V. Aristote, Polit. V, 8, 4 ; Pindare
Pyth. I, 185; Polybe, XII, 25; Diodore, XIII, 90 ; Cicéron, in Verr. IV
Il ne paraît pas que Timée mît réellement en question la réalité historique du taureau de Phalaris, bien qu'on ait supposé par erreur qu'il en doutait.
Timée' affirmait que le taureau qu'on montrait de son temps à Agrigente n'était pas la même machine , ce qui était exact ; car il doit avoir été alors à Carthage, d'où il ne revint à Agrigente qu'après 146 avant J.-C. V. une note de Boeckh sur les Scholies de Pindare, Pyth. 1, 185:
Ce fut vers l'époque de la mort de Phalaris que les Syracusains conquirent leur colonie révoltée de Kamarina (au sud-est de l'île entre Syracuse et Gela), chassèrent ou dépossédèrent les habitants et reprirent le territoire (1). A l'exception de cette, circonstance accidentelle, nous sommes sans renseignements au sujet des cités siciliennes jusqu'à une époque un peu antérieure à 500 ans avant J.-C, précisément au moment où la guerre entre Krotôn et Sybaris avait détruit la puissance de cette dernière ville, et où le despotisme des Pisistratides à Athènes avait fait place à la constitution démocratique de- Kleisthenês.
Les premières formes de gouvernement chez les Grecs siciliens, comme au sein des cités de la Grèce propre dans le premier âge historique, paraissent avoir été toutes oligarchiques. Nous ne savons pas avec quelles modifications particulières elles furent maintenues ; mais probablement elles ressemblaient plus ou moins à celle de Syracuse, où les Gamori (ou riches propriétaires descendant des premiers chefs fondateurs de la colonie), possédant de vastes propriétés foncières labourées par une nombreuse population de Sikels, serfs appelés Kyllyrii, formaient les citoyens ayant droit à ce titre, — qui choisissaient parmi eux les magistrats et les généraux ; tandis que le Démos, ou hommes libres non privilégiés, comprenait d'abord les petits cultivateurs propriétaires qui vivaient, grâce au travail manuel et sans esclaves, de leurs propres terres ou jardins, puis les artisans et les marchands. Dans le cours de deux ou de trois générations, bien des individus de la classe privilégiée étaient tombés dans la pauvreté, et se trouvaient plutôt presque au niveau des non privilégiés ; tandis que tels membres de ces derniers qui pouvaient s'élever à l'opulence n'étaient pas pour cette raison admis dans le corps privilégié. Ici se trouvait ample matière à mécontentement. Des chefs ambitieux, souvent membres eux-mêmes de ce dernier corps, se mirent à la
(1) Thucydide, VI, 5; Schûl. ad Pindar. Olymp. V, 19 : cf. Wesseling ad Diodor. XI, 76.
tête de ropposition populaire, renversèrent l'oligarchie, et se firent despotes : la démocratie, à cette époque, n'étant guère connue quelque part en Grèce. Le fait général de ce changement, précédé par des dissensions violentes survenues par occasion dans la classe privilégiée elle-même (1), est tout ce qu'il nous est permis de savoir, sans les circonstances propres à le modifier qui ont dû l'accompagner dans chaque cité séparée. Vers l'an 500 avant J.-C, ou près de cette époque, nous trouvons Anaxilaos despote à Rhegium, Skythês à Zanklê, Têrillos à Himera, Peithagoras à Sélinonte, Kleandros à Gela, et Panaetios à Leontini (2). Ce fut vers l'an 509 avant J.-C. que le prince Spartiate Dorieus conduisit im corps d'émigrants aux territoires d'Eryx et d'Egesta, près de l'extrémité nord-ouest de l'île, dans l'espérance de chasser les habitants non helléniques et de fonder une nouvelle colonie grecque. Mais les Carthaginois, dont les possessions siciliennes étaient très-voisines et qui avaient déjà aidé à chasser Dorieus d'un établissement antérieur à Kinyps, en Libye, prêtèrent alors une assistance si vigoureuse aux habitants d'Egesta, que le prince Spartiate, après une courte période de prospérité, fut défait et tué avec la plupart de ses compagnons. Ceux d'entre eux qui échappèrent, sous les ordres d'Euryleôn, prirent possession de Minoa, qui porta dorénavant le nom d'Hêrakleia (3), — ^ colonie et dépendance de la ville voisine, Sélinonte, où Peithagoras était alors despote. Euryleôn se joignit aux mécon-
(1) A Gela, Hérodote, VII, 153 ; à Syracuse, Arist. Polit. V, 3, 1.
(2) Aristote, Polit. V, 8, 4 ; V. 10, 4. Kal elç tupawifia (xsTaêàXXei iÇ ôXiyapxiot^f <&(T7CEp év SixeXîcf o^eSôv al TiksXdxoLi Twv àpxoiCtov • èv AeovTtvoi; etç TYiv navajTiou TvpavvC5a, xal èv TéXqt elç T^v KXeàvSpou, xal èv àXXaiç woXXaï; TcoXeaiv àcauTO);.
(3) Diodore attribue la fbndatâon d^Hêrakleîa à Dorieus ; ceci ne semble pas s'accorder avec le rapport d'Héro-
dote, à moins que nous ne devions admettre que la ville d'Hêrakleia fondée par Dorieus fut détruite par les Carthaginois, et que le nom d'Hêrakleia fut donné dans la suite par Euryleôn ou ses successeurs à celle qui s'appelait auparavant Minoa (Diodore, IV, 23).
Pausanias vit à Sparte un monument funéraire en honneur d'Athenaeos, un des colons qui périrent avec Dorieus (Pausan. III, 16, 4).
tents à Sélinonte, renversa Peithagoras et s'établit comme despote, jusqu'à ce que, après avoir possédé le pouvoir pendant peu de temps, il fut tué dans une émeute populaire (1).
Ici on nous présente le premier exemple connu de cette série de luttes entre les Phéniciens et les Grecs en Sicile, qui, semblables à celles que virent exister entre les Sarrasins et les Normands le onzième et le douzième siècle de l'ère chrétienne, étaient destinées à décider si l'île serait une partie de l'Afrique ou une partie de l'Europe, — et qui ne furent terminées après l'espace de trois siècles que par l'absorption des deux nations rivales dans le vaste sein àe Rome. Il parait que les Carthaginois et les Egestaeens nonseulement accablèrent Dorieus, mais encore conquirent quelques-unes des possessions grecques voisines que recouvra dans la suite Gelôn de Syracuse (2).
Peu de temps après la mort de Dorieus, Kleandros, despote de Gela, commença à donner à sa ville l'ascendant sur les autres Grecs siciliens, qui avaient été jusque-là sinon tous égaux, du moins tous indépendants. Sa puissante armée de mercenaires, levée en partie parmi les tribus des Sikels (3), ne le préserva pas de l'épée d'un citoyen de Gela, nommé Sabyllos, qui le tua après un règne de sept ans ; mais elle mit son frère et successeur Hippokratês en état d'étendre sa domination sur presque la moitié de l'île. Dans cette armée mercenaire, deux officiers se distinguèrent particulièrement, Gelôn et-^nesidêmos, le dernier, citoyen d'Agrigente, de la famille remarquable des Emmenidae, et descendant de Telemachos, qui avait déposé Phalaris. Gelôn descendait d'un indigène de Têlos, près du cap Triopien, l'un des colons primitifs qui accompagnaient le Rhodien Antiphêmos quand il vint en Sicile. Son ancêtre immédiat, nommé Têlinês, avait le premier élevé la famille à un rang distingué en
(1) Hérodote, V, 43, 46. santé, vu que nous n'avons pas de ren-
(2) Hérodote, VH, 158. L'extrême seignoments indirects pour Texpliquer. brièveté de son allusion est embarras- (3) Polyen, V, 6.
prêtant une aide importante à un parti politique défait qui avait été vaincu dans une lutte et forcé de chercher un asile dans la ville voisine de Maktorion. Têlinês possédait certains rites sacrés particuliers (ou symboles sacrés visibles et portatifs, avec une connaissance privilégiée des actes et des formalités cérémoniels du service divin avec lesquels on les devait présenter) propres à rendre propices les divinités souterraines, Dêmêtêr et Persephonê : « De qui les reçut-il, ou comment se les procura-t-il (dit Hérodote)? c'est ce que je ne puis dire ; »» mais l'imposant eflFet de sa présence et de sa manière de les montrer était telle, qu'il osa s'avancer dans Gela à la tête des exilés de Maktorion, et put les rétablir dans le pouvoir — en détournant le peuple de la résistance de la même manière que les Athéniens avaient été intimidés par le spectacle de Phyê-Athênê dans le char à côté de Pisistrate. La hardiesse extraordinaire de cet acte excite l'admiration d'Hérodote, surtout parce qu'on lui avait dit que Têlinês était d'un caractère peu guerrier. Les exilés rétablis le récompensèrent en lui accordant, ainsi qu'à ses descendants après lui, la dignité héréditaire d'hiérophante des deux déesses (1), fonction certainement honorable et
(1) V. au sujet de Têlinêa et de ce sacerdoce héréditaire, Hérodote, VII, 153. Toutou; wv ô TtiXCvyi; xaTT^Yaye ècréX7]v, Ixta^i oOôe[iCav àvSpûv $uva|itv, èikV ipà TouTcav tùv Oeâv, 60ev 6è axnà IXaêe, 9i aura; èx-DQcaTO, touto oux Ixw ekai. TouToiai ôè «ov wCauvoç iwv, xanfi- T«Y8» ^«' <? Te 01 àwoYOvot aÙTOû IpofovTai Tôv 6eôv ëirovrai : cf. un passage antérieur de cette Histoire, tome I, ch. 1, p. 43 seq.
Il paraît, d'après Pindare, que Hierôn exerçait ce sacerdoce héréditaire (Olymp. VI, 160 (95), avec les Scholies ad loc. et Scholies ad Pindar. Pyth.
Au sujet de l'histoire de PhyÔ personnifiant Athênê à Athènes, V. tom. V, ch. 12 de cette Histoire.
L'ancien culte religieux s'adressait
plutôt aux yeux qu'aux oreilles ; les mots prononcés avaient moins d'impor* tance que les choses qu'on présentait, que les personnes qui accomplissaient les cérémonies, et que les actes qui se faisaient. Le sens vague du neutre grec et latin, lepà ou sacra, comprend la cérémonie entière, et il est difficile de le traduire dans une langue moderne; mais les mots qui s'y rattachent, exeiv, xexxiiaOai, xo|iiÇeiv, çaiveiv, lepà — UpoçàvTTjç, etc., ont trait à l'exposition et à l'action. C'était surtout le cas pour les mystères (ou solennités non ouvertes au public en général, mais accessibles seulement à ceux qui se soumettaient à certaines formes préliminaires, sous certaines restrictions) en l'honneur de Dêmêter et de Persephonê, aussi bien que d'autres divinités dans
HISTOniE DE LA GBÂCE
probablement lucrative, liée à radministration des biens sacrés et à l'emploi d'une grande partie de leurs produits.
différentes parties de la Grèce. Les XeyopLeva ou choses dites dans ces occasions avaient moins d'importance que les 8etxvu;jLeva et les Spcopieva, ou objets montrés et choses faites (V. Pausanias, II, 37, 3). Hérodote dit au sujet du lac de Sais en Egypte : *Ev 6è t^ Xijivir] xauTY) Ta SetxTiXa tôv luaOétùv aùroO (d'Osiris) vuxTà; TToisuct, ta xaXéouo-t jiuffTYjpia Alyu^Tioi ; il dit ensuite que la fête des Tliesmophoria célébrée en honneur de Dêm(5têr en Grèce était de la même nature, et il ajoute qu'il croit qu'elle fut importée d'Egypte en Grèce.
Homère (Hymn. Cerer. 476) : cf. Pausanias, II, 14, 2.
Aet^ev Tpi7:To)i(xw te, AioxXet t£ [TcXri$Î7:7rt{>
Aprj<T(xo(Tuvyiv lepwv * xal ètis- [çpaÔEV Ôpyia izcuial
UpedêutépTiç KeXéoio.....
'OXêioç, ôç Ta 6* ôwwTcsv èiziy^^o- [vttov àvôpwTCtov, etc.
Cf. Eurip. Hippolyt. 25; Pindare, Fragm. 96; Soph. Fragm. 58, éd.
