‹ Histoire de la Gréce depuis les temps les plus reculés jusqu'a la fin de la géneration contemporaine d'Anglais (volume 4)Chapitre 4 sur 31 · BATAILLE DE SALAMIS · texte numérisé non relu

BATAILLE DE SALAMIS

RETRAITE DE XERXÊS

intact : le gardien sacré avait ainsi donné l'exemple de quitter l'akropolis» et il appartenait aux citoyens de suivre cet exemple, eu se fiant à la déesse elle-même pour le retour et le rétablissement futurs.

Le départ de tant de vieillards, de femmes et d'enfants fut une scène de larmes et de misère qui ne le cédait qu'à celle qu'aurait amenée la prise réelle de la ville (1). Un petit nombre d'individus, trop pauvres pour espérer de trouver des moyens de subsistance, ou trop vieux pour se soucier de la vie, ailleurs, — confiants, en outre, dans leur propre interprétation (2) du mur de bois que la Pythie avait déclaré

(1) Hérodote, VIII, 41 ; Plutarque, Themistoklês, c. 10.

Dans les années 1821 et 1822, pendant la lutte qui précéda la délivrance de la Grèce, les Athéniens furent forcés de quitter le pays et de chercher un refuge à Salamis, à trois reprises différentes. Ces incidents sont esquissés d'une manière à la fois intéressante et instructive par le D' Waddington, dans sa tournée en Grèce (London, 1825, Letters VI, VII, X). Il dit, p. 92 : « Trois fois les Athéniens ont émigré en corps, et cherché un refuge contre le sahre dans les rochers sans abri de Salamis. Dans ces occasions, m^assuret-on, beaucoup d^entre eux ont habité des cavernes, et beaucoup de Tnisérables huttes , construites sur le flanc de la montagne de leurs débiles mains. Plus d'un a péri aussi pour être exposé aux intempéries du climat; beaucoup sont morts de maladies causées par le dégoût de leurs habitations ; beaucoup de faim et de misère. Lors de la retraite des Turcs, les survivants retournèrent dans leur patrie. Mais quelle patrie allaient-ils retrouver ? Une terre de désolation et de famine; et dans le fait, lorsque Athènes fut occupée de nouveau pour la première fois, après le départ d'Omer-Brioni, on sait que plusieurs personnes subsistèrent d'herbes pendant quelque temps, jus-

T. VII

qu'à l'arrivée au Pirée d'une provision de blé venant de Syra et d'Hydra. »

Il y a un siècle et demi, également, dans la guerre entre les Turcs et les Vénitiens, la population de l'Attique fut forcée d'émigrer à Salamis, à ^gina et à Corinthe. M. Buchon fait observer : « Les troupes albanaises, envoyées en 1688 par les Turcs (dans la guerre contre les Vénitiens) se jetèrent sur ' l'Attique, mettant tout à feu et à sang.

En 1688, les chroniques d'Athènes racontent que ses malheureux habitants furent obligés de se réfugier à Salamine, à Egine et à Corinthe, et que ce ne fut qu'après trois ans qu'ils purent rentrer en partie dans leur ville et dans leurs champs. Beaucoup de villages de l'Attique sont encore habités par les descendants de ces derniers envahisseurs, et avant la dernière révolution on n'y parlait que la langue albanaise ; mais leur physionomie diffère autant que leur langue de la physionomie de la race grecque » (Buchon, la Grèce continentale et la Morée. Paris, 1843, ch. 2, p. 82).

(2) Pausanias semble regarder ces pauvres gens comme quelque peu présomptueux pour prétendre comprendre l'oracle mieux que Themistoklês. — 'AOyivaiwv xoùç TrXéov te èç xàv xp^*^^'^^ i\ 0e|jLt(jTOxXTiç elôévai vofJLtÇovxaç (I, 18, 2).

être inexpugnable, — s'enfermèrent dans rakropolis aTec les administrateurs du temple, barrant l'entrée ou façade occidentale avec des portes ou des palissades de bois (1). Quand nous lisons quelles grandes souffrances endura la population de l'Attique environ un demi-siècle plus tard, resserrée dans les spacieuses fortifications d'Athènes qui lui servaient de refuge, lorsque ]a guerre du Péloponèse éclata pour la première fois (2), nous pouvons nous former une faible idée de la misère incomparablement plus grande qui accablait une population émigrante, courant, sans savoir où, pour échapper au long bras de Xerxês. Il semble qu'elle eût peu de chance de revoir jamais ses foyers, si ce n'est comme esclave du monarque étranger.

Au milieu de circonstances aussi calamiteuses et aussi menaçantes, ni les guerriers ni les chefs d'Athènes ne perdirent leur énergie : ils s'étaient montrés au physique et au moral au point le plus élevé de la résolution humaine. Les dissensions politiques furent suspendues ; Themistoklês proposa au peuple un décret qui obtint sa sanction et qui rappelait tous ceux qui étaient sous le coup d'une sentence de bannissement temporaire ; de plus, non-seulement il y comprit, mais même il désigna spécialement parmi eux son grand adversaire Aristeidês, alors dans sa troisième année d'ostracisme. Xanthippos, l'accusateur de Miltiadês, et Kimôn, fils de ce dernier, furent associés dans la même émigration. On vit celui-ci, que son degré de fortune mettait au nombre des cavaliers de l'État, et ses compagnons, traverser gaiement le Kerameikos pour dédier leurs brides dans rakropolis etpour emporter quelques-unes des armes sacrées qui y étaient suspendues, donnant ainsi l'exemple et montrant qu'ils étaient prêts à servir à bord des vaisseaux, au lieu de servir à cheval (3). Il était absolument nécessaire d'obtenir des secours d'argent, en partie pour aider les exilés plus pauvres, mais plus encore pour équiper la flotte ; cependant

iJ) Hérodote, Vni, 50. (3) Plutarque, Themiateklês, o. 10,

(2) Thucydide, II, 16, 17. 11, et KimÔn, c. 5,

il n'y avait pas de fonds dans le trésor public. Mais le sénat <ie l'Aréopage, composé alors en partie d'hommes des classes les plus riches, mit en avant toute son autorité publique ^ussi bien que ses contributions particulières, et, en donnant l'exemple aux autres (1), réussit par là à lever la somme de huit drachmes pour chaque soldat qui servait.

Dans le fait, ce fut à l'inépuisable esprit de ressource de Themistoklês que fut dû en partie ce secours opportun; celui-ci, dans la précipitation de l'embarquement, découvrit ou prétendit que la tête de Gorgone de la statué d'Athênê était perdue, et ordonnant sur-le-champ que l'on fit des recherches dans le bagage de chaque homme, il appliqua au service public tous les trésors que de simples citoyens pouvaient emporter ayec eux (2). Grâce aux efforts les plus énergiques, ce petit nombre de jours importants purent suffire à éloigner toute la population de l'Attique ; — ceux qui étaient propres au service militaire gagnèrent la flotte à Salamis, — les autres, quelque lieu de refuge, — avec la quantité de bien que le cas leur permettait d'emporter. Le pays fat si complètement abandonné, que l'armée de Xerxès, quand elle en devint maîtresse, ne put saisir ni emmener plus de cinq cents prisonniers (3). De plus, la flotte ellemême, qui avait été ramenée d'Artemîsion en Attique mise en partie hors de combat, fut promptement réparée, de sorte qu'au moment où arriva la flotte des Perses, elle se trouva à peu près en état de combattre.

La flotte combinée qui se trouvait alors rassemblée à Salamis consistait en 366 vaisseaux, — forces beaucoup plus grandes qu'à Artemision. Dans ce nombre, il n'y avait pas moins de 200 athéniens, dont 20 cependant étaient prêtés aux Chalkidiens et montés par eux. 40 vaisseaux corinthiens, 30 seginétains, 20 mégariens, 16 lacédaemoniens, 15 sikyoniens, 10 épidauriens, 7 d'Ambrakia et autant

(1) Est-ce là rincident auquel son- (2) Plutarqne, Themistoklês, e. X«

«eait Anstote (Politic. Y, 3, 5}? c'est (3) Hérodote, IX, 99.

ce que nous ne pouvons détenniner.

d'Eretria, 5 de Trœzen, 3 d'Hermionê et le même nombre de Leukas, 2 de Keos, 2 de Styra et 1 de Kythnos, 4 de Naxos, envoyés comme contingent à la flotte persane, mais amenés à Salamis par la volonté de leurs capitaines et de , leurs matelots ; — toutes ces trirèmes, avec une petite escadre de navires inférieurs appelés pentekonters, formaient le total. Des grandes cités grecques en Italie il ne vint qu'une seule trirème, volontaire, équipée et commandée par un éminent citoyen nommé Phayllos, trois fois vainqueur aux jeux Pythiens (1). La flotte entière était ainsi un peu plus considérable que les forces combinées (358 vaisseaux) réunies à Ladê par les Grecs asiatiques, quinze années auparavant, pendant la révolte ionienne. Nous pouvons douter cependant que ce total, emprunté d'Hérodote, ne soit pas plus grand que celui qui combattit réellement peu de temps après à la bataille de Salamis, et qui, selon l'assertion nettement prononcée d'Eschyle, consistait en 300 voiles, outre 10 principaux vaisseaux d'élite. Ce grand poëte, lui-même un des combattants, et parlant dans un drame représenté seulement sept ans après la bataille, est une meilleure autorité sur ce point qu'Hérodote lui-même (2).

(1) Hérodote, VIII, 43-48.

(2) Eschyle, Persae, 347 ; Hérodote, YIII,48; VI, 9; Pausanlas, I, 14, 4.

Le total qu'annonce Hérodote est trois cent soixante dix-huit ; mais les articles qvCil donne, étant additionnés, ne montent qu'à trois cent soixante-six.

Il semble qu'il n'y ait pas moyen de concilier cette différence, si ce n'est au moyen d'un changement violent que nous ne sommes pas autorisés à faire.

Ktêsias dit que le nombre des vaisseaux de guerre persans à Salamis dépassait mille, celui des vaisseaux grecs sept cents (Persica, c. 26).

Selon l'orateur athénien dans Thucydide (I, 74), le total de l#flotte grecque à Salamis « était d'environ quatre cents vaisseaux, et le contingent athénien un peu moins que devx parties de ce total

(vaO; (xév ye le Tàç Terpaxodiaç ôXiyo) èXdcffffouç Tôv 8uo {loipcôv). »

Le Scholiaste, avec Poppo et la plupart des commentateurs de ce passage, regardent tôv 8uo (xptpûv comme signifiant incontestablement les de^a: tiers; et si c'était là le sens, je serais d'accord avec le D"" Arnold pour considérer l'assertion comme une simple exagération de l'orateur, n'impliquant pas du tout l'autorité de Thucydide lui-même. Mais je ne puis croire que nous soyons réduits ici à une telle nécessité : car l'explication de Didot et de Goeller (bien que le D"" Arnold la déclare « une erreur nullement douteuse »), me paraît parfaitement admissible. Ils soutiennent que aï 8uo (xotpal ne signifie pas nécessairement deux parties de fro»> ; dans Thucydide, I, 10, nous trouvons

A peine la flotte était-elle rassemblée à Salamis et la population athénienne éloignée, qae Xencês et son armée dévastèrent le pays abandonné, sa flotte occupant la rade de Phalêron avec la rade adjacente. Son armée de terre s'était mise en mouvement sous la conduite des Thessaliens, deux ou trois jours après le combat des Thermopylse ; et quelques Arkadiens qui vinrent demander du service l'assurèrent que les Péloponésiens étaient, à ce moment même, occupés à célébrer les jeux Olympiques. « Quel prix reçoit le vainqueur? » demanda -t-il. Quand il eut été répondu que le prix n'était rien de plus qu'un rameau d'olivier sauvage, Tritantaechmès, fils d'Artabanos, l'oncle du monarque, s'écria, dit-on, nonobstant le mécontentement et du monarque luimême et des assistants : « Ciel, Mardonios, quelle sorte de

xaiTOi IleXoTcowi^aou xûv TuévTE xàç ôuo jioipà; véjtovxai, où les mots veulent dire deux parties de cinq. Or, dans le passage qui nous occupe, nous avons vaùç ixiv yg èç xàç TeTpaxodia; ôXiyw £>và(T(iov; Ttov Ôuo (loipcôv : et Didot, et Goeller, prétendent que dans le mot TETpaxoffiac est impliquée une division quaternaire de tout le nombre, quatre cents ou quatre centièmes parties ; de sorte que l'ensemble du sens serait : — « A Tagrégat de quatre cents vaisseaux nous contribuâmes pour un peu moins de deux, » Le mot xeTpaxoaioç, équivalant à T£<T<Tapaç éxaTOvcàôotç» renferme naturellement l'idée générale de Téaerapoc; (lotpaç : et ceci mettrait le passage dajas une analogie exacte avec celui qui est cité plus haut, — xûv icfvre xàç Ôuo (xoipàç. Tout en respectant beaucoup le jugement du D' Arnold sur un auteur qu'il a étudié si longtemps, je ne puis admettre les raisons sur lesquelles il a déclaré que cette interprétation de Didot et de Goeller était « une erreur indubitable. * Elle a l'avantage de mettre l'assertion de l'orateur dans Thucydide en harmonie avec Hérodote, qui dit que les

Athéniens fournirent cent quatre-vingts vaisseaux à Salamis.

