VII
M. Kinneir (Travels in Asia Miner, p. 481) dit que les chevaux de la cavalerie en Orient, et même de la cavalerie anglaise dans l'Hindostan, sont encore tenus attachés et entravés la nuit, de la même manière que le faisaient les Perses, suivant la description de Xénophon.
une marche forcée de nuit, furent vus non-seulemenl ea avant des Grecs, mais occupant un terrain élevé et escarpé en éperon qui surplomabait immédiatement la route par laquelle les Grecs devaient descendre dans la plaine. Lorsque Cheirisopbos approcha, il vit sur-le-champ que la descente était impraticable en face d'un ennemi posté ainsi. Il s'arrêta donc, envoya chercher Xénophon à Varrière -garde, et le pria de faire avancer les- peltastes à l'avant-garde. Mais Xénophon, bien qu'il obéît en personne à cet ordre et vînt au galop en tête des troupes, ne jugea pas prudent de déplacer les peltastes de l'arrière-garde, parce qu'il voyait arriver précisément Tissaphernês avec une autre portion de l'armée ; de sorte qu-e l'armée grecque se vit à la fois arrêtée de front, et menacée par l'ennemi qui la serrait par derrière. Les Perses, sur le terrain élevé de face, ne pouvaient être attaqués directement. Mais Xénophon observa qu^à la droite de l'armée grecque, il y avait un sommet de montagne accessible encore plus élevé, d'où l'on pouvait descendre pour attaquer en flanc la position des Perses. Désignant ce sommet à Cheirisophos, comme fournissant le seul moyen de déloger les troupes en face, il donna le conseil que l'un d'eux allât en toute hâte avec un détachement en prendre possession et offrit à Cheirisophos de choisir, soit d'aller, soit de rester avec l'armée. « Choisis toi-même, »» dit Cheirisophos. « Rh bien! (dit Xénophon), j'irai, puisque je suis le plusjeune des deux. »» En conséquence, à la tête d'un détachement d'élite, pris dans l'avant-garde et dans le centre de l'armée, il commença immédiatement sa marche de flanc en gravissant la peate escarpée jusqu'au sommet le plus élevé. Aussitôt que l'ennemi comprit leur dessein, il détacha aussi des troupes de son côté , espérant parvenir au sommet le premier; et l'on vit les deux détachements monter en même temps, chacun d'eux faisant les plus grands efforts pour arriver avant l'autre, — chacun étant encouragé par des acclamations et des cris que poussaient les deux armées respectivement.
Comme Xénophon allait à cheval à côté des soldats, les animant et leur rappelant que la chance de revoir leur pays
et leurs familles dépendait toute du succès de Tefifort qu'ils faisaient actuellement, un hoplite sikyonien dans lés rangs, nommé Sotêridas, lui dit : — « Toi et moi, nous ne sommes pas sur le même pied, Xénophon. Tu es à cheval; moi je fais péniblement des efforts à pied , avec mon bouclier à porter. »» Piqué de ce reproche, Xénophon sauta à bas de son cheval, poussa Sotêridas hors de sa place dans le rang, prit son bouclier aussi bien que sa place, et se mit à marcher en avant à pied avec les autres. Bien qu'accablé à la fois par le bouclier appartenant à xm hoplite et par la pesante cuirasse d'un cavalier (qui ne portait pas de bouclier), il déploya néanmoins toute sa force pour avancer, doublement chargé ainsi, et pour continuer à exciter ses compagnons. Mais les soldats qui l'entouraient furent si indignés de la conduite de Sotêridas, qu'ils lui firent des reproches, le frappèrent même et enfin le forcèrent à reprendre son bouclier, aussi bien que sa place dans les rangs. Xénophon reiùonta alors à cheval et gravit ainsi la colline aussi loin que le terrain le permit ; mais il fut encore obligé de mettre bientôt pied à terre, par suite de la raideur de la partie la plus élevée. Des efforts aussi énergiques lui permirent, ainsi qu'à son détachement, d'arriver au sommet le premier. Aussitôt que l'ennemi le vit, il renonça à monter, et se dispersa dans toutes les directions, laissant la marche en avant ouverte au corps principal grec, que Cheirisophos en conséquence conduisit sain et sauf dans la plaine. Là il fut rejoint par XénophoA qui descendait de la uK)ntagne. Ils se trouvèrent tous dans des quartiers confortables, au milieu de plusieurs villages bien approvisionnés sur les bords du Tigre. En outre, ils acquirent un butin additionnel de troupeaux considérables de bétail, interceptés quand ils étaient sur le point d'être transportés au delà -du fleuve, et l'on vit réuni sur la rive opposée un grand corps de cavalerie. (1).
Bien qu'ils ne fussent troublés là que par quelques atta*
(I) Xénoph. Âjuib. HI, 4, 36-49; IH, 5, 3.
ques décousues de la part des Perses, qui brûlèrent quelques-uns des villages qui se trouvaient eu avant de leur ligne de marche, les Grecs se trouvèrent sérieusement embarrassés pour savoir de quel côté diriger leurs pas; car à leur gauche était le Tigre, si profond que leurs lances n'en trouvaient pas le fond, — et à leur droite des montagnes d'une hauteur .excessive. Comme les généraux et les lochagi tenaient conseil, un soldat rhodien vint à eux leur proposer de traverser toute l'armée à l'autre rive du fleuve au moyen de peaux gonflées dont les animaux en leur possession pouvaient leur fournir une grande quantité. Mais ce plan ingénieux, exécutable en lui-même, était mis hors de cause par la vue de la cavalerie persane sur la rive opposée; et comme les villages en avant avaient été brûlés, Tarmée n'avait pas d'autre choix que de retourner une marche en arrière vers ceux où ils s'étaient arrêtés auparavant. Ici les généraux délibérèrent de nouveau, questionnant tous leurs prisonniers sur les difierents aspects du pays. La route du sud était celle qu'ils avaient déjà suivie en venant de- Babylone et de Médie; celle vers l'ouest, allant en Lydia et en lônia, leur était interceptée par le cours du Tigre ; à l'est (leur disait-on) était la route qui menait à Ekbatane et à Suse ; au nord étaient les montagnes raboteuses et inhospitalières des Karduques, — hommes libres et farouches qui méprisaient le Grand Roi et défiaient tous les efibrtsqu'il faisait pour les vaincre; une fois ils avaient anéanti une armée persane d'invasion forte de 120,000 hommes. Toutefois, de l'autre côté de la Karduchia, se trouvait la richesatrapie persane d'Arménie, où l'Euphrate et le Tigre pouvaient être traversés près de leurs sources, et d'où ils pourraient choisir facilement leur course ultérieure vers la Grèce. Comme la Mysia, la Pisidia et d'autres régions montagneuses, la Karduchia était un territoire libre entouré de tous côtés par les domaines du Grand Roi, qui régnait seulement dans les villes et sur les plaines (1).
(l)Xéi)oph. Anab. III, 5; IV, I, 3. Probablement l'endroit où les Grecs
Déterminés à se frayer un chemin à travers ces montagnes difficiles jusqu'en Arménie, mais s'abstenant de l'aniioucer publiquement, dans la crainte que les défilés ne fussent occupés à l'avance, — les généraux firent sur-le-champ un sacrifice , afin de pouvoir être prêts à partir en un moment. Ensuite ils commencèrent leur marche un peu après minuit, de sorte que, immédiatement après le lever du jour, ils atteignirent le premier des défilés dejs montagnes Karduques, qu'ils trouvèrent sans défenseurs. Cheirisophos, avec sa division de devant et toutes les troupes légères, gravirent le défilé en toute hâte , et, apr^s avoir franchi la première montagne, descendirent de l'autre côté vers quelques villages dans la vallée ou vers quelques réduits situés au pied de la montagne ; tandis que Xénophon, avec les hommes pesamment armés et les bagages, suivait plus lentement et qu'il n'arriva pas aux villages avant la nuit, vu que la route était à la fois raide et étroite. Les Karduques, pris complètement par surprise, abandonnèrent les villages à mesure que les Grecs approchaient, et se réfugièrent sur les montagnes, laissant aux intrus d'abondantes provisions, des maisons confortables, et surtout une grande quantité de vases de cuivre. D'abord les Grecs eurent soin de ne faire aucun dommage, et essayèrent d'appeler les indigènes à un entretien amical. Mais aucun de ces derniers ne voulut approcher, et enfin la nécessité poussa les Grecs à prendre ce dont ils avaient besoin pour se restaurer. Ce fut précisément quand Xénophon et l'arrière-garde arrivaient de nuit que quelques Karduques les attaquèrent par surprise et avec un succès considérable, de sorte que si leur nombre eût été plus grand, il aurait pu s'ensuivre un sérieux désastre (1).
quittèrent le Tigre pour entrer dans les montagnes qui la ferment. Là, la
les montagnes des Karduques, était route mcderne traverse le Tigre p«r
voisin de Jezireh-ibn-Omar, Tanciemie un pont, i e 1 a rive orientale à la rive
Bezabde. C'est là qu'une marche ulté- occidentale ( Koch, Zug der Zehn Tau-
rieure, en remontant le côté oriental send, p. 72).
du Tigre, est rendue impraticable par (1) Xénoph. Anab. lY, 1, 12.
