CHAPITRE III
Constitution établie par Timoleôn à Syracuse ; changée pour une oligarchie. — Grecs italiens; pressés par des ennemis de l'intérieur; Archidamos, roi de Sparte, tué en Italie. — Élévation du royaume molosste d'Epire par l'aide macédonienne ; Alexandre le roi molosse, frère d'Olympias. — Alexandre le Molosse passe en Italie pour secourir les Tarentins; ses exploits et sa mort. — Assistance prêtée à Krotôn par les Syracusains; première élévation d'Agatlioklês. — Agathoklês se distingue dans l'expédition syracusaine; les honneurs lui sont refusés; son mécontentement ; il quitte Syracuse. — Il lève une armée mercenaire; ses exploits comme général en Italie et en Sicile. — Changement de gouvernement à Syracuse ; Agathoklês est rappelé ; ses exploits contre les exilés ; son caractère dangereux à l'intérieur. — Nouveaux changements intérieurs à Syracuse; rappel des exilés; Agathoklês admis de nouveau; il jure amnistie et fidélité. — Agathoklês, en collusion avec Hamilkar, arme ses partisans à Syracuse et accomplit un sanglant massacre des citoyens. — Agathoklês est établi seul despote de Syracuse. — Ses manières populaires, son énergie militaire et ses conquêtes. — Progrès d'Agathoklês dans la conquête de la Sicile; les Agrigentins prennent l'alarme et organisent une alliance défensive contre lui. — Ils appellent au commandement le Spartiate Akrotatos: sa mauvaise conduite et son échec. — La Sicile, seul endroit où une glorieuse carrière hellénique fût ouverte. — Paix conclue par Agathoklês avec les Agrigentins; sa grande puissance en Sicile. —Il est repoussé d'Agrigente; les Carthaginois envoient un armement en Sicile contre lui. — Position des Carthaginois entre Gela et Agrigente; leur armée reçoit des renforts de Carthage. — Opérations d'Agathoklês contre eux; massacre de citoyens à Gela par son ordre. — Bataille d'Himera entre Agathoklês et les Carthaginois. — Défaite totale d'Agathoklês par les Carthaginois. — Les Carthaginois recouvrent une partie considérable de la Sicile sur Agathoklês ; sa condition désespérée à Syracuse. — Il médite le plan d'attaquer les Carthaginois en Afrique. — Son énergie et sa sagacité en organisant cette expédition ; massacre et spoliation renouvelés par son ordre. — Il sort du port malgré la flotte' de blocus; éclipse de soleil; il arrive en Afrique sain et sauf. — Il brûle ses vaisseaux; cérémonies solennelles qui précèdent cet acte ; vœu fait à Dêmêtêr. — Agathoklês s'avance dans le territoire carthaginois ; il prend Tunês ; richesse et culture du pays. — Consternation à Carthage; les forces de la cité sortent contre lui; Hannon et Bomilkar nommés généraux. — Nombçe inférieur d'Agathoklês; ses artifices pour encourager les' soldats.— Trahison du général
carthaginois Bomilkar; victoire d'Agàthoklês. — Conquêtes d'Agatliokl^s parmi les dépendances carthaginoises sur la côte orientale. — Terreur religieuse et détresse des Carthaginois; sacrifice humain. — Opérations d'Agàthoklês sur la côte orientale de Carthage ; prise de Neapolis, d'Adrumetum, de Thapsos, etc. — Il fortifie Aspis, entreprend des opérations contre l'intérieur du pays, défait les Carthaginois une seconde fois. — Opérations d'Hamilkar devant Syracuse; la cité est près de se rendre; il est désappointé et s'en éloigne. — Attaque renourelée d'Hamilkar sur Syracuse ; il essaye de surprendre Euryalos, mais il est totalement hattu, fait prisonnier et tué. — Les Agrigentins se portent champions de la liberté sicilienne contre Agathoklês et les Carthaginois. — Mutinerie dans l'armée d'Agàthoklês à Tunês; grand danger qu'il court; son adresse à s'en tirer. — Armée carthaginoise envoyé» pour agir àan* l'intérieur; att&quée par Agathoklês avec qu4jlqu« succès ; son camp est pillé par les Numides. — Agathoklês demande l'aide d'Ophellas de Kyrênê. — État antérieur de cette ville; partage de côte entre Ky rêne et Carthage. — Thimbrôn , avec les mercenaires harpaliens, est appelé à Kyrênê par des exilés; sa carrière mêlée de succès et de revers, victorieuse en général, -en Libye. — Les Kyrénseens demandent l'aide de Ptolemœos d'Egypte, qui envoie chez eux