Toutes les fois qu'un tel accord peut être assuré par une explication admissible des mots existants, c'est un incontestable avantage, et qui devrait servir de raison dans le cas, s'il y avait un doute entre deux explications différentes. Mais, d'autre part, je proteste contre l'altération de renseignements numériques dans un auteur, simplement pour le faire accorder avec un autre, et sans quelque raison réelle dans le texte lui-même. Ainsi, par exemple, dans ce même passage de Thucydide, Bloomfield et Poppo proposent de changer TETpaxcaïaç en Tpiaxoaiaç, afin que Thucydide puisse être d'accord avec iEschyle et avec d'autres auteurs, si non avec Hérodote ; tandis que Didot et GoeUer voudraient changer xpiaxo- 9(b>v en TeTpaxooicov dans Démosthène (De Coronâ, c. 70), pour que Démosthène puisse être d'accord avec Thucydide. De telles corrections me paraissent inadmissibles en principe : nous ne devons pas mettre divers témoins forcément d'accord en retouchant leurs renseignements.

gens sont ces hommes eontre lesquels ta nous as conduits pour combattre ! Des hommes qui luttent non pas pour l'argent, mais pour l'honneur! (1) » Que ce mot soit une remarque faite réellement ou une explication dramatique imaginée par quelque contemporain d'Hérodote, il n'est pas moins intéressant comme offrant un trait caractéristique de la vie hellénique, qui contraste nonnseulement avec les mœurs des Orientaux contemporains, mais même avec celles des Grecs primitifs pendant les temps homériques.

Parmi tous les divers Grecs qui habitaient entre les Thermopylse et les frontières de l'Attique, il n'y en eut aucun qui fût disposé à refuser la soumission, à l'exception des Phokiens ; et ceux-ci ne la refusèrent que parce que l'influence prédominante des Thessaliens, leurs ennemis acharnés, leur fit perdre l'espoir d'obtenir des conditions favorables (2). Ils ne voulurent pas même entendre une proposition des Thessaliens, qui, se vantant de pouvoir guider à leur gré les terreurs de l'armée persane, offrirent d'assurer un traitement doux au territoire de la Phokis, pourvu qu'on leur payât une somme de cinquante talents (3). La proposition étant refusée avec indignation, ils conduisirent Xerxês par le petit territoire de la Dôris, qui médisait et échappa au pillage dans la vallée supérieure du Kephisos, au milieu des villes des inflexibles Phokiens- Toutes se trouvèrent aba^données ; le& habitants avaient fui auparavant et s'étaient retirés soit sur le large sommet du Parnassos, appelé Tithorea, soit même encore plus loin, en franchissant cette montagne, dans le territoire des Lokriens Ozoles. Dix ou douze petites villes phokiennes, dont les plus considérables étaient Elateia et Hyampolis, furent saccagées et détruites par les envahisseurs. Même la ville d'Abae, avec son temple et son oracle d'Apollon, ne fut pas mieux traitée que les autres; on pilla tous les^ trésors sacrés et on la brûla ensuite. De Panopeus, Xerxês^

(1) Hérodote, Vm, 26. Hoical, Map- iyûva icotsvvrae, àXXà tcepl àpern;. 86vie, xoCou; èw' dcvSpac iiToysç {laxTi- <2) Hérodote, VHI, 30.

aûfi-évou; i?i|i.éaç, oî où Tuepi xp^P^fwv tôv (3) Hérodote, VIII, 28, 29.

détacha an corps d'hommes pour piller Delphes; quant à lui, avec le gros de l'armée, il traversa la Bœôtia, dont il trouva toutes les villes disposées à se soumettre, excepté Thespiae et Platée, qui toutes deux avaient été désertées par leurs citoyens et furent alors brûlées. De là il conduisit son armée dans le territoire abandonné de TAttique, et il arriva sans résistance jusqu'au pied de l'akropolis d'Athènes (1).

Très-différent fut le sort de la division qu'il avait envoyée de Panopeus contre Delphes. Ici Apollon défendit son temple avec plus de vigueur qu'à Abae. La cupidité du roi persan était stimulée par les récits des richesses immenses accumulées à Delphes, et en particulier par ce que l'on disait ^ des dons faits par Crésus avec profusion. Les Delphiens, dans leur alarme extrême, cherchèrent leur propre salut en se réfugiant sur les hauteurs du Parnassos et celui de leurs familles en les faisant passer en Achaia , de l'autre côté du golfe ; en même temps ils demandèrent à l'oracle s'ils devaient emporter ou enterrer les trésors sacrés. Apollon leur ordonna de laisser les trésors sans y toucher, et dit qu'il était en état lui-même de veiller sur son propre bien. Soixante Delphiens osèrent seuls rester, avec Akêratos, le supérieur religieux; mais les preuves d'une aide surhumaine parurent bientôt pour les encourager. On vit couchées devant la porte du temple les armes sacrées suspendues dans la cellule intérieure, et auxquelles il n'était jamais permis à une main mortelle de toucher; et quand les Perses, qui suivaient la route appelée Schiste, en remontant un sentier raboteux situé au pied des rochers escarpés du Parnassos et qui conduit à Delphes, eurent atteint le temple d'Athènê Pronaea, — un tonnerre soudain et terrible se fit entendre, — deux vastes rocs de la montagne se détachèrent et se précipitèrent sur eux avec un bruit étourdissant, écrasant et faisant périr un bon nombre d'hommes; — en même temps on entendit le cri de guerre qui partait de l'intérieur du temple

(1) Hérodote, VIU, 32-34.

d'Athênê. Saisis d'une panique, les envahisseurs tournèrent le dos et s'enfuirent, poursuivis non- seulement par lesDelphiens, mais encore (comme ils l'affirmaient eux-mêmes) par deux guerriers armés, ayant une taille surhumaine et un bras destructeur. Les Delphiens triomphants confirmèrent ce rapport, en ajoutant que les deux auxiliaires étaient les héros Phylakos et Autonoos , dont les enceintes sacrées étaient toutes voisines; et Hérodote lui-même, quand il visita Delphes, vit dans le terrain sacré d'Athênê les mêmes masses ^e rochers qui avaient écrasé les Perses (1). C'est ainsi que le dieu repoussa ces envahisseurs de son temple de Delphes et de ses trésors, qui restèrent intacts pendant cent trente années, après lesquelles ils furent pillés par les mains sacrilèges du Phokien Philomêlos. Dans cette occasion, comme on le verra bientôt, les protecteurs réels des trésors furent les vainqueurs de Salamis et de Platée.

Quatre mois s'étaient écoulés depuis le départ de l'Asie, quand Xerxês atteignit Athènes, le dernier terme de sa marche. Il amenait avec lui les membres de la famille Pisistratide, qui sans doute regardaient leur rétablissement comme déjà certain, — ainsi qu'un petit nombre d'exilés athéniens attachés à leur fortune. Bien que le pays fût complètement abandonné, la poignée d'hommes réunie dans

(1) Hérodote, VIII, 38, 39; Diodore, XI, 14; Pausanias, X, 8, 4.

Cf. le récit donné dans Pausanias (X, 23) de l'échec essuyé plus tard par Brennus et par les Gaulois dans leur attaque dirigée contre Delphes : dans son récit, l'échec n'est pas aussi exclusivement l'ouvrage des dieux que dans celui d'Hérodote ; il y a une troupe plus nombreuse de combattants humains qui défendent le temple, bien que largement assistés par l'intervention divine ; il y a aussi des pertes des deux côtés.

On mentionne également des rochers descendant du sommet.

Voir pour la description de la route que suivirent les Perses, et le terme

extrême de leur marche, Ulrichs, Reisen und Forschungen in Griechenland, ch. 4, p. 46 ; ch. 10, p. 146.

On peut voir encore près de l'endroit plus d'un grand bloc de pierre et de roc qui a roulé du sommet, et qui rappelle ces passages au voyageur.

L'attaque que l'on rapporte ici avoir été dirigée par ordre de Xerxês contre le temple de Delphes, ne semble pas facile à concilier avec les mots de Mardonios, Hérod., IX, 42 ; encore moins peut-eUe l'être avec l'assertion de Plutarque (Numa, c. 9), qui dit que le temple delphien fut brûlé par les Mèdes.

rakropolis se hasarda à le braver ; et tous les conseils persuasifs des Pisistratides, désireux de préserver le saint lieu du pillage, ne purent les engager à se rendre (1). L'akropolis athénienne, — rocher escarpé qui s'élève brusquement à une hauteur de près de 45 mètres avec un sommet plat, long d'environ 300 mètres de l'est à l'ouest, et large de 150 du nord au sud, — n'avait d'accès praticable que du côté de l'ouest (2); de plus, de tous les côtés où il semblait qu'il fût possible de grimper, elle était défendue par l'ancienne fortiflcation appelée le mur pélasgique. Obligée de prendre la place de force, l'armée persane fut postée autour, du côté septentrional et du côté occidental, et commença ses opérations en prenant pour point de départ Téminence immédiatement adjacente au nord-ouest, appelée Areiopagos (3) ; de là les Perses bombardèrent {si nous pouvons nous permettre cette expression) avec des projectiles brûlants l'ouvrage de bois qui barrait les portes ; c'est-à-dire qu'ils lancèrent dessus une grande quantité de flèches garnies d'étoupe enflammée. Les palissades de bois et les planches prirent bientôt feu et furent consumées ; mais quand les ennemis essayèrent de monter à l'assaut par la route occidentale menant à la porte, l'intrépide petite garnison les mit encore aux abois, ayant entassé des pierres énormes, qu'elle fit rouler sur eux pendant qu'ils montaient. Durant un certain temps, il parut vraisemblable que le Grand Roi serait réduit à la

(1) Hérodote, VIII, 52.

(2) Pansanias, 1, 22, 4. Kruse, Hellas, vol. II, ch. 6, p. 76. Emst Curtius (Die Akiropolis von Athens, p, 5. Berlin, 1846), dit que le plateau de l'akropolis ne sMlève pas tout à fait de quatre cents pieds au-dessus de la ville ; Fied- 1er, qu*U est à mille soixante-huit pieds au-dessus du niveau de la mer (Beise doTch das Kodnigreich Griechenland, I, p. 2); U donne la longueur et la largeur avec les mômes chiffres que Kruse, dont j'ai copié Pexposé dans le texte. Dans TexceUente « Topography

of Athens » du colonel Leake, je ne trouve aucune indication distincte relativement à la hauteur de Takropolis.

Nous devons comprendre que celle de Kruse (si lui et Curtius sont tous deux exacts] se rapporte seulement à la partie escarpée et impraticable de tout le rocher.

(3) Une légende athénienne représentait les Amazones comme s'étant postées sur l'Areiopagos et l'ayant fortifié comme moyen d'attaquer Takropolis, — avTsicupYUMxav (yEschyl. Eumenid., 638).

longue opération d'un blocus; mais enfin quelques hommes aventureux parmi les assiégeants essayèrent d'escalader le rocher escarpé qu'ils avaient devant eux du côté du nord , tout près du temple ou de la chapelle d'Aglauros, qui se trouvait presque en face de la position des Perses, mais derrière les portes et la rampe occidentale. Ici le rocher était rendu si inaccessible par la nature, qu'il était complètement dépourvu de garde, et vraisemblablement même de fortifications (1); en outre, l'attention de la petite garnison était .toute concentrée sur l'armée qui faisait face aux portes. C'est ce qui permit aux soldats séparés qui escaladaient le rocher d'accomplir leur tentative sans être remarqués, et d'atteindre le sommet sur les derrières de la garnison, dont les hommes, privés de leur dernière espérance, ou se précipitèrent du haut des murs, ou cherchèrent leur salut dans l'intérieur du temple. Ceux qui avaient escaladé avec tant de succès ouvrirent les portes à toute l'armée persane, et toute l'akropolis fut bientôt en leur pouvoir. Ses défenseurs furent tués, ses temples pillés, et toutes ses demeures et tous ses bâtiments, sacrés aussi bien que profanes, furent livrés aux flammes (2). La citadelle d'Athènes tomba entre les mains de Xerxès par une surprise tout à fait semblable à celle qui avait mis Sardes dans celles de Cyrxjs (3)-

(1) Hérodote, VIII, 52, 53 "E^i.-

TTpoffôe wv Tupô T?}ç àxpoTCoXioç, ^TTtaOe ôè Tùiv nuXetov xal ttjc àv68ou, t^ ôifj oOxe Ti; èçûXaffde, oût' àv iikTCKje. (xiq xoré Tiç xcezà Tauxa àvocêafy] àvÔpwTCcov, Taunr) àvéêiridàv Tiveç xaxà zà tpôv vfiç KéxpoTCoç ÔUYaxpôç, 'Aylaupou, xaixoiirep àiroxpi^nvoy èovxeç xou x<^pov*

II paraît établi clairement que TÂglaurion était sur le côté nord de Takropolis. V. Leake, Topography of Atheiis, ch. 5, p. 261 ; Kruse, Hellas, vol. Il, eh. 6, p. 119; Forchhammer, Topographie Atheus,. p. 365, 366 f dans Kieler Philologisehe Stadien, 1841.

Siebelis (dans le plan d'Athènes mis en tête de son édition de Pausanias, et dans sa note sur Pausanias, I, 18, 2)

place par erreur TAglaurion sur le coté oriental de l'akropolis.

Les expressions SfJiTcpoaOe icpà ttjç àxpOTToXioi; paraissent se rapporter à la position de l'aimée persane, qui occupait naturellement la face septentrionale et la face occidentale de l'akropolis; puisqu'elle était arrivée à Athènes par le nord et que le côté occidental présentait le seul accès ré^lier. La colline appelée Ajreiopagos était ainsi presque au ceaatre de lear position. Forchhammer explique oea expressioiia d'une manière peu aatialiEÛsaiite.

f2) Hérodote, VUI, 52, 53.

(3) Hérodote, I, 84.

