VII
(vraisemblablement dans le kbanat actuel de Kokaad) marqua la limite extrême de la marcke d'Alexandre au nord.
Peu de temps après, un détachement macédonien, inhabilement conduit, fut détruit en Sogdiane parSpitamenès et les Scytiies (hiver 329-328 av. J.-C), malheur rare qu'Alexandre vengea en dévastant la région (1) près du fleuve Polytimêtos (le Kohik) et en passant an fil de l*épée les habitants de toutes les villes qull prit. Il repassa ensuite rOxus» afin de se reposer pendant le temps extrême 4e Thiver à Zariaspai en Baktrûuie, d*où ses .communications avec la Macédoine étaient plus faciles, et où il reçot divers renforts de tronpes grecques (2). Besstts, qui y avait été retena comme prison«nier/ fat alors amené an milien d*ane assemblée publique, dans laqoelle Alexandre, après lut avoir reproché d'abord sa trahison à Tégard de Cyrus, loi fit couper le nez et les •oreilles, — puis il Teavoya dans cet état à Ékbatane, pour y être enfin tué par les Mèdes et les Perses (3). Sa mutilation était une pratique tout à fait orientale et non hellénique. Arrien lui-même, bien que plein d'admiration et d'indulgence à l'égard de son héros, blâme cet ordre sauvage, Tun des nombreux faits qui prouvent conibieu Alexandre a\ait pris des dispositions orientales. ÎSous pouvons faire remar quer que son extrême colère en cette occasion fut fondée en partie sur le désappnintement qu'il éprouva en voyant que Bessus avait fait écliuuer ses pénibles efforts pour prendre liarius vivant, — en partie sur le fait que bi satrape avait commis une trahison contre la })ersonne du roi, qu'il était dans la politique aussi bien que dans les sentiments d'Alexandre d'entourer d'une uui'éoie (4). En effet, quant aux
(1) Arrien, IV, 6. 11; (^.-Curce, VU, 9, 22. Le fleuve appelé par les Macédoniens PolytimÇtos (Strabon, XI, p. ôlB) porte aujourd'hui le iiom de KoLik ou de Zurafshan. Il prend sa source dans les nontagnet à l'est de Sainarkaiiil. et coule vers l'ouest au nord de cette cité et de Bokbura. Il ne va pas jusqu'à l'Oxus;* pendant une grande partie de Tannée, il se jette
dans un lac appelé Karakul; pendant les mois de sécberesee. Il se perd dans les sables, comme ledit Arrien (Bunic's, Travek, voL II, ch. 11, p. 299, 2' éd.).
(2) Arrien, IV, 7, 1; Q.-Curco, VII, 10, 12.
(3) Arrien, IV. 7, 5.
(4) Après avoir décrit la scène à Rome, où l'empereur (jalba fat déposé et. assassiné dans le Fomm, TaeitefiiSt
CONQUÊTES d' ALEXANDRE EN ORIENT 251
traîtres contre la Perse, comme cattte et comme pays,- Âlexandre ne les avait jamais décoaragés, et il les avait quelquefois récompensés d^nne manière signalée. Mithrinès, le goaTemear de Sardes, qui loi avait ouvert les portes de cette forteresse presque imprenable immédiatement après la bataille du Granikos, — le traître qui, peut^tre après Darius lui-même, avait fait le plus de mal à la cause persane, obtint de lui une haute faveur et un avancement considérable (1). »
Les tribus errossières niais courageuses de la Baktriaîie et de la Sogdiane n'étaient encore qu'imparfaitement soumises, secondée comme Tétait leur résistance par de \astps espaces d'un désert sablonneux:, par le voisinage des nomades scythes et par la présence de Spitamenês comme chef. Alexandre, distribuant son armée en cinq divisions, traversa le pays et abattit toute résistance , tandis qu'il prit aussi des mesures pour établir plusieurs postes militaires ou villes nouvelles dans des lieux convenables (2) (été 328 av. J.-C). Après quelque temps, toute l'armée fut réunie dans la capitale de la Sogdiane, — Marakanda , — oti on lui accorda une halte et quelque repos (3).
observer : — « Pluros quam centum et viginti libellos pnutuia exposcentium, ■ob aliquam notsbilem illft die opentm, Vitelltus postea invenit, omneiqM conqniri et interfici jussit : n*)n honore Galbic^ aed tradito princijiibus more, muninunium ad prtomu^ in pt U nm «f- •lionm • (Tacite, Hist. I, il).
(1) Arri^^n. 1, 17, 3; III, 16, 8. Q.- Curce, m, 12, 6; V, 1, 44.
^ tionne six villes (oppida) fondées par Alexandre diinsces réglons; apparemment quelque^ part au uord de l'Oxus, auûs on ne pe«t éteUir 1«« emplaeementR. Justin (XII, 5) fait allusion à douze fondations en Jiaktriane et en Sogdiane.
(3) Arrien, IV, K, 4; Q.-Curce, VII, 10, 1. « Sogdiana ve^io magna ex parte déserta est,; octingenta fere sta-'
diu in latitudiuexu vastêi soUtudinea tenent. »
Relativement an mftnie pays (Sogdiane et Baktriame)f If. Erskine fiût obsfrvor (Introduction to the Mcmoirs of £ultati Iial>er, p. 43) :
« Le sol du pays est extrdneineiit entrecoupé et divisé par de hautes collines, mOme les plainfs s ont diversifiées par de grandes variétés de terrains, — quelque districts étendns le long du Kohik, presque tout le territoire de Fpr^huna (le long de Tluxarte}, la plus grande partie de Kwarizm le long du bras de l'Oxm, avec les pertiiiufi considérftliles ([c l'.alkb, de Bar dakshan , de Kf^-h tt d'Hissar, fêtant d'une rare fertilité; tandis que la plus grande partie du reste est nae terre désolée et stérile, et en quelque»
endroits «a désert sablonneux. Dans le
Ce fut pendant cette halte à Marakanda (Samarkand) que fut donné le mémorable banquet dans lequel Alexandi e tua Kleitos (Clitas) (328 av. J.-C). H a déjà été dit que Kleitos loi avait sauvé la vie à la bataille du Granikos, en coupant le bras armé du Persan Spithridatès quand déjà il le levait pour frapper le roi par derrière. Depuis la ^lort de Philôtas» Timportante fonction de général de la cavalerie des Compagnons avait été partagée entre Hephsestiôn et Kleitos. De plus, la famille de Kleitos avait été attachée à Philippe par des liens si anciens, que sa sœur, Lanikè, avait été choisie pour élever Alexandre lui-môme quand il était enfant. Deux de ses âls avaient déjà péri 4ans les batailles en Asie. Si donc il y avait un homme qui fftt haut placé dans le service, ou qui eût droit de dire librement sa façon de penser à Alexandre, c'était Kleitos.
Dans ce banquet à Marakanda, où, suivant Thabitude macédonienne, on avait bu du vin en abondance, et où Alexandre, liieitos et la plupart des autres convives étaient déjà à peu près ivres, des enthousiastes ou des flatteurs accumulèrent des éloges sans mesure sur les exploits passés du roi (1). Ils relevèrent au-dessus de tous les héros légendaires les plus vénérés; ils déclarèrent que ses actions surhumaines prouvaient sa paternité divine, et qu'il avait mérité ùne apothéose connue llèraklès, que l'envie seule pourrait lui refuser même de son vivant. Alexandre lui-même sp joignit à ces vanteries, et môme se tit honneur des dernières victoires du règne de son père, dont il déprécia les talents et la gloire. Pour les vieux officiers macédoniens, une pareille insulte lancée sur la mémoire de Philippe était profondément blessante. Mais parmi eux tous, aucun n'avait vu avec plus d*indignation que Kleitos Tinsolence croissante d'A-
fait, tout le pays nu nord de l'Oxus a une tendance décidée à dégénérer en désert, et beaucoup do ses eapaoee ks' I^nt fertiles sont presque entourés de ■ablm Stériles; de sorte que la population de tous ces districts se compose encore, comme au tmops de Baber, des
liubitanîâ fixes des cités et des terres fertiles, et de rôdeurs non établis et er> rants du désert, qnî habitent dans des
tentes de t'entre, et vivent du produit
de leurs troupeaux. »
(1) Arrien, IV, 8, 7.
kxandre, — sa prétendue âliation de Zeas Ammon, qui écartait Philippe comme indigne, — sa préférence pour des serviteurs persans, qui accordaient ou refusaient laccès auprès de sa personne, — rapplication qu'il faisait à des soldats macédoniens du traitement méprisant enduré d'ordinaire par des Asiatiques, et même l'autorisation qu'il donnait de les fouetter au moyen de mains persanes et de verges persanes (1). L'orgueil d'un général macédonien dans les prodigieux succès des cinq dernières années était effacé par sa mortification, quand il voyait qu'ils tendaient seulement à confondre ses compatriotes au milieu d'une foule d'Asiatiques serviles, et à remplir le prince de ces aspirations exagérées transmises de Xerxôs ou d'Ochus, Mais quelles que fussent les pensées intérieures d*offîciers macédoniens, ils se taisaient devant Alexandre, dont le formidable caractère et l'estime exorbitante qu'il faisait de luimême ne toléraient aucune critique.
Au banquet de Marakanda, cette répugnance longtemps comprimée se fit jour, accidentellement il est vrai et *sans préméditation, mais pour cette raison môme d'autant plus violente et dénuée de mesure. Le vin, qui rendait Alexandre plus vantard et ses flatteurs désagréables à Texcès, triompha complètement de la réserve de Kleitos. Il blâma Timpiété de ceux qui dégradaient les anciens héros afin de faire un piédestal pour Alexandre, Il protesta contre l'injustice qu'il y avait à rabaisser la renommée élevée et légitime de Philippe, dont il vanta hautement les exploits, en les déclarant égaux, sinon supérieurs, à ceux de son fils. Car ceux d'Alexandre, quelque brillants qu'ils fussent, avaient été accomplis, ]ion pas par lui seul, mais par cette armée macédonienne invincible qu'il avait trouvée toute prête pour en
(1) PJutarque, Alexandre, 51. I5ien ne peut être plus touchant que les mots placés par Plutarquo dan» la bouche de Kleitos ; — 'AXX* oûSi vvv
Tovç ffir^ T£(Jvr,x6Ta; rpiv èicvôeïv Mu*
HISTOIRE D£ LA ORÈCB
faire usage (1); tandis que ceux de Philippe lui avaient été personnels, — puisqu'il avait trouré la Macédoine abattue et désorganisée, et avait eu à se créer et des soldats et on système militaire. Les grauds instruments des victoire» d*Âlexandre avaient été les Tieuz soldats de Philippe qa'il méprisait actaellemeat, — > et parmi eux Parmeniôii, qa*il aiFait mis à mort
Des remarques telles q«e celles-ci, exprimées dans legro»sier langage d^on vétéran macédonien à moitié ivre, provoquèrent une bruyante contradiction de la part de beaucoup des assistants, et blessèrent vivement Alexandre, qui entendait alors pour la premi ère fois rexplosion franche de la dési^ probation, dissii&ulée auparavant et qu*il ne connaissait que par conjecture. Mais la colère et la contradiction, tant de son cdté que de celui des autres, ne firent que donner à Kleitos plus d'insouciance dans Texpression de ses profères sentiments qui se déchargeaient actuellement avec délice» après avoir été si longtemps renfermés. Il |)a5sa des vieux soldats macédoniens à lui-même individuellement. Ktendaur sa main droite vers Alexandre, il .s'écria : — *«-Souviens-toi que tu me dois la vie; cette nuiin t'a sauvé au dranikos. Sache entendre le langa;:,^e sincère de la vérité, ou autrement abstiens-toi d'inviter à souper des hommes libres, et borne- toi à la société d'esclaves bart tares, r» Tous ces reproches piquèrent Alexandre au vif. Mais rien ne lui fut aussi intolérable que la respectueuse sy mpathie pour Parmeniûn, qui rappelait à sa mémoire un des plus sombres actes de sa vie, — -et le souvenir de sa vie sauvée au Granikos, qui le mettait dans la position inférieure d'un débiteur à l'égard du censeur même dont les reproches lui faisaient en ce moment éprouver une vive douleur. A la fin, la colère et l'ivresse réunies le jetèrent dans une fureur dont il ne fut pas maître. Il s'élança de son lit, et chercha son poignard pour s'élancer sur Kleitos ; mais le poignard avait été mis
(1) Arrien, IV, B, 8. Oûxow (tôvov tà yàp icoXv (t£(<0( Moxeôôvwv sîva» tà
hors de aa portée par Vmi des assistants. A hante Toix et avec le mot macédonien de commandement, il appela les gardés da corps et ordonna aax trompettes de sonner Falarme. Mais personne n*obéit à un ordre anssi graTe, donné dans son état dlyresse. Ses principaux officiers, Pto* lemœos, Perdikkas et antres, s'attachèrent à sa personne, tinrent ses bras et son corps, et le supplièrent de s'abstenir de violence ; d'autres en même temps essayèrent de faire taire Kleitos et de l'entraîner hors de la salle, qui était actuellement devenue un théâtre de tumulte et de consternation, ^lais Kleitos n'était pas d'humeur à s'avouer coupable en se retirant; tandis qu'Alexandre, furieux de l'opposition faite alors, pour la première fois, à sa volonté, s'écriait que ses officiers le tenaient enchaîné comme Dessus avait tenu Darius, et ne lui laissaient que le nom de roi. Bien que désireux de retenir ses mouvements, sans doute ils n'osèrent pas employer beaucoup de force physique ; de sorte que sa grande vigueur personnelle et ses efibrts continus le dégagèrent bientôt. Alors il arracha une pique à un des solda,ts, se jeta sur Kleitos, et le perça sur place, en s'écriant : « Va maintenant rejoindre Philippe et Parmeniôn (1}. «
(i) ArritMi, IV, 8; Q.-Curce, VIII, 1; Flutarque, Alexandre, 50, 51; Joatin, XII, A. L» description fiitte par Diodora était contenue dans la partie perdno de ion dix-septième livre; la table des matières, mise en tête de ce livre, signale rinmdent brièvement.
Tons les auteurs décrivfrit de la même manier»' nérale le commencement, les pr o et le réiidtat de cette scène frappante dans la salle du banquet de Marakanda; mais ils ditF-'-rent essentiellement dans les détails.
En donnant ee qoi me semble le véeit le plos pfobable, j*aî en^nmté à tons en partie, tout en suivant surtout le récit donné pur Arrien d'après Ftolémée, lui-même présent. C^r on peut lûen présumer que le récit d'Anien jneqn*à la section 14 du oh. 8 (avant
les mots *À^tm66oi\jikaç 8i) est tisé de Ptolémée,
Plntairque et Qninte-Caree décrivent tons deux la scène d*sne manière pins déshonorante pour Alexandre qu'Arrien, et en même temps [à mon avisj moins ptobéUe. Fltitmrque dit que la.
querelle ooameaça ii Toccasion d'an poî/te nommé Pieriôn chantant uno chanson qui tovmait en ridicule ces Macédoniene qtd avaient été récemment défiûte en Sogdiane; qn'Aloxandre et cenx qui l'entouraient applaudirent fortement cette satire; que Kleitos proteste eootre une insulte fiiite à des soldats qui, bien que malheoreux, s'étaient comport«'s avec une bravoure inattaquable; qu'Alexandre se tourna alors vers Kleitos, en disant qu'il cli«r-> cbait une excuse pour lui-même, en atténuant la lâcheté ohes les antres;
Le meurtre ne fut pas plus tôt commis, que les sentiments d'Alexandre subirent une révolution complète. La vue de KleitoSy cadayre saignant sur le sol, — les marques de stupéfaction et d*horreur visibles dans tons les spectateurs, et la réaction qui suivit un mouvement furieux rassasié^instantanément, le plongèrent à la fois dans l'extrême opposé du remords et du repentir. Sortant précipitamment de la salle, et se retirant dans sa chambre à coucher, il passa trois jours dans les angoisses de la douleur, sans boire ni manger. Il éclata en larmes et en exclamations multipliées sur son acte de folie ; il répéta les noms de Kleitos et de Lanikô et en
que Kleitos répondit eu lui rappelant qu'il lui avait sauvé la vie au Granikos. De cette manière, c'est Alexandre qui provoque la i|aereUe en noircissant le courage <le Kleitos, ce que je ne ci;ois nullement probable ; et il ne serait pas non plus vraisembktble qn*il eût encoura^M- un cliunt pareil.
