »^ AntigODos Gonatas^fils de Demetrios, maître de la Macédoine et de la Grèce. — La dynastie aotigonide établie d'une manière permanente en Macédoine, jusqa*k la conquête de ce pays par les Romains. — Ardeur des Grecs brisée ; Antigonos isole les cités les unes des autres. — La Grèce de Polybe né peut former on sujet d'histoire par elle-même, mais elle est essentiellement dépendante de voisins étrangers. — Preuve de la nullité politique d'Athènes ; décret poblio en l'honneur de Democbarês; actes qui y sont rappelés comme ses titres k la reconnaissance publique.
La mort de Démosthène, ayec les circonstances tragiques racontées dans mon dernier chapitre, est à tout prendre moins triste que la vie prolongée de Phokiôn, comme agent de la suprématie macédonienne dans une cité à moitié dépeuplée, dans laquelle il était né citoyen libre, et qu*il avait si longtemps concouru à administrer comme une communauté libre. Le déshonneur de la position de Phokiôn doit avoir été aggravé parla détresse que causèrent dans Athènes, et la déportation de la moitié de ses citoyens libres, et le retour forcé des colons athéniens de Samos, île qui était enlevée actuellement à Athènes après qu'elle l'avait occupée pendant quarante-trois ans, et rendue au peuple samien et à ses exilés rappelés par un rescrit de Perdikkas au nom d'Aridseos (1). Occupant cette élévation dépendante, Pho-
(1) Diodore, XVIII, 18; Diogène battent tous deux son assertion. L'oe-
Laërce, X, 1, 1. Nous avons essayé de cupation de Samos par les Athéniens
démontrer, dans une portion anté' commença immédiatement après la
rieure de cette Histoire (tome XV, conquête de Tîle par Timotheos, en
ch. 2) que Diodore est exact en don* 366-365 avant J,-C.; mais des fournées
nant quarante- trois ans, comme durée additionnelles de colons y furent en-
des kïéruchies athéniennes à Samos; voyées dans les années qui suivirent, bien que Wesseling et M, Clinton com-
kiôn exerça Tautorité avec sa probité et sa douceur ordinaires. S'efforçant d'éviter aux citoyens l'ennui de désordres de la part de la garnison de Munychia, il entretint des relations amicales avec son commandant Menyllos, bien qu'il refusât tout présent tant de lui que d'Antipater. Il désirait accoi'der le droit de cité au philosophe Xenokratês, qui était seulement metœkos ou habitant non citoyen; mais Xenokratês déclina cette oiBFrè en faisant observer qu'il ne voulait accepter aucune place dans une constitution contre laquelle il avait protesté comme député (1). Cette marque de courageuse indépendance, qui n'est pas peu remarquable pendant que les Macédoniens étaient maîtres de la cité, était un reproche tacite adressé à la soumission facile de Phokiôn.
D'une extrémité à l'autre du Péloponèse, Antipater purgea et refondit les cités, Argos, Megalopolis et autres, comme il l'avait fait à Athènes, en installant dans chacune d'elles une oligarchie composée de ses propres partisans, — quelquefois avec une garnison macédonienne, — et en mettant à mort, en déportant ou en chassant les citoyens hostiles ou intraitables, ou démocratiques (2) (de l'automne k l'hiver, 322-321 av. J.-C). Après avoir achevé de réduire le Péloponèse, il traversa le golfe Corinthien pour attaquer les /Etoliens, actuellement les seuls Grecs qui ne fussent pas encore soumis. Le dessein d'Antipater était non-seulement de vaincre ce peuple belliqueux et grossier, mais encore de le transporter en masse en Asie, et de le faire avancer jusqu'aux déserts intérieurs de l'empire (3). Son armée était
(1) Plutarque, Phokiôn, 29, 30.
(2) Diodore, XVIII, 55, 56, 57, 68, 69. <Ë>avepoO 8' 6vto;, ôxt KàffaavSpoç TÛv xaxà t91v 'EXXàSa itoXewv àvôéÇexat, 6tà tô xà; \j.ïv aùxcov iraTpixaiç çpoupaîç çuXocTTsarôat, xà; 8' Oit* ôXiyapxiûv Sioixet<y0at, xupieuofxévaç Otto xûv 'Avti- TToéxpou çiXwv xai Çévwv.
Que des citoyens aient été non-seulement bannis, mais déportés, par Antipater de diverses autres cités outre Athènes, c'est ce que nous pouvons
voir par l'édit que rendit Polysperchôn peu après la mort d'Antipater (Diod. XVni, 56): — Raî xoùç {lexaffxàvxaç ^ çuyovxaç bizb xwv i^(i.£xépwv (TXpaxTQYwv (t. c. Antipater et Krateros), àcp' &v xpo^<»>v 'AXéÇavSpoç eîç XT^v 'Affiav Siéêr], xaxdyofjiev, etc.
(3) Diodore, XVIII, 25. Aieyvwxoxeç {î<rrepov aùxoOç xaxaTUoXefxyjffat, xaî jj,sxaTXïîO"ai iravoixtouç écTuavxaç eî; xyjv èprifiiiav xal Tropftoxàxw Tqz 'Adiac x£i(Aévr]v xwpav.
trop puissante pour qu'on pût lui résister sur un terrain uni ; de sorte que les villes et les villages les plus accessibles tombèrent tous entre ses mains. Mais les ^toliens* se défendirent bravement, retirèrent leurs familles dans les villes élevées et sur les sommets des montagnes de leur pays trèsraboteux, 'et firent éprouver de sérieuses pertes aux envahisseurs macédoniens. Néanmoins, Krateros, qui avait fait une guerre du même genre en Sogdiane avec Alexandre, montra tant d'habileté en s'emparant des points de communication, qu'il intercepta toutes leurs provisions et les réduisit à une extrême détresse, au milieu de l'hiver qui était survenu alors. Les ^toliens, malgl'é leur bravoure et leur patience, auraient été sans doute bientôt forcés de se rendre par le froid et la faim, si l'arrivée inattendue d'Antigonos, d'Asie, n'eût communiqué à Antipater et à Krateros une nouvelle qui les engagea à se préparer à retourner en Macédoine, en vue de traverser l'Hellespont et d'opérer en Asie. Ils conclurent une pacification avec les ^Etoliens, — ajournant aune époque future leur dessein de déporter ce peuple, — et se retirèrent en Macédoine, où Antipater cimenta son alliance avec Krateros en lui donnant sa ftlle Phila en mariage (1).
Une autre fille d' Antipater, nommée Nikaea, avait été envoyée en Asie peu de temps auparavant pour devenir l'épouse de Perdikkas. Ce général, agissant comme tuteur ou premier ministre des rois de la famille d'Alexandre (on parle actuellement d'eux au pluriel depuis que Roxanê avait donné le jour à un fils posthume appelé Alexandre, et fait roi conjointement avec Philippe Aridœos), ce général, disje, avait d'abord recherché une association étroite avec Antipater en demandant sa fille en mariage. Mais de nouvelles vues ne tardèrent pas à lui être ouvertes par les intrigues des princesses à Pella, — Olympias, avec sa fille Kleopatra, veuve du Molosse Alexandre, — qui avait toujours été en désaccord avec Antipater, même pendant tout le temps de
(1) Diodore, XVIII, 18-25.
la^ie d'Alexandre, — et Kynanê (fille de Philippe^et d'une mère illyrienne , et veuvô d'Amyntas , cousin germain d' Alexandre, mais tué par ordre de ce prince) avec sa fille Eurydikê. Nous avons déjà dit que Kleopatra avait ofiFert sa main à Leonnatos , l'invitant à venir occuper le trône de Macédoine. Il avait obéi à l'appel, mais avait été tué dans la première bataille contre les Grecs, délivrant ainsi Antipater d'un rival dangereux. Le premier projet d'Olympias ayant échoué ainsi, elle avait envoyé proposer à Perdikkas un mariage avec Kleopatra. Perdikkas s'était déjà engagé à l'égard de la fille d' Antipater. Néanmoins, il se demanda alors s'il ne servirait pas mieux son ambition en rompant cet engagement et en acceptant la nouvelle proposition. Cette démarche lui fut conseillée par Eumenès, son ami et son aide le plus habile, fermement attaché aux intérêts de la famille royale, et en même temps personnellement haï par Antipater. Mais Alketas, frère de Perdikkas, lui représenta qu'il serait dangereux de provoquer ouvertement et immédiatement la colère d' Antipater. En conséquence, Perdikkas résolut d'accepter Nikaea pour le moment, mais de la renvoyer après peu de temps et de prendre Kleopatra, à laquelle Eumenês porta des assurances secrètes de sa part. Kynanê également (fille de Philippe et veuve de son neveu Amyntas), femme guerrière et ambitieuse, avait amené en Asie sa fille Eurydikê pour la faire épouser par le roi Philippe Aridœos. Étant opposés à ce mariage, et probablement excités aussi par Olympias , Perdikkas et Alketas mirent Kynanê à mort. Mais l'indignation que cet acte causa parmi les soldats fut si furieuse qu'elle menaça leur vie, et ils furent forcés de permettre le mariage du roi avec Eurydikê (1).
(1) Pîodore, XVIII, 23 ; Arrîen, De ketas, mais qui donne une explication
Rebuspost Alex.VI, ap. Phot. cod. 92. un peu différente de son dessein en
Diodoré fait allusion dans un autre passant en Asie, endroit au meurtre de Kynanê ou Sur Kynanê, V. Duris, Fragm. 24,
Kinna (XIX, 52). in Fragment. Hist. Graec. vol. II,
Cf. Polyen, VIII, 60, — qui men- p. 475; Athénée, XIII, p. 560. iiionne le meurtre de Kynanê par Al-
DOMINATION MÂCÉDOinENNE BN GRÈCE 75
Toutes ces intrigues se continuèrent pendant Tété de 322 -avant J--C., pendant que les Grecs poursuivaient encore efScacement la guerre Lamiaque. Vers Tautomne de cette année, Ântigonos (appelé Monophthalmos), satrape de Phrygia, découvrit oes intrigues secrètes de Perdikkas, qui, pour cette raison et pour d'autres , commença à le considérer comme un eimemi et à comploter contre sa vie. Informé du danger qu'il courait, Antigonos s'enfuit d'Asie en Europe pour faire connaître à Antipater et à Krateros les manœuvres hostiles de Perdikkas. A cette nouvelle, les deux .généraux, abandonnant immédiatement la guerre ^Ëtplienne, retirèrent leur armée de Grèce pour le dessein plus important de contrecarrer Perdikkas en Asie.
Quant à nous, ces luttes des officiers macédoniens ne nous appartiennent qu'en tant qu'elles intéressent les Grecs. Et nous voyons, par les événements qui viennent d'être mentionnés, combien les changements de fortune furent malheureux pour eux pendant toute la guerre Lamiaque, tombeau de la liberté grecque, non pour les combattants du moment :seuls, mais encore pour leur postérité (1). Jusqu'à la bataille de Krannôn et la reddition d'Athènes, tout arriva de manière à délivrer Antipater d'embarras et à lai donner une force double. Les intrigues des princesses à Pella, dont la haine pour lui était bien connue, soulevèrent contre lui Leonnatos, puis Pcirdikkas. Si Leonnatos eût vécu, le bras •d^ Antipater aurait été du moins affaibli» sinon paralysé; si Perdikkas se fut déclaré plus tôt, Antipater aurait dû retirer ses forces pour s'opposer à lui, et la bataille de Krannôn aurait eu probablement une issue différente. Aussitôt que Perdikkas devint hostile à Antipater, sa politique fut de soutenir les Grecs et de chercher à s'allier avec eux, ce que
(1) On peut dfter iei les beaux Qnod peiit : in tottim nrandi prosier-
vers de Lucain (Pbars. VII, WO) aor Ininmr aevum.
les eSets de la bataille de Phanalia : — YincittiT bis gladiîs omni», qnœ ser-
« Majns aJb» bac aeie, quain quod tsoA [yiet, setas.
[ssBeola ferrent, Pnxxima quid soboles, ant quid meç>
Volniia habeni popoli : phis est quam f rucre nepotes,
[vita salosqne In regnvm naad ? » etc.
nous le \errons bientôt faire avec les yEtoliens (1). Ainsi, grâce à des causes purement accidentelles, Antipater obtint un intervalle de quelques mois, pendant lesquels ses mains furent non-seulement libres, mais encore armées de la force nouvelle et inattendue de Leonnatos et de Krateros, pour terminer la guerre Lamiaque. L'issue désastreuse de cette guerre fut donc en grande partie l'eifiFet de hasards, parmi lesquels nous, devons comprendre la mort de Leosthenês lui-même. On ne doit pas regarder cette issue comme prouvant que le projet fût désespéré ou mal conçu de la part de ses auteurs, qui avaient bien le droit de compter, parmi les probabilités de leur cas, sur les effets de la discorde ^entre les chefs macédoniens.
Dans le printemps de 321 avant J.-C, Antipater et Krateros, ayant concerté des opérations avec Ptolemaeos, gouverneur d'Egypte, passèrent en Asie, et commencèrent leur lutte avec Perdikkas, qui lui-même, ayant les rois avec lui, marcha contre l'Egypte pour attaquer Ptolemaeos, en laissant son frère Alketas, conjointement avec Eumenês comme général, soutenir sa cause en Kappadokia et en Asie Mineure. Alketas, découragé par le sentiment contraire des Macédoniens en général, renonça à l'entreprise comme désespérée. Mais Eumenês, bien qu'embarrassé et menacé de toute manière par la jalousie perfide de ses propres officiers macédoniens, et par * le mécontentement de ses soldats contre lui, en sa qualité de Grec, — et, bien que forcé de cacher à ces mêmes soldats le fait que Krateros, qui était populaire parmi eux, commandait du côté opposé, — Eumenês, dis-je, déploya néanmoins tant de talent, qu'il remporta une importante victoire (2), dans laquelle périrent et
(1) Diodore, XVIII, 38. 'AvTwtàxpou elc TTjv 'Afftav ôiaôeêTjxoxoç, AtTo>Xol
xatà xàç Tupô; Il&pSixxav <tuv8t^xaç èoTpàxeuaav elçTTov 0eTTa).tav, etc.
(2) Plutarque, Eumenês, 7; Cornél.
Népos. Ëniuenes, c. 4. Ënmenês avait exercé un corps de cavalerie asiatique et thrace à combattre corps à corps avec la courte pique et l'épée des Com-
pagnons macédoniens, — en abandonnant la javeline, les traits et Palternative de la charge et de la retraite, en usage chez les Asiatiques.
