AFFAIRES GRECQUES APRÈS L^INVASION DES PERSES
irrité personnellement pour ce motif contre Themistoklês, doivent sans doute être considérécts comme passionnées et exagérées; néanmoins elles sont un précieux souvenir des sentiments du temps, et elles sont beaucoup trop en harmonie avec le caractère général de cet homme éminent pour que nous puissions nous permettre de leur refuser tout crédit. Timokreôn est aussi expressif dans son admiration pour Aristeidês que dans son blâme à Fégard de Themistoklês, qu'il dénonce comme « un traître menteur et injuste (1). »
Une telle conduite, décrite par ce nouvel Archiloque, même en faisant toute la part de l'exagération, doit avoir fait à la fois haïr et craindre Themistoklês parmi les alliés insulaires, dont l'opinion avait alors une importance considérable pour les Athéniens. Un sentiment semblable s'éleva partiellement contre lui dans Athènes elle-même et semble s'être rattaché à des soupçons d'inclinations perfides à l'égard des Perses. Comme ceux-ci pouvaient ojBFrir les présents les plus élevés, un homme ouvert à la corruption pouvait naturellement être soupçonné de pencher en leur faveur, et si Themistoklês avait rendu contre eux un service extraordinaire, Pausanias l'avait fait également, Pausanias dont la conduite avait subi un changement en mal si fatal. Ce fut la trahison de Pausanias, — soupçonnée et crue par les Athéniens, même quand il commandait à Byzantion, bien qu'elle ne fût prouvée contre lui à Sparte que longtemps après, — qui semble pour la première fois avoir fait naître aussi la présomption de midisme contre Themistoklês, combinée avec les actes de corruption qui souillaient sa conduite publique. Nous devons nous rgippeler aussi que Themistoklês avait donné quelques prétextes à ces présomptions même par les stratagèmes employés à l'égard de Xerxês, qui présentaient un double aspect, qu'on pouvait expliquer soit dans un sens persan, soit dans un sens grec. Les Lacédaemoniens, hostiles à Themistoklês depuis qu'il les avait joués relativement aux murailles d'Athènes, — et le craignant aussi eomme com-
(1) Plntarque, Themist. o. 21.
plice supposé du suspect Pausanias, — parvinrent, par des instigations secrètes, et, comme on le dit, par des présents donnés à ses adversaires politiques, à faire porter contre lui à Athènes l'accusation de mêdisme (1). Mais on ne put fournir de preuve suffisante de l'accusation, que Themistoklès lui-même nia énergiquement, non sans de puissants appels à ses illustres services. Malgré de violentes invectives proférées contre lui par Alkmaeôn et par Kimôn, tempérées, il est vrai, par une généreuse modération de la part d'Aristeidês (2), sa défense fut heureuse. Il entraîna le peuple, et fut acquitté.' Et non-seulement il fut acquitté, mais, comme on pouvait naturellement s'y attendre, une réaction s'opéra en sa faveur. Ses brillantes qualités et ses hauts faits furent mis devant, les yeux du public d'une manière à frapper son esprit, et il parut pour le moment acquérir un ascendant plus grand que jamais (3).
(1) Cette accusation de trahison portée contre Themistoklês à Athènes, avant son ostracisme, et à Tinstigation des Lacédsemoniens^ — est mentionnée par Diodore (XI, 54). Thucydide et Plutarque ne font mention que de la seconde accusation, après son ostra< cisme. Mais Diodore a rendu son récit confus, en supposant que la première accusation avancée à Athènes le fut après que le complot de Pausanias eut été complètement découvert et sa correspondance révélée; tandis que ces derniers événements, venant après la première accusation, fournirent de nouvelles preuves inconnues auparavant et amenèrent ainsi la seconde, après que Themistoklês avait été frappé d'ostracisme. Mais Diodore nous a conservé la mention importante de cette j>remière accusation à Athènes, suivie du jugement, de l'acquittement et de la glorification temporaire de Themistoklês, — et précédant son ostracisme.
L^accusation qui, selon Plutarque, fut portée contre Themistoklês par Leôbotas, fils d'Alkmœôn, sur la de-
mande des Spartiates, se rapporte probablement à cette première, où Themistoklês fut acquitté. Car lorsque Themistoklês fut traduit en justice, après que Pausanias eut été découvert, il ne voulut pas rester, et il n'y eut pas réellement de procès. Il n^est donc pas 'vraisemblable que le nom de Paccusateur fût conservé — *0 5è ypa^/àpLevoç aOxàv TcpoSoaCotç AewSoTYiç ^v 'A>.x(j.ai<i)vo;, &\LCt miveTratTia>|xéva)v tôv Swap- Tiaxtôv (Plut. Themist. c. 23).