Ainsi fut accomplie la prophétie divine : TAttique passa entièrement dans les mains des Perses , et l'incendie de Sardes fut vengé sur les foyers et la citadelle de ceux qui l'avaient prise, comme il le fut aussi sur leur temple sacré d'Eleusis. Xerxês envoya immédiatement à Suse la nouvelle de cet événement, qui, dit-on, excita des démonstrations immodérées de joie, en paraissant confondre les sombres prédictions de son oncle Artabanos (1). Le surlendemain, les exilés athéniens de sa suite reçurent de lui l'ordre, ou peut-être ils obtinrent la permission, d'aller ofiFrir un sacrifice au milieu des ruines de l'akropolis, et d'expier, s'il était possible, la souillure imprimée au lieu. Ils découvrirent que l'olivier sacré près de la chapelle d'Erechtheus, don spécial de la déesse Athênè, bien que brûlé jusqu'au sol par les flammes récentes, avait déjà poussé un nouveau rejeton d'une coudée de long; du moins la piété d'Athènes rétablie ajouta foi dans la suite à cet encourageant présage (2), aussi bien qu'à ce qu'avait vu, disait-on, Dikseos (compagnon athénien des Pisistratides) dans la plaine thriasienne. C'était alors le jour réservé pour la célébration des mystères Eleusiniens ; et bien que dans cette année de deuil il n'y eût ni célébration, ni aucun Athénien dans le territoire, Dikaeos s'imagina encore voir la poussière et entendre le chant retentissant de la multitude, qui avait coutume d'accompagner dans les temps ordinaires la procession d'Athènes à Eleusis. Il aurait même révélé le fait à Xerxês, si Demaratos ne l'en eût détourné ; il l'expliquait comme une preuve que les déesses ellesmêmes passaient en venant d'Eleusis pour porter secours aux Athéniens à Salamis. Cependant, quoi qu'on ait pu admettre dans les temps postérieurs, certainement à ce moment personne ne pouvait croire qu'Athènes conquise redeviendrait promptement une cité libre ; même eût-on vu le présage de l'olivier brûlé repoussant soudain avec une vigueur surna-

(1) Hérodote, V, 102; VIII, 53-99 ; wôEtrav t^ 'Attix^v •djv ev «qî i?nteip«t> IX, 65. "Eôee yàp xotrà t4 deoirpdiriov yevéoOat Oirè néçxTYifft.

(2) Hérodote, VIII, 55^.

turelle ; tant l'état des Athéniens paraissait alors désespéré , non moins à leurs alliés réunis à Salamis qu'aux Perses victorieux.

Vers le temps de la prise de l'akropolis, la flotte persane arriva aussi saine et sauve dans la baie de Phalêron, renforcée des vaisseaux de Karystos aussi bien que de ceux des diverses Cyclades, de sorte qu'Hérodote calcule qu'elle était aussi forte qu'avant la terrible tempête d'Aktô Sêpias, estimation certainement inadmissible (1).

Bientôt après son arrivée, Xerxês en personne descendit sur le rivage pour l'inspecter, aussi bien que pour tenir conseil avec les divers chefs sur l'opportunité d'attaquer la flotte ennemie, maintenant si voisine de lui dans le détroit resserré entre Salamis et les côtes de l'Attique. Il les invita tous à siéger dans une assemblée où le roi de Sidon occupait la première place et le roi de Tyr la seconde. La question fut posée à chacun d'eux séparément par Mardonios; et en apprenant que tous se prononcèrent en faveur d'un engagement immédiat, nous pouvons être persuadés que l'opinion décidée de Xerxês a dû être bien connue d'eux auparavant. Il ne se trouva qu'une seule exception à cette unanimité, — Artemisia, reine d'Hâlikarnassos en Karia, à laquelle Hérodote prête un discours de quelque longueur, où elle repousse toute idée de combattre dans le détroit resserré de Salamis; où elle prédit que, si l'armée de terre était portée en avant pour attaquer le Péloponèse, les Péloponésiens qui se trouvaient dans la flotte de Salamis retourneraient pour protéger leurs propres foyers, et qu'ainsi la

(1) Hérodote, VHI, 66. Le colonel Leake fait observer, au sujet de ce renseignement (Athens andthe Demi of Attica, App. vol. H, p. 250) : « Environ mille vaisseaux, c^est la plus grande exactitude à laquelle nous puissions prétendre, en exposant la force de la flotte persane à Salamis; et il en faut déduire, en estimant le nombre des vaisseaux engagés dans la bataiUe,

ceux qui furent envoyés pour occuper le détroit Mégarique de Salamis, au nombre de deux cents. »

L'estimation du colonel Leake paraît un peu au-dessous de la réalité probable. Je ne crois pas non pins l'assertion de Diodore, qui dit que des vaisseaux furent détachés pour occuper le détroit Mégarique. Voir une note qui viendra peu après.

flotte se disperserait, d'autant plus qu'il n'y avait que peu ou point de nourriture dans l'île, — et où elle laisse percer en outre un grand mépris pour l'éfflcacité de la flotte et des marins persans en tant que comparés aux Grecs, aussi bien que pour les contingents sujets de Xerxês en général. Que la reine Artemisia ait donné ce prudent conseil, il n'y a pas lieu d'en douter ; et il se peut que l'historien d'Halikarnassos ait eu le moyen d'apprendre les motifs sur lesquels se fondait son opinion. Mais j'ai -de la peine à croire qu'elle puisse avoir exprimé publiquement une telle appréciation des sujets maritimes de la Perse, appréciation non-seulement blessante pour tous ceux qui l'entendaient, mais à ce moment injuste, — bien qu'elle eût fini par se rapprocher de la vérité à l'époque où écrivait Hérodote (1), et que la reine Artemisia elle-même ait pu vivre pour en avoir la conviction dans la suite. Quelles qu'aient pu être ses raisons, l'historien nous dit qu'amis aussi bien que rivaux furent étonnés de la hardiesse avec laquelle elle dissuadait le monarque d'une bataille navale, et s'attendirent à ce qu'elle fût mise à mort. Mais Xerxês entendit l'avis de très-bonne humeur, et même n'en estima que beaucoup plus la reine karienne, bien qu'il décidât qu'on se conformerait à l'opinion de la majorité, c'est-à-dire à la sienne propre. En conséquence, l'ordre fut donné à la flotte d'attaquer le lendemain (2), et à l'armée de terre de s'avancer vers le Péloponèse.

Tandis que sur le rivage de Phalêron une volonté toutepuissante arrachait une unanimité apparente et empêchait toute délibération réelle, grand dans le fait était le contraste que présentait l'armement grec voisin à Salamis, parmi les membres duquel avaient régné des dissensions sans bornes. Nous avons déjà dit que la flotte grecque s'était réunie primitivement auprès de cette île, non pas dans la pensée d'en

(1) Le tableau tracé dans la Cyropœ- nus dans cet état à dessein, formant un

die de Xénophon représente les sujets contraste avec les Perses indigènes

de la Perse comme dénués de cou- (Xénophon, Cyrop. VIII, 1, 45).

rage et non exercés à la guerre (àvdX- (2) Hérodote, VIII, 68, 69, 70. xiSeç xai à<7UVTaxT0i), et même mainte-

faire une station navale, mais simplement pour couvrir et aider l'émigration des Athéniens. Ce but étant atteint, et Xerxês étant déjà en Attique, Eurybiadês convoqua les chefs pour examiner quelle position était la plus convenable pour un engagement naval. La plupart d'entre eux, et particulièrement ceux du Péloponèse, furent opposés à l'idée de rester à Salamis, et proposèrent que la flotte fût transportée à l'isthme de Corinthe, où elle serait en communication immédiate avec l'armée de terre du Péloponèse, de sorte qu'en cas de défaite sur mer les vaisseaux trouveraient protection sur le rivage, et les hommes se réuniraient au service de terre; tandis que, si Ton était vaincu dans une action navale près de Salamis, ils seraient enfermés dans une île d'où il n'y avait pas espoir de s'échapper (1). Au milieu du débat, arriva un messager avec la nouvelle de la prise et de l'incendie d'Athènes et de son akropolis par les Perses. La terreur qu'elle causa fut telle, que quelques-uns des chefs, sans même attendre la fin du débat et le vote final, quittèrent aussitôt le conseil et se mirent à hisser les voiles ou à préparer leurs rameurs pour partir. La majorité vota formellement le départ pour l'isthme ; mais comme la nuit approchait, le mouvement réel fut diflféré jusqu'au lendemain matin (2).

Alors on sentit le besoin d'une position telle que celle des Thermopylse, qui avait servi de protection à tous les Grecs à la fois, de manière à empêcher que les craintes et les intérêts séparés ne prissent de trop grandes proportions. Nous ne pouvons guère nous étonner que les chefs péloponésiens, — les Corinthiens en particulier, qui fournissaient un contingent naval si considérable, et sur le territoire desquels la bataille sur terre à l'isthme semblait sur le point d'être livrée, — que ces chefs, disons-nous, manifestassent une répugnance si obstinée à combattre à Salamis, et insistassent pour gagner une position où,* dans le cas d'une défaite sur mer, ils pourraient aider leurs propres soldats sur

(1) Hérodote, VITI, 70. (2) Hérodote, VIH, 49, 50, 56.

terre, et être aidés par eux. D'autre part. Salamis, à cause de son détroit resserré, était non-seulement la position la plus favorable pour le nombre inférieur des Grecs, mais elle ne pouvait être abandonnée sans que l'unité de la flotte alliée fût rompue ; puisque Megara et ^gina resteraient ainsi à découvert, et que les contingents de chacune d'elles se retireraient immédiatement pour aller défendre leurs propres foyers; — tandis que les Athéniens, dont une grande partie avaient leurs familles expatriées dans Salamis et ^Egina, seraient également distraits des eflforts maritimes combinés à l'isthme. Si la flotte était transportée à ce dernier endroit, les Péloponésiens eux-mêmes ne seraient probablement pas restés réunis en un seul corps ; car les escadres d'Epidauros, de Trœzen, d'Hermionê, craignant chacune que la flotte persane ne fit une descente sur l'un ou sur l'autre de ces ports séparés, retourneraient dans leur patrie pour repousser une telle éventualité, malgré les efforts d'Eurybiadês pour les conserver réunies. C'est pourquoi l'ordre de quitter Salamis et de se retirer à l'isthme n'était rien moins qu'une sentence de ruine pour toute défense maritime combinée ; et il devint ainsi doublement odieux à tous ceux qui, comme les Athéniens, les ^Eginètes et les Mégariens, étaient également amenés par leur propre sûreté séparée à s'attacher à la défense de Salamis. Toutefois, maigri toute cette opposition et la protestation de Themistoklês, la détermination obstinée des chefs péloponésiens emporta le vote de retraite, et chacun d'eux se rendit à son vaisseau afin de le préparer pour partir le lendemain matin.

Quand Themistoklês retourna à son vaisseau, l'âme pleine du découragement causé par cette triste décision, réduit à la nécessité de pourvoir à l'éloignement des familles athéniennes expatriées et réfugiées dans l'île aussi bien qu'à celui de l'escadre, il trouva un ami athénien, nommé Mnêsiphilos, qui lui demanda ce qu'avait décidé le conseil des chefs. Relativement à ce Mnêsiphilos, que l'on signale en général comme un philosophe pratique plein de sagacité, nous n'avons malheureusement aucun détail; mais il n'a pas dû être un homme ordinaire celui que la renommée choisit,

à tort ou à raison, comme le génie inspirateur de Themistoklês. En apprenant la décision prise, Mnêsiphilos éclata en remontrances sur la ruine totale que léguerait son exécution ; il n'y aurait bientôt plus ni flotte combinée pour combattre, ni cause, ni patrie collective à défendre (1). Il pressa vivement Themistoklês de rouvrir la discussion, et d'insister fortement par tous les moyens en son pouvoir sur un rappel du vote en faveur de la retraite, aussi bien que sur une résolution positive de rester à Salamis et d y combattre. Themistoklês avait déjà essayé en vain d'imposer la même idée ; mais, bien que découragé par le mauvais succès, les remontrances d'un ami respecté le frappèrent d'une manière assez forte pour l'engager à renouveler ses efforts. Il se rendit à l'instant au vaisseau d'Eurybiadês, demanda la permission de lui parler, et, étant admis à son bord, il rouvrit avec lui seul tout le sujet de la discussion précédente, insistant sur ses propres vues avec autant d'énergie qu'il le put. Dans cette entrevue particulière, on pouvait présenter les arguments à Tappui du cas avec beaucoup moins de ménagement qu'il n'avait été possible de le faire dans une assemblée des chefs, qui se seraient regardés comme insultés si on leur eût dit ouvertement qu'il était vraisemblable qu'ils abandonneraient la flotte, une fois partis de Salamis. Parlant ainsi librement et confidentiellement, et parlant à Eurybiadês seul, Themistoklês put le convaincre en partie, et même il obtint de lui qu'il convoquerait une nouvelle assemblée. Aussitôt qu'elle fut réunie, avant même qu'Eurybiadês en eût expliqué l'objet et qu'il eût ouvert la discussion dans les formes, Themistoklês s'adressa à chacun des chefs séparément, épanchant librement ses craintes et son inquiétude au sujet de l'abandon de Salamis ; si bien que le Corinthien Adeimantos le blâma en disant : « Themistoklês, ceux qui dans les luttes publiques des fêtes se lèvent avant le signal

(1) Hérodote, VIH, 57. Outoi àpa ffsi; * xarà ^àp ttoXi; ëxaffxoi Tpé<|;ovfiv àTtaipoxTi TOt; vYJaç àiib Sa).a{AÏvo;, xai, etc. Comp. VH, 139, et Thucydide wepi o.j8£[j.(t)c Iti TraTpiôo; vavtjwxxri- I, 73.

voulu sont fouettés. — C'est vrai, répliqua rAthénien; mais ceux qui tardent après le signal donné ne remportent pas de couronnes (1). »

(1) Hérodote, VIII, 58, 59. Le récit que fait Hérodote de ces mémorables débats qui précédèrent la bataille de Salamis est en général clair, instructif et logique. Il est plus probable que celui de Diodore (XI, 15, 16), qui dit que Theraistoklês réussit à convaincre entièrement Eurybîadês et les chefs péloponésiens de la convenance de combattre à Salamis, mais que, malgré tous leurs efforts, l'armement ne leur obéit pas, et insista pour aller àPisthme.