Diodore (XVIII, 30, 31, 32) raconte cette bataille avec quelque longueur.
Il se peut que lui aussi bien que Plutarque ait emprunté à Hieronymos de Kardia.
Neoptolemos et Krateros. Eumenês tua Neoptolemos de sa propre main, après un conflit personnel extrêmement acharné et longtemps douteux, et au prix d'une blessure grave (1). Après la victoire, il trouva Krateros qui vivait encore, bien c[u'expirant de sa blessure. Profondénient affligé à cette vue,, il fit tout son possible pour rappeler à la vie le moribond; et quand cette tentative, eut échoué, il fit ensevelir honorablement son cadavre et l'envoya en Macédoine pour qu'il y fût enterré.
Cette nouvelle preuve du talent et de la vigueur militaires -d'Eumenês, avec la mort de deux officiers aussi importants que Krateros et Neoptolemos, fut ruineuse pour le vainqueur lui-même, sans servir la cause dans laquelle il combattait. Perdikkas, son chef, ne vécut pas pour l'apprendre. Ce général fut si arrogant et si tyrannique dans sa conduite à l'égard des autres officiers, — et de plus si malheureux dans ses premières opérations contre Ptolemaeos sur le bras pé- •lusiaque du Nil, — que sa propre armée se mutina et le tua (2^. Ses troupes rejoignirent Ptolemaeos, dont la conduite conciliante gagna leur bon vouloir. Deux jours seulement après cette révolution, un messager d'Eumenês arriva au camp, annonçant sa victoire et la mort de Krateros. Si cette nouvelle eût été reçue par Perdikkas lui-même à la tête de son armée, la marche des événements subséquents aurait pu être changée sensiblement. Eumenês aurait occupé la position la plus dominante en Asie, comme général des rois de la famille d'Alexandre, à laquelle l'attachaient ses intérêts et ses sentiments. Mais, au moment où la nou- Telle arriva, elle ne causa dans toute l'armée que la plus Tiolente exaspération contre lui, non-seulement comme allié de l'odieux Perdikkas, mais comme cause de la mort de Krateros, l'objet de son estime. Les soldats, par un vote, le déclarèrent ennemi public, ainsi qu'Alketas et cinquante officie s. Les officiers ou les soldats macédoniens ne gardè-
a) Arrien, ap. Photium, cod. 92; " (2) Diodore; XVIII, 36. Jii tin, XIIJ, «; Diodore, JCVIII, 33.
78 HISTOIEB DB LA GRÈCB
rent plus désormais avec ïni de mesure. En même temps^ plusieurs officiers attachés à Perdikkas dans le camp, et aussi Atalantê, sa sœur, furent tués (1).
La mort de Perdikkas et la défection de ses soldats mirent dans les mains d'Antipater, de Ptolemaeos et d'Antigonos une prépondérance complète. Antipater fut invité à rejoindre l'armée, qui se composait actuellement des forces de- Ptolemaeos et de Perdikkas réunies. Il y fut investi de la tutelle des personnes des rois et de l'espèce de suprématie ministérielle occupée antérieurement 'par Perdikkas. Toutefois, il fut exposé à beaucoup de difficultés, et même à un grand danger personnel, à cause des intrigues de la princesse Eurydikê, qui montra une hardiesse virile en haranguant publiquement les soldats, et à cause des mécontentements de l'armée, qui réclamait des présents que lui avait formellement promis Alexandre, promesse pour la réalisation de laquelle il n'y avait pas de fonds à ce moment. A Triparadisos, en Syria, Antipater fit une seconde distribution des satrapies de l'empire , un peu modifiée, coïncidant toutefois, en général, avec celle qui avait été faite peu après la mort d'Alexandre. A Ptolemseos furent assurées l'Egypte et la Libye ; — à Antigonos, la Grande Phrygia, la Lykia et la Pamphylia, — comme chacun les avait iBues auparavant (2).
Antigonos fut investi du commandement de la principalearmée macédonienne en Asie, pour écraser Eumenês et les autres principaux adhérents de Perdikkas, dont la plupart avaient été condamnés à mort par un vote de l'armée macédonienne. Après un certain intervalle, Antipater lui-même, accompagné des rois, retourna en Macédoine, après avoir éludé, par un artifice, une nouvelle demande que lui avaient faite ses soldats au sujet des présents promis. La guerre d'Antigonos, d'abord contre Eumenês en Kappadokia, en* suite contre Alketas et les autres partisans de Perdikkas en
(1) Plutarqne, Eumenês, 8 ; Cornél. (2) Diodore, XVIII, 39. Arrien, ap,
Népos, Eumenês, 4; Diodore, XVIII, Photium.
Pisidia, dura pendant beaucoup de mois, mais finit par être terminée heureusement (1). Eumenês, entouré de la perfidie et de l'insubordination constantes des Macédoniens, fut défait et repoussé du champ de bataille. Il se réfugia, avec une poignée d'hommes, dans la forteresse imprenable et bien approvisionnée de Nora, en ICappadokia, où il soutint un long blocus, plus d'une année apparemment, contre Antigonos (2).
Avant que le blocus prolongé de Nora eût été terminé, Antipater, étant d'un âge très-avancé, tomba malade et ne tarda pas à mourir (319-318 av. J.-C). Un de ses derniers actes fut de mettre à mort l'orateur athénien Démade, qui avait été envoyé en Macédoine comme député pour demander qu'on retirât la garnison macédonienne établie à Munychia. Antipater avait promis, ou fait espérer, que si l'oligarchie qu'il avait établie à Athènes conservait pour les Macédoniens une fidélité inébranlable, il retirerait la garnison. Les Athéniens s'efibrcèrent de déterminer Phokiôn à aller en Macédoine afin de solliciter l'accomplissement de cette promesse ; mais il refusa constamment. Démade, qui se chargea volontiers de la mission, arriva en Macédoine à un moment très-fàcheux pour lui-même. Les papiers de Perdikkas décédé étaient tombés au pouvoir de ses adversaires, et dans ces papiers on avait trouvé une lettre que lui avait écrite Démade, pour l'inviter â passer la mer et à venir délivrer de son assujettissement la Grèce, qui ne tenait plus ** qu'à un fll vieux et pourri, » — voulant dire Antipater. Cette lettre blessa vivement Antipater, — d'autant plus que Démade avait été, dit-on, son pensionnaire habituel, — et elle offensa plus encore son fils Kassandre, qui fit arrêter Démade avec son fils, — tua d'abord le fils dans la présence immédiate du père, et même entre ses bras, — et ensuite tua le père lui-même, avec d'amères invectives contre son ingrati-
(1) Arrîen, De Rébus post Alexan- (2) Plutarque, Eumenês, 10, 11;
druiD, lib. IX, 10, ap. Photium, Comél. Népos, Eumenês, c. 5; Dio-
cod. 92; Diodore, XVm, 39, 40, 46; dore, XVIII, 41. Plutarque, Eumenês, 3, 4.
tude(l). Tous les récits qne nons lisons dépeignent Démade, en termes généraux, comme un dépensier prodigue et an politique vénal et corrompu. Nous n'avons pas de motifs pour révoquer cette assertion en doute; en même temps, nous n'avons pas de faits précis pour la prouver.
Antipater, par ses derniers ordres, désignait Polysperchôn, l'un des vieux officiers d'Alexandre, pour être administrateur suprême, avec de pleins pouvoirs afin de protéger la dynastie souveraine, tandis qu'il n'assignait à son propre flis Kassandre que la seconde place, comme chiliarquo ou général des gardes du corps (2j (318 av. J.-C). II pensait que cet arrangement de pouvoir serait plus agréable en général dans tout l'empire, vu que Polysperchôn était plus âgé et servait depuis plus longtemps qu'aucun autre parmi les généraux d'Alexandre. De plus, Antipater craignait surtout de laisser tomber le pouvoir entre les mains des princesses (3), qui toutes, — Olympias, Kleopatra et Eurydikè, — étaient des caractères énergiques, et dont la première (qui s'était retirée en Épire par inimitié à l'égard d' Antipater) était furieuse et implacable.
Mais les vues d'Antipater furent désappointées dès le début, parce que Kassandre ne voulut pas se soumettre à la seconde place ni tolérer Polysperchôn comme son supérieur. Immédiatement après la mort d'Antipater, mais avant qu'elle fut connue publiquement, Kassandre envoya Nîkanôr, avec de prétendus ordres d'Antipater, pour remplacer Menyllos dans le gouvernement de Munychia. Menyllos obéit à cet ordre. Mais quand, quelques jours après, le public athénien vint à apprendre la vérité réelle, il fut mécon-
(1) Plutorque, PhokiOD, 30; Dio- comme l'avan cent Arrien et Pin larque.
dore, XVIIl, 4H; Plutarqae, Démosth. Artien semble placer trop tôt Ja mort
31; Arrien, De Rcb. post Aies. VI, ap. de Démade, par son désir de Tamoner
Pliotium, cod. 93. en juxtaposition immédiate avec la
Dans laviode Phokiôn, Plolacqne a mort do Démosthène, dont Démade
écrit par inadvertancs Anligonoa nn avait proposé la condamnation dacs
lieu iePerdikkiu. l'assemblée athénienne.
Toutefois, il n'est pas facile de voir (2) Diodore, XVIII, 48.
comment Dinarque peut avoir éWl'ao- (3) Diodore, XIX, 11. cusatenr de Diimade sur ce point, —
tent de Phokiôn, parce qu'il avait permis au changement de se faire, — il supposa quMl connaissait l'état réel des faits, et qu'il aurait pu éloigner le nouveau commandant (1). Kassandre, j)endant qu'il s'assurait de ce poste important, en le plaçant dans les mains d'un partisan sûr, aflFecta d'acquiescer à l'autorité de Polysperchôn et de s'occuper d'une partie de chasse à la campagne. En même temps, il envoya des adhérents de confiance à l'Hellespont et dans d'autres endroits pour faire avancer ses projets, et en particulier pour contracter alliance avec Antigonos en Asie et Ptolemaeos en Egypte. Ses députés étant généralement bien reçus, luimême quitta soudainement la Macédoine et alla concerter des mesures avec Antigonos en Asie (2). Il convenait à la politique de Ptolemseos, et plus encore, à celle d' Antigonos,. de l'aider contre Polysperchôn et la dynastie royale. A la mort d'Antipater, Antigonos avait résolu de se faire le souverain réel de l'empire d'Alexandre en Asie, puisqu'il possédait les forces militaires les plus puissantes que cet empire renfermât.
Même avant cette époque, la dynastie royale avait été un nom plutôt qu'une réalité ; toutefois, un nom respecté encore. Mais actuellement, la préférence montrée à Polysperchôn par An tipater décédé, et la séparation deKassandre, mettaient tous les grands pouvoirs réels en hostilité active contre* la dynastie (318-317 av. J.-C). Polysperchôn et ses amis ne s'aveuglaient pas sur les difficultés de leur position. Les principaux officiers en Macédoine ayant été réunis pour délibérer, on i:ésolut d'engager Olympias à revenir de l'Épire, afin qu'elle pût prendre la tutelle de son petit-fils Alexandre (fils de Roxanê), — de placer les intérêts asiatiques de sa dynastie dans les mains d'Eumenês, en le nommant au commandement suprême (3), et de combattre Kassandre en Europe, en s'assurant de la bonne volonté et de l'aide générale des Grecs. On devait atteindre ce dernier
(1) Plutarque, Phokiôn, 31. Diodore (2) Diodore, XVIII, 54.
PCVIII, 64) dit aussi que Nikanôr fut (3) Diodoro, XVIII, 49-68.
nommé par Kassandre.
T. ÏIX i
but en accordant aux Grecs un affranchissement général, et en renversant les oligarchies d'Antipater et les gouvernements militaires qui dominaient alors dans tontes les cités.
Le dernier espoir de maintenir l'unité de l'empire d'Alexandre en Asie, contre les intérêts contraires des grands officiers macédoniens, qui tendaient constamment à le diviser et à se l'approprier, — reposait actuellement sur la iîdélité et l'habileté militaire d'Eumenôs. Polysperchôn mit â sa disposition les trésors royaux et les soldats qui étaient «n Asie, en particulier les Argyraspides, guerriers bçaves, mais perfides et désordonnés. Olympias aussi lui adressa une lettre pathétique, où elle lui demandait ses conseils comme au seul ami et sauveur sur lequel la famille royale pût maintenant compter. Eumenês répondit en les assurant de son attachement dévoué à leur cause. Mais en même temps, il conseilla à Olympias de ne pas venir d'Épire en Macédoine ; on, si elle y venait, de s'abstenir en tout cas d'actes de vengeance et de cruauté. Ces deux recommandations, honorables aussi bien pour sa prudence que pour son humanité, furent dédaignées par la vieille reine. Elle vint en Macédoine pour prendre la direction des affaires ; et, bien que son titre imposant de mère du grand conquérant fît naître un sentiment très-favorable, cependant ses exécutions multipliées des partisans d'Antipater excitèrent une inimitié fatale contre une dynastie déjà chancelante. Néanmoins, Eumenês, bien que son avis eût été dédaigné, se dévooa en Asie avec une fidélité inébranlable à la famille d'Alexandre, en résistant aux invitations les plus séduisantes de prendre parti avec Antigonos contre elle (1). Son exemple
(1) Plutarque, Eumenês, 11, 12; Cornélius Népos, Eumenês, c. 6 ; Diodore, XVIII, 58-62. Diodore, XVII, 58. *Hxe Se xat irap* 'OXufiTrtàôoç aOrôi 7pà|X|ji,aTa , ôeo(X£VYiç xat >i7rapoucrr,ç pOYiÔstv Totç paaiXeOat xal éauT^ * (jlovov Yàp ixcïvov TCtaTOTaxov àTCoXeXeTcpôac Tciv çiXtov, xat ôuvà(jL£vov ôtopÔoxjaaOat TYjv èpy){iiav ttjç pacriXixyjç olxCaç..