Qninte-Curce s'accai'de avec Arrien pour attribuer Tovigine du inalkeur taax vanteries extravagantes d'Alexandre et «le ses flatteurs, et à lu dépréciation qu'ils firent de Philippe. Il nous dit ensuite que Kleitos, eu entendant leur langage malséant, se tourna de côté et niurmnra b, l'oreille de son voisin quelques vers de l'Androraachù d'Euripide (vers que Tlutarque lui aUribue également, bien qu'à un moment postérieur); qti'Alexandre, n'entendant pas les mots, demanda ce qui avait été dit, mais que personne ne Tonlnt le lui dire; qu'à la fin« Kleitos répéta la pensée dans son propre langage. Cela conviendrait à un Grec lettré; mais un vieil officier macédonien à moitié ivre, animé par un sentiment TÎolent, devait difficilement Pexprîmer en murmurant à son voisiu une citation poutique grecque. Il devait ou retenir sa langue, ou exprimer ce qu'il pensait ouvertement et directement. Néanmoins, Quinte-Curce a avancé deux points très-essentiels an cas, qui no
paraissent pas dans Arrîen. 1. Ce fut Alexandre lui-même qui vilipenda Philippe, et non aas flatteurs; du moins les flatteurs ne le firent qu'après lui, et en suivant son exemple. Il devait être dangereux pour eux de faire mittre ce sujet, et il pouvait être mené trop loin. 2. Parmi tons les sujets toucliés i>ar Kleitos, aucun ne fut aussi insupportable que l'expression déclarée de sympathie, de regret et d'amitié pour Pariueniûn. Cfla touclut Alexandre dans la partie la plus sensible de sa conscience; il a dû savoir que plus d'an assistant partageait ce sentiment, et ce fut probablement la principal*^ cause qui le porta jusqu'il la frénésie. De plus, nous pouvons bien être sârs que Kleitos, eu s*étendant sur Philippe, ne dut pas oublier Parmeniijn, le général en chef de CO princo et son vieil ami ii lui.
3'e ne puis croire l'assertion d'Aristobule, qui dit que Kleitos fut entraîné par ses amis hor.-; de la salle, et qu'il y revint ensuite de son propre monvement pour défier Alexandre une fois de pins. II semble évident, d'après Arrien, que Ptolémée ne disait rien de pareil. Le mouvement meurtrier d* Alexandre fut satisfiUt sttr*le<«ltamp, aussitôt qu'il se fut débarrassé de Pêtreinte peu forte des amis qui l'entouraient.
insistant sor sa dette de reconnaissance à Tégard de chacun d'eux, il se déclara indigne de yivre après avoir récompensé de pareils services par un meurtre infâme (1). À la fin ses amis le décidèrent à prendre de la nourriture, et à revenir
à l'activité. Tous se réunirent pour essayer de lui rendre ]e repos (le la conscience. L'armée macédonienne déclara, par un vote puhlic, que Kleitos avait été tué justement, et que son corps resterait sans sépulture, ce qui fournit à Alexandre l'occasion d'infirmer le \ote, et d'ordonnef qu'il fût enseveli par son ordre (2). Les prophètes le consolèrent en lui assurant que ce mouvement meurtrier était né. non de son esprit naturel, mais d'une perversion et d'une l'olie causées par le dieu Dionysos, pour venger l'omission d'un sacrifice qui lui était dù le jour du banquet, mais qui lui avait été refusé (3). En dernier lieu, le sophiste ou philosophe grec, Anaxarchos d'Abdera, ranima le courage d'Alexandre par une flatterie faite à propos, en traitant sa sensibilité comme n'étant rien de plus qu'une généreuse faiblesse; en lui rappelant que dans sa position élevée de vainqueur et de Grand Roi, il avait droit de prescrire ce qui était légitime et juste, au lieu de se soumettre à des lois dictées du dehors (4). Kallisthenès le philosophe ifut également convoqué, avec Anaxarchos, en présence du roi, et chargé de même de lui adresser des réflexions consolantes. Mais il adopta, dit-
(1) Arrien, IV, 9, 4; (^uiiite-Curce, VIII 2 2.
(2) * Quinte -Curce, VIII, 2, 12.
« Quoqiu' minus c;i>tlis pndcret, jure iutcrlectum Clilum MacL'dones dcccrnunt : sepultnrà qnOque prohibituri, ni rcx liumari jussisset. »
Pour expliquer ce monstrueux verdict des soldats, nuus devons nous rappeler qii*oii sentait que le salut de toute l'arméo (niors h Samarkand, presque au delà des limites des pays habités, êÇto t^ç oîxoufAévr,;) dépendait de la vie d'Alexandre. Cf. Justin, XII, 6, 15.
(3) Arrien, IV, 9, 6. Alexandre s'i-
r. xvm
magiuait avoir encouru le déplaisir de Dionysos pour avoir saccagé et détruit la cité deThebes, Ueu de naissance et localité favorit»^ supposés de ce dieu (Plutarque, Alex.J3J.
L'illusion et la folie causées à des hommes par la colère de Dionysos sont décrites d'une manière eflfrayanto dans les Bacclia^ d'Kuripido. Sous riiilluouce de cette illusion, Agavê, mère de Pentlieus, met son fils en morceaux et porte sa tête en triomphe, sans savoir ce qu'elle a dans les waius. Cf. aussi Euripide, llippolyt. 3KM412.
(4) Arrien, IV, 9, 10; Plutarque, Alex. S2,
HIBTOIEB DE LA. OBÈCB
on, un ton de discours conii)l(Uemeat différent, et blessa plutôt qu'il ne satisfit Alexandre.
Le remords d'Alexandre finit par céder à ces influences réparatrices et plus encore probablement à l'absolue nécessité d'agir. Comme les autres émotions de son àme ardente, il fut violent et accablant tant qu'il dura. Mais on ne peut démontrer qu'il ait laissé aucune trace durable sur son caractère, ni aucun effet qui justifie Tadoiiration sans bornes d'Arrien; cet auteiir, en effet, n'a que des blâmes à donner à Kleitos, la victime, tandis qu'il e:sprime la plus vive sympathie pour la souffrance morale du meurtrier.
Après dix jours (1), Alexandre remit son ai-mée enmoa- Vement poor achever de réduire la Sogdiane (328 av. J.-C). Il ne trouva pas d*ennemi capable de lai tenir tète en bataille rangée; cependant Spitamenès, avec les Sogdiens et quelques alliés scythes, soulevèrent beaucoup d^hostilités de détail, qu*ll fallut une autre année pour réprimer. Alexandre eut à souffrir la fatigue et les peines les plus grandes dans ses marches à travers les parties montagneuses de cette contrée vaste, raboteuse et pauvrement fournie, avec des positions sur des rochers, naturellement fortes, que ses •ennemis cherchaient à défendre. Un de ces forts, occupé par un chef indigène nommé Sisymithrès, semblait presque inattaquable, et dans le fait il fut pris plutôt par intimidation que réellement de vive force (2). Les Scythes après un succès partiel sur un petit détachement macédonien, finirent par être si complètement l)attas et terrifiés, qu'ils tuèrent Spitamenès, et envoyèrent sa tète au vainqueur comme offrande propitiatoire (3).
Après un court moment de repos à Naiïtaka, au cœur de l'hiver, Alexandre reprit les opérations, en atta(iuant un poste très-fort, appel»' le Rocher Sogdien, où s'était réuni un nombre considérable de fugitifs, avec d'amples
a) Q.-Curce, YIII, 2. 13 : — . De- (2) Q.-Curce, VIII. 2, 20-30. cem diebus ad cotilirimuidura jmdo- (3} Arrien, IV, 17, 11. «.^uiute-
rem apad Maraeanda oonsump- Carce (VIII, 3) fait un récit différent
tii, etc. » d« la mort de Spitamenfii.
CONQOÈm D*ALBXANDEB XN ORIENT 259
provisions (hiver-printemps 328-327 av. J.-C). C'était un
précipice qu'on supposait inexpugnable; et vraisemblablement il l'eût été, malgré l'énergie et les talents d'Alexandre, si les occupants n'eussent complètement négligé leur garde, et n'eussent céd('' h la vue seule d'une poignée de Macédoniens qui avait gravi le précipice. Au nomltre des prisonniers faits par Alexandre sur le rocher, se trouvaient l'épouse et la famille du chef baktrien Oxvartès; dont l'une des lilles, nommée Roxanê. captiva tellement Alexandre par sa beauté qu'il résolut de l'épouser (1). Il })assa ensuite de Soi^fliane dans le territoire voisin de la Para^takènê, où il y avait un autre site inexpugnable appelé le Rocher de Clioriênes, qu'il fut également assez heureux pour réduire (2).
De là Alexandre se rendit à Baktra (327 av. J.-C). Envoyant Krateros avec une division pour achever de soumettre la Paraetakénê, il resta lui-même à Baktra, oh il prépara son expédition qui devait franchir l'Hindou-Koh pour conquérir l'Inde. Comme garantie de la tranquillité de la Sogdiane et de la Baktriane pendant son absence» il leva ^ans ces contrées trente mille jeunes soldats qui devaient raccompagner (3).
Ce fat à Baktra qu'Alexandre célébra son mariage avec la captive Roxanê (printemps, 327 av. J.-C.). Au milieu du repos et des fêtes qui accompagnèrent cet événement, le caractère oriental qu'il était en train d*acquérir se montra avec plus de force que jamais. Il ne put plus se satisfaire sans obtenir que les Grecs et les Macédoniens, aussi bien que les Perses, se prosternassent devant lui, c'est-à-dire l'adorassent; reconnaissance publique et unanime de sa divine origine et de sa dignité surhumaine. Quelques-uns des Grecs et des Macédoniens lui avaient déjà rendu cet hommage. Néanmoins aux j'eux du plus grand nombre. Dialgré la déférence et l'admiration extrême qu'ils avaient
(1) Arricn, IV, 18, 19.
(2) Arrien, IV, 21. Xos informations géographiques ne nous pennottent pas de vérifier 1^ localités, ni de
suivre Alexandre dans ses marches de détail.
(3) Q.-CuNe, YIU, 5, 1 ; Arrien, IV, 22, 2.
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pour lui, il était répugnant et dégradant. L'impérieux Alexandre lui-même recula devant la pensée de donner des ordres publics et formels sur un pareil sujet ; mais une ma. nœuvre fut concertée, au su du pnnce, par les Perses et par certains s( | histes ou philosophes grecs complaisants» dans le dessein d'obtenir ce résultat par surprise.
Dans un banquet à Baktra, le philosophe Anaxarchos, adressant à l'assemblée une harangue préparée à l'avance, vanta les exploits d'Alexandre comme surpassant de lieaucoup ceux de Dionysos et d'Hèraklôs. Il déclara qu'Alexandre avait déjà fait plus qu'il ne fallait pour lui établir un titre à des honneurs divins de la part dos Macédoniens, (][ui (dit-il) adoreraient assurément Alexandre après sa mort et qui devaient en toute justice l'adorer pendant sa vie, sur-le-champ (1).
On applaudit à cette harangue, et d*autres personnes, favorables au plan, appuyèrent sur des sentiments semblables; elles se mirent en devoir de donner Texemple d*un consentement immédiat et furent elles-mêmes les premières à rendre un culte au roi. La plupart des officiers macédoniens restèrent immobiles, d^oûtés de ce discours. Mais, malgré leur dégoût, ils ne dirent rien. Pour répondre à un discours bien tourné et coulant sans doute, il fallait quelque talent oratoire ; déplus, on savait bien que quiconque oserait répliquer était désigné à Tantipathie d*Alexandre* Le sort de Kleitos , qui avait accusé les m'êmes sentiments dans la salle de banquet de Marakanda, était frais dans le souvenir de tout le monde. La répugnance que beaucoup éprouvaient, mais que personne n*osait exprimer, finit par trouver un organe dans Kallisthenès d*01ynthos.
Ce philosophe, dont le sort lamentable attache à son nom un intérêt* particulier, était neveu d*Aristote et avait, par rentremise de son oncle, connu de bonne heure Alexandre
(t) Arrien, IV, 10, 7-9. Selon
Quinte-Curce (VIII, 5, 9-13), le discours proposant des honneurs divins fut prononcé non par Anascarohos, mais
par un autre Grec lettré, «n Sicilien nommé Kleoti. La teneur du discours est la même en substance, telle q^ue Ift domieat les deux «nt^urs.
CONQUÊTES d'aLEXANDRE EN ORIENT 261
pendant Tenfance de ce dernier. A la recommandation d'Aristote , Kallisthenês avait accompagné Alexandre dans son expédition en Asie. C'était un homme doné, comme littérateur et rhéteur, d'an grand talent, qu*il appliqua à la composition de lliistoire, — et à l'histoire des temps récents (1). Alexandre, plein d'ardeur pour les conquêtes, désirait en môme temps que ses exploits fassent célébrés par des poëtes et des hommes de lettres (2) ; il y avait aussi des moments oii il jouissait de leur conversation. Pour ces deux raisons, il invita quelques-uns d'entre eux à accompagner l'armée. Les plus pradents refusèrent ; mais Kallisthenês obéit, en partie dans Tespoir d'obtenir le rétablissement de sa cité natale, Olynthos, comme Aristote avait eu la même faveur pour Stageira (3). Kallisthenês avait composé un récit (non conservé) des exploits d'Alexandre, qui certainement allait jusqu'à la bataille d'Arbèles et qui peut-être a pu s'étendre plus loin. Le peu de fragments de ce récit qui restent semblent indiquer une extrême admiration pour Alexandre, non-seulement à cause de sa bravoure et de son talent, mais encore à cause de sa bonne fortune supérieure et non interrompue, — et ils le désignent comme le favori chéri des dieux. Ce sentiment était parfaitement naturel au milieu d'événements d'une telle grandeur. Autant que nous en ijouvuns juger par un spécimen ou deux, Kallisthenês payait un ample tribut d'éloges au héros de son histoire. Mais le caractère d'Alexandre lui-même avait éprouvé un changement considérable pendant les six années qui s'écoulèrent entre son premier débarquement en Asie et sa cam-
(1) Kallistlieni^s avait composé trois ouvrages historiques : 1. HeUeuica, — de l'an 387 à ran 357 avant J.-C.
2. Histoire de la Guerre Sacrée, — ae 357 à 346 avant J.-C. 3. Tà xxt' 'AXeÇavSpov. Suivant Cicérou, son stylo était oratoire; mais les critiques alexandrins le comprirent dans leur Canon d'historien». V. Didot, Fragm.
Jlist. Alex. Magn. p. 6-9,
(2) Y. l'observation qn'oa lai attri-
bue, enviant à Aohille l'honnetir d*ar voir été immortalisé par Homère (Arrien, I, 12, 2).
(3) Epbore, Xenokratês etMenedèmos, dit-on, reAisërent tons Tinvitation d'Alexandre fPlutarque, De Stoicorum Répugnant lis, p. 1043; . IlelativemeutàMeuedêmos, il ue peut guère en dtre lunsi; il doit avoir été alors trop jeune pour être invité. •
262 RISTOIRE DE LA ORÈCB
pagne en Sogdiane. Toates M plus manraises qualités ayaient été développées par un succès sans pareil et par rexemple asiatiqae. Il avait besoin de plus grandes doses de flatterie et en était venu actuellement à désirer, non-sealement la réputation d'une paternité divine, mais les manifestations réelles du culte comme à Tégard d'un dieu.