Brtmck; Plutarque, De Profect. in Virtute, c. 10, p. 81 ; De Isid. et Osir.
p. 353, c. 3. 'Qç yàp ol tsXou[1£voi xaT* àpxà; Iv 6opu6a) xai po^ upôç àXXinXou; «bOoufjievoi (jvviafft, ôpwfiévwv ôè xai 6eixvu(iiéva)v twv lepwv, «pocé- Xouo-tv iiBri (JLSTa çoêou xal (twoit^; : et Isokrate, i?anegyr. c. 6, au sujet d'Eleusis, Ta tepà vvv ôeCxvufjiev xa6' Exa(jTOv èviauTOv. Ces mystères consistaient ainsi surtout en spectacles et en actions s'adressant aux yeux des initiés, et Clément d'Alexandrie les appelle un drame mystique. — Atjci) xaî KopTj 8p5(JLa i'Xt'iéffba^ iiuonxèv, xaî TT^v irXàvTQV xal ti^v àpirayi^v xal va irévOo; ^ 'EXeucrl; 8a5ouxeT. Le mot ôpyta n*est pas autre chose dansForigine qu'une expression consacrée pour Spya — îepà ëpya (V. Paussnia», 1, 4, 5), bien qu'il en vienne plus tard h dési-
gner toute la cérémonie, objets montrés aussi bien que choses faites — Ta ôpyia xo(itÇti)v — ôpTfiwv Tcavrotwv owôéTTiç, etc. : cf. Plutarque, Alkibiad.
Les objets sacrés qu'on montrait formaient une partie essentielle de la cérémonie, avec le coffre dans lequel on apportait ceux qui étaient mobiles, — ts- XeTYjç èyxujjLova (jiu<TT£8a xi(rrr,v (Nonnus, IX, 127). ^schine, aidant aux lustrations religieuses accomplies par sa mère, portait le coffre, — xiaTOçopo; xal Xtxvoçopoç (Demosth. De Coronâ, c. 79, p. 313). Clément d'Alexandrie (Cohort. ad Gent. p. 14) décrit les objets que contenaient ces coffres mystiques des mystères d'Eleusis, — des gâteaux de forme particulière, des grenades, du sel, des férules, du lierre, etc.
Il était permis à l'initié, comme partie de la cérémonie, de les tirer du coffre, de les mettre dans une corbeille, puis de les replacer dans le coffre. — « Jejunavi et obibi cyceonem : ex cystâ sumpsi et in calathum misi; accepi rursus, et in cistulam transtuli » (Arnobe ad Gent. V, p. 175, éd. Elmenhorst), tandis que les non initiés ne pouvaient voir ce spectacle, et il leur était interdit de le regarder « même du toit. »
Tôv xàXaOov xaTtovTa X'^V-^^^ ôa^eiffÔe [^éêoXoi
My]8' àizb Tw Tfyeo;.
(Kallimaque, Hymn. in Cererem, 5.)
Lobeck, dans son docte et excellent traité, Aglaophamus (I, p. 51), dit :
« Sacrorum nomine tam Graeci quam Romani, prsecipuè signa et imagines deorum, omnemque sacfam suppellectilem dignari soient. Quse res animum illuo potius inclinât, ut putem Hierophantas ejusmodi Iepà in conspectum hominum protulisse, sive deorum simulacra, sive vasa sacra et insfrumenta
Gelôn appartenait ainsi à une ancienne famille distinguée d'hiérophantes à Gela ; il était l'aîné de quatre frères fils de Deinomenês, — Gelôn, Hierôn, Polyzelos et Thrasyboulos ; et de plus il s'illustra par de tels exploits personnels dans l'armée du despote Hippokratês, qu'il fut élevé au commandement suprême de la cavalerie. Ce fut en grande partie à l'activité de Gelôn que le despote dut une succession de victoires et de conquêtes, dans laquelle les cités ioniennes et chalkidiques de Kallipolis, de Naxos, de Leontini et de Zanklê furent successivement réduites sous son obéissance (1).
Le sort de Zanklê — tenue vraisemblablement par sondespote Skythês dans un état d'alliance dépendante d'Hippokratês, et dans une querelle permanente avec Anaxilaos de Rhegium, sur le côté opposé du détroit de Messine, — fut remarquable. A l'époque où la révolte ionienne en Asie fut réprimée, et Milêtos reconquise par les Perses (494, 493 av. J.-C), les Grecs iQniens de Sicile manifestèrent une sympathie naturelle à l'égard des Grecs de la même race malheureux à l'est de la mer JEgée. Gn projeta d'aider les réfugiés asiatiques à trouver une nouvelle demeure, et les Zanklseens particulièrement les invitèrent à former une nouvelle colo-
aliave priscae relîgionis momimenta ; qualia in sacrario Eleusinio asservata fuisse, etsi nullo testimonio affirmare possumus, tamen probabilitatis speciem habet testimonio similem. Naraque non solum in templis fere omnibus cimelia venerandse antiquitatis condita erant, sed in mysteriis ipsis talium rerum mentio ocourrit, quas initiati summa cum veneratione aspioerent, non initiatis ne aspicere quidem lice-
ret Ex his testimoniis efficitur
(p. 61) sacra quœ Hierophanta ostendit, illa ipsa fuisse àyia (pdaiiaxa sive sîmulacradeomm, eorumque aspectam qui prœbeant S<t^ai Ta lepà vel wapé- XCiv vel faiveiv dicl, et ab boc quasi pîimario Hierophantse actu tnm Elansimonun saoerdotum principem nomen
accepisse, tum totum negotium esse nuncupatum. »
Cf. aussi K. F. Hermann, Gottesdienstlicbe Altertbiimer der Griechen, partie II, ch. II, lect. 32.
Un passage de Cicéron, De Haruspicum Responsis (o. 11), qui est transcrit presque entièrement par Amobe, adv.
Gentes, IV, p. 148, prouve la précision minutieuse exigée à Rome dans l'accomplissement de la fête des Megalesia :
on supposait que la plus petite omission ou le plus petit changement rendait la fête désagréable aux dieux.
La mémorable histoire de la Sainte Tunique à Trêves en 1845, montre quel effet immense et répandu au loin peut être produit, même dans le dix-neuvième siècle, par tepà detxvu(i£va,
(X) Hérodote, Vn, 164.
nie panionienne sur le territoire des Sikels, appelé Kalê Aktê, sur la côte septentrionale de la Sicile : cette côte présentait des sites fertiles et attrayants, et le long de toute sa ligne, il n'y avait qu'une seule colonie grecque Himera. Cette invitation fut acceptée par les réfugiés de Samos et de Milêtos, qui, en conséquence, s'embarquèrent pour Zanklê; ils . gouvernèrent, selon l'usage, le long de la côte d'Akarnania jusqu'à Korkyra, de là traversèrent à Tarente, et longèrent la côte d'Italie jusqu'au détroit de Messine. Il arriva que quand ils atteignirent la ville de Lokri Epizéphyrienne, Skythès, le despote de Zanklê, était absent de sa cité, avec la plus grande partie de ses forces militaires, pour une expédition contre les Sikels, — entreprise peut-être pour faciliter la colonie projetée de Kalê Aktê. Son ennemi, le prince rhégien Anaxilaôs, profitant de ce hasard, proposa aux réfugiés à Lokri de s'emparer pour eux-mêmes de la ville de Zauklê sans défense et de la garder. Ils suivirent ce conseil, et se rendirent maîtres de la cité, en même temps que des familles et des biens desZanklaeens absents : ceux-ci se hâtèrent de revenir pour recouvrer ce qu'ils avaient perdu, tandis que leur prince Skythês invoqua en outre l'aide puissante de son allié et supérieur, Hippokratês. Cependant ce dernier, irrité de la perte d'une de ses villes dépendantes, saisit Skythês, qu'il considérait comme en étant la cause (1), et l'emprisonna à Inykos, dans l'intérieur de l'île. Mais il trouva en même temps avantageux d'accepter une proposition que lui firent les Samiens, qui s'étaient emparés de la ville, et de trahir les Zanklseens, à Taide desquels il était venu. Par une convention ratifiée avec serment, il fut convenu qu'Hippokratês recevrait pour lui tous les biens en dehors des murs, et la moitié des biens dans l'intérieur des murs, ainsi que les
(1) Hérodote, VI, 22, 33. SxuOrjv impliquer la relation qui existait au-
|ièv xèv {/.ouvapxov tûv ZaYxXaitov^ wç paravant entre Hippokiatês et Skythês,
àwoêaXovTa tiqv itoXiv, ô IwitoxpàTYic comme supérieur et sujet, et la puni
?re8iQ(Taç, xal xàv àZtkcpeb^ auToO IIu- tion infligée au secpnd par le premier
OoYévea, è; *'Ivuxov tcoXiv à7réire|it^e. pour avoir perdu un poste important.
Les mots w; àTroêaXovra semblent
GooqIc
esclaves appartenant aux Zanklseens, et qu'il laisserait l'autre moitié auxSamiens. Parmi les biens en dehors des murs, la partie qui n'était pas la moins importante se composait des personnes de ces Zanklaeens qu'Hippokratês était venu aider, mais qu'alors il emmena comme esclaves , en exceptant toutefois de ce lot trois cents des principaux citoyens, qu'il livra aux Samiens pour être égorgés, — probablement dans la crainte qu'ils ne trouvassent des amis pour se procurer leur rançon, et que plus tard ils ne vinssent inquiéter les Samiens dans la possession de la ville. Leurs vies furent cependant respectées par les Samiens, bien qu'on ne nous dise pas ce qu'ils devinrent. Cette transaction, également perfide de la part des Samiens et de celle d'Hippokratês, assura aux premiers une cité 'florissante et au second un abondant butin. Nous sommes heureux d'apprendre que Skythês le prisonnier trouva moyen de s'échapper et de s'enfuir chez Darius, roi de Perse, de qui il reçut une généreuse protection : compensation imparfaite pour l'iniquité de ses frères grecs (1). Cependant les Samiens ne conservèrent pas longtemps leur conquête ; mais ils en furent chassés par la même personne qui les avait poussés à s'en emparer, — Anaxilaos de Rhegium. Il y établit de nouveaux habitants, de race dôrienne et messénienne, en la colonisant de nouveau sous le nom de Messênê, — nom qu'elle porta dans la suite (2); et elle paraît a\oir été gouvernée soit par lui-même, soit par son fils Kleophrôn, jusqu'à sa mort, vers 476 avant J.-C.
Outre les conquêtes mentionnées plus haut, Hippokratês de Gela fut sur le point de faire l'acquisition bien plus importante de Syracuse, et il ne fut empêché d'y parvenir, après avoir vaincu les Syracusains près du fleuve Helôros, et fait beaucoup de prisonniers, que par la médiation des Corinthiens et des Korkyraeens, qui le décidèrent à se con-
(1) Hérodote, VI, 23, 24. Aristote, brève mention ne doit pas être opposée
(Polit. V, 2, 11) représente les Samiens au récit clair d^Hérodote.
comme ayant été d'abord réellement (2) Thucydide, VI, 4 ; Schol. adPin- '
reçus dans Zanklê, et comme en chas- dar. Pyth. U, 84; Diodore, XI, 48. sant ensuite les premiers habitants. Sa
HISTOIBE BK LÀ GRÈCB
tenter de la cession de Kamarina et de son territoire comme rançon. Après avoir repeuplé ce territoire, qui devint ainsi annexé à Gela, il était en train de poursuivre plus loin ses conquêtes chez les Sikels, quand il mourut ou fut tué à Hybla. Sa mort causa un soulèvement parmi les habitants de Gela, qui refusèrent de reconnaître ses fils et s'efforcèrent de recouvrer leur liberté ; mais Gelôn, le général de la cavalerie de Tarmée, épousant avec énergie la cause des fils, triompha pai;* la force de la Résistance du peuple. Aussitôt après, il jeta le masque, déposa les fils d'Hippokratês , et saisit le sceptre lui-même (1).
Maître ainsi de Gela, et succédant probablement à l'ascendant dont jouissait son prédécesseur sur les cités ioniennes, Gelôn devint l'homme le plus puissant de l'île ; mais un incident qui survint peu d'années après (485 av. J.-C), tout en l'agrandissant plus encore, transporta le siège de son pouvoir de Gela à Syracuse. Les Gamori syracusains, ou ordre oligarchique de familles propriétaires, humiliés probablement par leur ruineuse défaite à l'Helôros, furent dépossédés du gouvernement par une coalition formée entre leurs cultivateurs serfs, appelés les Kyllyrii, et les hommes libres de condition inférieure, appelés le Démos : ils furent forcés de se retirer à Kasmense, où ils invoquèrent l'aide de Gelôn pour les rétablir. Ce prince ambitieux se chargea de cette tâche, et l'accomplit facilement ; car le peuf)le syracusain, probablement hors d'état de résister à ses adversaires politiques, soutenus par un secours étranger si puissant, se livra à lui sans coup férir (2). Mais au lieu de rendre la ville à
(1) Hérodote, VII, 155; Thucyd. VI, 5. La neuvième ode néméenne de Pindare (V, 40) adressée à Chromios, l'ami de Hierôn de Syracuse, rappelle, entre autres exploits, sa conduite à la bataille de THelôros.
(2) Hérodote, VII, 155. «G yàp 6t)Ii.o; ÔTwv IvpaxoudCcdv èirtovrt TéXcovi irapa- 8tôoî r?)v TcoXtv xal êcoOrév.