Cornélius Népos, Eumenês, 6. « Ad hune (Eumenem) Oljrapias, quum literas et nuntios misisset in Asiarm, consultum, utrum repetitum Macedo* niam veniret (nam tum in Epiro habitabat) et eas res occuparet, — huic ille primum suasit ne se moveret, et expectaret qooad Alexandri filius r&gnum adipisceretur, SiB »liqu4 cwpidli-
eontribua beaucoup à entretenir le même sentiment actif parmi ceux qui l'entouraient ; dans le fait, sans lui, la famille royale n'aurait pas eu de représentant sincère ou dominant en Asie. Ses vaillantes luttes, d'abord en Kilikia et en Phénicie, ensuite (quand il fut repoussé de la côte) en Susiane, en Persijs, en Médie et en Paraetakênê, — continuèrent pendant deux ans contre les forces très-supérieures de Ptolemaeos, d'Antigonos et de Seleukos, et contre la perfidie incessante de ses propres officiers et de ses troupes (1). Elles n'appartiennent pas à l'histoire grecque. Cependant elles sont au nombre des exploits les plus mémorables de l'antiquité. Si, même au point de vue militaire, elles sont à peine inférieures aux combinaisons d'Alexandre lui-même , elles prouvent, en outre, une flexibilité et une aptitude, que ne posséda pas Alexandre et dont il n'eut pas besoin, pour triompher des mille difficultés soulevées par des traîtres et des mutins autour de lui. Jusqu'à la fin, Eumenês resta sans être soumis. Il fut livré à Antigonos par la perfidie basse et vénale de ses propres soldats, les Argyraspides macédoniens (2).
Dans rintérêt de la dynastie royale (dont nous raconterons bientôt l'extinction), il est peut-être à regretter qu'elle
tate raperetur in Macedonikm, omnium injuriarum oblivisceretur, et in neminem acerbiore uteretnr imporio. Horum alla nihil feoit. Nam et in Macedoniam profecta est, et ibi crudelissime se gessit. » Cf. Justin, XIV, 6 ; Diodore, XIX, 11.
On peut regarder les détails relatifs à Eumenês comme reposant sur une autorité extraordinairement bonne.
Son ami Hieronymos de Kardia avait écrit une histoire abondante de son époque; ouvrage qui, bien que perdu aujourd'hui j était accessible et à Diodore et h Plutarque. Hieronymos servait avec Eumenês, et il fut fait prisonnier avec lui par Antigonos, qui l'épargna et le traita bien, tandis qu*Eumenês fut mis à mort (Diodore, XIX, 44). Plutarque avait aussi lu des
lettres d'Eumenês (Plutarque, Eumenês, 11).
(1) Diodore, XVIII, 63-72; XIX, 11, 17, 32, 44.
(2) Plutarque (Eumenês, 16, 18), Cornélius Népos (10-13) et Justin (XIV, 3, 4) décrivent avec des détails considérables les circonstances touchantes qui accompagnent la trahison dont Eumenês fut victime et son arrestation.
Sur ce point Diodore est plus bref; mais il raconte très -longuement les opérations militaires antérieures entre Eumenês et Antigonos (XIX, 17, 32, 44).
La source première de ces particularités doit probablement être l'histoire d'Hieronymos de Kardia, présent luimême, qui a été copiée, plus ou moin exactement, par les autres.
n'ait pas abandonné l'Asie immédiatement, à la mort d'Antipater, et qu'elle n'ait pas concentré son attention sur la Macédoine seule, en appelant Eumenês à son aide. Tenir uni le vaste agrégat de l'Asie était évidemment impraticable , même avec son talent consommé. Dans le fait, nous lisons qu'Olympias désirait sa présence en Europe, et ne se fiait qu'à lui comme protecteur de l'enfant d'Alexandre (1). Dans la Macédoine, séparée de l'Asie, Eumenês, si le caractère violent d'Olympias le lui eût permis, aurait pu soutenir la dynastie, qui, ayant à cette époque un intérêt décidé à se concilier les Grecs, aurait probablement pu sanctionner ses sympathies en faveur de la libre communauté hellénique (2).
En apprenant la mort d'An tipater, la plupart des cités grecques avaient envoyé des députés àPella(3). Pour tous les gouvernements de ces cités, composés comme ils Tétaient de ses créatures, c'était une question de la plus grande importance de savoir quelle marche adopterait la nouvelle autorité macédonienne. Polysperchôn, persuadé qu'ils adhéreraient tous à Kassandre, et que sa seule chance de combattre ce rival était de gagner la sympathie et l'intérêt populaires en Grèce, ou du moins de renverser ces oligarchies créées par Antipater, — fit conjointement avec ses conseillers une proclamation qu'il publia au nom de la dynastie.
Après avoir exposé la bonne volonté constante de Philippe et d'Alexandre pour la Grèce, il affirmait que ce sentiment avait été interrompu par la malencontreuse guerre Lamiaque, qui avait eu pour auteurs quelques Grecs mal avisés, et qui avait abouti à tant de maux cruels infligés aux diverses cités. Mais toutes ces sévérités (continuait-il) venaient des généraux (Antipater et Krateros) : les rois étaient actuellement déterminés à les réparer. Il était conséquemment déclaré que la constitution politique de chaque cité serait rétablie, telle qu'elle était aux époques de Philippe et d'Alexandre; qu'avant le trentième jour du mois Xanthi-
(1) Plutarque, Eumenês, 13; Dio- (3) Diodore, XVUI, 55, Eu6ù<: o5v iore, XVIII, 58. toù; aTto xwv îcoXewv îrapovTa; irpetr-
(2) Plutarque, Eumenês, 3. êeuxàç TUpoaxaXeffàjievoi, etc.
tes, tous c.eux qui avaient été condamnés au bannissement, ou déportés, par les généraux, seraient rappelés et réintégrés; que leurs biens leur seraient rendus, et que les anciennes sentences contre eux seraient annulées ; qu'ils vivraient en amnistie quant au passé, et en bon sentiment quant à l'avenir, avec les autres citoyens. De cet acte de rappel étaient exclus les exilés d'Amphissa, de Trikka, de Pharkadôn et d'Hêrakleia, avec un certain nombre de Mégalopolitaîns, impliqués dans une conspiration particulière. Dans le cas particulier de ces cités, dont les gouvernements avaient été dénoncés comme hostiles par Philippe ou par Alexandre, on devait s'en référer à Pella et la consulter, pour quelque modification selon les circonstances. Quant à Athènes, on décidait que Samoslui serait rendue, mais non Orôpos; sous tous les autres rapports, elle était placée sur le même pied qu'aux jours de Philippe et d'Alexandre. « Tous les Grecs (ainsi se terminait cette proclamation) rendront des décrets, à l'effet d'interdire à chacun soit de prendre les armes soit d'agir autrement en hostilité contre «ous, — sous peine d'exil et de confiscation de biens, pour lui-même et sa'famille. Sur ce point et sur tous les autres, nous avons ordonné à Polysperchôn de prendre les mesures convenables. Obéissez-lui, — comme nous vous avons écrit de le faire ; car nous ne manquerons pas de remarquer ceux qui sur* un point quelconque ne tiendront pas compte de notre proclamation (1). »»
Tel était le nouvel édit publié par les rois, ou plutôt par Polysperchôn en leurs noms. Il ordonnait la retraite de toutes les garnisons, et le renversement de toutes les oligarchies établies par Antipater après la guerre Lamiaque.
(1) Diodore, XVIII, 56. Dans ce chapitre, la proclamation est donnée Verbatim. Quant aux exceptions faites par rapport à Amphissa, à Trikka, à Hêrakleia, etc., nous n'en connaissons pas les motifs.
Il est fait allusion à des édits antérieurs des rois : — 'r{i,eî; o5v, xaÔâirep
Ofiïv xal TTpoTÊpov èYpa^'afiev, àxoveTe TOUTOU (ïloXucTTcépxovTOç). Ces mots doivent faire allusion à des réponses écrites faites à des cités particulières, en réplique à des demandes spéciales.
Aucune proclamation générale antérieure à celle-ci n'a pu être publiée depuis la mort d' Antipater.
86 HISTOIRE DB lA OBÈCB
Il enjoignait le rappel de la foule d'exilés chassés à ce moment. Il faisait revivre l'état de choses qui existait avant la mort d'Alexandre, — état qui dans le fait avait été lai-même, en très-grande partie, un agrégat d'oligarchies dévouées aux Macédoniens entremêlées de garnisons macédoniennes. Toutefois, pour les oligarchies d'Antipater actuelles, ce fut un coup mortel; et c'est ainsi qu'ont dû l'entendre les députés grecs, — comprenant probablement des députations des exilés, aussi bien que des envoyés des gouvernements de citoyens, — auxquels Polysperchôn la remit à Pella. Non content de l'édit général, Polysperchôn adressa des litres spéciales à Argos et à diverses autres cités, enjoignant de bannir avec coniSscation de biens, et dans quelques cas de mettre à mort, les principales créatures d'Antipater, les noms lui étant probablement fournis par les exilés (1). En dernier lieu, comme il était évident que ces mesures rigoureuses ne pourraient être exécutées sans l'emploi de la force, — d'autant plus que ces oligarchies étaient soutenues par Kassandre du dehors, — Polysperchôn résolut de conduire en Grèce de grandes forces militaires en y envoyant d'abord, toutefois, un détachement considérable, pour des opérations immédiates, sous son fils Alexandre.
Quant à Athènes et aux autres cités, Polysperchôn leur adressa des lettres spéciales, où il promettait le rétablissement de la démocratie et le rappel des exilés. A Athènes, ce changement fut une révolution plus grande qu'ailleurs, parce que le nombre des exilés et des personnes déportées y avait été le plus grand. Pour les neuf mille citoyens athéniens actuels, il fut sans doute odieux et alarmant; tandis que pour Phokiôn et pour les principales créatures d'Antipater, il les menaçait non-seulement de la perte du pouvoir, mais (2) probablement de rien moins que de l'alternative de
(1) Diodore, XVIII, 67. Polysperchôn désirait renverser par-
(2) Pltitarqae, Phokiôn, 32. Toute- tout les oligarchies créées par Antipafois l'opinion de Plutarque, qui avance ter, et que Phokiôn était le principal que Polysperchôn projeta cette mesure personnage de cette oligarchie à eomme un simple tour pour ruiner Athènes.
Phokiôn, n'est exacte qu'en ce qu«
la faite ou de la mort. Toutefois, l'état des intérêts à Athènes fut alors singulièrement nouveau et compliqué. Il y avait les créatures d'Antipater et les neuf mille citoyens ayant droit à ce titre. îl y avait les exilés, qui, en vertu du nouvel édit, se hâtaient de rentrer dans la cité, et de réclamer leur droit de citoyen aussi bien que leurs propriétés. On savait que Polysperchôn et son fils arrivaient avec une puissante armée. En dernier lieu, il y avait Nikanôr, qui occupait Munychia avec une garnison, non pas pour Polysperchôn, ni pour les Athéniens, mais pour Kassandre, ce dernier étant lui-même attendu avec une armée d'Asie. Il y avait donc plusieurs partis ; chacun d'eux séparé des autres par les vues et les intérêts, — quelques-uns décidément hostiles les uns aux autres.
Le premier conflit s'éleva entre les Athéniens et Nikanôr relativement à Munychia, qu'ils lui demandèrent d'évacuer, conformément à la récente proclamation. Nikanôr, de son c<5té, fit une réponse évasive, en promettant de satisfaire à leur requête aussitôt que les circonstances le permettraient, mais en priant en même temps les Athéniens de rester alliés de Kassandre, comme ils l'avaient été de son père Antipater (1). Il semble avoir nourri l'espoir de les déterminer à se déclarer en sa faveur, — et non sans motifs plausibles, vu que les chefs du parti d' Antipater et une portion considérable des neuf mille citoyens ne pouvaient que redouter l'exécution de l'édit de Polysperchôn. Et il possédait aussi ce qui était d'une importance plus grande encore, — la connivence et l'aide secrète de Phokiôn, qui se mit en relation intime avec Nikanôr, comme il l'avait fait auparavant avec Menyllos (2), — et qui avait plus de motifs que personne pour craindre l'édit de Polysperchôn. A une assemblée publique tenue au Peirseeus pour discuter cette question, Nikanôr osa même se présenter en personne dans la compagnie et sur la présentation de Phokiôn, qui souhaitait que les Athéniens accueillissent la proposition d'alliance-
(1) Diodore, XVIII, 64,, (2) Plutarqne, Phokiôn, 31.
avec Kassandre. Mais le vœu ardent da peuple était d'être débarrassé complètement de la garnison étrangère, et d'obtenir l'évacuation de Munychia, — objet que les exilés devaient naturellement désirer plus vivement que les neuf mille. En conséquence, l'assemblée refusa d'écouter aucune proposition de Nikanôr , tandis que Derkyllos et autres proposèrent même son arrestation. Ce futPhokiôn qui lui assura les moyens de s'échapper > même malgré la sérieuse colère de ses concitoyens, auxquels il allégua qu'il s'était porté garant de la sûreté personnelle de Nikanôr (1).
Prévoyant la gravité de la lutte qui menaçait d'éclater, Nikanôr avait songé à introduire secrètement de nouveaux soldats dans Munychia. Et quand il vit qu'il ne pouvait obtenir des Athéniens un appui déclaré, il forma un plan pour surprendre et occuper la ville et le port de Peiraeeus, dont Munychia formait l'éminence et le port contigus sur le côté méridional de la petite péninsule. Nonobstant toutes ces précautions, divers Athéniens finirent par savoir qu'il pratiquait des personnes de Peiraeeus, et qu'il réunissait des troupes dans l'île voisine de Salamis. On exprima dans l'assemblée athénienne tant d'inquiétude pour la sûreté de Peiraeeus, qu'un décret fut rendu, enjoignant à tous les citoyens de se tenir armés pour le protéger, sous Phokiôn comme général. Néanmoins Phokiôn, ne tenant pas compte de ce décret, ne prit aucune précaution, affirmant qu'il était lui-même responsable pour Nikanôr. Bientôt cet officier, attaquant inopinément en partant de Munychia et de Salamis, s'empara de Peiraeeus par surprise, occupa et la ville et le port militairement, et coupa sa communication avec Athènes au moyen d'un fossé et d'une palissade. A cette agression palpable, les Athéniens coururent aux armes. Mais Phokiôn comme général refroidit leur ardeur, et même refusa de les conduire dans une attaque pour recouvrer Peiraeeus avant que Nikanôr eût eu le temps de s'y fortifier. 'Toutefois il alla, avec Konôn (fils de Timotheos), faire des remontrances à Nika-
(1) Plntarqtie, Phokiôn, 32.
nôr, et renouveler la demande qu'il évacuât, en vertu de la récente proclamation, tous les postes joù il avait une garnison. Mais Nikanôr ne répondit qu'une chose, c'est qu'il tenait sa commission de Kassandre, auquel ils devaient adresser leur demande (1). Il essaya ainsi de nouveau de mettre Athènes en communication avec Kassandre.