Ophellas; défaite et mort de Thimbrôn; la KyréDaï<^ue est annexée aux domaines de Ptolemaeos, sous Ophellas comme vice-roi. — Position et espérances d'Ophellas ; il accepte Tinvitation d'Agàthoklês ; il réunit des colons d'Athènes et d'autres cités grecques. — Marche d'Ophellas avec son armée et ses colons de Kyrênê au territoire carthaginois; souffrances endurées dans la marche. — Perfidie d'Agàthoklês ; il tue Ophellas, s'empare de son armée ; ruine et dispersion des colons. — Terrible sédition à Carthage ; Bomilkar tente de saisir le pouvoir suprême; il est renversé et tué. — Nouveaux succès d'Agàthoklês en Afrique; il prend Utique, Hippozarytos et Hippagreta. — Agathoklês va en Sicile, laissant Archagathos pour commander «n Afrique; succès d'Archagathos dans l'intérieur du paya. — Efforts redoublés des Carthaginois; ils remportent deux grandes victoires sur Archagathos. — Danger d'Archagathos ; il est bloqué par les Carthaginois à Tunês. — Agathoklês en Sicile ; sa carrière d'abord heureuse ; défaite des Agrigentins. ■• — Activité d'Agàthoklês en Sicile; Deinokratês réimit une grande armée contre InL — <• Armée agrigentine sous Xenodokos; opposée aux mercenaires d'Agàthoklês; supériorité du dernier. — Xenodokos est défait par Leptinês; Agathoklês passe en Afrique ; mauvais état de son armée en ce pays ; il est défait par les Carthaginois. — Panique et désordre nocturnes dans les d£ux camps. — Condition désespérée d'Agàthoklês; il abandonne son armée et se sauve en Sicile. — L'armée abandonnée tue les deux fils d'Agàthoklês et capitule avec les Carthaginois* — Expédition africaine d'Agàthoklês; hardiesse de la première conception; il la poussa et y persista imprudemment. — - Actes d'Agàthoklês en Sicile ; ses barbaries à Egesta et à Syracuse. — Grande armée mercenaire sous Deinokratês en Sicile; Agathoklês lui demande la paix et essuie un refus; il conclut la paix avec Carthage. — Bataille de Torgium; victoire d'Agàthoklês sur Deinokratês^ — Accommodement et pacte entre Agathoklês et Deinokratês. — Opérations d'Agàthoklês aux îles Liparae, en Italie et à Korkyra; Kleonymos de Sparte. — Derniers projets d'Agàthoklês ; mutinerie de son petit-fils Archagathos; maladie, empoisonnement et mort d'Agàthoklês. — Merveilleux génie d'action et de ressources; dispositions atroces d'Agàthoklês. — L'influence hellénique en Sicile continue pendant la vie d'Agàthoklês, et devient ensuite subordonnée à des étrangers prépondérants.
Il a été à propos, dans tout le cours de œt ouvrage, de tenir l'histoire des Grecs italiens et siciliens séparée de celle des Grecs du Centre et de l'Asie. Nous avons quitté pour la dernière fois les Grecs siciliens (1), à la mort de leur champion le Corinthien Timoleôn (337 av. J.-C.), dont les exploits énergiques, et la généreuse politique générale, les avaient presque régénérés, — les avaient délivrés d'ennemis étrangers, protégés contre des divisions intestines, et fortifiés par un renfort considérable de nouveaux colons. Pendant les vingt années qui suivent immédiatement la mort de Timoleôn, il y a dans l'histoire de Syracuse et de la Sicile une lacune complète ; ce qui est profondément à regretter, vu que la position de ces cités renfermait tant de nouveautés, — d^ si nombreux sujets de débat, pour un •établissement péremptoire, ou pour un compromis à l'amiable, — que les annales de leurs actes doivent avoir été particulièrem'eînt intéressantes. Vingt ans après la mort de Timoleôn, nous trouvons le gouvernement de Syracuse représenté comme étant une oligarchie; ce qui. implique qtie la constitution de Timoleôn a dû être changée de gré ou de force. L'oligarchie se composait, affirme-t-on, de six cents hommes principaux, parmi lesquels Sosistratos et Hèrakleidès paraissent comme chefs (2). On nous apprend en général que les JSyracusains avaient été engagés dans des guerres, •et que Sosistratos ou organisa le premier, ou établit le premier forteiïkent son oligarchie, après une expédition entreprise vers la oôte d'Italie, pour assister les citoyens de Krotôn contre leurs voisins de l'intérieur., les Çj^utiens, qui les attaquaient.