Aristote (Politic. V, 2, 6) fait allusion
à la démocratie syracusaine antérieure au despotisme de Gelôn comme à un cas de démocratie ruinée par son anarchie et son désordre. Mais il n'a pu guère en être ainsi, s'il faut s'en rapporter au récit d'Hérodote. L'expulsion des Gamori ne fut pas l'acte d'une démocratie anarchique, mais du soidèvement de sujets libres et d'esclaves oontreune oligarchie dominante. Après
SICILE ÉTABLISSEMErqr DE GOUVERNEMENTS POPULAIRES 171
l'ancienne oligarchie, Gelôn se l'appropria, en laissant Gela sous le gonyernement de son frère Hierôn. Il agrandit beaucoup la ville de Syracuse et augmenta la force de ses fortifications : probablement ce fut lui qui le premier porta la ville au delà de l'îlot d'Ortygia, de manière à comprendre un espace plus considérable du continent adjacent (ou plutôt de l'île de Sicile), qui portait le nom d'Achradina. Pour peupler cet espace ainsi agrandi, il amena tous les habitants de Kamarina, \ille qu'il démantela, et plus de la moitié de ceux de Gela, qui perdit ainsi en importance, tandis que Syracuse devint la première ville de Sicile, et même reçut une nouvelle augmentation de population des villes voisines de Megara et d'Eubœa.
Ces deux villes, Megara et Eubœa, comme Syracuse, étaient gouvernées par des oligarchies, avec des cultivateurs serfs sous leur dépendance, et un Demos ou corps d'hommes hbres de condition inférieure, exclu des privilèges politiques : toutes deux furent engagées dans une guerre avec Gelôn,
que les Garaori eurent été chassés, la démocratie n'eut pas le temps de s'établir, ni de montrer à quel degré elle possédait le talent de gouverner, puisque le récit d'Hérodote indique que le rétablissement par Gelôn suivit immédiatement l'expulsion. Et les forces supérieures que Gelôn amena au secours des Gamori expulsés, sont tout à fait suffisantes pour expliquer la soumission du peuple syracusain, quelque bon qu'ait été leur gouvernement. Il se peut qu*Aristote ait eu sous les yeux des rapports différents de ceux d'Hérodote ; à moins dans le fait que nous ne nous permettions de soupçonner que le nom de Gelân parait dans Aristotepar une erreur de mémoire à la place de celui de Denys (Dionysios). Il est extrêmement probable que le désordre partiel dans lequel la démocratie syracusame ëtsît tombée immédiatement avant le despotisme de Denys, fut une des principales circonstances qui lui permirent
d'acquérir le pouvoir suprême. ^Mais une semblable assertion ne peut guère Otre rendue applicable aux anciens temps qui précèdent Gelôn, dans lesquels en effet la démocratie ne faisait précisément que commencer en Grèce.
La confusion que font souvent des historiens peu soigneux entre les noms de Gelôn et de Denys, est sévèrement critiquée par Denys d'IIalikamasse (Antiq. Rom. VII, 1, p. 1314); ce dernier toutefois, dans ce qu'il dit relativement à Gelôn, n'est pas tout à fait exempt d'erreur, puisqu'il représente Hippokratês comme frère de Gelôn.
Nous devons admettre la supposition de Larcher, que Pausanias (VI, 9,2), tout en déclarant donner la date de l'occupation de Syracuse par Gelôn, a en réalité donné la date de l'occupation de Gela par Gelôn. (V. M. Fynes Clinton, Fast. HeUen. ad. ann. 491 avant J.-C.
probablement pour résister à ses empiétements; toutes deux furent assiégées et prisée. Les oligarques qui gouvernaient ces villes, et qui étaient les auteurs aussi bien que les chefs de la guerre, n'attendaient que la ruine des mains du vainqueur; tandis que le Démos, qui n'avait pas été consulté et n'avait pas pris part à la lutte (que nous devons supposer avoir été poursuivie par l'oligarchie et ses serfs seuls), se croyait assuré qu'il ne lui serait fait aucun mal. L'attente des uns et de l'autre fut trompée par sa conduite. Après les avoir transportés tous deux à Syracuse, il établit les oligarques dans cette ville comme citoyens, et vendit les gens du Démos comme esclaves, à condition qu'ils seraient exportés de Sicile. « Sa conduite, dit Hérodote (1), était dictée par la conviction qu'un Démos était un compagnon très-difficile à vivre. » Il paraît que l'état de société qu'il désirait établir était celui de Patriciens et de clients, sans Plebs du tout, quelque chose ressemblant à celui de la Thessalia, où il y avait des oligarques propriétaires vivant dans les villes, avec des Penest» ou des cultivateurs dépendants occupant et labourant la terre pour leur compte ; mais pas de petits propriétaires travaillant par eux-mêmes ni de marchands en nombre suffisant pour former une classe reconnue. Et comme Gelôn écartait la population libre de ces cités conquises, et ne laissait personne dans les villes ni aux alentours, si ce n'est les cultivateurs serfs, nous pouvons présumer que les propriétaires oligarchiques, quand ils en étaient éloignés, continuaient, môme comme habitants de Syracuse, à recevoir le produit que d'autres avaient récolté pour eux : mais les petits propriétaires travaillant par euxmêmes, si on les éloignait de la même manière, étaient pri-
(1) Hérodote, VII, 156. Meyapéaç Te ouôè 7rpoa8ex6(ikevov xax^v ouSèv lueC-
Tovç h IvKEXi-^, <b; iroXto()xe6|ievoi èç aeaôai, àyaYwv xaX toutouç è; xà; Su-
dpLoXoyCYiv 7cpoo-exc*>pT)aav, xoùç |Jtèv au- paxoudo^ç, àwé5oTO èiz* âÇaytoy^ ex Sixe-
Tûv iraxéa^, àeipafiivou; Te iroXepiov XtT]c. Tcouto ôè toùto xai EùBoéaç toù;
aÙTâ xai TcpoaSoxéovToc àTToXéeaOai $ià èv SixeXîip èiroiTjae Sioxpivaç. 'Ëiroiee
TOÙTo, ixta» iç £upaxou<Tac TtoXvfixa^ Sk TauTa toutou; àfjifOTépou;, vo{iî<TaC
iizoiriae, * tôv Sk 6fîfi.ov tûv Meyapécov, Ô7){aov elvai ouvoixT](ia àxo4>iTb)TaTov.
OOX èoVTtt (ACTaCTlOV TOÛ 1T0Xé(l.0U TOUTOU,
vés de subsistance, parce que leur terre était à une trop grande distance pour qu'ils la labourassent en personne, et d'ailleurs ils n'avaient pas d'esclaves. Si donc nous croyons entièrement, avec Hérodote, que Gelôn considérait les petits propriétaires libres comme « des compagnons gênants •», — sentiment parfaitement naturel à un despote grec , à moins qu'il ne trouvât en eux un secours utile à son ambition contre une oligarchie hostile, — nous devons ajouter qu'ils devenaient particulièrement gênants dans son dessein de concentrer la population libre de Syracuse, en voyant qu'il aurait eu à leur donner des terres dans le voisinage ou à pourvoir de quelque autre manière à leur subsistance.
Un accroissement si considérable de grandeur, de murs et de population, rendit Syracuse la première ville grecque de la Sicile. Et l'empire de Gelôn, embrassant comme il le faisait non-seulement Syracuse, mais encore une si vaste partie du reste de l'île, comprenant des Grecs aussi bien que des Sikels, était la puissance hellénique la plus grande qui existât alors. Il paraît avoir compris les cités grecques sur la côte est et sud-est de l'île, depuis les frontières d'Agrigente jusqu'à celles de Zanklê ou Messênê, avec une assez grande partie des tribus des Sikels. Messênê était sous le gouvernement d'Anaxilaos de Rhegium, Agrigente sous celui de Thèron, fils d'-^nesidêmos, Himera sous celui de Terillos; tandis queSélinonte, tout près des frontières d'Egesta et des possessions carthaginoises, avait son propre gouvernement libre ou despotique, mais paraît avoir été alliée avec Carthage ou dépendante d'elle (1). Une domination aussi étendue fournissait sans doute des tributs abondants , outre lesquels Gelôn, qui avait conquis et dépossédé maints propriétaires fonciers et avait colonisé de nouveau Syracuse, pouvait facilement donner et des terres et le droit de cité pour récompenser ses partisans. C'est ce qui lui permit d'agrandir considérablement les forces militaires que lui avaient transmises Hippokratês, et de former en outre une armée navale.
(1) Diodore, XI, 21.
Phormis (1) le Msenalien, qui prit du service sous lui et devint citoyen de Sjn^acuse, avec assez de fortune pour envoyer des offrandes à Olympia, — et Agêsias le prophète lamide de Stymphàlos (2), — ne sont pas sans doute les seuls exemples d'émigrants venus d'Arkadia pour se joindre à lui. Car la population arkadienne était pauvre, brave et prête à servir comme mercenaires ; tandis que le service d'un despote grec en Sicile doit avoir été plus attrayant pour eux que celui de Xerxês (3). De plus, pendant les. dix années qui s'écoulèrent entre la bataille de Marathon et celle de Salamis, alors que non-seulement une partie si considérable des cités grecques étaient devenues sujettes de laPerse, mais que la perspective d'une invasion persane était suspendue comme un nuage au-dessus de la Grèce propre, — le sentiment croissant du défaut de sécurité d'une extrémité à l'autre de cette dernière rendait l'émigration en Sicile plus attrayante que jamais.
Ces circonstances expliquent en partie l'immense pouvoir et la position supérieure dont, selon Hérodote, jouissait Gelôn, vers l'automne de 481 avant J.-C, lorsque les Grecs de l'isthme de Corinthe, confédérés pour résister à Xerxês, envoyèrent solliciter son aide. Il était alors le chef souverain de la Sicile : il pouvait offrir aux Grecs (ainsi nous le dit l'historien), 20,000 hoplites, 200 trirèmes, 2,000 cavaliers, 2,000 archers, 2,000 frondeurs, 2,000 hommes à cheval armés à la légère, outre des objets d'équipement pour toute
(1) Pausanias, V, 27, 1, 2. Nous voyons Denys rAncien, environ un siècle plus tard, transporter toute la population libre de villes conquises (Eaulonia et Hipponium en Italie, etc.) à Syracuse (Dlodor. XIV, 106, 107).
(2) V. la sixième Olympique de Pindare, adressée au syracusain Agêsias.
Le scholiaste du v. 5 de cette ode, — qui dit que ce ne fut pas Agêsias lui-même, mais quelques-uns de ses ancêtres qui émigrèrent de Stymphàlos à Syracuse, est contredit non-seulement par le scho-
liaste du V. 167, où Agêsias est justement nommé à la fois 'Apxàç et 2upa* xoffioc; mais encore par la preuve meilleure des propres expressions de Pindare, — ïuvotxtdTiqp ts Tâv xXeivôcv Svpa)to<T(iav — otxoOev oïxotôe, — à propos de Stymphàlos et de Syracuse ^- Slj'àyxupai (v. 6, 99, 101 = 166-174).
Ergotelês, exilé de Knossos en Kiête, doit avoir émigré à peu près vers ce temps à Himera en Sicile. Y. la douzième Olympique de Pindare.
(3) Hérodote, VHI, 26.
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l'armée grecque aussi longtemps que durerait la campagne (1) . Si Ton pouvait ajouter complètement foi à cet exposé numérique (ce que je ne crois pas), Hérodote était tout à fait vrai en disant qu'il n'y avait pas d'autre pouvoir hellénique qui pût supporter la moindre comparaison avec celui de Gelôn(2), et nous pouvons bien admettre cette supériorité générale comme vraie en substance, bien que les nombres mentionnés ci-dessus soient une vaine vanterie plutôt qu'une réalité.
Grâce au grand pouvoir de Gelôn, nous reconnaissons maintenant pour la première fois une tendance qui commence en Sicile vers des opérations combinées et centrales. Il paraît que Gelôn avait formé le plan de réunir en Sicile les forces grecques dans le dessein de chasser les Carthaginois et les Egestaeens, soit totalement, soit en partie, de leurs possessions maritimes de l'extrémité orientale de l'île, et de venger la mort du prince Spartiate Dorieus, — qu'il avait même essayé, quoique en vain, d'amener les Spartiates et d'autres Grecs du centre à concourir à son plan, — et que sur leur refus, il l'avait exécuté en partie avec les forces siciliennes seules (3). Nous n'avons qu'une courte et vague
(1) Hérodote, VII, 157. Su ôè Suvalitoç TÊ i^xei; jieyàXTiç, %aX |ioîpa toi t^ç *EXXàôoç oOx sXaxtOTTi {lita, àpxovrC -^z Iix6>.(tiç : et même encore plus fort, c. 163. im SixeXCri; Tupavvo;.
Le mot àpxcDv correspond à ipx^^t tel que celui des Athéniens, et il est moins fort que Tupavvo;. L*exposé numérique est contenu dans le discours composé par Hérodote pour Gelôn (VII, 158).
