CHAPITRE V
DEPUIS LES BATAILLES DE PLATÉE ET DE MYKALE JUSQU'a LA MORT DE THEMISTOKLÊS ET D*ARISTEIDÊS.
Causes du honteux échec de XerxSs en Grèce. — Ses défauts personnels. — Qualité inférieure et mollesse de la plus grande partie de son année. — Tendance à exagérer l'héroïsme des Grecs. — Comparaison de l'invasion de la Grèce par Xerxês.avec l'invasion postérieure de la Perse par Alexandre le Grand. — Aucune amélioration dans la manière de faire la guerre chez les Perses dans cet intervalle de 150 ans. — Grands progrès chez les Grecs. — Esprit progressif en Grèce, — agissant par l'initiative athénienne. — Conduite d'Athènes dans l'échec des Perses. -^ Sa position, son caractère et son influence après cet événement. — Mesures prises par les Athéniens pour relever leur cité. — Empêchements jaloux causés par les Péloponésiens. — Stratagème de Themistoklês pour procurer aux Athéniens l'opportunité de fortifier leur ville. — Athènes fortifiée ; — confusion des Spartiates ; — désappointement des alliés. Efi^et de cette intervention projetée, mais déjouée, sur les sentiments athéniens.
— Agrandissement des murs d'Athènes. — Vastes plans de Themistoklês pour l'agrandissement naval de la ville. — Ville et port fortifiés préparés à Peirœeus.
— Hauteur et épaisseur considérahles projetées pour les murs. — Avantages du port agrandi et fortifié. — Accroissement des metœki et du commerce d'Athènes.
— Résolution de construire annuellement vingt nouvelles trirèmes. — Expédition de la flotte grecque combinée contre l'Asie, sous le spaxtiate Pausanias. Prise de Byzantion. — Mauvaise conduite de Pausanias ; — les alliés refusent de lui obéir. — Il correspond par trahison avec Xeixês. — Pausanias, assuré de l'aide de Xerxês, devient fins intolérable dans sa conduite. — Il est rappelé à Sparte. — 477-476 avant X-C. — Les alliés transfèrent le commandement de Sparte à Al&ènes. — Importa&ee de ce changement dans les rdatrâna des Étsts grecs. •-» Teodinc» des rois i^artiateft à se oorrMDpre en aervsnt à l'étranger. — Leotichydês* *^ Union panbellénique momentanée sous Sparte, immédiatement après Fécfaec de Xerxês, — maintenant rompue et changée en schisme avec deux parties distânctes et deux chefs» Sparte et Athènes. — Actes d'Athènes en qualité de chef; — bonne conduite d'Ariateidês. — Formatbn ds la confédération de Dêlos, à la tête de laquelle est Athènes. — Assemblée générale des alliés tenue dans cette fie. — Imposition établie par Aiisteidês sur la c(mféd>éniti«a et fur tons sea meml^roi; — obl^^atieo. déterminée ooBskr-
tant en vaisseaux et en argent. — Total en argent. — Hellênotamiœ. — Rapide développement, première grandeur de la confédératicfti de Dêlos ; — adhésion volontaire des membres. — État et puissance de la Perse à l'époque où la confédération de Dêlos fut formée pour la première fois. — Conduite de Pausanias après avoir été écarté du commandement ; — il poursuit ses projets de trahison de concert avec la Perse. — Il est rappelé à Sparte, — emprisonné, mis en jugement; — il essaie de provoquer les Ilotes à une révolte. — Il est découvert parla révélation d'un esclave. — Incrédulité ou crainte des éphores. — Son arrestation et sa mort. — Expiation faite pour le sanctuaire oflfensé. — Vers 467 avant J.