Ponr les Grecs lettrés qui accompagnaient Alexandre, ce ehangement dans son caractère doit avoir été particulièrement palpable et gros de conséquences sérieuses, vu qu'il se manifestait surtouti non à des périodes de devoir militaire actif, mais à ses heures de loisir, quand il se récréait dans leur conyersation et leurs discours. Plusieurs de- ces Grecs, — Ânaxarchos, Kleôn, le poëte Agis d'Argos, — s'accommodèrent à ce changement et élevèrent peu à pea leurs flatteries an point Yonln. Kallisthenès ne put en faire autant. C'était un homme d*nn caractère calme, d'habitudes simples, sévères et presque insociables, — à la sobriété duquel répugnaient les libations macédoniennes prolongées. Âristote disait de lai que c'était un grand et poissant oratenr , mais qu'il n*ayait pas de jugement; suivant d'antres rapports, c'était un homme vûn et arrogant, qui disait avec jactance que la réputation et Timmortalité d'Alexandre dépendaient de la composition et du ton de g<m histoire (l). Quant à la
(1) Arrien, IV, 10, 2; Plutarque, Alex. 53, 51. Il est à reiii<irc[uer que Timé» dénonçait Kallisthenès eomme ayant, dans son ouvrage historiqoe, flatté Alexandre jusqu'à l'excts (Polybe, XII, 12). Kallisthenès semble «voir reconnu diverses interventions spi'ci.iles des dieux ponr aider aux aoccès d'Alexandre. — V. Fragments 25 et 36 des Frafrmenta Callisthcnis dans l'édition de Didot.
En lisant la critique que fait Arrien des arrogantes prétentions de Kailidtbenês, tions devons en mime temps lira oélles qu'élève Arrien en sou propre nom comm*- historien (I, 12, 7-'.)) :
— Kai iizi Tcîxiê o-ja àîîoçtw i|xavTÔv x«5v i;pcliTfi>v îv çuv^ *£XX(i8it
Ô^iXoi;, etc. Je doute beaucoup que EaUisthenês ait porté si hant Testine de lai'indme. Dans ce chapitre, Arrien raconte qu'AlcxniKlre f^nviait à Achille le boulieur duvoir eu unpoëto tel qu'Homère poor panégyriste; Arrien déplore qu'Alexandre n'eût pas encore trouvé un lustorien à la hauteur de sèë mérites. C'est, de Sût, nna nouvelle assertion de la même vérité ftfHrmtv jiar Kallisthenès, et pour laquelle ou le coudamoe, — a savuir que û renommée mSme du plus grand guerrier dépend de ceux qui la célèbrent. La jactance d'un poët* est du moins pardonnable, quand il sccne, oomme Théokriu, IdyU. XYI, 73 :
yanité personnellei — qualité commime parmi les Grecs lettrés; — Kallisthenès en avait probablement sa bonne part. Mais il n*y a pas de motifs poar croire que stm caractère eût changé. Quelle qu*ait pu être sa vanité, elle n'avait pas offensé Alexandre pendant les premières années, et elle ne Taurait pas offensé en ce moment si Alexandre lui-même ne fût pas devenu un homme différent.
A Toccasion de la démonstration mise en train par Auaxarchos au banquet, Kallisthenès avait été invité par Hephaestiôn à se joindre au culte qu'on avait Tintention de proposer & Tégard d'Alexandre, et Hephsestiôn prétendit plus tard qu*il avait promis à*y acquiescer (1). Mais sa conduite réelle fournit un motif raisonnable pour croire qu'il ne fit pas une promesse semblable ; car il regarda comme . un devoir non-seulement de refuser Tacte d'adoraUon, mais encore d'exposer pabliquement les raisons pour lesquelles il le désapprouvait, d'autant plus qu'il remarquait que la . plupart des Macédoniens présents pensaient comme luimême. Il prétendit que la distinction entre les dieux et les hommes ne pouvait être confondue sans impiété et injustice. Alexandre avait amplement mérité, — comme homme, comme général et comme roi, — les plus hauts honneurs compatibles avec l'humanité ; mais en faire un dieu, ce serait à la fois une injure pour lui et une offense pour les dieux. Anaxarchos (ajouta-t-il) était la dernière personne de qui devait venir une pareille proposition, puisqu'il était un de ceux dont le seul titre à la société d'Alexandre était fondé sur ce qu'il pouvait donner un conseil instructif et utile (2).
Kallistlieuès exprimait en ce moment ce que pensaient un grand nombre de ses auditeurs. Le discours fut non-seulement approuvé, mais si chaleureusement a])plaudi par les Macédoniens présents, en particulier par les officiers
rpvcAla;
(\) Platarque, Alex. R5.
(2) Arrien, IV, 11. 'lizl aoçuf xt '
HISTOIBB DB LA OBÈCB
âgés, — qu'Alexandre jugea prudent d'interdire toute nouvelle discussion sur ce sujet délicat. Bientôt les Perses qui étaient là, suivant la coutume a.siatique, s'approchèrent et se prosternèrent devant lui; puis Alexandre, avec des coupes de yin successives , porta un toast à ceux des Grecs et des Macédoniens avec lesquels il s'était concerté préalablement. La coupe était présentée à chacun d'eux, qui, après avoir bu pour répondre au toast, s'approchait du roi, se prosternait devant lui et recevait alors un salut. En dernier lieu, Alexandre fit présenter la coupe à Kallistlienès, qui, après avoir bu ( (»nniie les autres, s'approcha do lui dans le dessein de recevoir un salut, mais sans se prosterner. Alexandre fut informé expressément de cette; omission \>ar un des Compagnons; alors il refusa d'admetti'e Kallisthenès à un salut. Ce dernier se retira en disant : « Eh bien, je m'en irai, moins heureux (|ue d'autres en ce qui regarde le salut (1). *> Kallistlienès fut imprudent et même blâmable en faisant cette dernière observation, qui, sans nécessité ni avantag'e, aggravait TofTense déjà faite à Alexandre. Il fut plus imprudent encore, si nous songeons simplement à sa sûreté personnelh^ en se mettant publiquement en avant pour protester contre l'insinuation qui tendait à rendre des Iionneurs divins à ce prince et en créant ainsi l'offense principale qui même seule était inexpiable. Mais roccasion actuelle fut sérieuse et importante , au point de convertir l'imprudence en un véritable courage moral. Il s*agissait non d'obéir à un ordre donné par Alexandre, car il n'avait pas été donné d'ordre, — mais d'accepter ou de rejeter une motion faite par Anaxarchos, motion qu'Alexandre, en vertu d'une méprisable manœuvre concertée à l'avance, affectait de laisser à la libre décision de l'assemblée, pleinement convaincu qu*il ne se trouverait personne d'assez intrépide pour s'}' opposer. Si un soj)}iiste grec faisait une proposition, en ellemême servile et honteuse, un autre sophiste ne pouvait que s'honorer en protestant publiquement contre elle, d'autant
(1) Arrien, IV, 12, 7. «iXi^tMtt iXacrrov {x«»v dhat|u.
CONQUÊTES d'aH£XANDRE EN ORIENT 265
plus qae cette protestation était faite (comme nous ponvons le voir par le rapport d*Arrien) en termes qui n'avaient rien d insultant, mais pleins d*ane respectaense admiration à régard d'Alexandre personnellement. Le succès complet du discours est à lui seul une preuve de la convenance du ton (1); car les officiers macédoniens devaient avoir de Tindifférence, sinon du mépris, pour un rhéteur tel que Kallisthenès, tandis qu*à Tégard d*Alexandre ils avaient la plus grande déférence , jusqu*à Tadoration réelle exclusivement. Il j a peu d'occasions dans lesquelles Tesprit libre des lettres grecques et du civisme grec, dans leur protestation contre une exorbitante insolence individuelle, paraisse plus saillant et plus estimable que dans le discours de Kallisthenès (2). Arrien 'désapprouve le dessein d'Alexandre, et il blâme fortement la motion d*Anaxarchos ; néanmoins il est tellement désireux de trouver quelque excuse pour Alexandre qu'il blâme aussi dans Kallisthenès une franchise, une folie et une insolence hors de saison, en faisant de Topposition. Il aurait pu dire avec quelque vérité que Kallisthenès eût bien fait de se retirer pins tôt (s'il avait pu le faire sans offenser) du camp d'Alexandre^ qu aucun Grec lettré ne pouvait actuellement fréquenter sans faire abnégation de sa liberté de langage et de sentiment, et sans
(1) Arrien, lY, 12, 1. *Avtâ«ai (ùv
tJt.$Y«).b)OTl '\X£SavSpov, MflcxêSôtft itfbz
Q.-Curcô, VIII, 5, 20 : « ^Equis Att»
i-ihus Callisthenes velut vindex publiera lilit'rtutis anilid)utur. Expresserat non assensionem modo, sed voceni, aenioruni prxcipue, quibua erat gravit inveterati moris cxterna tnutatio. »
(2) Il n'y avait pas do sfiitiments plus profondément enracinés dans l'esprit grec libre, avant les con([n@tes d'Alexandre, que la répu-n:inco }>uur d*arroga)ites nspirations d»^ la part do riiomnie lieureux, s'élevant au-dessus de* linûtes de rhumanité, — et U eroyance que ces aspirations étaient euiviea de la Néméais des dieux. Dana
le disooanqoe SVtt<^1ioii prête à C^-
rus le Grand îi son lit de mort, nous trouvons : — • • 0 dieux, jp vous remercie beaucoup de ce que j'ai compris votre bienveillance à mon égard, et de Cf- (pie je n'ai jamai?, dans mes succès, élevé mes pensées au-dessus de la mesore de Thamanité > (CjrropiBd. VIII, 7, 8). An nombre des plus frappantes preuves de ce sentiment f^n trouve l'histoire de Solôu et de Crésus (Hérodote, I, 32-34).
Je raconterai dans le prochain, èha- ]>itre des exemples de flatterie monsijucuso do lu part des Athéniens prouvant combien ce sentiuiont expira avM leur liberté.
imiter la servilité d'Anaxarchos. Mais, étant présent, commerétait Kallisthenès , dans la salle à Baktra quand la proposition d*Anazarchos fat faite et quand le silence eût été un acquiescement, ^ ea protestation contre elle fut à la fois^ opportune et digne, et d*autant plus digne qu^elle était pleine de danger pour lui-même.
Kallisthenès connaissait bien le danger, et il fut promptement à même de le reconnaître dans le changement de conduite d* Alexandre à son égard. U fat, dès ce jour, un homme signalé en deux sens : d*abord à la haine d* Alexandre lui-même» aussi bien que des sophistes rivaux et de tous lea partisans de la déification projetée, — qui cherchèrent quelque prétexte d'accusation qui pût servir à le miner; ensuite aux Macédoniens d*un esprit plus libre, témoins, indignés des progrès de Tinsolence dans Alexandre et admirateurs du Grec courageux qui avait protesté contre la motion d*Anaxarchos. Ces hommes sans doute le vantaient beaucoup, éloges qui aggravaient son danger; car assurément ils étaient rapportés à Alexandre. Le prétexte- pour sa ruine ne se fit pas longtemps attendre.
Parmi ceux qui admiraient Kallisthenès et recherchaient son commerce était H^rmolaos, Tun des pages royaux, — troupe choisie dans les familles macédoniennes nobles, qui remplissait un devoir auprès, de la personne du roi. Il était arrivé que ce jeune homme, un des compagnons d'Alexandre à la chasse , voyant un sanglier se précipiter pour attaquer le roi, lança son javelot et tua Tanimal. Alexandre, irrité d*avoir été prévenu et de n*avoir pas tué le sanglier le premier, ordonna qu*Hermolaos fût fouetté devant tous lea autres pages et privé de son cheval (1). Ainsi humilié et outragé pour une action non-seulement innocente, mais dont rémission aurait pu être punissable, si le sanglier avait fait quelque mal à Alexandre, — Hermolaos prit la fermo
(1) riutarque, Alex. 54. Il s'en rc- lecteur attaché à la penoniie de Kal" iêre à llenuippus, qui meutionae ce liâtlicuès. ^ni fat dit à Arutote par Strœbo*, le
résolution de se yenger (1). Il ât^ entrer dans ce projet son intûne ami Sostratos, ayec plnsienrs antres pages, et ils eonYinrent entre eux de tuer Alexandre dans sa chambre, la première nuit qu*ils seraient tous de garde ensemble. La nuit fixée arriva, sans que leur secret fût divulgué; cependant le plan échoua grâce à ce hasard qu*Âlexandre continua jusqu'à Faurore à boire avec ses officiers et ne ae retira pas pour se coucher. Le matin, un des conspirateurs, poussé par la crainte ou le repentir, divulgua le plan à son ami Ghariklès, avec les noms de ceux qui y avaient trempé. Buiylochos, frère de Ghariklès, informé par lui de ce qu'il avait appris, en informa immédiatement Ptolemœos, qui alla en instruire Alexandre. Par ordre du roi, on arrêta les personnes indiquées, et on les mit à la torture (2); elle» avouèrent dans les tourments qu*élles avaient elles-mêmes conspiré pour le tuer, mais elles ne nommèrent pas d*autre complice et même elles nièrent qu'aucun autre connût leur dessein. Elles persistèrent dans ces dénégations, bien qu'on leur appliquât les tourments les plus grands pour leur arracher la révélation de iiouveaux noms. Ensuite on amena les pages devant les soldats macédoniens assemblés, et on les^ accusa comme conspirateurs. Là ils répétèrent leur aveu. On dit même qu'Hermolaos, en le faisant, se vanta de l'entreprise cpmme légitime et glorieuse, dénonçant la tyrannie et la cruauté d* Alexandre comme étant devenues insupportables pour un homme libre. Que cette vanterie ait été prononcée ou non, les personnes amenées furent déclarées coupables et lapidées sur-le-champ par les soldats (3).
Les pages ainsi mis à mort étaient des jeunos frens de bonnes famillps macédoniennes; aussi, pour les condamner, Alexandre avail-il jugé nécessaire d'invoquer, — ce qu'il
(1) Arrien, IV, 13; Q.-Cittoe, VIU,
(2) Arrien, IV, 13, 13.
(3) Arrien, IV, 14, 4. Qninte-Cnrce
développe cette scè'tie avec de grands détails, eu composant uu long dis-
cours pour Ilennolaos, et un autre pour Alexandre (VIII, C, 7, 8).
U dit que les soldats qui exécutèrent ces pages lea torturèrent d'abord^ afin de manifester du aàle pour Alexandre (VUI, b, 20.^.
était sûr (robtenir contre qui que ce fût, — la sentence des soldats. Pour assouvir sa haine contre Kallisthenês, — non un Macédonien, mais seulement un cito3'en grec, un des restes survivants de la cité détruite dOlynthos, — une pareille formalité n'était pas nécessaire (1). Jusqu'alors, il n'y avait pas Tombre d'une preuve pour impliquer ce philosophe : car, bien que Ton sût que son nom était désagréable» Hermolaos et ses compafgnons avaient, avec un courage exemplaire, décliné d'acheter la chance d'un sursis aux. tortures les plus cruelles en le prononçant. Leurs aveux, — tous arrachés par la souffrance, à moins qu'ils ne fussent confirmés par d'autres témoignages, — et nous ne savons pas si l'on en consulta, — leurs aveux, dis-je, n'avaient guère d'importance, même contre eux; mais contre Kallisthenês, ils étaient sans aucune portée ; bien plus, ils tendaient indirec* tement, non à le convaincre, mais àTabsoudre. Conséquemmeut, dans ce cas, comme dans celui de Philôtas, il fallut recueillir un siyet de tendance suspecte dans ses remarques et dans ses conversations reproduites. On prétendit (2) qu'il avait tenu aux pages un langage dangereux et incendiaire, en exposant Alexandre à leur haine, en les poussant à conspirer, et en désignant Athènes comme un lieu de refuge ; de plus, on savait bien qu'il avait souvent été en relations avec Hermolaos. Pour un homme d'un caractère violent comme Alexandre et jouissant d'une autorité toute-paissante, ces indications étaient tout à fait suffisantes comme raisons d'agir contre quelqu'un qu'il haïssait.