Et il mérite encore plus notre estime, si nous le comparons aux récits vagues et négligés de Plutarque et de Cornélius Népos. Comme Plutarque (Themist. c. 11) décrit la scène, Eurybiadês était la personne qui désirait arrêter Tempressement et l'éloquence de Themistoklês, et qui, dans cette intention, lui fît d'abord Tobservation que je donne dans mon texte en l'empruntant d'Hérodote, et à laquelle Themistoklês fit la même réponse, — qui ensuite leva son bâton pour frapper Themistoklês, ce qui provoqua de la part de ce dernier l'observatiou si connue— « Frappe, mais écoute » (IXàTaÇov i&àv, âxoùo-ov ôè).

Larcher exprime sa surprise qu'Hérodote ait supprimé ime anecdote si frappante que cette dernière. Mais nous pouvons voir distinctement par la teneur de son récit qu'il ne peut l'avoir entendu raconter. Dans le récit d'Hérodote, Themistoklês ne fait pas d'offense à Eurybiadês^ et celui-ci n'est nullement mécontent de lui. Qui plus est, Eurybiadês est même entraîné par les paroles persuasives de Themistoklês, et disposé à tomber dans son sens.

Les personnes qu'Hérodote représente comme irritées contre Themistoklês sont les chefs péloponésiens, particulièrement Adeimantos le Corinthien.

Ils sont irrités aussi (il faut ajouter),

T. VII

non sans une raison plausible : un vote en forme vient d'être rendu par la majorité, après une discussion approfondie, et voici le chef de la minorité qui persuade à Eurybiadês de rouvrir tout le débat : cause assez raisonnable de mécontentement. De plus, c'est Adeimantos^ non Eurybiadês^ qui adresse à Themistoklês la remarque que « les personnes qui se lèvent avant le signal voulu sont fouettées. » Et il fait la remarque parce que Themistoklês continue de parler aux divers chefs, et tâche de les persuader, avant que la délibération de l'assemblée ait été ouverte dans les formes. Themistoklês s'attire le blâme en péchant contre les formes de la délibération, et en parlant avant le temps voulu. Mais Plutarque. met la remarque dans la bouche d'Êurybiadês, sans aucune circonstance antérieure pour la justifier, et sans aucune convenance. Son récit représente Eurybiadês comme étant la personne qui désire et transférer les vaisseaux à l'isthme, et empêcher Themistoklês de faire de l'opposition à cette mesure ; bien que cette tentative faite pour arrêter une opposition en forme d'argument de la part du commandant de l'escadre athénienne ne soit nullement croyable.

Le D' Blomfield (ad jEschyl. Pers.

728) imagine que l'histoire relative à Eurybiadês menaçant Themistoklês de son bâton naquit de l'histoire telle qu'elle est rapportée dans Hérodote, bien qu'Hérodote lui-même ne la connût pas. Je ne puis croire que ceci soit exact, puisque l'histoire ne s'adapte pas au récit de cet historien ; elle ne s'accorde pas avec sa conception des relations existant entre Eurybiadês et Themistoklês.

66 HISTOIRB DE lA QRÈCE

Eurybiadês expliqua alors au conseil que des doute» s'étaient élevés dans son esprit, et qu'il le réunii^ait pour examiner de nouveau leur résolution antérieure ; après ce» mots, Themistoklês ouvrit la discussion. Il insista vivement sur la nécessité de combattre dans la mer resserrée de Salamis et non dans les eaux ouvertes de l'isthme, — aussi bien que de préserver Megara et .^gina; soutenant qu'une victoire navale à Salamis ne serait pas moins efficace pour la défense du Péloponèse qiie si elle était gagnée à l'isthme; tandis que, si la flotte était dirigée vers ce dernier point, elle ne ferait qu'attirer les Perses après elle. De plus, il n'oublia pas d'ajouter que les Athéniens avaient une prophétie qui leur assurait la victoire dans cette île, leur propriété. Mais son discours fit peu d'impression sur les chefs péloponésiens, qui furent même exaspérés d'être convoqués une seconde fois pour rouvrir un débat déjà fermé, — et fermé d'une manière qu'ils jugeaient essentielle à leur sûreté. Dans le cœur du Corinthien Adeimantos en particulier, ce sentiment de colère dépassa toutes les bornes. Il dénonça avec aigreur la présomption de Themistoklês, et lui ordonna de se taire comme un homme qui n'avait pas alors de cité libre grecque à représenter, — Athènes étant au pouvoir de l'ennemi. Qui plus est, il alla jusqu'à soutenir qu'Eurybiadês n'avait pas le droit de compter le vote de Themistoklês jusqu'à ce que celui-ci eut produit une cité libre qui l'accréditât auprès du conseil. Une telle attaque, à la fois peu généreuse et insensée, dirigée contre le chef de plus de la moitié de toute la flotte, démontre l'extravagante impatience qu'avaient les Corinthiens d'emmener leur flotte à leur isthme. Elle provoqua une amère réponse que leur adressa Themistoklês, qui leur rappela qu'ayant autour de lui deux cents vaisseaux bien montés en hommes, il pourrait se procurer partout et une cité et un territoire aussi bons ou meilleurs que Corinthe. Mais il vit alors clairement qu'il fallait desespérer de songer à imposer sa politique par le raisonnement, et que rien ne réussirait, si ce n'est le langage direct de l'intimidation. Se tournant vers Eurybiadês, et s'adressant à lui personnellement, il dit : « Si tu veux rester ici, et combattre

bravement, tout tournera bien; mais si tu ne veux pas rester, tu ruineras laHellas (1). Car, pour nous, tous nos moyens de guerre sont conteiuis dans nos vaisseaux. Laisse-toi encore persuader par moi; sinon, nous. Athéniens, nous émigrerons avec nos familles à bord, tels que nous sommes, à Siris en Italie , qui est à nous depuis longtemps, et que, suivant les prophéties, nous devons coloniser un jour. Alors vous autres chefs, quand vous serez privés d alliés comme nous, vous vous rappellerez bientôt ce que je vous dis maintenant. »

Eurybiadês avait été presque convaincu auparavant par le plaidoyer éloquent de Themistoklês. Mais cette dernière menace directe fixa sa détermination, et probablement réduisit au silence même les opposants corinthiens et péloponésiens : car il n'était que trop évident que, sans les Athéniens, la flotte était impuissante. Toutefois, il ne remit pas la question aux voix, mais il prit sur lui d'annuler la première résolution et de donner l'ordre de rester à Salamis pour combattre. Tous acquiescèrent à cet ordre, bon gré mal gré (2). L'aurore suivante les vit se préparer au combat et non à la retraite, et invoquer la protection et la compagnie des héros ^Eakides de Salamis, — Telamôn et Ajax ; ils envoyèrent même une trirème àiEgina pour implorer -^akos lui-même et les autres -^akides. Il paraît que ce fut aussi dans ce même jour que la résolution de combattre à Salamis fut prise par Xerxês, dont on vit la flotte en mouvement vers la fin du jour, préparant l'attaque pour le lendemain matin.

Mais les Péloponésiens, bien que n'osant pas désobéir à l'ordre de l'amiral Spartiate, conservaient encore entières leurs premières craintes et leur ancienne répugnance, qui, après un court intervalle, recommencèrent à l'emporter sur la formidable menace de Themistoklês, et furent encore

(1) Hérodote, VIII, 61, 62. ïù el (2) Hérodote, VIII, 64. OtÎTW fièv

(isvéEbc aÙToO, xod {livMv ineai àvrip ol nepl £a>a{ttva, iTceat àxpo6oXi(Tà-

augmentées par les avis venus de l'isthme. Les messagers, de ce côté, dépeignaient la terreur et l'effroi qu'éprouvaient leurs frères absents, tout en construisant à ce point leur mur transversal pour résister à l'invasion imminente par terre. Pourquoi, eux aussi, n'y étaient-i/5 pas pour unir leurs bras 'et aider à la défense, du moins sur terre, — même s'ils étaient vaincus sur mer, — au lieu de consumer leurs efforts pour défendre l'Attique, déjà au pouvoir de Fennemi? Telles étaient les plaintes qui passaient de bouche en bouche , avec maintes exclamations amères contre la folie d'Eurybiadês; enfin le sentiment commun éclata en une manifestation publique et mutine, et un nouveau conseil de chefs fut demandé et convoqué (1). Ici on vit se renouveler le même débat plein de colère et la même différence d'opinion inconciliable ; les chefs péloponésiens demandant à grands cris un départ immédiat, tandis que les Athéniens, les xEginètes (2) et les Mégariens demandaient avec autant d'instances qu'on restât pour combattre. Il était évident pour Themistoklès que la majorité des votes parmi les chefs serait contre lui, malgré l'ordre d'Eurybiadês ; et la crise désastreuse destinée à priver la Grèce de toute défense ^ maritime combinée paraissait imminente, — quand il eut recours à un dernier stratagème pour faire face à la circons- * tance désespérée en rendant la fuite impossible. Imaginant un prétexte pour s'en aller du conseil, il fit passer le détroit à un messager de confiance chargé d'une communication secrète pour les généraux persans. Sikinnos, son esclave, — vraisemblablement un Grec asiatique (3) qui comprenait

(1) Hérodote, VIII, 74. "Ew; [xèv ôyj empêchés que par le stratagème de aOrûv àv9ip àv8pl Tiapid-raxo, 8a)U(i.a Themistoklès. C'est une grande erreur, iroieOpisvoi tyjv EOpuêiàSeu) àSouXiYiv • comme dans le fait ces orateurs jugent xeXoc ôè, sÇg^f àyr, eç tô (lédov, (jvXXo- perpétuellement mal les faits de leur -fo; TE ôr) èYivsTO, xat TioXXà IXéyeTO ancienne histoire. Les iEginètes avaient TT^pi Twv aÙTÔv, etc. Cf. Plutarqne, un intérêt non moins fort que les Athé- Tùemist. c. 12. niens à garder la flotte réunie et à com-

(2) Lykurgue (cont. Leokrat. c. 17, battre à Salamis.

p. 185) compte les ^Eginètes parmi (3) Plutarque (Themistoklès, c. 12)

ceux qui désiraient s'échapper de Sala* appelle Sikinnos un Perse de naissanccy

mis pendant la nuit, et qui n'en furent ce qui ne peut être vrai.

le persan et avait peut-être été vendu pendant la dernière révolte ionienne, mais dont les qualités supérieures sont prouvées par ce fait, qu'il avait eu à soigner et à instruire les enfants de son maître, — Sikinnos, dis-je, reçut comme instruction de les informer secrètement au nom de Themistoklês, qui était représenté comme ayant à cœur le succès des Perses, que la flotte grecque était non-seulement dans la dernière alarme et méditait une fuite immédiate, mais que ses diverses parties étaient dans une dissension si violente, qu'elles étaient plutôt disposées à combattre les unes contre les autres que contre un ennemi commun. Une magnifique occasion (était-il ajouté) se présentait ainsi aux Perses, s'ils voulaient en profiter sans retard, d'abord de les cerner et d'empêcher leur fuite, et ensuite d'attaquer un corps désuni, dont un grand nombre, au commencement du combat, épouserait ouvertement la cause des Perses (1).

Telle fut l'importante communication envoyée par Themistoklês à travers le détroit resserré (seulement un quart de mille (= 400 mètres) en largeur à la partie la plus étroite) qui sépare Salamis du continent voisin, sur lequel était posté l'ennemi. Cet ordre fut exécuté avec assez d'adresse pour produire l'impression exacte que le chef athénien voulait faire, et, à cause du glorieux succès qu'elle amena, elle passa pour un magnifique stratagème ; si on eût essuyé une défaite, son nom aurait été couvert d'infamie. Ce qui nous étonne le plus, c'est qu'après en avoir recueilli un honneur signalé aux yeux des Grecs en le donnant pour un stratagème, Themistoklês s'en fit honneur plus tard, pendant l'exil de ses derniers jours (2), comme d'un service capital rendu au mo-

(1) Hérodote, VIII, 75. -djc 'EXXàfio; aO-roùç xaT8vau(iaxi1^s,

(2) Thucydide, 1, 137. Il est curieux -cûv jjief iorwv $a>pé(Dv ^ÇCoxrav (Paneg. de comparer ceci avec jE8chyle,Pers», Or. IV, p. 74), — quoique cet orateur 351, sqq. V. aussi Hérodote, VIII, 109, parle comme s'il ne savait rien du stra- 110. tagëme par lequel Themistoklês força

Isokrate pouvait bien faire remar- les Grecs à combattre à Salamis contre

quer, au sujet des dernières récom- leur volonté. V. le même Discours,

penses données par les Perses à The- c. 27, p. 61. mistoklês : — Oe(iiTroxXeà S*, ô; Oicèp

narque persan. Il n'est pas improbable, si nous réfléchissons à l'état désespéré des affaires grecques à ce moment, que cette facilité d'une double interprétation l'ait engagé en partie à envoyer le message.

Il parait qu'il fut communiqué à Xerxês peu après qu'il avait donné ses ordres pour combattre le lendemain matin ; et il entra si avidement dans l'idée, qu'il «ordonna à ses généraux de fermer le détroit de Salamis des deux côtés pendant la nuit, au nord aussi bien qu'au sud de la ville de Salamis, au péril de leurs têtes, s'ils laissaient une ouverture par laquelle les Grecs pussent s'échapper (1). La station de la nombreuse flotte persane était le long de la côte de l'Attique ; — son quartier général était dans la baie de Phalêron, mais sans doute des parties de cette flotte occupaient ces trois ports naturels, non encore améliorés par l'art, qui appartenaient au dême de Peirseeus, — et s'étendaient peut-être en outre jusqu'à d'autres portions de la côte occidentale au sud de Phalêron ; tandis que la flotte grecque était dans le port de la ville appelée Salamis, dans la partie de l'île faisant face au mont -^galeos, en Attique. Pendant la nuit (2), une por-

(1) ^sohyle, Persœ, 370.

Hérodote ne parle pas de cette menace faite anx généraux, et il ne mentionne même pas Pintervention personnelle de Xerxês çn aucune manière, pour tout ce qui regarde le mouvement de nuit de la flotte persane. Il regarde la communication de Sikinnos comme ayant été faite aux généraux Persans, et le mouvement de nuit comme entrepris par eux. L'assertion du poëte contemporain semble la plus probable des deux ; mais il omet, comme on pouvait s*3r attendre, toute mention des dissensions périlleuses qui agitaient le camp grec.