-C. — Themistoklês est compromis dans la conjuration découverte de Pausanias. — Position de Themistoklês à Athènes ; — tendance des partis et de la politique dans cette ville. — Effet des événements de la guerre des Perses sur le sentiment politique athénien ; — stimulant pour la démocratie. Altération de la constitution kleisthénéenne ; — tous les citoyens sans exception sont rendus politiquement admissibles aux charges — d'abord éligibilité universelle et élection xmiverselle des magistrats ; — ensuite sortitio, ou tirage au sort. — Accroissement du pouvoir des Stratêgi. — Changement dans les fonctions et diminution de l'importance des Archontes. — Administration d'Athènes agrandie. — Nouveaux fonctionnaires nommés, — répartition entre Athènes et Peiraeeus. — Carrière politique et position précaire de Themistoklês ; — rivaux acharnés contre lui. — Kimôn, Alkmaeôn, etc. — Il est exposé à des accusations de corruption. — Themistoklês est accusé d'avoir reçu des présents de la Perse ; — il est acquitté à Athènes. — La querelle entre lui et ses rivaux politiques augmente d'acharnement après son acquittement. — Il est frappé d'ostracisme. 471 avant J.-C. — Pendant qu'il est banni en vertu de l'ostracisme, les Lacédaemoniens portent une accusation de trahison contre lui. — 466 avant J.-C. — Fuite et aventures de Themistoklês. — Themistoklês se rend en Asie et cherche un refuge chez le roi de Perse. — Histoires au sujet des relations entre le roi de Perse et Themistoklês. — Traitement réel de Themistoklês eu Perse. — Influence qu'il acquiert sur le roi de Perse. — Récompense considérable qu'il reçoit. — Sa mort à Magnêsia. — Mort d'Aristeidês. — Sa pauvreté.
Après avoir suivi, dans le dernier chapitre, l'échec que les Grecs siciliens firent essuyer aux Carthaginois, nous revenons maintenant aux Grecs du centre et aux Perses, -p- cas dans lequel le triomphe était plus intéressant encore pour la cause des progrès de l'humanité en général.
La disproportion qui existe entre l'immense armée réunie par Xerxès et le peu qu'il accomplit, provoque naturellement à la fois du mépris pour les forces persanes et de l'admiration pour la poignée d'hommes, comparativement petite, par laquelle elles furent si ignominieusement défaites. Ces deux sentiments sont justes, mais ils sont tous deux souvent exagérés au delà du point que justifiera un examen attentif des faits. La manière persane de faire la guerre (que nous
AFFAIRES GRECQUES APRÈS l'iNVASION DES PERSES 205
pouvons comparer à celle des Turcs modernes (1), maintenant que la période de leur fanatisme énergique est passée) était à un haut degré désordonnée et inefficace. Les hommes, à la vérité, pris individuellement, surtout les Perses indigènes, ne manquaient pas des qualités du soldat ; mais leurs armes et leur organisation étaient mauvaises, — et leurs chefs plus mauvais encore. D'un autre côté, les Grecs, égaux, sinon supérieurs, en bravoure individuelle, étaient incomparablement supérieurs sous le rapport de Tordre militaire aussi bien que sous celui des armes : mais ici également le commandement était défectueux, et la désunion une source constante de péril. Ceux qui, comme Plutarque (ou plutôt le pseudo-Plutarque), dans son traité sur la Malignité d'Hérodote, ne veulent reconnaître que de la magnanimité et de l'héroïsme dans la conduite des Grecs pendant le cours de ces années critiques, sont forcés de traiter durement l'inestimable témoin auquel nous sommes redevables de connaître les faits. Ce témoin donne clairement à entendre que, malgré le courage dévoué montré non moins par les vaincus aux Thermopylae que par les vainqueurs à Salamis, la Grèce dut son salut surtqut à l'imbécillité, à la couardise et à la témérité crédule de Xerxês (2). Si, en effet, il avait possédé soit l'énergie personnelle de Cyrus, soit le jugement d'Artemisia, on peut douter qu'une supériorité de conduite ou une intimité d'union eût pu défendre les Grecs contre des forces si supérieures. Mais il est certain que tout leur courage comme soldats en ligne ne leur aurait pas fait atteindre ce but, sans un plus haut degré de tactique et sans un esprit plus sincère de coopération que ceux qu'ils montrèrent réellement.