T. xm 8
On vit beaucoup de fenx allumés sur les montagnes, — indice sérieux de résistance pour le lendemain ; ce qui convainquit les généraux grecs qu'ils devaient alléger Tarmée, afin de s'assurer une célérité plus grande, aussi bien qu*un nombre plus grand de bras utiles pendant la marche suivante. En conséquence, ils donnèrent Tordre de brûler tous les bagages, excepté ce qui était indispensable, et de renvoyer tous les prisonniers ; se plaçant eux-mêmes dans un chemin étroit, par lequel l'armée avait à passer, afin de voir si leurs ordres étaient exécutés. Cependant on ne put abandonner les femmes, dont un bon nombre accompagnait l'armée ; et il paraît, en outre, qu'on garda un fonds considérable de bagages (1) ; et l'armée tie put avancer que lentement, à cause de Tétroitesse de la route et des attaques fatigantes des Karduques, qui étaient réunis alors en nombre considérable. Leurs attaques furent renouvelées avec un redoublement de vigueur le lendemain, quand les Grecs^ furent forcés, -faute de provisions, de hâter leur marche en avant, bien qu'au milieu d'une terrible tempête de neige. Cheirisophos en tête et Xénophon en arrière furent rudement pressés par les frondeurs et les archers karduques ; ces derniers, hommes d'une habileté consommée, avaient des arcs de trois coudées de longueur, et des flèches de plus de deux coudées, si fortes que quand les Grecs les prenaient, ils pouvaient les lancer comme des javelines. Ces archers, au milieu d'un terrain raboteux et de sentiers étroits, approchaient si près et tiraient l'arc avec une force si surprenante, en en appuyant une extrémité sur le sol, que plusieurs guerriers grecs furent mortellement blessés dans les reins, môme à travers et le bouclier et le corselet, et à la tête à travers le casque d'airain ; et entre autres en particulier, deux hommes distingués, un Lacédsemonien nommé Kleonymos et un Arkadien nommé Basias (2). La division d'arrière-garde, plus rudement traitée que tout le reste, fut
(l)Xénoph. Anab. IV, 3, 19-30. (2)Xénoph. Anab. IV, ï, 18; IV,
obligée de s'arrêter continuellement pour repousser Tennemi, au milieu de toutes les difficultés du terrain, qui la mettaient presque dans l'impossibilité d'agir contre d'agiles montagnards. Toutefois, en une occasion, un corps de ces derniers tomba dans une embuscade, fut repoussé avec perte, et (ce qui était encore plus heureux) deux d'entre eux furent faits prisonniers.
Ainsi arrêté, Xénophon envoya de fréquents messages pour prier Cheirisophos de ralentir fa marche de la diyision d'avant-garde; mais, au lieu d'obéir, Cheirisophos ne fit que hâter le pas, pressant Xénophon de le suivre. La marche de l'armée ressembla alors presque à une déroute, de sorte que la division d'arrière-garde arriva au lieu de halte dans une extrême confusion; alors Xénophon commença à faire des reproches à Cheirisophos pour avoir pressé prématurément la marche en avant et négligé les camarades qu'il avait par derrière. Mais l'autre, — signalant à son? attention la montagne en face d'eux, et le sentier raide qui la gravissait, formant leur ligne fature de marche, qui était occupée par de nombreux Karduques , — se défendit en disant qu'il s'était hâté dans l'espérance de pouvoir arriver à ce défilé avant l'ennemi, tentative dans laquelle il n'avait pas toutefois réussi (1).
Avancer plus loin sur cette route paraissait chose désespérée ; cependant les guides déclarèrent qu'on ne pouvait pas en prendre d'autre. Xénophon songea alors aux deux prisonniers que l'on venait de faire, et proposa qu'on les questionnât également. En conséquence , ils furent interrogés à part; et le premier, ayant persisté à nier, nonobs— tant toutes les menaces, qu'il y eût une autre route que celle qui était devant eux, — fut mis à mort sous les yeux da second prisonnier. Ce dernier, questionné alors, fit une^ communication plus rassurante ; il dit qu'il connaissait un chemin différent, plus sinueux, mais plus facile et praticable même pour les bêtes de somme, par lequel on pouvait tour-
Ci) Xénoph. Anab. IV, 1, 21.
ner le défilé qui était devant eux et l'ennemi qui l'occupait, mais qu'il y avait une haute position particulière comman* dant la route, dont il était nécessaire de s'emparer à l'avance par surprise, vu que les Karduques la gardaient déjà. Deux mille Grecs, ayant avec eux le guide chargé de liens, furent en conséquence dépêchés tard dans l'après-midi pour surprendre ce poste par une marche de nuit ; tandis que Xénophon, afin de détourner l'attention des Karduques en face, fit semblant d'avancer comme s'il voulait forcer le défilé direct. Aussitôt qu'ils le virent franchir le ravin qui conduisait à cette moutagne, les Karduques sur le sommet se mirent immédiatement à faire rouler en bas de vastes masses de rochers qui bondirent et barrèrent la route de manière à la rendre inabordable. Ils continuèrent à le faire toute la nuit, et les Grecs entendirent le bruit des masses qui descendaient longtemps après qu'ils étaient retournés à leur camp pour souper et se reposer (1).
Cependant le détachement de deux mille hommes, marchant par le chemin sinueux, et arrivant dans la nuit à la position élevée (bien qu'il y en eût une autre au-dessus encore plus élevée) occupée par les Karduques, les surprirent et les dispersèrent; puis ils passèrent la nuit auprès de leurs feux. Au point du jour, et à^a faveur d'un brouillard, ils se glissèrent à la dérobée vers la position occupée par les autres Karduques en face de l'armée grecque. En s'approchant ils sonnèrent soudainement de la trompette, poussèrent de grands cris et commencèrent l'attaque qui réussit complètement. Les défenseurs, pris à l'improviste, s'enfuirent en opposant peu de résistance, et en n'éprouvant presque aucune perte, grâce à leur agilité et à leur connaissance du pays; tandis que Cheirisophos et les forces. principales grecques, en entendant le son de la trompette, qui avait été antérieurement concerté comme signal, se précipitèrent en avant, et enlevèrent d'assaut la hauteur en face ; quelquesuns par le sentier régulier, d'autres grimpant comme ils
(1) Xénoph. Ànab. IV, 2, 4.
pouvaient et se tirant les uns les autres au moyen de leur» lances. Les deux corps de Grecs se rejoignirent ainsi au sommet, de sorte que la route devint libre et leur permit d'aller plus loin.
Toutefois Xénophon, avec l'arrière-garde, suivit le chemin sinueux parcouru par les deux mille, comme le plus praticable pour les bêtes de somme, qu'il plaça au centre de sa division, — toute la troupe couvrant une grande longueur de terrain, vu que la route était très-étroite. Pendant cet intervalle, les Karduques dispersés s'étaient ralliés, et occupèrent de nouveau deux ,ou trois cimes élevées qui commandaient le chemin, — et il fut nécessaire de les chasser de là. Les troupes de Xénophon prirent successivement d'assautces trois positions, les Karduques n'osant pas affronter un combat corps à corps, faisant toutefois un usage destructif de leurs armes de trait. On laissa une garde grecque sur la dernière des trois cimes, jusqu'à ce que tout le convoi des bagages fût passé au pied. Mais les Karduques, par un mouvement soudain et opportun, s'arrangèrent pour surprendre la garde, tuèrent deux des trois chefs avec plusieurs soldats, et forcèrent les autres à s'élancer des rochers comme ils purent, afin de rejoindre leurs camarades sur la route. Encouragés par ce succès, les assaillants serrèrent de plus près l'armée en marche, en occupant un roc escarpé vis-à-vis du sommet élevé sur lequel Xénophon était posté. Comme il se trouvait à portée de la voix, il s'efforça d'ouvrir une négociation avec eux, afin de recouvrer les cadavres des hommes tués. Les Karduques accédèrent d'abord à cette demande, à condition que leurs villages ne seraient pas brûlés ; mais comme ils virent que leur nombre augmentait à tout moment, ils reprirent l'offensive. Quand Xénophon avec l'armée eut commencé à descendre du dernier sommet, ils se précipitèrent en foule pour l'occuper ; et ils se mirent de nouveau à faire rouler des masses de rochers, et à renouveler leur grêle continue de traits sur les Grecs. Xénophon lui-môme courut ici quelque danger, vu qu'il avait été abandonné par son porte-bouclier; mais il fut sauvé par un hoplite arkadien, nommé Eurylochos, qui courut lui offrir
son bouclier comme protection pour tons deux dans la retraite (1).
Après une marche si pénible et si périlleuse, la division d'arrière-garde se trouva enfin en sûreté parmi ses camarades, dans des villages avec des maisons bien approvisionnées et une grande quantité de blé et de vin. Toutefois Xénophon et Cheirisophos furent si désireux d'obtenir les corps des hommes tués pour les ensevelir, qu'ils consentirent à les acheter en livrant le guide, et à marcher en avant sans aucun guide : pénible sacrifice dans ce pays inconnu, attestant leur grande sollicitude pour la sépulture (2).
Pendant trois jours encore ils combattirent et s'ouvrirent un chemin par la force dans les sentiers'étroits et raboteux des montagnes Karduques, entourés d'un bout à l'autre par ces archers et ces frondeurs formidables, qu'ils avaient à déloger à chaque coude difficile, et contre lesquels leurs propres archers krêtois se trouvaient inférieurs, il est vrai, mais encore extrêmement utiles. Leurs sept journées de marche à travers ce pays, avec ses habitants libres et belliqueux, forent des journées de fatigues, de souffrances et de périls extrêmes, bien plus intolérables que tout ce qu'ils avaient éprouvé de la part de Tissaphernês et des Perses. Aussi furent-ils très-contents de revoir une plaine et de se trouver près des bords de la rivière Kentritês, qui séparait ces montagnes des monticules et des plaines de l'Arménie, — jouissant de quartiers confortables dans des villages, avec la satisfaction de parler de leurs misères passées (3).
(1) Xénoph. Anab. IV, 3, 17-21.
(2) Xénoph. Anab. IV, 3, 23.
(3) Xénoph. Anab. IV, 3, 2. Ses expression! ont xm accent simple qni marque combien était vif le souvenir de ce qu*il avait souffert en Karduohia.
