‹ Histoire de la Gréce depuis les temps les plus reculés jusqu'a la fin de la géneration contemporaine d'AnglaisChapitre 4 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Terreur des Grecs en apprenant la mort de Cyrus ; Klearchos offre le trône à Ariaeos. — Artaxerxês somme les Grecs de se rendre ; leur réponse ; langage de PLalinos. — Ariaeos refuse le trône^ mais il invite les Grecs à se joindre à lui pour opérer la retraite. — Les Grecs rejoignent Ariœos ; échange de serments ; résolution de se retirer ensemble. — Position des Grecs ; désespérée selon toute apparence. — Commencement de la retraite avec Ariaeos; désordre de Tarmée, — Hérauts envoyés par les Perses pour traiter d'une trêve. — Les hérauts conduisent les Grecs à des villages fournis de provisions ; marche en traversant les canaux. — Provisions abondantes obtenues dans les villages. — Visite de Tissaphem^s ; négociations. — Convention conclue avec Tissaphernês, qui sVngage à conduire les Grecs chez eux. — Motifs des Perses; dispositions favorables de Parysatis à Tégard de Cyrus. — Longue halte des Grecs ; leur querelle avec Ariaeos. — Secret désespoir de Klearchos.

— Marche'dë retraite commencée sous .Tissaphernês ; ils entrent dans l'intérieur du mur de Médie ; marche vers Sittakê. — Alarme et soupçons des Grecs; ils franchissent le Tigre. — Marche de retraite en remontant la rive gauche du Tigre, jusqu'au grand Zab. — Soupçons entre les Grecs et Tissaphernês. — Klearchos converse avec Tissaphernês, qui Famène à ses vues. — Klearchos, avec les autres généraux grecs, visite Tissaphernês dans sa tente.

— Tissaphernês saisit les généraux grecs. Ils sont envoyés prisonniers à la cour de Perse, où on les met à mort. — Menôn est réservé pour périr dans les tortures; sentiments de la reine Parysatis. — Comment Klearchos eu vint à être trompé. — Plans de Tissaphernês ; impuissance et timidité des Perses.

— Les Perses 'somment l'armée grecque de se rendre. — Refus indigné des Grecs ; détresse et désespoir régnant parmi eux. — Première apparition de Xénophon; son rêve. — Il stimule les autres capitiRnes à prendre le commandement et à nommer de nouveaux officiers. — Paroles de Xénophon aux officiers; on nomme de nouveaux généraux ; Xénophon est du nombre. — L'arméô est réunie en assemblée générale ; discours de Xénophon. — Augure favorable tiré de l'éternument d'un homme. — Arguments encourageants sur lesquels insiste Xénophon. — Grande impression produite par son discours ; l'armée confirme les nouveaux généraux proposés. — Grand ascendant acquis aussitôt sur l'armée par Xénophon ; qualités par lesquelles il l'obtint. — Combinaison d'éloquence et de confiance avec l'esprit de ressource et la bravoure du soldat. ^ Le persan Mithridatês s'approche du camp ; les Grecs refusent tout pour-

parler. — Les Grecs traversent le Zab et reprennent leur marche, harcelés par la cavalerie persane. — Souffrances des Grecs en marchant, exposés aux attaques de la cavalerie ; heureuses précautions prises. — Tissaphernês renouvelle l'attaque, avec quelque effet. — Quartiers confortables des Grecs. Ils s'arrêtent pour repousser la cavalerie, et marchent ensuite vite en avant.

— Victoire des Grecs; vaillance de Xénoplfon. — Les Grecs embarrassés quant à leur route ; impossibilité soit de suivre le Tigre plus loin, soit de le traverser. — Ils entrent dans les montagnes d«s Kardnques. — Ils brûlent beaucoup de bagages. Souff'rances que leur causent l'activité et l'énergie des Karduques. — J^xtrême danger de leur situation. — Xénophon découvre une autre route pour tourner la position de l'ennemi. — Les Karduques sont défaits et la route rendue libre. — Danger que court Xénophon avec la division d'arrière-garde et les bagages. — Désir ardent des Grecs de recouvrer les corps des morts. — Ils parviennent à la rivière Kentritês, frontière septentrionale des Karduques. — Difficultés de passer le Kentritês. Rêve de Xénophon. — Us découvrent un gué et passent la rivière. — Xénophon avec l'arrière-garde repousse les Karduques et effectue son passage. — Marche à travers l'Arménie ; neige abondante et froid rigoureux. — Ils passent à gué l'Euphrate oriental ou Murad. — ]krarches désolantes ; extrêmes misères causées par le froid et par la faim. — Repos dans de bons quartiers; vQlages souterrains bien approvisionnés. — Après un repos d'une semaine ils marchent en avant ; leur guide s'enfuit. — Ils arrivent à un défilé difficile occupé par les Chalybes; railleries échangées entre Xénophon et Cheirisophos au sujet du vol. — Ils tournent le défilé en faisant une marche de côté, et Us franchissent la montagne en s^ouvrant un chemin par la force. — Marche à travers le pays des Taochi ; épuisement des provisions; prise d'un fort sur une colline.

— Ils passent par les Chalybea, les plus braves guerriers qu'ils eussent encore vu» ; les Skythini. — Ils arrivent à la ville florissante de Gymnias. — Ils découvrent la mer du sommet de la montagne Thêchês ; joie extrême des soldats. — Passage à travers le pays des Makrônes. — A travers les Kolchi, qui s'opposent à eux et sont défaits. — Villages des Kolchi; miel malsain.

— Arrivée à Trapézonte (Trébizondé) sur le Pont-Euxin. — Joie des Grecs. Ils accomplissent leurs vœux à l'égard des dieux ; leurs fêtes et leurs jeux. — Appendice.

Le premier sentiment de triomphe des troupes grecques à Kunaxa fit place, aussitôt qu'elles apprirent la mort de Cyrus, à l'effroi et à la douleur, accompagnés d'un repentir inutile pour l'aventure dans laquelle lui et Klearchos les avaient entraînées. Probablement Klearchos lui-même se repentit aussi, et à juste titre , d'avoir montré dans sa manière de livrer la bataille si peu de prévoyance et si peu de souci soit des injonctions, soit de la sûreté de Cyrus. Néanmoins il conserva encore le ton d'un vainqueur sur le champ de bataille, et après des expressions de chagrin pour le sort du jeune prince, il pria Proklês et Glus de retourner vers ArisBOs pour lui répondre que les Grecs de leur côté étaient

yktoTieux» sans qu'il restât aucun ennemi; qu'ils étaient sur le point de marcher en avant contre Artaxerxês ; et que si Ariœos voulait se joindre à eux, ils le mettraient sur le trône qui arait été destiné à Cyrus. Tandis que cette réponse était portée à Ariseos par son ami particulier Me- . non et par les messagers, les Grecs se procurèrent un repas dtt mieux qu'ils purent; comme ils n'avaient pas de pain, ils tuèrent quelques-unes des bêtes de somme, et ils allumèrent du feu, pour cuire leur viande, au moyen des flèches, des boucliers de bois des Égyptiens qui avaient été jetés sur le champ de bataille et des fourgons des bagages (1). . Avant qu'on eût pu recevoir une réponse quelconque d'Ariseos, on vit paraître des hérauts venant de la part d'Artaxerxês : parmi eux se trouvait Phalinos, Grec de Zakynthos, et le chirurgien grec Etèsias de Knidos, qui était au service du roi de Perse (2). Phalinos, officier de quelque expérience militaire et dans la confiance de Tissaphernês, parla lui-même aux commandants grecs; il leur demanda de la part du roi, puisqu'il était actuellement vainqueur et qu'il avait tué Cyrus, de rendre leurs armes et de faire appel à sa clémence. A cette sommation^ pénible au dernier point à une oreille grecque, Klearchos répondit que des hommes victcwrieux n'avaient pas l'habitude de mettre bas les armes. Étant appelé ensuite pour examiner le sacrifice qu'on était en train de faii*e, il laissa aux autres officiers le soin de continuer l'entrevue- : ceux-ci firent à la sommation de Phalinos mie réponse négative expresse : *< Si le roi se croit assez fort pour nous demander nos armes sans condi-

(1) Xénoph. Anab. II, 1, 5-7.

(2) Nous sarTOns par Pintarque (Ârtaxer. c. 13)r que Ktôsias affîl*mait distiDctement avoir assisté lui-même à cette entrevue, et je ne vois pas de TBison pour ne pas le croire. Plutarque, à la vérité, rejette son témoignage comme faux, affirmant que Xénophon Taurait mentionné certainement, s'il y avait. été ; mais une telle objection me

semble insuffisante. Et il n'est pas non plus nécessaire d'expliquer très-rigoureuaement les mots' de XéBO|>boQ, t,w 6' aOTcSv *a).ivo; eîç 'EXXi^v (II, 1, 7), au point de nier la présence d'un ou de deux autres Grecs. Pbalinos est spécifié ainsi parce que, en sa qualité de militaire, il était l'orateur de la troupe.

tion, qu'il vienne essayer de les prendre. — Le roi (répondit Phalinos) pense que vous êtes en son pouvoir, vous trouvant au milieu de son territoire, enfermés par des fleuves infranchissables et entourés par ses innombrables sujets* — Nos armes et notre valeur sont tout ce qui nous reste (repartit un jeune Athénien), nous ne serons pas assez insensés pour vous livrer notre seul et dernier trésor ; mais nous les emploierons à combattre encore pour vos trésors (1). V» Mais, bien qiie plusieurs parlassent de ce ton résolu, il n en manquait pas d'autres qui étaient disposés à encourager une négociation, disant qu'ils avaient été fidèles à Cyrus tant qu'il avait vécu et qu'ils seraient maintenant fidèles à Artaxerxês, s'il avait besoin de leurs services en Egypte ou ailleurs. Au milieu de ce pourparler, Klearchos revint, et Phalinos le pria de rendre une réponse au nom de tous. D'abord Klearchos demanda l'avis de Phalinos lui-même, en faisant appel au sentiment commun de piatriotisme hellénique, et s' attendant, ce qui était faire preuve de peu de jugement, que ce dernier encouragerait les Grecs à tenir bon. w Si (répondit Phalinos) je vois une seule chance sur dix mille en votre faveur, dans le cas d'une lutte avec le roi, je vous conseillerai de refuser de rendre vos armes. Mais comme il n'y a pas de chance de sûreté pour vous contre la volonté du roi, je vous recommande de songer à votre sûreté du seul côté où elle se présente. » Sentant la faute qu'il avait commise en posant la question, Klearchos répliqua: « C'est là ton opinion. Maintenant reporte notre réponse : Nous pensons être de meilleurs amis du roi , si nous devons être ses amis, — ou des ennemis plus puissants, si nous devons être ses ennemis, — avec nos armes que sans elles. » Phalinos, en se retirant, leur dit que le roi leur accordait une trêve tant qu'ils resteraient dans leur position présente ; — mais qu'il déclarait la guerre s'ils faisaient un

Cl) Xénoph. Anab. II, 1, 12. Mi^ o5v irepl twv OjiETépwv àYaOtôv ji«xoOoïou xà [leva Tfjfxtv àya^à ôvxa Ojjlîv fxeOa. -jrapaSujetv • àXXà aùv toutoi; xal

mouvement, soit en avant, soit en arrière. Et Klearchos accéda à cette déclaration sans dire ce qu'il avait l'intention de faire (1).

Peu après le départ de Phalinos, revinrent les députés envoyés à Ariseos ; ils communiquèrent sa réponse, que les grands de Perse ne toléreraient jamais de prétentions de sa part' à la couronne, et qu'il avait l'intention de partir le lendemain matin de bonne heure pour retourner; si les Grecs désiraient l'accompagner, ils devaient le rejoindr'e pendant la nuit. Dans la soirée, Klearchos, convoquant les généraux et les lochagi (ou capitaines de lochi), leur fit connaître que le sacrifice du matiti avait été de nature à défendre de marcher contre le roi, — défense dont il comprenait maintenant la raison , pour avoir appris depuis que le roi était de l'autre côté du Tigre, et par conséquent hors de leur atteinte ; mais qu'il était favorable pour rejoindre Ariseos. En conséquence, il donna des ordres pour une marche de nuit rétrograde le long de l'Euphrate, jusqu'à la station où ils avaient passé l'avant-dernière nuit avant la bataille. Les autres généraux grecs, sans avoir fait un choix formel de Klearchos comme chef, acquiescèrent tacitement à ses ordres, par un sentiment de sa décision et de son expérience supérieures, dans une conjoncture où personne ne savait quel parti proposer. La marche de nuit se fit heureusement, de sorte qu'ils rejoignirent Ariseos à la station précédente, vers minuit, non toutefois sans le symptôme alarmant que Miltokythês le Thrace passa au roi à la tête de trois cent quarante de ses compatriotes, en partie cavalerie, en partie infanterie.

Le premier acte des généraux grecs fut d'échanger avec Ariaeos des serments solennels de fidélité et de fraternité réciproques. Suivant une coutume ancienne et propre à faire

(1) Xénophon, Anab. II, 1, 14-22. plion, si même il est vrai qu'il eût

Diodore (XIY, 24) est quelque peu Xénophon sous les yeux. L'allusion à

abondant dans son récit de Tentrevue Pancien héroïsme de Léonidas est plu-

avec Phalinos. Mais il suivait certai- tôt dans la manière d'Ephore. nement d^autres autorités outre Xéno-

HISTOIRE DE LA aRÈCE

impression, on tua un taureau, un loup, un sanglier et un bélier, et on laissa couler leur sang dans le creux d'un bouclier, où les généraux grecs trempèrent une épée , et Ariaeos avec ses principaux compagonns une lance (l). Ce ^dernier, outre la promesse d'alliance, s'engagea aussi à conduire fidèlement les Grecs jusqu'à la côte asiatique. Klearcios se mit immédiatement à demander quelle route il se proposait de prendre, s'il retournerait par celle qu'ils avaient suivie en venant ou par une autre. A cela Ariseos répondit que la route par laquelle ils avaient marché était imprati- •cable pour une retraite, à cause du manque complet de provisions pendant dix-sept jours de désert; mais qu'il avait l'intention de suivre un autre cheniin, qui, bien que phis Jong, serait assez productif pour leur fournir des provisions. Il y avait toutefois une nécessité (ajoutait-il), c'était que les •deux ou trois premières journées de marche fassent d'Anne extrême longueur, afin qu iU pussent «e mettre hors de l'atteinte des forces du roi, qui ne seraient guère en état de l^es rejoindre ensuite avec des quantités d'hommes considérables.

Ils avaient à ce moment fait 93 journées de marche (2) à partir d'Éphesos ou 90 à partir de Sardes (3). La distance de Sardes à Kunaxa est, selon le colonel Chesney, d'environ 1,265 railles géogr^pphiques ou 1,464 milles anglais •( = 235 myr. 5,576 met-). H y a.vait eu au moins 96 jours •de repos goûté à divers endroits, de sorte que le total de

(1) Xénoph. Anab. II, 2, 7-9.

Koch fait remarquer toutefois, avec

l)eaiicoHp de raison, qu'il est difficile «de T&ir coamieiit ik pouvaient avoir ua leap en Babylonîa, pour le flacriiîce (Ziig der Zehn Tausend, p. 51).

(2) Telle est la somme totale donnée par Xénophon lui-même (Anab. II, 1, 6). £lle est plus grande, de neuf

.Jours, que la somme totale que nous •K)btiendrion8 en ajoutant ensemble les Journées séparées de marcbe spécifiées par XénopboB à partir de Sardes.