Cf. la seconde scholie sur Aristoph.
Equit. 84, et Aristide, Orat. 46. *rTtèp Twv Tercàptov (vol. II, p. 318, éd. Dindorf, p. 243, Jebb).
(2) Plut. Arist. c. 25.
(3) Diodore, XI, 54. Tôt e jjiev àwéçuye T^v xrii wpoSoaiac xpidiv • 6tô xal
^v Tcapà ToTç 'Aôrivaioiç • ^i(;a7ra)v yàp aÙTÔv Sia9£p6vT(i>c ol izokXtoLi- [lexà fié xauxa, oî ïièv, 9o6yi6évTeç auTOù t^v (>7repêoX9jv, ol 8è, (p6ov:/i<TavTec t^ S6&(1, Twv {JLSV euepYe(Tt(ii>v èTteXàôovTO» n^v ôe ïffxuv xal t6 9povi^(i.a Taireivoûv é<rireuSov.
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Une telle accusation et un tel échec doivent avoir exaspéré au plus haut point Tanimosité entre lui et ses principaux adversaires, — Aristeidês, Kimôn, Alkmseôn et autres, et nous ne pouvons guère nous étonner qu'ils fussent désireux de se débarrasser de lui par l'ostracisme. En expliquant ce procédé particulier y j'ai déjà dit qu'il ne pouvait jamais être appliqué à un seul individu séparément et ostensiblement ; et que l'on ne pouvait jamais l'employer, à moins que la nécessité n'en fût clairement prouvée, non-seulement aux hommes de parti violents, mais encore au sénat et au peuple assemblés, comprenant naturellement les citoyens plus modérés en proportion considérable. Nous pouvons raisonnablement penser que plus d'un Athénien impartial jugea la conjoncture bien appropriée à l'intervention tutélaire de l'ostracisme, dont l'avantage formel consistait en ce qu'il séparait des adversaires politiques, lorsque l'antipathie qui les divisait menaçait de pousser l'un ou l'autre à des actes extra-constitutionnels, — surtout quand l'un d'eux était Themistoklôs, homme à la fois de vastes talents et d'une moralité peu scrupuleuse. Probablement aussi il y en avait plus d'un qui désirait venger l'ostracisme antérieur d' Aristeidês : et enfin, les amis de Themistoklês lui-même, fiers de son acquittement et de sa popularité augmentée en apparence, pouvaient nourrir l'espoir que le vote de l'ostracisme tournerait en sa faveur, et écarterait l'un ou l'autre de ses principaux adversaires politiques. D'après toutes ces circonstances, nous apprenons sans étonnement qu'on eut bientôt après recours à un vote d'ostracisme. Il aboutit à un bannissement temporaire de Themistoklês.
Il se retira en exil, et résidait à Argos, où il emporta des richesses considérables, visitant toutefois par occasion d'autres parties du Péloponèse (1), — quand arrivèrent à Sparte
(1) Thucydide, I, 137. "'HXOe yàp la date de Tostracisme de Themistoklês.
aOxw uorepov Ix xe 'Aôiqvûv wapà wv H peut en être probablement ainsi. 11
«piXwv, xal il 'ApYOvç & ûireÇéxeiTO, etc. n'y a pas de preuve qui le contredise
Je suis M. Fynes Clinton en consi- positivement; mais je crois que M. Clin-
dérant l'année 471 avant J.-C. comme ton Tavance avec trop d'assurance, en
HISrOIRB DK Lit <HtteB
la découverte du complot de Pausanias, ainsi que celle de sa correspondauce, et la mort de ce prince. Dans cette correspondance se trouvèrent des preuves, que Thucydide semble avoir considérées conoone réelles et suffisantes, de la participation de Themistoklês. Ephore et d'autres admettent qu'il fut sollicité par Pausanias, et qu'il connut ses plans, — mais qu'il les tint secrets, tout en refusant d y donner son concours (1). Probablement après son exil il y prit une part plus décidée qu'auparavant ; il était bien placé pour ce dessein à Argos, ville non-seulement ennemie de Sparte, mais fortement réputée pour avoir été en collusion avec Xerxês lors de son invasion en Grèce. Dans cette occasion les Lacédaemoniens envoyèrent à Athènes porter publiquement une accusation formelle de trahison contre lui, et insister sur la nécessité de le juger comme criminel panhellénique devant l'assemblée des alliés réunie à Sparte (2).