Kat ol *EX>TTveç evravOa àveTcav- <Fanrro a<T(xevoi Idovre; néStov * àTcslx^ Se Tc5v ôpS(ov à izoxoLy^bz eE f] ëTCxa ctdSia TcÔv Kap$ovxt<«>v. Tore {lèv o\iv
^Uff^Ti^av |iaXa i^iSéco; xoil xà irirr,- Seia exovTc; xat TCoXXà twv irapeyri^j- 66twv tcovmv ptvTîfJLOVEuovTEç. ^'EiTzcL yào Jï(»£paç^ 6<Ta; iz£^ èïcop€i>dT,c*ocv &à -cmr
(jav, xai eTiaOov xaxà 6<Ta oùSè xà <rvpwravra (iico pa<Ti>iaK; xal Tt<ï*«çépvouç. *Û; ouv àTCTQXXafltfivoi touxwv
Les craintes d'une invasion karduque étaient telles que le <îôté arménien du Kentritês, dans une largeur de quinze milles (= 14 kil.) était dépeuplé et dépourvu de villages (1). Mais comme Tiribazos, satrape d'Arménie, avait fini par apprendre rapproche des Grecs, il garnit les bords de la rivière de sa cavalerie et de son infanterie pour s'opposer au passage : si ïissaphernês avait pris cette précaution au Orand Zab au moment où il s'empara perfidement de Klearchos et de ses collègues, les Grecs auraient difficilement atteint la rive septentrionale de cette rivière. En présence de ces obstacles, les Grecs tentèrent néanmoins le passage du Kentritês, voyant une route régulière de l'autre côté. Mais le fleuve avait soixante mètres de largeur (seulement la moitié de la largeur» du Zab), et avait une eau profonde qui dépassait leurs poitrines ; le courant était extrêmement rapide, et le fond plein de pierres glissantes, au point qu'ils ne purent tenir leurs boucliers dans la position convenable, à cause de la force du courant; tandis que s'ils les élevaient au-dessus de leurs têtes, ils étaient exposés sans défense aux flèches des troupes du satrape. Après divers essais, le pas-» sage fut reconnu impraticable, et ils furent obligés de reprendre leur camp sur la rive gauche. A leur grande frayeur, ils virent les Karduques se réunir sur les collines qui étaient derrière eux; de sorte que leur situation, pendant ce jour et cette nuit, sembla presque désespérée. La nuit, Xénophon eut un rêve, — le premier qu'il nous ait conté depuis son rêve dans la terrible nuit qui suivit la prise des généraux, mais en cette occasion d'un augure favorable, d'une manière moins équivoque. Il rêva qu'il était chargé de chaînes, mais soudain que ses chaînes tombaient spontanément, sur la foi de quoi il dit à l'aurore à Cheirisophos qu'il avait bon espoir d'être sauvé, et quand les généraux ofirirent un sacrifice, les victimes furent immédiatement favorables. Comme l'armée était en train de prendre son repas du matin, deux jeunes Grecs accoururent apporter à Xénophon la nouvelle de bon
(1) Xénoph. Anab. IV, 4, h
augure qu'ils avaient trouvé accidentellement un autre gué à près d'un demi-mille (= 400 met.) en remontant la rivière, où l'eau n'arrivait pas même à mi-corps, et où les rochers se rapprochaient si près de la rive droite que la cavalerie ennemie ne pourrait s'opposer à eux. Xénophon, se levant de son repas plein de joie, offrit immédiatement des libations à ces dieux qui lui avaient envoyé le rêve à lui-même pendant la nuit, et révélé ensuite à ces jeunes gens le gué inespéré; double révélation qu'il attribuait aux mêmes dieux (1).
Bientôt ils marchèrent dans leur ordre habituel, Cheirisophos , commandant l'avant-garde , et Xénophon l'arrièregarde, le long de la rivière pour gagner le gué nouvellement découvert, l'ennemi marchant parallèlement à eux sur la rive opposée. Après qu'ils furent arrivés au gué, qu'ils eurent fait halte et reposé leurs armes, Cheirisophos plaça une couronne sur sa tête, ôta ses vêtements, et reprit ensuite ses armes, ordonnant à tous les autres de reprendre leurs armes aussi (2). Chaque lochos (compagnie de cent hommes) fut ensuite disposé en colonne ou seule file, avec Cheirisophos lui-même au centre. Cependant les prophètes étaient en train d'offrir un sacrifice à la rivière. Aussitôt qu'on eut déclaré que les signes étaient favorables, tous les soldats entonnèrent le psean, et toutes les femmes y joignirent en chœur leurs hurlements féminins. Alors Cheirisophos, à la tête de l'armée, entra dans la rivière et commença à la passer; tandis que Xénophon, avec une partie considérable de la division d'arrière-garde, feignit de retourner à la hâte au premier gué, comme s'il était sur le point de tenter le passage à cet endroit. Ce mouvement détourna l'attention de la cavalerie de l'ennemi, qui craignit d'être attaquée des deux côtés, galopa pour garder le passage à l'autre point, et n'opposa pas à Cheirisophos de résistance sérieuse. Aussitôt que ce dernier fut parvenu de l'autre côté, et qu'il eut mis sa division en ordre, il s'avança pour attaquer l'infanterie
(1) Xénoph. Anab. IV, 3,6-13. (2) Xénoph. Anab. IV, 3, 17.
arménienne, qui était sur les hautes rives à quelque distance au-dessus; mais cette infanterie, abandonnée par la cavalerie, se dispersa sans attendre son approche. La poignée de cavaliers grecs, attachée à la division de Cheirisophos, la poursuivit et prit quelques précieuses dépouilles (1).
Aussitôt que Xénophon vit son collègue heureusement établi sur la rive opposée, il ramena son détachement au gué que franchissaient encore à ce moment les bagages et les serviteurs, et il se mit en devoir de prendre des précautions contre les Karduques qui se trouvaient de son propre côté, et qui se rassemblaient sur ses derrières. Il trouva quelque difficulté à tenir sa division réunie ; car beaucoup de ses soldats, en dépit des ordres, quittèrent leurs rangs, et allèrent regarder leurs maîtresses ou leur bagage en train de franchir la rivière (2). Les peltastes et les archers qui avaient passé avec Cheirisophos, mais dont ce général n'avait plus besoin à ce moment, reçurent Tordre de se tenir préparés sur les deux flancs de l'armée qui traversait la rivière, et d'avancer à quelque distance dans l'eau, dans l'attitude d'hommes sur le point de passer de nouveau. Quand Xénophon resta seulement avec l'arrière-garde diminuée, le reste étant déjà à l'autre bord, les Karduques se jetèrent sur lui, et se mirent à lancer des traits et des pierres. Mais soudain les hoplites grecs chargèrent avec leur paean accoutumé; alors les Karduques prirent la fuite, — n'ayant pas d'armes pour un combat corps à corps dans la plaine. Le son de la trompette étant entendu en ce moment, ils ne se sauvèrent que beaucoup plus vite, tandis que c'était le signal, suivant l'ordre donné auparavant par Xénophon, auquel les Grecs devaient suspendre leur charge, revenir sur leurs pas et franchir la rivière aussi rapidement que possible. A la faveur de cette habile manœuvre, le passage fut accompli par toute l'armée avec peu ou point de pertes, vers midi (3).
(1) Xénoph. Anab. IV, 3, 20-25. (3) Xénoph. Anab. IV, 3, 31-34;
(2) Xénoph. Anab. IV, 3, 30. IV, 4, 1.
Ils se trouvèrent alors eiv Arménie, contrée à la surface unie, onduleuse, mais très-élevée au-dessus du niveau de la mer, et extrêmement froide dans la saison où ils y entrèrent, — décembre. Bien que la bande de terre voisine de la Karduchia ne fournît pas de provisions* une longue marche les amena à un village qui contenait des ressources abondantes, avec une résidence du satrape Tiribazos; ensuite, en deux nouvelles marches, ils parvinrent à la rivière Teleboas, qui avait beaucoup de villages sur ses rives. Ici Tiribazos lui-même, paraissant avec une division de cavalerie, envoya en avant son interprète demander une conférence avec les chefs; elle fut accordée, et il y fut.convenu que les Grecs continueraient leur marche à travers son territoire sans être inquiétés, et qu'ils prendraient les provisions dont ils auraient besoin, — ^mais sans brûler ni endommager les villages. ConséqueiQment'ils avancèrent pendant trois journées, calculées à quinze parasanges, ou trois journées de marche bien pleines, sans aucune hostilité de la p^rt du satrape, bien qu il rôdât à moins de deux milles de Tannée. Ils se trouvèrent alors au milieu de plusieurs villages où étaient des résidences du roi ou du satrape, avec un riche fonds de pain, de viande, de vin, et de toutes sortes de légumes. Là, pendant leur bivouac de nuit, ils furent surpris par une tempête de neige abondante, au point que les généraux, le lendemain, répartirent les troupes dans des quartiers séparés parmi les villages. Aucun ennemi ne parut à proximité, tandis que la neige semblait empêcher toute surprise rapide. Cependant à la nuit, les éclaireurs apportèrent qu'on distinguait beaucoup de feux, avec des traces de mouvements militaires à Fentour, au point que les généraux jugèrent prudent de se mettre sur leurs gardes, et de réunir de nouveau Tarmée dans un seul bivouac. Là, dans la nuit, la neige tomba une seconde fois, plus abondante encore que la précédente, assez pour couvrir les hommes endormis et leurs armes, et pour glacer le bétail. Toutefois les hommes conservèrent leur chaleur sous la neige et furent peu disposés à se lever, jusqu'à ce que Xénophon lui-même en donnât l'exemple et s'occupât sans ses armes à couper du bois et à
allumer un feu (1). -D'autres soivirent son exemple, et ils trauTerent un grand soulagement à se frotter de graisse de porc, d'huiles d'aniandès ou de sésame, ou de térébenthine. Ayant envoyé à la découverte un habile éclairenr, nommé Demokratès, qui fit un indigène prisonnier, ils apprirent que Tiribazos dressait des plans pour les intercepter dans le défilé d'une haute montagne qui se trouvait plus loin sur leur route. A cette nouvelle, ils partirent sans retard, et en deux journées de marche forcée , ils surprirent en chemin le camp de Tiribazos, et franchirent sains et saufs le défilé difficile. Trois journées de marche de plus les amenèrent au fleuve de i'Euphrate (2), — c'est-à-dire à son bras oriental, appelé aujourd'hui Murad. Ils trouvèrent un gné et le traversèrent, sans avoir de l'eau plus haut que le nombril, et on leur apprit que ses sources n'étaient pas loin de là.