(2) Hérodote, VII, 145. Ta 8è TéXtovoç wpTJYjxoeca (leyàXa èXéyeTO eîvat * oijda(iwv *EXXtivixwv twv oO woXX6v
(3) Hérodote, YH, 158. Gelôn dit aux envoyés du Péloponèse : — 'Avdpeç '£XXv]vec, Xoyov IxflYztç «XeovéxTT)v, £ToX(uj<raTe i\tk <r3|i(ucxov M tàv pdp- 6apov TcapaxoXéovrec éXOstv. AOtoI 6à, èfiev icporepov ScT)0évTOC ^p6oipixoO orpaTov Q\t)tt'n6L^^aa^cuj 6m (iot «p^
KapxTiÔovtovç veïxoç ovvfjTCTO, eTTiaxT)iTTovToç Te TÔv Awptéoç ToO 'AvaÇav- .
6pCSs(i> irpôç '£Ye<rraCa>v 9ÔVOV èxirpy)- ÇaaSai, OiTOTeCvovTOC t& rà è(i7c6pia <ruvÊXeuôepoûv, ait* wv v»(uv jisfàXat <Ô9eXCai ts xaî èicaupldie^ ysyévadi • oOre êfi^O etvexa i^Xôexe ^OYiOTJaovre;, oOte Tov A(i>piéo; çovov èx7Cp7}Ç6{ievoi * rà Se xar' 0(jlÎoi;, rdde écTravra Oirà ^ap- 6j&pot(n vé|xeTai. *AXXà eS yàp ^|itv xai èiTi t6 âpietvov xaTÉcrrri • vvv ôè, iTCSi59l '7cepieXi^XvO& ô iroXeiio; xai àitixxai è; (ipiéa;, outm 5^ FéXwvoç |iviî<mç Yéyovs.
U est très-regrettable que nous n^ayons pas d'autres renseignements relatifs aux événements auxquels ces mots font allusion. Hs semblent indiquer que les Carthaginois et les Egestaeens avaient fait quelques empiétements et menaçaient d'ea faire dàvan-
allusion à cet exploit, où Gelôn paraît comme le chef et le champion des intérêts helléniques contre les intérêts barbares en Sicile, — le précurseur de Denys, de Timolêon et d'Agathoklês. Mais il avait déjà commencé à se croire, et avait déjà été reconnu par d'autres, dans cette position dominante, quand les ambassadeurs de Sparte, d'Athènes, de Corinthe, etc., vinrent vers lui de l'isthme de Corinthe, en 481 avant J.-C, pour le prier de les aider à repousser l'immense armée d'envahisseurs près de franchir l'Hellespont. Gelôn, après leur avoir rappelé qu'ils avaient refusé une demande semblable de secours qu'il avait faite, dit que, loin de leur témoigner à son tour, à l'heure du besoin, des dispositions aussi peu généreuses, il leur amènerait un renfort écrasant (les nombres d'Hérodote que nous avons déjà cités), mais à une condition seulement, — c'est qu'on le reconnaîtrait comme généralissime de toute l'armée grecque contre les Perses. Son offre fut rejetée avec un mépris plein d'indignation par l'ambassadeur Spartiate ; et Gelôn alors réduisit tellement sa demande, qu'il se contenta du commandement soit de l'armée de terre, soit des forces navales, selon ce qui serait jugé préférable. Mais alors, l'ambassadeur athénien intervint et protesta : « Nous sommes envoyés ici (dit-il) pour demander une armée et non un général ; et toi tu nous donnes l'armée, seulement afin de te faire général. Sache que même si les Spartiates t'accordaient le commandement sur mer, nous, nous ne le voudrions pas. Le commandement naval nous appartient, s'ils le déclinent ; à nous. Athéniens, la plus ancienne nation de la Grèce, — les seuls Grecs qui n'ont jamais quitté leurs foyers, — dont le chef devant Troie est proclamé par Homère comme le plus habile de tous les Grecs
tage : que Gelôn les avait repoussés tiens ne peut jamais avoir été assez
par une guerre véritable et heureuse. grand pour être indiqué de cette ma-
Je trouve étrange cependant qu'on lui nière spéciale. J'aurais plutôt attendu
fasse dire : — « Vous, (les Péloponé- — àw' cov V)(iïv (etnonàTr* &m Ojaiv), —
siens) avez tiré de grands et signalés ce qui eût été vrai en fait, et que Ton
avantages de ces ports de mer. » Le verra s'accorder logiquement avec tout
profit qu'en avaient tiré les Péloponé- le sens du discours de Gelôn.
à ranger une armée et à y maintenir l'ordre; — nous, qui de plus fournissons le contingent naval le plus considérable de la flotte, ne consentirons jamais à être commandés par un Syracusain. »
« Étranger athénien (répliqua Gelôn), vous autres, vous semblez être pourvus de commandants, mais il n'est pas vraisemblable que vous ayez des soldats à commander. Tu peux partir dès qu'il te plaira, et dire aux Grecs que leur année est privée de son printemps (1). »»
Ces ambassadeurs étaient envoyés du Péloponèse pour solliciter l'assistance de Gelôn contre Xerxês; et qu'ils l'aient sollicitée en vain, c'est un incident incontestable; mais on peut soupçonner que la raison attribuée au refus — un conflit de prétentions au sujet du commandement suprême — provient moins d'une transmission historique que des conceptions de l'historien, ou de ceux de qui il tirait ses renseignements, relativement aux relations entre les deux parties. De son temps, Sparte, Athènes et Syracuse étaient les trois grandes cités souveraines de la Grèce ; et ses témoins siciliens, fiers de la grande puissance de Gelôn dans le passé, pouvaient bien lui attribuer cette rivalité de prééminence et de commandement qu'Hérodote a revêtue de couleurs dramatiques. Le total immense de forces que l'on fait promettre à Gelôn devient d'autant plus incroyable, si nous réfléchissons qu'il avait une autre raison, et une raison meilleure, pour 'refuser absolument son secours. Il était attaqué chez lui, et était entièrement occupé à se défendre.
Le même printemps qui amena Xerxês en Grèce par THellespont fut aussi témoin d'une formidable invasion carthaginoise en Sicile. Gelôn avait déjà été engagé dans une guerre contre eux (comme nous l'avons dit plus halit) et avait
(1) Hérodote, VIT, 161, 162. Polybe la réponse qu'ils firent à Gelôn: ré-
(XII, 26) ne semble pas avoir lu cette ponse (non insolente, mais) adroite et
ambassade teUe qu'elle est rapportée évasive: — TrpayiiattxoyraTov àTco-
par Hérodote, — ou du moins il doit xpi(Jta, etc. V. Timée, Fragm. 87, éd.
avoir préféré quelque autre récit à ce Didot. sujet. Il rend compte diflFéremment de
T. VII. 12
178 HI3T0IRB DS lA OBÈCB
obtenu des succès, et ik cherchaient natorellement la première occasion de réparer leurs défaites. La vaste invasion persane an Grèce, organisée pendant trois années à l'avance, et tirant des contingents non-seulement de tout le monde oriental, mais particulièrement de leurs propres frères de leurs métropoles, Tyr et Sidon, était bien faite pour les encourager ; et il semble qu'il y a de bonnes raisons pour croire que l'attaque simultanée dirigée contre les Grecs, tant dans le Péloponèse qu'en Sicile^ était concertée entre les Carthaginois et Xerxês (1), — probablement par les Phéniciens en faveur de Xerxêa. Néanmoins cette alliance n'exclut pas un concours d'autres circonstances dans l'intérieur de l'île, qui fut pour les Carthaginois un appel et un secours, Agrigente,, bien qu'elle ne fût pas sous la domination de Gelôn, était gouvernée par Thèron, son ami et son parent; tandis que Rhegium et Messênô, sous la gouvernement d' AnaxUaos, — Himera sous celui de son beaupère Terillos, — et Sélinooite, — semblent avoir formé une minorité imposante parmi les Grecs siciliens, en désaccord avec Gelôn et Thèron, mais en amitié et en correspondance avec Carthage (2). Ce fut vraisemblablement vers l'année 481 avant J.-C, que Thôron, invité peut-être par un parti himérseen, chassa d'Himera le despote Texillos, et devint maître de la ville. Terillos demanda le secours de Carthage, soutenu par son gendre Anaxilaos, qui épousa la querelle si chaudement, qu'il alla jusqu'à offrir ses propres enfants comme otages à Hamilkar le Suffète» au général carthaginois, l'ami personneJ ou hôte de Terillos. La demande fut favorablement aocueillie. Arrivant à Panormo» dans l'année 480 avant J,-C*» ù remplie d'événements, avec une flotte
(1) Ephore, Fragm. 3, éd. Didot; (2) Hérodote, VII, 165; Diodore,
Diodow, XI, 1, 80. Mitferd ôt D»bl, XI, ga-. cf, aussi XIH, 55^ 09. C'est de
maxm (Forsohmig«^ Etrodolu», ^t^^ 1% même naxûère que Eliegiam «t Mes-
3ect,85,p. ISS) révoquent en doutftfsfi^tft sêoê s'oppoment ooœind rivales à Sy-
alUanee ou intellig^ofift entre Xerscâtei laumst, «oua D«n]?a PAncifiQ (Dio^oro»
les Carthaginois, mais non d'aprèft is» XIY, 44), motifs suffisants, à mon avis.
de 3,000 yaisseaux de guerre et un nombre plu& grand de transports de Tiyres, Hamilkar débarqua une armée de terre de 300,000 hommes qui aurait été même plus considérable si les navires qui transportaient la cavalerie et les chars n'eussent été dispersés par des tempêtes (1). Ces chiffres, nous pouvons seulement les répéter tels que nous les trouvons, sans y croire plus que comme à une preuve que cet armement était sur la plus grande échelle. Mais on peut ajouter foi aux différentes nations dont, selon Hérodote, se composait l'armée de terre et dont il est curieux de voir les noms : elle comprenait des Phéniciens , des Libyens, des Ibériens, des Ligyes, des Helisyki^ des Sardes et des Corses (2). C'est le premier exemple que nous connaissions de ces nombreuses armées mercenaires que Carthage» dans l'intérêt de sa politique, composait de nations différentes de race et de langage (3), afin de prévenir les conspirations et la mutinerie contre le général.
Après avoir débarqué à Panormos» Hamilkar marcha sur Himera,. tira ses vaisseaux sur le rivage à l'abri d'un rempart, et mit ensuite le siège devant la ville; tandis que les Hinaériens, renforcés par Thèron et Tarmée d'Agrigente, se décidèrent à faire une défense obstinée» et même murèrent les portes. On envoya de pressants messages pour demander du secours à Gelôn, qui réunit toute son armée, dont le chiffre fut, dit-on» de 50,000 fantassins et de 5,000 chevaux» et se rendit à Himera. Son arrivée rendit le courage aux habitants, et après quelques combats partiels, qui tournèrent à l'avantage des Grecs» il fut livré une bataille générale^ Elle fut acharnée et sanglante» et dura de-
<1). HéroAota (VIX,. 165^ «tUbâbr» sktiafiûsmtfr; ISiàmise émit que &é-
(XI, 20) donnent tous deux le chiffre de taient les Yolsques, coi:gectnre ingé-
Tarmée de terre; le dernier seul donne nieuse. celui de la flotte. (3) Polybe, I, 67, La description
(2) Hérodote^ VII, 165. Les Ligyes qu^il fait de lîk mutin^ie des merce-
venaient du point méridional de jono nalres carthaginois, après la fin de la
tion de lltalie et de la Ftanoê, les première guerre punique, est extrême-
golfes dh Lion et de Crênes. On ne ment instructive, peut vérifier les Helisyki d'une manière
puis le lever du soleil jusqu'à une heure avancée de l'aprèsmidi, et son succès fut surtout déterminé par une lettre interceptée qui tomba entre les mains de Gelôn, — communication des habitants de Sélinonte à Hamilkar, promettant d'envoyer à son aide un corps de cavalerie, et lui donnant à entendre le moment où ce corps arriverait. Une partie de la cavalerie de Gelôn reçut pour instruction de représenter ce renfort de Sélinonte : elle fut reçue dans le camp d'Hamilkar, où elle répandit la consternation et le désordre, et tua même , dit-on , le général et incendia les vaisseaux ; tandis que l'armée grecque, mise en action à ce moment opportun, réussit enfin à triompher et de forces supérieure's et d'une résistance déterminée. Si nous devons en croire Diodore, cent cinquante mille hommes furent tués du côté des Carthaginois; les autres prirent la fuite, — en partie vers les montagnes Sikaniennes où ils devinrent prisonniers des Agrigentins, en partie vers un terrain montueux, où, faute d'eau, ils furent obligés de se rendre à discrétion. Vingt vaisseaux seulement s'échappèrent avec un petit nombre de fugitifs, et ces vingt vaisseaux furent détruits par une tempête pendant la traversée, de sorte qu'il n'arriva à Carthage qu'un seul petit bateau avec la désastreuse nouvelle (1). En écartant ces exagérations déraisonnables, nous pouvons seulement nous permettre d'affirmer que la bataille fut vivement disputée, la victoire complète et les hommes tués aussi bien que les prisonniers nombreux. Le corps d'Hamilkar ne fut jamais découvert, malgré une recherche soigneuse ordonnée par Gelôn : les Carthaginois affirmaient que, dès que la défaite de son armée était devenue irréparable, il s'était jeté dans le grand feu dusacrifice où il avait offert des victimes entières (le sacrifice ordinaire consistant seulement en une petite partie de l'animal (2)) pour se rendre
(1) Diodore, XI, 21-24. récemment découverte à Marseille.