Mais la distance de Sardes à Eph«6os, eomme nous le savoas par Hérodote, était de trois journées de mandio (Hérod. V, 65); et par conséquent la diffévenoe n'est réellement >qu'avee \e montant de six, et non de neuf.

V. Kriiger, ad Anab. p. 556 ; JKâdi, Zug der Zehn Tausend, p. 141,

(3) Le colonel Cbesnej {£uph. and TigT. c. IT, p. 208) cakuU mille deux ceut soisante-eiaq milles g^sofpm^ plûqnes de Sardes à Kmnaxa #ii monta de Mf^ammed.

RETRAITE DBS DIX MILLB GRECS 67

temps écoulé a dû être au mains de 189 jours ou un peu plus d'une demi-année (1); mais il fut probablement plus grand y puisque quelques intervalles de repos ne sont pas spécifiés dans le nombre de jours.

Comment revenir sur leurs pas? Tel était maintenant le problème, en apparence insoluble. Il est vrai que, quant aux forces militaires de la Perse sur le champ de bataille, non-seulement la facile victoire remportée à Kunaxa, mais plus encore la marche qu'ils avaient faite pendant un si long* espace sans trouver de résistance, ne leur laissaient pas d'appréhensions sérieuses (2). Malgré eette grande étendue, cette population considérable et ces immenses richesses, ils avaient pu traverser la contrée la plus difficile et la plus défendable, et franchir à gué le large Euphrate sans <50up férir ; bien plus, le roi avait reculé devant la pensée de défendre la longue tranchée qu'il avait fait creuser spécialement pour protéger la Babylonia. Mais les obstacles qui existaient entre eux et leurs foyers étaient d'un caractère toprt différent. Comment pourraient-ils trouver leur •chemin en arrière ou se procurer des provisions . au mépris d'une nombreuse cavalerie ennemie, qui, non sans efficacité même dans une bataille rangée, serait très-formidable en «'opposant à leur retraite? C'était Cyrus qui avait tracé tout entière la ligne de leur marche ascendante et fourni les provisions : — cependant, même avec de tels avantages, les provisions avaient été sur le point de manquer, dans une partie de la marche. Ils étaient actuellement, pour la première fois, appelés à songer à eux-mêmes et à' se pourvoir, sans connaissance ni des routes, ni des distances, — sans guides dignes de confiance, — sans personne pour leur fournir ou même leur indiquer des provisions, — et dans un territoire entièrement hostile, traversé par des fleuves qu'ils.

0|ï*ar exemi^e, on ne bous dHpas pas pu y rester mains de cinq jours,

<Niiiil»«n de 1»empg île se repoeèrent à L'armée a dû être dans le pins grand

Pyln, ou vis*à-Tis d« Cbarmandê. J'ai besoin àa r«pos, aussi bien que de'

donné quelques vaisons (dans le cha- provinons.

pîtid piN&cédMit) âa croire qu'ils n'ont ' (3) Xénopb. Anab. I, 5, 9;

n'avaient aucun moyen de franchir. Klearchos lui-même ne connaissait pas le pays, ni aucun autre fleuve, à l'exception de TEuphrate ; et dans le fait il ne semble pas avoir cru au fond du iîœur qu'une retraite fût praticable sans le consen* tement du roi (1). Le lecteur qui jette les yeux sur une carte d'Asie et qui se représente la situation de cette division grecque sur la rive gauche de l'Euphrate, près du 33° 30' parallèle de latitude, — ne sera guère surpris du désespoir que dui^ent éprouver les généraux ou les soldats. Et nous pouvons ajouter que Klearchos n'avait pas même l'avantage d'une teile»carte et probablement d'aucune carte qui lui permît de régler sa marche.

Dans ce dilemme, le premier mouvement et le plus naturel était de consulter Ariaeos, qui (comme nous l'avons déjà dit) déclara, avec beaucoup de raison, qu'un retour par la même route était impraticable, et qui promit de les conduire chez eux par un autre chemin, — plus long à la vérité, mais où l'on trouverait plus de provisions. Le lendemain matin, à l'aurore, ils commencèrent leur marche en se dirigeant à Test, espérant qu'avant la nuit ils arriveraient à quelques villages du territoire babylonien, comme ils y parvinrent en efiFet (2), non toutefois avant d'avoir été alarmés dans

(1) Xénoph, Anab. II, 4, 6, 7.

{2) Xénoph. Anab. II, 2, 13. 'Ewei yàp V)(iipa èy^veTo, éTcopeuovxo èv éeÇiqi ëxovTeç xèv fjXiov, XoyiÇo- IJievot iîUiv &|JLa ^Xiq> dvvovTt eI; xcafiotç tfic 6aêuXa>v(a; xtagoLÇ * xat toùto (xèv

Schneider, dans sa note sur ce passage, aussi bien que Ritter (Erdkund.

part. X, c. 3, p. 17), M. Amsworth (Travels in the Track, p. 103) et le colonel Chesney (Euphr. and Tigr.

p. 219), comprennent les mots employés ici par Xénophon dans un sens dont je diffère, c Quand il fit jour, l'armée marcha en avant, ayant le soleil à droite » — ils comprennent ces mots comme signifiant que l'armée marchait vera le nord; tandis qu'à

notre sens, les mots donnent à entendre que l'armée marchait vers l'est. Avoir le soleil à droite ne se rapporte pas tant soit au point précis, soit à l'instant précis où il se lève — qu'à sa route diurne dans le ciel et à la direction générale de la journée de marche. On peut le voir 'en comparant le remar« quable passage d'Hérodote, IV, 42, par rapport à la circumnavigation prétendue de l'Afrique, k partir de la mer Rouge en tournant le cap de Bonne- Espérance jusqu'au détroit de Gibraltar, par les Phéniciens, d'après Tordre de Néchao. Ces Phéniciens dirent " qu'en faisant voile autour de l'Afrique (à partir de la mer Rouge) ils avaient le soleil à leur droite » — <bç t:^v

At60T}V Tt&^lTÙMOYtti Tàv i^éXio>

l'après-midi par l'approche supposée de quelque cavalerie des Perses et par des preuves que l'ennemi n'était pas loin, ce qui les engagea à ralentir leur marche en vue d'avoir un ordre plus circonspect. Aussi n'arrivèrent-ils pas aux premiers villages avant la nuit , et encore ces villages avaientils été pillés par l'ennemi pendant qu'il se retirait devant eux, de sorte qu'il n'y eut que les premiers arrivés sous Klearchos qui purent se procurer les logements, tandis que les troupes suivantes, venant dans les ténèbres, campèrent comme elles purent sans aucun ordre. Tout le camp fut une scène de cris, de disputes et même d'alarme pendant toute la nuit. On. ne put avoir de provisions. Le lendemain matin de bonne heure , Klearchos ordonna aux soldats de prendre les armes , et désirant faire connaître la nature mal fondée de l'alarme , il fit .annoncer par le héraut que quiconque dénoncerait la personne qui avait laissé entrer l'àne. dans le camp la nuit précédente aurait .pour récompense un talent d'argent (]).

Quel était le projet de route conçu par Ariseos, c'est ce que nous ne pouvons préciser (2), puisqu'il ne fut pas peur-

eux ov âTcl 8e$ia. Hérodote rejette cette assertion comme indigne de foi.

Ne connaissant pas les phénomènes d'une latitudQ méridionale au delà du tropique du Capricorne, il ne pouvait s'imaginer que des hommes, en faisant voile de l'est à l'ouest, pussent avoir le soleil à leur droite : tout homme faisant route de I9 mer Rouge au détroit de Gibraltar devait, à son sens, avoir le soleil à gauche, comme il l'avait toujours éprouvé lui-même dans la latitude nord de la côte de la Méditerranée ou d'Afrique. V. tome IV, ch. 11 de cette Histoire.

Outre cette raison, nous pouvons faire remarquer qu'Arîœos et les Grecs, partant de leur camp sur les rives de l'Euphrate (endroit où ils avaient passé l'avant-dernière nuit avant la bataille de Kunaxa) et marchant vers le nord, ne pouvaient s'attendre à arriver, et né

pouvaient réeUement pas arriver, à des villages du territoire babylonien. Mais .

ils pouvaient naturellement espérer y parvenir, s'ils marchaient à l'est^ vers le Tigre. Et ils n'auraient pas non plus rencontré l'ennemi dans une mai^he vers le nord, qui dans le fait aurait été comme un retour sur leurs pas précédents. De plus, ils auraient été arrêtés par la tranchée non défendue, qui ne pouvait être passée qu'à Touverture étroite près de l'Euphrate.

(1) Xénophon, Anab. H, 2, 20. Ce semble avoir été une plaisanterie militaire constante, pour faire rire les soldats de leur panique passée. V. les citations dans les notes de ICriiger et de Schneider.

(2) Diodore (XIV, 25) nous dit qu'Ariœos avait l'intention de les conduire vers la Paphlagonia : indication trèsvagae.

suivi plus loin. Car l'effetde l'arrivée inattendue des Grecs, comme s'ils allaient attaquer les ennemis,-^ et même les cris et les acclamations du camp pendant la nuit, — intimidèrent tellement les commandants des Perses qu'ils envoyèrent des hérauts le lendemain matin pour traiter d'une trêve. Le contraste entre ce message et Tordre hautain donné le jour précédent de mettre bas les armes, fut vivement senti par les officiers grecs et leur apprit que la vraie manière d'agir avec les Perses était une contenance hardie et agressive. Quand Klearchos fut informé de l'arrivée des hérauts, il les pria d'attendre aux avant-postes jusqu'à ce qu'il fut libre; ensuite, ayant arrangé ses troupes dans le meilleur ordre possible , avec une phalange compacte de chaque côté en vue, et les personnes non armées hors des regards, il donna l'ordre d'admettre les hérauts. Il soiiiit pour aller à leur rencontre, entouré immédiatement de ses soldats les plus brillants et les mieux armés, et quand ils .s'informèrent qu'ils étaient venus de la part du roi avec des instructions pour proposer une trêve et pour rapporter à quelles conditions les Grecs voudraient l'accepter, Klearchos répliqua brusquement : ^ Eh bien , soit! Allez dire au roi que notre première affaire doit être de combattre ; car nous n'avons rien à manger, et personne n'osera parler d'une trêve à des Grecs avant de commencer par leur fournir de quoi diner. •» Les hérauts s'en retournèrent avec cette répons^ ; mais ils revinrent très-promptement, prouvant ainsi que le roi ou l'officier commandant était à une très-petite distance. Ils apportaient la nouvelle que le roi trouvait leur réponse raisonnable et avait envoyé des guides pour les conduire à un endroit où ils obtiendraient des provisions si la trêve devait être conclue.

Après un délai et une hésitation affectés, en vue d'en imposer aux Perses, Klearchos conclut la trêve et demanda que les guides conduisissent l'armée dans les lieux où l'on pourrait avoir des provisions. Il fut très-circonspect à maintenir un ordre exact pendant la marche, se chargeant luimême de Tarrière-garde. Les guides les conduisirent par ' beaucoup de fossés et de canaux, pleins d'eau et creusés aa

tue de l'irrigation , quelques-uns si larges et si profondsqu'ils ne pouvaient être traversés sans des ponts. L'armée avait à faire des ponts pour l'occasion, au moyen de palmiers soit déjà tombés, soit coupés exprès. C'était une opération pénible , que Klearchos surveilla lui-même avec une rigueur particulière. Il portait sa lance dans la main gauche, son bâton dans la droite, employant ce dernier à châtier tout soldat qui semblait se ralentir, — et même se plongeant dans la vase et aidant de ses propres mains partout oii il le fallait (1). Comme on n'était pas dans la saison ordinaire d'irrigation pour les récoltes, il soupçonna que les canaux, avaient été remplis en cette occasion exprès pour intimider les Grecs, en leur faisant comprendre les difficultés de leurmarche future, et il désirait montrer aux Perses que ces difficultés n'étaient pas au-dessus de ce que l'énergie grecque pouvait aisément surmonter.

Enfin ils parvinrent à certains villages indiqués par leurs guides comme quartiers et lieux riches en provisions ; et là pour la première fois ils eurent un échantillon de cette abondance incomparable du territoire babylonien, qu'Hérodote craint de décrire avec une précision numérique. Des quantités considérables de blé, — des dattes non-seulement en grand nombre, mais d'une beauté, d'une fraîcheur, d'unetaille et d'une saveur telles, que pas un Grec n'en avait jamais ni vu ni goûté de pareilles , au point que ce fruit tel qu'on l'importait en Grèce était dédaigné et laissé pour les esclaves, — du vin et du vinaigre, provenant tous deux également du dattier : c'est un luxe de jouissances que Xénophon est éloquent à décrire, après sa récente période de^ •maigre chère et d'appréhension pleine d'anxiété, non sans mentionner aussi les maux de tête que cette nourriture nouvelle etsucrée, en quantité illimitée, lui occasionna ainsiqu'à d'autres (2).

* Après trois jours passés dans ces quartiers, où ils se restaurèrent, ils eurent la visite de Tissaphernês , qui rint^

(1) XéBOpli. Anab. U, 3, 7, 13. (2) Xéiioph. Anab. II, 3, 14, 17.

accompagné de quatre seigneurs persans et d'une suite d'esclaves. Le satrape commença à ouvrir une négociation avec Klearchos et les autres généraux. Parlant au moyen d'un interprète, il leur dit que la situation de sa satrapie dans le voisinage de la Grèce lui inspirait un vif intérêt pour les Grecs de Cyrus et lui faisait désirer de les tirer de leur situation désespérée actuelle ; qu'il avait sollicité du roi la permission de les sauver, comme récompense personnelle pour avoir été le premier à l'avertir des desseins de Cyrus et pour avoir été le seul Persan qui n'eût pas fui devant les Grecs à Kunaxa; que le roi avait prorais d'examiner ce point, et qu'il l'avait envoyé en même temps pour demander aux Grecs quel était leur dessein en venant l'attaquer, et qu'il espérait que les Grecs lui donneraient une réponse conciliante à porter, afin qu'il pût avoir moins de difficulté à réaliser ce qu'il voulait faire dans leur intérêt. A cela', Klearchos, après avoir délibéré d'abord à part avec les autres officier?, répondit que l'armée s'était réunie et avait même commencé sa marche sans aucun dessein d'hostilité à l'égard du roi, que Cyrus les avait amenés dans le pays sous de faux prétextes; mais qu'ils .avaient rougi de l'abandonner au milieu du danger, puisqu'il les avait toujours traités généreusement; que, puisque Cj^rus était mort actuellement, ils n'avaient aucune vue hostile contre le roi, mais qu'ils désirai^ent seulement retourner chez eux ; qu'ils étaient prêts à repousser de tous les côtés les attaques hostiles, mais qu'ils ne seraient pas moins disposés à reconnaître la faveur ou l'assistance. Tissaphernês partit avec cette réponse; il revint le surlendemain et les informa qu'il avait obtenu du roi la permission de sauver l'armée grecque, — bien que non sans une grande opposition , vu que beaucoup des conseillers persans soutenaient qu'il était indigne de la dignité du roi de laisser échapper ceux qui l'avaient attaqué. « Je suis prêt maintenant (dit-il) à conclure un pacte et à échanger des serments avec vous, m'engageant à vous reconduire sûrement en Grèce, au milieu d'un pays ami et avec un marché régulier où vous pourrez acheter .des provisions. Vous devez stipuler de votre côté que vous paye-

rez toujours vos vivres et que vous ne causerez au pays aucun dommage : si je ne vous fournis pas de provisions à acheter, vous serez libres de les prendre où vous pourrez en trouver. » Les Grecs furent très-contents de. faire cette convention, qui fut jurée par Klearchos , les autres généraux et les lochagi, de leur côté, — et par Tissaphernês avec le beaufrère du roi, de l'autre, qui tous se touchèrent la main pour sceller la convention. Tissaphernês les quitta ensuite, leur disant qu'il allait retrouver le roi , faire ses préparatifs et revenir pour reconduire les Grecs chez eux, vu qu'il allait lui-même à sa propre satrapie (1).