Non-«eulement Krotôn, mais d'autres cités grecques également sur la côte d'Italie, paraissent avoir été exposées à des causes de danger et de déclin, semblables à celles qu agissaient sur tant d'autres portions du monde hellénique.
(1) V. tome XVI, ^ch. 4 de cette huitième volume la position antérieure Histoire* de ces deux chefs; mais cette partie à»
(2) Biodore, XIX, 3. Il parait que son récit est perdue : Y. une note de Diodore avait raconté dans son dix- Wesseling.
Leurs voisins non helléniques de l'intérieur devenaient trop puissants et trop agressifs pour les laisser en paix ou en sécurité. Les Messapiens, les Lucanïens, les Brutiens, et d'autres tribus italiennes indigènes étaient en train d'acquérir cette force plus grande qui finit par être concentrée tout entière sous la puissante république de Rome. J'ai dans mes précédents chapitres raconté les actes des deux despotes syracusains, Denys l'Ancien et Denys le 'Jeune, sur cette côte italienne (1). Bien que le premier remportât quelque avantage sur les' Lucaniens, cependant l'intervention de l'un et de l'autre contribua seulement à afiaiblir et à humilier les Grecs italiens. Peu de temps avant la bataille de Chseroneia (340-338 av. J.-C), les Tarentins se virent si rudement pressés par les Messapiens, qu'ils envoyèrent à Sparte, leur métropole, pour demander du secours. Le roi spartiata Archidamos, fils d'Agésilas, honteux peut-être de la nullité de son pays depuis la fin de la Guerre Sacrée, accéda à leur prière et fit voile pour l'Italie à la tête d'une armée mercenaire. Combien de temps durèrent ces opérations, nous l'ignorons; mais il finit par être défait et tué, presque à l'époque de la bataille de Chseroneia (2) (338 av. J.-C).
Environ six mois après cet événement, les Tarentins, étant encore pressés par les mêmes formidables voisins, invoquèrent le secours d'Alexandre d'Épire, roi des Molosses et frère d'Olympias. Ces Epirotes alors, pendant le déclin général de la force grecque,, s'élèvent à une importance dont ils n'avaient jamais joui auparavant (3). i Philippe de Macé«doine, ayant épousé Olympias, non-seulement assura son beau-frère sur le trône des Molosses, mais encore il fortifia son autorité sur des sujets habituellement peu obéissants.
(1) V. tome XVI, ch. 2 et 4 de cette père et d'Alexandre (l'Épirote) et d'O- Histoire. lympias. Mais quant à la généalogie
(2) Diodore, XVI , 88 ; Plutarque, des rois précédents, on ne peut rien Camille, 19; Pausan. III, 10, 5. Plu- établir de certain: V. Merleker, Dartarque dit même que les deux batailles stellung des Landes und der Bewohner furent livrées le même jour, von Epeiros, Koenigsberg, 1844, p. 2-6,
(3) Le roi molosse Neoptolemos était
GRECS SICILIENS ET ITALIENS. — AGATH0KLÊ8 145
Ce fut par Tintervention macédonienne que le Molosse Alexandre obtint pour la première fois (bien que soumise à l'ascendant macédonien) l'importante cité d'AmbraÊia, qui, de communauté hellénique libre qu'elle était, devint ainsi la capitale et le port de mer des rois épirotes. Alexandre cimenta en outre son union avec la Macédoine en épousant sa propre nièce Kleopatra, fille de Philippe et d'Olympias. Effectivement, pendant le temps de la vie de Philippe et <rAlexandre le Grand, le royaume d'Epire paraît comme une sorte d'annexé du royaume macédonien, que gouverna Olympias, soit conjointement avec son frère le Molosse Alexandre, — soit comme régente après sa mort (1).