(2) Hérodote, Vli; 167. SwjxaTa ôXa C'était la coutume habitueUe des Juifs, xaïayil^cov. Ce passage d'Hérodote est et dans les anciens temps les Phénlexpliqué par le savant commentaire de ciens (Porphyr. De Abstin. lY, 15) Movers sur Tinscription phénicienne avaient eu Tusage de brûler la victime
les dieux propices, et qu'il y avait été consumé. Les Carthaginois lui élevèrent des monuments funéraires, honorés de sacrifices périodiques, tant à Carthage que dans leurs principales colonies (1) : sur le champ de bataille même également, les Grecs lui érigèrent un monument. C'est sur ce monument que, soixante-dix ans après, son petit-fils victorieux, qui venait de piller cette même ville d'Himera, ofirit le sacrifice sanglant de trois mille prisonniers grecs (2).
Nous pouvons présumer qu'Anaxilaos, avec les forces de Rhegium, partagea la défaite de l'envahisseur étranger qu'il avait appelé, et probablement d'autres Grecs encore. Tous alors ils furent obligés de demander la paix à Gelôn, et de solliciter le privilège d'être inscrits comme ses alliés dépendants, ce qui leur fut accordé sans aucune imposition plus lourde que le tribut attaché probablement à cette condition (3). Même les Carthaginois furent si intimidés par la défaite qu'ils envoyèrent à Syracuse des ambassadeurs demander la paix, qu'ils durent surtout, dit-on, à la sollicita -
«ntière; les Phéniciens abandonnèrent cette coutume ; mais il ne parait pas que l'abandon ait été regardé comme parfaitement régulier, et à des époques de grand malheur ou de grande inquiétude, on revenait à l'ancien usage (MoTers, das Opferwesen der Karthager. Breslau, 1847, p. 71-118).
(1) Hérodote, VII, 166-167. Hamilkar avait pour mère une Syracusaine :
preuve curieuse de connubium entre Carthage et Syracuse. Au moment où Denjs rAncien déclara la guerre à Carthage, en 398 aMint J.-C, il y avait beaucoup de marchands carthaginois séjournant tant à Syracuse que dans d'autres villes gréco-siciliennes, avec des vaisseaux et d'autres biens. Denys permit, aussitôt qu'il se fut décidé à déclarer la guerre, de piller tous cet biens (Diodor. XIY, 46). Cette rapide multiplication de Carthaginois vendant leurs marchandises dans las cités, grecques sitôt après la fin d'une guerre
sanglante, est une forte preuve des tendances commerciales spontanées.
(2) Diodore, XIII, 62. Suivant Hérodote, la bataille d'Himera fut livrée le même jour que celle de Salamis; suivant Diodore, le même jour que celle des Thermopylœ. Si nous sommes forcés de choisir entre les deux témoins, nous ne pouvons hésiter à préférer le premier; mais il semble plus probable qu'ils ne sont exacts ni l'un ni l'autre.
Autant que nous en pouvons juger d'après les brèves allusions d'Hérodote, il doit avoir conçu la bataille d'Himera d'une manière totalement différente de Diodore. Dans ces circonstances, je n'ose me fier aux détails fournis par oe dernier.
(3) Je présume qu'il doit être fait allusion à ce traitement d'Anaxilaos dans Diodore, XI, 66 ; du moins il est difficile de comprendre quel autre « grand avantage • Gelôn avait ao-^ cordé à Anaxilaos.
tion de Damaretô, épouse de Gelôn, à condition de payer deux mille talents pour les frais de la guerre, et d'élever deux temples dans lesquels les termes du traité devaient être enregistrés d'une manière permanente (1). Si nous pouvions ajouter foi à l'assertion de Théophraste, Gelôn exigea des Carthaginois une stipulation portant qu'ils s'abstiendraient pour l'avenir de sacrifices humains dans leur culte religieux (2). Mais une telle intervention dans des rites religieux étrangers serait sans exemple à cette époque, et nous savons, en outre, que l'usage ne fut pas discontinué d'une manière permanente à Carthage (3), Dans le fait, nous pouvons raisonnablement soupçonner que Diodore, copiant des écrivains tels qu'Ephore et Timée longtemps après les événements, a exagéré considérablement la défaite, l'humiliation et l'amende des Carthaginois. Car les mots du poète Pindare, très-peu d'années après la bataille d'Himera, représentent une nouvelle invasion carthaginoise comme un objet d'inquiétude et d'alarme actuelles (4); et l'on voit la flotte carthaginoise engagée dans une guerre agressive sur la côte d'Italie, et que le frè^e et successeur de Gelôn est obligé de réprimer.
La victoire d'Himera délivra les cités siciliennes de la guerre étrangère, et leur procura en même temps un riche butin. De' magnifiques ofirandes de reconnaissance envers les dieux furent dédiées dans les temples d'Himera, de Syracuse et de Delphes; tandis que Tépigramme de Simonide (5), composée pour le trépied ofiert-dans ce dernier temple, représentait Gelôn avec ses trois frères Hierôn, Polyzelos et Thrasyboulos, comme ayant, conjointement délivré la Grèce du barbare, avec les vainqueurs de Salamis et de Platée. Et les Siciliens alléguaient qu'il était sur le point d'envoyer réellement des renforts aux Grecs contre Xerxês, malgré la nécessité de se soumettre au comman-
(1) Diodore, X, 26. (3) Diodore, XX, 14.
(2) Schol. ad. Pind-Pytli. H, 3; (4) Pîndare,Nem. IX, 67(«28B.), Plut. De Sera ntuninisYlndietâ, p. 552, avec les Scbolies.
c. 6. (5) Simonide, Epigr. 141, éd. BeTgk.
SICILE — ÉTABLISSEMENT DB GOtJVEftNEMfîNTS POPULAIRES 188
dément Spartiate, quand la nouvelle de la défaite et de la retraite de ce prince lui arriva. Mais nous trouvons un autre renseignement incontestablement plus probable, — c'est qu'il expédia un envoyé secret nommé Kadmos à Delphes, avec ordre de surveiller la tournure que prendrait l'invasion de Xerxês, et dans le cas où elle réussirait (comme cela lui paraissait probable), d'offrir des présents et la soumission à l'envahisseur victorieux au nom de Syracuse (1). Si nous considérons que, jusqu'au matin môme de la bataille de Salamis, la cause de l'indépendance grecque a dû paraître à un spectateur impartial presque désespérée , nous ne pouvons nous étonner que Gelôn prît des précautions pour empêcher la marche ultérieure des Perses vers la Sicile, qui était déjà assez mise en péril par ses formidables ennemis d'Afrique. La défaite des Perses à Salamis et celle des Carthaginois à Himera chassèrent d'une manière soudaine et inattendue le nuage effrayant loin de la Grèce aussi bien que de la Sicile, et laissèrent un ciel comparativement pur avec d'heureuses espérances.
Il j eut pour l'armée victorieuse de Gelôn un butin abondant, accordé comme récompense aussi bien que comme partage. Parmi la partie la plus importante de ce butin se trouvaient les nombreux prisonniers de guerre qui furent répartis entre les villes à proportion du nombre des troupes que chacune d'elles avait fournies. Naturellement, les parts les plus considérables ont dû échoir à Syracuse et à Agrigente; tandis que la quantité que cette dernière acquit s'augmenta encore beaucoup, grâce à la prise séparée de ceux des prisonniers qui s'étaient dispersés dans les montagnes du territoire agrigentin et à côté de ce territoire. Toutes les cités siciliennes alliées de Gelôn ou dépendantes de luij mais particulièrement les deux mentionnées en dernier lieu, furent ainsi mises en possession d'un certain nombre d'esclaves comme propriété publique, auxquels on laissait leurs
(1) Héroclote,Vn, 163-165* cf. Diodore, XI, Î6; Eptoofô, Fragm. 111, ëd. Didot.
chaînes pour travailler (1), et qui étaient ou employés dans 'des entreprises publiques pour la défense, l'ornement et les solennités religieuses, — ou loués à des maîtres particuliers, de manière à produire un revenu à l'Etat. Le total de ces esclaves publics à Agrigente était si considérable que, bien qu'il y en eût beaucoup d'occupés dans les travaux de rËtat, auxquels la cité dut une grandeur signalée pendant la période florissante de soixante-dix ans qui s'écoula entre la récente bataille et sa prise subséquente par les Carthaginois, — il en restait néanmoins un grand nombre à louer à des particuliers individuellement, dont quelques-uns n'avaient pas moins de cinq cents esclaves respectivement à leur service (2),
La paix qui suivit alors laissa Gelôn maître de Syracuse et de Gela, avec les villes grecques chalkidiques à l'est de l'île, tandis que Thêron gouvernait Agrigente, et son fils Thrasydseos Himera. Par la puissance comme par la réputation, Gelôn était incontestablement le principal personnage de l'île; en outre, il était uni par mariage et vivait dans les termes d'une amitié constante avec Thêron. Sa conduite, tant à Syracuse qu'à l'égard des villes sous sa dépendance, était douce et conciliante. Mais sa carrière subséquente fut très-courte : il mourut d'hydropisie non pas beaucoup plus d'un an après la bataille d'Himera, tandis que les gloires de cette journée étaient encore fraîches dans la mémoire de tous. Comme la loi syracusaine interdisait rigoureusement des funérailles somptueuses, Gelôn avait commandé que ses propres obsèques fussent faites conformément à la loi; néanmoins, le zèle de son successeur aussi bien que l'attachement du peuple désobéit à ses ordres. La grande masse des
(1) Dîodore, XI, 25. Al 6à luôXei; elc cas de Tegea et de Samos dans Héro-
izééoLç xaTé<rry)(Tav toùç SiatpeOévxaç dote, 1, 66 ; ITI, 39. alxfJLaXwTouç, xal Ta SrijioaiaTôv ëpywv (2) Diodore, XI, 25, Relativement à
6tà TOUT(i>v iiTe<TxeuaCov. des esclaves appartenant au publie, et
Pour des exemples analogues de pri- loués à gages à des entrepreneurs indi-
sonniers de guerre employés par leurs viduels, comp. le vaste projet financier
vainqueurs à des travaux publics et conçu par Xénopbon, De Yectigalibus,
travaillant avec leurs chaînes, Y. les c. 3 et 4.
citoyens suivirent son cortège funèbre depuis la ville jusqu'au domaine de son épouse, à une distance de quinze milles (= 24 kilom.) ; on éleva neuf tours massives pour distinguer l'endroit, et on lui rendit les honneurs solennels du culte héroïque. Le souvenir respectueux du vainqueur d'Himera ne périt jamais dans la suite parmi le peuple syracusain, bien que son tombeau fût détérioré d'abord par les Carthaginois, et plus tard par le despote Agathoklês (1). Et en nous rappelant les effets destructifs causés par les invasions carthaginoises subséquentes, nous sentirons combien grande était la dette de reconneissance due à Gelôn par ses contemporains.
Ce ne fut pas seulement comme vainqueur d'Himera, mais encore comme second fondateur en quelque sorte de Syracuse (2), que Gelôn fut ainsi solennellement adoré. L'étendue, la force et la population de la ville reçurent sous lui un grand accroissement. Outre le nombre de nouveaux habitants qu'il amena de Gela, de Thyblaeenne Megara et de la sicilienne Eubœa, on nous apprend qu'il inscrivit aussi sur le rôle des citoyens pas moins de dix mille soldats mercenaires. On verra de plus que ces citoyens de nouvelle création étaient en possession de l'îlot d'Ortygia (3), — forteresse intérieure de Syracuse. Nous avons déjà dit qu'Ortygia était l'établissement primitif, et que la cité ne dépassa pas les limites de Tllot avant les agrandissements de Gelôn. Nous ne savons par quelles dispositions Gelôn fournit de nouvelles terres à un nombre si considérable de nouveaux venus; mais quand nous en viendrons à signaler l'antipathie avec laquelle ces derniers étaient regardés par les autres citoyens, nous serons disposé à croire que les anciens citoyens avaient été dépossédés et dégradés.
Gelôn laissa un fils dans un âge tendre , mais son pouvoir passa (478 av. J.-C), d'après son ordre, à deux de ses frères,
(1) Diodore, XI, 38, 67 ; Plut. Timo- (2) Diodore, XI, 49.
leôn, 0. 29; Arist. FeXtowv floXiTCia; (3) Dîodore, XI, 72, 73.
Fragm. p. 106, éd. Neumann.