Leurs quatre journées de marche, faites ensuite sur l'autre côté dé I'Euphrate , furent pénibles et désolantes au plus haut point, à travers une plaine couverte d'une neige épaisse {de 1 met. 80 cent, à quelques endroits), et par instants en face d'un vent du nord glaçant et pénétrant d'une manière si intolérable qu à la fin un des prophètes fit valoir la nécessité d'offrir des sacrifices à Boreas; alors (dit Xénophon) (3) la rigueur du vent diminua sensiblement, comme tous le reconnurent évidemment. Beaucoup d'esclaves et de bètes de somme, et même quelques soldats, périrent : quelques-uns eurent les pieds gelés, d'autres furent aveuglés par la neige, d'autres encore moururent de faim. Plusieurs de ces hommes
(1) Xénoph. Anab. IV, 4, 11.
(2) Xénoph. Anab. IV, 5, 2.
Les récents éditeurs, Schneider et Eriiger, snr Tantorité de diyeis Mss.,
lisent ici èTropeuÔYjffav — eut tôv EOçpaTTfiv 7COTot(i.6v. L'ancienne leçon était, comme on le voit dans l'édition d'Hutcliinson, iiapà xôv EO-ppaTTjv
Ce changement peut être juste ; mais les données géographiques sont si va-
gues ici qu'elles n'admettent aucune certitude. Voir mon Appendice annexé à ce chapitre.
(3) Xéfiopii. Anab. IV, 5, 4.
'JEvxaOOa ôri xwv (Jt-avrétov xiç tlitz o-çayiàÇeaOai tw 'Avs(jlu> - xal tzolgi îtJ TcepKpavû; èôoÇe XfjÇat xô x*^^'^®'" "^^^ «veufiaxo;.
Les souffrances causées à l'armée par la neige et le froid terribles d'Arménie sont exposées dans Diodore, XÎV, 28.
infortunés furent forcément laissés derrière ; d'autres se couchèrent , pour mourir, près d'une source chaude qui avait fondu la neige à Tentour; leur extrême fatigue et leur misère complète les déterminaient à rester là, bien que l'ennemi fût tout près sur leurs derrières. Ce fut en vain que Xénophbn, qui commandait l' arrière-garde, employa ses exhortations, ses prières et ses menaces les plus fortes pour les engager à marcher en avant. Ces infortunés, immobiles et dans un état pitoyable, ne lui répondaient qu'en le priant de les tuer tout de suite. L'armée fut tellement désorganisée par les souffrances qu'on nous parle d'un cas dans lequel un soldat, ayant reçu l'ordre d'emporter un camarade malade, désobéit à cet ordre, et fut sur le point de Tenterrer vivant (1). Xénophon fit contre l'ennemi qui les poursuivait une sortie, en poussant de grands cris et en frappant le bouclier avec la lance, mouvement dans lequel même les hommes épuisés se joignirent à lui. Il fut assez heureux pour l'effrayer et pour le forcer à chercher un abri dans un bois voisin. Alors il laissa les infortunés qui étaient couchés, avec l'assurance de leur envoyer du secours le lendemain, — et il marcha en avant : il vit tout le long de la ligne de marche les soldats épuisés couchés sur la neige, même sans la protection d'un poste. Lui et son arrière-garde aussi bien que les autres furent obligés de passer ainsi la nuit sans nourriture ni feu, distribuant des éclaireurs aussi bien que le cas le permettait. Cependant Cheirisophos avec la division d'avant-garde était entré dans un village, auquel ils parvinrent si inopinément, qu'ils rencontrèrent les femmes allant chercher de l'eau à une fontaine en dehors du mur, et le principal personnage du village dans sa maison à l'intérieur. Cette division put se reposer là et se refaire, et au point du jour quelques soldats furent expédiés pour aller au-devant de l'arrière-garde. Ce fut avec joie que Xénophon les vit approcher, et il les envoya derrière lui pour apporter entre leurs
(1) Xénoph. Anab. V, 8, 8-11.
bras, dans le yillage voisin, ces soldats épuisés qu'on avait laissés en arrière (1). .
Le repos était indispensable alors après les récentes souffrances. Il y avait plusieurs villages tout près de là, et les généraux, ne jugeant plus dangereux de séparer l'armée, répartirent au sort les différentes divisions entre eux. Polykratès, Athénien, l'un des capitaines de la division de Xénophon, lui demanda la permission d'aller sans retard prendre possession du village qui lui était assigné, avant qu'aucun des habitants pût s'échapper. En conséquence, courant en toute hâte avec quelques-uns des soldats les plus agiles, il arriva au village si soudainement qu'il s'empara du premier personnage avec sa fille nouvellement mariée, et de plusieurs jeunes chevaux destinés comme tribut pour le roi. Ce village, aussi bien que les autres, se trouva consister en maisons creusées dans le sol (comme les villages arméniens le sont au jour actuel), spacieuses à l'intérieur, mais avec une entrée étroite comme un puits, par où l'on pénétrait au moyen d'une échelle descendante. Une entrée séparée était creusée pour introduire commodément le bétail. On les trouva toutes abondamment approvisionnées de bétail vivant de toute sorte, hivernant sur du foin ; aussi bien que de froment, d'orge, de légumes, et d'une sorte de vin d'orge ou bière dans des cuves, avec les grains d'orge à la surface. A côté étaient placés des roseaux ou des pailles sans nœuds, au moyen desquels ils aspiraient le liquide (2) : Xénophon fit tous «es efforts pour se concilier le premier du village (qui parlait persan, et avec lequel il communiqua au moyen de l'interprète perso-grec de l'armée), lui promettant qu au- •cun de ses parents ne serait maltraité, et qu'il serait large-
Ci ) Xénoph. Anab. IV, 5, 8-22. d'Archiloqne (n* 28, éd. Schneidewin,
(2) Xénoph. Anab. IV, 5, 27. Kà>a- Poet. Graec. Minor.).
|AOt yovaxa oOx ixovxe;. ^Ûairep aùlSjt ppuxov ii 0p>ji$ àvi^p
Cette coutume arménienne d*aspirer "H 4»pùÇ lêpvÇs, etc. la bière au moyen d'un roseau, à la- La ressemblance des coutumes arméquelle l'observation de voyageurs mo- niennes avec celles des Thraces et des demes fournit des analogies (V. une Phrygiens n'est pas surprenante, note de Kriiger), explique le fragment
ment récompensé s'il voulait conduire l'armée saine et sauve hors du pays, dans celui des Chalybes, qu'il représentait comme adjacents. Ce traitement gagna ce personnage, qui promit son aide, et même révéla aux Grecs les caves souterraines où le vin était déposé; tandis que Xénophon, bien qu'il eût constamment l'œil sur lui, et qu'il confiât son jeune fils comme otage aux soins d'Episthenês, continua cependant à le traiter avec une attention et une bienveillance étudiées. Pendant sept jours les soldats restèrent dans ces quartiers confortables , se restaurant et reprenant des forces. Ilsétaient servis par les jeunes gens indigènes, avec lesquels ils communiquaient au moyen de signes. Le rare bonheur dont ils jouirent. tous après leurs récentes soufirances, est dépeint dans les d^ails animés que donne Xénophon, qui laissa là son cheval épuisé, et prit de jeunes chevaux en échange, pour lui-même et pour les autres officiers (1).
Après cette semaine de repos, larmée reprit sa marche à travers la neige. Le premier du village, dont ils avaient garni de nouveau la maison de leur mieux, accompagna Cheirisophos à l'avant-^arde comme guide, mais sans être enchaîné ni surveillé : son fils resta comme otage avec Episthenês, mais on laissa ses autres parents chez eux sans les inquiéter. Comme ils marchèrent pendant trois jours sans atteindre de village, Cheirisophos commença à suspecter sa fidélité, et même il devint de si mauvaise humeur, bien que c-et homme affirmât qu'il n'y avait pas de villages dans la route, qu'il le battit, — sans toutefois prendre la précaution de le mettre ensuite aux fers. Aussi, la nuit suivante, l'homme se sauva-t-il, au grand mécontentement de Xénophon qui repro^'.ha sévèrement à Cheirisophos d'abord sa dureté, et ensuite sa négligence. Ce fut le seul point de différend entre les deux généraux (dit Xénophon) pendant toute la marche, fait très- honorable pour tous deux, si l'on considère les nombreuses difficultés contre lesquelles ils eurent à lutter. Episthenés retint le jeune fils qu'il avait
(1) Xénoph. Anab. IV, 5, 26-36.
en otage , Temmena chez lui en sûreté , et lai devint fort attaché (1).
Condamnés à marcher ainsi sans guide, ils ne purent que remonter le cours de la rivière, et c'est de cette manière qu'à partir des villages où ils avaient trouvé tant de bienêtre et de soulagement, ils continuèrent à marcher toujours à travers la neige jusqu'au Phasis, rivière qu'on ne peut identifier, mais qui certainement n'est pas la même que celle que les géographes grecs connaissent sous ce nom : elle avait trente mètres de large.(2). Deux journées de marche déplus les amenèrent de cette rivière au pied d'une chaîne de montagnes, près d'un défilé occupé par un corps armé de Chalybes, de Taochi et de Phasiani.