Cent cinquante années après cette période si remplie d'événements, nous verrons la face des affaires changer, et
(1) Les « Letters from Greece » de Cf. aussi le second volume des Mémoires
M. Waddington, qui décrivent la révo- du baron de Tott, partie III.
lution grecque en 1821 , donneront une (2) Thucydide, I, 69. *E7ri(TTà(X6voi
bonne idée de la stupidité des Turcs xaî xôv pàp6apov aOxôv uept aÙTt]) Ta
dans leur manière de faire la guerre. i:\tita <rça).évTa, etc. Cf. Thucyd. VI, 33.
206 HiSTOlSE DE LA GRÈCE
les forces combinées de la Grèce sous Alexandre de Macédoine enTahir la Perse, Nous trouverons qu'en Perse aucune amélioration ne s'était effectuée pendant oe long intervalle,
— que le plan de défense sous Darius Codoman a les mêmes défauts que celui d'attaque sous Xerxês, — qu'il y a la même confiance aveugle et exclusive dans des batailles rangées, avec des troupes supérieures en nombre (1), — que l'avis de Mentor le Rhodien et celui de Charidêmos sont méprisés comme ceux de Demaratos et d'Artemisia, — que Darius Codoman, essentiellement de la mêlne trempe que Xerxês, est entraîné à livrer la bataille d'Issus par la même témérité ruineuse que celle qui dissipa la flotte persane à Salamis, — et que l'infanterie indigène des Perses (non la cavalerie) paraît même avoir perdu cette valeur individuelle qu'elle déploya à Platée d'une manière si remarquable. Mais du côté des Grecs, le progrès est très-grand sous tous les rapports ; le courage régulier du soldat a été entretenu et même augmenté, tandis que la tactique et le talent des combinaisons militaires ont atteint un point sans exemple dans l'histoire antérieure de l'humanité. La science militaire peut être considérée comme une sorte de création j^endant cet intervalle, et l'on verra qu'elle passe par diverses phases,
— Demosthenês et Brasidas, — l'armée de Cyrus et Xénophon, — Agesilas, — Iphikratês, — Epaminondas, — Philippe de Macédoine, — Alexandre (2) : car les princes macédoniens ont emprunté la tactique grecque, bien qu'ils l'aient développée et appliquée avec une énergie personnelle qui leur était particulière, et avec des avantages de position tels que ni les Athéniens ni les Spartiates n'en ont jamais eu de pareils. Dans cette comparaison entre l'invasion de Xerxês et celle d'Alexandre, nous mettons en contraste l'ardeur progressive de la Grèce, qui sert de héraut et d'aiguillon à la même ardeur en Europe, — avec l'esprit stationnaire de
(1) Thucyd. I, 142. IIX:^&£t ttJv àfia- la troisième Philippiqne de DémoB- &Cav Opavuvovxeç, etc. thène, c. 10, p. 123.
<2) V. un remarquable passage dans
AFFAIRES GRECQUES APRÈS l'iNVASION DES PERSES 207
TAsie, qoe réveille par occasion ime individualité brillante, mais qui ne s'approprie jeûnais de nouvelles idées ni de nouvelles facultés sociales, soit pendant la guerre, soit pendant lapsdx.
C'est à l'invasion de Xerxès que ces nouveaux pouvoirs de combinaisons, politiques aussi bien que militaires, qui éclairent l'histoire grecque pendant le siècle suivant et même plus tard, doivent leur origine. Ils sont mis en action parle changement de position et de caractère des Athéniens, — qui, dans une certaine mesure, perfectionnèrent les opérations militaires sur terre, mais furent les grands créateurs de la tactique et de la manœuvre maritimes en Grèc«, — et qui, les premiers de tous les Grecs, se montrèrent capables d'organiser et de diriger l'action combinée d'alliés et de sujets nombreux : réunissant ainsi les deux qualités distinctives de l'Agamemnôn homérique (1), — l'habileté dans le commandement et la vigueur dans l'exécution.