(2) Diodorc (XI, 17) dit que l'escadre égyptienne de la flotte de Xerxês fut détachée pour fermer l'issue entre Salamis et la Megaris, c'est-à-dire pour doubler l'extrémité sud-ouest de l'île

jusqu'au détroit situé au nord-ouest, ou l'extrémité nord-ouest de l'île est séparée de Megara par un détroit resserré, près de l'endroit où fut placé plus tard le fort de Budoron, pendant la guerre du Péloponèse.

Hérodote ne dit rien de ce mouvement, et son récit implique évidemment que la flotte grecque était enfermée au nord de la ville de Salamis, Taile droite persane s'étant postée entre cette ville et Eleusis. Le mouvement annoncé par Diodore me parait inutile et improbable. Si l'escadre égyptienne avait été placée là, elle eât été dans le ûûttrès-éloignéedu théâtre de Taction, tandis qu'Hérodote croyait, comme nous pouvons le voir, qu'elle avait pris une part réelle à la bataille avec le reste (VIII, 100).

tion de la flotte persane, partant de Peiraeeus vers le nord, le long de la côte occidentale de TAttique, s*approcha autant que possible du nord de la ville et du port de Salamis, de manière à fermer l'issue septentrionale du détroit du côté d*Eleusis, tandis qu'une autre portion barra lautre issue entre Peiraeeus et l'extrémité sud-est de l'île, débarquant un détachement de troupes dans l'Ile déserte de Psyttaleia, près de cette extrémité (1). Ces mesures furent toutes prises pen-

(1) Hérodote, VIII, 76. Toiti 8è tb; TTiorà èyCveTO Ta àfx^WyxoLy toOto lièv, e; TYiv vijdCda ti^v H^urraXeiav, {lETûiÇù SaXaiJxvdç Te xeiiuvrjv xai T>i; TJTceipou, woXXoùç tCv Xlepaéwv àire- Pi&MTŒV • TWJTo 5è, £ic8iÔi?| èyivovro \Léaai vvxTêç, àviStov |iàv tô aie' iaicéprjç xipaç, xuxXoOfUvoi wpô; tt^v SaXa- VLÎva • àvYîYov Se ot à\L<p\ ti^v Kéov re xai xiirt Kuvofxoupav TeToyiiivoi, xaTeî- Xov TE \U-xj^i MouwxtTQÇ îcàvTa tov Tiop-

Il avait indiqué antérieurement Phalêron eomme la principale station de 1a âotte persane *, sans vouloir dire néces> sairement qu^eUe y fÙt tout entière. Le passage que je viens de transcrire donne à entendre ce que firent les Perses pour accomplir leur projet d'entourer les Grecs dans le port de Salamis : et la première partie de ce passage, où il parle de Taile occidentale (plus proprement nord-ouest), ne présente pas de diffionlié extnM»liinaîre, bien que nous ne sachions pas jusqu*où s'étendait l'aile occidentale avant le commencement du mouvement. Probablement elle s'étendait jusqu'au port de Peirœeus, et eUe commença de là son mouvement de nuit le long de la oôte de PAttique pour aHer au delà de la viUe de Salamis. Mais il n'est pas fîEMile de comprendre la seconde partie du passage où il dit que • ceux qui étûent stationnés autour de Keos et de Kynosura se mirent aussi en mouvement, et occupèrent avec leurs vaisseaux tout le •détroit jusqu'à' Munychia. » Quels en-

droits étaient Keos et Kynosura, et où étaient-iU situés? Les seuls «n droits connus portant ces noms sont l'Ile de Keos, non loin du sud du cap Sunion, en Attique, — et le promontoire Kynosura, sur la côte nord-est de l'Attique, immédiatement au nord de la baie de Marathon. Il ne semble guère possible de supposer qu'Hérodote voulût parler de ce dernier promontoire, trop éloigné pour rendre le mouvement qu'il décrit aucunement praticable; même 111e de Keos est exposée, bien qu'à un moins haut degré, à la même objection, à savoir, qu'elle est trop éloignée. Aussi Barthélémy, Kruse, Baehr et le D' Thirlwall appliquent-ils les noms de Keos et de Kynosura à deux promontoires (le plus méridional et le plus au sud-«st) de rile de Salamis ; et Kiepert a appliqué leur idée dans ses cartes nouvellement publiées. Mais en premier lieu, on ne produit aucune autorité en donnant ces noms à deux promontoires de l'île, et les critiques ne le font que parce qu'ils disent qu'il est nécessaire d'assurer un sens raisonnable à ce passage d'Hérodote. En second lieu, si nous admettons leur supposition, nous devons supposer qu'avant que ce mouvement de nuit fût commencéy la flotte persane était déjà stationnée en partie à la hauteur de l'Ile de Salamie ; ce qui me parait extrêmement improbable.

Quelque station que la flotte occupât avant le mouvement de nuit, nous pouvons être très-sûrs que ce n'était pas dans l'Ile possédée tdors par Tennemi ;

dant la nuit, pour empêcher la fuite anticipée des Grecs, et ensuite pour les attaquer le lendemain matin dans le détroit resserré tout près de leur port.

Cependant cette violente controverse entre les chefs grecs, au milieu de laquelle Themistoklês avait expédié son messager secret, continuait sans affaiblissement et sans décision. Il était de l'intérêt du général athénien de prolonger le , débat et d'empêcher tout voté définitif, jusqu'à ce que l'effet de son stratagème eût rendu la retraite impossible. Une telle prolongation n'était nullement difficile dans un cas si critique, où la majorité des chefs était d'un côté et celle de l'armée navale de l'autre, — surtout en ce qu'Eurybiadês lui-même était favorable à l'idée de Themistoklês. En conséquence, le débat n'était pas encore terminé à la chute du jour, et ou bien il continua toute la nuit, ou il fut ajourné à une heure avant l'aurore du lendemain matin, — quand un incident, intéressant aussi bien qu'important, vint lui donner un nouveau tour. Aristeidês, l'exilé par ostracisme, arriva d'^gina à Salamis. Depuis la révocation de sa sentence, — révocation proposée par Themistoklês lui-même, — il n'avait pas eu occasion de retourner à Athènes, et il rejoignait alors pour la première fois ses compatriotes dans leur exil à Salamis ; il n'était pas sans être informé des dissensions furieuses qui les divisaient et de l'impatience que montraient les Péloponésiens de se retirer à l'isthme. Il fut le premier à apporter la nouvelle que cette retraite était devenue impraticable par suite de la position de la flotte persane, que son propre vaisseau en venant d'-^gina n'avait

c'était quelque part sur la côte de TAttique, et les noms de Keos et de Kynosura doivent appartenir à quelques points inconnus de VAttique, non de Salamis. Je ne peux donc pas adopter la supposition de ces critiques, bien que, d'un autre côté, Larcher soit peu satisfaisant dans la tentative qu'il fait pour écarter les objections qui s'appliquent à la supposition de Keos et de Kyno-

sura, telles qu'on les comprend ordinairement. Il est difficile dans ce cas de concilier l'assertion d'Hérodote avec les considérations géographiques, et je présume plutôt que dans cette occasion il a été égaré lui-même par un trop grand désir de trouver l'oracle de Bakis réellement accompli. C'est sur Bakis qu'il copie le nom de Kynosura (VITI, 77).

évitée qu'à la faveur de la nuit. Il fit prier Themistoklês de sortir du conseil assemblé des chefs ; et après un généreux exorde où il lui exprima son espérance que leur rivalité ne serait dans l'avenir qu'une lutte de services dans l'intérêt de leur commune patrie, il lui apprit que le nouveau mouvement des Perses enlevait tout espoir de parvenir maintenant à l'isthme, et rendait inutile tout débat ultérieur. Themistoklês exprima sa joie à cette nouvelle, et il lui fit connaître son message secret, par lequel il avait lui-même fait opérer ce mouvement, afin que les chefs péloponésiens fussent forcés de combattre à Salamis même contre leur gré. De plus, il demanda à Aristeidês de se rendre lui-même dans le conseil et de lui communiquer la nouvelle, car, si elle sortait de la bouche de Themistoklês, les Péloponésiens la traiteraient d'invention. En effet, leur incrédulité était si opiniâtre qu'ils ne voulaient pas l'admettre comme vraie, même sur l'assertion d' Aristeidês ; ce ne fut qu'à l'arrivée d'un vaisseau Ténien, qui désertait de la flotte persane, qu'ils finirent par ajouter foi eux-mêmes à la situation réelle des affaires et à l'absolue impossibilité de se retirer. Une fois convaincus de ce fait, ils se préparèrent à l'aurore, pour la bataille maintenant imminente (1).

Après avoir fait ranger son armée de terre le long du rivage opposé à Salamis, Xerxès avait dressé pour lui-même un siège élevé, ou trône, sur une des pentes avancées du mont -égalées, — près de l'Hèrakleion et surplomblant la mer (2), — d'où il pourrait voir distinctement toutes les

(1) Hérodote, VIII, 79, 80.

Hérodote dit, sans doute exactement, qa^Aristeidês, immédiatement après qu^il eut fait la communication au conseil, se retira, sans prétendre prendre part an débat. Plutarqne le représente comme présent et comme y prenant part (Aristeidês, c. 9). Selon Plutarque, Themistoklês prie Aristei-

^ dès de Taider à persuader Ëurybiadês ;

' selon Hérodote, Ëurybiadês était déjà

persuadé : c'étaient les chefs péloponésiens qui résistaient.

On trouvera partout les détails d'Hérodote à la fois plus croyables et plus logiques que ceux de Plutarque et des écrivains plus récents.

(2) iEschyle, Persae, 473 ; Hérodote, VIU, 90. Le trône à pieds d'argent, sur lequel Xerxês s'était assis, fut conservé longtemps dans Takropolis d'Athènes ; — il avait été abandonné lors

phases du combat et la conduite de ses troupes sujettes. Il était persuadé qu'elles n'avaient pas fait de leur mieux à Artemision, par suite de son absence, et que sa présence leur inspirerait une nouvelle ardeur; de plus, ses secrétaires royaux étaient à ses côtés, prêts à enregistrer les noms et des braves et des lâches parmi les combattants. A l'aile droite de sa flotte, qui se rapprochait de Salamis du côté d'Eleusis, et était opposée aux Athéniens sur l'aile gauche des Grecs, — se trouvaient placés les Phéniciens et les Egyptiens; à son aile gauche les Ioniens (1), — se rapprochant du côté de Peiraeeus et opposés aux Lacédaemoniens, aux ^ginètes et aux Mégariens. Toutefois les marins de la flotte persane avaient été à bord toute la nuit, occupés à faire ce mouvement qui les avait placés dans leur position actuelle, tandis que les marins grecs commençaient mainte* nant sans fatigue antérieure, encore sous l'impression des . harangues animées de Themistoklês et des autres chefs. Au moment même où ils montaient sur leurs navires, ils furent rejoints par la trirème qu'on avait envoyée à -^gina pour apporter à leur aide iEakos avec les autres héros iEakides, Honoré^ de ce précieux secours, qui contribuait tant à animer le courage des Grecs, la trirème seginétaine arrivait alors juste à temps pour prendre son poste dans la ligne, après avoir évité la poursuite de l'ennemi, qui lui barrait le passage (2).

de sa retraite, Harpokration, 'Apyupo-

Un écrivain auquel s'en réfère Plutarque, — Akestodôros, — affinnait que le siège de Xeixês était dressé, non au pied du mont ^galeos, mais beaucoup plus loin au nord-ouest, sur les frontières de PAttique et de la Megaris, au pied des montagnes appelées Kerata (Plutarque, Themistoklês, 13).

Si cet écrivain connaissait la topographie de TAttique, nous devons supposer qu'il attribuait à Xerxês une vue étonnamment longue. Mais nous pouvons

probablement voir dans cette assertion un exemple de cette négligence en géo^ graphie qui se remarque dans tant d'auteurs anciens. Etêsias reconnaît l'Hêràkleion (Persica, c. 26).

0) Hérodote, VIII, 85; Diodore, XI, 16.

(2) Hérodote, VIII, 83; Plutarque (Themistoklês, c. 13 ; Aristeidôs, c. 9; Pelopidas, c. 21). Plutarque raconte une histoire d'après Phanias, relative»

ment à un incident survenu au moment qui précéda l'actioik; et on aime à^ trouver une raison suffisante pour le '

Les Grecs s'ayancérent du rivage à force de rames pour . attaquer, avec le pœan habituel, ou cri de guerre, auquel les Perses répondirent avec confiance. Dans le fait, ces derniers étaient les plus avancés des deux pour commencer le. combat. Les marins grecs, à mesure qu'ils approchaient de l'ennemi, furent d'aborà disposés à hésiter, — et même reculèrent pendant un certain temps ; de sorte que quelquesuns d'entre eux touchèrent terre sur leur propre rivage, jusqu'à ce que ce mouvement rétrograde fut arrêté par une figure surnaturelle de femme planant au-dessus d'eux, qui s'écria d'une voix que toute la flotte entendit : « braves ! jusqu'où allez-vous encore en ramant à reculons? »» Le fait seul que cette fable ait circulé atteste le courage incertain des Grecs au commencement de la bataille (1). Les braves capitaines athéniens Ameinias et Lykomêdês (le premier, frère du poëte Eschyle) furent les premiers à obéir soit à cette voix de femme, soit aux inspirations de leur propre ardeur; bien que, suivant la version qui avait cours à

rejeter. TJiemistoklês, avec le prophète Enphrantîdês, était en train â*offrir nn sacrifice à côté de la galerie de PamiraJ, quand on amena comme prisonniers trois beaux jeunes gens, neveux de Xerxêa. Comme le feu jeta précisément alors une lueur brillante, et qii'on entendit un éternûment du côté droit, le prophète enjoignit à Themistoklês d'ofinr ces trois prisonniers en sacrifice propitiatoire à Dionysos Omêstês ; ce que les cris des assistants le forcèrent de faire contre sa volonté.