Les assertions de Ktêsias , bien que nous ne les connaissions qu'indirectement et qu'elles ne doivent être admises qu'avec précaution , donnent lieu de croire que la reine Parysatis souhaitait décidément de voir réussir son fils Cyrus dans sa lutte pour le trône ; — que la première nouvelle qui lui fut apportée de la bataille de Kunaxa, annonçant la victoire de Cyrus, la remplit de joie, sentiment qui se changea en une douleur amère quand elle apprit sa mort ; — qu'elle fit périr dans d'horribles tortures tous ceux qui, bien qu'agissant au sein de l'armée persane et pour la défense d'Artaxerxês, avaient pris une part quelconque à la mort de Cyrus, — et qu'elle montra des dispositions favorables à l'égard des Grecs qui avaient soutenu ce prince (2), 11 peut sembler probable en outre que son influence ait pu être employée à leur procurer une retraite sans encombre, sans prévoir l'usage que fit plus tard Tissaphernês (comme on le verra bientôt) de la présente convention. Et à un point de vue, le roi des Perses avait intérêt à faciliter leur retraite; car les mêmes circonstances qui rendaient la retraite difficile rendaient également les Grecs dangerejix pour lui dans leur position actuelle. Ils étaient dans le cœur de l'empire persan, à soixante-dix milles ( = 112 kil. 600 m.) de Baby-

(1) Xénoph. Anab. II, 3, 18-27. quable Fragm. 18, conservé par l'au-

(2) Ktêsias, Persica, Fragm. c. 59, teur appelé Démétrius de Phalère ; V. éd. Baebr ; comparé avec le remar- aussi Plutarque, Artaxer. c. 17.

lone, dans une contrée non-seulement d'une excessive fertilité, mais encore extrêmement facile à défendre, surtout contre la cavalerie, à cause de la multiplicité des canaux, comme Hérodote le faisait remarquer relativement à la basse Egypte (1). Et Klearchos pouvait dire à ses soldats grecs, — ce que Xénophon se préparait plus tard à leur dire à Kalpê, sur le Pont-Euxin, et ce que Nikias affirmait également à la malheureuse armée athénienne qu'il conduisait ensuite loin de Sjracuse (2), — que partout où ils s'arrêtaient ils étaient assez nombreux et assez bien organisés pour devenir aussitôt une cité. Un corps de telles troupes pouvait aider efficacement et encouragerait peut-être la population babylonienne à secouer le joug des Perses et à se délivrer du prodigieux tribut qu'elle payait actuellement au satrape. Pour ces raisons, les conseillers d'Artaxerxês jugèrent avantageux de transporter Jes Grecs au delà du Tigre, hors de la Babylonia , sans aucune possibilité d'y revenir. C'était en tout cas le pi^emier objet de la convention. Et il était d'autant plus nécessaire de se concilier le bon vouloir des Grecs qu'il semble qu'il n'y avait qu'un seul pont sur le Tigre, pont auquel ils ne pouvaient parvenir que si on les engageait à s'avancer beaucoup plus loin dans l'intérieur de la Babylonia.

Tel était l'état des craintes et des espérances des deux côtés, au moment où Tissaphernês quitta les Grecs, après avoir conclu sa convention. Pendant vingt jours, ils attendirent son retour, sans recevoir de. lui aucune communication, les Perses de Cyrus sous Ariaeos étant campés près d'eux. Ce délai prolongé et non expliqué devint , après peu de jours, la source de beaucoup d'inquiétude pour les Grecs, d'autant plus qu/Ariaeos reçut dans cet intervalle plusieurs visites de ses amis persans et des messages bienveillants de la part du roi , lui promettant amnistie pour ses récents services sous Cyrus. Les effets de ces messages se firent

(1) Hérodote, I, 193; H, 108; Stttib. (2) Xénoph. Aiiab. V, 6, 16; Thu-

XVn, p. 788. cytUde, VII.

retr^IlIte des dix mille grecs 75

sentir péniblement dan^ une froideur manifeste de conduite de la part de ses troupes persanes à l'égard des Grecs. Impatients et soapçonneux, les soldats grecs communiquèrent leurs craintes à Klearchos, lui disant que le roi avait conclu la récente convention seulement pour arrêter leurs mouvements jusqu'à ce qu'il eût réuni une armée plus considérable et bloqué les routes d'une manière plus efficace pour les empêcher de retourner. A cela Klearchos répondit : — « Je sais tout ce ^ue vous me dites. Cependant, si nous levons le camp, ce sera une violation de la convention et une déclaration de guerre. Personne ne nous fournira de provisions; nous n'aurons pas de guides ; Ariaeos nous abandonnera surle-champ, de sorte que ses soldats seront pour nous des ennemis au lieu d'amis. Y a-t-il un autre fleuve que nous devions traverser? Je l'ignore; mais nous savons que l'Euphrate lui-même ne pourra jamais être franchi, s'il y a là un-ennemi pour nous résister. Nous n'avons pas non plus de cavalerie, — tandis que la cavalerie est la partie la meilleure et la plus nombreuse des forces de nos ennemis. Si le roi, avec tous ces avantages, désire réellement nous faire périr, je ne vois pas pourquoi il échangerait faussement tous ces serments et toutes ces solennités, et rendrait ainsi sa parole méprisable aussi bien aux yeux des 'Grecs qu'à ceux des barbares (1). »

Ces mots de Klearchos sont renàarquabies en ce qu'ils 'attestent son désespoir absolu, et certainement très-naturel, au sujet de la situation, — qui ne pouvait s'améliorer qu'au moyen de relations amicales avec les Perses, et ils prouvent aussi son ignorance de la géographie et du pays à traverser. Ce sentiment sert à expliquer la confiance imprudente qu'il eut plus tard en Tissaphernês.

Cependant ce satrape, après vingt jours, revint enfin, avec son armée préparée pour retourner en lônia, — avec la fille du roi , dont il venait de recevoir la main, — et avec Tm autre grand seigneur nommé Orontas. Tissaphemès prit

(1) Xéuoph. Anab. II, 4, 3-8.

la conduite de la marche, fournissant aux troupes grecques des provisions à acheter , tandis qu Ariieos et sa division se séparèrent alors complètement des Grecs et se mêlèrent aux autres Persans. Klearchos et les Grecs les suivaient à la distance d'environ trois milles (près de 5 kil.) en arrière, avec un guide séparé pour eux-mêmes , non sans jalousie et méfiance, montrées parfois dans des conflits individuels, quand on recueillait du bois et du fourrage,- entre eux et les Perses d'Ariaeos. Après trois jours de marche (c'est-à-dire apparemment trois jours calculés à partir du moment où ils commencèrent leur retraite avec Ariaeos), ils arrivèrent au mur de Médie et le franchirent (1), poursuivant leur route en avant à travers le pays de l'autre côté de ce mur ou côté intérieur. Il était de briques cimentées avec du bitume ; il avait 30 mètres de hauteur et 6 de largeur ; on disait qu'il s'étendait dans une longueur de 20 parasanges (c'est-à-dire environ 112 kil. 600 m., §i nous comptons 30 stades par parasange), et qu'il n'était pas bien éloigné de Babylone. Deux journées de marche de plus, calculées à 8 parasanges.

(1) Xénoph. Anab. II, 4, 12. AieX- 66vTe; 5è TpEÎç <ï-Ta6{ioùç, àçixovxo Trpo; 10 MriSiaç xaXou(jL£vov xeîyo;, xai Tiap^XOov aÙTOû eiaco. Ilmesemble que CCS trois journées de marche ou <7TaÔ{iol peuvent difficilement être comptées à partir du moment où ils commencèrent leur marche sous la conduite de Tissaphernês. En examinant le plan annexé au présent "volume, on verra qu*il ne peut y avoir une distance égale à trois jours de marche entre le point d'oii Tissaphernês commença à les conduire, et un point quelconque du mur de Médie, par lequel ils devaient naturellement passer. Et si l'on place le mur de Médie à deux jours de marche plus loin vers le sud, il n'a pas pu avoir la longueur que Xénophon lui attribue, puisque les deux fleuves se. rapprochent graduellement l'un de l'autre. D'autre

part, si nous commençons du moment où les Grecs partirent sous la conduite d'Ariaeos, nous pouvons clairement retrouver trois Xieux de repos distincts (<TTaB[iovc) , avant quils arrivassent au mur de Médie. D'abord, aux villages où s'élevèreôt la confusion et l'alarme (II, 2, 13-21). En second lieu, anx villages pleins d'abondantes provisions, où ils conclurent la trêve avec Tissaphernês, et attendirent son retour pendant vingt jours (11^ 3, 14; II, 4, 9).

Troisièmement^ une halte de nuit sous la conduite de Tissaphernês, avant d'arriver au mur de Médie. Cela fait trois stations ou places de repos distinctes, entre la station (la première après avoir passé le fossé non défendu) d'où ils partirent pour commencer leur retraite sous la conduite d'AriaBos — et le point ou ils franchirent le mur de Médie.

les amenèrent au Tigre. Pendant ces deux jours, ils franchirent deux grands canaux navigables, l'un d'eux sur un pont permanent, l'autre sur un pont temporaire posé sur sept bateaux. Des canaux d'une telle grandeur doivent probablement avoir été deux des quatre que Xénophon dit être tirés du Tigre, chacun d'eux à une parasange de distance de l'autre. Ils avaient 30 mètres de largeur et assez de profondeur même pour de lourds vaisseaux; les eaux en étaient distribuées au moyen de canaux et de fossés plus petits pour l'irrigation du sol. Ces canaux tombaient, disait-on, dans l'Euphrate, ou plutôt peut-être ils aboutissaient à un canal principal plus considérable creusé directement de l'Euphrate au Tigre, chacun d'eux rejoignant ce canal plus grand à un point différent de son cours. A moins de 2 milles (près de 3kil. 500 m.) du Tigre était une vaste et populeuse cité, nommé Sittakê, près de laquelle les Grecs assirent leur camp, sur la lisière d'un beau parc ou bois épais rempli d'arbres de toute sorte , tandis que tous les Perses traversèrent le Tigre au pont voisin.

Comme Proxenos et Xénophon se promenaient là devant le camp après souper, on amena un homme qui demandait le premier aux avant-postes. Cet homme disait venir avec des instructions d'Ariaeos. Il conseilla aux Grecs d'être sur leurs gardes, vu qu'il y avait des troupes cachées dans le bois adjacent, en vue de les attaquer pendant la nuit, — et aussi d'envoyer occuper le pont du Tigre, parce que Tissaphernês avait l'intention de le rompre, afin que les Grecs fussent pris entre le fleuve et le canal, sans pouvoir s'échapper. Pendant qu'on discutait cette information avec Klearchos, qu'elle alarma beaucoup, un jeune Grec présent fit remarquer que les deux choses avancées par cet homme se contredisaient l'une l'autre : en effet, si Tissaphernês avait l'intention d'attaquer les Grecs pendant la nuit, il ne romprait pa^ le pont, ce qui empêcherait ses propres troupes, qui étaient au delà du fleuve, de le traverser pour venir porter secours et priverait celles qui étaient en deçà de toute retraite, si elles étaient battues, — tandis que, si les Grecs avaient le dessous, ils n'auraient à leur disposition

aacun moyen de s'échapper, que le pont continuât d'exister ou non. Cette remarque engagea Kiearchos à demander au messager quelle étendue de terrain il y avait entre le Tigre et le canal. Le messager répondit qu'il y avait une grande étendue de terrain, comprenant beaucoup de villes et de villages considérables. En réfléchissant à cette communication, les officiers grecs finirent par conclure que le message était un stratagème ime^né par Tissaphernês pour les effrayer et accélérer leur passage du Tigre , dans l'appréhension qu'ils ne vinssent à former le plan de saisir ou de rompre le pont et d'occuper une position permanente dans le lieu oik ils étaient, qui était une tle, fortifiée d'un côté par le Tigre, — et des autres côtés, par des canaux qui se coupaient entre l'Euphrate et le Tigre (1). Une pareille île

(1) Je réserve pour cette plac« l*eac»men de ce que dit XéaopJbon, daçs deux ou trois passages, au sujet du mur de Médie et de différents canaux se rattachant au Tigre -^ eaumen dont le résultat, autant que Je puis l'établir, se trouve dans mon texte.

J'ai déjà dit^ dans le précédait chapitre, que dans la marche de Tavantveille de la bataille de Kunaxa, l'arméearriva à un fossé profond et large creusé comme défense en travers de sa ligne de route, à Pexceptiou d'an boyau étroit, large de six mètres, tout près d^ l'Euphrate : boyau par lequel l'armée passa. Xénopbon dit : c Ce fossé avait été mené en remontant à travers la plaine jusqu'au mur de Médie, » plaine où en effet «ont situés les canaux qai partent du fleuve du Tigre : quatre canaux, larges de trente mètres, extrêmement profonds, de sorte qu'ils^ servent à 1a navigation des bâtiments chargés de blé. Ils se jettent dans l'Euphrate ; il y a entre chacun d'eux ^intervalle d'une parasange, et il s'y trouve des ponts — TJdj^txéTwn 5' il -ràçooi âvw 5ia toû weèiou i«i 6to6exa TZùL^éaaxxoii-, H-^Xpi tov MT)8tot<; T6txouç, M$L àii (les textes hapvîmés

mettait un point entre vsix^vc ^ Ivda, ce qui me parait ineKaot, vxi que le sens continue sans interruption) elatv al {«opu/e;, krcà tov Ttyp^lTo; itoxa- (Jiou ^éoucrai * Et<ri de Tétropa;, Td {aèv evpo; irXeôptaia'., ^a&ecai oà l<7Xvpâ)C, xai nloloL tcXeÎ êv aùxaiç ffiTaywyà • el(jêa\Xoucn 5à eIç tov Ei^^arrjy, 6ia- )£i7;ou<Ji ô* éxàffTTî icapoti9ffn^v« yé^ti* pat S* ejïeifftv. Le présent — çt^iv ai èitopu^ÊÇ — semble marquer le rapport local de IvOa au mur de Médie «t non à la marche aotuellâ de l'année.

Le major Rennell (lUustmtions of the Expédition of Cyrus, p. 79-87, etc.), Ritter (Ëvdknnde, X, p. 16), Koch (Zag der Zehn Tausend, p. 4^, 47) et M. Ainswprth (Travels in the Track of the Ten Thousand, p. 88) peasent que Xénef)hoa dit que l'année de CyzM, dans ce joar de marche (l'a vaut- veille de la bataille), franchit le mur de Médie et les quatre canaux distincts qui s'étendaient du Ti|gve à l'Eiiphrat^, Ils contestent tous dans le fait l'exao tîtnde de cette dernière assertion, "RenneU faisant remarqofr que ie aiv^aa du Tigre est dans cette partie de son cours plus bas que TEuphrate, et qu'il ne pouvait pas fournir d'eau pour taiit

KETRÂ.IT£ DES DIX MILUS GRECS

était une positian défendable, ayant un territoire très-productif avec de nombreux cultivateurs, propre à fournir un abri et de« moyens d'hostilité, à tous les ennemis du roi :

cle Jarges canaux si rapprochés les uns de& autres. Le colonel Chesney croU aussi que Tarmée franchit le mur de Médie avant la bataille de Kunaxa.