L'occupation de Peirœeus outre Munychia fut pour les Athéniens un malheur sérieux qui rendit leur état pire qu'il n'avait été même sous Antipater. Le Peiraeeus, riche, actif et commercial, contenant l'arsenal, les bassins et les munitions de guerre des Athéniens, était à bien des égards plus important qu'Athènes elle-même; pour tout dessein de guerre, beaucoup plus important. Kassandre avait actuellementune place d'armes et une base excellentes,, que Munychia seule n'aurait pas pu fournir, en vue d'opérations en Grèce contre Polysperchôn, pour lequel conséquemment la perte ne fut guère moins sérieuse que pour les Athéniens. Or Phokiôn, dans sa fonction comme général, avait été averti du danger ; il aurait pu s'en garantir, et il aurait dû le faire. Ce fut un grave abandon de son devoir qui n'admet guère d'autre explication que celle d^une perfide connivence. Il semble que Phokiôn, prévoyant sa propre ruine et celle de ses amis dans le triomphe de Polysperchôn et le retour des. exilés, désirait favoriser la prise de Peiraeeus par Nikanôr, comme moyen de contraindre Athènes à adopter l'alliance avec Kassandre ; alliance qui eflfectivement se serait faite, si Kassandre était arrivé à Peiraeeus par mer plus tôt que les premières troupes de Polysperchôn par terre. Phokiôn fut coupable ici, tout au moins, de négligence coupable, et probablement d'une trahison plus coupable encore, dans une occasion sérieusement nuisible tant à Polysperchôn qu'aux Athéniens ; fait que nous ne devons pas oublier, quand nous en viendrons à lire bientôt l'amère animosité qu'on lui témoigna (2).
(1) Diodore, XVIII, 64; Plutarqiie, (2) Cornélius Népos, Phocion, 2.
Phokiôn, 32; Cornélius Népos, Plio- « C'onbidit autem maxime uno crimine : kion, 2. quod cum apud eum summum esset
La nouvelle que Nikanôr s'était rendu maître de Peiraeens? produisit une vive sensation. Bientôt arriva une lettre que lui adressait Oljmpias elle-même, lui ordonnant de rendre la place aux Athéniens, auxquels elle désirait conférer une entière autonomie. Mais Nikanôr refusa d'obéir à son ordre, car il attendait encore Fappui de Kassandre. iL'arrivée d'Alexandre fils (de Polysperchôn ) avec un corps de troupes, encouragea les Athéniens à croire qu'il éfttit venu pour aider à emporter Peirseeus de vive force, afin de le leur rendre. Toutefois leurs espérances furent déçues de nouveau. Bien que campé près de Peiraeeus, Alexandre ne demanda pas aux forces athéniennes de coopérer avec lui pour l'attaquer; mais il entra ouvertement en pourparlers avec Nikanôr, qu'il s'efibrça d'amener par la persuasion ou la corruption à livrer la place (1). Cette négociation ayant échoué, il résolut d'attendre l'arrivée de son père, qui s'avançait déjà vers l'Attique avec le gros* de l'armée. Ses propres forces seules n'étaient probablement pas suffisantes pour attaquer Peiraeeus ; et il ne voulut pas invoquer l'assistance des Athéniens, auxquels il aurait été forcé de remettre la place une fois prise, ce qu'ils désiraient si ardemment. Les Athéniens furent ainsi aussi éloignés de leur but que jamais; de plus, par ce délai, le moment favorable pour" attaquer la place fut complètement perdu ; en efiet, Kassandre avec son armement arriva à Peiraeeus avant Polysperchôn.
Ce furent Phokiôn et ses collègues immédiats qui engagèrent Alexandre à adopter cette insidieuse politique, consistant à refuser de reconquérir Peiraeeus pour les Athéniens et à se l'approprier pour lui-même. Pour Phokiôn, le rétablissement d'Athènes autonome, avec sa démocratie et ses
imperinm populi, et Nicanorem, Cassandriprœfectum, insidiari Pirseo Atheniensium, à Dercyllo moneretur :
idemque postularet, ut proyideret, ne commeatibus civitas privaretur — huic, audiente populo, Phocion negavit esse periculosum , seque ejus rei obsid^n fore pollicitus est. Neque ita
multo post NicanoT Piraeo est potitus.
Ad quem recuperandum cum populus armatus concurrisset, ille non modo neminem ad arma vocavit, sed ne armatis qnidem prseesse voluit, sine quo Athense omnino esse non possunt. »
(1) Diodore, XVIII, 65; Plutarque^ Phokiôn, 33.
exilés rappelés, et sans aucune force étrangère pour exercer de contrôle, — était une sentence assurée de bannissement, sinon de mort. N'ayant pu obtenir protection des forces étrangères de Nikanôr et de Kassandre, lui et ses amis résolurent de s appuyer sur celles d'Alexandre et de Polysperchôn. Ils allèrent à la rencontre d'Alexandre à son entrée en Attique, — lui représentèrent ce qu'il y avait d'impolitique à abandonner une position militaire aussi importante que Peiraeeus, tandis que la guerre n'était pas encore terminée, — et oflFrirent de coopérer avec lui dans ce dessein, en dirigeant convenablement le public athénien. Alexandre fut charmé de ces suggestions; il accepta Phokiôn et les autres comme ses principaux partisans à Athènes, et regarda Peiraeeus comme une capture qu'il devait s'assurer pour luimême (1). Il paraît que Phokiôn avait le désir d'admettre les troupes, en même temps que les exilés, comme amies et alliées dans l'intérieur des murs d'Athènes, de manière à rendre Alexandre maître de la cité, — mais que ce projet fut impraticable, par suite de la défiance que firent naître parmi les Athéniens les pourparlers d'Alexandre avec Nikanôr (2).
Cependant la fonction stratégique de Phokiôn qui lui avait été si souvent donnée et redonnée — et son pouvoir de faire du bien ou du mal approchaient actuellement de
(1) Diodore, XVJII, 65. TtSv yà^ eux, ce qui est avancé de la manière la ^VTtTCàTp(}> yzyo^^xmy ^iXtùv Tivèç plus claire par Diodore, et me parAtt (Oinjpxov) xal oî ire pi <I>o>xi(«>va ço- une circonstance essentielle. D'autre èou[Jt.£vot xàç è% Tôv vojjlwv Ti- partî Plutarque mentionne (bien que ticopiaç, OitiQVTiriffocv 'ÀXe^dv6p({> , xal Diodore ne lofasse pas) qu'Alexandre èiôà^avreç t6 aufjt-çepov, ëTTSiffav aOrov désirait s'emparer d'Athènes elle-même, IStqt xaxéj^eiv xà çpoupia, xai {jlyi luapa- et qu'il fut bien près de réussir. PIu- Si86vat Toîç 'AÔYivaîoiç, {ié/piç àv ô tarque semble croire que c'étaient les Kà<rff(xvdpo; xaTaTCO>e[Jiv)0^. exilés qui étaient disposés à le laisser
(2) Plutarque, Phokiôn, 33; Dio- entrer; mais s'il ^i avait été ainsi, il dore, XVIll, 65, 66. Telle me semble aurait probablement été admis quand être la suite probable des faits, en * les exilés devinrent prépondérants. Ce combinant Plutarque avec Diodore. fut Phokiôn, je crois, qui désira, pour Plutarque ne mentionne pas la négo- sa sûreté personnelle, admettre les dation ouverte par Phokiôn avec troupes étrangères.
Alexandre et l'intelligence établie entre
leur terme. Aussitôt que les exilés de retour se trouvèrent en nombre suffisant, ils demandèrent une révision de la liste des officiers de l'État, et le rétablissement des formes démocratiques. Ils rendirent un vote à l'effet de déposer ceux qui avaient occupé une charge sous l'oligarchie d'Antipater, et qui continuaient encore à l'occuper au moment actuel. De ce nombre Phokiôn fut le premier : et avec lui son gendre Chariklès, Demetrios le Phaléréen, Kallimedôn, Nikoklês, Thudippos, Hegemôn et Philoklês. Ces personnes furent non-seulement déposées, mais condamnées, quelquesunes à mort, d'autres au bannissement et à la confiscation de leurs biens. Demetrios, Charikiês et Kallimedôn cherchèrent leur salut en quittant Athènes; mais Phokiôn et les autres se contentèrent d'aller au camp d'Alexandre, se mettre sous sa protection sur la foi de la récente intelligence (1). Non-seuleïnent Alexandre les reçut courtoisement, mais il leur donna des lettres pour son père Polysperchôjn, où il demandait sécurité et protection pour eux, comme étant des hommes qui avaient embrassé sa cause, et qui étaient encore disposés à faire tout leur possible pour l'appuyer (2). Armés de ces lettres, Phokiôn et ses compagnons traversèrent la Bœôtia et la Phokis pour aller audevant de Polysperchôn en marche vers le sud. Ils étaient accompagnés par Dinarque et par un Platéen nommé Solôn, tous deux passant pour amis de Polysperchôn (3).
La démocratie athénienne , rétablie récemment, qui avait rendu les derniers votes de condamnation, s'inquiéta à la nouvelle qu'Alexandre avait épousé la cause de Phokiôn et recommandé la même politique à son père. Il était possible que Polysperchôn cherchât, avec sa puissante armée, à oc-
(1) Diod. XVIII, 65; Plut. Phok. 35.
(2) Diodore, XVIII, 66. lïpoffôexôév- Teç (>ir' aOrov (Alexandre) çiXoçpovcDç, ypàfXfjiaTa IXaêov irpè; tov Traxépa ITo- ).u(77tépxovTa, ÔTid); (j.Y]^èv ^ràÔcoaiv ol irspl ^a>xt(i>va tàxeivou weçpovYixoxe;, xat vùv ènoL^'{z'k\6\t.tvo\.
wàvTa c7U[i,7rpâÇeiv.
Plutarque ne mentionne pas cette demande de Phokiôn à Alexandre, ni les lettres obtenues pour Polysperchôn, bien que ce soient des circonstances importantes pour suivre les derniers jours de la vie de Phokiôn.
(3) Plutarque, Phokiôn, 33.
cuper Athènes et à s'emparer de Peiraeeus, et se servit de Phokiôn (à l'instar d'Antipater après la guerre Lamiaque) , comme d'un instrument commode de gouvernement. Il semble évident que c'était le projet d'Alexandre, et qu'il comptait sur Phokiôn comme sur un auxiliaire tout prêt pour les deux entreprises. Or les démocrates réintégrés, bien qu'ils dussent leur rétablissement à Polysperchôn , furent bien moins complaisants à son égard que Phokiôn ne rayait été. Non-seulement ils ne voulurent pas l'admettre dans la cité, mais ils ne voulurent pas même consentir à ce qu'il occupât séparément Munychia et Peiraeeus. Sur la proposition d'Agnonidês et d'Archestratos , ils envoyèrent à Polysperchôn une députation chargée d'accuser Phokiôn et ceux qui étaient avec lui de haute trahison, toutefois de réclamer en même temps pour Athènes le bénéfice complet et entier de la dernière proclamation royale, — autonomie et démocratie , avec le rétablissement de Peirseeus et de Munychia libres et sans garnison (1). ,
La députation arriva auprès de Polysperchôn à Pharyges en Phokis, aussitôt que la compagnie de Phokiôn, qui avait été retenue quelques jours à Elateia par la maladie dé Dinarque. Ce retard fut malheureux pour Phokiôn. S'il eût vu Polysperchôn et "présenté la lettre d'Alexandre avant l'arrivée des accusateurs athéniens, il aurait probablement pu obtenir une réception plus favorable. Mais comme l'arrivée des deux parties fut presque simultanée, Polysperchôn entendit l'une et l'autre à la même audience , devant le roi Philippe Aridaeos sur son trône avec le plafond doré audessus. Quand Agnonidês, — chef de la députation athénienne, et naguère ami et avocat de Démosthène dans la cause harpalienne, — se trouva face à face avec Phokiôn et ses amis, leurs invectives réciproques ne produisirent d'abord que de la confusion, jusqu'à ce que Agnonidês lui-même s'écriât : — « Mets-nous tous dans la même cage et renvoie-nous à Athènes pour que les Athéniens nous jugent.
(1) Diodore, XVHI, 66.
Cette observation fit rire le roi , mais les assistants insis- .tèrent sar des opérations plus régulières, et Agnonidês exposa alors les deux demandes des Athéniens, — la condamnation de Phokiôn et de ses amis, en partie comme complices d'Antipater, en partie comme ayant livré Peirseeus à Nikanôr, — et le bénéfice^ complet pour Athènes de la dernière proclamation royale (1). Or, sur le dernier de ces deux chefs, Polysperchôn n'était nullement disposé à <iéder, — ni à céder Peiraeeus aux Athéniens aussitôt qu'il le prendrait. Conséquemment, sur ce point il répondit par un refus ou par une défaite. Mais il n'en fut que plus disposé à satisfaire les Athéniens sur l'autre point, — l'abandon de Phokiôn; d'autant plus que le sentiment qui régnait alors à Athènes prouvait clairement que Phokiôn ne pourrait plus lui servir d'instrument. Ainsi disposé à sacrifier Phokiôn , Polysperchôn écouta sa défense avec impatience , l'interrompit plusieurs fois, et le dégoûta tellement, qu'il finit par frapperje sol avec son bâton, et se tut. Hegemôn, un autre des accusés, fut traité plus durement encore. Quand il fit appel à Polysperchôn lui-même, comme ayant connu, personnellement ses bonnes dispositions à l'égard du peuple athénien (il avait probablement été envoyé à Pella comme député pour obtenir la réparation des maux éprouvés sous l'oligarchie d'Antipater), Polysperchôn s'écria : « N'avance pas de mensonges contre moi devant le roi. »» De plus, le roi Philippe lui-même fut si irrité, qu'il s'élança de son trône et saisit sa lance, dont il aurait percé Hegemôn, — imitant
(1) Plutarqne, Phokiôn, 33; Cornélius Nq)08, Phocion, 3. « Hic (Phokiôn), ab Agnonide accusatus, quod Pirseum Nicanori prodidisset, ex consiiii sententiâ , in custodiam conjectus , Athenas deductus est, ut ibi de eo legibus tieret judicium. »
Plutarque dit que Polysperchôn , avant de donner cette audience aux deux parties, ordonna que le Corinthien Dinarque fût torturé et mis à mort. Or la personne nommée ainsi ne peut être
Dinarque, le logographe, — dont il nous reste quelques spécimens, et qui vécut même jusqu'àPan 292 avant J.-C.,
— bien qu'il fût aussi Corinthien. Conséquemment, ou il y avait deux Corinthiens portant tous deux ce même nom (comme le suppose Westermann,
— Gesch. der Beredsamkeit, sect. 72), ou l'assertion de Plutarque doit faire allusion à un ordre donné, mais non exécuté, — et cette dA.*nière supposition me semble la plus probable.
les plus mauvais mouvements de son illustre frère, — s'il n'eût été retenu par Polysperchôn. La* sentence ne pouvait être douteuse. Phokiôn et ses compagnons furent remis comme prisonniers à la députation athénienne, avec une lettre du roi, donnant à entendre que dans sa conviction ils étaient des traîtres, mais qu'il les laissait pour être jugés par les Athéniens , rendus actuellement à la liberté et à l'autonomie (1).