Ce fut vers l'année qui suivit la bataille d'Issus que le Molosse Alexandre entreprit son expédition d'Italie (2) : sans doute poussé en partie par l'émulation que lui inspirait la gloire de son neveu et homonyme en Asie (332-331 av. J.-C). Bien qu'il trouvât des ennemis plus formidables que les Perses à Issus, cependant son succès fut d'abord consi-
(I) Une preuve curieuse qui démontre combien Olympias était reine ^ibsolue d'Épire, est conservée dans le discours d'Hypéride en défense d'Euxenippos, récemment publié par M. Babington, p. 12. Les Athéniens, pour obéir à un ordre de l'oracle de Zeus le Dodonœen, avaient envoyé à Dôdônê une ambassade solennelle pour offrir ain sacrifice, et avaient babillé et orné la statue de Dioné qui y était placée.
Olympias adressa une dépêche aux Athéniens, les en blâmant comme <Vuae violation de ses domaines» — *ric£{) TouTwv 0(xîv Ta èyxXyîixaTa ri)M irao' 'OXufXTTiàSo; èv xaï; èiriOTo).aîç^ wç 1^ X^P^ ^'*'') ^ MoXoffcyîa aO-
T'/JÇ, èv 1Q TÔ UpOV èffTlV * OÛXOVV
îrpoa^xev -^[ûs tûw âxet où8è ev xivcïv. Olympias prenait dans cette lettre un ton haut et insolent (xàç rpaytoôia; aùtri; xal Ta; xaTTriyo-
La date de ce discours est à quelque moment de la vie d'Alexandre le
T. XIX
Grand, — mais on peut la fixer d'une manière plus précise. Après la mort d'Alexandre, Olympias passa beaucoup de temps en Épire, où elle se croyait plus à l'abri de l'inimitié d'Antipater (Diodore, XVHI, 49).
Dôdônê avait été un des plus anciens lieux de pèlerinage pour la race hellénique, — en particulier pour les Athéniens. L'ordre qui leur est adressé ici — de s'abstenir de manifestations religieuses à ce sanctuaire — est une preuve remarquable des empiétements croissants sur l'hellénisme libre, d'autant plus qu'Olympias envoyait des offrandes aux temples à Athènes quand elle le voulait et sans demander permission, — ce que nous apprenons par le même fragment d'Hypéride.
(2) Tite-Live (VHI, 3-24) place la date de cette expédition d'Alexandre lo Molosse huit ans plus tôt ; mais il est reconnu universellement que c'est une erreur.
dérable. Il remporta des victoires sur les Messapiens, les Lucaniens et les Samnites ; il conquit la ville lucanieune de *Consentia, et la ville brutienne de Tereina; il fit alliance avec les Pœdiculi, et échangea des messages amicaux avec les Romains. Autant que nous pouvons le reconnaître d'après des données chétives, il semble avoir compté établir une domination compréhensive dans le sud de l'Italie, sur toute sa population, — sur les cités grecques, lucanieitnes et brutiennes. Il demanda et obtint trois cents des principales familles lucaniennes et messapiennes, qu'il envoya comme otages en Épire. Plusieurs exilés de ces nations se joignirent à lui comme partisans. Il s'efforça en outre de transférer à Thurii le congrès des cités gréco-italiennes, qui avait été tenu habituellement à la colonie tarentine d'Hêrakleia; probablement il avait l'intention de se procurer un congrès complaisant semblable à celui qui servait les desseins de son neveu macédonien à Corinthe. Mais le courant de sa fortune finit par se détourner. Les Tarentins se dégoûtèrent et s'alarmèrent ; ses partisans lucaniens se montrèrent peu fidèles; le temps orageux dans les Apennins de la Calabre interrompit les communications entre ses différents détachements, et les exposa à être interceptés en détail. Il périt lui-même, des mains d'un exilé lucanien, en traversant le fleuve Acherôn et près de la ville de Pandosia. Ce fut regardé comme une confirmation mémorable de la véracité prophétique de l'oracle ; vu qu il avait reçu de Dôdônê l'avis de se garder de Pandosia et d'Acherôn; deux noms quil connaissait bien, et que par conséquent il évitait, en Épire, mais dont il n'avait pas connu auparavant l'existence en Italie (1).