C'est ce que Plutarque avance dans sa vie de Themistoklês ; dans sa vie d'Aristeidês, il affirme que ces jeunes gens furent amenés prisonniers de Psjttaleia, quand Ariateidês l'cUtaqua cm corn' mencement de Vaction, Or Aristeidês n'attaqua Psyttaleia que quand le combat naval fut presque terminé, d« sorte que des prisonniers n'ont pu être amenés de là au commencement de l'action.

Il n'a donc pu y avoir de prisonniers

persans au sacrifice, et on peut écarter l'hisfoire comme une fiction.

(1) Hérodote, YIII, 84. ^avet(rav 6s SiaxeXevtraffOou, &axs, xat &icav àxouaai tô tcov 'E»in"V(i)v drpaTÔTreôov, ôveidivaaav Tcp^repov ràSs * ^Q Sat- (tovioi, ii.£Xp( xoaov Iri TCpujivav àvaxpoiSeaOe ;

MsGhjle (Fers. 396-415) décrit bien le cri de guerre des Grecs et la réponse des Perses. Pour de très-bonnes raisons, il ne mentionne pas la lâcheté que les Grecs montrèrent en commençant et qu'Hérodote nous expose.

Le cri de guerre décrit ici par jEschyle, guerrier réellement engagé dans l'affairs, nous montre la différence entre un combat naval à cette époque et la tactique perfectionnée des Athéniens, cinquante ans plus tard, au commencement de la guerre du Péloponèse.

Phormiôn surtout enjoint à ses hommes la nécessité du silence (Thucydide, II, 89).

^gina, ce fût le vaisseau aeginétain, chargé des héros jEslkides, qui donna le premier cet honorable exemple (1). Le Naxien Demokritos fut célébré par Simonidês comme étant le troisième vaisseau qui entra en action. Ameinias, s'élançant hors de la ligne, chargea avec l'éperon de son vaisseau en plein contre un phénicien, et les deux navires devinrent tellement enchevêtrés qu'il ne put se dégager; d'autres vaisseaux vinrent au secours des deux côtés, et l'action devint ainsi générale.

Hérodote, avec sa sincérité ordinaire, nous dit qu'il ne put se procurer que peu de détails sur l'action, si ce n'est sur ce qui concernait Artemisia, la reine de sa propre ville, de sorte que nous ne savons guère quelque chose de plus que les faits généraux. Mais il paraît que, à l'exception des Grecs ioniens, dont beaucoup (apparemment un nombre plus grand qu'Hérodote n'aime à le reconnaître) furent tièdes et quelques-uns même contraires (2), — les sujets de Xerxès se conduisirent eh général avec une grande bravoure : Phéniciens, Kypriens, Kilikiens, Egyptiens rivalisèrent avec les Perses et les Mèdes servant comme soldats à bord, en essayant de satisfaire le monarque exigeant qui, assis sur le rivage, observait leur conduite. Leur défaite signalée ne fut pas due à un défaut de courage, — mais, d'abord, à l'espace étroit, qui faisait que leur nombre supérieur était un obstacle plutôt qu'un avantage ; ensuite à leur manque de ligne et de discipline régulières en tant que comparées à celles des Grecs ; en troisième lieu, à ce fait que, dès que la fortune sembla tourner contre eux, ils n'eurent ni fidélité ni attachement réciproque, et que chaque allié voulut en sa-

(1) Simonide, Epigram. 138, Bergk ; XI, 16. ^Eschyle, dans les Persœ, bien Plutarque, De Herodot. Malignit. quMl donne une longue liste des nom» c. 36. de ceux qui combattirent contre

Suivant Plutarque (Themist. 12) et Athènes, ne fait aucune allusion aux

Diodore (XI, 17), ce fut le vaisseau de Grecs ioniens ni à d'autres comme

Famiral persan qui fut le premier atta- ayant fait partie du catalogue. V. Blom-

qué et pris. S'il en avait été ainsi, field ad iEschyl. Pers. 42. Ce silence

Eschyle l'aurait probablement spécifié. s'explique facilement.

(2) Hérodote, VIII, 85 ; Diodore,

crifler d*autres ou même en couler bas, afin de s'échapper lui-même. Leur nombre et l'absence de concert les jetèrent dans la confusion et firent qu'ils s'abordèrent les uns les autres. Ceux de devant ne pouvaient reculer, ni ceux de derrière avancer (1) : les pales des rames furent brisées par le choc, — les timoniers ne purent plus diriger leurs vaisseaux ni disposer la marche du navire de manière à frapper avec l'éperon ce coup direct qui était essentiel dans l'ancienne manière de faire la guerre. Après quelque temps de combat, toute la flotte persane fut repoussée et devint complètement intraitable, de sorte que l'issue ne fut plus douteuse, et il ne resta rien que les efforts de la bravoure individuelle pour prolonger la lutte. Tandis que l'escadre athénienne à gauche, qui avait à surmonter la plus grande résistance, rompit et poussa devant elle l'aile droite des Perses, les iEginètes, à droite, interceptèrent la fuite des ennemis qui se sauvaient vers Phalèron (2). Demokritos, le capitaine naxien, prit, dit-on, cinq vaisseaux des Perses avec sa seule trirème. Le grand amiral Ariabignès, frère de Xerxès, attaqué par deux trirèmes athéniennes à la fois, succomba vaillamment en essayant d'aborder l'une d'elles, et le nombre de Persans et de Mèdes distingués qui partagèrent son sort fut très-considérable (3) ; d'autant plus que peu d'entre eux savaient nager, tandis que, parmi les marins grecs qui tombaient à la mer, la plupart étaient nageurs et avaient à leur portée le rivage ami de Salamis.

Il paraît que les marins phéniciens de la flotte jetèrent le blâme de la défaite sur les Grecs ioniens ; et quelques-uns d'entre eux, poussés à la côte pendant la chaleur de la bataille immédiatement aux pieds du trône de Xerxês, s'ex-

(1) Hérodote, VIII, 86; Diodore, (2) Simonide, Epigr. 138, Bergk. XI, 17. Le témoignage du premier, (3) Les nombreux noms de chefs portant au sujet du courage manifesté par sans qu'^Eschyle rapporte comme ayant la flotte persane, que de son manque été tués, sont pour la plupart probacomplet d'ordre et de système, est dé- blement des inventions personnelles, cisif, aussi bien qu'an sujet de TefiFet de pour plaire à son auditoire. V. Blomla surveillance personnelle de Xerxês. field, Prsefat ad ^schyl. Pers. p. XII.

casèrent en dénonçant les autres comme traîtres. Les tètes des chefs ioniens auraient été en danger, si le monarque n'avait vu de ses propres yeux un acte de bravoure étonnante accompli par l'un d'eux. Une trirème . ionienne de Samotlirace chargea et désempara une trirème attique, mais fut elle-même presque immédiatement coulée bas par un vaisseau aeginétain. L'équipage de la trirème de Samothrace, comme son navire restait désemparé sur l'eau, fit un si bon usage de ses armes de trait qu'il nettoya le pont du vaisseau aeginétain, s'élança à bord et s'en rendit maître. Cet exploit, se passant sous les yeux de Xerxès lui-même, le poussa à traiter les Phéniciens de lâches calomniateurs et à leur faire couper la tête. Sa colère et son irritation (nous dit Hérodote) ne connurent pas de bornes, et il sut à peine sur qui faire retomber ces sentiments (1). -

Dans cette désastreuse bataille elle-même, comme dans le débat qui l'avait précédée, la conduite d'Artemisia d'Halikarnassos fut telle qu'elle le satisfit pleinement. Il paraît que cette reine prit sa bonne part dans le combat jusqu^à ce que le désordre fût devenu irrémédiable. Alors elle chercha à s'échapper, et fut poursuivie par le triérarque athénien Ameinias; mais elle trouva sa marche obstruée par le nombre des camarades fugitifs ou embarrassés qu'elle rencontra devant elle. Dans cette alternative, elle se préserva de la poursuite en attaquant un de ses propres camarades ; elle chargea la trirème du prince karien Damasithymos de Kalyndos et la coula, de sorte que ce prince périt avec tout son équipage. Si Ameinias avait su que le vaisseau qu'il poursuivait était celui d'Artemisia, rien n'aurait pu le déterminer à renoncer à la poursuite, — car tous les capitaines athéniens étaient indignés à l'idée d'une femme venant envahir et attaquer leur ville (2). Mais il ne connaissait son

(1) Hérodote, VIII, 90. d'Athènes : — Tiietç S' ûvtsç 'AÔ»)vaîoi

(2) Comp. le langage indigné de De- pàpêapov dvOptûTrov, xai xaÛTa yuvaïxot, mosthène un siècle et quart après, ^oèriWi(r£ff6e (Demosth. De Rhodior. relativement à la seconde Artemi- Libert. c. X, jp. 197).

sia, reine de Karia, comme ennemie

vaisseau que comme faisant partie de la flotte ennemie, et la voyant ainsi charger et détruire un autre navire de Tennemi, il en conclut que c'était un déserteur, tourna sa poursuite ailleurs et la laissa échapper. En même temps il se trouva que la destruction du navire de Damasithymos s'effectua sous les yeux de Xerxôs et des personnes qui l'entouraient sur le rivage, qui reconnurent le vaisseau d'Artemisia, mais supposèrent que le navire détruit était un vaisseau grec. Aussi lui dirent-elles: « Maître, ne vois-tu pas comme Artemisia combat bien et comme elle vient de couler bas un navire ennemi ? » Assuré que tel était l'exploit qu'elle venait d'accomplir, Xerxês, dit-on, répondit : « Mes hommes sont devenus des femmes, et mes femmes des hommes. » C'est ainsi qu' Artemisia fut non-seulement sauvée, mais encore élevée à une plus haute place dans l'estime de Xerxês, par la destruction de l'un de ses propres vaisseaux, de l'équipage duquel il ne resta pas un seul homme pour dire l'histoire véritable (1).

Quand aux pertes totales éprouvées par l'une et par l'autre flotte, Hérodote ne nous donne pas d'estimation ; mais Diodore porte à quarante le nombre des vaisseaux détruits du

(1) Hérodote, VIII, 87, 88, 93. L'histoire donnée ici par Hérodote, relativement au stratagème à Taide duquel échappa Artemisia, semhle assez probable ; et il peut l'avoir entendue de la bouche de concitoyens à lui qui étaient à bord de son vaisseau. Bien que Plutarque Taccuse de disposition extravagante à complimenter cette reine, il est évident qu'il n'aime pas lui-même l'histoire, et qu'il ne la considère pas comme un compliment, car lui-même il insinue un doute. « Je ne sais si elle coula le navire kalyndien avec intention, ou si elle se heurta contre lui accidentellement. » Puisque le choc fut si destructif que le navire kalyndien fut complètement enfoncé et coulé, que tous les hommes de son équipage périrent, nous pouvons bien être sûrs

qu'il était intentionnel; et l'historien suggère simplement xme hypothèse possible pour pallier un acte de grande déloyauté. Toutefois, bien que l'histoire du vaisseau kalyndien coulé ait un air de vérité, nous ne pouvons pas en dire autant de l'observation de Xerxês, et de l'attention qu'il prêta, dit-on, à cet acte. Tout ceci a bien l'apparence d'un roman.

Nous avons à regretter (comme le fait observer Plutarque, De Malign.

Herodot. p. 873) qu'Hérodote, qui nous parle beaucoup d' Artemisia, nous dise si peu de chose au sujet des autres ; mais aans doute il entendait parler d'elle plus que du reste, et peut-être ses propres parents faisaient-ils partie de son contingent.

80 HISTOIKB DE LA ORÈCE

côté des Grecs, et à deux cents du côté des Perses, indépendamment de ceux qui furent faits prisonniers avec tous leurs équipages. Aux pertes des Perses il faut ajouter la destruction de toutes ces troupes qui avaient été débarquées avant la bataille dans Tile de Psyttaleia. Aussitôt que la flotte persane fut mise en fuite, Aristeidès transporta quelques hoplites grecs dans cette île, accabla les ennemis et les tua jusqu'au dernier. Il paraît que cette perte fut fort déplorée, en ce que c'étaient des troupes choisies, en grande partie des gardes persans indigènes (1).

Quelque grande et capitale que fût la victoire, il restait encore après elle une portion suffisante de la flotte persane pour continuer avec vigueur même une guerre maritime, sans mentionner la puissante armée de terre qui n'avait pas encore été affaiblie. Et les Grecs eux-mêmes, — immédiatement après avoir recueilli dans leur île, aussi bien qu'ils le purent, les fragments des navires et des cadavres, — s'apprêtaient pour un second engagement (2). Mais ils furent délivrés de cette nécessité par la pusillanimité (3) du monarque envahisseur, que la défaite avait fait passer soudainement d'une confiance présomptueuse non-seulement à la rage et au désappointement, mais à une alarme extrême au sujet de sa sûreté personnelle. Il était plein d'un sentiment mêlé de colère et de défiance contre son armée navale, composée entièrement de nations sujettes, — Phéniciens, Egyptiens, Kilikiens, Kypriens, Pamphiliens, Grecs ioniens, etc., avec un petit nombre de Perses et de Mèdes servant à bord, dans une qualité probablement peu faite pour eux. Aucun de ces sujets n'avait d'intérêt dans le succès de l'invasion, ni d'autre motif de servir, si ce n'est la crainte; tandis que les sympathies des Grecs ioniens y étaient même décidément opposées. Xerxês en vint alors à suspecter la fidélité

(1) Hérodote, VIII, 95 ; Plutarque, Perses furent considérablement favo- Aristeid. c. 9; ^schyl. Fers. 454-470; risées par la timidité personnelle de Diodore, XI, 19. Xerxês et de Darius Codoman à Issus

(2) Hérodote, VIII, 96. et à Arbèles (Arrien, II, 11, 6; III,

(3) Les victoires des Grecs sur les 14, 3),

ou à déprécier le courage de tous ces sujets maritimes (1). Il s'imagina qu'ils ne pouvaient pas résister à la flotte grecque, et craignit que cette dernière ne fit voile pour l'Hellespont, afin de rompre le pont et d'intercepter sa retraite personnelle : car c'était au maintien de ce pont qu'il attachait son propre salut, non moins que son père Darius, lors de la retraite de Scythie, avait attaché le sien à la conservation du pont sur le Danube (2). C'est contre les Phéniciens, de qui il avait attendu le plus, que sa rage éclata en menaces si violentes, qu'ils abandonnèrent la flotte pendant la nuit et partirent pour leur pays (3). Une désertion si capitale rendit une lutte navale ultérieure encore plus désespérée, et Xerxès, bien qu'il respirât d'abord la vengeance, et parlât de faire jeter un môle ou un pont immense en travers du détroit de Salamis, finit bientôt par donner l'ordre à toute la flotte de quitter Phalêron pendant la nuit, — non toutefois sans débarquer les- meilleurs soldats qui servaient à bord (4). On leur commanda de se rendre incontinent à l'Hellespont et d'y garder le pont en attendant son arrivée (5).

