POLYB., V
-) Vers cette époque Philippe eut un grand succès sur un autre point encore. A l'époque de la guerre Sociale, l'île de Crète était ravagée par une de ces guerres civiles qui y étaient endémiques. Cette fois, c'étaient les grandes villes de Cnossos et de Gortyne (dans cette dernière dominait alors un parti ami des Cnossiens) qui s'étaient alliées. Par ce moyen, ils avaient réussi à réduire sous leur domination la plus grande parlie de l'île; seule, la vieille ville dorienne de Lytlos, à laquelle se joignirent bientôt un certain nombre de villes moins importantes, était en lutte avec eux. (V. aussi Voretzsch, de inscr. Cret. quacontinetur Lyttior. et Boloènt. foe dus , p. 32.) Les Cnossiens étaient les alliés des Étoliens et ils réussirent (probablement vers 219 av. J.-G.) à détruire Lyttos; le parti opposé (y compris les bannis de Gortyne) se joignit de son côté à la ligue gréco-macédonienne. Lorsque ensuite les Étoliens consentirent à faire la paix en Grèce, les Cretois jouirent enfin, eux aussi, de quelque repos et concédèrent, vers 216 av. J.-G , au roi Philippe l'hégémonie sur l'île entière. Cf. Polyb. IV, 53-55. Vil, 12, 9, Plut., Araf., 48.
Il y avait, après la conclusion de la paix à Naupacte, pour Philippe et pour les Grecs, deux moyens de conjurer avec quelque apparence de succès les dangers dont les menaçait eux aussi, tôt ou tard, la guerre d'Italie. Ou bien on pouvait profiter des circonstances pour vider à fond et en tout lieu les différends qui divisaient les Etats et les tribus, pour guérir les blessures qu'on se faisait depuis dix ans, mais avant tout pour mettre dans le meilleur état possible les forces armées des divers États : on pouvait, en un mot, faire les préparatifs les plus énergiques pour repousser, en réunissant toutes les forces sous la direction de la Macédoine, toute attaque de celle des deux grandes puissances occidentales de Rome ou de Carthage qui tenterait d'étendre la main sur la péninsule hellénique. Mais il y avait de grands incoi>vénients à cette manière d'agir. Nous avons vu qu'aucun lien, même le plus léger, ne rattachait entre eux ceux des Etats grecs qui ne faisaient point partie de la Ligue gréco-macédonienne. Or, des préparatifs pour une défense commune n'eussent eu à coup sûr l'approbation générale qu'au cas où le danger eût été assez proche, assez tangible, pour émouvoir vivement non seulement les hommes d'État les plus clairvoyants^ mais aussi la masse du peuple. Mais ceux qui connaissaient la situation telle qu'elle était pouvaient facilement prévoir que la plupart des Hellènes, s'ils devaient avoir plusieurs années de calme et se tenir uniquement sur la défensive en attendant les événements, s'abandonneraient bientôt aux douceurs d'une paix longtemps désirée, mais que tôt ou tard aussi on verrait s'accumuler de nouveaux sujets de dissensions intestines et qu'on ne ferait à peu près rien dans l'intérêt de tous. Le second moyen se recommandait donc de lui-même : il fallait que le roi Philippe profitât sans tarder du sentiment profond qui poussait les Grecs vers l'unité pendant qu'ils faisaient la paix à Naupacte. 11 s'agissait de faire de forts armements en Macédoine et notamment sur mer, de réunir en faisceau l'élite des forces des États confédérés, mais avant tout d'attirer complètement à soi les vaillants Étoliens, pour s'immiscer ensuite au premier moment opportun, directement et d'une manière décisive, dans les affaires d'Italie, Alors le roi eût peut-être
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réussi à remettre en plein mouvement les forces toujours encore respectables de la nation grecque et, pendant les péripéties d'une lutte acharnée et peut-être couronnée de succès, à ressouder en même temps les membres épars de cette nation en prouvant ainsi au monde, Fépée à la main et plus clairement que jamais, ses droits à l'hégémonie en Grèce.
Le roi Philippe s'était décidé avec raison à prendre le second parti, la participation immédiate à la grande guerre italopunique; bien plus, il avait clairement reconnu que ses intérêts faisaient de lui l'allié naturel des Carthaginois. Sans doute, au point de vue de la politique de sentiment, les Grecs pouvaient s'élever contre l'alliance avec cette Carthage qui, depuis des siècles, avait empêché les progrès des Hellènes en Occident, qui autrefois avait attiré de grands désastres sur plus d'une belle colonie grecque de la Sicile et, il y avait deux ans à peine, surla florissante Sagonte en Espagne. D'un autre côté, on se rappelait très bien encore et avec reconnaissance l'énergie pleine de calme avec laquelle les Romains, douze ans auparavant (229 avant J.-C), avaient mis fm rapidement et complètement à l'intolérable piraterie des lUyriens de Scodra dans l'Adriatique, que les Étoliens et les Achéens avaient en vain essayé de faire cessera Et cependant, au moment actuel, l'intérêt immédiat des Grecs et des Macédoniens n'était pas de s'allier avec Rome, mais bien avec Hannibal. En effets dans la grande guerre qui se déroulait en Italie, ce n'était pas Carthage, mais Rome dont la victoire définitive devait être le plus grand danger pour l'indépendance de la péninsule grecque ; toute la puissance que les Carthaginois déployaient alors ne reposaitelle pas uniquement sur le génie du seul Hannibal? Était-il bien probable que ces mêmes Carthaginois qui, même au temps de leur plus grande puissance, avant la première guerre punique, n'avaient pas même réussi à soumettre complètement la Sicile grecque, si divisée pourtant, oseraient, même après un complet abaissement de Rome, avec leurs forces de terre artificielles et coûteuses, se poser dans la péninsule grecque en redoutables conquérants? Par contre, la politique que les
') Por.YR., H, 11. 12. Cf. Appia.v. [llyr., 7. Zonar., 19.Eutrop., III, 4.