Les cités gréco-italiennes avaient donc dépéri au point de devenir un prix que se disputaient les rois d'Épire et les puissances italiennes indigènes, — comme elles le devinrent encore, cinquante ans plus tard, pendant la guerre entre Pyrrhus et les Romains. Elles étaient réduites alors à cher-
Ci) Tite-Live, VIII, 17-24; Justin, XII, 2; Strabon, VI, p. 280.
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cher une aide étrangère, où elles pouTaient Tobtenir, et à devenir la proie d'aventuriers. C'est en cette qualité que nous entendons parler d'elles comme recevant du secours de Syracuse, et que le formidable nom d'Agathoklès se présente à nous pour la première fois, — vraisemblablement vers 320 avant J.-C. (1). L'armée syracusaine, envoyée en Italie pour assister les Krotoniates contre leurs ennemis les Brutiens, ^ait commandée par un général nommé Antandros, dont le frère Agathoklês servait avec lui dans un commandement subordonné.
Pour glisser sur la naissance et l'enfance d'Agathoklès, — qui ont donné lieu à des anecdotes romanesques, comme celles de la plupart des hommes éminents, — il paraît que son père, exilé rhégien, nommé Karkinos, vint de Therma (dans la portion carthaginoise de la Sicile) pour s'établir à Syracuse, à l'époque où Timoleôn appela et admit de nouveaux colons grecs au droit de cité dans cette dernière ville. Karkinos était dans une pauvreté relative ; car il exerçait le métier de potier, que son fils Agathoklês apprit également, ayant environ dix-huit ans quand il prit domicile avec son père à Syracuse (2). Bien qu'il eût cet humble point de départ, et que même il fût connu pour la dissolution et la rapacité de ses habitudes de jeunesse, AgatBoklês parvint bientôt à une position remarquable, en partie par ses qualités personnelles supérieures, an partie par la faveur d'un opulent Syracusain nommé Damas. Le jeune potier était beau, grand, et d'une force de géant; il s'acquittait avec distinction du service militaire exigé de lui comme citoyen, portant une armure si lourde, qu'aucun autre soldat ne pouvait combattre, s'il en était revêtu; il était en outre vif, audacieux, et expressif en parlant en public. Damas s'attacha beaucoup à lui, et non-seulement il lui fournit de l'argent avec profusion, mais encore, quand il fut chargé du commandement d'une armée syracusaine
(1) Diodore, XIX, 3.
(2) Timée ap Folyb. XII, 15; Diodore, XIX, 2.
contre les Agrigentins, il le nomma un de ses officiers subordonnés. En cette qualité, Agathoklês acquit une grande réputation par son courage en combattant, par son habileté dans le commandement, et par sa facilité à parler. Bientôt Damas mourut de maladie, laissant une veuve sans enfants. Agathoklês épousa la veuve et s'éleva ainsi à une hstute fortune et à une grande pqsition dans Syracuse (1).
Quanta l'oligarchie qui dominait alors à Syracuse, nous n'avons sur elle aucun détail, et nous ne savons pas non plus comment elle en était venue à remplacer les formes plus populaires établies par Timoleôn. Nous entendons seulement dire en général que les chefs oligarchiques, Hêrakleidês et Sosistratos, étaient des hommes sans principes et sanguinaires (2). Ce gouvernement envoya une expédition de Syracuse à la côte italienne, pour assister les habitants de Krotôn contre leurs voisins agressifs, les Brutiens. Antandros, frère d' Agathoklês, était un des généraux qui commandaient cet armement, et Agathoklês lui-même y servait comme officier subordonné. Nous ne connaissons ni la date, ni la durée, ni l'issue de cette expédition. Mais elle fournit à Agathoklês une nouvelle occasion de déployer sa bravoure aventureuse et son génie militaire, qui lui valurent de grands éloges. Quelques-uns supposèrent, à son retour à Syracuse, qu'il avait droit au premier prix de la valeur ; mais Ifeosistratos et les autres chefs oligarchiques le lui refusèrent et l'accordèrent de préférence à un autre. Agathoklês fut si profondément irrité .de ce refus, qu'il se déchaîna publiquement contre eux parmi le peuple, les accusant d'aspirer au despotisme. Son opposition n'ayant pas de succès, et lui attirant l'inimitié du gouvernement, il se retira sur la côte d'Italie.