(1) Voir ce sentiment surtout dans le langage de Mardonios à Xerxês (Hérodote, VIII, 100), aussi bien que dans celui que l'historien prête à Artemisia (VIII, 68), qui indique la conception générale de l'historien lui-même, née des divers renseignements qui lui parvenaient.

(2) Hérodote, VU, 10.

(3) Ce fait important n'est pas avancé par Hérodote, mais il est distinctement donné dans Diodore, XI, 19. Il semble assez probable.

Si la tragédie de Phrynichos, intitulée Phcenissx, avait été conservée, nous en saurions davantage sur la position et la conduite du contingent phénicien d^ps cette invasion. Elle fut représentée à Athènes seulement trois ans après la bataille de Salamis, en 477 ou 476 avant J.-C, avec Themistoklês comme chorége, quatre ans avant le drame des Fers» d'JEschyle, qui, sui-

T. VII

vaut l'affirmation de Glaucus, fut imité d'elle ( wapaweicoiiiffôai ) avec quelques changements. Le chœur dans les Phœnissœ consistait en femmes phéniciennes, peut-être les veuves de ces Phéniciens que Xerxès avait fait décapiter après le combat (Hérod.

VIII, 90, comme le suppose Blomfield, Pnef. ad ^sch. Pers. p. IX), ou seulement de Phéniciens absents pour l'expédition. Les fragments restant de cette tragédie, qui gagna le prix, sont trop peu abondants pour appuyer aucune conjecture quant à son plan et à ses détails (V. Welcker, Griechische Tragoed. vol. I, p. 26; et Droysen, Phrynichos, iEschylos, und die Trilogie, p. 4-6).

(4) Hérodote, IX, 32.

(5) Hérodote, VIII, 97-107. La terreur de ces marins faisant retraite fut telle qu'ils prirent, dit-on, pour des vaisseaux les falaises avancées du cap

82 HISTOmS DB Ul GRÈCE

Cette résolution fut suggérée par Mardonios , qui vit la terreur réelle à laquelle soa maître était en proie, et y lut une preuve suffisante de danger pour lui-même. Qmand Xerxês expédia à Suse la nouvelle de sa désastreuse défaite, le sentiment qu'on y éprouva ne fut pas seulement cehii d'une peine violente de ce malheur, mais encore de crainte pour la sûreté personnelle du monarque ; de plus, il fut aigri par la colère contre Mardonios, l'instigateur de cette ruineuse -entreprise. Ce général savait très-bien qu'il n'y avait pas de sécurité pour lui (1) s'il retournait en Perse sous h poids de la honte d'un échec. Il valait mieux pour lui se charger de la chance de soumettre la Grèce, ce qu'il avait bon espoir de pouvoir encore fiaire, — et conseiller à Xerxês de retourner dans une résidence sûre et commode d'Asie. Ce conseil était éminemment du goût du monarque, alarmé comme il l'était alors; tandis qu'il ouvrait à Mardonios lui-même une nouvelle chance, non-seulement de sûreté , mais encore d'une augmentation de puissance et de gloire. En conséquence, il commença à rassurer son maître en lui représentant que le coup récent n'était pas sérieux, après tout; — qu'il n'était tombé que sur la partie inférieure de son armée et sur des esclaves étrangers sans valeur, tels que Phéniciens, Égyptiens, etc.; tandis que les troupes persanes indigènes restaient encore invaincues et invincibles, pleinement suffisantes pour accomplir la vengeance du monarque sur la Grèce; — que Xerxês pouvait maintenant très-bien se retirer avec le gros de son armée s'il y était disposé, et que lui (Mardonios) s'engageait à achever la conquête, à la tête de trois cent mille hommes d'élite. Cette proposition procurait en même temps une consolation à la

Zôstôr (à peu pïès à mi-cliemin entte Ktêsias, Pers. c. 16; Strabon, IX,

Peirœeus et Sunion), et qu'ils redou- p. 395. Ces deux decniers parlent de

blèrent leur fuite précipitée comme si l'iatention de jeter un môle ^ travers

\m ennemi était k leurs trousses, — du détroit de l'Attique à Salamis^

histoire que n«us pouvons regarder cpmme si eUe eût été conçue ammt la

comme n'étant rien de .plus qu'une baitaiUe.

sotte exagération des Ath^iens de 4jui (1} Cf. Hérod. VII, 10. Hérodote recevait ses renseignements.

vanité blessée du monarque et la sûreté à sa personne. Ses confidents persans et Artemisia elle-même étant consultés, approuvèrent la mesure. Cette dernière avait gagné sa confiance par l'avis qu'elle lui avait donné pour le détourner du récent et déplorable engagement, et elle avait maintenant tcMite raison pour encourager une proposition qui indiquait de la sollicitude. pour sa personne, et qui la délivrait ellemême de l'obligation de servir plus longtemps. « Si Mardonios désire rester (dit-elle d'une manière méprisante) (i), n'hésite pas à lui laisser les troupes : s'il réussit, c'est toi qui seras le vainqueur ; si même il périt, la perte de quelques-uns de tes esclaves est peu de chose, tant que tu restes sain et sauf et que ta maison garde la puissance. Tu as déjà atteint le but de ton expédition en incendiant Athènes. ^ Xerxês adapta ce conseil et ordonna le retour de sa flotte : en même temps il témoigna sa satisfaction à la reine halikarnassienne en lui confiant quelques-uns de ses enfants, avec recommandation de les transporter à Ephesos (2).

Les Grecs à Salamis apprirent avec surprise et joie que la flotte ennemie était partie de la baie de Phalêron, et ils se mirent immédiatement à sa poursuite; ils la suivirent jusqu'à l'île d'Andros, sans succès. On dit même que Themistoklês et les Athéni-ens désiraient pousser aussitôt sur l'Hellespont et y rompre le pont de bateaux, afin d'empêcher Xerxês de s'échapper, — s'ils n'avaient été retenus par les avertissements d'Eurybiadês et des Péloponésiens, qui leur représentèrent qu'il était dangereux de retenir le monarque persan dans le co&ur de la Grèce. Themistoklês se laissa facilement persuader et contribua beaucoup à détourner ses compatriotes de cette idée ; tandis que lui-même envoya en même temps le fidèle Sikinnos une seconde fois à Xerxês pour lui donner à entendre que lui (Themistoklês) avait arrêté les Grecs impatients de s'avancer sans délai et de brûlerie pont de l'Hellespont, — et que, par amitié personnelle pour le monarque, il lui avait assuré une retraite tran-

(1) Hérodote, VIII, 101, 102. (2) Hérodote, VIÏI, 101, 102.

quille (1). Bien que ceci soit rapporté par Hérodote, il nous est difficile de croire qu'avec la considérable armée de terre des Perses au cœur de TAttique, on ait songé sérieusement à une opération aussi éloignée que celle d'attaquer le pont de l'Hellespont. Il semble plus probable que l'intention fut une invention de Themistoklôs, en vue d'effrayer complètement Xerxês, aussi bien que de se créer uji droit personnel à sa reconnaissance en réserve pour des éventualités futures.

Ces manœuvres astucieuses et ces calculs à longue portée d'événements possibles semblent extraordinaires; mais les faits sont suffisamment attestés, — puisque Themistoklès vécut assez pour réclamer aussi bien que pour recevoir la récompense du service rendu. Bien qu'ils soient extraordinaires, ils ne paraîtront pas inexplicables, si nous songeons d'abord que la partie des Perses, même alors après la défaite de Salamis, non-seulement n'était pas désespérée, mais aurait parfaitement bien pu être gagnée si elle eût été jouée avec une prudence raisonnable ; ensuite, qu'il y avait dans l'esprit de cet homme éminent une combinaison presque sans exemple d'éclatant patriotisme , de finesse à longue portée et de rapacité égoïste. Themistoklès savait mieux que personne que la cause de la Grèce avait paru entièrement désespérée, seulement quelques heures avant le dernier combat : un homme habile ainsi entaché de fautes constantes pouvait compter naturellement être un jour découvert et puni, même si les Grecs réussissaient.

II occupa alors la flotte dans les îles des Cyclades, en vue de lever sur elles des amendes pour les punir d'avoir pris parti pour les Perses. Il mit d'abord le siège devant Andros

(I) Hérodote, VIII, 109, 110; Thu- mistoklês fût la personne qui dissuada

cydide, I, 137. Les mots f|v ij/euSo); les Grecs d'aller à l'Heliespont, — mais

icpOdeTUOiYJaaTO peuvent être compris il était faux aussi que les Grecs eussent

probablement dans un sens un peu plus jamais eu ime intention sérieuse d'y

étendu que celui qu'ils ont naturelle- aller. Cf. Cornélius Népos, Themist.

ment dans Thucydide. En réalité, — c. 5.

non-seulement il était faux que The-

et dit aux habitants qu'il venait leur demander leur argent, en apportant avec lui deux grandes divinités, — Persuasion et Nécessité. A ces paroles, les Andriens répondirent « qu'Athènes était une ville grande et favorisée par d'excellents dieux; mais que, iponr eux, ils étaient misérablement pauvres, et qu'il y avait deux divinités malveillantes qui restaient toujours avec eux et ne voulaient jamais quitter rUe, — Pauvreté et Impuissance (1). C'était dans ces dieux que les Andriens mettaient leur confiance en refusant de donner l'argent demandé; car la puissance d'Athènes ne pourrait jamais triompher de leur défaut de moyens: » Tandis que la flotte était engagée dans une lutte contre les Andriens et leurs tristes divinités protectrices, Themistoklès envoya vers diverses autres cités, leur demandant des sommes d'argent particulières avec la promesse de les garantir d'une attaque. Il extorqua ainsi de Karystos, de Paros et d'autres endroits des présents pour lui-même, séparément des autres généraux (2); mais il paraît qu'Andros se trouva improductive, et, après une absence assez courte, la flotte fut ramenée à Salamis (3).

L'avis secret envoyé par Themistoklès eut peut-être pour effet de hâter le départ de Xerxês, qui ne resta en Attique qu'un petit nombre de jours après la bataille de Salamis, et ensuite fit retirer son armée par la Bœôtia en Thessalia, où Mardonios choisit les troupes qu'il devait garder pour ses futures opérations. Il retint avec lui tous les Perses, les Mèdes, les Sakse, les Baktriens et les Indiens, cavalerie aussi bien qu'infanterie, avec des détachements d'élite pris dans les autres contingents, faisant en tout, suivant Hérodote, trois cent mille hommes. Mais comme on était alors au

(1) Hérodote, VIII, 111. 'Enel 'Av- Cf. Alcée, Fragm. 90, éd. Bergk, et

ôpiouç ys elvai -^tfàytcti^aç èç xà piéY'^r^* Hérodote, Vil, 172.

àWjxovTOç, %a\ ôeovç ôuo àxpi^<rrouç oOx (2) Hérodote, VIII, 112 ; Plutarque,

èxXeineiv dçéwv -rijv vijaov, àXX* àei Themistoklès, c. 21, — qui cite quel-

çtXoxupéetv.... IIcvtYiv te xal ^|I.tt ques vers amers du poëte contemporain

XaviYiv. Timokreôn.

(3) Hérodote, VIII, 1 12-121 .

commencement de septembre, et que soixante mille hommes de son armée, sons Artabazos, étaient destinés à escorter Xerxês lui-même jnsquà THellespont, Mardonios proposa d'hiverner en Thessalia et de remettre an printemps suivant les opérations militaires ultérieures (1).

Après avoir ainsi laissé la plupart de ses troupes sous les ordres de Mardonios en Thessalia, Xerxês partit avec le reste pour THellespont, par la même route qu'il avait prise dans sa marche peu de mois auparavant. Il circulait, relativement à sa retraite, une grande quantité d'histoires incompatibles entre elles, imaginaires et même incroyables (2).

(1) Hérodote, VIII, 114-126.

(2) Le récit donné par Eschyle de cette marche de retraite ma paraît exagéré, et dans plusieurs points incroyable (PerssB, 482-513). H est sans doute vraî que les Perses aoaffrirent considérablement du manque de provisions, et que beaucoup d'entre eux moururent de faim. Mais nous devons considérer en déduction : — 1. Que cette maiche s'effectua dans les mois d'octobre et de nerv^aibre, conséquemment non pas trèslongtemps aEpxès la moisson; 2. Que Mardonios nourrit une grande armée en Thessalia pendant tout l'hiver et la mit en état de combattre au printemps ; S. Qu'Artabazo« aussi, acvac une autre division considérable, fub en opésation militaire en Thrace tout l'hiver, après avoir escorté XersÔs et Pavoir mis en sûreté.

Si nous considérons ces faits, nous verrons que les assertions d'jEschyîe, même quant aux souffrances par la famine, ne doivent être admises qu'avec de grandes réserves. Mais ce qu'il dit au sujet du passage du Strymôn me parait incroyBhle, et j» regrotte dfe me trouver sur ce point en désaccord' avec le D' niirlvail', qui regarde ce renseignement comme un fait indubitable (Hist. of Greece, c. 15, p. 351, 2« éd.).