Remarquant l'ennemi en possession de ce terrain élevé, Cheirisophos s'arrêta jusqu'à ce que l'armée fût arrivée, afin que les généraux pussent tenir conseil. Là Kleanor commença par conseiller d'enlever le défilé d'assaut en ne différant que le temps nécessaire pour refaire les soldats. Mais Xénophon suggéra qu'il valait beaucoup mieux éviter la perte d'hommes à laquelle on devait ainsi s'exposer, et amuser l'ennemi par une attaque simulée, tandis qu'on enverrait de nuit à la dérobée un détachement gravir la montagne à un autre point et tourner la position. « Cependant (continua-t-il en se tournant vers Cheirisophos) dérober une marche à l'ennemi est plus votre afiaire que la mienne. Car je sais que vous autres, citoyens jouissant de tous les droits et pairs à Sparte, vous pratiquez te vol dès votre enfance et au delà (3), et qu'on ne considère nullement comme bas, mais qu'on juge même honorable de dérober les choses que la loi ne défend pas distinctement. Et afin que vous puissiez dérober avec le plus grand effet et prendre la peine de le
(1) Xénoph. Anab. IV, 6, 1-3. avait été la leçon vulgaire, «t que
(2) Xénoph. Anàb. IV, 6, 4. Kriàger garde encore. Toutes les deux
(3) Xénoph. Anab. IV, 6, 10-14. sontsanctionnéespaT l'autorité des Mss., Kal oOx ai<jxçèv elvat, àXXà xaXby et l'une ou l'autre serait admissible ;
x>87rreiv, etc. La leçon icaXàv est pré- en général, j'incline à me ranger de
férée par Schneider à àvayxaïov qui Tavis de Schneider.
faire secrètement, l'usage est de vous fouetter si tous êtes découverts. Ici donc, vous avez une excellente occasion de faire preuve de votre éducation. Faites en sorte que nous ne soyons pas découverts en occupant à la dérobée ^a montagne que nous avons maintenant devant nous; car si nous le sommes^ nous sercîns bien battus.
« Eh bien ! quant à cela (répliqua Cheirisophos) , vous, Athéniens aussi, comme je le sais, vous êtes des gens de premier mérite pour voler l'argent public, — et cela encore malgré le prodigieux péril auquel s'expose le voleur ; bien plus, vos hommes les plus puissants volent plus que tout le monde, — du moins si ce sont les hommes les plus puissants parmi vous qui sont élevés au commandement public. Aussi est-ce le moment pour mus de faire preuve de votre éducation, aussi bien que pour moi de faire preuve de la mienne (1). »
Nous avons ici un échange de railleries entre les deux officiers grecs qui n'est pas un trait sans intérêt dans l'histoire de l'expédition. La remarque de Cheirisophos, en particulier, jette du jour sur ce que j'ai avancé ailleurs comme vrai tant de Sparte que d'Athènes (2), — la disposition à se laisser corrompre si générale dans les individus revêtus d'un pouvoir public, et la disposition dans les personnages publics athéniens à commettre ui\ tel péculat, malgré le sérieux danger de punition. Or, cette chance de punition provenait absolument de ces orateurs prêts à accuser appelés communément démagogues et du tribunal populaire auquel ils s'adressaient. L'action combinée de l'un et de» autres diminua beaucoup le mal, sans cependant pouvoir le faire disparaître. Mais, d'après les tableaux communément tracés d'Athènes, on nous apprend à croire que le mal public criant
(1) Xénoph. Anab. IV, 6, 16. cîirep Ojûv ot xpàriffrot à^xtv^ àÇiovv-
'AXXà (jiévTOi, l(pv) ô Xeipijo^oç, xàyâ» rat • ûaTC âpa xa( 90i imdetxwoOai
{>(iâc ToOc ^AOTivaiouc &xoO(i> deivoOç Tir]v iraiSeiav.
civai xXéTCxeiv xk ÔY)(iô(na, xal (&àXa (2) V. tome XI, cb. 1, p. 57 de cette
6vToç ôsivoO Tou xtvôuvov Tô xXiirrovTi, Histoire.
xal ToOç xpaTioTovç {uvroi (idAtora,
était une trop grande liberté d'accusation et trop de procès judiciaires. Assurément telle n'était pas l'idée de Cheirisophqs, et nous ne la trouverons pas non plus appuyée par une juste appréciation des preuves générales. Si le péculat de personnages publics était ainsi notoire, malgré de sérieux dangers, que serait-il arrivé si la porte eût été fermée à des démagogues prêts à accuser, et si les nombreux dikastes populaires eussent été remplacés par Un petit nombre de juges choisis du même genre et de la même clause que les hommes publics eux-mêmes ?
Insistant sur sa proposition, Xénophon informa alors ses collègues qu'il venait de se saisir de quelques guides, en tendant une embuscade à certains pillards indigènes qui obsédaient Tarrière-garde, et que ces guides lui apprenaient que la montagne n'était pas inaccessible, mais qu'elle servait de pâturage à des chèvres et à des bœufs. Il s'offrit en outre à prendre le commandement du détachement de marche. Mais cette offre étant rejetée par Cheirisophos, quelques-uns des meilleurs parmi les capitaines, Aristonymos, Aristeas et Nikomachos, proposèrent leurs services et furent acceptés. Après que les soldats se furent refaits, les généraux s'avancèrent avec le corps principal près du pied du défilé , et là ils prirent leur station de nuit, faisant des démonstrations pour faire croire au dessein de l'emporter d'assaut le lendemain matin. Mais aussitôt qn'il fit nuit, Aristonymos et son détachement partirent, et, gravissant la montagne à uA autre point , occupèrent sans résistance une position élevée sur le flanc de l'ennemi, qui toutefois ne tarda pas à les voir et dépêcha des forces pour veiller de ce côté. Au pcnnt du jour, ces deux détachements engagèrent sur les hauteurs un conflit dans lequel les Grecs furent complètement victOr rieux, tandis que Cheirisophos montait le défilé pour attaquer le corps principal. Les troupes légères, encouragée^ en voyant cette victoire de leurs camarades, s'élancèrent à la charge d'un pas rapide, que leurs hoplites ne pouvaient suivre. Mais l'ennemi fut tellement découragé de ^e voir tourné qu'il s'enfuit avec peu ou point de résistance. Bien qu'il n'y eût que peu d*hommes de tués, beaucoup jetèrent
T. xni 9
Imrs légers boucliers d'osier ou de boisage, qui devinnent la .proie des vainqueurs (1).
Msd'tres ainsi du défilé, les Grecs descendirent dans la iplaine de Tautre côté, où ils se trouvèrent dans quelques villages bien fournis de provisions et de ressources, les premiers que présentait le pays des Taochi. Probablement ils s'y arrêtèrent quelques jours, car ils n'avaient pas vu de villages, soit pour se reposer, soit pour se refaire, pendant les neuf demières journées de marcke, depuis qu'ils avaient <iaitté ces villages arméniens dans lesquels ils s'étaient si bien restaurés pendant une semaine et qui apparemment leur avaient fourni un fonds de provisions pour le voyage ^teneur. Cette halte donna aux Taocbi le temps d'emmener leurs familles et leurs provisions dans des forts 'inaccessibles^ de sorte que les Grecs ne trouvèrent pas de ressources pendant WEie marche de cinq journées à travers le territoire. Leurs provisions étaient complètement épuisées, quand ils arrivèrent devant l'un de ces forts, rocher sur lequel on voyait les familles et le bétail des Taochi , sans maisons ni fortifiaoations, naais presque entouré par une rivière, de ma* Aière qu il ne restait qu'une montée étroite, rendue inabordable par d'énormes rochers que les défenseurs lançaiant ou Cttsaiient rouler du somvket Par une ingénieuse combinaison 4e bravoure et de stratagème, dans laquelle quelques-uns 4es capitaines se distinguèrent beaucoup, les Grecs suriuentcremt cette difficulté et s'emparèrent de la hauteur. La scène qui se passa ensuite fut affreuse. Les femmes des ^ * Taocbi saisirent leurs enfawts, les lancèrent dans le prfci-
pice et se jetèrent après aussi la tète la première, suivies pur les luDimmes. Presque tous périrent de cette manière; il «'en survécut que très-peu pour devenir prisonniers. Un •capitaine arkadien nommé ^Ëneas, voyant l'un d'eux en besaa oostauie sur le point de se précipiter avec les autres, le saisit dans la pensée de l'en empêcher. Mais l'homme en s'attacha à lui fortement, l'attira jusqu'au bord du
ft) Xénopli. ÀimV^ IV, 6, 20-27.
RETRAITE DEB DIX MILLB eRECS 131
rocher et s'élaiàça pour faire périr bob ennemi avec lui. Bieoi qu'on fît à peiâe de pràsonnier&, les Grées cependant se pro« curèrent ane grande qvaixtité de bœufs , d'ànes et de iftostons, qui fouitniregaitt bompliétement de qaoi subvenir à leurs besoins (1).
Ils entr^èremt aloifg dans le territoire des €haljbes, q«'ik mirent sept jours à traverser. •C'étaient les plus braives giAerriers qu'Ûs eussent tus en Asie. Us a^aieoiit pour équipement uae laaice longue de quinze ooudées, avec une senle extrémité pointue, <-^ un eas^«ie, des jambières, Wi corseM rembourré, avec un kilt ou jupon pendant, — une coiïrte épée qu'ils employaient à couper la ïête d'un ennemi tué, en étalant cette tète aux yeux de leurs ennemis sunrivaaarts, aiicee des dansef^seit des chants de triompbfe. Ik ne portaient pas de bouclier, peut-^ètre parce que l'excessive longueur de la lamce exigeait l'emploi constant des deux mains ; -^ cependant ils ne craignaient pas d'aiSFroxrter les Grecs à Tôccasiùir dans un eombaut régulier et corps à corps. Connne ils avaient emporté toutes leurs provisions dans des forts smr les collines, les Grecs ne purent riesi se procurer ; mais ils vécurent tout le temps sur le bétail qu'ils avaient acquis chez les Taochd. Après sept journées de march» et de combatif — les Cbalybes attaquant perpétuellement leur arrièregarde» — ils arrivèrent au fleuv-e Harpasos (large de 126 mè* très), où ils passèreaat dans le territoire des Skythhii. Il semble plutôt que le territoire des Chalybes fut montagneux; celui des Skytbini était uni et renfermait des villages, où ils restèrent, trois joars, se refaisait et se procn*' rant urn fonds de provisions {2).