Là, il leva une troupe militaire d'exilés grecs et de mer-
(1) Diodore, XIX, 3 ; Justin, XXII, avait écrit plus longuement au sujet de 1 . Justin dit que les premiers exploits cette oligarchie dans une partie de son militaires d'Agathoklês furent contre dix-huitième livre, partie qui n'est pas les ^Etnaeens, non contre les Agrigen- conservée : V. une note de Wessetins. ling*
(2) Diodore, XIX, 3, 4. Diodore
cenaires^campaniens, qu'il nourrit par diverses entreprises pour ou contre les cités grecques. Il attaqua Krotôn, mais fut repoussé avec perte ; il prit du service chez les Tarentins, combattit pendant quelque temps contre leurs ennemis, mais finit par devenir suspect et par être congédié. Puis il se joignit aux habitants de Rhegium, et les aida à défendre la ville contre une agression syracusaine. Il fit même deux tentatives pour obtenir d'être admis de force dans Syracuse, et pour s'emparer du gouvernement (1). Bien que repoussa dans l'une et dans l'autre, il s'arrangea néanmoins pour conserver un pied en Sicile, fut nommé général à la ville de Morgantion, et s'empara de Leontini, à une faible distance au nord de Syracuse. Quelque temps après, il s'opéra dans cette dernière ville une révolution, par laquelle Sosistratos et l'oligarchie furent dépossédés et exilés avec un grand nombre de leurs partisans.
Sous le nouveau gouvernement, Agathoklês obtint son rappel et ne tarda pas à gagner un plus grand ascendant. Les exilés dépossédés s'arrangèrent pour lever des forces et pour faire de dehors une guerre formidable à Syracuse ; ils obtinrent même l'assistance des Carthaginois, au point de s'établir à Gela, sur les confins méridionaux du territoire syracusain. Dans les opérations militaires rendues ainsi nécessaires, Agathoklês prit une très-grande part et se distingua parmi les officiers les plus capables et les plus entreprenants. Il essaya, avec mille soldats, de surprendre Gela pendant la nuit ; mais trouvant l'ennemi sur ses gardes, il fat repoussé avec perte et grièvement blessé ; cependant, par une manœuvre habile, il emmena tout ce qui lui restait de son détachement. Toutefois, bien qu'il se montrât ainsi énergique contre l'ennemi public, il inspirait en même temps aux Syracusains à l'intérieur et de la haine et de la crainte
(l)Diodore, X1X,4; Justin, XXII,!. d'extorquer son retour de force, à la
a Bis occupare imperium Syracusarum tête de trois miUe hommes et au moyen
voluit; bis in exiUum actus est. » ' de partisans à l'intérieur; il échoua et
C'est de la même manière que Pexilé fut tué, — 408 av. J.-C. (Diodore,
syracusain Hermokratês avait tenté XIII, 75).
HISTOIRE DB LA aRÈCB
à canse de ses dangereux desseins. Le Corinthien Ake^toridês, qui avait été nommé général de la cité, — probablement par souvenir des services distingués rendus naguère par le Corinthien Timoleôn, — finissant par être persuadé que la présence d'Agathoklès était pleine de péril pour la cité, lui ordonna de partir et aposta des hommes pour l'assassiner sur la route pendant la nuit. Mais Agathoklês, soupçonnant leur dessein, prit le costume d'un mendiant et désigna un autre homme pour voyager de Ja manière dont on devait naturellement s'attendre qu'il voyagerait- Son remplaçant fut tué dans les ténèbres, tandis qu' Agathoklês échappa à la faveur de son déguisement. Lui et ses partisans paraissent avoir trouvé asile chez les Carthaginois en Sicile (1).