Cette dernière requête aurait-elle été accordée, ou Themistoklês aurait-il été jugé à Athènes? c'est ce que nous ne pouvons pas dire : car il n'eut pas plus tôt appris que des envoyés communs de Sparte et d'Athènes avaient été expédiés pour l'arrêter, qu'il s'enfuit sur-le-champ d'Argos pour se rendre à Korkyra. Les habitants de cette île, bien qu'ils lui dussent de la reconnaissance et fussent favorablement disposés pour lui, n'osèrent pas le protéger contre les deux États les plus puissants de la Grèce, mais ils l'envoyèrent au continent voisin. Ici toutefois^ étant encore suivi à la trace par les
ee qu'il admet que Diodore comprend, dans les chapitres qu'il consacre à un seul archonte, des événements qui doivent s'être passés dans plusieurs années différentes (Y. Fast. HeUen.
471 avant J.-C.
Après l'expédition que commandait Pausanias, nous n'avons aucune date à la fois certaine et exacte, jusqu'à ce que nous arrivions à la mort de Xerxês, où Diodore est confirmé par le Canon des rois persans, 465 avant J.-C. Ce dernier événement détermine par une
approximation et une induction exactes la ^uit« de Themistoklês, le siège de Naxos et la mort de Pausanias. Pour les autres événements de cette période, nous sommes réduit à une approximation plus vague, et nous ne pouvons guère reconnaître antre chose que leur ordre de succession.
(1) Thucyd. 1, 135; Ephore ap. Plut.
De Malignit. Herod. c, 5, p. 855 ; Diodore, XI, 54 ; Plut. Themist. c. 23.
(2) Diodore, XI, 55,
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envoyés, il fut obligé de chercher protection auprès d'un homme qu*il avait formellement traversé dans une demande à Athènes» et qui était devenu son ennemi personnel — Âdmêtos, roi des Molosses. Heureusement pour lui, au moment où il arriva, Admètos n'était pas à la maison, et Themistoklês, se présentant comme suppliant à son épouse, sut se concilier si complètement sa sympathie qu'elle plaça son enfant dans ses bras et rétablit dans le foyer avec toute la solennité de la supplication pour apaiser son époux. Aussitôt qu'Admêtos revint, Themistoklès lui fit connaître sou nom, ses persécuteurs et son danger, sollicitant sa protection comme un suppliant sans espoir réduit à la dernière extrémité. Il fit appel à la générosité du prince épirote, le priant de ne pas se venger d'un homme actuellement sans défense, pour une ofiense faite dans des circonstances très-différentes, et pour une offense aussi, après tout, qui n'avait pas une importance capitale , tandis que la protection sollicitée maintenant était pour le suppliant une question de vie ou de mort. Admêtos le releva du foyer avec l'enfant dans ses bras, — preuve qu'il acceptait Tappel et s'engageait à le protéger; il refusa de le livrer aux envoyés, et enfin le renvoya seulement sur le désir qu'il exprima d'aller rendre visite au roi Perse. Deux guides macédoniens le conduisirent par les montagnes jusqu'à Pydna dans le golfe Thermaïque, où il trouva un bâtiment marchand prêt à faire voile pour la côte d'Asie Mineure, et prit passage à bord, ni le patron ni l'équipage ne sachant son nom. Une malencontreuse tempête poussa le vaisseau sur l'île de Naxos, assiégée en ce moment par un armement athénien. S'il avait été forcé d'y aborder il aurait été naturellement reconnu et saisi ; mais sa finesse habituelle ne l'abandonna pas. Après avoir fait connaître et son nom et le péril qui l'attendait, il conjura le patron de l'aider à le sauver et de ne permettre à aucun homme de l'équipage de descendre à terre ; le menaçant, si par quelque accident il était découvert, de l'entraîner dans sa ruine, en le représentant comme un complice que l'argent avait déterminé à faciliter la fuite de Themistoklès ; d'autre part, dans le cas où il le sauverait, il lui promit une récompense considérable.
Ces promesses et ces menaces eurent du poids sur l'esprit du patron, qui retint son équipage et le força de louvoyer pendant un jour et une nuit à la hauteur de la côte, sans chercher à débarquer. Après ce dangereux intervalle, la tempête se calma, et le vaisseau atteignit Ephesos en sûreté (1).