Quatre journées de marche de plus les aEttueeèrent k im spectacle dont ils n'avaient pas vu le pareil depuis Opis et SiUal^ê sur le Tigre, en Babylonda, — c'était la vue d''un« ville e^Misidérable et florissante aqppelée Gymnias, signe du voisinage de la mer, du commerce et de la civilisation. Le chef de cette ville les reçut d'une manière amicale et leur
(1) XénopK Anab. IV, 7, 2-15, (2)Xéûopli. Atitiè. TV, 1. 18.
procura un guide qui s'engagea à les conduire, en cinq jours de marche , à une éminence d'où ils ap(Brcevraient la mer. Ce n'était nullement leur chemin le plus court pour arriver à la mer ; car le chef de Gymnias désirait les faire passer par le territoire de quelques voisins auxquels il était hostile, territoire que le guide les pria de brûler et de détruire, aussitôt qu'ils y furent arrivés. Cependant la promesse fut tenue, et le cinquième jour, comme ils marchaient encoreapparemment dans le territoire des Skythini> ils parvinrent au sommet d'une montagne appelée liêchês, d'où le Pont-- Euxin était visible (1).
Un cri animé poussé par les soldats qui formaient l'avant— garde attesta l'impression que fit sur eux ce spectacle si longtemps différé, assurant, comme il semblait le promettre, leur salut et leur retour dans leurs foyers. Pour Xénophon et pour l'arrière-garde, — occupés à repousser l'attaque des indigènes qui s'étaient avancés afin de venger le pillage de leur territoire, — ce cri était inintelligible. Ils s'imaginèrent d'abord que les indigènes avaient commencé une attaque de front aussi bien que par derrière , et que l'avantgarde était engagée dans un« bataille. Mais à chaque moment le cri devenait plus fort, à mesure que d'autres soldats arrivaient au sommet et donnaient cours à leurs sentiments, de sorte que Xénophon devint inquiet et galopa jusqu'à l'avant-garde avec sa poignée de cavaliers, pour voir ce qui s'était passé. A mesure qu'il approchait, il entendait distinctement la voix de la foule ivre de joie qui criait : Thalatta! Thalatta! (la mer! la mer!), et qui se félicitait mutuellement, en extase. Le corps principal, l'arrièregarde, les soldats commis aux soins des bagages, poussant leurs chevaux et le bétail devant eux , furent Jous excités^* par le son et coururent hors d'haleine au sommet. Toute l'armée, officiers et soldats, fut ainsi réunie, manifestant ses
(1) Diodore (XIV, 29) appeUe la mon- sa brève description de cette scène intagne XiQvtov — Chenium. Il semble téressante. avoir eu Xénophon sons les yeux dans
émotions joyeuses par des larmes, par des embrassements, pir des explosions de sympathie enthousiaste. D'un mouvement spontané, les Grecs entassèrent des pierres pour orner cet endroit d'un monument et d'un trophée commémoratif, plaçant sur les pierres les simples offrandes que leurs moyens leur permettaient, — des bâtons, des peaux et quelquesuns de ces boucliers d'osier qu'on venait de prendre sur les indigènes. Quant au guide, qui avait tenu sa promesse de les amener en cinq jours ep. vue de la mer, leur gratitude à son égard fut sans bornes. Ils lui firent présent d'un cheval, d'un bol d'argent, d'un costume persan et de dix dariques en espèces ; en outre, de plusieurs des anneaux des soldats, qu'il demandait surtout. Ainsi chargé de présents, il les quitta, après leur avoir montré d'abord un village où ils pourraient trouver des quartiers, — aussi bien que la route qu'ils devaient prendre à travers le territoire des Makrônes (1).
Quand ils eurent atteint la rivière qui séparait le pays des Makrônes de celui des Skythini, ils aperçurent les premiers réunis en armes sur l'autre rive pour s'opposer à leur passage. La rivière n'étant pas guéable, ils abattirent quelques arbres voisins pour se procurer les moyens de la traverser. Tandis que ces Makrônes criaient et s'encourageaient les uns les autres à haute voix, un peltaste de l'armée grecque vint trouver Xénophon, lui disant qu'il connaissait leur langue et qu'il croyait que ce pays était le sien. Il avait été esclave à Athènes, exporté de chez lui pendant son enfance, — il s'était ensuite enfui (probablement pendant la guerre du Péloponèse, pour se joindre à la garnison de Dekeleia); et plus tard il avait pris du service militaire. Grâce à cet heureux accident, les généraux purent ouvrir des négociations avec les Makrônes, et leur assurer que l'armée ne leur ferait pas de mal et qu'elle ne demandait qu'un libre passage et un marché pour acheter des provisions. Les Makrônes, en recevant ces assurances dans leur propre langue de la part d'un compatriote, échangèrent des gages
(1) Xénoph. Anab. IV, 7, 23-27.
134 mmom db la ontcB
d'amitié avec les Grecs» 1«9 aidèrent à passer La riyière et leur fbarnirent le marché le pirne abondant qti'ils purent pendant leurs trais journées de marche à travers leur ter* ritoire (!)•
L'armée parvint alors atix frontière» des Koichï, qtr'elle trouva dans des dispositions hostiles, occupant te sommet d'une montagne considérable qui formait leur limite. Là, Xénophon, ajrant rangé ses soldats pour une attaqua, avec chaque lochos (ou compagnie da cent hommes-), en une sesle flle, au lieu de gravir la colline e?ïi phalange ou front continu avec mie faible profondeur seulement, •^— leur adressa l'encouragement énergique suivant : — « Maintenant, amis, ces gens qui sont devant nouis sont le seul obstacle qui nous empêche d'atteindre le point auqnel nous avons visé si longtemps. Il nous faut même les manger crus, si nous pouvons le faire de quelque manière. »
Quatre-vingts de ces formidables compagnies" d'hoplîtes, chacune sur une seule file, commencèrent alors k monter la co?line, les peltastes et les archers étant distribués en partie entre eux, en partie placés sur les flancs. Cheirisophos et Xénophon, commandant chacun une aile, répandirent leurs peltastes de manière à déborder les ennemis, qui conséquemment affaiblirent leur centre pour renforcer leurs ailes. Aui^i les peltastes et les hoplites arkadiens du centre grec parent-ils attaquer et disperser le centre en ne rencontrant que peu de résistance, et tous les Kolchi s'enfuirent bientôt, laissant les Grecs en possession de leur camp, aussi bien que de plusieurs villages bien approvisionnés, qui se trouvaient derrière eux. L'armée resta pendant quelques jours au milieu de ces villages- pour se refaire. Ce fut là que les Grecs goûtèrent le miel agréable, mais malsain, que cette région continue^ encore de produire, — sans connaître ses propriétés particulières. Ceux des soldats qui en mangèrent peu furent comme des hommes fortement enivrés de vin ; ceux qui en mangèrent beaucoup furent pris de vomisse-
' (1) Xénoph. Anab. IV, 8, 4-7.
RETRAITE BBS DIX MIU.E GRECS
ments et de la diarrhée la plas yiolente, couchés oomme des fous en état de délire* QuelqiL&s-uns se remirent de cette terrible indisposition le lendemain, d*aatres deux ou trois jours après. Il ne paraît pas que personne soit mort réelle* ment (1).
Deux journées de marche de plus les conduisirent à ht mer, à la ville maritime grecque de Trapézonte ou Trébizonde, fondée par les habitants de Sino^è, sur la côte da territoire des Kolchi. Là, les Trapézontains les reçurent d une manière bienveillante et hospitalière, et leur envoyèrent des présents de bœafs, de farine d'orge et de vin. Prenant leurs quartiers dans quelques villages des Kolchi près de la ville, ils jouirent alors, pour la première fois depuis leur départ de Tarsos , d'un repos sûr et non troublé pen— dant trente jours, et ils purent se remettre à quelque degré des dures misères qu'ils avaient éprouvées. Tandis que les Trapézontains apportaient dans le camp des produits à vendre, les Grecs se procuraient les moyens de les acheter par des incursions de pillage contre les Kolchi, sur les collines. Ceux des Kolchi qui habitaient au pied des collines et dans là plaine étaient dans un état de demi-dépendsmce à regard de Trapézonte, de sorte que les Trapézontains agirent en médiateurs en leur faveur et obtinrent des Grecs qu*ils ne les inquiéteraient pas, à charge d'une contribution de bœufs.
Ces bœufs permirent aux Grecs d'accomplir le vœu qu'ils avaient fait, sur la proposition de Xénophon, à Zeus Sauveur, pendant ces moments de terreur et de désespoir qui succédèrent immédiatement au massacre de leurs généraux par Tissaphernès. Ils offrirent un abondcant sacrifice à Zeus^
(1) XéBopli. Anab. IV, B, 15-22. La
plupart des voyageurs modernes attestent l'existence, dans ces régions, d'un miel eni-Tant et vénéneux, tel que le décrit Xénophon. Ils signalent VAsalea Pontica comme la fleur où les abeilles puisent cette qualité particulière. Toutefois, le professetir Koch révoque en
doute l'exist^ice d'an zniel ausa B«ta<rellement mi^sain près d« la ni€r Noire^ Il dit (Zug der Ten Tausend, p. 111) qu'après de soigneuses recherclies il ne put trouver de trace d'un miel semblable. Sans contredire Xénophon, il pense que le miel que les Grecs mangèrent a dû être vieux ou gâté.
Sauveur, à Hèraklôs Conducteur et à divers autres dieux dans leur camp sur la montagne qui dominait la mer , et après la fête qui s'ensuivit, les peaux des victimes furent données en prix aux compétiteurs à la course, à la lutte, au pugilat et au pankration. La surveillance de ces jeux et de ces fêtes, si bien d'accord avec la coutume grecque et extrêtrôment intéressants pour l'armée, fut confiée à un Spartiate nommé Drakoutios , homme dont la destinée rappelle celle de Patroklos el d'autres héros homériques ; — car il avait été exilé étant enfant pour avoir tué sans le vouloir un autre enfant avec une courte épée. Toutefois , on permit qu'on s'écartât en quelques points de la coutume grecque. Les luttes se firent sur le flanc de la colline roide et pierreuse qui dominait la mer, et non sur une plaine unie, et les chutes rudes et nombreuses des compétiteurs augmentèrent l'intérêt pour les spectateurs. Les enfants non helléniques captifs furent admis à courir pour le prix , puisque autrement on n'aurait pu avoir une course d'enfants. Enfin l'animation de la scène, aussi bien que l'ardeur des compétiteurs, fut fort augmentée par le nombre de leurs maîtresses qui y assistaient (1).