Le Macédonien Kleitos fut chargé de les conduire à Athènes comme prisonniers sous bonne garde. Pénible fut le spectacle quand ils entrèrent dans la cité, transportés le long du Kerameikos dans des charrettes, à travers des amis qui sympathisaient à leur sort et d'une multitude aigrie, jusqu'à ce qu'ils arrivassent au théâtre , où l'assemblée devait se réunir. Cette assemblée se composa de tous ceux qui voulurent entrer, et il s'y trouva, dit-on', beaucoup d'étrangers et d'esclaves. Mais c'eût été un bonheur pour Phokiôn qu'il en eût été ainsi ; car des étrangers et des esclaves n'avaient pas de motif d'antipathie contre lui. L'assemblée était surtout composée des ennemis les plus acharnés de Phokiôn, c'est-à-dire des citoyens récemment revenus de l'exil ou de la déportation : parmi lesquels ont pu être mêlées plus ou moins de personnes sans qualité, puisqu'on n'avait probablement pas encore vérifié les listes. Quand l'assemblée fut sui* le point de s'ouvrir, les amis de Phokiôn proposèrent qu'à l'occasion d'un procès aussi important, on renvoyât les étrangers et les esclaves. Ce fut à tous égards une conduite impolitique, car les exilés réintégrés, qui étaie&t surtout des hommes pauvres, prirent la motion pour une insulte personnelle, et n'en furent que plus aigris , se récriant contre les oligarques qui essayaient de les exclure.
Il n'e«t pas facile d'imaginer des motifs plus forts d'exaspération que ceux qui enflammaient les cœurs de ces exilés 4e retour. Nous devons nous rappeler qu'à la fin de la guerre Lamiaque la démocratie athénienne avait été renversée par
(1) Plutarque, Phokiôn, 33, 34; Diodore, XVIII, 66.
la force. Démosthène et ses principaux chefs avaient été tués, quelques-uns avec des cruautés préalables; la multitude plus pauvre , en un nombre supérieur à la moitié des citoyens ayant droit à ce titre, avait été bannie ou déportée dans des contrées lointaines. A tout le déshonneur et à tout le malheur public , était ainsi ajoutée une masse immense de souffrances et de misères individuelles, dont le mal était très-imparfaitement guéri, même par cette circonstance inattendue qui avait rouvert à ces exilés leur ville natale. Aussi, lorsque ces hommes revinrent de régions différentes, chacun d'eux entendant des autres de nouveaux récits de peines passées, éprouvèrent-ils la haine la plus amère contre les auteurs de la révolution effectuée par Antipater ; et parmi ces auteurs Phokiôn se trouvait distinctement marqué. Car, bien qu'il n'eût ni créé ni conseillé ces sévérités, cependant lui et ses amis, comme administrant le gouvernement d' Antipater à Athènes, devaient avoir contribué à les traduire en actes, et ils s'étaient distinctement exposés aux peines terribles prononcées par le psephisma de Demophantos (1), consacrées «par un sermfent que prononçaient les Athéniens en général, contre quiconque occuperait un poste public après que le gouvernement aurait été renversé.
Quand ces citoyens rendus à leurs droits virent ainsi Phokiôn amené devant eux, pouj:* la première fois depuis leur retour, le sentiment commun d'antipathie contre lui éclata en manifestations furieuses. Agnonidês, le principal accusateur, appuyé par Epikouros (2) et Demophilos, trouva ses dénonciations bien accueillies et même presseuties , quand il accusa Phokiôn comme un criminel qui avait prêté les mains au renversement de la constitution, — contribué aux souffrances de ses concitoyens déportés, — et aidé un potentat étranger à tenir Athènes sous sa domination; en outre, P^iraeeus livré à Nikanôr (3) constituait un nou-
(1) Andocide, De Mysteriis, sect. rimi vero ita exacuerentur propter 9()y 97; Lykurgue, adv. Leokrat. s. 127. proditionis suspicionem Piraei maxime-
(2) Non Péminent philosophe de ce que quod adversus populi commoda in ^om. senectute steterat. »
(3J Cornél. Népos, Phoc. 4. a Plu-
veau crime qui imposait au peuple le joug de Kassandre, quand Tautonomie lui avait été promise par le récent édit royal. Après que l'accusation fut terminée, Phokiôn fut invité à présenter sa défense ; mais il lui fut impossible de se faire écouter. Essayant à plusieurs reprises de parler, il fut chaque fois interrompu par des clameurs furieuses; on força plusieurs de ses amis à se taire de la même manière, jusqu'à ce qu'enfin il abandonnât la partie en désespoir de cause, et s'écriât : « Quant à moi. Athéniens, je me déclare coupable; je prononce contre moi-même la sentence de mort pour ma conduite politique ; mais pourquoi voulez- vous condamner ces hommes que voilà, qui ne sont pas coupables? » — « Parce qu'ils sont tes amis, Phokiôn, » — s'écrièrent ceux qui l'entouraient. Phokiôn alors n'ajouta pas un mot; tandis qu'Agnonidês proposa un décret à l'effet que le peuple assemblé décidât par mains levées si les péï*sonnes actuellement accusées étaient coupables ou non ; et que, si elles étaient déclarées coupables, elles fussent mises à mort. Quelques assistants crièrent que la peine de la torture devait précéder la mort; mais cette proposition sauvage, complètement en désaccord avec la loi athénienne par rapport à des citoyens, fut repoussée non moins par Agnonidês que par l'officier macédonien Kleitos. Le décret fut alors rendu ; après quoi on demanda 9.ux assistants de lever les mains. Prescfue toutes les mains dans l'assemblée furent levées en l'air pour la condamnation : chaque homme même se leva de son siège pour rendre l'effet plus imposant ; et quelquesuns allèrent jusqu'à mettre des couronnes en signe de triomphe. Pour beaucoup d'entre eux sans doute, la satisfaction de cet intense et unanime mouvement de vengeance, • — à leurs yeux non-seulement légitime, mais patriotique, • — a dû être au nombre des moments les plus heureux de leur vie (1).
Aprèfe la sentence, les cinq personnes condamnées, Pho-
(1) Diodore, XVIII, 66,67; Plutarque, Phokiôn, 34, 35; Cornélius Népos, ï'iiocion, 2, 3.
T. XIX 7
S>S " HISTOntB DE LA GBÈCB
kiôn, Nikoklès, Thudippos, Hegemôn et Pythoklês, furent remises aux magistrats suprêmes de police, appelés les Onze, et conduites à la prison où Ton deyait leur administrer la dose de poison habituelle. Des assistants hostiles coururent à leurs côtés, pour les railler et les insulter. On dit même qu'un homme se posta devant Phokiôn et cracha sur lui ; alors Phokiôn se tourna vers les officiers publics et s'écria : « N'empêchera-t-on pas ce grossier personnage? » Ce fut la seule marque d'émotion qu'il donna ; à d'autres égards, il conserva résolument sa tranquillité et l'empire sur lui-même, pendant cette marche navrante depuis le théâtre jusqu'à la prison, au milieu des gémissements de ses amis, du courage abattu de ses quatre compagnons, et des démonstrations les plus farouches d'antipathie de la part de ses concitoyens en général. Un rayon de consolation brilla quand il entra dans la prison. On était au 19 du mois Munychion, jour auquel les cavaliers ou chevaliers athéniens (la classe la plus riche de la cité, hommes pour la plupart de sentiments oligarchiques) célébraient en l'honneur de Zeus leur procession solennelle avec des couronnes sur la tête. Plusieurs de ces cavaliers s'arrêtèrent en passant, ôtèrent leurs couronnes^ et pleurèrent en regardant à travers les grilles de la prison. Comme on demandait à Phokiôn s'il n'avait rien à dir^ à son fils Phokos, il répondit : — « Je lui recommande expressément de ne pas conserver un mauvais souvenir pour les Athéniens. »» La coupe de ciguë fut ensuite servie à tous les cinq, — à Phokiôn le dernier. Ayant été condamnés pour trahison, ils ne furent pas enterrés en Attique ; et il ne fut pas permis non plus aux amis de Phokiôn d'allumer un bûcher pour brûler son corps, qui fut transporté de FAttique dans la Megaris, par un agent payé nommé Konopiôn, et là brûlé au moyen de feu obtenu àMegara. La femme de Phokiôn, avec ses filles, fit des libations et marqua l'endroit en amoncelant de la terre ; elle recueillit aussi les ossements et les rapporta à Athènes dans son sein, à la faveur de l'ombre de la nuit. Elle les enterra près de son propre foyer domestique, en faisant cette prière : « Bien-aimée Hestia, je te confie les restes d'un homme bon. Rends-les à la sépul-
ture de sa famille, aussitôt que les Athéniens seront revenus à la raison (1). »
Après un court intervalle de temps (nous dit Plutarque) les Athéniens revinrent aiiysi à la raison. Ils découvrirent que Phokiôn avait été un fidèle et excellent serviteur de l'État, se repentirent de leur sévérité à son égard, célébrèrent ses obsèques aux frais du trésor, élevèrent une statue en son honneur, et mirent à mort Agnonidês par une sentence judiciaire publique; tandis qu'Epikouros et Demophilos s'enfuirent de la cité et furent tués par le fils de Phokiôn (2).
(1) Plutarqu€, Phokiôn, 36, 37. Plutarque raconte deux autres anecdotes dont l'authenticité paraît douteuse. Nikoklês demanda qu'il lui fût permis d'avaler le breuvage avant Phokiôn; ce dernier répondit à cette prière : — « Ta demande, Nikoklês, est triste et pénible ; mais comme je ne t'ai jamais rien refusé de ma vie, je t'accorde encore celle-ci. »
Après que les quatre premiers eurent bu, tous excepté Phokiôn, il ne restait plus de ciguë; alors le geôlier dit qu'il n'en préparerait pas davantage . à moins qu'on ne lui donnât douze drachmes pour acheter ce qui était nécessaire. 11 y eut un moment d'hésitation, jusqu'à ce que Phokiôn priât un de ses amis de fournir l'argent, faisant remarquer d'une manière sarcastique qu'il était dur qu'on ne pût pas même mourir gratis à Athènes.
Quant à la première de ces deux anecdotes, — si nous lisons, dans le Phaedon de Platon (152-155), les détails de la mort de Sokratês, — nous verrons que la mort par la ciguë n'était pas produite instantanément, mais insensiblement et sans douleur; la personne qui avait avalé le breuvage était priée de marcher pendant quelque temps, jusqu'à ce que ses jambes s'appesantissent, puis de se coucher sur un lit; ensuite elle se refroidissait par de-
grés et devenait insensible, d'abord aux extrémités, ensuite dans les parties vit^s. Dans oes circonstances, la question de savoir laquelle des personnes condamnées avalerait le premier des cinq breuvages — ne pouvait avoir que très-peu d'importance.
Ensuite, quant au fonds de ciguë prétendu mesquin de la prison athénienne, — quelle aurait été l'alterna* tive, si un ami de Phokiôn n'eût pas fourni les douze drachmes? Serait-il resté en prison saris être mis à mort ?
Certainement non, car il était sous le coup d'une sentence capitale. Aurait-il été mis à mort par l'épée ou par quelque autre instrument non coûteux? C'est en désaccord avec l'analogie de la coutume athénienne. Si l'histoire renferme quelque chose de vrai, nous devons supposer que les On«e avaient accordé à ce geôlier un fonds de ciguë (ou le prix équivalent) réellement suffisant pour cinq breuvages, mais que par accident ou maladresse il en perdit une partie, de sorte qu'il aurait été dans l'obligation de fournir de ses propres deniers ce qui manquait. Il fut tiré de cet embarras par Phokiôn et son ami, et le sarcasme de Phokiôn touche cette circonstance étrange qu'un homme soit appelé à payer pour sa propre exëcu* tion.
(2) Plutarque, Phokiôn, 38.
Ces faits sont ostensiblement exacts; mais Plutarque omet d'en mentionner l'explication réelle. Deux ou trois mois après la mort de Phokiôn, Kassandre, déjà en possession de Peiraeeus et de Munychia, devint aussi maître d'Athènes ; le parti oligarchique, ou parti de Phokiôn, acquit de nouveau l'ascendant; Deme trios le Phaléréen fut rappelé d'exil et placé pour administrer la cité sous Kassandre, comme Phokiôn l'avait administrée sous Antipater.
Il n'est pas étonnant que, dans de pareilles circonstances, la mémoire de Phokiûn fût honorée. Mais c'est tout à fait différent d'un changement spontané d'opinion populaire à son égard. Je ne vois pas pourquoi un pareil changement d'opinion se serait opéré, et je ne crois pas qu'il s'opéra. Le Démos d'Athènes, banni et déporté en masse, avait tout lieu de haïr Phokiôn, et il n'était pas vraisemblable qu'il rougît de ce sentiment. Bien qu'il fût personnellement doux et incorruptible, ces citoyens ne tirèrent pas d'avantage de ces vertus. Il leur importa peu qu'il refusât constamment tous les présents d' Antipater, s'il travailla gratuitement pour ce dernier. Considérée comme procès judiciaire, la dernière scène de Phokiôn devant le peuple au théâtre n'est rien de plus qu'une cruelle imposture ; considérée comme manifestation d'une opinion publique déjà établie, les faits du passé lui fournissaient une ample justification.