Cependant, il me semble qu'ils n'interprètent pas exactement les mats de Xénophon, qui ne dit pas que Cyru« ait jamais franchi soit le mur de Médie, soit cas quatre canaux avant la bataille de Xunâxa, mais qui dit (comme Kriiger, De Authentiâ Anabaseos, p. 21, mise en tête de son édition de l'Anabftftis, Texplique bien) que ces quatre canaux, alimentés par le Tigre, sont au pied du mur de Médie, c'est à dire près de ce mur que 1^ Grecs ne franchirent que longtemps après la bataille, quand Tissaphernês les conduisait vers le Tigre, deux journées de marche avant qu'ils arrivassent à Sittakê (Anab. II, 4, 12).

On a supposé, pendant les quelques dernières années, que la direction du mur de Médie pouvait être vériEée par des ruines actuelles existant encore dans Tendroit. Le docteur Eoms et le capitaine Lynch (V. Journal of the Geographicfd Society, vol. IX, p. 446'* 473, avec une carte annexée du capitaine Lynch), découvrirent une ligne d^endiguement qu^il» considérèrent comme en étant le reste. £Ue commence à la rive occidentale du Tigre, è, 34* 3' de latitude, et s'étend vers l'Ëuphrate dans une direction du K.- N.-E. au S--S.-0. «' C'est une seule levée de terre droite et solitaire, épaisse de vingt-cinq longs pas, avec on bastion Bmr J» face occidentale à tous les cinquante^cinq pas, et du même eôté elle a un ibssé profond, large de vingtsept pas. Le mur est construit ici des petits cailloux du payji, fixés dans ua cinaent de choux d'une grandaténo^cité : eUe a de dix à 4ùaze mètres àe

hauteur, et court en droite ligne aussi loin que l'œil peut la suivre. Les Bédouins me disent qu'elle va ainsi eu ligne droite jusqu'à deux levées de terre appelées Ramelah, sur l'Ëuphrato, quelques heures au-dessus de Felujah ; qu'elle est, dans des endroits de l'intérieur, construite en briques, et dans quelques parties détruite jusqu'au ni- / veau du désert » (Docteur Ross, /, c, p. 446),

Sur la foi de ces observations, le mur supposé (appelé aujourdhui Sidd Nimrud par les indigènes) avait été dessiné comme étant le mur de Médie, e'étendant du Tigre à l'Euphrate, dans les meilleures cartes modernes, en particulier dans celle du colonel Chesney, et accepté comme tel par des investigateurs récents.

Néanmoins, des observations subséquentes, récemment communiquées à la Société de Géographie par le colonel Rawlinson, ont contredit les idées du docteur Ross citées plus hant, et ont montré que le mur de Médie, dans la ligne qu'on lui assigne ici, n'a aucune preuve pour appui. Le capitaine Jones, commandant du vapeur à Bagdad, entreprit, sur la demande du colonel Rawlinson, un examen attentif de la localité, et reconnut que ce qui avait été donné comme Iç mur de Médie était simplement une suite de levées de terre; que ce n'était nullement un mur, mais un simple endiguement, s'étendant à une distance de sept ou huit milles du Tigre, et destiné à arrêter les torrents d'hiver et à faire écouler l'eau de pluie du désert dans un immenfie réservoir, qui servait k arroeer une vallée étendue entre les fleuves»

De cette importante communication, il résulte ^u'il n'y « pas encore de

HISTOIRE DB LA aRÈCE.

Tissaphernês comptait que le message communiqué alors ferait concevoir aux Grecs des craintes sur leur position actuelle et leur suggérerait l'idée de traverser le Tigre aus-

preuves restant aujourd'hui pour déterminer queUe ét^t la ligue ou position du mur de Médie, qui avait été supposée être une donnée établie, servant de prémisses pour en déduire d'autres positions mentionnées par Xénophon. Dans Tétat actuel de nos connaissances, il n'y a pas un seul point mentionné par Xénophon en Bahylonia qui puisse être vérifié positivement, excepté Babylone elle-même — et Pylse, qui est connue assez bien comme l'endroit où commenco la Babylonia propre.

Puisqu'il nous est impossible de vérifier par aucune preuve indépendante les assertions topographiques de Xénophon en Babylonia, on ne peut faire rien de plus que d'expliquer et d'éclairer ces assertions telles qu'elles sont. Dans ce but, j'ai annexé à ce présent volume un plan fondé exclusivement sur les assertions de Xénophon, et destiné à les rendre claires pour le lecteur. J'ai inséré dans ce plan le mur de Médie, non d'après une connaissance positive quelconque, mais dans la direction que, selon moi, il suivait naturellement diaprés le récit que Xénophon donne des faits.

La description que Xénophon fait du mur de Médie est très-claire et trèsprécise. Je ne vois pas de raison de douter qu'il Tait vu, franchi, et qu'il ne le décrive exactement en largeur auusi bien qu'en hauteur. Quant à la longueur entière, il ne donne naturellement que ce qui lui fut dit. Son assertion me semble bien prouver qu'il y avait un mur de Médie, qui s'étendait du Tigre à l'Euphrate, ou peut-être à quelque canal creusé à partir de l'Euphrate — bien qu'il n'existe pas d'indice pour montrer quelles étaient la localité et la direction précises du mur.

Ammien Marcellin (XXIV, 2), dans Texpédition de l'empereur Julien, vit près de Macepracta, sur la rive gauche de l'Euphrate, les ruines d'un mur K qui dans les anciens temps s'était étendu à une grande distance, pour défendre l'Assyria contre une invasion étrangère. » On peut bien présumer que c'est le mur de Médie, mais l|i position de Macepracta ne peut être assi- , gnée.

Toutefois il est important de se rappeler — ce que j'ai déjà avancé dans cette note — ' que Xénophon ne vit et ne traversa, soit le mur de Médie, soit les deux canaux mentionnés ici, que bien des jours après la bataille de Kunaxa.

Quant aux deux larges canaux que Xénophon traversa réellement après avoir franchi le mur de Médie, — et aux quatre larges canaux qu'il mentionne comme étant près de ce mur, — je les ai tracés sur le plan de façon à expliquer son récit d'une manière visible. Nous savons par Hérodote que tout le territoire de la Babylonia était ooupé par des canaux, et qu'il y en avait un plus grand que les autres et navigable, qui coulait de l'Euphrate au Tigre, dans une direction sud-est.

Cela coïncide assez bien avec la direction assignée dans la carte du colonel Chesney au Nahr-Malcha ou Regium- Flumen, dans lequel les quatre grands fleuves «décrits par Xénophon comme allant du Tigre à l'Euphrate, pouvaient naturellement se décharger, et qu'on dit encore se jeter dans l'Euphrate, dont le Kahr-Malcha était pour ainsi dire un brae. Comment le niveau des deux fleuves se réglait-il, quand l'espacvî entre eux était couvert d'un réseau de canaux grands et petits, et quand une vaste quantité de leurs eatix était

sitôt que possible. Telle fut du moins Tinterprétation que les officiers grecs donnèrent à sa conduite, interprétation extrêmement plausible, puisque, afin de gagner le pont du Tigre, il avait été obligé de conduire les troupes grecques dans une position assez belle pour qu'ils fussent tentés de «'y maintenir, — et puisqu'il savait de plus que ses propres desseins étaient purement perfides. Mais les Grecs, officiers aussi bien que soldats, étaient animés seulement du désir de revenir dans leurs foyers. Ils se fiaient, bien que non sans crainte, à la promesse faite par Tissaphernês de les conduire,^ et jamais ils ne songèrent un moment à prendre un poste permanent dans cette île fertile. Cependant ils ne négligèrent pas la précaution d'envoyer la nuit une garde au pont du Tigre, qu'aucun ennemi ne vint attaquer. Le lendemain matin, ils franchirent le fleuve en corps, dans un ordre de bataille circonspect et défiant, et se trouvèrent sur la rive orientale du Tigre, — non-seulement sans être attaqués, mais même sans apercevoir aucun Perse, excepté Glus l'interprète et quelques autres qui surveillaient leurs mouvements.

Après avoir traversé le fleuve au moyen d'un pont posé sur trente-sept pontons, les Grecs continuèrent leur marche vers le nord, sur le côté oriental du Tigre, pendant quatre jours, jusqu'à la rivière Physkos : cette marche fut, dit-on, de vingt parasaiïges (1). Le Physkos avait trente mètres de large avec un pont et la vaste cité d'Opis à côté. Là, à la frontière de l'Assyrie et de la Médie, la route allant des ré-

ëpuiséepour fertiliser la terre, — c'est ce qu'il est difficile de dire.

Vile où étaient les Grecs, à leur position près de Sittakê, avant de franchir le Tigre, était un parallélogramme formé par le Tigre, le Nahr-Malch« et les deux canaux parallèles qui les rejoignaient. Il pouvait bien être appelé une île considérable, contenant beaucoup de villes et de villages, avec une nombreuse population.

T. xm

(1) Il semble qu'il y ait lieu de croire que dans l'antiquité, le Tigre, audessus de Bagdad, avait un coars plus à l'ouest, et moins sinueux qu'il ne l'a aujourd'hui. La situation d'Opis ne peut être vérifiée. Le capitaine Lynch vit les ruines d'une viUe considérable près du confluent du fleuve Adhem et du Tigre, qu'il supposa être Opis, à 34« latitude.

82 HISTOIBE DE LA. GBÈGS

gions orientales à Babylone, rejoigiiait la Foute septentriojaiale sur laquelle les Grecs marchaient. On vit un frère illégitime d'Artaxerxôs à la tête de forces nombreuses, qu'il c(HKlaisait de Suse à Ekbatane comme renfort pour Tarmée royale. Cette grande armée s'arrêta pour voir les Grecs passer, et Klearchos ordonna la marche en colonne de deux hommes de front, s'appli<}uant activement à mainteiûr un ordre excellent, et faisant halte plus d'une fois. L'armée employa ainsi un temps si long à passer à côté de Farmie persane que son nombre parut plus grand qu'il n'était réellement, même aux Grecs, tandis que l'efifet produit sur les spectateurs persans fut très-imposant (1). Ici finissait l'Assyrie, et la Médie commençait. Ils marchèrent,, encore dans une direction septentrionale, pendant six jours à travers une partie de la Médie presque dépeuplée, avant d'arriver à quelques villages florissants qui formaient une portion du domaine de la reine Parysatis; probablement ces villages, faisant une exception si marquée au caractère désert du reste de la marche, étaient situés sur le petit Zab, qui se jette dans le Tigre, et que Xénophon doit avoir traversé, bien qu'il n'en fasse pas mention. Suivant Vordre de marclie stipulé entre les Grecs et Tissaphernês, ce dernier ne fournissait aux premiers qu'une certaine quantité de provisions à acheter; mais à la présente halte, il permit aux Grecis de dévaster les villages qui étaient riches et remplis de subsistances de toute espèce, — sans cependant emmener les esclaves. Le désir qu'avait le satrape de faire, dans la personne de Parysatis, une insulte à Cyrus, comme étant son ennemi personnel (2), devint ainsi une sentence de ruine pour ces infortunés villageois. Une marche de cinq journées, appelée vingt parasanges, les amena aux bords de la rivière- Zabatas, ou grand Zab, qui se jette dans le Tigre près d'une ville appelée aujourd'hui Senn. Pendant la pjemière de ces cinq journée», ils virent sur l'autre rive du Tigre une ^ille considérable appelée Kaense, d'où ils reçurent des secours de

(1) Xénoph. Anab. Il, 4, 26. (2) Ktêsias, Fragm. 18, éd^Ba^r,

provisions, apportées par les habitants d'une rive à Tanixe sar des radeaux que soutenaient des peaux enflées (1).

Sur les bords du grand Zab, ils s'arrêièrent trois jours, — journées d'un intérêt sérieux et tragique. Après avoir toujours été dans des sentiments de défiance depuis la convention conclue avec Tissaphernês, ils avaient suivi pendant toute la marche, avec des guides séparés à eux, à l'arrière de son armée, maintenant toujours leur campement à part. Pendant leur halte sur le Zab, il se présenta tant de manifestations, diverses qui aggravèrent la méfiance, que des hostilités semblaient sur le point d'éclater entre les deux camps. Pour obvier à ce danger, Klearchos demanda une entrevue à Tissaphernês, lui représenta l'attitude menaçante des affaires» et insista sur la nécessité d arriver à une explication claire. Il chercha à faire comprendre au satrape que, outre les serments solennels qui avaient été échangés, les Grecs, de leur côté, ne pouvaient avoir de motif concevable de se quereller avec lui, qu'ils avaient tout à espérer de son amitié, et toat à craindre de son hostilité, jusqu'à la perte de toute chance d'un heureux retour; que Tissaphernês aussi ne pouvait riea gagner à les faire périr, mais qu'il trouverait en eux, s'il le voulait, les instruments les meilleurs et les plus fidèles pour

(1) Xénoph. Amli. II, &, 26^,

Mannert, Bennell, M. Ainavsrarth, et la plupart des commentateurs modernes, identifient cette ville de Kaivtaî ou Katii»avefi la -ville moâcnteSeniif -ville que Mannert (Geogr. der Gr.

Koem. V, p. 333) et Rennelî (Ilhistra- ^ODS, p. 129) représentflBt comm&étaaxt .près du. Petit Zab et non àa. Grand Zab.

Pour moi, je ne croîs pas que la localité assignée par Xénopbon à Kaiv«t eoBvienne dt» towt à la ville moderne de Senn. Et il n'y a pas non plus beaoïcaap djft armaUtiLde nelW de. nom eBtre Les dsax ; bien %ae no4ie Boamèitt erronée de pionosicâr le nem. hidâB»

Cxme crée une appasenee trompeuse de similitude. M. Ainsworth démontre

que quelques ëerivains modernes ont été égarés de la- même manière mu identifiant la ville moderne de Sert avec Tigranocerfa.

Cest me eiréoDilanee embarrassaate dans la géographie de Pouvra|^ de Xénopbon, qu'il ne mentionne pas le Petit Zab, qu^I a dû cependant traverser. Bérodote les signale tans le»

deux, et fait une remarque sur ce fait que bien qu'étant des rivières distinctes, elles portent toutes les deux le même nom (V, 52). Il se peut qu'en rédigeant son récit après Texpédition, Xénophon Tait oublié, an peint de s'Iamginer qm& deux rivières synonymes, mentionnées ceosme disftiiwtes ésns se» notes, B*e&r faisaient qu'une.

s'agrandir et conquérir les Mysiens et les Pisidiens, — comme Cyrus lavait éprouvé pendant qu'il vivait. Klearchos termina sa protestation en priant Tissaphernês de lui dire quel rapporteur méchant avait rempli son esprit de soupçons sans fondement contre les Grecs (1).