(l)Xénoph. Anab. IV, 8, 23-27.
Une curieuse et intéressante anecdote, dans la Vie d'Alexandre de Plutarque (c. 41), atteste combien ces Hetaeras qui accompagnaient les soldats (femmes pour la plupart libres), étaient estimées dans l'armée macédonienne, et par Alexandre lui même entre autres. Un Macédonien d'iSgse nommé Ëurylochos s'était placé indûment sur une liste de vétérans et d'invalides, qui étaient sur le point d'être renvoyés d'Asie en Europe. La fraude fut découverte et, sur une demande d'Alexandre,
il lui apprit qu'il l'avait commise afin de pouvoir suivre une Hetœra libre nommée Telesippa, qui était sur le point dtaccompagner la division qui partait. • Ton attacbement m'intéresse, Ëurylocbos (dit Alexandre) : voyons ai nous ne pourrons pas décider Telesippa, soit par persuasion", soit par des présents, puisqu'elle est de condition libre, à rester ici > — (^H(jLâc p.èv, w EOpOXoxe, ovvepûvTa; ëx^ic * 5pa Bï 6i:(ùç 7reC0(i>(iev f| ^éyotc ^ Swpotç xijy TeXeaCTCTcav, iTcfeifi^Tcsp èÇ iXeuOspac
SUR LA Gl^OOEAPHIB DE LA RETBAITB DBS DIX HILLB APRÈS QU'lLS BURENT QUITTÉ LE TIGRE, ET QU'iLS FURENT EKTRÉS DANS LES MONTS KARDUQUE8.
Ce serait faire une injustice à ce corps d*hommes vaillants et si longtemps malheureux de ne pas offrir au lecteur une carte présentant leur marche prodigieuse dans toute sa longueur. Jusqu^au moment où les Grecs entrent dans la Kar^ucbia, la ligne de marche peut être indiquée sur des preuves qui, bien que n'identifiant pas les endroits de halte ou lieux spéciaux, nous donnent la certitude que nous ne pouvons pas nous tromper beaucoup dans l'ensemble. Mais après ce moment, les preuves disparaissent graduellement, et il ne nous reste qnVne connaissance du terme, la marche générale, et un petit nombre de conditions négatives.
M. Ainsworth a donné dans son livre IV (Travels in the Track of the Ten Thousand, p. 155 seq.) un commentaire topographique intéressant sur la marche à travers la Karduchia, et sur les difficultés que les Grecs eurent à surmonter» Il a montré de plus quelle a dû être leur ligne probable de marche à travers la Karduchia; mais le point le plus important qu'il ait établi ici semble être Tidentité de la rivière Keatritês avec le Buhtan-Chai, affluent oriental du Tigre, — le distinguant de la rivière de Bitlis à l'ouest et de la rivière Khabur au sudest, avec lesquelles elle avait été antérieurement confondue (p. 167). Le Buhtan- Chai se jette dans le Tigre à un village appelé Til, et « constitue au jour actuel une barrière naturelle entre le Kurdistan et l'Arménie » (p. 166). Le professeur Koch admet cette identification de la rivière Kentritês avec le Buhtan-Chai (Zug der Zehn Taasend, p. 78).
Si les Grecs traversèrent le Kentritês près d^ son confluent avec le Tigpre, ils durent remonter sa rive droite en un jour jusqu'à un endroit près de la ville moderne de Sert (pense M. Ainsworth >, quoique Xénophon ne mentionne pas la rivière de Bitlis, qu'ils ont dû néanmoins passer. Leurs deux jours suivants de marche, dans une direction presque nord, durent les mener (comme le dit Xénophon, IV, 4, 2) au deià des sources du Tigre, c'est-à-dire « au delà des sources des tributaires orientaux du Tigre. »
Trois jours de marche de plus les amenèrent à la rivière Teleboas — « de dimensions médiocres, mais belle » (IV, 4, 4). On trouve des raisons suffisantes pour i'dentifier cette rivière avec le Kara-Su ou rivière Noire, qui court par la vallée
ou plaine de Mush se jeter dans le Murad ou Euphrate oriental (Ainsworth, p. 172; Ritter, Erdkunde, part. X, s. 37, p. 6H2). Bien que Kinneir (Joumey through Asia Minor and Kurdistan, 1818, p. 484), llennell (Illustrations of the Expédition of Cyrus, p. 207) et Bell iSystem of Geography, IV, p. 140) l'identifient avec le Ak-Su ou rivière de Mush — c'est, suivant Ainsworth, « seulement un petit tributaire du Kara-Su, qui est la grande rivière de la plaine et du district. »
Le professeur Koch, dont les recherches personnelles en Arménie donnent à son opinion l'autorité la plus haute, suit M. Ainsworth en identitiant le Teleboas avec le Kara-Su. Toutefois il suppose que les Grecs franchirent le Kentritês, non pas près de son confluent avec le Tigre, mais considérablement plus haut, près de l ville de Sert ou Sort. De là il suppose qu'ils marchaient à peu près au nord-est, dans la route moderne de Sert à Bitlis, allant' ainsi autour ou près de la source de la rivière appelée Bitlis-Su, qui est -un des affluents orientaux du Tigre (se jetant d'abord dans le Buhtan-Chai), et que Xénophon prit pour le Tigre lui-même. Ils marchèrent ensuite plus loin, dans une ligne peu éloignée du lac de Van, sur le col qui sépare les affluents du Tigre de ceux de l'Euphrate oriental. Ce col est la ligne de partage des eaux qui sépare les affluents du Tigre de ceux de l'Euphrate oriental, dont fait partie le Teleboas ou Kara-Su ^Kooh, Zug der Tan Tausend, p. 82-81).
Après le Teleboas, il ne semble pas qu'il y ait un seul point dans la marche qui puisse être identifié avec quelque chose se rapprochant de la certitude. Et noue D^avons non plus aucun moyen même de déternûner la ligne géaérale de route, séparément des endroits particuliers, qu'ik suivirent, du Telebons à Trébizonde.
Leur premier objet était de parvenir à l'Euphrate oriental et de le traverser. Ils durent Batnrellement le franchir au point le plus rapproché où ils purent trouver un gué. Mais jusqu'à quel endroit en descendant la rivière continue-telle d'être guéable, au milieu de l'hiver, avec de la neige eur le sol? lei le professeur Koch diffère de M. Ainsworth et du colonel Chesney. Il affirme que la rivière était guéable un peu au-dessus de son confluent avec le Tscharbahur, vers le 39** 3' de latitude. Suivant M. Ainsworth, elle n'était pas guéable audessous du confluent avec le Khanns (Khinnis). L'autorité de Koch, oomme l'in- Testigatenr le plus récent et le plus systématiqne de ces régisas, semble préférable, surtout en ce qu'elle met les Grecs à peu près dans la route suivie aujourd'hui de Mush à Erzeroum, qu'on dit être le seul détiié des montagnes ouvert pendant tout l'hiver, passant par Khinnis et Koili : (V. Ritter, Erdkunde, X, p. 387). Xénophon mentionne une source chaude, près de laquelle l'armée passa trois ou quatre jours après avoir franchi l'Euphrate (Anab. IV, 6, 15L Le professeur Koch croit lui-même avoir identifié cette source chaud-e — la seule, à œ qu'il dit (p. 90-93), au sud de la chaîne de montagnes appelée le Bingoel-Dagh — dans le district appelé Wardo, près du village de Bashkan.
Etablir avec quelque certitude la ligne que suivirent les Grecs depuis l'Euphrate jusqu'à Trébizonde, paraît tout à fait impossible. Je ne puis admettre l'hypothèse de M. Ainsworth, qui conduit l'armée au delà de l'Araxês jusqu'à la rive septentrionale, la mène au nord jnsqu'à la latitude de Tiflis en G^rgie, ensuite la ramène en lui faisant traverser l'Harpa-Chai (a,fflueçt septentrional de l'Araxês, qu'il identifie avec l'Harpasos mentionné par Xénophon) et l'Araxês lui-même, jusqu'à Gymnias, qu'il met près de l'emplacement d'Erzerottm. Le professeur Koch (p. 104-108j, qui diflfere avec raison de M. Ainsworth, propose (bien qu'avec hésitation et incertitude) une ligne à lui, qui me semble grandement sujette à la même objection que celle de M. Ainsworth. Elle mène les Grecs trop au nord
d^Eestroian, yhu en deàon de leor ligne de nweche à partir de rendroit oà ils firancbizsnt lljiiphnite orieHlal, qu'on ne peut le justifier par aacniie probabilité. Lee Geece savaient bien q«e pour cetonmer dans leur patrie ila devaient presire une direction occidentale (Y. Anab. III, 5, 15).
Lenr grand et constant bot dut être de faim loote Ters Tooeet, auaaitot qu'ils eurent âmnchi l'Ëuphrate, et la imite à partir de ce ilenv«, passant pr^ de remplacement d'ËnDeronm, jusqu'à Trébizonde, dut coïncider ainsi, en générri, avec leur tendance 9p<mtanée. Ile n'avaient aucun motif pour aller an nord d'Ers»lonm, et nous ne devons pas le supposer sans preuve. Je trace sur ma carte une ligne de msurcbe beaucoup moins sinueuse ; non pas que je la donne comme la route réelle que Ton puisse prouver comme étant celle que prit Farmée, mais simplement parce qu'elle semble une ligne poseible, et qu'elle sert en quelque sorte d'approximation pour compléter l'idée que se fait le lecteur de tout le terrain parcouru par les Dix Mille.