Peu de temps après, il s'opéra dans le gouvernement de Syracuse un autre changement, à la suite duquel les exilés oligarchiques furent rappelés,, et la paix faite avec les Carthaginois. Il paraît qu'un sénat de six cents membres fut installé de nouveau comme corps politique principal; ce n'étaient probablement pas les mêmes hommes qu'auparavant, et Ton fit sans doute quelques modifications démocratiques. En même temps, des négociations s'ouvrirent, par l'intermédiaire du commandant carthaginois Hamilkar, entre les Syracusains et Agathoklês. Tout le monde soufi'rait cruellement des maux de luttes intestines, au milieu des nombreux partis contraires de la cité, et l'on espérait que tous pourraient être amenés à s'accorder pour y mettre un terme. Agathoklês afi'ecta d'entrer sincèrement, dans ces projets d'amnistie et de réconciliation. Le général carthaginois Hamilkar, qui avait tout récemment aidé Sosistratos
(1) Diodore, XIX, 5, 6. On raconte un stratagème semblable du Karien Datâmes (Cornélius Népos, Datâmes, 9).
Qa'Agathoklês, en quittant Syracuse, allât chez les Carthaginois, c'est oe qui paraît impliqué dans les mots de Diodore, c 6 ; — Toî>ç aura irpo- TSpov cvfiTCOpevdévra; npoç KftpX'>1~ SovCovç (V. «ne note de Wesseliiig sur la traduction de Ttpoi;). Le fait ji'est
mentionné qu'incidemment dans le récit confus de Diodore ; mais il le met dans une certaine mesure en harmonie avec Justin (XX, 2), qui insiste beaucoup sur la coalition entre Agathoklês et les Carthaginois, comme étant lun des principaux moyens qui lui pCTmire'nt de s^emparer de la sourveraine puissance.
-et l'oligarchie syracusaine, fit de son mieux à ce moment pour favoriser le rappel d'Agathoklês et même répondit personnellement de la conduite bonne et pacifique de cet exilé. En conséquence, on admit Agathoklês et les autres exilés avec lui. Une assemblée publique fut réunie dans le temple de Dêmêtêr, en présence d'Hamilkar ; là Agathoklês s'engagea par les serments les plus terribles, ses mains touchant l'autel et la statue de la déesse, à se conduire en bon citoyen de Syracuse, à soutenir fidèlement le gouvernement existant, et à remplir les engagements des médiateurs carthaginois, — en s'abstenant d'empiétement sur les droits et les possessions de Carthage en Sicile. Il fit avec tant de sincérité, en apparence, ses serments et ses promesses, en les accompagnant de harangues expressives, qu'il persuada le peuple de le nommer général et gardien de la paix, en vue de réaliser les aspirations régnantes à l'harmonie. Cette nomination fut recommandée (à ce qu'il semble) par Hamilkar (1).
Tout cet enchaînement d'artifices avait été concerté par Agathoklês avec Hamilkar, dans le dessein de permettre au premier de s'emparer du pouvoir suprême. En sa qualité de général de la cité, Agathoklês avait la direction des forces militaires. Sous prétexte de marcher contre quelques exilés récalcitrants à Erbita, dans l'intérieur, il réunit trois mille soldats qui lui étaient ardemment dévoués, — mercenaires et citoyens d'une condition désespérée, — auxquels Hamilkar
(1) Le récit donné ici est le meilleur que je puisse établir d*après Diodorc (XIX, 6), — Justin (XXII, 2), — Polyen (V, 3, 8). Les deux premiers font allusion au serment solennel prononcé par Agathoklês : — IlapaxOeic sî; t6 Tf}c A:^(AT]Tpoc tepôv iino tûv ico- >iT65v, (0(10(76 (i7(6àv ivavTia)6-)Q(T£(T0ai T^ $7](i.oxpaTta. — « Tune Hamilcari ezpositis ignibus Cereris tactîsqne in obsequia Pœnomm jurât. »'« Jurare in obsequia Pœnorum » ne peut guère être pris comme voulant dire que Syracufe devait devenir sujette de Car-
thage; il n'y avait rien auparavant pour justifier un pareil acte, et il n'y a rien dans la suite qui l'implique.