186 HISTOnOE DE LA GRÈCE
PolyzèlosetHierôn, dont le premier épousa la veuve du prince décédé et fut nommé, selon ses volontés testamentaires, commandant des forces militaires, — tandis que Hierôn fut destiné à jouir du gouvernement de la ville. Toutefois, quels qu'aient été les désirs de Gelôn, le pouvoir réel échut à Hierôn, homme d'énergie et de détermination, et libéral en qualité de protecteur des poëtes contemporains Pindare, Simonide, Bacchylide, Épicharme, JSschyle et autres; mais victime d'une cruelle maladie intérieure, — jaloux de caractère, cruel et rapace dans son gouvernement (1) — et signalé comme organisateur de cet espionnage systématique qui détruisit toute liberté de parler entre ses sujets. Jaloux surtout de son frère Polyzèlos, qui était très-populaire dans la ville, il l'envoya dans une expédition militaire contre les Krotoniates, en vue de se défaire de lui indirectement. Mais Polyzèlos, connaissant le piège, s'enfuit à Agrigente et chercha protection auprès de son beau-frère, le despote Thêron; Hierôn le lui réclama, et, sur son refus, il se prépara à imposer sa demande par les armes. II s'était déjà avancé dans sa marche jusqu'à la rivière Gela ; mais il ne paraît pas qu'il se soit livré de bataille. Il est intéressant d'apprendre que le poète Simonide, estimé et récompensé par ces deux princes, fut le médiateur de la paix entre eux (2).
La rupture temporaire et la réconciliation soudaine de ces deux puissants despotes furent une cause de deuil et de ruine pour Himera. Cette ville, sous la domination de l'Agrigentin Thêron, était administrée par son fils Thrasydseos, — jeune homme dont la conduite oppressive ne tarda pas à exciter la plus forte antipathie. Les Himérseens, sachant qu'ils avaient peu de secours à attendre de Thêron contre son fils, profitèrent de la querelle qui s'éleva entre lui et Hierôn pour
(1) Diodore, XI, 67 ; Arifitote, Pdit. attestent suffisamment le caractère réel
V, 9, 3. Malgré les compliments faits (V. Dissen ad Pindar. Pyth. I et II,
directement à Hierôn par Pindare (7Cfa<); p. 161-182).
ttOToTç, oO 90ové(iiv àYaOoTç, ^sivoïc 8à (2) Diodore, XI, 48 ; Schol. Pindar.
eautiaffTàçwa-riip, Pyth. m, 71 =»125), • Olymp. II, 29. ses avertissements et ses avis indirects
faire des propositions à ce dernier et pour le supplier de les aider à chasser Thrasydœos, en s'offrant comme sujets de Syracuse. Il paraît que Kapys et Hippokratès, cousins de Thêron, mais en désaccord avec lui, et aspirant aussi à. la protection de Hierôn, prirent part à ce projet de détacher Himera de la domination de Thêron. Mais aussitôt que la paix eut été conclue, Hierôn livra à Thêron et les plans et les mécontents d^Himera. Nous croyons reconnaître que Kapys et Hippokratès réunirent quelques forces pour résister à Thêron, mais qu'ils furent défaits par lui à la rivière Himera (1) ; après sa victoire, un nombre considérable de citoyens furent saisis et mis à mort. Le nombre de ceux qui furent tués, ajouté à la perte d'autres qui s'enfuirent par crainte de l'être, fut si grand, que la population de la ville fut diminuée d'une manière sensible et funeste. Thêron appela et inscrivit une quantité considérable de nouveaux citoyens, surtout de sang dôrien (2).
Le pouvoir de Hierôn, réconcilié alors tant avec Thêron qu'avec son frère Polyzêlos, est signalé par plusieurs circonstances comme n'étant nullement inférieur à celui de Gelôn, et probablement comme le plus grand, non-seulement de Sicile, mais de tout le monde grec. Les citoyens de la lointaine ville de Cumae, sur la côte d'Italie, harcelés par les flottes des Carthaginois et des Tyrrhéniens, sollicitèrent son aide, et reçurent de lui une escadre qui défit et chassa leurs ennemis (3); il établit même une colonie syracusaine dans l'île voisine de Pithekusa. Anaxilaos, despote de Rhegium
(1) Schol. ad Fmdar. Olymp. H, 173.
Pour le petit nombre de faits que l'on peut établir relatiyement à la famiUe et à la généalogie de Thêron, V. Goel- 1er, De Situ et Origine Syracusarum, ch. VII, p. 19-22. Les Scholiastes de Pindare sont utiles par occasion en expliquant les courtes allusions historiques du poëte; mais ils semblent avoir eu à leur disposition pour le faire trèspeu de matériaux dignes de foi.
(2) Diodore, XI, 48, 49.
(3) Le casque d'airain, découTert près de l'emplacement d'Olympia portant inscrits le nom d'Hierôn et la victoire de Comse, reste encore comme une relique intéressante pour rappeler cet événement; il foisait partie des offrandes faites par Hierôn au Zeus Olympiqne : V. Bœekh, Corp, inserîpt.
grseo. n* 1^, part. 1, p. ti.
et de Messênê, avait attaqué, et probablement aurait accablé ses voisins les Lokriens Épizéphyriens; mais les menaces de Hierôn, invoqué par les Lokriens, menaces qu'apporta l'ambassadeur Chromios, l'obligèrent à renoncer à son entreprise (1). Ces honneurs héroïques, qui en Grèce appartenaient à l'Œkiste d'une nouvelle ville , lui manquaient encore. Il se les procura parla fondation de la nouvelle cité d'iEtna (2), «ur l'emplacement et au lieu de Katane, dont il chassa les habitants, aussi bien que ceux de Naxos. Tandis qu'il était ordonné à ces Naxiens et à ces Katanaeens de fixer leurs demeures à Leontini avec les habitants. qui s'y trouvaient déjà, Hierôn établit dix mille nouveaux habitants dans iEtna, sa ville d'adoption ; cinq mille d'entre eux tirés de Syracuse et de Gela, — avec un nombre égal du Péloponèse. Ils servaient comme troupes auxiliaires, prêtes à être appelées dans le cas de mécontentements à Syracuse, comme nous le verrons par l'histoire de son successeur; il leur donna non-seulement le territoire qui avait appartenu aupavant à Katane, mais encore il l'augmenta en outre considérablement, surtout aux dépens des tribus voisines des Sikels. Son fils Deinomenês, et son ami et confident Chromios, inscrit comme iEtnseen, devinrent conjointement administrateurs de la ville, dont les coutumes religieuses et sociales furent assimilées au modèle dôrien (3). Pindare rêve de relations futures entre le despote et les citoyens d'Etna, analogues à celles qui existaient entre le roi et les citoyens à
(1) Diodore, XI, 51 ; Pindare, I, 74 (■Si 140)-, II, 17 («bSS), avec les scholies ; Epicharme, Fragm. p. 19, éd.
Kmsemann; Schol. Pind. Pyth. 1,98; Strabon, V. p. 247.
(2) *Isp(i>v olxiaTvjç àvTÎ Tupàvvou povX6(i.evoç elvai, KaTQcvif)v âUXcbv AÏTvTjv ti5T(i>v6{iaae xi^v icoXiv, éautàv olxKTD^v n^voc^o^tûfTOtQ (Sohol.
ad Pindar. Nem. I, 1).
Comp. le cas subséquent de la fondation de Tbnrii, dont les Ihibitants se disputèrent violemment pour décider
qui serait reconnu comme Œkiste de la ville. On consulta l'oracle, et Apollon ordonna de le célébrer Iw-méme comme œkiste (Diodore, XII, 35).
(3) Chromios iwfTpoiroç r%i AÎtvkjç (Schol. Pind. Nem. IX, 1). Sur les institutions dôriennes d*i£tna, etc., Pind.
Pyth. I, 60-71.
Deinomenês survécut à son père, et rappela les victoires olympiques de oe dernier par de riches offrandes à Olympia (Pausan. VI, 12, 1).
Sparte. Hîerôn et Chromios furent tous deux proclamés comme ^Etnaeens aux jeux pythiens et néméens, lorsque leurs chars remportèrent la victoire, occasion dans laquelle la foule rassemblée entendit parler pour la première fois de la nouvelle cité hellénique d'iEtna. Nous voyons, par les compliments de Pindare (1) , que Hierôn était fier de son nouveau titre de fondateur. Mais nous devons remarquer qu'il se le procura, non, comme dans la plupart des cas, en établissant des Grecs dans un lieu antérieurement barbacre, mais en dépossédant et en appauvrissant d'autres citoyens grecs, qui ne semblent avoir donné aucun motif de plainte. Dans Gelôn et dans Hierôn nous voyons paraître pour la première fois cette propension à une transplantation violente et en masse d'habitants d'un séjour dans un autre, mesure qui n'était pas rare chez les despotes assyriens et perses, et qui fut prise sur une plus grande échelle encore par les successeurs d'Alexandre le Grand dans les nombreuses cités qu'ils fondèrent.
Anaxilaos de Rhegium mourut peu de temps après ce message de Hierôn qui l'avait obligé à épargner les Lokriens. Si grande fut l'estime qu'on nourrit pour sa mémoire, et si eflScace le gouvernement de Mikythos, esclave affranchi qu'il constitua régent, que l'on conserva Rhegium et Messènô pour ses enfants, encore mineurs (2). Mais un changement plus important encore fut amené en Sicile par la mort de l'Agrigeutin Thêron, qui arriva vraisemblablement vers 472 avant J.-C. Ce prince, associé de Gelôn dans la grande victoire remportée sur les Carthaginois, laissa parmi les Agrigentins une réputation de bon gouvernement aussi bien que de talent, que nous trouvons perpétuée dans les chants couronnés de Pindare; et sa mémoire devint sans doute beaucoup plus chère encore par la comparaison avec son fils.
(1) Pindar. Pyth. I, 60 (—117); III, Syracuse et la viUe d*^tna nouveUe-
69 (=3 121). Pind. ap. Strab. VI, ment fondées sont intimement unies
p. 269. Cf. Nemea, IX, 1-30, adressée ensemble. V. Nemea, I, init,
à Chromios. Hierôn est proclamé dans (2) Justin, IV, 2. quelques odes comme Syracusain ; mais
190 HISTOI&E DE lA GBÈCS
qui lui succéda. Thrasydasos» maître alors et d'Himera et d'Agrigeute^ déploya sur une plus grande échelle les mêmes dispositions oppressives et sanguinaires qui avaient auparavant provoqué la révolte de la première de ces villes.. Se sentant détesté par ses sujets, il augmenta les forces militaires que son père avait laissées, et il engagea tant de nouveaux mercenaires, qu'il devint maître d'une armée de 20,000 hommes, cavalerie et infanterie. Et peut-être dans son territoire aurait-iL suivi longtemps avec impunité les traces de Phalaris, s'il n'avait imprudemment provoqué Hierôn, son voisin plus puissant. Dans une bataille acharnée et meurtrière entre les deux princes, 2,000 hommes furent tués du côté des Syracusains et 4,000 de celui des Agrigentins; carnage immense, si l'on considère qu'il tombait surtout sur les Grecs des deux armées, et non sur les mercenaires non helléniques (1). Mais la défaite de Thrasyd^os fut si complète, qu'il fut. forcé de fuir non-seulement d'Agrîgente, mais même de la Sicile ; il se retira à Megara, dans la Grèce propre, où il fut condamné à mort et périt (2). Les Agrigentins, délivrés heureusement ainsi de leurs oppresseurs, sollicitèrent et obtinrent la paix de Hierôii. On dit qu'ils établirent un gouvernenient démocratique; mais nous apprenons que Hierôn bannit un grand nombre de citoyens d'Agrigente et d'Himera, aussi bien que de Gela (3), et nous ne pouvons pas douter que ces villes ne fussent toutes les trois au nombre de ses cités sujettes. Le moment de la liberté XUQ commença pour elles que quand, la dynastie gélonienne partagea le sort de la dynastie théronienne.
La victoire remportée sur Thrasidaaos, rendît Hieron plus complètement maître de la Sicile que son frère Gelôn. ne
(1) C'est ainsi, je crois, qne doivent oppressif. Les Mégariens de la Grèce être compris les mots de Diodore : — propre étaient rattachés étroitement à nXeïffTot Tôv TcapaxaÇajxévwv 'EXXiQvt^v la Sicile par l'hyblœenne Megara, aussi TCf àc "ËXXnvoc Sice<xw (Piodorei XI» 53^. lûen <{ae par Sélijioate.