Koch ne tient guère un compte suffisant des maux accablante contre lesquels les Grées eurent à lutter, quand il dit (p. 96) que s'ils avaient pris une ligne aussi directe ou presque aussi directe que cela était praticable, ils auraient pu se rendre de l'Euphrate à Trébizonde en seize ou vingt jours, même en faisant des coneesùens pour le mauvais temps de l'année. Mais il faut considérer que c'était au milieu de l'biver, dans cette contrée très-baute et très-froide, avec une neige épaisse partout ; qu'ils n'avaient ni avantages ni secours d'aucune sorte ; que leurs hommes malades et bors d'état de servir, ainsi que leurs armes, durent être portés par les plue forts ; qu'il y avait un grand nombre de femmes qui les aoeompagnaient ; qu'ils avaient des bêtes à mener avec eux, portant les bagages et le butin — le prophète Silanos, par exemple, ayant gardé ses trois mille dariques en espèces depuis le cbarap de bataille de Kunaxa jusqu'à son retour ; qu'ils éprouvèrent beaucoup de résistance de la part des Chalybes et des Taocbi ; qu'ils avaient à prendre des provisions là où l'on en pouvait découvrir; que même un petit torrent a dû les arrêter, et probablement les détourner de leur marche pour trouver un gué : — en considérant cette accumulation intolérable de maux et d'autres encore, nous ne devons en aucune sorte nous étonner de la lenteur de leur course. Il arrive rarement que des voyageurs modernes traversent ces régions au milieu de ITïiver ; mais nous pouvons voir ce que c'est que de voyager dans cette saison, par l'effrayante description que fait M. Baillie Fraser de son voyage de Teuris à Erzeroum dans le mois de mars (Travels in Koordhistan, Lettcr XV). M. Ktnneir dit (Travels, p. 353) : — « Les hivers sont si rigoureux que toute comnmnication entre .Baiburt et les villages circonvoîsins est interrompue pendant quatre mois de l'année, à cause de Pépaisseur de la neige. »
Or, ' si nous mesurons sur une carte de Kiepert la distance rectiligne — à vol â'ciseau — de Trébizonde à l'endroit où, selon Koch, les Grecs traversèrent l'Euphrate, nous la trouverons de cent soixante-dix milles anglais (a™B273'',530'n). Le nombre de journées de marche que mentionne Xénophon e^t de cinquantequatre : même si nous comprenons les cinq jours de marche entrepris depuis Gymnias (Anab. IV, 7, 20), qui, à proprement parler, furent faits contre les ennemis du gouverneur de Gymnias, plutôt que pour avancer leur retraite. Conséquemment, dans chacun de ces cinquante-quatre jours, ils ont dû faire cinq kilomètres soixante-six mètres de marche en ligne droite. Ce n'est assurément pas une marche d'une lenteur déraisonnable à supposer, au milieu de tous les désavantages de leur situation ; et cela n'implique pas un très-grand abandon réel de la ligne la plus droite praticable. Dans le fait Koch lui-même (dans son Introduction, p. 4) suggère divers embarras qui ont dû se présenter dans la marche, mais que Xénophon n'a pas exposés distinctement.
La riyière que Xénophon appelle THarpasos semble être probablement . le Tchoruk-Sn, comme le supposent le colonel Ohesney et le professeur Kocb. Dn moins il est difficile d'assigner aucune autre rivière avec laquelle l'Harpasos puisse être identifié.
Je ne puis m*empêcher de regarder comme probable que la ville que Xénophon appelle Gymnias (Diodore, XIV, 29, l'appelle Gymnasia) est la même que «elle qui est appelée aujourd'hui Gumisch-Khana (Hamilton), Gumush-Kaneli (Ainsworth), Gemiscb-Khaneh (Kinneir). « Gumîscb-Ebana (dit M. Hamilton, Travels in Asia Minor, vol. I, cb. XI, p. 168 ; cb. 14, p. 234) est ^célèbre com.me l'emplacement des mines d'argent les plus anciennes et les plus considérables des possessions ottomanes. > M. Einneir et M. Hamilton passèrent tous deux par Gumîscb-Ebana sur la route de Trébizoude à Erzeroum.
Or non- seulement il y a ici une grande similitude de nom, et ime vraisemblance de situation — mais l'existence des mines d'argent fournit une explication plausible de ce qui serait autrement bien étrange : l'existence de cette « ville grande, florissante et habitée », à l'intérieur, au milieu de ces barbares, les Chalybes, les Skythini, les Makrônes, etc.
M. Einneir arriva à Gumiscb-Ehana à la fin du troisième jour après qu'il eut quitté Trébizonde ; les deux derniers jours ayant été très-longs et très-fatigants. M. Hamilton, qui passa également par Gumisch-Ehana, y arriva à la fin de deux longues journées. Ces deux voyageurs représentent la route près de Gumisch- Ehana comme extrêmement difficile. M. Ainswortb, qui ne passa pas lui-même par Gumisch-Ehana, nous dit (ce qui est de quelque importance dans la discussion) qu'elle se trouve dans la route d'hiver d'Ërzeroum à Trébizonde (Travels in Asia Minor, vol. Il, p. 394). « La route d'hiver, qui est là plus longue, passe par Gumisch-Ehana, et occupe la plus grande partie de la vallée; toutes les autres traversent la montagne à divers points, à l'est de la route, à côté des mines. Mais qu'ils passent par les montagnes ou par la plaine, les muletiers vont souvent indifférenunent à l'ouest jusqu'à Ash Ealeh, et d'autres fois ils se détournent près des villages de Bey-Mausour et de Eodjah Bunar, où ils se dirigent vers les montagnes.
M. Hamilton fixe la distance de Trébizonde à GumischrEhana à dix-huit heures et l'évalue à cinquante-quatre milles de' poste, c'est à dire environ quarante milles anglais ( — 64 kil. 1/3) (Appendix to Travels in Asia Minor, vol II, p. 389).
Or nous ne devons pas supposer que les Grecs suivissent une route directe de Oymnias à Trébizonde. Au contraire, les cinq journées de marche qu'ils entreprirent immédiatement à partir de Gymnias filtent dirigées par un guide envoyé de cette ville, qui les mena sur les territoires de gens hostiles à Gymnias, afin qu'ils dévastassent le pays (IV, 7, 20). Quels progrès firent-ils, pendant ces marches, vers Trébizonde, c'est ce qui est entièrement douteux. Le guide leur promit que dans cinq jours il les amènerait à un endroit d'où ils pourraient voir la mer , et il remplit sa promesse en les menant au sommet de la montagne sacrée Tchêchê.
Tchêchê était un sommet (dExpov, I^) 7, 25), comme on pouvait s'y attendre. Mais par malheur il semble impossible de vérifier le sommet particulier sur lequel se passa la scène intéressante décrite par Xénophon. M. Ainswortb préfume que c'est la montagne appelée Eop-Dagh ; d'où cependant, suivant Eoch> ÇD. ne peut distinguer la mer. D'Anville et quelques autres géographes l'identifient avec la crête appelée Tekieh-Dagh, à l'est du Gumisch-Ehana, plus rapprochée de la mer que cet endroit-là. Cette montagne, selon moi, conviendrait assez bien au récit sous le rapport de la position : mais Eoch et d'autres voyageurs modernes affirment qu'elle n'est ni assez haute, ni assez voisine de la mer, pour
pennettre nue vue telle que Xénophon la rapporte. Elle est sur la carte de Kiepert à ane distance de trente>ciiiq milles anglais (ms 56 kil. 400 mètres) de la mer, dont la vae semble en outre interceptée par la chaîne de montagnes encoreplus haute appelée Eolath-Dagb, partie de Tancien Paryadrês, qui s'étend parallëlement à la côte. Il faut se rappeler que dans la première moitié de février, époque de la visite de Xénophon, les cimes les plus élevées étaient certainement toutes couvertes de neige, et par conséquent très-difficiles à monter.
n y a une vue frappante de la mer obtenue de la montagne appelée Karakaban. Cette montagne, haute de plus de douze cents mètres, est située à un peu plus de vingt milles (32 kil.) de la mer, au sud de Trébizonde, et immédiatement au nord de la chaîne encore plus élevée de Kolath-Dagh. De la chaîne de Kolath- Dagb, qui court à Pest et à Pouest, partent trois ou.quatre chaînes parallèles vers le nord, formées de schiste primitif, et taillées à pic de manière à laisser entre elles des vallées profondes et étroites. En quittant Trébizonde, le voyageur gravit la colline placée immédiatement au-dessus de la ville, et ensuite il descend dans la vallée de Tautre côté. Sa route vers Karakaban est en partie le long de la vallée, en partie le long de la crête de l'une des quatre chaînes que nous venons de mentionner. Mais pendant tout ce chemin. Pou ne voit jamais la mer, dont la. vue est interceptée par les collines qui sont immédiatement au-dessus de Trébizonde. n ne revoit la mer que quand il arrive à Karakaban, qui est assez élevé pour lui permettre de voir par-dessus ces collines. Les guides (comme nous l'apprend le docteur HoUand, qui est allé deux fois sur les lieux) signalent avec une grande animation cette vue de la mer, comme méritant particulièrement d'être remarquée. On en jouit pendant un court espace tandis que la route tourne autour de la montagne, et on la perd ensuite de nouveau.
Là il y a une vue de la mer à la fois éloignée, soudaine, frappante, et dont on jouit d'une éminence qui n'est pas trop élevée pour avoir été accessible à l'armée de Cyrus. Jusque-là elle conviendrait à la description de Xénophon. Cependant il paraît d'autre part qu'une personne venant à ce point du côté de la terre (comme Xénophon le fit naturellement) la trouverait en descendant, et non en montant ; et cela peut difficilement se combiner avec ce que nous lisons dans Phistorien grec. De plus, les marches subséquentes que Xénophon mentionne après avoir quitté le sommet de la montagne Tchêchê, peuvent difficilement se concilier avec la supposition que c'était la même que celle qui s'appelle aujourd'hui Karakaban. Il est dans le fait tout à fait possible (comme M. Hamilton le suggère) que Tchêchê ait pu être une cime séparée de toute route, et que le guide y ait conduit les soldats dans le dessein exprès de leur montrer la mer, les ramenant ensuite dans la route et les y dirigeant. Cela augmente la difficulté d'identifier l'endroit. Toutefois, toute la région est encore très -imparfaitement connue, et peut-êtrei n'est-il pas impossible qu'il y ait quelque localité particulière même sur .^Tekieh-Dagh, d'où, par une ouverture occidentale dans les. montagnes intermédiaires, la mer pouvait devenir visible.