Dans la confédération hellénique générale qui agit contre la Perse, sous la présidence de Sparte, il serait difficile de dire qu'Athènes occupât un rang ostensible supérieur à celui d'un membre ordinaire. Le second poste d'honneur, dans la ligne de Platée, il est vrai, lui avait été adjugé, toutefois seulement après que Tegea l'avait réclamé comme un droit. Mais sans aucune différence 'sous le, rapport du rang ostensible, elle n'était plus aux yeux et au sentiment de la Grèce la même puissance qu'auparavant. Elle avait plus souffert, et sur mer avait certainement fait plus que tous les autres alliés ensemble. Même sur terre, à Platée, ses hoplites avaient montré contre la formidable cavalerie des Perses une combinaison de bravoure, de discipline et de force, supérieure même aux Spartiates. Aucun officier athénien n'avait commis un acte si dangereux de désobéissance que le Spartiate Amompharetos. Après la victoire de Mykale, quand les Péioponésiens se hâtèrent tous de retourner chez eux pour
(Homère, ffiade, III, 179.)
jouir de leur triomphe, les Athéniens ne reculèrent pas devant un service prolongé dans le dessein important de purger d'ennemis THellespont, et se posèrent ainsi en champions volontaires et empressés des Grecs asiatiques contre la Perse. Outre les exploits d'Athènes collectivement, les deux seuls individus, doués de quelques talents pour le commandement, que cette lutte critique avait fait surgir, étaient tous les deux des Athéniens : d'abord, Themistoklês ; ensuite, Aristeidês. Depuis le commencement jusqu'à la fin du conflit, Athènes avait déployé un patriotisme panhellénique sans réserve, que les Péloponésiens avaient payé de la manière la moins généreuse : en effet, ils étaient restés derrière leurs murailles à l'Isthme et avaient livré Athènes deux fois au ravage de l'ennemi; la première fois, peut-être, sans pouvoir l'éviter, — mais la seconde, par une négligence coupable en différant leur marche de départ contre Mardonios. Et les Péloponésiens ne pouvaient s'empêcher de sentir que, tandis qu'ils avaient laissé l'Attique sans protection, ils devaient leur propre salut à Salamis, tout à la fois à la dextérité de Themistoklês et à l'imposante flotte athénienne.
En considérant que les Péloponésiens n'avaient souflert que peu ou point de mal par suite de l'invasion, tandis que les Athéniens avaient perdu pour le moment même leur ville et leur pays, avec une partie considérable de leurs biens meubles détruits sans retour, — nous pourrions naturellement nous attendre à trouver les premiers, sinon prêtant leur aide reconnaissante et active pour réparer le dommage en Attique, du moins accueillant de bon cœur le rétablisse nient de la ville ruinée par ses premiers habitants. Au lieu de cela, nous voyons dominer encore parmi eux le même égoïsme. Le mauvais vouloir et la méfiance pour l'avenir, aggravés par une admiration dont ils ne pouvaient se défendre, étoufient toute leur gratitude et toute leur sympathie .
Les Athéniens, en revenant de Salamis, après la bataille de Platée, trouvèrent des foyers désolés pour les recevoir. Leur pays était dévasté, — leur ville brûlée ou détruite, de sorte qu'il ne restait qu'un petit nombre de maisons debout, où les officiers persans avaient pris leurs quartiers, — et
AFFAIRES GRECQUES APRÈS l'iNVASION DES PERSES 209
leurs fortifications en grande partie rasées ou renversées. Leur première tâche fut de conduire chez eux leurs familles et leurs effets des lieux d'abri temporaires à Trœzen, à ^Egina et à Salamis. Après avoir pourvu à ce qui était indispensablement nécessaire pour les besoins immédiats, ils se mirent à rebâtir leur ville et leurs fortifications sur une échelle de plus grande dimension en tous sens (1). Mais aussitôt qu'on les vit occupés à cette œuvre indispensable, sans laquelle ni existence politique ni*sûreté personnelle n'étaient praticables, les alliés prirent l'alarme, présentèrent des plaintes à Sparte, et la pressèrent vivement d'arrêter le travail. En tête de ces plaignants se trouvaient probablement les -^ginètes, comme anciens ennemis d'Athènes, et comme ayant le plus à craindre de sa puissance sur mer. Les Spartiates, qui sympathisaient complètement avec la jalousie et l'inquiétude de leurs alliés, étaient même disposés, par une ancienne association, à pousser encore plus loin leur aversion pour des fortifications, de sorte qu'ils auraient été charmés de voir toutes les autres cités grecques systématiquement sans défense comme Sparte elle-même (2). Mais tout en envoyant à Athènes une ambassade, pour faire une remontrance amicale contre le projet de fortifier la ville de nouveau, ils ne purent interdire d'une manière ouverte et péremptoire l'exercice d'un droit commun à toute communauté autonome. Ils n'osèrent même pas, à un moment où les événements des mois passés étaient frais dans les souvenirs de tous, divulguer leurs jalousies réelles quant à l'avenir. Ils affectèrent de présenter des raisons de prudence contre le projet, fondées sur la chance d'une future invasion des Perses : cas dans lequel ce serait un dangereux avantage pour l'envahisseur que de trouver une ville fortifiée en dehors du Péloponèse pour appuyer ses opériTtions, comme Thêbes avait
(1) Thucydide, I, 89.