(2) Diodore, XI, 53. 'Exfiî ôayaxw (3) Diodore, XI, 76* 01 XŒTOtfiv *UxaxaYvcocOetc èvelsCvriaev. Ceat im re- ptavoc SuvaareCaty îxscicEOixéTSc sx tûm marquable spécimen du aentimest d?nne îSCcûv Tzaksjon — TOikiav ^ ^oov r6Xâ>QL cité étrangère à Tégard d'un Tvpavvo; xal 'AxçGcyaviîvoLxal ^fysûàlùt*
rayait été avant lui. Le dernier acte que nous apprenons de lui, c'est son intervention en faveur de ses beaux-frères (1), fils d'Ânaxilaos de Rhegium, qui étaient alors en âge de gouverner. Il les encouragea à faire valoir leur droit contre Mikythos, qui avait administré Rhegium depuis la mort d'Anaxilaos, pour les biens aussi bien que pour le sceptre, et probablement il se montra prêt à les soutenir par la force, Mikythos s'empressa de souscrire <\ leur demande, et il rendit un compte si exact et si fidèle, que les fils d'Anaxilaos eux-mêmes le prièrent de rester et de gouverner, — ou plus probablement de prêter son aide à leur gouvernement* Il fut assez sage pour refuser cette requête ; U enleva ses propres biens et se retira à Tegea en Arkadia, Hierôn mourut peu après, de la maladie dont il avait si longtemps souffert, après un règne de dix ans (2),
A la mort de Hierôn, la succession fut disputée entre son frère Thrasyboulos, et son neveu le jeune fils de Hierôn, de sorte que les partisans de la famille se trouvèrent ainsi divisés. Thrasyboulos, entourant son neveu de tentations aux plaisirs voluptueux, prit ses mesures aiSn de l'écarter indirectement, et de saisir ainsi le gouvernement pour luimême (3)* Cette division de famille, — malédiction qui pesait souvent sur les proches parents des despotes grecs, et les amenait aux plus grandes atrocités (4) , — aj outée à la conduite
(1) Hîerôa avait épousé la flUe d*Anaxilaos^ mais il semble avoir eu deux autres femmes ; — la sœur ou la cousine de Thêron, et la fiUe d'ua Syracusaia ii(»omé Nîkokfês; cette dernière fîU mère de son fîli Deinomeuês (Sdu>L Pmdare,Pyth.I»U2).
On uonsi parle de Kleoplirôn, fils d'Anaxilaos, ^uveruaut Messênê pendant la vie de son père; probablement ce jeune homme a dû mourir, autrement MikTtbos n^anralt pas sueeédé (Scbol. Pind, Pythai» 341.
(2) Piedore^ XI» 66.
(3) Aristot. Polît. V^ 8» 19. Dîod<»e ne mentionne pas la fiU da Geldn.
M. Fynes Clinton (Fasti Hellenîcî, App. eh. 10, p. 264, seq.) a discuté tous les points principaux qui se rattachent à la chronologie syracusaine et à la sicilienne.
(4) XénophoQ,. Hierôn, III, &. El Toiviiiv ll^^ic xaxavoetv, sùpiactc (tèv Toùç Idu^Tocç {înà 'COUTcuv (laXtcrra ftXov* {iévouç, Toùç Se Tupàvvouc iroXXoOî {lèv iraî5oiç êauTûv àTcexTavYixéxoc, icoXXoùç 5* Cnr4 itaiSûvaÙTOÙç àicokoaXoxoLiiy tcoX- Xoùç 5à à&Xçoù< ki xupawCaiv àXXïiXoçdvoyc -ïeTfevrmivowçt isqXXoùç 5à xaî $7cà l^atxbîv TtSv lauTûiv Tupovvouç
(faXiOTOt doxouvTCBV çCXfidv ewat : Cf. IsQ-
de Thrasyboulos, causa la chute de la puissante dynastie gélonienne. On vit alors dans Thrasyboulos les mauvaises qualités de Hierôn grandement exagérées, mais sans l'énergie qui les accompagnait. Il mit à mort maints citoyens, et en bannit encore davantage, dans le dessein de s'emparer de leurs biens ; mais il finit par provoquer parmi les Syracusains une haine intense et universelle, partagée même par beaucoup d'anciens partisans géloniens. Bien qu'il essayât de se fortifier en augmentant ses forces mercenaires, il ne put empêcher une révolte générale d'éclater dans la population syracusaine. En convoquant les habitants de ces cités que Hierôn avait établies dans sa nouvelle ville d'^Etna, aussi bien que diverses troupes des alliés sous sa dépendance , il se trouva à la tête de 15,000 hommes, et maître de la cité intérieure; c'est-à-dire, de l'îlot d'Ortygia, qui était le premier lieu d'établissement de Syracuse, et était non-seulement distinct et défendable en lui-même, mais encore contenait les bassins, les vaisseaux, et était la clef du port. Le peuple révolté de son côté était maître de la ville extérieure, mieux connue sous son nom plus récent d'Achradina, qui était située sur le continent adjacent de la Sicile, et était séparée d'Ortygia par un espace intermédiaire de terrain bas destiné aux sépultures (1). Bien que supérieur en nombre.
krate, De Pace, Orat. VIII, p. 182, §138.
De même aussi Tacite (Hist. Y, 9), relativement aux rois indigènes de Judée, après Texpulsion de la dynastie syrienne. — ■ Sibi ipsi reges imposuere qui, mobilitate vulgi expulsi, resomptâ per arma dominatione, fugas civium, urbium eversiones — fratrum^ conjtigiim, parerUum, necet^ — aliaque solita regibu» atMt, etc. >
(1) Relativement à la topographie do Syracuse à Tépoque de ces troubles, précédant et suivant immédiatement la chute de la dynastie gélonienne, — on trouvera ce que j^avance dans l'édition présente quelque peu modifié si on
le compare avec la première. En décrivant le siège de cette viUe par Tannée athénienne sous Nikias, j'ai jugé nécessaire d'étudier les détaUs locaux de Thucydide avec une grande et minutieuse attention, tout en consultant des autorités modernes plus complètes. On trouvera les conclusions que j'avais établies, — en partie dans la premièriî portion du troisième ch.du dixième vol.
— mais surtout dans une dissertation séparée annexée comme appendice à ce chapitre, et expliquée par deux plans. C'est à cette dernière dissertation avec ses plans que je prends la liberté de renvoyer le lecteur.
Diodore dit ici (XI, 67, 68) que Tra-
ne pouvant cependant rivaliser en habileté militaire avec les forces de Thrasyboulos, il fut obligé de solliciter l'aide des autres cités de Sicile, aussi bien que des tribus des Sikels, en proclamant la dynastie gélonienne comme l'ennemie commune de la liberté de l'île, et' en offrant en perspective l'indépendance universelle comme récompense de la victoire. Il fut heureux pour eux qu'il n'y eût pas d'autre despote comme le puissant Therôn, pour épouser la cause de Thrasyboulos. Gela, Agrigente, Sélinonte, Himera, et même les tribus des Sikels, répondirent toutes à l'appel avec empressement, de sorte que des forces considérables, tant militaires que navales, vinrent renforcer les Syracusains; et Thrasyboulos, étant totalement défait, d'abord dans une action navale, ensuite sur terre, fut obligé de s'enfermer dans Ortygia, où il vit bientôt que sa situation était
syboulos était maître et de l*Ile (Ortygia) et d'Achradina, tandis que les Syracusains révoltés occupaient le reste de la ville, dont Itykê ou Tychê faisait partie. Il conçoit évidemment Syracuse comme ayant compris, en 463 avant J.-C, réellement le môme grand espace et le même nombre de quatre quartiers ou parties, qu'elle finit plus tard par contenir depuis le temps du despote Denys jusqu'à l'empire romain, et tel qu'on les voit présentés dans la description de Cicéron (Orat. in Verr. IV, 53, 118-120), qui énumère les quatre quartiers Ortygia, Achradina, TychÔ et Neapolis. Je crois que c'est une erreur. Je prends la conception générale de la topographie donnée par Thucydide en 415 avant J.-C, comme représentant en général ce qu'elle avait été cinquante ans auparavant. Thucydide (VI, 3) mentionne seulement la cité intérieure, qui était dans l'îlot d'Ortygia {ii uoXt; ii èvxo;), — et la cité extérieure {ii woXt; i^ eÇw). Cette dernière fut connue plus tard sous le nom d'Achradina, bien que ce nom ne se rencontre pas dans Thucydide. Dio-
T. VII
dore mentionne formellement qu'Ortygia et Achradina avaient chacune des fortifications séparées (XI, 73) .
Dans ces disputes qui se rattachent à la chute de la dynastie gélonienne, je crois que Thrasyboulos était maître d'Ortygia, qui fut de tout temps la forteresse intérieure et la partie la plus importante de Syracuse; au point que, sous la domination romaine, Marcellus défendit à tout syracusain indigène d'y habiter (Cicéron, cont. Verr. V, 32-84, 38, 98). Les ennemis de Thrasyboulos, aur contraire, occupaient, je crois, Achradina.
Il n'y a pas à douter que cette bissection de Syracuse en deux fortifications séparées n'ait dû donner une grande facilité de plus pour des disputes civiles, s'il y avait des causes extérieures œntribuant à les fomenter ; conforiroment à une remarque d'Aristote (Polit. V, 2, 12), que le philosophe explique par une allusion à Eolophôn et à Notion, aussi bien qu'à la partie insulaire et à la partie continentale de Klazomense.
désespérée. En conséquence, il ouTrit avec ses adversaires^ une négociation, qui aboutit à son abdication et à sa retraite à LiOkri, tandis que les troupes mercenaires qu'il avait réunies furent aussi autorisées à se retirer sans être inquiétées (1). Thrasyboulos ainsi eliassé vécut dans la suite et mourut comme un simple particulier, à Lokri — sort bien différent de celui qui était échu à Tbrasy daeos (fils de Thêron) à Megara, bien que tous deux semblent l'avoir également provoqué.
Ainsi tomba la puissante dynastie gélonienne à Syracuse, après une durée de dix-huit ans (2). Sa chute ne fut rien moins qu'une révolution étendue d'une extrémité à l'autre de la Sicile. Dans les diverses cités de l'île, il s'était élevé un grand nombre de petits despotes, chacun avec ses forces mercenaires séparées; agissant comme les instruments et comptant sur la protection du grand despote de Syracuse. Ils furent tous chassés alors, et des gouvernements plus ou moins démocratiques furent établis partout (3). Les fils d'Anaxilaos se maintinrent un peu plus longtemps à Rhegium et à Messênê ; mais les citoyens de ces deux villes finirent par suivre l'exemple général, les forcèrent à se retirer (4), et commencèrent leur ère de liberté.
Mais bien que les despotes siciliens eussent été chassés ainsi, les gouvernements libres établis à leur place furent exposés d'abord à beaucoup de difficultés et de collisions. Nous avons déjà mentionné que Gelôn, Hierôn, Thêron, Thrasydaeos, Thrasyboulos, etc., avaient to^us condamné bon nombre de citoyens à Texîl avec confiscation de leurs biens, et qu'ils avaient établi sur le sol de nouveaux citoyens et des mercenaires, en nombre non moins considérable, A quelle race appartenaient ces mercenaires, c'est ce qu'on ne nous dit pas; il est probable qu'ils n'étaient Grecs qu'en partie. Ces changements giriolents, tant de personnes que de propriétés, ne purent se faire sans soulever des luttes acharnées.
(1) Diodore, IX. €7, €8. (8) Diodore, XI, 68.
(2) Aristote, Polit. V, 8, 23. (4) Diodore, XI, T6.
d'intérêt aussi bien que de sentiment, entre les anciens citoyens, les nouveaux et les propriétaires dépossédés, aussitôt que fut écartée la main de fer qui comprimait tout. Cette source de terribles dissensions fut commune à toutes les cités siciliennes, mais elle ne coula dans aucune plus abondamment qu'à Syracuse. Dans cette ville, les nouveaux mercenaires introduits en dernier lieu par Thrasyboulos s'étaient retirés en même temps que lui, et beaucoup d'entre eux à la ville hiéronienne d'^Etna, d'où ils avaient été amenés. Mais il restait encore le corps le plus nombreux introduit par Gelôn, en partie aussi par Hierôn; le premier, seul, en avait enrôlé 10,000, dont plus de 7,000 restaient encore. Quelle part ces citoyens géloniens avaient-ils prise dans la dernière révolution, c'est ce que nous ne trouvons pas exposé distinctement : ils semblent ne s'être pas réunis en corps pour soutenir Thrasyboulos, et probablement beaucoup d'entre eux prirent parti contre lui.