En cette occasion, nous avons l'état d'esprit d'Alexandre révélé par lui-môme, dans une des allusions à ses lettres faites parPiutarque. Ecrivant àKrateros et à d'autres immédiatement après, Alexandre disait distinctement que les pages, dans toute leur torture, n'avaient déposé que contre
(l) ' Quem, si Maoedo essefc (Callistheoem), tecum introduxisseni, dignit-
simum te disciptilo mapristrum; imnc Olyntbio non idem juris est » (Q.- Cnroe, VIII, B, 19, -> disooan d*A-
lexandre devant les soldats, en s'adres- ' sant spécialement à Hennolaos).
(2) Plntarque, JUexand. 55; Airien, IV, 10, 4.
CONQUÊTES d'aLEXANDRE EN ORIENT 269
eux-mêmes. Néanmoins, dans une autre lettre, adressée à Antipater, en Macédoine, il employait ces expressions : I» Lës Macédoniens ont lapidé les pages ; mais je punirai moimême le sophiste, aussi bien que ceux qui Tont envoyé ici, et ceux qui ticcueillent dans leurs cités les gens qui conspirent contre moi (1). » Le sophiste Eallisthenès avait été envoyé par Aristote , qui est désigné ici, et probablement les Athéniens après lui. Heureusement pour Aristote, il n'était pasàBaktra, mais à Athènes. Qull eût pu avoir quelque part à la conspiration des pages, cela était impossible. Dans cette sauvage expression de menace contre son précepteur absent, Alexandre révèle Tétat réel de sentiment qui le poussa à faire périr Kallisthenês; haine à Tégard de cet esprit de civisme et de libre langage que Eallisthenès, non-seulement nourrissait, en commun avec Aristote et la plupart des autres Grecs lettrés, mais encore qu'il avait manifesté courageusement dans sa protestation contre la motion à Teffet d'adorer un mortel.
Eallisthenès fut d'abord mis à la torture, et ensuite pendu (2). Son sort tragique excita un profond sentiment de
(1) Plutarque, Alex. .'3. KaÎToiTwv Itept 'Eç>[AÔ).aov O'jôel; oùoà o'.à tï^c irî- XdTïj; àvâyxTi; KaXXicOivouç xaTCîîrsv.
'AXXà xal 'AXi|av8po; ttirèç e06{>ç
'\)y.£Tqt çr,çt toù; Tratoa; ^tax-n^'.fjLévo'j; ô(jLOÀOY£îv, tb; aOtot Taùra scpâÇetav, dlXXoc ov8elc vvvet-
5zirt. "l'dTcpov 5à yp*?'^'' 'AvriiiaTpov, xal tÔv KaÀ/iTOfvr^v <7uv;7Ta'.-
TÛv Maxsoôvbiv xatsXevaSriattv, tÎv
(TOÇKTTriv fyfo 7.o)à(Tw, y.ai to.ù; èx7ri(jL'^avTa; aÙTÔv, xaî loùç Otco- OE/ofi-cvouc Taî; ii6).e<7i toù; è|iU)l im- 6ov).£uovTa;... dlvrixpuc 6v ye TouTOt$ à7iox.a)'j77Tùuîvo;xpo; 'A&tfrTOTé).r,v, etc.
Au sujet des dispositioos hostiles d'Alexandre à VAgutà d'Amtote, voir Dion Chrysostome, Ont. 64, De Fortunû, p. 598,
ivruteros était & ce moment absent
en Sogdiane, occupé à finir de comprimer la r(j>ista!ip(i (Arrit-ii. \\\ 22, 1}.
C'est doue ù lui qu'Alexandre devait natarellement écrire.
Cette assertion, de la plume d'Alexandre lui-mf-me. contredit distinctement et réfute (comme je l'ai fuit rumarqner auparavant) raffinnation de l'tnl(''iiiée et d'Aristobule que douuf Arrien (IV, M, 1), — ii savoir que les pages déposèrent contre Kallisthenês.
'^21 Arrien, IV, 1'), 5. ().-r-urc, -lit également : — « Callisthenes quoque tortue interiitf îniti oonsilii in capnt regib innoxius, sed haudquaijuam auliu et assentantium accommodatus inge-' nio >. (VllI, 8, 21). Cf. Plutarque, Alex. 55.
C'est ce qu'afiîrrae Ptolémée, qui fut lui-môme mvlo h ces fifTairos, et qui était l'ofliciei" par lequel avait été ré-
HieroniB db la obAcb
sympathie et (rimligoatioa parmi les pliiicsophes de I antiquité (1).
Lbs haltes d'Alexandre éUiient formidables pour ses amis et ses compagnons; ses marches, pour lo.s indigènes non soumis qu'il lui plaisait de traiter en enn<Mnis (été, 327 av. J.-C.). Lorsque Krateros revint de Sogdiane, Alexandre partit de Baktra (!^)alkli), au sud de la chaîne de montagnes du Paropamisos ou (Jauease Ilindou-Koh) ; laissant toutefois à Baktra Amyntas avec une armée considérable de dix mille fantassins et de trois mille cin([ cent chevaux, pour tenir dans le respect ces territoires intraitables (2). Sa marche sur les montagnes occupa dix. jours ; ensuite, il visita sa cité d'Alexandrie, nouvellement fondée chez les Paropamisadae. Au Kophen (le Kaboul), ou près de ce tleuve, il fut rejoint par Taxilès, puissant prince indien, qui lui amena comme présent vingt-cinq éléphants, et dont 1 alliance lui fut trèsprécieuse. Ensuite, il partagea son armée, en envoya une dl. vision sous Hephrestiôn et Perdikkas vers le territoire appelé Penkelaéris (apparemment le territoire immédiatement au nord du coniluent du Kaboul avec l'Indus), et il canduisit le reste lui-même 4ans la direction de Test, par les récrions montagneuses entre l'Hindou-Koh et la rive droite de riiidus. Hephœstiôn vivait Tordre, après qu'il aurait soumis tous les ennemis sur son chemin, de tenir un pont prêt pour passer l'Indus au moment où Alexandre arriverait. Astès, prince de PeukelaOtis» fut pris et tué dans la cité où il s'é-
véléo la cons[)irati<ju des pages. Sa partialité pouvait Ini pennettre d'omettre oa d'adoucir ce qui était honteux pour AlL'Xiindro ; mais on peut bien wfier à lui quand il rapport»* un acte de cmaaté. Aristobule et autres iiffirmaient que KullisthciirM fut c'liar<ré de chaincs et enini- né dans cet état pendant quel(|ue tenijis, qu'enratte il mourut de inaladif et d'i^naiblissement physicpic. .Maislt-s tt''inoiii-< snnt ici des periioiiaes qui n'avaient pas, autaut •que nous le savons, d'anssl bons moyens d'information que orax de
rtoléiuce, outre que Tasbertion est iutrinsàqnement moins probable.
(1) V. le lanj^ap^'} de Sénèque, Nat.
Quicst. VJ. '2A: riutaninc, De Adula- Uir. et Amici Discrimine, p. (>5;Théopbraste, ap. Cieeron. Tuse. Disp. III, 10. «^uintc-Cnrce dit que ce traitement iuiligé à Kaliistlicnês fut suivi plos tard de repentir de la part d'Alexandre (VIII, 8, 23). Sttr ce point, il n'y a pas d'autre preuve, — ft je ne crois pas non plus l'assertion probable.
(2) Ani«n,iy,22,4.
DigitizcG by Li(.)o^le
COKQUftTBS d'aLBXAMDRB BN ORIENT
tait enfermé; mais cette place demanda à Hepha;sti()n un siège de trente jours pour la réduire (T.
Alexandre, avec la mcitié de l'armée qu'il conduisit, entreprit {327-32() av. J.-C.) la réduction des Aspasii, des Gurœi et des Assakeni, tribus qui occupaient des localités montagneuses et difficiles le long des pentes méridionales de l'Hindou-Koh; mais ni eux ni leurs divers municipes mentionnés, Arigaeon, Massaga, Bazira, Ora, Dy rta, etc., excepté peut-être le remarquable rocher d'Aornos (3), près
(1) Arrien, IV, 22, H-12.
(2) Kelativement au rocher appelé Aornos, nn bon article, travaille avec grand sora, sous le titre de « Gradns ad Aornoii a été publié par le iiKijor Âbbott (iaus le « Journal ut' the Asiutie Society of Bengal n * IV, 1854. Cet «rticle donne beaucoup de reoseîgnements, recueillis surtout au moyen de r*:clierches faites sur place, et accompagnés d'uTO carte, stir la ecntréo trc'S-peii connue ù roiii'il (!■■ Tlinlus, euirc le fleuve du Kaboul au sud, et l'Iiulou-Koh au nord.
Le major Abbott emaye de suivre la marcbe et les opérations d'Alexandre, depuis Alexandrie ad Caucasnm jusiju'uu rocher d'Aornos (p. 3H seq.).
Il donne des. raisons extrêmement probables pour croire que l'Aornos décrit par Arrieu est le mont Mahabunn, près de la rive droite de l'Indus (34''2() ' do latitude), à environ soixante milles 'tHi kilom. l/2)'au-des^us de son contluent avec le Kaboul. • Toute la description que fait Arrien du roclier Aornos est une fîdi-lo peinture du Mahabunn. T'était le trait lo plus remarquable du pays et le refuge de tontes les tributs voisines. Il était couvert d'une forêt. Il avait wi bon sol suffisant i>our mille cliarrues, et dfs sources pures d'eau y abondaient partout. II s'élevait de 1,237 mètres andessus de la plaine, et avait 14 milù s '22 kilom. 1/2) de tour. Le sommet ^tait une plaine où la cavalerie pou-
vait îi^îr. II serait difTîrile de faire une description plus iidélu du Mahabunn. Le côté par lequel Alexandre escalada le sommet principal avait certainement le cararfrn» d'un rocher.
Mais toute la description d'Arrien indique un plateau • (p. 34l\ « Le Mahabunn est un plateau, escarpé à l'est av«c d'atl'reux précipices, d'où descend uu éperon considérable jusqu'à llndns, entre Sitana et Umb »
A cette ressemblaïu'o flans tant de traits locaux, il i'aut ajouter la remarquable cofneidence de nom entre la ville d'Kmliolina, où Arrien dit qu'Alexandre établit sou camp eu vue d'attaquer Aornos, — et les noms modernes d'Umb et de Balimab (entre le Mahabunn et l'Indus), — l'utic dans la vallée du fleuve, l'autre sur la luouta^e immédiatement au-dessus ■ (p. 344). Le mont Mahabunn est le refu^re naturel pour les ^ens du voisinage qui fuient un vaiufpieur, et il fut aa nombre des endroits pris par Nadir Shah (p. 338).
Une identité riîmarquable est établie ainsi entre cette moutugue et l'Aoruos décrit par Arrien. Biais sans aucun doute elle ne coïncide pas avec l'Aoruos décrit par (jiiinti'-Curcc^ qui compare l'Aornos a une mtta ^la borne conique du stade), et dit que l'Indos liaij^uait sa base; — qu'au premier assaut plusieurs soldats macédoniens furent précipités daus le fleuve. Cette
de rindus. — no peuvent ^tre mentionnés plus exactement. Ces tribus étaient généralement braves, et secondées par des villes dans une forte position, aussi bien que par une contrt'e ralioteuse, complètement sans routes en beaucoup d'endroits Mais, pour se défendre, ils étaient peu unis, n'avaient aucun talent militaire et se servaient de misérables armes; de sorte qu'ils n'étaient nullement en état de s'opposer aux combinaisons excellentes et aux rapides mouvements d'Alexandre, joints à l'attaque ])bMiio de confiance de ses soldats et à leurs armes très-supérieures, offensives aussi bien que défensives. Tous ceux qui essayèrent de résister furent successivement attaqués, accabb's et tués. Ceux mêmes qui ne résistèrent pas, mais qui s'(mi fuirent aux montagnes, furent ])oursuivis et massacrés ou vendus comme esclaves. Le seul moyen d'échapper à l'épée était de rester, de se soumettre et d'attendre la volonté de l'envahisseur. Il est rare de lire dans l'histoire militaire une pareille série de succès non interrompus, tous accomplis avec peu de pertes. La prise du rocher d'Aornos fut particulièrement agréable à
juxti4>o8ition'8i voisine de Tlndus a été
le trait principal dif relié par les voyageurs qui out voulu trouver l'Aoruos ; mats on n*a encore rencontré aaeiin lieu qui n-poiide aux conditions deuiaudées. Nous avons ici à choisir entre Arrîen et Quiiite-Corce. Or il y a ttno ]iri''?i'iii;'t "M L'<''U(''r.iIe en fii\eur d'Arrif'ii, tluns lu liescriptinii il'opûrations militaires, là où. il utiirine une cliose positivement; mais dans le cas actuel, la présomption est partictilièrement forte, vu que rtoU'nu'e l'-taît chai^ d'un comuiautieiuent important et difficile pour la prise d^Aornos, et que par conséquent il ctait vraisemblablement exact dans la description d'un lieu ou il avait moissonné beaucoup de gloire.
(1) Arrieii, IV, 30, 13. Ml (TTsaxià
SiXbin 2vT« tà Taux/) /.(ôpia, etc.
Les contrées traversées par Alexan-
dre comprennent dos parties du Kafiristan, Swart, l'.ajore, Cliitral, le voisinage du Kaniuli et des autres affluents dn Kaboul avant que ce fleuve tombe flans rindiis ]>r''s d'Attock. La plus grande partie de ce pays est Terra Incognita m?me aujourd'hui ; surtout le Kafiristan, territoire habité par une population <[np l'on dit Ttre jïri>s?iiTe et barbare, mais qui n'a jamais été soumise, — ni dans le fait jamais visitée par des étrangers. 11 est ù remarquer que parmi h-s hahitants du Kafiristan, — aussi bien quo parmi ceux dn Badakshan, snr l'autre cOté on versant septentrional de THindon-Kob, — il existe des traditions relatives à Alexandre, avec une sorte de croyance qu'eux-mêmes sont descendus de ses soldat s. V . 11 1 1 1 r' s K ni k n iid e, par t . Y II, 1. 111, p. 200 seq. ; Burne's Travels, Tol. III, ch. 4, p. 186, 2« ëdit. ; Wil- ■oni Ariana Antiqna, p. 194 geq.
CONQUÊTES d'aLEXANDRE EN ORIENT ^73
Alexandre,, parce qu'il joaissait de la répatation légendaire d'avoir été attaqué en vain par Hèraklês, et dans le fait, Ini-mdme, à première vue, Tavait jugé inexpugnable. Après avoir soumis ainsi les régions supérieures (au-dessus d*Attock ou confluent du Kaboul), sur la rive droite de Tlndus, il profita de quelques forêts qui s'étendaient le long du fleuve pour ab^-ttre du bois et construire des bateaux, auxquels on fit descendre le courant jusqu'au point où Hephsestiôn et Perdikkas préparaient le pont (1).
Ces fatigantes opérations d'Alexandre, accomplies au milieu de toutes les rigueurs de l'hiver, furent suivies d'une halte de trente jours, destinée à faire reposer les soldats, avant qu'il traversât l'Indus, au commencement du printemps de 326 avant J.-C (2). On présume, avec assez de probabilité, qu'il franchit l'Indus à Attock ou près de ce lieu, le passage fréquenté aujourd'hui. Il se dirigea d'abord sur Taxila, où le prince Taxilos se soumit aussitôt, et renforça l'armée d'un fort contingent de soldats indiens. Son alliance et ses renseignements se trouvèrent extrêmement précieux. Tout le territoire voisin se soumit, et fut placé ^ sous les ordres de Philippe comme satrape, avec une garnison et un dépôt à Taxila. Il ne rencontra pas de résistance jusqu'à ce qu'il arrivât au fleuve de lHydaspes (Jelum), sur l'autre côté duquel se tenait, prêt à disputer le passage, le prince Porus, homme brave, avec une armée formidable, mieux armée que ne l'étaient généralement les Indiens, et avec un grand nombre d'éléphants dressés, animaux fjue les Macédoniens n'avaient jusqu'alors jamais rencontrés dans une ])ataille. Par une série de combinaisons militaires admirables, Alexandre éluda la vigilance de Porus, traversa le lleuve à la dérobée, à un point quelques milles plus haut, et défit complètement l'armée indienne. Malgré leurs éléphants, qui étaient habilement conduits, les Indiens ne
(1) Arrien, IV, 30, 16; V, 7, 2.