« Klearchos (répondit le Satrape), je me réjouis de t' entendre exprimer de si bons sentiments. Tu fais remarquer avec raison que si vous étiez pour méditer du mal contre moi, il retomberait sur vous-mêmes. Je te prouverai à mon tour que tu n'as de motif de te méfier ni du roi ni de moi. Si nous avions voulu vous faire périr, rien ne serait plus aisé. Nous avons des forces surabondantes pour ce dessein : il y a de vastes plaines dans lesquelles vous mourriez de faim, — outre des montagnes ou des rivières que vous ne pourriez franchir sans notre aide. Ayant ainsi dans nos mains les moyens de vous anéantir, et nous étant néanmoins engagés par des serments solennels à vous sauver, nous ne serons pas assez insensés et assez fourbes pour le tenter à ce moment, où noas attirerions sur nous la juste indignation des dieux. C'est mon affection particulière pour nos voisins les Grecs, — et mon désir d'attacher à ma personne, par les liens de la reconnaissance, les soldats grecs de Cyrus, — qui m^ont rendu désireux devons conduire enlônia sains et saufs. Car je sais que quand vous serez à mon service, quoique le roi soit le seul homme qui puisse porter sa tiare droite sur sa tête^je pourrai porter la mienne droite sur mon cœtùr, en tout orgueil et toute confiance (2). »»

L'impression faite sur Klearchos par ces assurances fut si puissante qu'il s'écria : « Assurément ces rapporteurs méritent le châtiment le plus sévère, qui essayent de nous' rendre ennemis, nous qui sommes si bons amis l'un de l'autre, et qui avons tant de raisons pour l'être. >♦ « Oui (ré-

(1) Xénoph. Anab. II, 5, 2-15. jxèv yàp iizï x% y.z(fa\% Ttàpov ^aatXeî

(2) Xénoph. Anab. II, 5, 17-23. n6vq> ëÇeativ ôpôi^v ^xeiv, t9)v ô* M tq . Cette dernière comparaison est eu- xapéiq^ t^coc âv v^tûv Trapévitdv xal

rieuse, et selon toute probabilité ce sont ëxepoc eOnetûç ë^oi. les véritables paroles du satrape — ti^v

pondit Tîssaphernês), ils ne méritent pas moins; et si, avec les autres généraux et les lochagi, tu viens demain dans ma tente, je te dirai quels sont les calomniateurs. » « Sois sûr (repartit Klearchos) que j'irai et que j'amènerai les autres généraux avec moi. Je te dirai en même temps quelles sont les personnes qui cherchent à nous prévenir contre vous. » La conversation finit alors; le satrape retint Klearchos à dîner, et le traita de la manière la plus hospitalière et avec la plus grande confiance.

Le lendemain matin, Klearchos communiqua aux Grecs ce qui s'était passé, et il insista sur la nécessité que tous les généraux se rendissent chez Tissaphernês conformément à son invitation, afin de rétablir la confiance que d'indignes calomniateurs avaient ébranlée, et de punir ceux d'entre eux qui pourraient être des Grecs. Il répondit si expressément de la bonne foi et des dispositions bienveillantes du satrape à l'égard des Grecs, qu'il triompha de l'opposition d'un grand nombre des soldats qui , continuant encore à nourrir leurs premiers soupçons, représentèrent surtout combien il était imprudent de mettre tous les généraux à la fois au pouvoir de Tissaphernês. Les instances de Klearchos l'emportèrent. Lui-même, avec quatre autres généraux, — Proxenos, Menôn, Agias et Sokratês, — et vingt lochagi ou capitaines, — alla visiter le satrape dans sa tente ; deux cents soldats environ les accompagnaient, afin de faire des achats pour leur propre compte dans le marché du camp des Perses (1).

En arrivant aux quartiers de Tissaphernês, — éloignés d'environ trois milles (près de cinq kilomètres) du camp grec, suivant l'habitude, — les cinq généraux furent admis dans Tintérieur, tandis que les lochagi restèrent à l'entrée. Un pavillon de pourpre, hissé sur le sommet de la tente, trahit trop tard le dessein pour lequel on les avait invités à venir. Les lochagi, avec les soldats grecs qui les accompagnaient, furent surpris et massacrés, pendant que les géné-

(1) Xénoph. Anab. II, 5, 30.

raax, dans rintérieuri furent arrêtés, chargés de chaînes, et transportés comme prisonniers à la conr de Perse. Là Klearchos, Proxenos, Agias et Sokratês furent décapités, après un court emprisonnement* La reine Parysatis dans le fait, par aifection pour Cyrus, non-seulement procura beaucoup de soulagement à Klearchos dans la prison (par Tentremise de son chirurgien Ktêsias), mais encore elle usa de toute son influence sur son fils Artaxerxès pour lui sauver la vie ; mais ses efforts furent neutralisés en cette occasion par Tinfluence supérieure de la reine Stateira, son épouse. La rivalité entre ces deux femmes royales, qui sans doute avait sa source dans beaucoup d'autres circonstances outre la mort de Klearchos, devint bientôt si furieuse que Parysatis fit empoisonner Stateira (1).

Menôn ne fut pas mis à mort avec les autres généraux. Il paraît qu il se fit honneur à la cour de Perse d'avoir, par trahison, livré ses collègues tix)mpés aux mains de Tissaphernês. Mais il ne vit ses jours prolongés que pour périr plus tard dans la disgrâce et les tortures, — probablement à la demande de Parysatis, qui vengea ainsi la mort de Klear- •<;hos. La reine-mère avait toujours assez de pouvoir pour commettre des cruautés, bien qu'elle n'en eût pas toujours pour les détourner (2). Elle avait déjà fait périr misérablement toutes les personnes qui avaient eu part à la mort de «on fils Cyrus, même de fidèles défenseurs d'Artaxerxês.

Bien que Menôn jugeât convenable, quand il fut amené à

(1) Xénoph, Anab. H, 6, 1 ; Ktesiae, Fragm. Persica, c. 60, éd. Baehr; Phitarqae, Artaxeix. c. 19, 20 ; Dtodore, XIV, 27.

(2) Tacite, Histor. I, 45. « Othoni nondnm auctoritas inerat ad prohibmàum «edlus : jubere jam poterat. Ita, simolatione irae, vinciri jussum (Marium Celsum) et majores pœnas daturum, affinnans, prsesenti exitio subtraxit. >

Ktêsias (Persica, c. 60 : cf. Plutarque ..w«i Diodore, auxquels j e m'en réfère dans

la note précédente) atteste la trahison de Menôn, qu'il tirait probableme.nt du récit de Mendn lui-même. Xénoplion mentionne la mort ignominieuse de Menôn, et il tenait probablement son information de Ktêsias (V. Anab. II, 6, 29).

La supposition que ce fut Parysatis qui obtint la mort de Menôn, extrêmement probable en elle-même, met toutes les autres assertions dans un accord logique.

Babylôn«, de se vanter d'avoir été rinstrument à l'aide duquel les généraux furent pris dans la tente fatale comme dans un piège , cette vanterie ne doit pas être regardée comme un fait réel. Car non-seulement Xénophon explique la catastrophe différemment; mais dans sa peinture qu'il fait de Menôn, quelque sombre et odieuse qu'elle soit, il n'avance aucune imputation semblable ; dans le fait, il Técarte indirectement (1).

Malheureusement pour la réputation de Klearchos, aucune excuse raisonnable pareille ne peut être donnée en faveur de sa crédulité, qui l'amena aussi bieii que ses collègues à une fin si triste, et mit toute son armée à deux doigts de sa perte. Il paraît que le sentiment général de l'armée grecque, se faisant une juste idée du .caractère de Tissaphernês, était disposé à une circonspection plus grande dans ses rapports avec lui. C'est d'après ce sj^stème que Klearchos lui-même avait agi jusque-là, et la nécessité en aurait pu particulièrement se présenter à son esprit, puisqu'il avait servi dans la flotte lacédaemonienne à Milêtos en 411 avant J.-C, et qu'il avait conséquemment une plus grande expérience du caractère réel du satrape que tout autre homme de l'armée (2). Soudain il tourne à ce moment, et sur la foi de quelques déclarations verbales, il met tous les chefs militaires dans une position sans défense et dans le péril le plus manifeste, tels que les motifs les plus forts de confiance auraient pu difficile-

(1) Xénophon semble dosiner à entendre qu^il y avait divers récits oourants à la honte de Menôn, rncits qu*il ne croit pas — xaî t» tièv ti\ àçavTÎ S^eŒTt nepl aOxoO t);gvôe(rOai, etc.

(Ânab. II, 6, 28).

Athénée (XI, p. 505) avance d'une manière erronée que Xénophou affirmait que 3ienôn fut la personne qui amena la perte de Klearchos par Tissaphernês.

(2) Xénophon, dans la Çyropasdie (Vin, 8, 3), donne une explication étrange de Pimprudente confiance ac-

cordée par KLeardioB aux aasaisBoes

du satrape persan. Elle résulta (dit-il) de la haute réputation de bonne foi que les Perses avaient acquise par rhonneur droit et scrupuleux dx pre-i mier Cyrus (ou Cyrus le Grand), naais qu'ils avaient cessé de mériter depuis, quoique la oorruption de leur oaractëre ne se fût pas manifestée publiquement auparavant.

C'est une perversion curieuse de l'histoire pour servir le dessein de son roman.

ment les justifier. Bien que la justesse de la remarque de Machiavel soit prouvée par une abondante expérience, — à savoir que grâce à la vue courte des hommes et à leur disposition à obéir au mouvement actuel, le trompeur le plus notoire trouvera toujours de nouvelles personnes qui se fieront à lui, — cependant cette erreur de jugement dans un officier d'âge et d'expérience est difficile à expliquer (1). Polyen donne à entendre que des femmes belles, montrées à Klearchos seul par le satrape à son premier banquet, servirent de leurre pour l'attirer avec tous ses collègues' au second; tandis que Xénophon impute l'erreur à la continuation d'une rivalité jalouse avec Menôn. Ce dernier (2), à ca qu'il paraît, qui avait toujours été intime avec Ariaeos, avait été ainsi mis antérieurement en communication avec Tissaphernês, qui l'avait bien reçu, et l'avait aussi encouragé à former des plans pour détacher de Klearchos toute l'armée grecque, de manière à l'amener toute sous son commandement (de Menôn) à servir le satrape. Voilà du moins ce que soupçonna Klearchos, qui,. extrêmement jaloux de son autorité militaire, essaya de ruiner ce plan en enchérissant encore plus lui-même en vue d'obtenir la faveur de Tissaphernés. S'imaginant que Menôn était le calomniateur inconnu qui prévenait le satrape contre lui, il espérait déterminer Tissaphernês à révéler son nom et à le renvoyer (3). Cette jalousie semble avoir enlevé à Klearchos sa prudence habituelle. Nous devons aussi tenir compte d'une autre impression profondément gravée dans son esprit, c'est que le salut de l'armée était désespéré sans le consentement de Tissaphernês, et que par conséquent, puisque ce dernier les avait conduits aussi loin sains et saufs, quand il aurait pu les anéantir auparavant, ses desseins au fond ne pouvaient être hostiles (4). -

Nonobstant ces deux grandes fautes, — commises par Klearchos, l'une dans l'occasion présente, l'autre antérieu-

(l)Machiav., Principe, c. 18, p. 65. (3) Xénoph. Anab. II, 5, 27, 28.

{2J Polyen, VH, 18. (4) Cf. Anab. II, 4, 6, 7 ; II, 5, 9l

rement à la bataille de Kunala, en maintenant les Grecs à la droite contrairement à Tordre de Cyrus, — la perte de cet officier fut sans doute un grand malheur pour l'armée, tandis qu'au contraire Télôignement de Menôn fut un -bienfait signalé, — peut-être une condition de salut définitif. Un homme aussi perfide et aussi dénué de principes que l'était Menôn, d'après le portrait qu'en fait Xénophon, aurait probablement fini par commettre réellement à l'égard de l'armée la trahison dont il se vantait faussement à la cour de Perse par rapporta l'arrestation des généraux.

L'idée conçue par Kiearchos, relativement à la position désespérée des Grecs dans le cœur du territoire persan après la mort de Cyrus, était parfaitement naturelle dans un militaire qui pouvait apprécier tous les moyens d'attaque et d'empêchement que l'ennemi avait à sa disposition. Rien n'est plus inexplicable dans cette expédition que la manière dont ces moyens furent abandonnés, — preuve de l'impuissance des Perses. D'abord toute la ligne de marche ascendante , comprenant le passage de l'Euphrate , laissée sans défense; ensuite le long fossé creusé en travers de la frontière de la Babyloïiia, avec seulement un passage large de six mettes près de l'Euphrate , abandonné sans garde ; enfin la ligne du mur de Médie et les canaux qui ofi'raient des positions si favorables pour tenir les Grecs en dehors du territoire cultivé de la Babylonia, négligés de la même manière, et une convention conclue, en vertu de laquelle les Perses s'engageaient à escorter les envahisseurs sains et saufs jusqu'à la côte ionienne, en commençant par les conduire dans le cœur de la Babylonia, au milieu de canaux qui fournissaient des défenses inexpugnables si les Grecs avaient voulu y prendre position. Le plan de Tissaphernês, autant que nous pouvons le comprendre, était d'attirer les Grecs à une distance considérable du cœur de l'empire persan, et alors de découvrir ses plans d'hostilité perfide, ce que l'imprudence de Kiearchos lui permit de faire, sur les rives du grand Zab, avec des chances de succès qu'il aurait pu difficilement espérer. Nous avons ici un nouvel exemple de l'étonnante impuissance des Perses. Nous nous serions

attendus qu'après avoir commis un acte si flagrant de perfidie, Tissaphernês aurait au moins essayé d'en tirer parti, qu'il se serait jeté avec toutes ses forces et de toute sa vigueur sur le camp grec, au moment où il était non préparé, désorganisé et sans commandants. Au lieu de cela, quand les généraux (avec ceux qui les accompagnèrent au camp persan) eurent été saisis ou tués, il ne fut fait aucune attaque, si ce n'est par quelques faibles détachements de cavalerie persane contre des rôdeurs grecs individuels dans la plaine. Un des compagnons des généraux, un Arkadien nommé Nikarchos, courut blessé dans le camp grec, où les soldats regardaient de loin les cavaliers parcourant la plaine sans savoir ce que ces derniers faisaient, — il s'écria que les Perses étaient en train de massacrer tous les Grecs, officiers aussi bien que soldats. Immédiatement les soldats grecs se hâtèrent de se mettre en défense, s' attendant qu'une attaque générale serait dirigée contre le camp ; mais il ne s'approcha qu'un corps d'environ trois cents chevaux, sous Ariseos et Mithridatês (les compagnons de confiance de Cyrus), accompagnés du frère de Tissaphernês. Ces personnages, s' approchant des lignes grecques comme amis, prièrent les officiers grecs de s'avancer, vu qu'ils avaient un message à leur communiquer de la part du roi. En conséquence, Kleanor et Sophaenetos, avec une garde suffisante, vinrent sur le front des troupes, accompagnés de Xénophon, qui désirait avoir des nouvelles de Proxenos. Ariaeos leur apprit alors que Klearchos, ayant été découvert violant la convention qu'il avait jurée, avait été mis à mort; que Proxenos et Menôn, qui avaient divulgué sa trahison, étaient en grand honneur aux quartiers des Perses. Il termina en disant : — «Le roi vous invite à rendre vos armes, qui maintenant (dit-il) lui appartiennent, puisqu'elles appartenaient jadis à son esclave Cyrus (1). »»

La démarche faite ici semble attester la croyance de la part de ces Perses que, les généraux étant actuellement en leur pouvoir, les soldats grecs étaient devenus sans défense.

(1) Xénopli. Anal). II, 5, 37, 38.

«t pouvaient être sommés de livrer leurs armes, même à des hommes qui venaient de se rendre coupables à leur égard de la fraude et de l'injure les plus mortelles. Si Âriseos nourrissait une telle espérance, il fut aussitôt détrompé parle langage de Kleanor et de Xénophon, qui ne respirait qu'un reproche indigné ; de sorte qu'ils se retirèrent bientôt et laissèrent les Grecs à leurs réflexions.

Pendant que leur camp restait ainsi sans être inquiété, tous les hommes qu'il renfermait étaient en proie aux appréhensions les plus poignantes. La ruine paraissait imminente et inévitable, bien que peTrsonne ne put dire sous quelle forme précise elle arriverait. Les Grecs étaient au milieu d'aune contrée hostile, à dix mille stades de chez eux, entourés d'ennemis, bloques par des montagnes et des rivières infranchissables; sans guides, sans provisions, sans cavalerie pour aider à leur retraite, sans généraux pour donner des ordres. Une stupeur causée par la douleur et par la <5onscience de leur impuissance s'empara d'eux tous. Peu d'entre eux vinrent à l'appel du soir, peu allumèrent du feu pour faire cuire leur souper, chacun se couchait où il étajt pour se reposer; cependant aucun homme ne pouvait dormir, par crainte, angoisse, et souvenir des parents qu'il ne devait jamais revoir (1).