(2) Thucydide, I, 90. Ta jùv xai aOrol i}diov av ôpûvTec \krixt ixcCvouc {irjT' dXXov {iT}Sgva xeîxoç Ixovxa, tô 8è TcXéov, Tûv k^\L\iÂxtdy ÎÇoTpuvôvTcov %a\
qpoêou{iiv(i)v Toû xe vauxixoO avrcov tÔu è; Tov MrjSixov 7uoXe{iov ToXfJiav y^vo-
(JLévTjV.
récemment secondé Mardonios. En conséquence, ils proposèrent aux Athéniens, non-seulement de renoncer à leurs propres fortifications, mais encore de les aider à détruire toutes les fortifications des autres cités au delà des limites du Péloponèse, — promettant un abri en deçà de l'isthme, en cas de besoin, à toutes les personnes exposées.
Un homme d'État comme Themistoklês n'était pas de nature à s'en laisser imposer par cette diplomatie ; mais il vit que les Spartiates avaient le pouvoir d'empêcher le travail, s'ils le voulaient, et qu'il ne pourrait être exécuté qu'à l'aide d'une ruse heureuse. D'après son conseil, les Athéniens congédièrent les ambassadeurs Spartiates, en disant qu'ils enverraient eux-mêmes à Sparte et expliqueraient leurs desseins. Conséquemment, on y expédia bientôt Themistoklês lui-même , comme l'un des trois ambassadeurs chargés d'entrer en explications avec les autorités Spartiates. Mais ses deux collègues, Aristeidês et Abronichos, en vertu d'un accord antérieur, tardèrent à arriver, — et il resta inactif à Sparte, donnant leur absence comme excuse pour ne pas même demander une audience , affectant toutefois d'être surpris de les voir différer si longtemps leur arrivée. Mais pendant qu' Aristeidês et Abronichos, les deux: autres envoyés, étaient ainsi retenus avec soin, toute la population d'Athènes travaillait sans relâche aux murailles. Hommes, femmes et enfants, tous faisaient de leur mieux pendant ce précieux intervalle. On n'épargna ni les maisons particulières, ni les édifices sacrés, pour fournir les matériaux, et telle fut leur ardeur dans l'entreprise, qu'avant que les trois ambassadeurs fussent réunis à Sparte, le mur avait atteint une hauteur suffisante au moins pour essayer de se défendre. Toutefois l'intervalle avait été assez long pour provoquer le soupçon, même dans l'esprit lent des Spartiates; tandis que. les ^ginètes, plus vigilants, leup envoyèrent la nouvelle positive que les murs étaient en train d'avancer rapidement.