(2] La lialte de trente jours est mentiomiOt' par Diodore, XVII, Tour Ja preuve que ces ojpératioiis s'ctl'ec-
tuèrent en hiver, voir l'importante talion d'Âristobule donnée dans Stsftbon (XV, p, 691).
T. XVIU
purent longtemps soutenir le choc d'un combat corps à corps, contre une infanterie et une cavalerie telles que celles des Macédoniens. Poms, prince d'une taille gigantesque, monté sur un élépbigiit, combattit avec la bravoure la plus grande, ralliant ses troupes rompues et les tenant réunies jusqu*au dernier moment. Après avoir vu tuer deux de sesi fils, lui-même blessé et mourant de soif, il ne fut sauvé qu*en vertu des ordres spéciaux d'Alexandre. Quand Porus fut amené devant lui, le roi macédonien fut frappé dVidmiration k la vue de sa stature, de sa beauté et de son air intrépide (l). Lui parlant le premier, il lui demanda ce qu'il désirait qu'il fit pour lui. « Traite-moi eu roi, » répondit Porus. Alexandre, charmé de ces paroles, se conduisit à l'égard de Porus avec la courtoisie et la générosité les plus grandes; non-seulement il lui assura son royaume actuel, mais il l'agrandit par de nouvelles additions. Il trouva dans Ponts un àllié fidèle et efficace. Ce fut le plus grand jour de la vie d'Alexandre, à prendre enseinble l'éclat et la difficulté de cet exploit militaire, et le généreux traitement fait à son adversaire vaincu (2).
(1^ Arrieu, Y, 19, 1. 'Aîs'çavopo; ci
^evTi TiTi/jUi (tà>.iOTa Çu|iêaîvov, xai
8lievXbi(<ivo; -cf, Yvwrjy) éçaîvîxo, etc.
Nous voyons ici combieu Alexandre fut firappé de la itatnre et de la beauté penonnelle d« Porus, et combien ces
impres-sioiis visuelles contrilmtTMit îi déteriuiuer ou du moins à fortitier ses sjmpatbies fovorables à l'égard du prince captif. Cela explique ce que j*ai fait obsei'ver dans le dernier cLapitro, eu racontant le traitement fuit à l'eaDiiqiie Bâtis après la prise de (î;i/;i : h savoir que l'aspect repoussant <lc Hutis augmenta beaucoup l'indignation d'Alexandre. Aree un
homme de mouvements aussi \ iulcnts que ce prince, ces impressions extérieures notaient pas saas avoir une importanoe oosiidérable.
(2^ Ces opérations sont décrite s dans Arrien, V, 9; V, 19 (nous pouvon< fi^reniMqaer que jPtelémée et Aris-
tobulo, bion que présents tous les deux, diti'craient sur bien des points, V, 14); Q.-Curce, VIII, 13, 14; Diodore, XVIi, 87, HH. S uvt.nt Plutarque (Alex. H<> , Alexandr.' s'étendait beaucoup sur la bataille dans ses propres lettres.
Il y a deux points principaux, — Jelum et Jiilalpoor, — où de jrrandes routes partant de l'Indus traversent aujourd'hui THydaspes. Chacun de œs ])oiiit.s a été ussij^né par différents écrivains comme le théâtre prohable du passage du lieuve pur Alexandre^
CONQUftTBS d'âLEXAMDRE EM ORIENT . 275
Alexandre célébra sa Tictoire (ayril-mai, 326 ay. J.-C.) par des sacrifices aux dieux, et par des fêtes sor les riyes de THydaspes , où il donna aiissi des ordres pour la fondation de deux cités, — Nikssa, sur la rive orientale, et Buke» phalia, sur la rive occidentale, ainsi nommée en commémoration de son cheval favori, qui y mourut de vieillesse et de fatigue (1). Laissant Krateros pour disposer et élever ces-
Des deux, Jelum (lui peu plus haut sur le flt.'uve q\ie JiUalpoorl louait le plus probable, liurnes signale que près de Jelnm le flenve se divise en cintj uu six canaux avec des lies (Tra^ vois, vol. 11, cil. 2, p. âO, 2« édit.) Le capitaine Abbott [dans le « Joarual of tiie Àn«iic Society CUentta, dée.
184B) a donné un intéressiiut mémuire sur les tniits et 1« cours <îe THydaspes an peu au-desâus de Jelum, en les eomparant avec les puticularités avancées par Arrieii, et en jirôscntant des raisons ex'.rv-menieut plausibles à l'appui de cette bypothèse, — à savoir qae le passage s^e&etn* près de Jeloin.
I^Iodorc mentionne une lialtt- do trente jours, après la victoire (XVII, 89), ce qai ne semble pas probable.
L«i et Quiate-Cnroe font allusion à de uoniln-iMix serpents qui niolcstcrent l'armée entre rAkesint*» et l'HydraotÔs (Q.-Ciircè, IX, 1, 11).
(1) Arrien dit (V, 19, 6) que la victoire sur Porus fut remportée dans le mois Munychiou do l'archonte Hegemôn à Athènes, — o'est-à^re vers la fin d'avril, 326 avant J.-C. Cette date ne peut Otrc conciliée avec un autre passage, V, 9, 6, — où il dit que le solstice d'été était déjà passé, et que tous les fleuves du Punjab étaient remplis d'eau, bourlieux et violents.
Ce gonflement des lleuves commence Ters juin, ils n'atteignent pas toute "UnX hauteur avant août. De plus, la description de la bataille, telle quelle est donnée par Arrien et par Quinte- Curce, implique qu'elle fut livrée après qoo saison pluvieiue avait oon-
mencé (Arrien, Y, 9, 7 ; V, 12, $^ Q.-Curce, VIII, U, tj.
Quelques critiques ont proposé de lire Metageitnioii dniHet-aoftt) comme le mois, an lien de Munychion ; chai^ geniont approuvé par M. Clinton «t re^'u dans le texte par Schmieder.
Mais si ee ehangement est admis, le nom de l'archonte athénicu doit être clianpé éiraloBient; car Metageitniou de larchuntc Hegemôu serait huit mois plus tat Onillet-août, 327 av. J.-C); et à cette date , Alexandre n'avait pas encore traversé l'Indns, comme le montre clairement le passage d'Aristobule (ap. Strabo. XV, p. 691), — «t comme Proysen et Millier le font remarquer. Alexandre ne franchit pas llndos avant le printemps de 326 avant J.-C. Sî, à la pkee de Tar-
chontc Hegemôn, nous substituons l'archonte Chrêmes qui suit immédiatement (et il est à remarquer que Diodore assigne la bataille h ee dernier archontat, XVTT, B7n on aurait juillet-août 326 uvuut J.-C, ce qui serait nne date plus admissible pour la bataille que le mois précédent de Muny»
chion. En ra?mo temps, la piil s'itulion de Metageitnion est une simple coujeeture^ et elle semble ne laisser guère assez de temps pour Ifs événements subséquents. Autant qu'on peut se former un(i opinion, il semblerait que la bataille fut livrée vers la iin de juin ou 1" commenceîupnt de juillet 3?G avant J.-C, après que la saison des pluies avait commencé, vers la fin de Tarehontat d'Hegemôn et le commencement de celni do Chremês.
276 HlSTOl&Ë DE LA ORÈCB
nouveaux établissements, aussi bien que pour maintenir une communication, il conduisit son armée en avant dans la direction de Test vers le fleuve Âkesinès (Ghenab) (1). Sa récent^"- victoire avait répandu partout la terreur ; les Glaukas, puissante tribu indienne, avec trente-sept municipes et beaucoup de villages populeux, se soumirent, et furent placés sous la domination de Porus ; tandis que des ambassades apportant une soumission furent aussi reçues de la part de deux princes considérables,— Âbisarès, et un second Porus, jasqu^alors en Inimitié avec son homonyme. Le passage du grand fleuve Akesinès, alors plein et impétueux dans son courant, fut effectué au moyen de bateaux et de peaux enflées, non sans difficulté et danger. De là'il s*avança dans la môme direction, à travers le Panjab, — ne trouvant pas d*ennemis, mais laissant des détachements à des postes convenables pour maintenir ses communications et assurer ses approvisionnements, ^jusqu*au fleuve Hydraotès ou Ravee; qui, bien que tout aussi large et plein que l'Âkesinès, était comparativement tranquille, de manière à pouvoir être traversé facilement (2). Là, quelques tribus indiennes libres, Eathseens et autres, eurent le coprage de résister : ces Indiens essayèrent de se défendre dans Sangala en entourant leur ville d*un triple retranchement de chariots. Ceux-ci étant attaqués et emmenés, ils furent refoulés dans Tinté rieur des murs, qu^ils commencèrent alors à désespérer de défendre, et qu'ils résolurent d'évacuer pendant la nuit; mais le projet fut divulgué à Alexandre par des déserteurs, et sa vigilance le fit échouer. Le lendemain il prit la ville d'assaut, passa au fil de l'épée 17,000 Indiens et fit (suivant Arrien) 70,000 prisonniers. Pour lui, il ne perdit pas même 100 hommes tués, et il n'eut que 1 ,200 blessés. Deux villes voisines, alliées de Sangala, furent évacuées par leurs habi-
(1) An-Ion, V, 2(i ; DioJore, XMI, 95. Le lieutenant W ood i^Jouriiey to tbe Source of the Oxus, p. 11-39) fait
remarquer que les grands fleuves du Punjab cliangont leur cours si souvent et d'une uianure si cousidcrable,
qu'on no peut pas esp<;rer qu'il reste des uiuuumentâ et des indications do U marche d'Alexandre sur ce territoire, surtout dans le terrain voisin de»
fleuves.
(2) Arrien, V, 20,
CONQUÊTES d'AL£XANDBE EN ORIENT 277
tants terrifiés. Alexandre les pourstiivit, sans pouvoir les atteindre; à Texception de 500 personnes malades on débiles que ses soldats mirent à mort. Démolissant la ville de Sangala, il en ajouta le territoire à l'empire de Porus, alors présent, avec un contingent de 5,000 Indiens (1).
Sangala fut la plus orientale de toutes les conquêtes d'Alexandre. Bientôt sa marche Tamena au fleuve de THvphasis (Sutledge), le dernier des fleuves du Punjab, — vraisemblablement à un point au-dessous de son confluent avec le Beas (été, 326 av. J.-C). Au delà de ce fleuve, large et rapide, Alexandre apprit qu'il y avait un désert de onze journées de marche, s*étendant jusqu'à un fleuve plus grand encore appelé le Gange, au delà duquel habitiiient les Gantrarida^ la plus puissante, la plus guerrière et la plus popu- It^use de toutes les tribus indiennes, qui se distinguait par le nombre et l'éducation de ses éléphants (2). La perspective d'une marche difficile et d'un ennemi estimé invincible, ne fit qu'exciter son ardeur. Il donna des ordres pour le passage. Mais h\, pour la première fois, son armée, officiers aussi bien que soldats, manifesta des symptômes d'une lassitude irrésistible, murmurant hautement de ces travaux sans fin et de ces marches qu'elle faisait sans savoir où elle allait. Elle avait déjà dépassé les limites où s'étaient arrêtés, disaiton, Dionysos et Hêraklês ; elle voyageait dans des régions que n'avaient visitées jusqu'alors ni les Grecs ni les Perses, uniquement en vue de provoquer et de vaincre de nouveaux ennemis. Des victoires, elle en était rassasiée: son butin, ([uelque abondant qu'il fût, elle n'en avait pas joui (3); les fatifrues d'une marche en avant perpétuelle, souvent excessivement accélérée, avaient épuisé hommes et chevaux; de plus, elle était veime de l'Hydaspes dans la saison humide, avec des pluies violentes et plus continues qu'elle n'en avait
(1) Arricn, Y, 28, M;- Q.-CanM, IX, 1, 15.
(2) Q.-Curce, IX, 2, 3; Diodore, XVII, 93; Plutarque, Alex. «2.
(3) Q-Cwee, IX, 8, 11 (DiBoonn
de Kœnos). « Quoto cuiqtip îoricii es*?
C^uis equum habet '? Jube qua>ri, quam xnnltos »ervi ipsoram penecati sint^quid cuiqne «upeMt ex pr»da. Omniiim victoffes, onminm inopes stimn». •
jamais éprouvé auparavant (1). Informé du mécontentement régnant, Alexandre réunit ses officiers et les harangua, s*efforçant de faire revivre en eux ce connue et cet empressement ardents que jusqu'alors il ii*avait pas trouvés inférieurs aux sieiis (2). Mais il échoua complètement. Personne D'osa le contredire d'une manière ouverte. Kœnos seul hasarda quelques paroles timides pour lo dissuader ; les autres manifestèrent une répugnance passive et opiniâtre, même quand il déclara que ceux qui le désiraient pouvaient s*en aller, avec la honte d*avoir abandonné leur roi, tandis qu'il irait en avant seulement avec les hommes de bonne volonté. Après une incertitude de deux jours, passés dans une mortification solitaire et silencieuse, — il persista encore apparemment dans sa détermination, et il offrit le sacrifice qui précédait habituellement le passage d'un fleuve. Les victimes furent défavorables ; il céda à la volonté des dieux et -donna Tordre du retour à la joie exttème et unanime de son armée (3)«
(1) Aristobule ap. Strabo. XV, p. 691-697. "rsdOat (Tyveyw;. Arricii, V, 29, 8 ; Diodore, XVII, 93. XeiiJiwve; ^piot xaTe(&^«YT)9av if* •fi\uçai i68o-
xepauvot xarsaxTiitTOv, etc.
(2) Dans le discours qu'Ârrien (Y, 25, as) met dans la bonche d'Alezanàxtt ce qu'il y a de plus curieux, 06 sont les vues géograpliiques qa^il émet. ■ Nom n'avons pas beanconp maintenant à marcher encore (il était sur la rive occidentale du Sutledge) jusqu'au Gange, et à la grande mer Orientée q«i «nioare tonte la terre.
La mer Ilyrkanienne (Caspiennu) rejoint cette grande mer d'un côtc^ lo golfe Persique de l'autre; après «que nons anroos soumit toutes les nations qui se trouvent devant roiis m l'est dans la direction de la Grande aMcr, et «a nord daas^eUe de la mer Hyxlcanienne, nous ixom par eaa d'abord au gcdfe Persique, ensuite autour de la Ubje jusqu'aux Colonnes d'Uêraklés; 4e là ooas miendrooe toat k tra<
vers la Libje, et nons V^louterons à
toute l'Asie comme partie de notre empire. » (Ici j'abrège .plutôt que je ne traduis.)
Il est à remarquer que, tandis qu'Alexandre commettait une erreur si prodigieuse en rétrécissaut les limites orientales de l'Asie, la géograpliie de Ptolémée, reconnue à l'ôpocjue de Christophe Colomb, faisait unu erreur non moindre dans le sens opposé, en les étendant trop loin i\ l'est. Ce fat sur la foi de cette dernière méprise que Colomb projeta son voyage de circumnavigation à partir de l'Eorope occidentale, s'attendant à venir de l'ouest à la côfe orientale de l'Asie* sans avoir fait uu long voyage.
(3) Arrien, Y, SS, 7. U fait qn'Alexnmlro, ma1p:ré cette n^pupnance insurmontable des soldats, offrit encore nn Moiifioe préliminaire pour le passage — est curieux comme jetant du jour sur son caractère, et était at* testé spécialement par Ptolémée.