Au milieu des nombreuses causes de désespoir qui pesaient sur cette armée perdue, il n'y en avait pas de plus sérieuse que le fait que pas un seul homme n'avait alors ni autorité pour commander, ni obligation pour prendre l'initiative. Et il n'y avait pas non plus de candidat ambitieux disposé à mettre au jour ses prétentions, à un moment où le poste ne promettait que les difficultés les plus grandes aussi bien que les plus grands dangers. Il fallait un feu nouveau, allumé de lui-même, — et un stimulant spontané, pour vivifier la cendre sous laquelle couvaient l'espérance et l'action en suspens, dans une masse paralysée pour le moment, mais en tout cas capable d'effort. Et l'inspiration tomba alors, heureusement pour

(1) Xénoph. Ânab. m, 1, 2, 3.

l'armée, sur un homme chez lequel la pleine mesure de force et de courage militaires se combinaient avec l'éducation d'un Athénien, d'un démocrate et d*un philosophe.

C'est dans une veine véritablement homérique et dans un langage qui se rapproche de celui d'Homère que Xénophon (auquel nous devons tout le récit de l'expédition) décrit son rêve, ou l'intervention d'Oneiros, envoyé par Zeus, qui donna naissance à cette impulsion rénovatrice (1). Couché triste et inquiet comme ses camarades, il prenait un court repos quand il rêva qu'il entendait le tonnerre, et qu'il voyait la foudre brûlante tomber sur la maison de son père, qui fut aussitôt entourée par les flammes. Se réveillant, plein de terreur, il se leva instantanément ; alors le rêve commença à s'ajuster et à se mêler aux pensées qu'il avait en état de veille, et aux cruelles réalités de sa position. Son imagination pieuse et excitée créa une série d'analogies sombres. Le rêve était envoyé par Zeus (2) le Roi, puisque c'était de lui que provenaient ce tonnerre et ces éclairs. A un certain égard, \e signe était favorable, — puisqu'une grande lumière lui avait apparu de la part de Zeus au milieu du péril et de la souffrance. Mais d'autre part il était alarmant que la maison eût paru complètement environnée de flammes, qui empêchaient absolument d'en sortir; cela semblait indiquer qu'il resterait confiné où il était dans l'empire des Perses, sans pouvoir triompher des difficultés qui l'entouraient de tous les côtés. Cependant, quelque douteuse que fût la promesse, ce n'en était pas moins un message que Zeus lui adressait, et qui lui servait de stimulant pour surmonter la stupeur générale et pour prendre l'initiative (3)*^ •« Pourquoi suis-je couché ici? La nuit avance, à l'aurore

(1) Xénoph. Anab. III, 1, 4-11. 'Hv Se

Tiç èv "qî (jTÇOLriq. Ssvoçtov 'AÔyjvaïo;,

ôç oÛTe (TTpaTTiYOÇ, etc.

Homère, Iliade, V, 9 —

"'Hv Se Ti; èv Tptoeafft Aàpriç, àçvsToç,

'Ipeùç *H<paiarToio, etc. [àfiufxwv,

Cf. la description de Zeus, envoyant

Oneiros à Agamexnnôn endormi, au

commencement du second livre de riliade.

(2) Relativement à Timportance d'un signe venant de Zeus Basileus, et à la nécessité de se conciler ce dieu, cf.

divers passages de la Cyropsedie, II, 4,19; m, 3, 21; VII, 5, 57.

(3) Xénoph. Anab. III, 1, 12, 13. De-

Tennemi sera sur nous, et nous serons mis à mort dans les tortures. Personne ne bouge pour prendre des mesures de défense. Pourquoi attendre qu'un homme plus âgé que moi ou dune autre ville commence? »

En faisant ces réflexions, intéressantes en elles-mêmes et présentées avec une vivacité tout homérique, il alla aussitôt rassembler les lochagi ou capitaines qui avaient servi sous son ami Proxenos qu'il venait de perdre. Il leur fit énergiquement comprendre la nécessité de se mettre en avant et de faire prendre à l'armée une attitude défensive. « Je ne puis dormir, compagnons, et vous ne le pouvez pas non plus, je présume, dans nos périls actuels. L'ennemi sera sur nous au point du jour, — prêt à nous faire périr tous dans les tortures comme ses plus grands ennemis. Pour ma part, je me réjouis que cet infâme parjure ait mis fin à une trêve à laquelle nous perdions beaucoup, trêve en vertu de laquelle, fidèles à nos serments, nous avons traversé toutes les riches possessions du roi sans toucher à rien, si ce n'est à ce que nous pouvions acheter avec nos chétives ressources. Maintenant nous avons les mains libres : toutes ces opulentes dépouilles sont entre nous et lui comme prix pour le plus brave. Les dieux, qui président à la lutte, seront assurément pour nous contre ces parjures, vu que nous avons tenu nos serments en dépit de fortes tentations. De plus, nos corps supportent mieux la fatigue , et nos cœurs ont plus de courage que les leurs. Ils sont plus faciles à blés-

itf) (jièv Ixpivev àyaôèv, 6ti èv «6voiç ûv xal xivSuvoiç 9b>ç \UyoL èx At6c iSetv

lôo^s, etc *Oîcoîov iJiivTOi ierci ài^

x6 ToiouTOv ôvap I6siv, l^em axoTcstv ix Tûv (xu(i6àvT(«>v (AETà TO ôvap. Tive- Toii yorp Tdfie • eùôùç èirei89j àvriYépôyj, irpûtTOv jji.àv èwoia aÙTc^ dpt.7Ctirrei — Ti xaToxeipiai ; ii 61^ vùÇ irpoèaCvei * &(jka 8è i^ ifi(iépqp etxàc Toùç «oXejfiouc^Uiv, etc.

Le lecteur d^Homère se rappt^Uera tout de suite divers passages de Tlliade <t de rOdyssée, dans lesquels le même

discours mental est mis en paroles et développé — tels que dans l'Iliade, XI, 403 — et plusieurs autres passages cités par le colonel Mure, ou auxquels il s*en réfère dans son « History of the Language and Literature of Greece», c. XIV, vol, II, p. 26 seq.

Vue lumière qui brille avec éclat en sortant d'une maison amie, vue en songe, est considérée comme un signe favorable (Plutarque, De Genio Socratis, p. 587 C).

ser et plus faciles à tuer que no as ne le sommes, grâce à cette même faveur des dieux que nous avons éprouvée à Kunaxa.

« Probablement d'autres aussi ont précisément les mêmes sentiments que nous. Mais n'attendons pas que quelque autre vienne nous donner des conseils : prenons le commandement et communiquons aux autres le stimulant de l'honneur . Montrez-vous à ce moment les meilleurs deslochagi, — plus dignes d'être généraux que les généraux eux-mêmes. Commencez sans retard; je ne demande qu'à vous suivre. Mais, si vous me placez au premier rang, j'obéirai sans alléguer ma jeunesse comme excuse, — me regardant comme un homme complètement mûr, quand il s'agit de me sauver de la ruine (1). >»

Tous les capitaines qui écoutaient Xénophon se rendirent cordialement à sa suggestion et le prièrent de prendre le commandement pour la mettre à exécution. Un seul capitaine, — ÂpoUonidès, parlant dans le dialecte boeôtien, — protesta contre elle, la déclarant insensée; il s étendit sur leur position désespérée et conseilla fortement la soumission au roi comoie la seule chance de salut. «^ Gomment (répliqua Xénophon) as-tu oublié le traitement courtois que nons reçûmes des Perses en Babylonia quand nous répondîmes à la demande qu'ils nous firent de rendre nos armes, en montrant un front hardi? Ne vois-tu pas le misérable sort qui est échu à Klearchos, pour s'être remis sans armes entre leurs mains, sur la foi de leurs serments? Et cependant tu rejettes bien loin nos exhortations et tu nous conseilles encore d'aller solliciter l'indulgence ! Mes amis, un Grec comme cet homme déshonore non-seulement sa propre cité, mais toute la Grèce en outre. Bannissons-le de nos conseils, cassons-le et faisons-en un esclave pour porter les bagages. »» — «* Bien plus (fit observer Agasias de Stymphalos), cet homme n'a rien de commun avec la Grèce ; j'ai vu moi-même ses oreilles

(1) Xénoph. xVnab. III, 1, 1&.25. utemmi » fSaUiiite, BeUnm Cakilmar.

« Vel imperatore, A'el milite, me c. 20^.

percées, comme un vrai Lydien. >» En conséquence, ApoK lonidès fut dégradé (1).

Xénophon et les autres se séparèrent alors afin de rassembler lés principaux officiers qui restaient dans Tarmée ; ils furent bientôt réunis, au nombre de cent environ. Le plus vieux capitaine du premier corps pria Xénophon de répéter à ce corps plus considérable les arguments sur lesquels il venait d'insister auparavant. Xénophon obéit, et il s'étendit avec plus de force encore sur la situation périlleuse, mais non pas toutefois saivs espoir, — sur les mesures convenables à. prendre, — r et surtout sur la nécessité qu eux, les principaux officiers qui restaient, se missent eu avant d une manière saillante, d'abord pour désigner des commandants capables, ensuite pour soumettre leurs noms à la sanction de Farmée,le tout accompagné d'exhortations et d'encouragements appropriés. Son discours fut applaudi et bien accueilli, en particulier par le général lacédaemonien Cheirisophos, qui avait rejoint Cyrus avec un corps de 700 hoplites è- Issos» en Kilikia. Cheirisophos pria les capitaines de se retirer sur-le-champ et de s'entendre sur le choix de leurs commandants, à la . place des quatre qui avaient été saisis ; après quoi, le héraut devait être appelé , le corps entier des soldats réuni sans délai. En conséquence, Timasiôa de Dardanos fut choisi à la place de Klearchos ; Xanthiklês, à celle de Sokratês ; Kleanor, à celle d'Agias ; Philesîos, àcelle de Menôn, et Xénophon , à calle de Proxenos (2) . Les capitaines qui avaient servi sous chacun des généraux

(i) Xénoph. AnaK IH^ I, 26-30.

Lesm^s de XéDOphon feraient croire qn'ApoIlonidês avait été un de ceux qui avaiemt taau un langage pusiU»' nime (ÙK6(iaXcc»Cé(A£voiy II* 1, 14) dans la conversation avec Phalinos, peu après la mort de Cjras. Aussi Xénophon lui dit-it que e^asl 1b sc«aDd& fois qu'il propose cet avis — "A ci* wavxa elôû;, toùç jJièv à[jt.uvaff6ai xe- >e^9vTotç çXuàpsiv qrpç, wstS'Stv 5è

Gela aide à expliquer le mépris et la rigueur avec lesquels Xénophon W traite ici. Rien, en effet, ne pouvait être pixts déplorable, dans Les circonstanceft actuelles, que si un homme « montrait sa perspicacité en additionnant les périls imminents qui Tentouraient. »

Voir le remarquable discours de Demosthenês à Pyles (Thucyd. JX^ 10).

(2) Xénoph. AnaÎK HI, 1,3W6.

morts choisirent séparément un successeur au capitaine ainsi promu. Il faut se rappeler que les cinq choisis alors n'étaient pas les seuls généraux dans le camp; ainsi, par exemple, Cheirisopbos avait le commandement de sa division séparée, et il a pu y en avoir deux ou trois dans la même position. Mais il était nécessaire actuellement que tous les généraux formassent un conseil et agissent de concert.

A l'aurore, le conseil des généraux nouvellement constitué plaça des avant-postes aux endroits convenables , et ensuite réunit l'armée ^en assemblée générale, afin que les nouvelles nominations fussent soumises à sa sanction. Aussitôt que cette formalité fut remplie, probablement sur la proposition de Cheirisophos (qui avait occupé le commandement auparavant), ce général adressa aux soldats quelques mots d'exhortation et d'encouragement. H fut suivi par Kleanor, qui émit, avec la même brièveté, une protestation énergique contre la perfidie de Tissaphernês et d'Ariaeos. Tous deux laissèrent à Xénophon la tâche, à la fois importante et difficile à ce moment de découragement, d'exposer le cas en détail, — d'agir sur les sentiments des soldats pour les porter à ce point de résolution qu'exigeait la circonstance, — et par-dessus tout d'étoufier ces inclinations à acquiescer à de nouvelles propositions perfides de la part de l'ennemi, inclination que les périls de la situation étaient de nature à suggérer.

Xénophon s'était revêtu de son plus beau costume militaire à cette première apparition officielle qu'il faisait devant l'armée, quand les plateaux de la balance semblaient incertains entre la vie et la mort. Reprenant la protestation de Kleanor contre la perfidie des Perses, il démontra qu'essayer d'entrer en accord avec de tels menteurs ou de se fier à eux serait courir à une ruine complète ; — mais que, si Ton prenait l'énergique résolution de n'avoir de rapports avec eux qu'à la pointe de l'épée et de punir leurs méfaits, il y avait tout lieu d'espérer la faveur des dieux et un salut définitif. Comme il prononçait ce dernier mot , un des soldats près de lui vint à éterhuer. Immédiatement toute l'armée à l'entour prononça à haute voix et d*un commun accord l'in-

RETRAITE DES DIX MILLE CiRECS 97

vocation habituelle à Zeus Sauveur, et Xénophon , profitant de l'accident, continua : — « Puisque, compagnons, ce présage envoyé par Zeus Sauveur a paru à l'instant où nous parlions de salut, faisons vœu ici d'offrir à ce dieu le sacrifice du salut, et en même temps de sacrifier aux autres dieux aussi bien qu'il nous sera possible, dans la première contrée amie que nous pourrons atteindre. Que tous ceux qui partagent mon opinion lèvent la main. » Tous levèrent la main, tous se joignirent au vœu et entonnèrent le psean.

Cet accident, dont Xénophon profita si adroitement avec son habileté de rhéteur , fut éminemment utile en ce qu'il tira l'armée de l'abattement où elle était plongée et qu'il la disposa à écouter son appel propre à l'animer. Répétant ses assurances que les dieux étaient pQur eux et qu'ils étaient hostiles à leur ennemi parjure, il rappela à leur mémoire les grandes invasions de la Grèce par Darius et Xerxês, — et comme les immenses armées de la Perse avaient été honteusement chassées. L'armée s'était montrée sur le. champ de bataille de Kunaxa digne de tels ancêtres, et elle serait dans l'avenir encore plus hardie, en sachant par cette bataille de quelle étofie étaient fajts les Perses. Quant à Ariaeos et à ses soldats, à la fois traîtres et lâches, leur désertion était plutôt un gain qu'une perte. L'ennemi était supérieur par le nombre de ses cavaliers. Mais des hommes à cheval n'étaient après tout ' que des hommes, à moitié préoccupés par la crainte de tomber de cheval, — incapables de triompher d'une infanterie solide sur le terrain — et seulement mieux en état de fuir. Maintenant que le satrape refusait de leur fournir des provisions à acheter, eux de leur côté étaient dégagés de leur parole et prendraient des provisions sans les acheter. Ensuite , quant aux fleuves, il était difficile, il est vrai, de les franchir, au milieu de leur cours; mais l'armée remonterait jusqu'à leurs sources, et les soldats pourraient alors les passer sans se mouiller les genoux. Ou à vrai dire, les Grecs pouvaient renoncer à l'idée de se retirer et s'établir d'une manière permanente dans le propre pays du roi, défiant toutes ses forces, comme les

Mysiens et lesPisidiens. « Si (dit Xénophon) nous nous établissons ici à notre aise dans une riche contrée, avec ces grandes, belles et superbes femmes mèdes et perses pour compagnes (1), — nous ne serons que trop disposés, comme les Lotophagi, à oublier le chemin de notre patrie. Nous devons d'abord retourner en Grèce, et dire à nos compatariotes que, s'ils restent pauvres, c'est leur faute, quand il y a dans ce pays de riches établissements qui attendent tous ceux qui voudront venir et qui auront le courage de s'en emparer. Brûlons nos chariots de bagages et nos tentes, et n'emportons avec nous que ce qui est de la plus stricte nécessité. Avant tout , maintenons l'ordre, la discipline et l'obéissance aux commandants; c'est de cela que dépend tout notre espoir de salut. Que chaque homme promette de prêter son bras aux commandants, pour punir tout individu désobéissant, et montrons ainsi à l'ennemi que nous avons dix mille personnes comme Klearchos, àla place de ce seul Klearchos

<1) Xénoph. Anab. III, 2, 25.