* Themistoklês, en apprenant cette allégation, nia péremptoirement qu'elle fût vraie; et l'estime personnelle qu'on avait pour lui était si grande à cette époque, que son assu-
AFFAIRES GRECQUES APRÈS l'iNVASION DES PERSES 211
rance (1) obtint pendant quelque temps un crédit complet, jusqu*à ce que de nouveaux messagers vinssent faire naître encore des soupçons dans l'esprit des Spartiates. En réponse à ces messages, Themistoklês pressa vivement les éphores d'envoyer à Athènes des ambassadeurs à eux, et de se convaincre ainsi de l'état des choses. Ils agirent d'après sa recommandation sans avoir de soupçons, tandis que lui, en même temps, il transmit une communication particulière à Athènes, par laquelle il demandait qu'on ne laissât pas partir les ambassadeurs avant que ses collègues et lui-même fus* sent revenus sains et saufs, ce qu'il craignait qu'on leur refusât si son tour venait à être divulgué. Aristeidês et Abronichos étaient alors arrivés, — on annonçait que le mur était au moins à une hauteur qui défiait le mépris, — et Themistoklês aussitôt jeta le masque. Il avoua le stratagème qu'il avait employé, — dit aux Spartiates qu'Athènes était déjà fortifiée suffisamment pour assurer la sûreté et la libre volonté de ses habitants, — et les avertit que l'heure de la contrainte était actuellement passée, les Athéniens étant en état de définir et de soutenir par eux-mêmes leurs droits et leurs devoirs par rapport à Sparte et aux- alliés. Il leur rappela que les Athéniens s'étaient toujours trouvés capables de juger par eux-mêmes, soit dans une consultation commune, soit dans toute affaire séparée telle que la crise importante où il s'agit d'abandonner leur ville et de se réfugier sur leurs vaisseaux. Ils avaient maintenant, dans l'exercice de ce jugement personnel, résolu de fortifier leur cité, comme mesure indispensable pour eux-mêmes et avantageuse même aux alliés en général. Qu'il ne pouvait y avoir d'échange égal ou loyal d'opinion que si tous les alliés avaient les mêmes moyens de défense : tous devaient être sans fortifications, ou Athènes devait être fortifiée aussi bien que les autres (2).
(1) Thucydide, 1, 91. T^ piv Ocfua- 6{toî6v rt ?| Icrov â; Tè xotvov pou>eu- TOxXeî èiceîèovTO iià çtXtiv aùxoO. errôat. **H wàvraç o5v àTgtxt<iTOuc Içt)
(2) Thucydide, I, 91. Où yàp olov te xf^*' Ç"l*t*«X^^i ^ **^ 'f*^^ voiJLi^gtv
Quelque mortifiés que fussent les Spartiates par une révélation qui prouvait qu'ils avaient été non-seulement découverts dans un dessein malhonnête, mais encore complètement joués, — le ton décidé de Themistoklês leur imposa en même temps, ton qu'ils ne lui pardonnèrent jamais dans la suite. Arrêter auparavant l'érection des murailles aurait été praticable, bien que non peut-être sans difficulté ; agir de force avec le fait accompli était extrêmement dangereux. De plus, les inestimables services que venait de rendre Athènes l'emportèrent encore dans leur esprit, de sorte que le sentiment et la prudence coïncidèrent pour le moment. Ils affectèrent donc d'accueillir la communication sans manifester aucune irritation, comme si dans le fait ils n'avaient pas avancé de prétention qui eût besoin d'être formellement rétractée. Les envoyés des deux peuples retournèrent chez eux, et les Athéniens achevèrent leurs fortifications sans obstacle (1), — toutefois non sans murmures de la part des alliés qui, dans la suite, reprochèrent amèrement à Sparte d'avoir laissé échapper cette précieuse opportunité d'arrêter la croissance du géant (2).
Si les alliés craignaient Athènes auparavant, le mélange d'audace, d'artifice et de ruse à l'aide duquel elle venait d'éluder l'obstacle opposé à ses fortifications, était bien fait pour aggraver leur inquiétude. D'autre part, quant aux Athéniens, la simple idée d'une intervention destinée à leur
(1) Nous sommes assez heureux pour posséder ce récit, relatif à la reconstruction des murs d'Athènes, racontée par Thucydide. C'est le prwnier incident qu'il rapporte, dans cette esquisse générale d'événements survenus entre la guerre des Perses et celle du Péloponèse, esquisse qui précède ce qui est réellement son histoire (I, 89-92). Diodore (XI, 39, 40), Plutarque (Themistoklês, c. 19), et Cornélius Nepos (Themist. c. 6, 7) semblent tous avoir suivi Thucydide, bien que Plutarque mentionne une assertion de Théopompe,
selon laquelle Themistoklês aurait at^ teint son but eu gagnant les éphores.