CONQUÊTES d'aLEXANDRE EN OaiENT 279
Pour 'marquer le dernier terme de sa marche vers l'est, il éleva sur la rive occidentale de THyphasis douze autels d'une hauteur et de dimensions extraordinaires, et il offrit aux dieux des sacrifices d'actions de grâces, avec les fêtes habituelles, et des combats d'agilité et de force. Ensuite» .^près avoir confié à Porus tout le territoire à Touest de THyphasis à gouverner, il revint sur ses pas, repassa THjdraotês et TÂkesinès, et retourna vers THydaspes, près •du'point où il Favait franchi pour la première fois. Les deux inouvelles cités, — Bukephalia etNikaaa, — qu*il avait or« •donné de commencer sur ce fleuve, avaient beaucoi^» souffert des pluies et des inondations pendant sa marche vers T^yphasis, et eurent à ce moment besoin de l'aide de l'armée pour réparer le dommage (1). Les grandes pluies continuèrent pendant la plus grande partie de la marche qu*il fit pour revenir à Tfiydaspes (2).
En revenant à ce fleuve, Alexandre reçut un renfort considérable tant de cavalerie que d*infanterie, qui lui était envoyé d*Europe, avec 25,000 nouvelles armures, et un fonds immense de médicaments (3) (automne,' 326 av. J.-C). •Si ces renforts lui fussent parvenus sûr THyphasis, il ne semble pas impossible qa*il eût pu déterminer son armée à i*accompagner4lans sa nouvelle marche vers le Gange et les régions au delà de ce fleuve, n s*occupa alors, avec Taide •de Pomsetde Taxile, à réunir et à construire une flotte pour descendre l'Hydaspes, et aller de là jusqu'à l'embouchure de rindus. Une flotte de près de 2,000 bateaux ou navires 'de diverses grandeurs ayant été préparée, il commença son Toyage dans la première partie de novembre (4). Krateros
(1) Arrioi, V, 89, Sf ]>iod<ir«, XVII, 95.
(2) Aristobule, ap. Str»b. XV, p. fl91, — jusqu^aa Umr de TAicta- Tas. Diodore dit loix&nte-dix jowi (XYII, 93), m qtd aamUe plMfCObable.
•(8) DiodoM, XVII, 95; Q.-Curoe, JX/3, 21.
(4) Le voyage fat oommenoé pea de
jours avant le coacher des Pléiades (Aristobule sip. Strab. XV, p. 3H2),
Pour le nombre des vaisseaux, voir Ptolémée ep. AniMU VI, 2, 8.
En voyant des crocodiles dans Tindas, Alexandre fut d'abord amené à supposer que c'était le même fleuve que le Nil, et qu'iL avait déoimvevt la cours supérieur de co dernier fleuve, d'où il «oolait en l<Igjrpte. C'est ane
marchait avec une division de Tarmée, le long de la rive droite de THydaspes, — Hephœstiôn sur la rive gauche avec le reste, comprenant 200 éléphants ; Nearchos avait le commandement de la flotte sur le fleuve, Alexandre lui-même étant à bord. Il poursuivit son voyage lentement en descendant le fleuve, jusqu'au confluent de THydaspes avec TAkesinés, — avec l'Hydraotès, — et avec THyphasis, — tous se jetant, en un courant commun, dans Tlndus. Il descendit Tlndus jusqu'à sa jonction avec l'océan Indien. En tout, ce yoyâge occupa neuf mois (1), depuis novembre 326 jusqu'en août 325 avant J.-C. Mais ce fit un voyage rempli d'opérations militaires actives des deux côtés du fleuve. Alexandre débar^ qua perpétuellement, pour attaquer, réduire et massacrer toutes celles des nations riveraines qui ne se soumettaient pas volontairement. De ce nombre firent les Malli et les Oxydrakœ, tribus libres et braves, qui résolurent de défendre leur liberté, mais qui, par malheur pour eux-mêmes, étaient habituellement en désaccord, et ne purent actuellement concourir sincèrement contre l'envahisseur commun (2). Alexandre commença par attaquer les Malli avec sa célérité et sa vigueur habituelles, les battit en rase campagne en en faisant un grand massacre, et prit plusieurs de leurs villes (3). n ne restait que leur dernière viUe, la plus forte de toutes, d'où les défenseurs étaient déjà chassés et forcés de se retirer dans la citadelle (4). Ils y furent poursuivis par les Macédoniens, Alexandre lui-môme étant parmi les premiers, avec seulement quelques gardes auprès de lui. Impatient de voir que les troupes avec leurs échelles d'escalade n'ar-
oiroonstanoe , curieuse, oomme explication des connaissances géographiques de l'époque (Arrien, VI, 1, 3).
<1) Aristbbule ap. Strabo. XV,
p. fi92. A ristolnile (lisait que le voyage pour descendre les fleuves avait occupé dix mois : ce semble plus long que la réalité exacte. En outre, Atuftobiile disait qu'ils n'avaient pas en de pluie durant tout le voyage, pendant tous les mois d'été; Nearchos af-
firmait le contrai iT fStrabon, l. c).
•2 Q.-Curce, IX, 4, 15; Diodore, XVil, 98.
(8) Arrien, YI, 7, 8.
(4) M. Cuniiin<Tlian et autres supposent que cette dernière forteresse des Malli était la cité moderne de Multan.
Le fleuve iUvee ou Hydraotds se Jotait, dit-on, priinitivoment au delà do la cité de Multan dans le Clieuab ou AkestnSs.
CGNQUÉTBS d' ALEXANDRE EN ORIENT 281
maient pas plus rapidement, il monta sur nne échelle qui se tronva^t à proximité» suiTi seulement de Peukestès et d*an ou de deux autres soldats, avec un courage aventureux surpassant môme celui qu'il avait Thabitude de déployer. Après avoir débarrassé le mur en tuant plusieurs de ses défenseurs, il sauta dans l'intérieur de la citadell», et tint pendant quelque temps, presque seul, tète à tous ceux qu'elle renfermait. Toutefois il fut grièvement blessé par une flèche à la poitrine, et était sur le point de s'évanouir quand ses soldats, faisant irruption, le délivrèrent et prirent la place. Tous ceux qui s'y trouvaient, — hommes, femmes et enfants, — furent tués (1).
La blessure d'Alexandre était si grave, que d'abord on le dit mort, à la consternation et à la douleur extrêmes de l'armée. Cependant il se remit bientôt assez pour se montrer et pour recevoir ses ardentes félicitations, dans le camp, établi au point de jonction entre l'Hydraotès (Ravee) et l'Achesinês (Chenab) (2). Il reprit bientôt et poursuivit son voyage en descendant le fleuve, voyage qu'avait interrompu le traitement de sa blessure, et son armée de terre fit les mêmes opérations actives des deux côtés pour subjuguer toutes les tribus et cités indiennes à une distance accessible (325 av. J.-C). A la jonction de l'Akesinês (Puiijnud) avec l'Indus, Alexandre ordonna la fondation d'une nouvelle cité, avec des bassins suffisants et toutes les commodités nécessaires pour la construction de vaisseaux ; par là il espérait commander la navigation intérieure (3). N'ayant plus occasion actuellement d'employer une armée de terre aussi considérable, il en envoya une grande partie sous Krateros à l'ouest (vraisembla])lement par le défilé appelé aujourd'hui Relan), en Karmania (4). Il établit un autre poste militaire et naval à Pattala, où se divisait le
(1) An ieii, VI, 9, 10, 11. Il signale la grande ditlérenoe dans les divors réeiti donnés de cet exploit et de la dangereuse blessure d'Alexandre. Cf.
Piodore, XVII} 9K, U9 ; Quioto-Curca,
IX, 4, 5; Plutarque, Alexandre, 63.
(2) Arrien, XI, 13.
' (3) Arrien, XI, 15, fi.
(4) Arrien, XI, 17, 6; Strabon,XV, p. 721.
Delta de l'Indus; et il descendit ensuite avec une partie de sa flotte le bras droit du fleuve pour voir le premier Tocéan Indien. La vae du flux et du reflux, dpnt personne n^avaiten Texpérience sur Téchelle que présentait cet océan»' causa ;\ tous beaucoup d'ëtonnement et d'alarme (1).
La flotte fut laissée alors à Klearchos, qui devait la conduire de remboachure de l'Indus, par le golfe Persique, à celle du Tigre; mémorable entreprise nautique dans l'antiquité grecque (325 av. J.-C.). Alexandre lui-même (vers le mois d'août) commença sa marche par terre à l'ouest par les territoires des Arabitae et des Oritœ, ensuite à travers les déserts de la Gedrosia. Pura, la principale ville des Oédrosiens, était à soixante journées de marche de la frontière des Qritœ (2).
Là sou armée, bien qu'elle ne rencontrât aucun adver* sidre formidable, éprouva les souffrances les plus cruelles et les plus déplorables, sa marche s*exécutant à travers un ilésert sablonneux et impraticable, avec une faible provision de vivres et une plus &ible encore d*eau, sous un soleil brûlant. Les pertes en hommes, en chevaux et en bêtes de somlne, occasionnées par la soif, la fatigue et la maladie, furent prodigieuses, et il fallut toute Ténergie indomptable d*Âlexandre pour amener jusqu'au terme même le nombre diminué (3). Â Para, Tarmée put se reposer et se rafraîchir.
(1} Arrien, XI, 18, 19; <i.-Curce, IX, 9. Il parvint à Patteift vw le
inilien ou la fin de juillet : Ilepl xuvic èmxoXriV (Stnihon, XV, p. (192).
Ou a iiabituellemeut clierchc l'emplftoement de Pattala prêt de 1» mo- •derne Tatta. Mais le docteur Kennedy, dans son réceut • Narrative of tho Campaign of the Anny of the Indas in Seinde and Kabool • (ch. 4, p. 10^, présente» <|Uf1(}ucs raison=; qui font croire qu'elle doit avoir été beaucoup plus en amant dn fleuve qne Tatta, quelque part près de Sehwan. * Le Delta commençant à environ 130 milles au-dessus de la mer, son sommet sep- . tentrional devait être quelque part à
mi-chemin entre Hyderabad et Seh- -mm, où les tnAitions looales parlent enoore d'antiques cités détruites, et de
clianp^pments qui s'y scruiont effectuée j^lus grands que dans toute autre partie àa de rindns. • '
Toutefois, les changements constants dans le cours de Tlndus (cf. p. 73 de son ouvrage), signalés par tous les observateurs, rendent conjecturale toutu tentative faite en vue d'identifier ainsi les lieux. — Voir Wood's Journey to tbe OxQS, p. IS.
(d) Amen, TI, 24, 2( Stniboo,XV, p. 723.
(3) Arrieu, VI, 25, 2G; Quinte- Caroe, IX, 10} Plutarque, Akx. AS.
CONQUÈTBS D*ALBXANDIIB BN ORIENT
«t fut ensuite en état de s'avancer en Karmania, oà Krateros la rejoignit avec sa division de Tlndus, etKleaiidros avec celle qui avait été laissée à Ekbatane. Kleandros,
accusé de crimes odieux dans son dernier commandement, fut mis à mort ou emprisonné", plusieurs de ses camarades furent exécutés. Pour récompenser les soldats de leur récente détresse en Gedrosia, le roi les conduisit pendant sept jours à travers la Karmania ivres et en une procession semblable à celle des bacchanales, lui-même et ses amis prenant part à l'orgie; imitation de la fête et du triomph(î joyeux qui avaient signalé le retour du dieu Dionysos après sa conquête de l'Inde (1).
Pendant la halte en Karmania (hiver 325-î?24 av. J.-C), Alexandre eut la satisfaction de voir son amiral Near- <;hos (2), qui avait amené la flotte de l'embouchure do rindus au port appelé Harmozeia (Ormuz), non loin de l'entrée du golfe Persi([ue , voj-aije très-pénible et trèsfatigant le long des côtes stériles des Orita» , des Gédrosiens et des Ichthyophagi (3). Nearchos, comblé d'éloges •et d'honneurs, fut bientôt renvoyé pour achever son voyage
(1) (^aiute-Curce, IX, 10, Diodore, XVH, 106; Plnterque, Alex. 87. Ar-
rien (VI, 28) trouva cette marché de fête meiitionnt'e dans qtielqn*»?; nntorités, mais uou dans d'autres. JSi Anstobule ni Ptol^mée n'en foisaient mention. Angsi Arrien refnsp-t-il d'y •croire. Il a pu y avoir des exagérations on des fanssetés quant aux détails do la marche ; mais comme fait général, je ne vois pas de raison suffisante pour en douter. 11 n'était nullement «ontmire à la nature qu*an moment d'azcairive licence fût accordé aux soldats, rtpn'-s leurs extrêmes soufirances en Gedrosia. De plus, elle oomspond à la conception générale de la marche de retour de Dionysos dans l'antiquité, tandis que rimitation de ce dieu était tout à fait en conformité arvec Ift tonninrs de sentiment d'Alexandre.
J*ai fait remarquer déjà qu'Arrieu et antres iosisteat trop fortement eur
le silence do Ptolémée et d'Aristobule, comme étant une raison pour douter d'alUruiatious relatives à Alexandre.
Arrien et Qatnte<4;nree (X, 1) difièrent dans leurs assertions au sujt^t du traitement infligé à Kleandros. Selon Arrien, il fut mis à mort; selon Quinte-Cnrce, Ta mort lui fut épar- <rtiée: mais on le mit simplement en prison, à cause da service important quMl avait rendii m tuant Parmenidn de sa propre maini tandis qne six cents de ses complioes et agents farent mis à mort.
(3) Nearefaos avait commencé son voyage VWI la fin de septembre ou au commencement d'octobre (Arrien, Indica, 21; Strabon, XV, p. 721).
(3) Arrira, VI, 28, 7; Arri«a, Indica, c 83^.
jusqu'à Tembouchure de l'Euphrate; tandis qa'Hephaestiôn également reçut ordre de conduire la plus grande partie de Tarmée, avec les éléphants et les lourds bagages, par la route voisine de la côte de Karmania en Persis. Cette route, bien que sinueuse, était la plus commode, yn qa*on était alors en hiver (1); mais Alexandre lui-même, avec les divisions légères de son armée, prit la route la plus directe par les montagnes, depuis la Karmania jusqu'à Pasargadrc Pt à Persépolis. En visitant le tombeau de Cyrus le Grand, fondateur de l'empire de Perse, 41 fut irrité de le trouver viole et pillé. Il le fit rétablir avec soin, mit à mort un Macédonien nommé Polymachos, comme auteur du délit, et tortura les mages qui gardaient le tombeau, dans le dessein de découvrir des complices, mais en vain (2). Orsinès, satrape de Persis, fut cependant accusé de connivence dans ce sacrilège; aussi bien que de divers actes de meurtre et de spoliation; selon Quinte-Curce, non-seulement il était innocent, mais il avait témoigné et de la fidélité et du dévouement à Alexandre (3) ; néanmoins il devint victime de Thostilité de T eunuque favori Bagoas, qui empoisonna Tesprit du roi de calomnies qu'il inventa, et qui suborna d'autres accusateurs en leur suggérant de faux témoignages. Quelle que soit la vérité de cette histoire, Alexandre fit pendre Orsinês (4), nommant satrape Peukestôs» actuellement en grande faveur, en partie parce qu'il avait accompagné et sauvé le roi dans le danger imminent que ce dernier avait couru à la citadelle des Malli, —
(1) Arrien, VT,S8,
(2) Plutarqiie, Alex. 69; Arrien, 29, 17; Stral.oii, XV, p. 730.
(3) Anrîen, VI, 30, 2; Quinte- CÙxee, X, 1, 23-38. ■ Hic fuit exitus nobiiissimi l'frsnrnm, nec insontis modo, sed exiinitc quoque beniguitatis in regem. » La grande &v«nr dont le bel eanaqiie Bagoas (bien qu'Airien ne le mentionne pas) jouissait auprès d'Alexiindre et la positioa élevée qu'il occupait «ml atteetées par de bona
témoignages oontempoimins, en parti-
ealîer par le philosophe Diksenrchos.