En effet, nous ne pouvons lire sans une sympathie pénible le récit de la mort d'un vieillard âgé de plus de quatrevingts ans, — personnellement brave, doux, et supérieur à toute séduction pécuniaire, en ce qui concernait son administration directe, — périssant dans une tempête violente et écrasante d'exécration populaire. Mais si nous considérons l'ensemble du cas, — si nous examinons non-seulement les détails de l'administration de Phokiôn, mais les grands objets publics que servaient ces détails, et vers lesquels il conduisait ses concitoyens, — nous verrons que ce jugement est pleinement mérité. Dans le patriotisme de Phokiôn, — car sans doute il le considérait ainsi sincèrement lui-même, — il n'était pas tenu compte de l'indépendance athénienne, de l'autonomie du monde hellénique, c'est-à-dire de son ad-
ministration par lui-même, des conditions par rapport à des rois étrangers, conditions auxquelles seulement cette autonomie pouvait exister. Il n'eut ni le sentiment panhellénique d'Aristeidês, de Kallikratidas et de Démosthène, — ni le sentiment athénien plus étroit, semblable au dévouement d'Agésilas pour Sparte et d'Epaminondas pour Thêbes. 11 était indifférent à Phokiôn que la Grèce fût un agrégat de cités autonomes, avec Athènes au premier ou au second rang parmi elles, — ou l'une des satrapies sous les rois macédoniens. Or c'était un des défauts les plus fatals dane un homme public grec. Le sentiment qui manquait à Phokiôn était au fond de tous ces magnifiques exploits qui ont donné à la Grèce une place indépendante et supérieure dans l'histoire du monde. Si Themistoklês, Aristeidês et Léonidas lui eussent ressemblé, la Grèce aurait passé tout doucement sous la domination de la Perse. Le siècle et plus d'indépendance politique, époque brillante, quoique mêlée d'ombre, qui suivit l'échec de Xerxês, ne se serait jamais présenté. Ce fut précisément pendant les cinquante années de l'influence politique et militaire de Phokiôn, que les Grecs descendirent d'un état de liberté , et Athènes de l'ascendant aussi bien que de la liberté, pour tomber dans une servitude absolue. Autant que ce grand malheur public peut être imputé à un seul homme, — il n'est personne à qui on puisse l'attribuer à plus juste titre qu'à Phokiôn. 11 fut stratège pendant la plus grande partie de la longue série d'années qui virent le développement de la puissance de Philippe ; son devoir était de veiller au salut de ses compatriotes et de combattre le géant qui ne faisait encore que croître. 11 entendait les avertissements de Démosthène, et il possédait justement les qualités qui manquaient à cet orateur, — l'énergie et l'aptitude militaires. S'il eût appliqué son influence à éclairer ses compatriotes peu clairvoyants, à stimuler leur inertie, à diriger leurs efforts armés, les rois de Macédoine auraient pu être contenus dans leurs propres limites, et l'histoire future de la Grèce aurait été complètement différente. Par malheur, il prit le parti opposé. 11 agit avec iEschine et les partisans de Philippe; sans recevoir
102 HISTOIRE DB XA OSkCK
d'argent de ce prince, il fit gratuitement tout ce qa'il désirait, — en rendant nais les efforts de Démosthène et des autres politiques actifs , et en s'en moqaant. Après la bataille de Chaeroneia, Phokiôn reçut de Philippe d'abord, et d^ Alexandre ensuite, des marques d'estime qui ne furent témoignées à aucun autre Athénien. Elles étaient à la fois le fruit et la preuve de son action politique passée, — anti> hellénique aussi bienqu'antiathénienne. Ayant fait beaucoup, dans la première partie de sa vie, pour favoriser l'assujettissement de la Grèce aux rois macédoniens, il contribua un peu, pendant la dernière moitié^ à alléger la rigueur de leur domination ; et le point le plus honorable de son caractère, c'est qu'il s'abstint toujours d'abuser de la faveur marquée qu'ils lui témoignaient, dans des vues soit de gain personnel, soit d'oppression à l'égard de ses concitoyens. Non-seu^ leraent Alexandre lui écrivit, même dans la plénitude de son pouvoir souverain, des lettres remplies des termes d'uEie respectueuse amitié, mais il lui offrit les présents les plus considérables, — une fois, entre autres, la somme de cent talents, une autre fois le choix entre quatre villes sur la côte de l'Asie Mineure,, comme Xerxès le donna à Theraistoklès. Il exprima même son déplaisir lorsque Pliûkiôn, qui refusait tout, consentit à demander seulement l'élargissement de trois prisonniers grecs emprisonnés à Sardes (1).
La guerre Lamiaque et ses conséquences furent la ruine de Phokiôn. Il resta à Athènes pendant toute cette guerre, se prononçant librement contre elle ; car il est à remarquer que, malgré sa politique favorable aux Macédoniens, il ne fut ni banni ni dégradé par le peuple, qui se contenta de suivre d'autres conseils. Lors de l'issue désastreuse de cette guerre, Phokiôn se chargea de l'ingrate et déshonorante fonction de satrape sous Antipater à Athènes, avec la garnison macédonienne à Munychia, pour l'appuyer. Il devint l'agent subordonné d'un vainqueur, qui non-seulement égorgea les principaux orateurs athéniens, mais priva le Démos
(1) PltrUirque, Phokiôn, 18; Plutarque, Apophthegm. p. 188,
<îe ses privilèges et le déptrta en masse. Après avoir accepté une part et une responsabilité dans ces actes, il n'y eat plus de sécurité pour Phokiôn que sous la protection d'un prince étranger. Après la proclamation libérale publiée au nom des rois macédoniens, qui permettait le retour du Démos banni, il chercha à se mettre en sûreté d'abord par la perfide con- ' nivence qui permit à Nikanôr de s'emparer de Peiraeeus ; ■ensuite en courtisant Polysperchôn, l'ami de Nikanôr. Une expatriation volontaire (avec son ami le Phaléréen Demetrios) aurait été moins dangereuse et moins déshonorante que ces manœuvres, qui assombrirent plus encore la fin de sa vie, sans détourner de lui, après tout, la nécessité d'affronter le démos rétabli. La violente et unanime colère du peuple contre lui est un spectacle instructif, bien qu'affligeant. Elle fut dirigée, non pas contre l'homme ni contre l'administrateur, — car dans les deux rôles Phokiôn a été exempt de blâme, à l'exception de la dernière collusion avec Nikanôr dans la prise de Peirseeus, — mais contre sa politique publique. Ce fut la dernière protestation de la liberté grecque anéantie, parlant pour ainsi dire du fond de la tombe avec une voix de tonnerre, contre ce fatal système de défiance, d'inertie, d'égoïsme et de corruption, qui avait livré Athènes jadis autonome à un vainqueur étranger.
J'ai déjà mentionné que Polysperchôn était en Phokis avec son armée quand on amena Phokiôn devant lui : il était en route vers le Péloponèse. Il se peut qu'il ait été retenu par une négociation avec les ^toliens qui embrassèrent son alliance (l). En tout cas, il fut lent dans sa marche ; car avant qu'il parvînt en Attique, Kassandre arriva à Peiraeeus pour rejoindre Nikanôr avec une flotte de trente- -cinq vaisseaux et 4,000 soldats obtenus d'Antigonos (avril 317 av. J.-C). En apprenant ce fait, Polysperchôn hâta sa marche également, et se présenta sous les murs d'Athènes et de PeiraBeus avec une armée considérable de 20,000 Ma- •cédoniens, de 4,000 alliés Grecs, de 1,000 chevaux, et de
(1) Diodore, XIX, :^5.
65 éléphants, animaux que l'on voyait alors pour la première fois dans la Grèce européenne. Il assiégea d'abord Kassandre dans le Peiraeeus ; mais trouvant de la difficulté à se procurer de la subsistance en Attique pour une armée si nombreuse, il se dirigea avec la plus grande partie de ses troupes vers le Péloponèse, laissant son fils Alexandre avec une division tenir tête à Kassandre.. Se rendant en personne dans diverses villes péloponésiennes, — ou s*adressant à elles au moyen de députés, — il ordonna le renversement des oligarchies d'Antipater et la restitution de la liberté et de la parole libre à la masse des citoyens (1). Dans la plupart des villes, cette révolution fut accomplie ; mais dans Megalopolis, l'oligarchie tint bon; non-seulement elle força Polysperchôn à assiéger la cité, mais même elle la défendit contre lui avec succès. Il fit deux ou trois tentatives pour la prendre d'assaut, au moyen de tours mobiles, en minant les murs, et même avec l'aide des éléphants ; mais il fut repoussé dans toutes (2), et obligé de renoncer au siège avec une perte considérable de réputation. Son amiral Kleitos fut bientôt après défait dans la Propontis, où il perdit toute sa flotte, par Nikanôr (que Kassandre avait envoyé de Peiraeeus) et Antigonos (3).
Après ces deux défaites, Polysperchôn semble avoir évacué le Péloponèse, et mené en franchissant le golfe Corinthien ses forces en Épire, pour rejoindre Olympias. Son parti fut fort afiaibli dans toute la Grèce, et celui de Kassandre fortifié en proportion. Le résultat fut la reddition d'Athènes. Les Athéniens dans la cité, comprenant tous les exilés de retour ou beaucoup ^d'entre eux, ne 'purent plus endurer cette séparation complète d'avec la mer, "à laquelle les avait réduits l'occupation de Peirseeus et de Munychia par Kassandre. Athènes sans un port n'était guère tenable; effectivement, Peirseeus était considéré par son grand constructeur, Themistoklês, comme plus indispensable aux Athéniens
(1) Diodore, XVIII, 69. (3) Diodore, XVIII, 72.
(2) Diodore, XVIII, 70, 71.
DOMINATION MACÉDONIENNE EN f^RÈCE 105
qu'Athènes elle-même (1). La subsistance du peuple se composait en grande partie de blé importé, reçu au moyen de Peiraeeus, où se faisaient aussi le commerce et les opéra tions industrielles, où se recueillaient la plupart des revenus, et où s'entretenaient les arsenaux, les bassins, les vaisseaux, etc., de l'État. Il devint évident que Nikanôr, en s'emparant de Peirseeus, avait désarmé Athènes. et l'avait rendue impuissante ; de sorte que le mal irréparable fait par Phokiôn, eu connivant à cette prise, se fit sentir chaque jour de plus en plus. Aussi les Athéniens, hors d'état de prendre le port eux-mêmes, et n'espérant pas l'obtenir par Polysperchôn , se virent-ils forcés d'écouter les partisans de Kassandre, qui proposaient qu'on entrât en arrangements avec lui. Il fut convenu qu'ils deviendraient amis et alliés de Kassandre; qu'ils auraient pleine jouissance de leur cité et du Peirseeus, de leurs vaisseaux et de leurs revenus ; que les exilés et les citoyens déportés seraient réintégrés ; que tous les citoyens qui possédaient une fortune de mille drachmes et au-dessus jouiraient des droits politiques à l'avenir ; que Kassandre occuperait Munychia avec un gouverneur et une garnison, jusqu'à ce que la guerre contre Polysperchôn fût terminée; et qu'il nommerait aussi quelque citoyen athénien, dans les mains duquel serait remis le gouvernement suprême de la cité. Kassandre nomma Demetrios le Phaléréen (i. e. un Athénien du Dême Phaleron), l'un des collègues de Phokiôn qui était allé volontairement en exil depuis la mort d'Antipater, mais qui était revenu récemment (2).
Cette convention rendit à Athènes en substance le gouvernement d'Antipater, sans toutefois les rigueurs qui en avaient marqué l'établissement primitif, — et avec quelques modifications à divers égards. Elle rendit Kassandre virtuellement maître de la cité (comme Antipater l'avait été avant lui) au moyen de la personne qu'il avait nommée pour gouverner, soutenue par la garnison et par la fortification
(1) Thucyd. I, 93. (2) Diodore, XVIII, 74.
-de Munychia, qui avait été à ce moment très-agrandie et fortifiée (1), et qui commandait de fait le Peiraeeus, bien que ce port fût nominalement abandonné aux Athéniens, Mais il n'y eut ni massacre d'orateurs, ni expulsion de citoyens; de plus, même le minimum de mille drachmes, fixé pour les droits politiques, tout en excluant la multitude, •doit avoir été senti comme une amélioration, comparativement avec la limite plus élevée de deux mille drachmes prescrite par Antipater. Kassandre n'était pas comme son père, à la tête de forces écrasantes, maître de la Grèce. Il avait 'contre luiPolysperchôn, qui tenait la campagne avec une armée rivale et un ascendant établi dans un grand nombre des cités grecques; il était donc de son intérêt de s'abstenir de mesures d'une dureté évidente à l'égard du peuple athénien.
Pour cette fin, le choix qu'il fit du Phaléréen Demetrios paraît avoir été judicieux. Ce citoyen continua d'administrer Athènes, comme satrape ou despote sous Kassandre, pendant dix ans. C'était un homme de lettres accompli, ami et du philosophe Théophraste, qui avait succédé à l'école d'Aristote, — r et du rhéteur Dinarque. On le représente aussi comme ayant des habitudes de dépense et de luxe, auxquelles il consacrait, si l'on doit en croire Daris, la plus grande partie du revenu public athénien, montant à douze cents talents. Son administration était, dit-on, discrète et modérée. Nous savons peu de chose de ses détails, mais on nous dit qu'il fit des lois somptuaires, restreignant en particulier les frais et la pompe des funérailles (2). Il vanta luimême sa propre période décennale comme une époque d'abon-
(1) V. la mention de Munychia, comme elle était dix ans pins tard (Diodore, XX, 45).
(2) Cicéron, De Legibus, 11,26, 66; Strabon, IX, p. 398; Pausanias, I, 25, 5.Tupavv6v Te 'A6y]vaîoiç ëirpaÇe YsvéffÔai AyijXTQxptov, etc. Duris ap. Athenœum, XII, 542. Fragm. 27, vol. UI, p. 477.
Fragm. Hist. Graec.
Le Phaléréen Demetrios composa, avec de nombreux ouvrages historiques, philosophiques et littéraires, un récit de sa propre administration décennale (Diogène Laërce, V, 5, 9; Strabon, ib.). — Tlepl t^ç ôexaeiCa;.
L'assertion de douze cents talents, comme revenu annuel manié par Demetrios, mérite peu de créance.
dance et de commerce florissant à Athènes (1). Mais nous apprenons par d'autres, et le fait est extrêmement probable, que ce fut une période de détresse et d'humiliation, tant à Athènes que dans d'autres cités grecques ; et que les Athéniens, aussi bien que d'autres, accueillirent de nouveaux projets de colonisation (tels que ceux d'Ophellas de Kyrênê) non simplement par espoir de trouver des avantages, mais comme moyen d'échapper aux maux actuels (2).