■ Le fleuve avait été gelé pendant la nnit assez fortement pour porter ceux qui

arrivèrent les premiers. Mais la glace céda soudainement sous l'influence du soleil du matin, et beaucoup périrent dans les eaux. » — Voilà ce que dit le T>' Thirlwall, d'après Eschyle, et il ajoute dans une note : <r II est un peu surprenant qu'Hérodote, en décrivant les misères de la retraite, ne signale pas ce désastre, qui est si saillant dans le récit dn messager pearsan d'.£afihyle.

IL ne peut cependant y avoir de doute quant au fait : et il se peut qu'il fournisse un avertissement utile de ne pas trop insister sur le silence d'Hérodote, comme étant un motif pour rejeter des faits même importants et intéressants qni sont mentionnés semlement par des écrivains plus récents, etc. »

Qu'un fleuve aussi considérable qujest le Strymôn près de son embouchure (large de 164 mètres,^ et à environ 40" 50' latitude N.y, à une époque qui n'a pu être plus avancée que le commencement de novembre, ait été gelé en une nuit assez fortement pour permettre à une partie de l'armée de marcher sur la glace à l'aurore, — avant que le soleil devînt chaud, — e'est là une assertion qni a sfkreinent besoin cTnn témoin pins responsable qn'l/^ichyle pour ^affirmer. Dtan» le fiût, il décrit le phénomëme eomme nue « gelée hors de saison » (^nfiâv àtopov), produite par une intervention

BATAILLE DE SALAMIS, -i- RETRAITE DE XBRXÊS

L'imagination grecque, chez le poète contemporain ^Eschyle, aussi bien que chez les moraliseurs latins, Sénèqae ou Juvénal (1)^ se plut à traiter cette invasion a^ec le maximum de lumière et d'ombre; elle grossit la miéère et Thumiliatioi» destructives de la retraite, de manière à faire un puissant <3ontraste avec Torgueil suriiumain de la première marche, et elle expliqua cette antithèse avec une licence illimitée de détail. Les souffrances causées par le manque de provisions furent sans doute cruelles, et elles sont décrites comme effroyables et meurtrières* Les magasins accumulés, remplis pouï la marche en avant, avaient été épuisés ; de sorte que Tarmée, dans sa retraite, fut alors forcée de s'emparer du blé du pays par lequel elle passait, — subsistance insuffisante suppléée par des feuilles, de Therbe, l'écorce des arbres et autres misérables objets servant à remplacer la nourriture. La peste et la dyssenterie aggravèrent sa misère, et firent ^ju'un grand nombre des soldats furent laissés derrière dans les villes dont on traversait le territmre en se retirant :

spéciale dios dieux. A le Groire, aacon des fugitifs ne fut sauvé, à Pexceptioii de ceux qui furent assez heureux pour traverser le Strymôn sur la. glace, pen»

dant l'iatervalle qui s'écoula entre, l'aurore et la chaleur du soleil. On sHmaginendt qu'il y avait un ennemi & leurpoiBsoite sur leurs traces, se leur laissant que peu de temps pour s'échapper ; tandis qu'en fait il n'^y avait pas •d'ennemi à combattre, — rien que la difficulté de trouver à subsister. Pendant la première marche de Xerxês, un pont de hateanx avait été jeté sur 1« Strymôn : et Ton ne peut d<mner ■aucune raison qui prouve que ce pont n'existât pas encore; Artabazov doit ravoir repassé après avoir accompagné Ibf monarque j-osqa'à rHellespont. J^i»jeuterai que la ville et la forterene d^Eidn, qui oeoimiMpiâaxt rerabouchuMr dtt Stvymdn, resta connue me plaoe forte importante des Fsrses quelques années après cet événement, et qu'elle fut prise seulement, après une résis-

tance désespérée, par les Athéniens et leurs alliés sous Eimôn.

Les auditeurs athéniens des Persce ne critiquflieiit pas sévèrement ûk crédibilité historique de ce que leur disait .^Eschyle au sujet des souffrances de leur ennemi pendant sa r€»traite, ni sâ crédibilité géogcaphique quand il plair çait le mont Panpeos sur le côté en deçà du Strymôn, pour des personnes venant de GrèCe (Persœ, 494). Mais je dois avouer qu'à mes yeux tout le récit de la retraite est marqué au cachet du poëte et de l'homme religieux, et non du témoin historique. Et ma confiance dans Hérodote s'acovoît quand je le OHnpare sur ce point av«c Maohyle, — aussi bien pour ce qu'il dit que pnur ce* quil ne dit pas.

(I) Juvénri, Satir. X, 178.

nie tamen qnalis rediit, Salsmine [xelietâ.

In OaïKnim atque Euzum solitus sm- [vire fiagdilis, etc^

Xerxès donnant des ordres sévères pour que ces villes eussent à les nourrir et à les soigner. Après une marche de quarante-cinq jours à partir de l'Attique, il se trouva enfin à THellespont, où sa flotte, venant de Salamis, était arrivée longtemps avant lui (1). Mais le pont éphémère avait déjà été mis en pièces par une tempête ; de sorte que Tarmée fut transportée sur des navires en Asie, où elle trouva pour la première fois bien-être et abondance, et où le passage de la privation à l'excès engendra de nouvelles maladies. Du temps d'Hérodote, les citoyens d'Abdêra montraient encore le cimeterre et la tiare dorés dont Xerxês leur avait fait présent pendant qu'il s'était arrêté chez eux dans sa retraite, comme gage d'hospitalité et de satisfaction. Ils allaient même jusqu'à affirmer que jamais, depuis son départ de TAttique, il n'avait dénoué sa ceinture avant d'avoir atteint leur cité, tant était fertile l'imagination grecque à grossir la terreur de l'envahisseur repoussé ! Celui-ci rentra dans Sardes, avec une armée abattue et un courage humilié, huit mois seulement après qu'il l'avait quittée comme vainqueur présumé du monde occidental (2).

Cependant les Athéniens et les Péloponésiens, délivrés de la présence immédiate de l'ennemi soit sur terre, soit sur mer, et passant d'une extrême terreur à une tranquillité et à une sécurité soudaines, s'abandonnèrent au bonheur complet de cette victoire inespérée, en s'en félicitant eux-mêmes. La veille de la bataille, la Grèce avait semblé perdue sans remède : elle était maintenant sauvée contre tout espoir rai-

(1) Hérodote, VIII, 130.

(2) Voir le récit de la retraite de Xerxês dans Hérodote, VIII, 115-120, avec maintes histoires qu'il mentionne seulement pour les rejeter. La descrip-f tion donnée dans les Persœ d'jEschyle (v. 486, 515, 570) est conçue dans le même esprit. Le ton atteint son plus haut point dans Justin (II, 13), qui nous dit que Xerxês fut ohligé de traverser le détroit dans un bateau pêcheur. « Ipse cum paucis Abydon con-

tendit. Ubi cum solutum pontem liibemis tempestatibus ofFendisset, pi8catoriâ scaphâ trepidus trajecit. Êrat res spectaculo digna, et, œstimatione sortis humanse, rerum varietate miranda, -^ in exiguo latentem videre navigio, quem paulo ante vix œquor omne capiebat ; carentem etiam onmi servorum ministerio, cujus exercitus propter mnltitudinem terris graves erant. >

sonnable, et le nuage terrible qui la menaçait était dissipé (1). Lors du partage du butin, on décida que les iEginètes s'étaient distingués le plus dans l'action, et qu'ils ayaient droit au lot de choix, tandis que divers autres tributs de reconnaissance furent aussi mis à part pour les dieux. De ce nombre furent trois trirèmes phéniciennes, que Ion consacra à Ajax à Salamis, à Athênê à Sunion, et à Poséidon à l'isthme de Corinthe. On envoya d'autres présents à Apollon à Delphes; et le dieu, quand on lui demanda s'il était satisfait, répondit que tous avaient fait leur devoir à son égard, excepté les -^ginètes; il exigea d'eux une munificence additionnelle en raison du prix qui leur avait été accordé, et ils furent obligés de consacrer dans le temple quatre étoiles d'or sur un bâton d'airain, qu'Hérodote luimême y vit. Après les ^Eginetes, la seconde place d'honneur fut accordée aux Athéniens; l'^/Eginète Polykritos et les Athéniens Eumenès et Ameinias, étant placés au premier rang parmi les combattants individuels (2). Relativement à la conduite d'Adeimantos et des Corinthiens dans le combat, les Athéniens du temps d'Hérodote en traçaient le tableau le plus défavorable ; ils disaient qu'ils avaient fui au commencement et qu'ils n'avaient été ramenés que par la nouvelle que les Grecs étaient en train de remporter la victoire. Si l'on considère le caractère des débats qui avaient précédé, et l'empressement impatient manifesté par les Corinthiens à combattre à l'isthme plutôt qu'à Salamis, une pareille lenteur de leur part, quand ils furent forcés d'entrer en lutte à ce dernier endroit, ne serait pas en elle-même improbable. Toutefois, dans le cas actuel, il semble que non-seulement les Corinthiens eux-mêmes, mais encore la voix générale de la Grèce, contredisaient la version athénienne et soutenaient qu'ils avaient montré dans leur conduite de la bravoure et de l'ardeur. Nous devons nous rappeler qu'à

(I) Hérodote, VIII, 109. *H|ieï<: Se, (2} Hérodote, VIH, 93-122; Dio-

evpT)|ia yàp eOpr)xa{iev V^|jiaç aÙTOu; dore, XI, 27.

HISTOIRB DE LA CFRÈCE

l'époque où Hérodote recueillit son renseignement , un sentiment amer de haine régnait entre Athènes et Corinthe, et Aristeus, fils d'Adeimantos , était au nombre des plus grands ennemis de la première (1).

Outre le premier et le second prix de valeur, les chefs à l'isthme entreprirent d'adjuger entre eux-mêmes le premier et le second prix d'habileté et de sagesse. Chacun d'eux déposa deux noms sur l'autel de Poséidon ; et quand on en vint à examiner les votes, on trouva que chaque homme avait voté pour lui-même comme méritant le premier prix, mais que Themistoklês avait une majorité considérable de votes pour le second (2). Le résultat de ce vote ne donnait à personne le droit de prétendre au premier prix, et les chefs ne pouvaient pas non plus donner le second prix sans le premier ; de sorte que Themistoklês se vit frustré de la récompense, bien que son renom en général s'en accrût d'autant, peut-être à cause de ce mécompte même. Il se rendit bientôt à Sparte, où il reçut des Lacédsemoniens des honneurs tels qu'il n'en fut jamais accordé de pareils, ni avant ni après, à aucun étranger. Une couronne d'olivier fut, en effet, donnée à

(1) Hérodote, VIII, 94 ; Thucyd. I, 42, 103. Tô (Tçoôpàv (xîffoç de Corinthe à l'égard d*^Athènes. Sur Aristens, Thucyd. H, 67.

Plutarque (De Herodoti Malignit.

p. 870) emploie plus d'une expression de colère pour réfuter cette- ealonune atbé»

nieime, que riûstotrien lui-même ne soutient pas comme vraie. Dion Chrysostome (Or. XXXVTE, p. 456) avance qu'Hérodote denaanda. ane récompense AUX. Corinthiens, et qu% sur leur refua, il inséra ce récit dans son histoire, afin de se venger d'eux ; mais cette allégation ne mérite aucune attention, si elle n'est pas appuyée de quelque preuve raisonnable : l'assertion de Diyllos, qui mous dit qn^il reçut dix talents des Athéniens comme récompense pour son histoire, serait beaucoup moins improbable, quant au fait d'une récompense

pécuniaire, séparément de la grandeur de la somme ; mais ceci a aussi besoin de preuves. Dion Chrysostome ne se eontente pas de rejeter ce récit des Athéniens, mais il va jusqu'à affirmer que les Corinthiens remportèrent la palme de Ia bravoure et furent la cause de la victoire. Lee épigrammes de Simonidês, qu'il cite, ne prouvent rien de la sorte (p. 459). MarceUin (Vit, Thucyd. p» l&j insinue une aceusatioB.

contre Hérodote, quelque peu. semblable à celles de Plutarque et de Dion.

(2) Hérodote, VIII, 123. Plutarque (Themist.c. 17): (Cf. De Herodot. Malignit. p. 871) dit que chaque chef individuellement donna son second vote à Themistoklês. Plus nous éprofavcms Hérodete: en le ecnsqmrant à d'autres^ plus nous le bniuvom t exempt de PesipTit d'exagération.

Earybiadês comme premier prix, mais une môme couronne fut en même temps décernée à Themistoklôs comme récompense spéciale pour sa sagacité sans égale, avec un char, le plus beau que la ville pût donner. De plus, à son départ, les trois cents jeunes gens d'élite appelés Hippeis, qui formaient la garde et la police actives du pays, l'accompagnèrent tous en corps comme escorte d'honneur jusqu'aux frontières de Tegea (1). Ces démonstrations furent si étonnantes de ]a part des Spartiates hautains et insensibles, que quelques auteurs les attribuèrent à leur crainte que Themistoklês ne fût ofiFensé s'il était privé du prix commun ; et on dit même qu'elles excitèrent tellement la jalousie des Athéniens, qu'on lui ôta sa charge de général, à laquelle Xanthippos fut nommé (2). Il n'est pas vraisemblable que ni l'un ni l'autre de ces rapports soient vrais, et ils ne sont pas confirmés par Hérodote. Le fait que Xanthippos devint général de la flotte l'année suivante est dans le cours régulier du changement des officiers chez les Athéniens, et n'implique pas de jalousie particulière à l'égard de Themistoklôs.

(1) Hérodote, VIII, 124 ; Plutarque, (2) Diodore, XI, 27. Cf. Hérodote,

Themist. c. 17. VIII, 125, et Thucyd. I, 74.

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