Cf. aussi le discours que Justin prête à Bomilkar, quand il est exécuté par les Carthaginois pour trahison ; — « Objectans illis (Carthaginiensibus) in Hamilcarem patruum suum tacita suf-> fragia, quod Agathocles socium illis facere, quam hostemj maluerit » (XXII , 7-). Cela fait allusion à une collusion antérieure entre Hamilkar et Agatho klës.
ajouta un renfort d'Africains. Comme s'il était sur le point de se mettre en marche, il rassembla ses troupes à l'aurore dans le Timoleontion (chapelle ou enceinte consacrée à ïimoleôn), tandis que Peisarchos et Deklês, deux chefs du sénat déjà réuni, furent invités, avec quarante autres, à régler avec lui une dernière affaire. Quand il eut ces hommes en son pouvoir, Agathoklês se tourna soudain vers eux et les dénonça aux soldats comme coupables de comploter sa mort. Alors, recevant des soldats une réponse pleine d'ardeur, il leur ordonna de procéder immédiatement à un massacre général du sénat et de ses principaux partisans, avec perr mission complète de piller à loisir les maisons de ces victimes, les hommes les plus riches de Syracuse. Les soldats se "précipitèrent dans les rues, avec une joie féroce, pour, exécuter cet ordre. Ils tuèrent non-seulement les sénateurs, mais beaucoup d'autres encore, sans armes et non préparés, chaque homme choisissant les victimes qu'il haïssait personnellement. Ils forcèrent les portes des riches, ou grimpèrent sur les toits, massacrèrent les propriétaires à Tinté- . rieur et violèrent les femmes. Ils chassèrent les fugitifs sans défiance dans les rues, sans épargner même ceux qui se réfugiaient dans les temples. Un grand nombre de ces victimes infortunées se précipitèrent aux portes afin de se sauver ; mais elles les trouvèrent fermées et gardées par ordre spécial d' Agathoklês ; de sorte qu'elles furent obligées de se laisser tomber du haut des murs, et, dans cette tentative, beaucoup périrent misérablement. Pendant deux jours, Syracuse fut ainsi une proie pour les mouvements sanguinaires, rapaces et luxurieux de la soldatesque ; quatre mille citoyens avaient été déjà tués, et beaucoup plus étaient arrêtés comme prisonniers. Les desseins politiques d'Agathoklês étant alors remplis, et les passions des soldats assouvies, il arrêta le massacre. Il termina cette fête sanglante en tuant ceux de ses prisonniers qu'il détestait le plus et en bannissant les autres. Le nombre total des Syracusains chassés ou fugitifs est porté à six mille, qui trouvèrent un asile et un séjour hospitaliers à Agrigente. On mentionne, au milieu de cette scène d'horreur, un acte de clémence qui
ne doit pas être passé sous silence. Deinokratês, un des prisonniers, fut rendu à la liberté par Agathoklôs pour des motifs d'ancienne amitié : lui aussi, probablement, s'exila volontairement (1).
Après un massacre accompli ainsi, au milieu d'une paix profonde et dans la pleine confiance d'un acte solennel de réconciliation mutuelle précédant immédiatement, — massacre qui surpassait les pires actions de Denys l'Ancien, et, dans le fait (pourrions-nous presque dire), de tous les autres despotes grecs, — Agathoklês convoqua ce qu'il appelait une assemblée du peuple. Ceux des citoyens qui étaient ou oligarchiques, ou riches, ou qui lui étaient hostiles d'une manière quelconque, avaient été déjà tués ou chassés; de sorte que l'assemblée comprenait probablement peu d'hommes outre ses propres soldats. Agathoklês, — en les félicitant du récent et glorieux exploit par lequel ils avaient purgé la cité de ses tyrans oligarchiques, — déclara que le peuple Syracusain avait actuellement reconquis toute sa liberté. Il affecta d'être las des fatigues du commandement, et désireux seulement d'une vie d'égalité paisible comme simple citoyen, et, pour le prouver, il se dépouilla de son manteau de général et mit un vêtement civil ordinaire. Mais ceux auxquels il parlait, qui venaient de commettre à l'instant le massacre et le pillage, comprirent que toute leur sécurité dépendait du maintien de sa suprématie, et ils protestèrent à grands cris qu'ils ne voulaient pas accepter sa démission. Agathoklês, feignant de résister, leur dit que, s'ils insistaient, il céderait, mais à la condition expresse qu'il jouirait seul de l'autorité, sans collègues ni conseillers des méfaits desquels il fût responsable. L'assemblée répondit en lui conférant, avec des acclamations unanimes, le poste de général avec un pouvoir illimité, c'est-à-dire elle le fit despote (2).
C'est ainsi que fut constitué un nouveau despote de Syra-
(1) Diodore, XIX, 8, 9; Justin, (2) Diodorc, XIX, 9.