Ceci ne serait pas improbable en soi, — et n'est pas non plus incompatible avec le récit de Thucydide ; mais ce dernier ou ne l'avait pas entenda dire ou n'y croyait pas.
(2) Thucydide, 1, 69. Kal Tâ>vSs vfjiei; aUioi (dit l'ambassadeur corinthien en s'adressant aux Lacédeemoniens), t6 Te itpwTOv âàffpcvTeç aOroùç (les Athéniens) t^v irôXiv ji£Tà xà Mt^dixà xpaxOvai, xat vorspov Ta {xocxpà
aTf)(TaiT6*X71»®tC.
AFFAIRES GRECQUES APRÈS l'iNVASION DES PERSES 213
enlever ce droit commun de défense personnelle qui était exercé par toute cité autonome à l'exception de Sparte, a dû leur paraître une injustice outrageante, — aggravée par ce fait qu'elle leur était amenée par leurs souffrances particulières dans la cause commune, et qu'elle leur était faite par les mêmes alliés qui, sans leur dévouement empressé, auraient été dès lors les esclaves du Grand Roi. Et l'intention qu'avaient les alliés de s'opposer aux fortifications a dû être connue de tout le monde à Athènes, par la presse uni- ' verselle de bras mis en réquisition pour hâter le travail et échapper à l'intervention ; précisément comme elle fut attestée aux générations futures par les fragments sans forme et la construction irrégulière du mur, dans lequel on voyait scellés des ossements de tombeaux et des colonnes couvertes d'inscriptions (1). Assurément le sentiment qui se rattachait à ce travail, — accompli comme il le fut par les riches et les pauvres, par les forts et les faibles, — hommes, femmes et enfants, a dû être intense aussi bien que propre à établir l'égalité. Tous ils avaient enduré les misères communes de l'exil, tous ils avaient contribué à la victoire et tous partageaient actuellement la même fatigue pour la défense de la cité qu'ils avaient recouvrée, afin de contre-miner l'opposition peu généreuse de leurs alliés péloponésiens. Nous devons mentionner ces circonstances pleines d'incitation, particulières aux Athéniens, et agissant sur une génération qui avait alors été nourrie dans la démocratie pendant un quart de siècle ejt avait remporté sans aucune aide la victoire de Marathon, — si nous voulons comprendre cette explosion encore plus forte d'activité agressive, d'assurance persévérante et d'aptitude aussi bien que d'ardeur pour le commandement, — avec ce développement encore plus étendu d'organisation démocratique , — qui marque leur caractère pendant le siècle suivant immédiatement. ' Le plan de la nouvelle fortification fut projeté sur une
(1) Thucydide, I, 93. Cornélius Nepos (Themist. c. 71 exagère ceci et en fait une imagination extravagante.
échelle bien digne de la grandeur future de la ville; Son en^ ceinte était de six sta'des ou environ sept milles (11 kilom.), avec Takropolis presque au centre ; mais on ne connaît pas celle des murs antérieurs, de sorte que nous ne pouvons pas mesurer l'étendue de cet agrandissement qui, selon le témoignage de Thucydide, fut effectué de chaque côté. Elle renfermait dans la ville les trois collines de TAreiopagos, de la Pnyx et du Mouseion (Muséum); tandis qu'au sud de la 'ville, elle s'étendait un certain espace même sur la rive méridionale de l'Ilissos, comprenant ainsi également la fontaine Kallirhoê (1). Malgré la précipitation excessive avec laquelle elle fut élevée, la construction était tout à fait solide et suffisante contre tout ennemi extérieur ; mais il y a lieu de croire que sa surface intérieure et très-considérable ne fut jamais remplie de bâtiments. Des espaces vides, pour l'asile temporaire des habitants de la campagne qui venaient s'y réfugier avec ce qu'ils possédaient, étaient éminemment utiles à une communauté municipale grecque ; ils n'étaient à aucune plus utiles qu'à Athènes, dont la force principale consistait dans sa flotte, et dont les habitants résidaient ordinairement en grande partie dans leurs dèmes séparés d'une extrémité à l'autre de l'Attique.