— . V. Athéui'o, XIII, p. 603; Diluearch. Fragm. 19, ap. Hist. Gneo.
Fragm. Didot, vol. Il, p. 241. Cf. les Fragments d'Eumcnés et do Diodoto* (.Elien, V. H. ill, 23) dans Didot, Fragm. Script. Hist. Magn.
p. 121; PluUurqae, De Adol.etAmic.
Discrim. p. 65.
(4) Arrien, VI, 30; Quinte-Curcc»
CONQUETES d'ALEXAIÏDRE EN ORIENT 285
<în partie parce qu'il avait adopté le costume, les manières et le langage persans plus complètement que tout autre Macédonien.
Ce fut vers février (commencement du printemps 324 av. J.-C.J (1) qu Alexandre se rendit de Persis à Suse. Pendant cette marche, au point où il trayem le Pasitigris, il fut rejoint de nouveau par Nearchos, qui, après avoir achevé sa circumnavigation de Tembouchure de l'Indus à celle de TËi^pbrate, était revenu avec sa flotte de ce dernier fleuve et avait remonté le Pasitigris (2). Il est probable que la division d'Hephsestiun le rejoignit aussi à Suse, et que toute rarmée y fut réunie pour la première fois, depuis la séparation en Karmania.
Alexandre passa plusieurs mois à Suse et en Susiane (printemps et été 324 av. J.-C). Pour la première fois depuis son avènement au trône, il n*avait pas à ce moment d'opérations militaires eu train ni ep perspective immédiate. Il n*avait aucun ennemi devant loi, jusqu'à ce qa*il lui plût de se mettre en quête pour en découvrir un nouveau ; et, dans le fait, il n*en pouvait être trouvé de nou-
er, M. Fynes Clinton (Fast. Helleu.
325 nv. J.-C, et Appeiid. p. 232) place l'arrivée d'Alexandre en Susiane, Ion de sa marche de retour, dans le mois de février de 325 avant J.-C, «ne année trop tut, h mon avis.
J'ai fait auparavant une remarque au sujet des vues de M. Clinton rdatîves à la date de la victoire remportée par Alexandre sur Porus à l'Hydaspes, où (suivant une conjecture de Sebmîeder) il cliauge le nom du mois tel qnUl est dans lo texte d'Arnen, et suppose que ■cette bataille se livra on août 327 avant J. - C. an lien d'avril S26 «vant J.-C. M. Clinton antidate d^une année toutes les opérations que fît Alexandre après qu'il eut quitté la Baktriane pour la dernière fois dans l'été de 327 avant J.-C. La remarque •tlu docteur Vincent, — à savoir que « la supposition de deux likerM s'éoou-
lant après le retour d'AleNaialre à Suse n'est pas appuy^^e par les historiens « (V. Clinton, p. 232) est parfaitement juste, et Mitford n'y a pas répondu d'une manii'rc satisfaisante.
Selon moi, il n'y a qu'un intervalle de seize mois (et non un intervalle de vingt-huit mois, comme le suppose M. Clinton)eiitrc le retour d'Alexandre à Suse et sa mort à Babylune (de février 324 av. J.-C. à juin 323 av.
(2) Arrien, VU, 5, 9; Arrien, Indica, c. 42. La mort volontaire du gymnosophiste indien Kalanos doit avoir eu lieu à Suse (où Diodore la place, — XVIi, 107) et non en Persis; car Nearchos était vraisemblablement présent à la mémorahle scène du bûcher fun(-bre (Arrien, VII, 3, 9), — et il n'était pas avec Alexandre m Persis.
HiSTona sa ia obècb
veau, si ce n'est à une prodigieuse dîstancf II était sorti des périls de l'Orient non frayé, et il était revenu dans les localités et les conditions ordinaires du gouvernement persan ; il occupait cette capitale d'où les grands rois aclueménides avaient eu l'habitude de gouverner les parties occidentales aussi bien que les orientales dé leur vaste empire. Alexandre avait succédé à leur poste et à leur amour irritable de servilité; mais il apportait avec lui une énergie inquiète telle que personne n'en avait manifesté, à l'exception de Cyrus, le premier fondateur, — et un éclatant génie militaire, tel que ni Cyrus, ni ses successeurs n'en avaient ('onnu de pareil.
. Dans la nouvidle position d'Alexandre, ses principaux sujets d'inquiétude furent les satrapes et les soldats macédoniens. Pendant le long intervalle (plus de cinq ans) qui s'était éct)ulé depuis qu'il était parti d'Hyrkania. vers Test, à la poursuite de IJessus, les satrapes avaient été nécessairement laissés beaucoup à eux-mêmes. Quelques-uns avaient cru qu'il ne rr\ iendrait jamais, pensée qui n'était nullement déraisonnable, puisque la passion qui rentrainait à marcher en avant était si insatiable qu'il fut seulement forcé de revenir par l'opposition résolue de ses j)ropres soldats; de plus, la dangereuse blessure qu'il avait reçue chez les Malli, et sa marche calamiteuse à travers la Gedrosia, avaient donné naissance à la nouvelle de sa mort, crue pendant quelque temps même ^-ar Oiympias et Kleopatra en Macédoine (1). Dans ces incertituilos, quelques satrapes étaient accusés d'avoir pillé de riches temples, et commis des actesde violence à l'égard d'individus. A part de toute criminalité, réelle ou alléguée, plusieurs d'entre eux également avaient pris à leur solde des corps de troupes mercenaires, en partie comme instrument nécessaire d'autorité dans leurs districts respectifs, en partie comme protection pour euxmêmes dans le cas où Alexandre mourrait. Relativement à la conduite des satrapes et de leurs officiers, il arriva des
(1) PluUurque, Aies. 68.
CONQUâTEg D*ALEXAND]IB BN ORIENT
dénonciations et ries plaintes nombreuses , qu'Alexandre écouta volontiers et même avec empressement, punissant les accusés avec une rigueur aveugle, et irrité surtout du souprcm qu'ils avaient compté sur sa mort(l). Au nombre de ceux qui furent exécutés se trouva Abulitès, satrape de Susiane, avec son fils Oxathrês; ce dernier fut même tué par les mains d'Alexandre avec une sarissa (2) , — la dispensation du châtiment devenant dans ses mains une explosion d'an caractère exaspéré. Il dépêcha également aux satrapes des ordres péremptoires, leur ordonnant de renvoyer leurs troupes mercenaires sans délai (3). Cette mesure produisit sur Tétat de la Grèce un effet considérable, dont je parlerai dans un chapitre suivant. Harpalos, satrape de Babylone (<1 on t il sera aussi bientôt parlé plus longuement), qui avait gaspillé pour un luxe fastueux des scmimes énorme:^ sur les revenus de son poste, fut épouvanté quand Alexandre s*approchait de la Susiane, et il s'enfuit en Grèce ayec de grands trésors et un petit corps de soldats (4). Une sérieuse
(1) Arrien, VII, 4, 2-5; Dioaoi*€, XVII, 108; (^uinte-Cuice, X, 1, 7.
« CoBpraftt esM pmeeps ad rqpvmentanda supplicia, itéra ad dftei'iora «redendu <• (Quiate-Curce, X, 1, 39).
(2) Plutarque, Alex. 68.
(3) Diodore, XVIÏ, 106-111.
(4) Parmi les accusiitiori!; qui parvinrent & Alexandre coutre ce satrape, nouB somin^ surpris de trouver nne lettre adressée à lui [iv tt, ~po; 'AXs|ccv» Spov ïTniTO/r,} jmr Tliistorien i^rfc Tlicupouipe, (^ui expose avec indiguatùni les présents et les honaeiurs extnvngwits dont Harpàtos oombla ses deux maîtresses successives, — Pvthioiiikê et Glykera, célèbres Uetiera> d^Athènes. Théopoxnpe représenti»
cette cuiuluite comme une îasnlte fiîite à Alexandre (Théo|}onipe ap.
Athenie. XIII, p. 5B<i-ôyô; Fragm, 277, 278, éd. Didot).
Le drame satirique appelé ^y^v, re* présenté devant Alexandre »\ une époque postérieure ii la fuite d'ilarpaios,
ne peut avoir été représenté (comme Athénée aitti-me qu'il le fut) sur .lus nves de VHyiatpes^ va qtt'JEsaptlos ne S'enfuit que quand il fut effrayé de rapproche d'Alexandre reiefuitit de PInde. A l'Hydaspes, Alexandre était encore en marche poor les pays lointuins, Lien élni^xué de revenir, n'eu ayant pas même l'idée. Il me semble que les mots d* Athénée rélatifii à ce drame, — èôîSa|c Atovuafcov 5v Tfov tn\ Toù 'Vôflioîrov toù xorafjLOv (Mil, p. 592), — reuferment une ertsnr ou ime feusse leçon, et qu'il és»
vrait y avoir è^rl to*j Xodffxov xeû iTOTct;ioO. .Te puis faire remarquer que les mots JUedua IhjdasjieSf dans Virgile, Georg. IV, 211, renferment proballement la inùme eonfustun. Le Choaspes était le Henvo voisin de Suse; et ce drame fut représenté devant Alexandre à Suse pendant les Dionysia de Tannée 324 avant J.-C, apiis qu'IIarpalos avait fui. T. es Dionysia tombaient dans le mois Liupheboliou ; ui
288 HISTOIBB DB LA. aB&CB
alarme se répandit parmi tous les satrapes et tous les officiers, innocents aussi bien que coupables. Que les coupables ne fussent pas ceux qui craignissent le plus, c'est ce que nous pouvons voir par l'exemple de Kleonienès en Egypte, qui resta dans son gouvernement sans être inquiété, bien que ses iniquités ne fussent pas un mystère (1).
Parmi les soldats macédoniens, le mécontentement avait été sans cesse en augmentant depuis les nombreuses preuves qu'ils voyaient «qu'Alexandre avait choisi un rôle asiatique,et renoncé à son propre pays. Outre l'adoption habituelle qu'il avait faite du costume et du cérémonial persan, il célébra actuellement à Suse une sorte de mariage asiatique national. Il avait déjà épousé la captive Roxanê en Baktriane; il prit ensuite deux épouses en plus, — Statira, fille de Darius, — et Parysatis, fille du précédent roi Ochus. En même temps, il fit épouser (suivant les usages persans) à quatre-vingts de ses principaux amis et officiers, malgré la vive répugnance de quelques-uns, des femmes choisies dans les plus nobles familles persanes, qu'il pourvut toutes de dots (2). Il fit, en outre, des présents à tous ceux des I\Iacédoniens qui déclarèrent avoir pris des Persanes pour femmes. Des fêtes magnili([ues(3) accompagnèrent ces noces, avec des présents honorifiques distril)ués à des favoris et à des officiers méritants. Les Macédoniens et les Perses, ces deux races souveraines, l'une en Europe, l'autre eu Asie»
Alexandre ne combattit pas Porns sur
THydaspes avant le mois suivant Munychion au plus tût et prohaMcment plus tard. Et même si uous supposons (ee qui n*Mt pat probable) qn'il parvint à THydaspes en Elapbebolion, 11 n'aurait pas eu le loisir «le célébrer une fùte Dionysiaque avec des drumes, tandis que Tarmée de Poma l'attendait' sur î:i rive opposée. De plus, il n'est uuUeiiier.t }<rubable que, sur le lointain Hydiispc^, il eût des acteurs, on un chœur, ou le moyen de faire jouer des dramet.
(1) Arricn, VII, 18, 2: VII, 23, 9-13.
(2) Arrien, VII, 4, 6-9. Par ces
deux mariages, Alexandre se grefTait ainsi sur les deux li<;nes des rois do Perse antérieurs. Ochus était de la famille achœménide; mais Darius Co- (loman, père de Statira, n'était pas de cette l'umille; il commençait une nouvelle ligne. An sujet de routrecuidant état royal d'Alexandre, qui dépassait même celui des rois de l'erse précédents, Y. Phylarque ap. Athena;.
XII, p. 539.
(Z) Cliarèa ap. Athenae. XII, p. 538.
CONQUÊTES d' ALEXANDRE EN ORIENT
étaient ainsi destinés à être amalgamés. Pour diminuer Taversion qii*inspiraient aux soldats ces mariages qui faisaient d'eux des Asiatiques (1), Alexandre annonça dans une proclamation qu'il payerait lui-même leurs dettes, invitant tous ceux qui devaient de l'argent à donner leurs noms avec une indication des sommes dues. On savait qu'il y avait beaucoup de débiteurs; cependant il n'y en eut que peu qui vinrent faire leur déclaration. Les soldats soupçonnaient la proclamation d'être un stratagème destiné à découvrir ceux qui étaient dépensiers, et à trouver un prétexte pour les punir, preuve remarquable du peu de confiance ou d'alTectioii qu'Alexandre inspirait actuellement et combien à l'admiration qu'on avait pour lui se mêlait un sentiment de crainte. Il fut lui-même fort blessé de leur défiance, et il s'en plaignit ouvertement; il déclara en même temps qu'on établirait publiquement dans le camp des tables et des payeurs, et que tout soldat pourrait venir demander l'argent nécessaire pour payer ses dettes, sans être oblicré de donner son nom. Assurés du secret, ils demandèrent alors en si grand nombre que le total distribué fut prodigieusement grand; il s'élevait, suivant quelquesuns, à 10,000 talents; — suivant Arrien, à pas moins de 20,000 talents, soit 115,000,000 de francs (2).
{^bielque considérable que fût ce don, il ne procura probablement qu'une satisfaction partielle, vu que les soldats dont la conduite était la meilleure et la plus rangée n'avaient pu avoir aucun profit, à moins qu'il ne leur eût convenu de
*se présenter avec des dettes fictives. En outre, une nouvelle mortification attentlait les soldats en général (printemps,
* 323 av. J.-C). Il arriva des diverses satrapies, — même des plus éloignées, de la Sogdiane, de la Baktriane, de l'Aria, de la Drangiane, de l'Arachosia, etc., des contingents de jeunes et nouvelles troupes indigènes, montant à trente
(l) Arrien, VII, 6, 3. Kal ToùçYàiJLOu; (2) Arrien, VII, 5; Plutarque»
iv Tc^ v6[xr.> Tro lUfai%(f iiotr|ôévTa{ où Alex. 70; (^uiate^uroe, X, 2, 9, Dio-
vp6z 6uixj j YivMflK ToTc icoXXetï d<»ê,XVII| 109. tâv, odèà tâv yyitfénwÊ iotiv olCi ate.
T. XTDI 19
■mille hommes» tous armés et exercés à la manière macédonienne. Du moment que les Macédoniens avaient refusé •de fiRanchir THyphasis et d'avancer dans l'Inde, Alexandre vit que, pour ses vastes projets agressifs, il élait nécessaire de licencier ses vieux soldats et d'organiser une armée à la fois plus nonyelle et plus soumise. En conséquence, il en* YOja aux satrapes Tordre de faire et de discipliner de^nou* velles levées asiatiques, de jeunes indigènes vigoureux, et Ton voyait en ce moment ce qu*avait produit cet ordre {1). Alexandre reçut avec une grande satisfaction ces nouvelles levées, qu'il appela les Epigoni. £n outre, il incorpora un grand nombre de Perses indigènes, tant officiers que sol» dats, dans la 'cavalerie des Compagnons, le service le plus honorable de Tarmée; en opérant Timportant diangement de les armer de la courte pique macédonienne, propre à percer, à la place de la javeline persane, qui se lançait, n se trouva qu'ils étaient de si bons soldats, et le génie d*A« lexandre pour rorganisation militaire étiit si consommé, ^u'il se vit bientôt a&wchi de sa dépendance À l'égard des vétérans macédoniens, changement assez évident, pour eux aussi bien que pour lui (2).