Quelles formes de démocratie nominale furent conservées pendant cet intervalle, c'est ce que nous ne pouvons découvrir. La justice populaire doit avoir été continuée pour procès et accusations privés, puisque Dinarque fut, dit-on, en grande vogue comme logographe, ou composant des discours pour d'autres (3). Mais le fait que trois cent soixante statues furent élevées en l'honneur de Demetrios pendant que son administration durait encore démontre la grossière :flatterie de ses partisans, la soumission du peuple, et l'abolition pratique de toute censure exprimée librement ou opposition déclarée. Nous apprenons que dans quelqu'une des dix années de son administration, on fit un recensement des habitants de l'Attique, et que l'on compta 21,000 citoyens, 10,000 metœki, et 400,000 esclaves (4). Quant à cette ira-
(1) V. le Fragment de Democharês, 2; Fragm. Histbric. Grœc. édit. Didot, vol. II, p. 448, ap. Polyb. XII, 13. Democliarês, neveu de 1 orateur Démosthènc, était l'adversaire politique de Demetrios le Phaléréen, auquel il reproebait ces vanteries au sujet de la prospérité commerciale, quand la liberté et la dignité de la cité étaient "détruites. Cest à ces vanteries de Demetrios le, Piialéréen qu'appartient probablement l'assertion citée de lui par Str&bon (III, p. 147) aa sujet des laborieux travaux dans les mines at^ tiques à Laureion.
(2) Diodore, XX, 40. "ûorô' û«eXà|i.-
(3) Dionys. Halic. Judicium de Dinarcho, p. 633, 634; Plutarque, Demetrius, 10, Aoyû) p,èv ôXiyapxtxTJç, êp^to ôè {jLOvapxt>tii;, xaTacTotcecoç •>[z\o\Lèrr,ç 6ià ttPiv tou <I>a>T]pé6>ç ôuvaptiv, etc.
(4) Ktesiklês ap. Athenaeum, VI, p. 272. M. Fynes Clinton (suivant Wesseling) comble la lacune dans le texte d'Athénée, de manière à assigner le recensement à la cent quinzième Olympiade. Cette conjecture peut être juste, mais les raisons données ne sont pas concluantes. Il se peut que le recensem^it ait été fait soit dans la cent seizième, soit dans la cent dixseptième Olympiade; nous n'avons aucun moyen de déterminer laquelle.
L'administration de Demetrios le Phaléréen remplit les dix années entre 317
portante énumération, nous connaissons le fait seul sans en savoir le but spécial, ni même la date précise. Il se peut que quelques-uns de ces citoyens qui avaient été bannis ou dé-
et 307 avant J.-C. (Fast. Hell. Append.
M. Clinton (ad ann. 317 av. J.-C.
Fast. Hell.) fait observer relativement à ce recensement : — • Les 21,000 Athéniens représentent ceux qui avaient droit de voter dans l'assemblée publfque, ou tous les hommes âgés de plus de vingt ans; les 10,000 (/.éroixoi indiquaient aussi les hommes d'un âge mûr. Si l'on compte les femmes et les enfants, le total de la population libre sera d'environ 127,660; et 400,000 esclaves, ajoutés à ce total, donneront près de 527,660 âmes comme la population totale de l'Attique. » V. aussi l'Appendice annexé aux Fast. Hellen.
p. 390 seq.
Ce recensement est un fait très-intéressant, mais nos informations à son sujet sont tout à fait insuffisantes, et l'interprétation que M. Clinton fait des différents nombres est sujette à quelque remarque. 11 ne peut avoir raison en disant : — « Les 21,000 Athéniens représentent ceux qui avaient droit de voter dans l'assemblée, ou tous les hommes au-dessus de vingt ans. » Car on nous dit expressément que sous l'administration de Demetrios le Phaléréen, toutes les personnes qui ne possédaient pas mille drachmes étaient exclues des droits politiques; et par conséquent un nombre considérable d'hommes au-dessus de vingt ans n'avaient pas droit de voter dans l'assemblée. Donc, puisque les deux catégories ne coïncident pas, à laquelle appliquerons-nous le nombre de 21,000 ?
A ceux qui avaient le droit de voter ?
Ou au nombre total des citoyens libres, votant ou ne votant pas, audessus de vingt ans? L'assemblée publique, pendant l'adniinistration de Demetrios le Phaléréen, paraît avoir eu
peu d'importance ou de puissance, de sorte qu'il n'est pas vraisemblable qu'on ait cherché un relevé distinct du nombre des personnes qui avaient droit d'y voter.
De plus, M. Clinton interprète les deux nombres donnés , d'après deux principes totalement distincts. Les deux premiers nombres (citoyens et metœki}, il croit qu'ils désignent seu= lement les hommes d'âge mûr ; le troisième nombre, des oîxétai, renferme, .selon lui, les deux sexes et tous les âges.
C'est une conjecture que je crois très-douteuse, dans l'absence d'autre renseignement. EUe implique que les énumérateurs tenaient compte des femmes et des enfants esclaves, — mais qu'ils ne tenaient pas compte des femmes et des enfants libres, épouses et familles des citoyens et des metœki.
Le nombre des femmes et des enfants libres n'est nullement compté, dans la supposition de M. Clinton. Or si, dans les vues du recensement, il était nécessaire d'énumérer les femmes et les enfants esclaves, — assurément il ne devait pas être moins nécessaire d'énumérer les femmes et les enfants libres.
Le mot olxsTai signifie quelquefois non-seulement des esclaves, mais les habitants d'une famille en général, — libres aussi bien qu'esclaves. Si tel est ici son sens (bien qu'il n'y ait pas assez de preuves pour l'affirmer), nous faisons disparaître la difficulté qui consiste à supposer que les femmes et les enfants esclaves sont énumérés, — et que les femmes et les enfants libres ne le sont pas.
Nous pourrions raisonner avec plus de confiance si nous connaissions le but pour lequel le recensement avait été fait, — soit en vue de mesures mili-
portés à la fin de la guerre Lamiaque soient revenus et aient continué de résider à Athènes. Mais il paraît cependant qu'il resta, pendant toute la durée de Toligarchie de Kassandre, un corps d'exilés athéniens hostiles, guettant l'occasion de la renverser et cherchant du secours dans ce dessein chez les iEtoliens et chez d'autres peuples (1).
L'acquisition d'Athènes par Kassandre, suivie de la prise par ses armes de Panakton et de Salamis, et secondée par sa modération envers les Athéniens, lui valut un appui considérable dans le Péloponèse, où il se rendit avec son armée (2) (automne 317 av. J.-C). Beaucoup d'entre les cités, cédant à la crainte ou à la persuasion, se joignirent à lui et abandonnèrent Polysperchôn ; tandis que les Spartiates, sentant à ce moment pour la première fois leur condition sans défense, jugèrent prudent d'entourer leur ville de murs (3). Ce fait, entre beaucoup d'autres du même temps, atteste fortepient combien les sentiments caractéristiques du monde autonome hellénique étaient alors en train de mourir partout. Conserver Sparte comme ville sans murailles était une des traditions de Lykurgue les plus profondes et les plus chères ; preuve permanente de l'état de confiance et d'assurance des Spartiates contre des dangers du dehors. L'érection des murs montrait leur conviction , qui n'était que trop bien appuyée par les circonstances réelles dont ils étaient entourés, que la pression de l'étranger était devenue si écrasante qu'elle ne leur laissait pas même de sécurité chez eux.
La guerre entre Kassandre et Polysperchôn fut alors envenimée par une querelle qui s'éleva parmi les membres de la famille royale macédonienne (automne 317 av. J.-C). Le roi Philippe Aridseos et son épouse Eurydikê, alarmés et
taîres ou politiques, — de finances ou (1) V. Dionys. Halik. Judic. de Di-
de taxation, — ou de la question de narcho, p. 658, Reiske.
subsistance et d'importation de blé (2) Diodore. XVIII, 75.
étranger (V. Fast. Hellen. de M. Clin- (3) Justin, XIV, 5; Diodore, XVIII,
ton, ad ann. 444 av. J.-C, au sujet 75; Pausan. VII, 8, 3; Pausan. I,
4V11T1 autre recensement par rapport à 25, 5. du Je importé).
110 HISTOIRB DB LA ORÈCB
indignés du rétablissement d'Olympias que projetait Polysperchôn, sollicitèrent Taide de Kassandre et essayèrent de mettre les forces de la Macédoine à sa disposition. Toutefois ils échouèrent dans cette tentative. Olympias, aidée non-seulement par Polysperchôn, mais par le prince épirote iEakidês, fit son entrée en Macédoine en quittant l'Epire, apparemment dans l'automne de 317 avant J.-C. Elle ame-^, nait avec elle Roxanê et son enfant, — la veuve et le fils d'Alexandre le Grand. Les soldats macédoniens, que réunirent Aridaeos et Eurydikê pour lui résister, furent tellement terrifiés par son nom et par le souvenir d'Alexandre, qu'ils refusèrent de combattre et lui assurèrent ainsi une victoire facile. Philippe et Eurydikê devinrent ses prisonniers ; elle fit tuer le premier ; à la seconde elle offrit le choix entre l'épée, la corde ou le poison. La vieille reine se mit ensuite en devoir d'assouvir sa vengeance contre la famille d'Antipater. Cent Macédoniens de marque, amis de Kassandre, furent mis à mort, avec son frère Nikanôr (1) ; tandis qu'on fit ouvrir le tombeau de son frère décédé lollas, accusé d'avoir empoisonné Alexandre le Grand.
Pendant l'hiver (316 av. J.-C), Olympias conserva ainsi un ascendant complet en Macédoine, où sa position semblait forte, vu que ses alliés les ^toliens étaient maitres du défilé des Thermopylœ, tandis que Kassandre était retenu dans le Péloponèse par l'armée que commandait Alexandre, fils de Polysperchôn. Mais Kassandre se dégagea de ces embarras, et éludant les Thermopylse, en se rendant par mer en Thessalia, s'empara des défilés Perrhaebiens avant qu'ils fussent gardés, et entra en Macédoine sans rencontrer de résistance. Olympias, qui n'avait pas d'armée capable de lui tenir tête sur un champ de bataille, fut forcée de s'enfermer dans la forteresse maritime de Pydna, avec Roxanê, Alexandre, l'enfant de cette dernière, et Thessalonikê, fille de son dernier époux Philippe, fils d'Amyntas (2). Kassandre l'y tint
(1) Diodore, XIX, 11; Justin, X, 14, (2) Diodore, XIX, .36.
4; Pausanias, 1, 11, 4.
enfermée pendant plusieurs mois par mer aussi bien que par terre, et réussit à déjouer tous les efforts que firent Polysperchôn et iEakidês pour la délivrer. Dans le printemps de l'année suivante (316 av. J.-C), une intolérable famine la força de se rendre. Kassandre ne lui promit rien de plus que sa sûreté personnelle, exigeant d'elle qu'elle livrât les deux grandes forteresses, Pella et Amphipolis, qui le rendirent maître de la Macédoine» Bientôt cependant les parents des nombreuses victimes qui avaient péri par ordre d'Olympias furent encouragés par Kassandre à demander sa vie comme vengeance. Ils eurent peu % de peine à obtenir un verdict de condamnation contre elle de ce qu'on appela une assemblée macédonienne. Néanmoins le sentiment de terreur et de respect qui se rattachait à son nom était tel qu'on ne put trouver personne à l'exception de ces hommes offensés pour exécuter la sentence. Elle mourut avec un courage digne de son rang et de son caractère impérieux. Kassandre épousa Thessalonikê, — confina Roxanê et son enfant dans la forteresse d' Amphipolis, — où (après un certain intervalle) il les fit tuer tous deux (1).
Tandis que Kassandre était ainsi maître de la Macédoine, — et que la famille royale disparaissait de la scène dans ce pays, — la défaite et la mort d'Eumenês (qui arrivèrent presque au même moment qu'Olympias fut prise) (2) enlevèrent le dernier partisan fidèle de cette famille en^Asie (315 av. J.-C). Mais, en même temps, elles laissèrent dans les mains d'Antigonos une prépondérance si écrasante dans toute l'Asie, qu'il aspira à devenir le vicaire et le maître de tout l'empire d'Alexandre, aussi bien qu'à venger sur Kas« sandre l'anéantissement de la famille royale. Sa puissance parut en effet si formidable, que Kassandre de Macédoine, Lysimachos de Thrace, Ptolemaeos d'Egypte et Seleukos de
(1) Diodore, XIX, 50, 51; Justin, neur d' Amphipolis dans ses intérêts,
XIV, 5; Pausan. I, 25, 5; IX, 7, I. considéra Euraenês comme vivant en-
(2} Même immédiatement avant la core (Diodore, XIX, 50), mort d'Olympias, Aristonoos, gouver-
Babylonie firent entre eux un accord qui se changea graduellement en une alliance active contre lui.
Pendant les luttes entre ces puissants princes, la Grèce parait simplement comme un groupe de cités sujettes, que tous occupent, tiennent par des garnisons, s'efforcent d'avoir ou convoitent (315-314 av. J.-C). Polysperchôn, renonçant à tout espoir en Macédoine après la mort d'Olympias, avait été forcé de se réfugier chez les ^Etoliens, laissant son [fils Alexandre soutenir la lutte de son mieux dans le Péloponèse, de sorte que Kassandre eut alors un ascendant décidé d'une extrémité à l'autre des régions helléniques. Après s'être établi sur le trône de Macédoine, il perpétua son propre nom en fondant, sur l'isthme de la péninsule de Pallênê, et près de l'emplacement où avait été située Potidaea, la nouvelle cité de Kassandreia, dans laquelle il réunit un nombre considérable d'habitants du voisinage, et en particulier le reste des citoyens d'Olynthos et de Potidsea, — villes prises et détruites par Philippe plus de trente ans auparavant (1). Il s'avança ensuite dans le Péloponèse avec son armée contre Alexandre, fils de Polysperchôn. En traversant la Bœôtia, il entreprit de rétablir la cité de Thêbes, qui avait été détruite vingt ans auparavant par Alexandre le Grand, et avait toujours existé depuis seulement comme poste militaire dans l'antique citadelle appelée Kadmeia. Les autres villes bœôtiennes, auxquelles avait été assigné l'ancien territoire thèbain, furent persuadées ou contraintes de l'abandonner, et Kassandre appela de toutes les parties de la Grèce les exilés thêbains ou leurs descendants. Par sympathie pour ces exilés, et aussi à cause de l'ancienne célébrité de la cité, beaucoup de Grecs, même d'Italie et de Sicile, contribuèrent à ce rétablissement. Les Athéniens, administrés actuellement par Demetrios le Phaléréen, sous la suprématie de Kassandre, furent particulièrement empressés à concourir à cette œuvre ; les Messéniens et les Mégalopolitains, dont les ancêtres avaient
(1) Diodore, XIX, 52; Pausanias,V, 23, 2.
tant dû au Thêbain Epaminondas, prêtèrent une aide énergique. Thêbes fut réts^blie sur l'emplacement primitif où elle était située avant le siège d'Alexandre, et elle fut occupéepar une garnison de Kassandre postée dans la Kadmeia, et destinée à commander la Bœôtia et la Grèce (1).