Le premier pas indispensable dans la rénovation d'Athènes, après son extinction temporaire, était alors heureusement accompli ; la cité avait été mise à l'abri des attaques d'un ennemi extérieur; mais Themistoklès, auquel les Athéniens devaient le dernier stratagème heureux, et dont l'influence a dû être fort augmentée par son succès, avait conçu des plans d'une étendue plus vaste et plus ambitieuse. Il avait conseillé le premier le grand élan maritime pris par
(1) Pour les dimensions et la direction Le plan d'Athènes, dressé par Eie-
des murs d'Athènes construits par The- pert, d'aprèà ses propres recherches et
mistoklês, V. spécialement l'excellent publié parmi ses nouvelles cartes,
traité de Forchhanmier, — Topogra- adopte pour la plupart les idées de
phie von Athen, — publié dans les Forchhanmier quant à la direction des -
« Eieler Philologiwhe Studien. Kiel, murs.
AFFAIRES GRECQUES APRÈS l'iNVASION DES PERSES 215
ses compatriotes, aussi bien que la puissante armée navale qu'ils avaient créée pendant les quelques dernières années, et qui avait été si récemment leur salut. Il vit dans cette force, à la fois la seule chance de sûreté pour l'avenir, dans ^ le cas où les Perses renouvelleraient leur attaque par mer,
— éventualité vraisemblablement probable à cette époque,
— et des perspectives illimitées d'ascendant futur sur les côtes et les îles grecques. Elle fut le grand instrument de défense, d'attaque et d'ambition. Il fallait beaucoup moins de prévoyance et de génie pour continuer ce mouvement que pour le commencer. Themistoklês, aussitôt que les murs de la cité eurent été achevés, ramena: l'attention de ses compatriotes vers ces murs de bois qui leur avaient servi de refuge contre le monarque persan. Il les persuada de se pourvoir d'un port à la fois sûr et suffisant, en agrandissant et en fortifiant le Peiraeeus. Ceci encore n'était que la continuation d'une entreprise commencée antérieurement ; car, pendant qu'il était en charge deux ou trois années auparavant (1), il avait déjà fait sentir à ses compatriotes que la •
(1) Thucydide, I, 93. "Eweitre 8è xat TOù Uti^ctiétaç zà Xoticà à 6e(ii(rToxX^c olxo5o(i,etv (OirrjpxTO Ô' aOxoO wpoTepov èitl Tiiç èxetvou àp^^îjç, ^ç xaT* èvtauxèv
Apropos de ces mots, le scholiaste fait observer : — (KaT* èvtaUTÔv) — xaxà TtvalvtowTÔv ifjyejiÂïv è^éveTO' wpè 8è Twv Mijdixâv r^^e. OejttoroxXTÎc èvtau- Tov êva.
n ne semble guère' possible, n'ayant pas de preuve plus complète sur laquelle nous puissions nous appuyer, de déterminer à laqueUedes années précédentes Thucydide entend rapporter cette àpxh de Themistoklêt. M. Fynes ainton, après avoir discuté les opinions de DodweU et de Corsini (V. Fasti Hellemd, ad ami. 4B1 avant J.-C. et Préface, P* XV), insère Themistoklês comme ardumte éponyme en 481 avant J.-C, Tannée av«nt rinvasion de Xerxês, et snppose que le Peirœeus fut commencé
en cette année. Ceci n'est pas improbable en soi ; mais il cite le scholiaste comme ayant affirmé la même chose avant lui (irpà tûv MTiôtxwv ^pÇe 0efjLioToxX^ivtauTèvëva), et ici je crois qu'il n^est pas soutenu par l'analogie du langage : êviauTÀv Eva à l'accusatif n'indique que la durée de l'&px^? t^ob.
la position de l'année (cf. Thucyd.