La nouveauté et le succès de Nearchos dans son voyage •d'exploration avaient excité dans Alexandre ungoèt vif pour des opérations navales. A bord de sa flotte, sur le Paditîgris (le Karan, fleuve sur le côté oriental de Suse), il le deso^it en personne jusqu'au golfe Persique, examina la cdte jusqu'à FemboucÀure du Tigre, fleuve qu'il remonta aussi loin qu'Opis. Pendant ce temiNS-là, Heph^tiôn, qui * commandait Tannée, marcha par terre de concert avec ce voyage, et revint i Opis, où Alexandre débarqua (3).
Alexandre avait fait alors une expérience suffisante des. levées asiatiques pour pouvoir se passer d'un grand nombre •de ses vétérans macédoniens. Convoquant Tarmée, il lui fit
(1) Biedore, XVII, 108. Il a dû falloir dre n àn envoyer les «odrea à» Ylnà», da temps pour réunir et discipliner ces (2) Arrien, VIT, 6. Jennes troupes*, conset^uemment Alex&n- (3) Arrien, VU, 7.
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CONQUAtM D*i(LBXANOI8 W ORIENT 291
connaître son intention de renvoyer dans leur patrie ceux qui étaient impropres au service, soit à cause de leur âge, soit à cause de blessures, mais de leur accorder, au départ, des présents suffisants pour les mettre dans une condition
digne d'envie, et pour attirer de nouveaux remplaçants macédoniens. En entendant cette déclaration, les soldats laissèrent éclater aussitôt leur mécontentement amassé depuis longtemps. Ils se voyaient mis de côté, comme usés et inutiles, — et mis de côté, non pas pour faire place à des hommes plus jeunes de leur propre pays, mais en faveur de ces Asiatiques, dans les bras desquels leur roi avait passé actuellement. Ils demandèrent à grands cris qu'il les renvoyât tous, — lui conseillant, en manière de raillerie, de faire ses futures conquêtes avec son père Ammon. Ces manifestations irritèrent tellement Alexandre, qu'il sauta de la plate-forme élevée où il s'était mis pour parler, se jeta, avec quelques-uns de ses gardes, au milieu de la foule dos soldats, et saisit ou fit t^aisir treize de ceux qui étaient apparemment les plus avancés, ordonnant qu'ils fussent immé diatement mis à mort. La multitude fut complètement terr liée et réduite au silence; alors, Alexandre remonta sur i plate-forme et leur adressa un discours d'une longueur cou sidérable. Il vanta les grands exploits de Philippe, et les siens plus grands encore : il affirma que tout le bénéfice de ses conquêtes était allé aux Macédoniens, et que lui-même n'en avait rien retiré, si ce n'est une double part dans les travaux, les fatigues, les blessures et les périls communs. Leur reprochant d'abandonner lâchement un roi auquel ils devaient toutes ces acquisitions incomparables, il finit en leur donnant à tous leur congé, — et en leur cottmaiidaat de partir sor-le-champ (1).
Après ce discours, — rempli (tel que nous le lisons dans Arrien) de cette exorbitante glorification de lui-même, qui était le principal trait de son caractère, — Alexandre se retira j^écipitamment dans le palais, oia. il resta renfermé
(1) Axtimi, Vil, 9, 10, Platarque, A]<S. 1; Quinto-Cwce, X, 2; Jwlio,
HISTOnUS DE LA OBÈCB
pendant deux jours sans recevoir personne, à l'exception de ses serviteurs immédiats. Ses gardes s*en allèrent avec lui, laissant les soldats mécontents stupéfaits et immobiles. Ne recevant pas de nouveaux ordres, ni aucune des indications militaires accoatumées (1), ils restaient dans la condition impuissante de soldats forcés de prendre une décision par eux-mêmes, et en même temps complètement dépendants d'Alexandre, qu'ils avaient offensé. Le troisième jour, ils apprirent qu'il avait convoqué les officiers persans, et qu'il les avait investis des principaux commandements militaires, distribuant les Epigoni nouvellement arrivés en divisions d'infanterie et de cavalerie, tous avec les titres militaires macédoniens, et omettant les Macédoniens eux-mêmes comme s'ils n'existaient pas. A cette nouvelle, les soldats furent accablés de honte et de remords. Ils se précipitèrent aux portes du palais, jetèrent bas leurs armes et implorèrent le pû*don d'Alexandre avec des pleurs et des gémissements. Bientôt le roi sortit, et fut lui-même touché jusqu'aux larmes en voyant leur contenance abattue. Après avoir attesté qu'il était entièrement réconcilié avec eux, il fit célébrer un sacrifice solennel, joint à un banquet où se trou- ' valent mêlés des Macédoniens et des Perses en foule. Les prophètes grecs, les mages perses et tous les convives présents s'unirent dans des prières et des libations pour la fusion, l'harmonie et une communauté d'empire entre les deux nations (2).
(1) Voir la description fkite par Tacite (Tlist. II, 29) de In manière dont fut ramenée à 1 obéissance l'armée de ViteUiuB, qui t'était mutinée oontre le général Fulnus Valt Tis : Tuni Alplienus Varus, pricfectus caetrorum, deilagrante paulatim seditione, addit oonnUmn » vetitis obire vigilii» oenturionibus, omisse tubœ sono, quo miles ad belli munia cietur. Igitur torpare cnncti, ciroumspectare inter ae •ttoniti, et id ipsum, quod netno regtnt, parmief ; silontio, patientia. postromo precibuâ et lacrymis veuiam quicre-
bant. Ut vero deformis et flens, et prseter wgem iocolumis, Yalens processit, gandium, miseratio, favor; Terti in Intitiam (nt est ▼olgiis «troque immodicum) laudantcs gratantesque, circumdatum a^uilis. signiaqae in tribunal ferunt. >
Cf. aussi, dans Xénopbon (Anab.
3), le récit de l'embarras des Dix Mille Grecs à Tarsos, quand ils avaient d*aboTd refusé d'obéir à jQearehos et de marcher contre le Grand RoL
(2) Arrien, YII, 11.
CONQUÊTES d'aLEXANDRB EN ORIENT 293
Cette victoire complète sur ses propres soldats fut probablement aussi agréable à xVlcxandre qu'aucune de celles ou*il ayait remportées pendant sa vie passée ; elle était pour loi une compensation consolante du mémorable refus d'a- Tancer sur les bords de THyphasis, refus qu*il u*avait ni oublié ni pardonné. Il choisit dix mille hommes parmi les soldats les plus âgés et les plus épuisés pour les renvoyer dans leur patrie, sous Krateros, en donnant à chacun d'eux âolde entière jusqu*au moment de leur arrivée en Macédoine, avec une gratification d*un talent en sus. Son intention était que Krateros, qui avait une mauvaise santé, restât en Europe comme vice-roi de Macédoine, et qu'Antipater vint en Asie avec un renfort de troupes (1). Conformément à cette résolution, les dix mille soldats furent alor» désignés pour retourner, et séparés *du gros de Farmée. Cependant il ne parait pas qu*ils soient retournés réellement, pendant les dix mois qu'Alexandre vécut encore.
Quant à Timportant édit rendu cet été \nir Alexandre pour les cités grecques, et lu à la fête Olympique en juillet, — édit qui ordonnait à chaque cité de rappeler ses citoyens exilés, — j*en parlerai dans un prochain chapitre. Il avait actuellement atteint .son but ; il avait organisé une armée de terre à moitié macédonimine, à moitié asiatique (été, 324 av. J.-C). Mais, depuis l'expédition de Nearchos, le désir lui était venu de donner une extension considérable à ses forces navales également ; ce qui, dans le fait, était une condition indispensable pour ses projets immédiats de conquérir TArabia, et de pousser son exploration et son agrandissement nautique, à partir du golfe Persique, autour des côtes de cette contrée. Il dépêcha des ordres aux ports phéniciens, enjoignant de construire une flotte nombreuse, de démonter ensuite les vaisseaux, de les transporter à Tliapsakos, sur l'Eupiirate, d'où' ils descendraient le fleuve jusqu'à Baby
(1) Arrien, VII, 12, 1-7; Justin, XII, 12. Krateros en particulier était
populaire auprès des soldats macédoniens, parce qu'il s'était opposé, au-
tant qu'il l'osait, à la transformation orientale d'Alexandre (Plut. Enme-.
nés, 6).
HI8T0IRB SB LA OKÉCB
lone. l)ans cette ville, il ordonna la construction d'autres vaisseaux au moyen des nombreux cyprès qui l'entouraient, — aussi bieh que la formation d'un énorme port sur le fleuve à Babylone, suffisant pour loger mille vaisseaux de guerre. Mikkalos, Grec de Klazomenae, fut envoyé en Phénicie avec cinq cents talents et la mission d'enrôler ou d'acheter des marins pour les équipages. On comptait que ces préparatifs (probablement sons la surveillance de Nearchos) seraient achevés au printemps, époque'pour laquelle on convoqua à Babylone des contingents dattîAés à Texpédition contre l'Artbia (V .
Pendant ce temps, Alexandre lai-niènke se rendit à Ëkba» tane, résidence ordinaire d*été des rois de Perse (324 ar. J«-C.)- li conduisit son année à petites journées, examinant en route les anciens pares royaux où Ton élevait la célèbre race de clievaux appelés nisaeens, ~ à ce moment fort réduits en nombre (2). Pendant la marche, une violente con* testation s'éleva entre son faTori personnel Hephasstiôn et son secrétaire Eamenés, l'iiomme le pins capable, le pins adroit qu'il eût à son service, et celui qui voyait les choses de plus loin. Ëumenès, comme Grec de Kardia, avait toujours été regardé arec dédain et jalousie par les officiers macédoniens, en particulier par Hephsestidn; Alexandre s'appliqua alors à les réconcilier, n'éprouvant aucune difficulté avec Ëumenès, mais beaucoup avec Hephœstidn (3). Pendant son séjour à Ëkbatane, il célébra des sacrifices et des fêtes solennelles, avec des représentations gymnastiques
(1) Arrien, VIT, 19. Il envoya nxiati an ofticier nonuné Ilêrakleidês «nx bords de la mer C&spienue, avec ordre dt eoattniire dm râiaseMx «t d'explorer cette mer (VII, 16).
(2) Arrien, VII, 13, 2; Piodorc, XVII, 110. On peut voir dans Diodore oom1)i«n la marehe se fit à leivir.
La direction de la marche d'Alexandre de Suse à Ëkbatane, le long d'ans nwte boDue et fréquentée que Dio-
dove, dans un autre endroit, appell**
une route royale (XIX, 19), est tracée par Kitter, ^ui tire surtout set infornatiODS des Téeentes raelieraSies ds sir Henry Ha^\-linson. La plus grande partie de cette route t'tait long du côté occidental de la clialno du mont Zagroa, et sar la rive droite de la rivière de Kerkha (Rittcr, Erdkuude, part. IX, 1. III, p. 329, West-Asia).
(8) Arrien, VU, 13, 1; Flutarque, Euneata, 8.
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et musicales, qui furent animées, en outre, suivant les habU ittdes macédoniennes, par des banquets et d'excessives liba* tions. Âu miiiea de ces réjoaissances, Hephsestiôn fut saisi d*une fièvre. La TÎgueur de sa constitation Tenhardit à négliger tout soin ou tout ré^me ; de sorte qu'en peu de jours la maladie remporta. La crise finale arriva soudainement). et Alexandre en fut averti tandis qu'il était au théâtre ; mais, bien qu'il se rendit aussitôt en toute bâte auprès de son lit, il le trouva déjà mort. La douleur que lui causa cette perte fut immodérée ; elle se manifesta en excès conformes à là violence générale de ses mouvements, soit d'affection,, soit d*antipathie. A l'instar d'Achille pleurant Patrokios». il se jeta par terre auprès du cadavre, et y resta à gémir pei^ dant plusieurs heures; il refusa tout soin, et môme toutenourriture pendant deuxjours; il coupases cheveux ras et ofdonna que tous les chevaux et tons les mulets du camp eussent aussi leurs crinières coupées rases également; non*8enlement il suspendit les réjouissances, mais encore il interdit toute musique et tout signe de joie dans le camp ; il ordonna d^abattre les créneaux des murs appartenant aux cités voi- -ânes; il fit pendre, ou crucifier, le médecin Olankias, qui avait fait rordonnancepour Hephssstidn; il ordonnad'élever à Babylone un immense bûcher, qui coûta, nous dit-on, dix mille talents (57,500,000 fr.), pour célébrer les obsèques; il envoya des messagers à Torade d*Ammon, pour demander s'il était permis d'adorer Hephœstiôn comme un dieu. Un grand nombre de ceux qui l'entouraient, s'accommodant à ce mouvement passionné du maître, se mirent aussitôt à rendre une sorte de culte au défunt, en lui consacrant et leurs personnes et leurs armes; ce dont Eumenès donna l'exemple, sachant le danger qu'il courait personnellement si Alexandre le soupçonnait d'être content de la mort deson récent rival. Perdikkas eut pour intructions de transporter le corps en procession solennelle à Babylone, pour y être brûlé en grande pompe quaud les préparatifs seraient achevés (1).
(1) Arricn, VU, 14; Plutar^ue, Alex. 72; JDiodore, XYU, 110. U n«
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Alexandre séjourna à Ekbatane jusqu'à ce que riii\ er fut arrivé, cherchant un(; distraction k sa douleur dans un éclat exagéré de lûtes et dans une vie fastueuse (hiver 33-1-323 av. J.-C. !. Son caractère devint plus irascible et plus furieux, au point que personne ne rapprochait sans crainte, et les flatteries les plus extravagantes étaient nécessaires pour se le rendre favorable (1). A la fin, il se réveilla et trouva sa véritable consolation en satisfaisant les passions principales de sa nature, — l'amour des combats et la chasse à riioninie (2). Entre la Médio et la Persis habitaient les tribus appelées Kossaii, au milieu d'une région de montagnes élevées, sans routes, inaccessibles. Braves et adonnées au pillage, elles avaient défié les attaques des rois de Perse. Alexandre conduisit contre elles en ce moment une puissante armée, et malgré les difficultés plus grandes qu'amenait la saison d'hiver, il les poussa de point en point, les suivant dans les retraites les plus hautes et les plus im})én('trables de leurs montagnes. Ces efforts se continuèrent pendant quarante jours, jusqu'à ce que toute la population mâle fût tuée, ce qui passa pour une offrande agréable aux mânes d'IIephœstiôn (3).
Peu de temps après, Alexandre se mit eu marche pour
serait pas bon Je suivre la règle d'évidence admise Uicitemcnt par Arrien, qoi m eroit autorisé à ditcréditer tons les détails de la condaite d'Alexandre en cette occiision, conduite qui dë^Nisse les limites d'uue douleur digne, quoique véhémente.
<^uand Masistios fut tué, dans l'armée persane commandée par Mardonios en BocOtia, on coupa les crinières des chevaux, connnc signe de deuil (Hérodote, IX, 24) : cl", aussi Plutarque, Péiopidas, 33; et l:^uripide, Alkestis, 442.
(1) V. les curieux extraits d'Epliippos le Cli.iikidien, — \TraisemblabIomeut coutempoi-ain, sinon témoin oculaire (ap. AthmuB. XII, p. 537, 538) :
viità Séou; TOÙ; îrï;i6vTa; • àçopïjTo; Y^p r,v (Alexandre) xat fovixô; • éâox£î yàp «Ivai |wXacYxé>txo«, eto.
(2) Je traduis ici littéralement uno expression de IMuturque : — Toû 3è TïSvOoû; TiaprjYopia T(ji Tro/i^m jrpwjiévect Atficsp iid Oinpav xal xuvviYSffCov àv6pa)77ti)v £Îr;).Oî, xal tè KoçTaîwv lOvo; xaTeox^é^oiTO) xavTaç i^6t)Ôôv àicoff^aTTcav. ToÔto 8à *H9etMTfa«vec èvayiatJià; ixaXeïto (Plntarqnef Alex.