^AXXà yàp 6é'5oixa (xi?j, av &7ra^ fux- 9a){Jiev àpYol l^^v, xai èv àçôovoiç pto- -teuEiv, xfltl Miiéwv Te xaî IlepaÂ^v xa- >.tttç xxti jjLS-fàXaiç Y^"^*'^^ ^^^ Tcapôévotc ô|xiXeTv, (xt?) &<jTzsp oi Aft>rô<p«yoi, è7ri>a6a>{xe6a ttjç oîxaÔe

Hippokratês (De Aère, Lociset Aquis, ch. 12) compare les traits physiques qni caractérisaient les Asiatiques et les Européens^ signalant les formes amples, développées, arrondies, voluptueuses, nmis inactives des premiers, en tant qu'opposées au type |dus compacte, plus musculaire et plus vigoureux des seconds, exercés pour le mouvement, Taetion et la patience.

Dion Chrysostome a un passage curieux, par rapport à la préférence des Perses pour les eunuques comme esclaves ; il fait remarquer qu'Us admiraient naânie chez des hommes eu qni se rapprochait du type de la beauté féminine — leurs yeux et leurs goûts étaient soos i'wfiBenee eeulement d'iéées Axnoiif-

reuses ; tandis que les Gi:eos, accoutumés à l'éducation constante et aux exercices nus de la palestre, enfants luttant avec enfants, et jeunes gens avec jeunes gens, avaient leurs associations d'idées au sujet de la beauté màle attirées vers tme puissance active et de gracieux mouvements.

Où yàp çavÉpov, ôti oi nÉp<rai eùvouxouç èTioiovv Toù; xaXoùç, ôtuwc aùroiç tSaç xdXXtrrToi axri; Too-oâ/tov Stafépetv wovTO npô; xaXXo; ta Ô3}>ju * (TXeâov xal iràvxEc ol ^àp^apoi, Bià {lovov Ta àtppoStaia èwoeiv. K«X£tvoi Tuvaixoc Eiôoç ueptTfôéacri Totc àp^sotv, à)ÙMZ S' oùx èTTiaTavrai épqcv * t<r(o; Se xat ^ TpoçT?) aiTÎa toîç Ilspcratc, t^ (xéxpt iroXXov Tp£(peo6ai Onô te ywoinôûN Tuâ eOvoOxoiïv tûv npEtréuxépMv * Tcatdaç Se \»Mxà TcaiSiôv, xai {xstpàxia *

piETà {lEtpaxCcOV {iVj TTQCVU (TVVStVai, |t1f}S£

YVftvol^oOoct èv xa^torpau; xat 7U(ivamot«, etc. (Orat. XXI, p. 270).

Cf. Euripide, Bacchse, 447 seq.; et l'épigramme de Straton, dai» FAnâ»logie, XXXIV, voL II, p. 367 Branok.

dont les Perses se sont si perfidement emparés. C'est mainte-^ nant le moment d'agir. Si l'un de vous, quelque obscur qu'il soit, a quelque chose d,e meilleur à su^jérer, qu'il s'avance et le dise; car nous n'avons tous qu'un objet, — le salut commun. »

Il paraît que personne autre ne désira dire un mot, et que le discours de Xénophon causa un« satisfaction sans réserve ; en effet , lorsque Cheirisophos demanda si l'assemblée sanctionnait ses recommandations et élisait finalement les nouveaux généraux proposés, — tous levèrent la main. Xénophon proposa alors que l'armée se sépara* immédiatement et se rendît à quelques villages bien approvisionnés, éloignés d'un peu plus de deax milles (près de 3 kil. et un quart) ; qiae la marche se fit, les hommes disposés en un corps oblong et vide au milieu, avec les bagages au centre; que Cheirisophos, en qualité de Lacédœmonien, dirigeât Favantgarde, tatadis que Eleanor et les autles officiers plus âgés commanderaient sur chaque flanc, — et que lui-même et Timasiôn, comme les deux plus jeunes généraux, conduiraient l'arrière-garde.

Cette proposition fut adoptée aussitôt, et l'assemblée se sépara ; les soldats sç mirent sur-le-champ en devoir de détruire mi de se partager mfutuellement les bagages" superflus de chacun et ensuite de prendre leur repas du matin avant de se mettre en marche.

La scène que nous venons de décrire est intéressante et explicative à plus d'un point de vue (1). Elle présente cette sensibilité à l'influence des discours persuasifs qui formait un trait si marqué du caractère grec, — toute Tarmée retirée de l'abîme du désespoir par les exhortations d'un seul homme, qui n'avait ni ascendant établi, ni rien pour le recommander, si ce n'est son intelligence, son talent ora«toire et sa communaoté d'intérêt avec tous. Ensuite elle

(l) Dioébre donne m txis-maigre tionne pas le nom de Xénophon en oettç abre^gé de ce qui se passa après la prise occasion, ni à vrai dire dans tout soA des généraux (AlV, 27}. n ne men- récit de la marche.

manifeste, d'une manière encore plus frappante, la supériorité de l'éducation athénienne en tant que comparée avec celle d'autres parties de la Grèce. Cheirisophos avait nonseulement été en charge, comme l'un des généraux, mais il était encore natif de Sparte, dont la suprématie et le nom étaient à ce moment tout^puissants ; Kleanor avait été naguère, non pas, il est vrai, général, maislochagos ott l'un des officiers de second rang : — c'était un homme âgé, — et il était Arkadien, tandis que plus de la moitié numérique de l'armée consistait en Arkadiens et en Achaeens. Conséquemment l'un ou l'autre de ces deux hommes, et divers autres en outre» jouissaient d'une sorte de prérogative ou point de départ établi pour prendre l'initiative par rapport à l'armée découragée. Mais Xénophon était comparativement un jeune homme, avec peu d'expérience militaire : il n'était nullement officier, ni du premier ni du second grade ; c'était simplement un volontaire, compagnon de Proxenos; il était, en outre,, natif d'Athènes, ville à cette époque impopulaire auprès du grand corps des Grecs et en particulier des Péloponésiens, avec lesquels elle avait fait sa dernière longue guerre. Il n'avait donc pas d'avantages comparé aux autres; mais il avait plus d'un désavantage positif. Il n'avait pour point de départ que ses qualités personnelles et son éducation antérieure ; malgré cela, nous trouvons en lui non-seulement le? premier moteur, mais encore la personne supérieure à laquelle les autres cèdent le pas. Il représente par un exempleces particularités d'Athènes, attestées non moins par lesdénonciations de ses ennemis que par le panégyrique de sespropres citoyens (1), — un mouvement spontané et ardent^

(1) Cf. le discours hostile de Tambassadeur corinthien à Sparte, avant la guerre du Péloponèse, avec l'oraison funèbre. laudative de Périklês, dans la seconde année de cette guerre (Thucyd.

Cl |JLév ye (siffl), vea)T£p07roîot (description des Athéniens par Porateur côriQthien) xal ênivoTidai ô^eT;

xal è7riTeXé<rai Spyw à àv yvwffiv • ufAeïc ôè (Lacédaemoniens), xà (iTràpxovTGt Te atoÇeiv xai èTttyvwvat {ir,- 6èv, xai êpYcp oOSè Tavayxaîa i^txéaéai, Aîiôt; 5è, 01 [ièv, xai irapà ôuvapiiv To>|xr]Tai xal irapà yvwjxyjv xivôuveutal xat iizl TOÏ^ Seivoï; eOeXiriSeç * tô Sa (»(JiéTepov, -riiç Te 8uvà[iew; Ivôea wpâ- Sat, T^; Te Yvwiiyi^; (AYiôà toîç ^eêaiois

aussi bien dans la conception que dans l'exécution , — la confiance dans des circonstances qui inspiraient à d*autres le désespoir, — des discours persuasifs et une publicité de discussion, appliqués aux affaires pratiques, de manière à faire appel à Tintelligence et à stimuler à la fois le zèle actif de la multitude. Ces particularités ressortaient d'une manière plus remarquable par leur contraste avec les qualités opposées des Spartiates, — méfiance dans la conception, lenteur dans l'exécution, mystère dans le conseil, obéissance passive et silencieuse. Bien que les Spartiates et les Athéniens formassent les deux extrémités de l'échelle, les autres Grecs se rapprochaient plus en ce point des premiers que des seconds.

Si, même dans cet encourageant automne qui suivit immédiatement la grande catastrophe athénienne devant Syracuse, l'inertie de Sparte ne pouvait être amenée à une action vigoureuse sans la véhémence de l'Athénien Alkibiadès, — à plus forte raison était-il nécessaire que, dans les circonstances accablantes qui assombrissaient l'horizon pour l'armée grecque privée d'officiers , un cœur athénien se trouvât comme source d'une vie et d'une impulsion nouvelles. Et probablement personne, si ce n'est un Athénien, n'aurait eu ou n'aurait suivi l'inspiration de se mettre en avant comme volontaire, à ce moment où il y avait toute raison pour décliner une responsabilité et où il n'y avait aucune obligation spéciale qui l'y forçât. Mais, si par hasard un Spartiate ouun Arkadien se fût trouvé dans une disposition semblable, il n'aurait pas possédé les talents propres à lui permettre d'agir sur l'esprit des autres (1), — cette flexibilité, cette fécondité en ressources,

m<rr£0<rat, tc5v t£ Setvûv (i.ir)5é7COTe oteaOat àTtoXvOVjasffOat. Kal (tviv %a\ &0XVOI Tcpo; {i|&âç (jLEXXiQTaç, xai àico- 67][jiT)Tal TCpà; èv$Y)[j.oTàTou;, etc.

£t, dans Toraison de Perilclês — Kal oOtoI ^Toi xpivo{j.ev f^ èv6u{i,ov(xe0a ôp- 6wç xà npàYiiara, où toO; Xôyou; toÎç Epyoïc ^Xd6T)v ii'>(o\t\U'voi'i àXKà (Jk9j npo- £i6ax6Yivai (taXXov Xô^cp, icpàrepov ^ M

& 8ei ipY<)> iXOetv. Atafepovrco; (Jièv S^ xal ToÔe ix''^\Lty, ûffTe toXjxqîv te ol aÙTol iiàXiOTTa xal wepl cSv ètci- Xetpi^(70(i.ev âxXoYiÇe^TÔai • ô toïç âXXotc à(i,a6Ca (iièv Opà<roc, XoYi<T(Jk6c lï $xvov, çépst.

(1) Cf. les observations de Periklês, dans son dernier discours aux Athéniens, au sujet de rinefficacité des

HISTOIBE DB LA GBàCS

cette connaissance familière des dispositions et des mouvements d'une multitude assemblée, eepoa^oir d'imposer les idées essentielles et de toucher les cordes opportunes, quedon^ nait Téducation démocratique athénienne. Même Bra^^^ et Gylippos, Spartiates doués individuellement d'un mérite écla:tant^ et égaux ou supérieurs à Xénophon en ressources minutaires, n'y auraient pas joint ce talent de politique et d'orateor que réclamait la position de ce dernier» Évidente comme le parait être la sagesse de ses propositions, chacune d'elles loi .est laissée non-seulement pour qu'il les présente, mais encore pour q u'il les soutienne : Cheirisophos et EJeanor, après quelques mots d'introduction, le chargent da devoir d'agir sur l'esprit des soldats, pour les amener au point convenable. Ce qui montre comme il sut bien le remplir, c'est son discours à l'armée , qui a dans sa teneur générale une res^ semblance remarquable avec celui de Periklês adressé au public athénien la seconde année de la guerre, au momefit où les misères de l'épidémie, combinées avec celles de l'mvasion, l'avaient réduit presque an désespoir. IL respire un accent de confiance exagérée et une appréciation des daagers réels au-dessous de leur grandeur très-bien appropriés à l'occa^on,, mais que ni Periklès ni Xénophon n'auraÂei&t employés à aucun autre moment (1). Dans tout son discours»

meinenres pensées, si Toii n'a pas le I^CBt de les exposer d'âne manière qfâ fasse impressioa {Thucjd. II, 60).

KaCToi âfjLol TotouTCf) àvôpl ôpYtÇeaOe, ôç ovSc^oj; oTopiat ^(Tiov eTvai yvcôvat TE xà déovxa xai ép(xeveù(7aL ravTa çiXéiroXCç te xai X9'^V^'^*^^ xpeiTTwv • 6 TE yàp fvoùç xal |n^ (laçûç ItBoJÎpui, év ïaif xal et \i,ii ivsOufni^- (hf], etc.

Jjd philosophe et l'honime d'État à Athàies tiennent ici le même langage.

C'était ropibion de Sokratês — piovouc

à^lOUÇ ElVai Tt(i,Y)C TOÙÇ EiSoTaç Ta

ôéovxa, xal épfiTt'yeuiffat 8uva{i£voue (Xénoph. Memor. I, 2, 52).

Uft passage fhi^Mint de la harangue

fnnèbre de Lysias (Orat. U, Epitaph.

s. 19) expose l'idée dominante de la démocratie athénienne — la loi souveraine, avec le discours persuasif et instructif, comme remplaçant la violence mutuelle (v6[xo; et àoyoç, comme l'antithèse de pCa). Cf. un sentiment semblable dans Isokrate (Or. IV (Panegyr.)

(1) V. le discours de Periklès (Tliu* «jdide, II, 60-64). Il en justiBe le ton plein de jactance^ par l'abattement inaceoutumé qu'il avait à combattre dans.

ses auditeurs — AYiXcûoa) 8à xal ToSa à (£01 âoxfiÎTe oOt' aÙTol ncMCOTS àv^- ^^vat ûiràpxov ii\uy {lEyÉOouc napl èç, •riiv àpx^v ovr' ijt» èv toïç irpw ^oyotç.

et surtout par rapport à l'étewiument accidentel rapproché qui en interrompit le commencement, Xénophon déploya cette habileté à agir à l'égard d'un nombreux auditoire et dans une situation donnée, et cette habitude de le faire qui caractérisaient plus ou moins tout Athénien instruit. D'aurtrès Grecs, Lacéds&moniens ou Arkadiens, pouTaient agir avec bravoure et de concert; mais l'Athénien Xénophont était du petit nombre de ceux qui pouvaient penser, parler et agir avec une efficacité égale (1). C'était ce triple talent qu'un j;eune homme ambitieux était obligé de se poser comme but dans la démocratie athénienne; et que les sophistes aussi bien que les institutions démocratiques, — dépréciés tous deux avec dureté par la plupart des critiques, — l'aidaient et Tencourageàient à acquérir. Ce fut ce tripletalent, qui, par sa possession exclusive, malgré une jalousie constante de la part des officiers et des camarades bœôtiens de Proxenos (2), fit de Xénophon le personnage le plus émi^ nent de l'armée de Crrus, à partir du moment présent jusqu'à l'époque Où elle se sépara, comme on le verra dans l'histoire subséquente.