Après que la révolution eut été accomplie, une assemblée publique de Syracusains fut convoquée ; et la première résolution fut de pourvoir à la commémoration religieuse de l'événement, en élevant une statue colossale de Zeus Eleutherios, et en célébrant une fête annuelle qui devait s'appeler Eleutheria, avec luttes et sacrifices solennels. Ils s'occupèrent ensuite de déterminer la constitution politique, et si forte fut la réaction prédominante de haine et de crainte contre la dynastie expulsée, réaction aggravée sans doute par les exilés de retour — que tout le corps des nouveaux citoyens, qui avaient été domiciliés sous Hierôn et Gelôn, fut déclaré non éligible aux magistratures et aux honneurs. Cette mesure rigoureuse et radicale qui, d'un coup, frappait d'incapacité une minorité nombreuse, provoqua naturellement une nouvelle irritation et la guerre civile. Les citoyens géloniens, les individus les plus belliqueux de l'État, et occupant, comme partisans et favoris de l'ancienne dynastie, la section intérieure de Syracuse (1), Ortygia, se mirent
{!) Aristote (Polit. V, 2, 11), mentionne, entre autres exemples du dan-
en révolte ouverte ; tandis que la masse générale des citoyens, maîtres dé la ville extérieure, ne furent pas assez forts pour attaquer avec succès cette position défendable (1). Mais ils s'arrangèrent pour la bloquer presque complètement et pour intercepter ses provisions et ses communications avec le pays, au moyen d'une nouvelle fortification menée de la ville extérieure vers le grand port -et s'étendant entre Ortygia et Epipolae. La garnison à Tintérieur ne pouvait ainsi obtenir de provisions qu'au prix de conflits perpétuels. Cette guerre intestine et désastreuse dura pendant quelques mois, avec maints engagements partiels tant sur terre que sur mer : par là le corps général des citoyens s'accoutuma aux armes, tandis qu'un régiment choisi de 600 volontaires exercés acquit une capacité spéciale. Hors d'état de se maintenir plus longtemps, les Géloniens furent forcés de hasar-
ger de recevoir de nouveaux citoyens, que les Syracusains, après la dynastie gélonienne, admirent les mercenaires étrangers iau droit de cité, et donnèrent lieu ainsi à une sédition et à une lutte armée. Mais on ne peut pas bien citer l'incident pour expliquer ce principe à l'appui duquel il le présente. Les mercenaires, tant que dura la dynastie, avaient été les premiers citoyens de la communauté ; après sa chute, ils devinrent les inférieurs, et furent déclarés inadmissibles aux honneurs. Il n'y a guère lieu de s'étonner qu'un si grand changement de position les portât à se révolter ; mais ce ji'est pas un cas que l'on puisse convenablement produire pour prouver combien grande est la difficulté d'arranger les affaires avec des citoyens nouveaux venus.
Après qu'Agathoklês eut été chassé de Syracuse, près de deux siècles après ^ ces événements, la même querelle et la même sédition se renouvelèrent, par suite de l'exclusion de ses mercenaires des magistratures et des postes d'honneur (Diodore, XXI, Fragm. p. 282).
(1) Diodore, XI, 73. 01 ôè Supaxou- <7ioi irà).iv EjXTuecTOvTeç el; Tapa^^^Jv, to XoiTTÔv TTÎ; ttoXewç xàtecr/ov, xat tô Tipôç ràç 'ETîiTcoXà; TeTpa(X(isvov auT^; iize- Tci^icav, xal TcoXX^jv à(Tçà).£tav éauroïç xarscTxeuacyav • eCiOù yàp t^; eTcî ttjv Xwpav èÇoôou toù; à(pe(7Tr]x6Ta; eOxepcoç eîpyov xat xoLyy xûv èTtiTrjÔetwv éTCOiTîdav àTTOpeïv.
Diodore répète ici la même idée erronée que j'ai mentionnée dans une note précédente. Il suppose que les Géloniens étaient en possession et d'Ortygia et d'Achradina, tandis qu'ils n'occupaient réellement qu'Ortygia, comme Thrasyboulos dans la première lutte.
Le parti contraire était en possession de la cité extérieure où Achradina, et il lui était facile, en menant une fortification entre Epipolse et le grand port, d'intercepter la communication d'Ortygia avec le pays environnant, comme on peut le voir en consultant les plans de Syracuse, annexés au ch. 3 du dixième vol. de cette Histoire.
der une bataille générale qui, après une lutte obstinée, se termina par leur défaite complète. Les 600 hommes d'élite, qui avaient éminemment contribué à cette victoire, reçurent de leurs concitoyens une couronne d'honneur et une mine par tête pour récompense (1).
Les maigres annales où ces intéressants événements sont indiqués plutôt que décrits, nous disent à peine quelque chose des arrangements politiques qui résultèrent d'une victoire si ipiportante. Probablement un grand nombre des Géloniens furent chassés : mais nous pouvons admettre comme certain qu'ils furent privés du dangereux privilège d'une résidence séparée dans la forteresse intérieure ou îlot d'Ortygia (2).
Cependant le reste de la Sicile avait éprouvé des désordres d'un caractère analogue à ceux de Syracuse. A Gela, à Agrigente, à Himera, la réaction contre la dynastie gélonienne avait ramené en foule les exilés dépossédés qui, réclamant la restitution de leurs biens et de leur influence, trouvèrent leurs demandes soutenues par la population en général. Les Katanaeens, que Hierôn avait chassés de leur propre ville pour les envoyer à Leontini, afin de faire de Katane sa colonie d'iEtna, se rassemblèrent en armes et s'allièrent avec le prince sikel Duketios, pour reconquérir leur première patrie et rendre aux Sikels ce que Hierôn leur avait pris pour agrandir le territoire -^tnaeen. Ils furent aidés par les Syracusains, pour lesquels le voisinage de ces partisans hiéroniens était dangereux : mais ils ne parvinrent à leur but qu'après une longue lutte et plusieurs batailles avec les yEtnaeens. Une convention fut à la fin conclue, en vertu de laquelle ces derniers évacuèrent Katane et furent autorisés à occuper la ville et le territoire (vraisemblablement sikels) d'Eiyiesia ou Inessa, auxquels ils donnèrent le nom d'iEtna (3), et où ils élevèrent des monuments rappelant
(1) Diodore, XI, 72, 73, 76. 268. Comp., comme événement ana-
(2) Diodore, XIV, 7. logue, la description des édifices élevés
(3) Diodore, XI, 76 ; Strabon^ VI, dans le marché d'Amphipolis, en l'hon-
Hierôn comme fondateur, — tandis qne le tombeau de ce dernier à Katane fut démoli par les habitants après leur rétablissement.
Ces conflits, qui troublaient la paix de toute la Sicile, en vinrent à être si intolérables^ que les diverses cités tinrent un congrès général pour les arranger, La résolution commune fut de réadmettre les exilés et d'expulser les colons géloniens partout : mais on fournit un établissement à ces derniers dans le territoire de Messênê. Il paraît que les exilés recouvrèrent leurs biens, ou du moins que d'autres terres leur furent assignées en compensation. Les habitants de Gela furent en état de pourvoir leurs exilés en rétablissant la ville de Kamarina (1), qui avait été conquise sur Syracuse par Hippokratès, despote de Gela, mais que Gelôn, en transportant son siège à Syracuse, avait incorporée au territoire syracusain, et dont il avait amené les habitants dans cette même ville. Les Syracusains renoncèrent alors à sa possession, — abandon à expliquer probablement par ce fait, que parmi les nouveaux venus transférés par Gelôn à Syracuse, étaient compris non-seulement les anciens Kamarinseens, mais encore un grand nombre d'hommes qui avaient été auparavant citoyens de Gela (2). Il était commode de fournir à ces hommes, obligés alors de quitter Syracuse, une demeure à Kamarina, aussi bien qu'aux autres exilés de Gela rétablis; et nous pouvons présumer en outre que cette nouvelle cité servit de réceptacle pour les autres citoyens sans foyers de toutes les parties de l'Ile. Elle fut consacrée par les habitants de Gela, comme ville indépendante, avec des rites et des usages dôriens : ses terres furent distribuées de nouveau, et au nombre de ses habitants il y eut des hommes
neur. de TAthénien Agnon l'Œkiste, V. la note de Wesseling sur ce pasaprès, que cette ville se fut révoltée sage. 11 n'y a guère lieu de douter que contre Athènes (Thucyd.V, 11). dans Thucydide (VI, 6) la correction (1) Diodore, XI, 76. Mexà de TaOra de xaT(pxi<rtrj iticà Telcouv (à la place KofAocpCvav (lèv TsXâot xaXQVxl9«ntç IÇ de vizb TéXcovoc) ne soit exacte, àpx^ç xaTCJai(ïpo^5x*J^av. (2) Hérodote, VII, 165.
SICILE — ÉTABLISSEMBNT DB GOTJVBRNBBIBNTS POPULAIRES 199
assez riclies pour envoyer des chars disputer les prix dans le Peloponèsîe, aussi bien que pour pajer des odes de Pindare. Les victoires <)lympiqiies du Kamarinaeen Psaumis assurérest à sa noarelle cité wie câébrité liellénique , 4 un moment où elle n'était guère sortie encore des difficultés d*un établissement qui comaieDce (1).
Tel fut le grand mouveinent réactionnaire en Sicile, contre les violences impérieuses des anciens despotes. Nous pou* vous seulement le suivre en général, mais nous voyons que toutes leurs transplantations et expulsions d'habitants furent changées en sens inverse, et tous leurs arrangements bou* leversés» Pour corriger d'anciennes injustices, nous ne pouvons douter qu'il n'en ait été commis de nouvelles dans bien des cas, et nous ne sommes pas surpris d's^prendre qu'à Syracuse beaucoup d'enregistrements nouv^iux de citoyens se firent sans droits légitima (2), accompagnés probable» ment de dons de terres. Le sentiment régnant à Syracuse était alors tout à fait opposé à celui du temps d^ Gelôn^ où le Démos ou agrégat de petits propriétaires travaillant par eux-mêmes était considéré comme « un compagnon désagréable, » bon seulement à être vendu comme esclave et exporté. Il est extrêmement probable que la nouvelle table de citoyens préparée alors comprenait cette classe d'hommes en nombre plus grand que jamais, sur des principes analogues aux inscriptions libérales de Kleisthenês à Athènes. Toutefois, malgré toute la confusion par laquelle s'ouvre cette période de gouvernement populaire, et qui dure pendant plus de cinquante ans jusqu'au despotisme de Denys l'Ancien, nous trouverons que c'est de beaucoup la partie la meilleure et la plus prospère de l'histoire sicilienne. Nous y arriverons dans un chapitre subséquent.
(1) V. la fOAtrièmftetUi cisqiiiènM vtotxw ëSporv ifAywap. Y, 9), &ir* à(UD-
ode (dympiqse de Pindan, rapportées X**^ ^hf*^ ^ 9^ tMi Sàfiov à«tiwv
it la 82* Oijmp, ea 458 avant J.-C., (OLymp. Y, 14^.
environneuf ans après qne les habitants (2) Diodore, XI, 86. iroXXwv ebili
de Gela avaient rétabli Eamarina. Tàv xa^cb; îw^t «EtiroXtTOYpafv)|tlv«*v.
Relativement aux cités grecques le long de la côte d'Italie, pendant la période de la dynastie gélonienne, quelques mots suffiront pour dire tout ce que nous en savons. La cité de Rhegium,avec ses despotes Anaxilaos et Mikythos, figure surtout comme ville sicilienne et a été mentionnée comme telle dans le courant de la politique sicilienne. Mais elle a aussi été enveloppée dans le seul événement qui nous ait été conservé relativement à cette partie de l'histoire des Grecs italiens. Ce fut vers l'an 743 avant J.-C. que les Tarentins entreprirent une expédition contre leurs voisins non helléniques les lapygiens, dans l'espoir de conquérir Hyria et les autres villes qui leur appartenaient. Mikythos, despote deRhegium, contre la volonté de ses sujets, envoya de force aux Tarentins trois mille d'entre eux comme auxiliaires. Mais l'expédition fut désastreuse pour les deux alliés d'une manière signalée. Les lapygiens, au nombre de vingt mille hommes, rencontrèrent les forces grecques combinées en rase campagne, et les défirent complètement. La bataille s'éteint livrée dans un pays ennemi, il semble que la plus grande partie tant des Rhégiens que des Tarentins, périrent, au point qu'Hérodote déclare que ce fut le plus grand carnage hellénique qu'il connût (1). Les Tarentins qui avaient été tués étaient dans une grande proportion des citoyens opulents et riches, dont la perte affecta sensiblement le gouvernement de la ville, en fortifiant le Démos et en rendant la constitution plus démocratique. Quels furent les détails de ce changement, c'est ce que nous ignorons : l'expression d'Aristote donne
(1) H(^rodote, VII, 170; Diodore, XI, 52. Ce dernier assure que les vainqueurs iapygiens divisèrent leurs forces, dont une partie poursuivit les Rhégiens fugitifs, le reste, les Tarentins. Ceux qui poursuivirent les premiers furent si rapides dans leurs mouvements, qu'ils entrèrent (dit-il) avec les fugitifs dans la ville de Bhegium, et môme en devinrent maîtres. •'
Pour ne rien dire du fait que la ville de Rhegium continue dans la suite, comme auparavant, d'être gouvernée par Mikythos, nous pouvons faire remarquer que Diodore a dû se faire une idée étrange de la géographie de l'Italie méridionale, pour parler de poursuite et de fuite d'Iapygia ù RhegitAm.
lieu de supposer que même avant cet événement, la constitution avait été populaire (1).
(1) Aristote, Polit. V, 2, 8. Aristote qui furent faits après le désastre iapy-
a un autre passage (VI, 3, 5) dans le- gien. Je regarde cette juxtaposition
quel il commente le gouvernement de des deux passages comme non auto-
Tarente, et 0. Millier se sert de ce se- risée; il n'y a rien du tout qui les rat-
cond passage pour expliquer des chan- tache l'un à l'autre. V. History of the
gements constitutionnels particuliers Dorians, III, 9, 14.