C'est ainsi que Themistoklôs, après une série de périls, se trouva sain et sauf sur le côté persan de la mer Mgée. A Athènes il fut déclaré traître, et ses biens furent confisqués ; néanmoins, (comme il arrivait fréquemment dans des cas de confiscation), ses amis cachèrent une somme considérable et la lui envoyèrent en Asie, avec l'argent qu'il avait laissé à Argos , de sorte qu'il put ainsi récompenser libéralement le capitaine du navire qui l'avait sauvé. En faisant toute cette déduction, le bien qu'il possédait, qui n'était pas de nature à être caché, et qui en conséquence fut saisi réellement, se trouva monter à quatre-vingts talents, selon Théophraste, — à cent talents, selon Théopompe. En opposition avec cette somme considérable, il est triste d'apprendre qu'il avait commencé sa carrière politique avec une fortune qui ne dépassait pas trois talents (2). La pauvreté d'Aristeidês à la fin de sa vie présente un contraste frappant avec l'enrichissement de son rival.
L'évasion de Themistoklês et ses aventures en Perse semblent avoir fourni un sujet favori pour l'imagination et l'exagération d'auteurs, un siècle plus tard. Nous avons ainsi une foule d'anecdotes qui contredisent, soit directement, soit par induction, le simple récit de Thucydide. Ainsi on nous dit qu'au moment où il se sauvait de chez les Grecs, le roi .
(1) Thucyd. 1, 137. Cornélius Nepos c. 24.26). U y avait évidemment des
(Themist. c. 8) suit en grande partie récits différents de son voyage, qui le
Thucydide, et déclare le faire ; toute- représentaient comme arrivant, non à
fois il n'est pas très-exact, surtout rela- Ephesos, mais à TaBolienne Kymê.
tivement aux relations entre Themis- Diodore ne mentionne pas son voyage
toklês et Admêtos. Diodore (XI, 56) sur mer.
semble suivre principalement d'autres (2) Plutarque, Themist. c. 25; Kri-
guides, comme Plutarque le fait aussi tias ap. ^lian. V. H. X, 17 : Cf. Hé-
dans une grande mesure (Themist. rodote, VIII, 12.
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de Perse aussi avait mis sa tôte à prix pour une somme de 200 talents, et que- "quelques Grecs, sur la côte d'Asie, le guettaient pour le prendre, en vue de cette récompense ; qu'il fut forcé de se cacher soigneusement près de la côte,* jusqu'à ce qu'on trouvât le moyen de l'envoyer à Suse, dans une litière fermée, sous prétexte que c'était une femme destinée au harem du roi; queMandanô, sœur de Xerxès, insista pour qu'on le lui livrât en expiation de la perte de son fils à la bataiUe de Salamis; qu'il apprit le persan assez bien, et discourut dans cette langue , assez . éloquemment pour se procurer un acquittement de la part des juges persans, quand il fut mis en jugement à cause de l'importunité de Mandanê; que les officiers de la maison du roi, à Suse, et les satrapes, dans son voyage de retour, le menacèrent d'autres périls encore ; qu'il fut admis à voir le roi en personne, après avoir reçu du chambellan une leçon sur Tindispensable devoir de se prosterner devant lui pour lui rendre hommage, etc. y avec plusieurs autres détails non certifiés (1), qui nous font bien plus apprécier le récit de Thucydide. En effet, Ephore, Deinô, Klitarque et Heraklide, de qui ces anecdotes paraissent tirées pour la plupart, affirmaient même que Themistoklês avait trouvé Xerxès lui-même en vie et l'avait vu, tandis que Thucydide et Charôn, les deux auteurs contemporains (car le premier est presque contemporain), assuraient que, quand il arriva, Xerxès était mort récemment, et qu'il trouva son fils Artaxerxês sur le trône.
Suivant Thucydide, l'éminent exilé ne semble pas avoir été exposé au moindre danger, en Perse. Il se présenta comme un transfuge de la Grèce et fut accepté comme tel : en outre, •^- ce qui est plus étrange, bien que ce semble vrai, — il fut reçu comme un bienfaiteur réel du roi persan^ et comme une victime des Grecs à cause de telles dispositions, — par suite de ses communications faites à Xerxès-, relativement à la retraite que les Grecs avaient eu l'intention d'exécuter à Salamis, et à la destruction projetée du
(1) Di^orCj XI, 56 ; Plutarque, Themist. c. 24-30.