Après un certain séjour à Thêbes, Kassandre s'avança vers le Péloponèse (314 av, J.-C). Alexandre (fils de Polysperchôn) ayant fortifié l'Isthme, il fut forcé d'embarquer ses troupes avec ses éléphants à Megara et de traverser le golfe Saronique jusqu'à Epidauros. Il enleva à Alexandre Argos, la Messênia et même sa position sur l'Isthme, où il laissa un puissant détachement, et retourna ensuite en Macédoine (2). L'accî*oissement de sa puissance fit naître à la fois la crainte et la haine dans le cœur d'Antigonos, qui essaya d'entrer en arrangements avec lui, mais en vain (3). Kassandre préféra s'allier avec Ptolemseos, Seleukos et Lysimachos, — contre Antigonos qui, à ce moment, était maître de presque toute l'Asie, et inspirait à tous une haine commune (4). En conséquence, Antigonos envoya d'Asie dans le Péloponèse, avec des armes et de l'argent, le Milésien Aristodêmos pour renforcer Alexandre contre Kassandre que, de plus, il dénonça comme eniiemi du nom macédonien pour avoir tué Olympias, emprisonné les autres membres de la famille royale et rétabli les exilés olynthiens. Il fit condamner Kassandre absent par ce qu'on appelait une assemblée macédonienne, sur ces accusations et d'autres encore.
En outre, Antigonos annonça, par la voix de cette assemblée, que tous les Grecs seraient libres, autonomes et exempts de garnisons ou occupation militaire (5). On espé-
(1) Diodore, XIX, 52,54,78; Pau- haine pour Alexandre, c'est toutefois
sanias, IX, 7, 2-5. Cela semble une extrêmement croyable : V. Plutarqiie,.
explication de la conduite de Kas- Alexand. 74.
sandre plus probable que celle que (2) Diodore, XIX, 54.
donne Pausanias, qui nous dit que Kas- (3) Diodore, XIX, 56.
sandre haïssait la mémoire d'Alexandre (4J Diodore, XIX, 57.
le Grand, et désirait efiacer les consé- (5) Diodore, XIX, 61. quences de ses actes. Qu'il eût tant de
T. XIX 8
rait que ces briHantes promesses recruteraient des partisans en Grèce contre Kassandre; conséquemment Ptolemaeos, maître de TÉgypte, l'un des ennemis d'Antigonos, jugea à propos de publier de semblables proclamations peu de mois après, offrant de- sa part aux Grecs la même faveur (1). Ces promesses, qui ne furent pas remplies et qui n'étaient pas destinées à l'être, ni par Tun ni par l'autre de ces rois, paraissent avoir produit peu ou point d'effet sur les Grecs.
L'arrivée d'Aristodêmos dans le Péloponèse avait ranimé le parti d'Alexandre (fils de Polysperchôn), contre qui Kassandre fut obligé encore d'amener toutes ses forces de Macédoine. Bien qu'heureux contre Alexandre à Argos, à Orchomenos et dans d'autres endroits, Kassandre ne fut pas en état de l'écraser, et bientôt il jugea prudent de le gagner. Il lui offrit le gouvernement séparé du Péloponèse, bien que subordonné à lui-même. Alexandre accepta l'offre, en devenant l'allié de Kassandre (2), et il fit la guerre, conjointement avec lui, à Aristodêmos, avec des succès variés, jusqu'à ce qu'il fut assassiné bientôt par quelques ennemis privés. Néanmoins sa veuve Kratesipolis, femme de courage et d'énergie, se maintint à Sikyôn avec des forces considérables (3). Les ennemis les plus obstinés d'Alexandre furent les iEtoliens, que nous entendons pour la première fois mentionner formellement comnie une confédération indépendante (4). Ces iEtoliens devinrent les alliés d'Aristodêmos comme ils l'avaient été auparavant de Polysperchôn, ravageant le pays en pillards même aussi loin qu^ Athènes. Protégés contre des garnisons étrangères, en partie par leurs habitudes grossières et farouches, en partie par leur territoire montagneux, ils étaient presque les seuls Grecs que l'on pût encore appeler libres. Kassandre essaya de les tenir en échec au moyen de .leurs voisins les Akarnaniens, qu'il engagea à adopter une habitude plus concentrée de
(1) Diodore», XIX, 62. i^\ tov xoi-voy Ttiv AtT«A>tt>v St-
(2) Diodore, XIX, "63, «4. xm«>.t>YY]t7«{AEwç, Tcpoerpé^/axo tk -Kkif^
(3) Diodore, -62, €7. ^orf^tXv toxç ^vrtyévov •TTpayjj.owtv, etc.
(4) Diodore, XIX, 66. 'Api(jT6ôr,(A0ç,
rési^ônoe, en réuaissant leurs nonfbreux petits municipefi en qiielqaes villes considérables, — Strates, Sauria et Agrinion, — postes 'ConvenabJes pour des garnisons macédoniennes. Il s'enapara aussi de Leukas, d'ApoUonia et d'Epidamnos, en défaisant \e roi illyrien Glaukias, de sorte que sa domination s'étendait depuis Je golfe Thermaïque jusqu'au golfe» Adriatique (1). Son général Philippe rempcœta deux importantes victoires sur les ^toliens et les Epirotes, et força les premiers à abandonner deux de leurs villes Jes plus accessibles (2).
La puissance d'Antigonos en Asie subit une diminution considérable par rétablissement heureux et permanent que Seleukos acquit actuellement en Babylonie, événement auquel l'ère des Seleukidae suivants doit son origine (312 av. J.-C.). Toutefois, en Grèce, Antigonos gagna du terrain ^r Kassandre. Il y envoya son neveu Ptolemseos avec une armée considérable pour délivrer les Grecs, ou, en d'autres termes, pour chasser les garnisons de Kassandre, tandis qu'^i même temps il détourna l'attention de ce dernier en menaçant de franchir l'Hellespont et d'envahir la Macédoine. Ce Ptolemaeos (non rÉgyptieïi) chassa les soldats de Kassandre de l'Ëubœa, de la Bœôtia et de la Phokis. Chalkis, en Ettbœa^ était à ce moment la principale station militaire de Kassandre ; Thêbes (qu'il avait récemment rétablie) était 'en alliance avec lui ; mais les autres villes bœotiennes lui étaient hostiles. Ptolemaeos ayant pris Chalkis, — dont il m concilia les citoyens en ne mettant pas chez eux de garnison, — ainsi qu'Orôpos, Eretriaet Karystos, — entra en Attique et se présenta devant Athènes. Il se manifesta dans la cité une telle disposition à traiter avec lui, •que Demetrios le Phaléréen fut obligé de gagner du temps en prétendant qu'il ouvrait des négociations avec Antigonos, pendant que Ptolemaeos quittait l'Attique* Presque à la même époque, Apollonia, Epidamnos et Leukas trouvèrent
(1) Diod.XIX,67, 68; Just. XV, 2. VolkesïjnaBundes,p.l78 (Berlin, 1844} •« T. Brandst. Geschichte des .Etolischen (2) Diodor.e, XIX, 74.
moyen, avec Taide d'un armement de Korkyra, de chasser les garnisons de Kassandre, et d'échapper à sa domination (1). Les affaires d'Antigonos prospéraient alors en Grèce, mais elles furent fort compromises par le mécontentement et la trahison de son amiral Telesphoros, qui s'empara d'EIis et pilla même les trésors sacrés d'Olympia. Bientôt Ptolemseos l'accabla, et rendit ces trésors au dieu (2).
L'année suivante (311 av. J.-C), il fut conclu entre Antigonos d'un côté, — et Kassandre, Ptolemseos (l'Égyptien) et Lysimachos de l'autre, une convention en vertu de laquelle le commandement suprême en Macédoine fut garanti à Kassandre jusqu'à la majorité d'Alexandre, fils de Roxanê , la Thrace étant en même temps assurée à Lysimachos, l'Egypte à Ptolemseos, et toute l'Asie à Antigonos. Dans le même moment, il fut convenu entre tous que les cités helléniques seraient libres (3). Toutefois, rien ne fut fait actuellement pour l'exécution de cette dernière clause. Et il ne paraît pas que le traité ait eu aucun autre effet, si ce n'est d'inspirer à Kassandre plus de jalousie pour Roxanê et son enfant, que (ainsi qu'il a été déjà raconté) il fit assassiner secrètement peu après, par le gouverneur Glaukias, dans la forteresse d'Amphipolis, où ils avaient été renfermés (4). Les forces d'Antigonos, sous son général Ptolemseos, restèrent encore en Grèce. Mais ce général se révolta (310 av. J.-C.) bientôt contre Antigonos, et les fit servir à coopérer avec Kassandre, tandis que Ptolemseos d'Egypte, accusant Antigonos d'avoir contrevenu au traité en mettant des garnisons dans diverses cités grecques, renouvela la guerre et la triple alliance contre lui (5).
Polysperchôn, — qui avait jusque-là conservé une domination locale sur diverses parties du Péloponèse, avec des forces militaires distribuées dans Messênê et dans d'autres villes (6), — fut alors encouragé par Antigonos à épouser
(1) Diodore, XIX, 77, 78, 39.
(2) Diodore, XIX, 87.
(3) Diodore, XIX, 105.
(4) Diodore, XIX, 105.
(5) Diodore, XX, 19. '
(6) Messênê reçut une garnison de Polysperchôn (Diodore, XIX, 64).
la cause d'Hêraklês (fils d'Alexandre et de Barsinê) et à le placer sur le trône de Macédoine en opposition à Kassandre. Ce jeune prince Hêraklês, âgé" alors de dix-sept ans, fut envoyé en Grèce de Pergamos en Asie, et ses prétentions au trône furent appuyées non-seulement par un parti considérable en Macédoine même, mais encore par les iEtoliens. Polysperchôn envahit la Macédoine avec de favorables espérances de rétablir le jeune prince ; cependant il crut avantageux d'accepter des propositions perfides de Kassandre, qui lui offrit une part dans la souveraineté de la Macédoine, avec une armée indépendante et l'empire dans le Péloponèse. Polysperchôn, tenté par ces offres, assassina le jeune prince Hêraklês, et retira son armée vers le Péloponèse. Mais il trouva une opposition inattendue, dans sa marche à travers la Bœôtia, de la part des Bœôtiens et des Péloponésiens, au point qu'il fut forcé de prendre ses quartiers d'hiver en Lokris (1) (309 av. J.-C). A partir de ce moment, autant que nous pouvons l'établir, il commanda dans la Grèce méridionale comme allié subordonné ou associé de Kassandre (2), dont Tempire macédonien confirmé ainsi semble avoir compris l'Akarnania et Amphipolis sur le golfe Ambrakien, avec la ville d'Ambrakia elle-même, et une suprématie sur une grande partie des Epirotes.
L'assassinat d'Hêraklês fut bientôt suivi de celui de Kleopatra, sœur d'Alexandre le Grand, et fille de Philippe et d'Olympias (308 av. J.-C). Elle avait été pendant quelque temps, à Sardes, nominalement en liberté, toutefois sous la surveillance du gouverneur, qui recevait ses ordres d'Antigonos; elle se préparait, en ce moment, à quitter cette ville, dans le dessein de rejoindre Ptolemaeos en Egypte et de devenir son épouse. Elle avait été demandée comme auxiliaire, ou recherchée en mariage, par plusieurs des grands
(1) Diodore, XX, 28; Trogue Pom- était de upoyovwv àei SeôouXoxoTwv pée, Prolegoin. ad Justin. XV; Jus- Maxecoai, — c'était du moins le retin, XV, 2. proche de Lysimacbos (Plutar^ue ,
(2) Diodore, XX, 100-103; Plu- Pyrrhus, 12).
tarque, Pyrrhus, 6. Le roi Pyrrhus
118^ HISTOIRE DE LA OfRÈCE
chefs macédoniens, sans auc\m résultat. Actaellement, tou-tefois, Antigonos, effrayé de Tinfluence que le nom de cette princesse pouvait mettre dans la balance en faveur de son rival Ptolemseos, la fit tuer secrètement comme elle se préparait à partir, jetant le- blâme de cet acte sur quelques-unes de- ses femmes, qu'il punit de mort (1). Tous les pareut3 d'Alexandre le Grand (à l'exception de Thessalonikê, épouse de Kassandre, fille de Philippe et d'une maîtresse thessalienne), avaient alors péri successivement, et tous par les ordres de l'un ou de l'autre de sçs principaux officiers. La . famille rojale-, avec le prestige de son nom , finit ainsi.
Ptolemseos d'Egypte fit voile en ce moment potfp la Grèce avec un puissant armement. Il acquit la possession des importantes cités de Sikyon et de Corinthe, — qui- lui furent remises par Kratesipolis, veuve d'Alexandre fils de Polysperchôn. Il fit alors connaître, par une proclamation, ses desseins comme libérateur, demandant le secours de» cités péloponésiennes elleâ-mêmes contre les garnisons- de Kassandre. Il reçut de quelques-unes des réponses et des promesses encourageantes ; mais aucune d'elles ne fit un mouvement, ni ne le seconda par des démonstrations armées. Aussi jugea-t-il prudent de- conclure une trêve avec Kassandre et de quitter la Grèce, en laissant toutefois des garnisons sûres dans Sikyon* et dans Corinthe (2). Les cités grecques étaient devenues alors dociles et passives. Se sentant hors d'état de se défendre elles-mêmes, et contraires à des efforts auxiliaires^ qui ne leur attiraient que de l'inimitié sans aucune perspective d'avantage, — elles n'attendaient que le retour successif d'aune intervention étrangère et les ordres des potentats qui les entouraient.
Toutefois, l'ascendant de Kassandre en Grèce fut, l'année suivante, exposé à un choc plus grave qu'il n'en avait encore reçu, — par l'invasion soudaine de Demetrios, ap-
(1) Diodore, XX, 37 : Cf. Justin, (2) Diodore, XX, 37.