Ce qui me fait regarder comme plus nécessaire de signaler ce fait, que les mérites à l'aide desquels Xénophon par^ vint soudainement à cet ascendant extraordinaire et rendit

SeiTTipav êyovTi tt'Jv Trpoffirotri- (Tiv, et |jl9| xaxaîcetcXrjYjjiévouç Ct{iâ( TCQtpà To elxo; iûptov.

C'est aussi rexplication propre du ton de Xénophon.

(i.) Dans un passage de la Cyropsedie (V, 5, 46), Xénopton expose d'une manière frappante la combinaisoft du >exTixo< xal TcpeexTixoç — 'QsTzt^ xal ôtav (xdxeaOxt èsa^ à icXeicrrouç x.^ipo)(rd(ievoç àXxipLtoraTo; ^oÇoÇerai elvai, outc* xaî ÔTOtv ireïaot Séifi, ô TcXewTOv; ôjxoYvwfAovaç i\\LXy itotTferaç ovtoç Ôtxatcoç àv XexTixcoxaToç xal TrpaxTtxwTaToç xpivotTO àv eîvat. Mi^ (lévrot cbç Xoyov

T^ijjitv iTCiSeiÇoiievoi, olov àv eÏToiTe Tupôç ëxa<rTOv aÙTÔv, Toûio pteXeràTe — àW àç toùç «67S6i(7{i.£vouç yç' ixàdTou. ôif|- Xouç è<roii.évo'jç ot; àv wpàT- Twci^, oÛT» îcapacxeuàÇsa'Oe.

En décrivant les devoirs d'mt hipparque ou commandant de la cavalerie., Xénopbon insiste paiement sur l'importance du discours persuasif, comme moyen de mainteair TobéisBance active des soldats — EZ; ye jiriv x6 eùiret- Osîç sivai TO'jç àpxojiivouç p.éya {lèv xar.

To >.6y«{). fitôàoxeiv, ô<ra àfaÔà ëvi èv tô TTCiOapxeîv, etc. (Xénoph. Magist. Eq.

(af V. Xénoph. Anab. V, 6, 26.

des services si éminents à son armée, étaient des mérites appartenant tout particulièrement à la démocratie et à Téducation athénienne, — c'est que Xénophon lui-même, d*un bout à Tautre de ses écrits, a traité Athènes non-seulement sans l'attachement d'un citoyen, mais avec des sentiments qui ressemblent plutôt à l'antipathie positive d'un exilé. Ses sympathies sont toutes en faveur de l'exercice perpétuel, de l'obéissance mécanique, de la conduite secrète du gouvernement, du cercle d'idées étroit et prescrit, de l'attitude silencieuse et respectueuse, de l'action méthodique, quoique lente, de Sparte. Quelle qite puisse être la justesse de sa préférence, il est certain que les qualités qui le mirent en état de tant contribuer et à la délivrance de l'armée de Cyrus et à sa propre réputation, — étaient des qualités athéniennes beaucoup plus que Spartiates.

Tandis que les soldats grecs, après avoir sanctionné les propositions de Xénophon, prenaient leur repas du matin avant de commencer leur marche, Mithridatês, l'un des Perses attachés précédemment à Cyrus, parut avec un petit nombre de cavaliers, sous prétexte de remplir une mission d'amitié. Mais on reconnut bientôt que ses desseins étaient perfides, et qu'il ne venait que pour engager des soldats individuellement à déserter; — et il réussit auprès de quelques-uns. En conséquence, on résolut de ne plus admettre ni hérauts ni députés.

Débarrassée des bagages superflus et refaite, l'armée traversa alors le Grand Zab et continua sa marche de l'autre côté, avec les bagages et les serviteurs au centre, Cheirisophos conduisant l'avant-garde, avec un corps d'élite de trois cents hoplites (1). Comme il n'est pas fait mention de pont, nous devons présumer que les Grecs passèrent à gué la rivière, qui fournit un gué (suivant M. Ainsworth), employé encore habituellement à un endroit qui se trouve à trente ou quarante milles (48 kil. et quart ou 64 kiL et un tiers) de sa jonction avec le Tigre. Quand ils eurent fait un peu de che-

(1) Xénoph. Anab. III, 3, 6; 111,5, 43.

mÎD en avant, Mithrîdatès reparut avec quelques centaines de cavaliers et d'archers. Il s'approcha d'eux en ami ; mais aussitôt qu'il fut assez près, il se mit soudainement à harceler l'arrière -garde au moyen d'une grêle de traits. Ce qui nous surprend le plus, c'est que les Perses, avec leurs forces très-nombreuses , ne firent aucune tentative pour les empêcher de franchir une rivière aussi considérable ; car Xénophon estime le Zab à cent vingt mètres de large, — et cette estimation semble au-dessous du rapport de voyageurs modernes, qui nous apprennent qu'il ne contient pas beaucoup moins d'eau que le Tigre, et que, bien qu'habituellement plus profond et plus étroit, il ne peut être beaucoup plus étroit à un endroit guéable quelconque (1). Il faut se rappeler que les Perses, marchant habituellement en avant des Grecs, ont du arriver les premiers à la rivière, et que par conséquent ils étaient en possession du passage, que ce fût un pont ou un gué. Bien qu'il guettât toutes les occasions de commettre une perfidie , Tissaphernôs n'osa pas résister anx^ Grecs, même dans la position la plus désavantageuse, et il s'aventura seulement à envoyer Mithridatês harceler Tarrière-garde, ce que celui-ci exécuta avec un effet considérable. Les archers et les akontistse des Grecs, en petit nombre, étaient en même temps inférieurs à ceux des Perses; et quand Xénophon employait son arrière-garde, hoplites et peltastes, à les charger et à les repousser, nonseulement il ne pouvait en atteindre aucun, mais il souffrait beauco.up en revenant rejoindre son corps principal. Môme en se retirant, le cavalier persan pouvait décharger sa flèche ou lancer sa javeline derrière lui avec effet, adresse

(l)Xénoph. Ànab, II, 5, 1. Aînsworth, Travels and Researches in Asia Minor, etc. vol. II, ch. 44, p. 327 ; et ses Travels in the Track of the Ten Thousand. p. 119-134.

Le professeur Koch, qui parle avec une connaissance personnelle et de rArménie et de la région à Test du Tigre, fait observer avec raison que

le Grand Zab est le seul point (& Test du Tigre) que Xénopbon assigne de telle sorte qu'il puisse être identifié localement d'une manière distincte.

Il fait remarquer également, ici comme ailleurs, que le nombre des parasanges spécifié par Xénophon est essentiellement trompeur comme mesure de distance (Zug der Zebn Tauaend, p. 64) •

que les Parthes montrèrent plus tard d'une manière encore plus signalée, et que les cayaliers persans du temps actuel reproduisent avec leurs carabines. Ce fut la première expérience que firent les Grecs d'une semblable marche sous l'attaque d'une cavalerie qui les harcelait. Même le faible détachement de Mithridatês retarda beaucoup leurs progrès, de sorte qu'ils firent un peu moins de trois milles (3 kiL et quart) et arrivèrent dans la soirée aux villages^ avec un, grand nombre de blessés et beaucoup de découragement (1). « Remercie le ciel (dit Xénophon le soir, quand Cheirisophos lui reprocha son imprudence d'avoir quitté le corpsprincipal pour charger la cavalerie, qu'encore il ne pouvait atteindre), remercie le ciel de ce que nos ennemis nous ont attaqués seulement avec un faible détachement et non avec leur grand nombre. Ils nous ont donné une bonne leçon, sans nous faire un mal sérieux. » Profitant de la leçon, les chefs grecs organisèrent pendant la nuit et pendant la halte du lendemain un petit corps de cinquante chevaux, avec deux cents frondeurs rhodiens, dont les frondes, garnies de balles de plomb, portaient à la fois plus loin et frappaient plus dur que celles des Perses, qui lançaient de grosses pierres. Le matin suivant, ils partirent avant le lever da jour, vu qu'il y avait dans leur route un ravin difficile à passer. Ils trouvèrent le ravin non défendu (suivant la stupidité avec laquelle les Pei-ses agissaient habituellement) ; mais, quand ils eurent fait environ toi mille au delà, Mithridatês reparut à leur poursuite avec un corps de quatre mille cavaliers et archers. Confiant dans son succès de Tavant-veille , il avait promis, avec un corps de cette force, de remettre les Grecs dans les mains du satrape. Mais à ce moment ces derniers étaient mieux préparés. Aussitôt qu'il commença à les attaquer, la trompette sonna, — et sur-le-champ cavaliers, archers et frondeurs sortirent pour charger les Perses, soutenus par les hoplites de Tarrière-garde. La charge fut si efficace que les Perses s'en-

(I) Xénopk Anab. III, 3, S.

RETRMTB DBS DIX MILLH GRECS 107

fairent pleinâd* effroi^ Eonobstant leiursupéFiorité namériqne, tandis que le ravin gêna tellememt L&unr- fuite que beaaconp d'entre eux forent tués et dix-Imit fiiits prisonnier». Les soldats grecs- spontaitément matiîèrent les eada^vres, afin de frapper Fennemi de terreur (1). A la fin de cette jonniée de niîarclie, ils arrivèrent aia Tigra, près de la ville abandonnée de Larissa, dont les mars de briques immenses, massifs et élevés (ayant 7™ 50 d'épaisseur, 30 met. de hauteur et 11 kil. et quart de circonférence) attestaient l'ancienne grandeur. Près de cette -ville était une pyramide- de pierre, large de 30 mètres et haute de 60, dont le sommet était couvert de fugitifs venus des village» voisins. Une autre journée de marcke, en remontant le cours du Tigre, amena l'armée à une seconde ville abandonnée, appelée Mespila, presque en face de la cité moderne de Mossoul. Bien que ces deux villes, qui semblent avoir continué (ou remplacé) la cité jadis colossale de Ninive ou Nlnua, fussent entièrement désertes, — cependant le pays à l'entour était si bien garni de vilMges et de population que les Grecs se procurèrent non-seulement dcs^ provisions, mais encore des cordes pour faire de nouveaux arcs et du plomb pour des balles que devaient employer les frondeurs (2).

Pendant la marche du jour suivant^ dans une coarse généralement parallèle au Tigre, et remontant le courant^ Tiss^hernès arriva avec quelques aiJEÉres Grands de Perse et une nombreuse armée, et enveloppa, les Grecs à la fois en fiane et par derrière. Malgré l' avantage du nombre, il n'osa pas feiire une charge réelle, mais il les accabla san-s initerruption d'uae grêle de flèches, de dards et de pierres* Toutefois les archers et les frondeurs des Grecs, noavellement instruit», lui répoadirent si bien qu'en général ils eurent

(1) Xénoph. Anab. III, 4, 1-5. rleux et importants. La légende que

(2) Xénoph. Anab. III, 4, 17-18. C'est Xénophon entendit en ce lieu, relatilà, sur remplacement de l'ancienne vement à la manière dost ces villes Ninive, que les récentes investigations furent prises et rainées, a un caractère de M. Layard ont fait paraître à la Tré(rital>lamant oriental.

lumière tant de restes assyrieiui eu-

l'avantage, malgré la grandeur supérieure des arcs persans, dont bon nombre furent pris, et employés efficacement du côté grec. Après avoir passé la nuit dans un village bien approvisionné, ils s'y arrêtèrent le lendemain, afin de se munir de provisions, et ensuite ils continuèrent leur marche pendant quatre jours de suite à travers une contrée unie, jusqu'à ce qu'ils parvinssent le cinquième jour à un terrain montueux avec la perspective de collines encore plus hautes au delà. Ils firent cette marche inquiétés sans relâche par l'ennemi, au point que, bien que l'ordre des Grecs ne fût jamais rompu, un nombre considérable de leurs hommes furent blessés. L'expérience leur apprit qu'il était incommode pour toute l'armée de marcher en un carré vide au centre, inflexible et non divisé; et, en conséquence, ils établirent six lochi ou régiments de 100 hommes chacun, subdivisés en compagnies de 50, et en enômoties ou compagnies plus petites de 25, chaque corps avec un officier spécial (conformément à la coutume Spartiate) pour marcher séparément sur chaque flanc, et pour se replier ou pour se ranger, selon qu'il pourrait convenir aux fluctuations de la masse centrale, résultant des obstacles de la route ou des menaces de l'ennemi (1).

En atteignant les collines, en vue d'une citadelle élevée ou palais, avec plusieurs villages à l'entour, les Grecs espérèrent quelque relâche dans l'attaque des Perses. Mais après avoir franchi une colline, ils se mettaient en devoir de gravir la seconde, quand ils furent assaillis avec une vigueur inaccoutumée par la cavalerie s'élançant du haut de son sommet, tandis qu'on voyait les chefs pousser les hommes à l'attaque à coups de fouet (2). Cette charge fut si efficace, que les troupes légères grecques furent repoussées avec perte, et forcées de chercher un refuge dans les rangs des hoplites. Après une marche à la fois lente et pleine de

(1) Xénoph. Anab. III, 4, 19-23. de Xénophon ne soient pas tout à fait

J'incline à croire qu'il y avait six clairs, lochi sur chaque flanc — c'est-à-dire (2) Xénoph. Anab. III, 4-25. Cf.

douze lochi en tout; bien que les mots Hérodote, VII, 21, 56, 103.

souffrance, ils ne purent arriver à leurs quartiers de nuit qu'en envoyant un détachement s'emparer d'un terrain qui dominait les Perses, lesquels eurent ainsi à redouter une double attaque.

Les villages auxquels ils arrivèrent alors (qui, suivant la supposition de M. Ainsworth, étaient dans la fertile contrée auprès de la ville moderne appelée Zakhu)(l) étaient d'une richesse extraordinaire en provisions; des magasins de farine, d'orge et de vin y ayant été réunis pour le satrape persan. Ils s'y reposèrent trois jours, principalement afin de soigner les nombreux blessés ; et l'on désigna huit des personnes les plus capables pour faire auprès d'eux l'office de chirurgiens. Le quatrième jour ils reprirent leur marche et descendirent dans la plaine. Mais l'expérience les avait alors convaincus qu'il était imprudent de continuer à marcher sous l'attaque de la cavalerie, de sorte que quand Tissaphernês parut et se mit à les harceler, ils s'arrêtèrent au premier village, et, étant ainsi postés, ils le repoussèrent aisément. Comme l'après-midi avançait, les assaillants Perses commencèrent à se retirer; car ils étaient toujours dans l'habitude de prendre leur poste de nuit à une distance d'environ sept milles (=11 kilomètres et quart) de la position grecque^ redoutant beaucoup une attaque nocturne dans leur camp^ lorsque leurs chevaux étaient attachés par la jambe et sans selle ni bride (2). Aussitôt qu'ils furent partis, les Grecs se remirent en route, et prirent tant d'avance pendant la nuit, que les Perses ne les atteignirent ni le lendemain ni le surlendemain.

Toutefois, le jour suivant, les Perses, après avoir fait

(1) Le professeur Koch (Zug der Zelin Tausend, p. 68) partage cette opinion.

(2)Xénoph. Anab III, 4, 35. V.

aussi la Cyropaedie, III, 3, 37.

Le prince thrace Seuthés redoutait tant une attaque de nuit, que lui et ses troupes tenaient leurs chevauic bridés toute la nuit (Xénoph. Ânab.

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