INTRODUCTION 2o
Romains avaient suivie jusqu'alors pouvait bien inspirer aux Grecs de sérieuses appréhensions. Les Etoliens se rappelaient peut-être que Rome, dès l'année 239, avait essayé d'intervenir par voie diplomatique en faveur de leurs ennemis, les Acarnaniens^ Même la g-uerre d'Illyrie avait laissé aussi des souvenirs dangereux et humiliants. Les pirateries des Illyriens n'étaient devenues si dangereuses que parce que l'hostilité qui régnait alors entre la Grèce et la Macédoine avait déterminé cette dernière puissance^ à diriger toutes les forces des brigands illyriens contre les Hellènes, dont les principaux États, il fallait bien l'avouer, n'étaient pas de force à résister à ces troupes de pillards. Et les Romains vainqueurs, dont on avait alors (228), chez les Etoliens et les Achéens,.à Corinthe et à Athènes, reçu les ambassadeurs avec les plus grands honneurs, auxquels les Corinthiens avaient accordé la participation aux jeux Isthmiques, les Athéniens, la participation aux mystères d'Eleusis et le droit de cité (isopolitiej^, ces mêmes Romains s'étaient hâtés de s'établir d'une façon durable sur la côte orientale de l'Adriatique » Ils avaient, d'un côté, pris définitivement possession de l'île de Corcyre, et, de l'autre, une série de villes côtières et d'îles du sud de Flllyrie (notamment plusieurs villes grecques, comme ApoUonie, devenue leur amie depuis 270 avant J.-G., le port de Dyrrhachion, très important au point de vue militaire, et l'île d'Issa), de même que plusieurs tribus illyriennes, notamment les Parthiniens (près de Dyrrhachion) et les Atintanes (sur le bas Aoos), avaient été déclarés « amis » des Romains, c'est-à-dire incorporés à leur empire sous la dénomination spécieuse d'alliés militaires*. C'est ainsi que Rome avait, dès ce temps-là, poussé ses avant-postes jusqu'aux frontières de la Grèce et de la Macédoine proprement dites; et si naguère déjà les Romains avaient surveillé la politique macédonienne non sans une jalousie inquiète de ravenir% ils venaient de prendre pied dans des contrées qui
') Cf. Broy s EN, Histoire del' Hellénisme, lU, p. 458, trad. Bouché-Leclercq. -) Cf. Droysen, op. cit.^ p. 476 sqq.
3) Po'.YB., III, 12, 8. ZoNAR. Ann. VIII, 19 (éd. Pinder).WALTER, Ge^c/i. '/. rôm. Rechts,l, p. 121 (3« édit.).
'*) MoMMSEN, Rôm. Geseh., ¥ édit., I, p. 557. •') MoMMSEN, ibid. y p. 555.
jusque-là n'avaient cessé d'appartenir au domaine de l'influence macédonienne. Il fallait bien admettre que Rome, avec ses terribles et inépuisables milices nationales, devenue aussi formidable puissance maritime depuis la première guerre punique, n'hésiterait pas longtemps, après la ruine complète des Carthaginois, à continuer son œuvre à l'Orient, en Grèce. Et, bien que ni Philippe, ni les Hellènes ne se fissent une juste idée des forces dont disposait Rome, les patriotes clairvoyants de la péninsule hellénique sentaient très bien alors déjà que la vigueur juvénile des légions et la politique de la grande puissance italique voisine, qui s'avançait lentement mais irrésistiblement, allait devenir pour eux infiniment plus dangereuse que les riches marchands carthaginois avec leur flotte et leurs armées de mercenaires. Ce fut donc avant tout pour Philippe une nécessité politique de ne pas assister avec une inerte neutralité aux événements qui se déroulaient dans la péninsule italique; son propre intérêt comme celui du monde grec lui défendait de permettre que Carthage succombât aux Romains; la coopération avec Hannibal lui était réellement commandée par les circonstances, et aussi, en définitive, par la considération qu'il pourrait , en prenant part à la guerre , prévenir une diminution trop grande de la puissance romaine, chose qu'il ne pouvait pas non plus souhaiter.
Mais, pour son malheur et pour celui de la Grèce, le jeune roi de Macédoine, au moment oii il aurait du je ter ses regards au delà de l'étroit horizon des affaires politiques de la péninsule gréco-macédonienne, ne possédait nullement la maturité de l'homme d'État, la prévoyance, la fermeté, Ténergie constante, le sérieux du caractère, aucune des qualités enfin sans lesquelles il n'aurait pas dii se risquer à prendre part à la lutte gigantesque qui avait lieu de l'autre côté de l'Adriatique. Philippe. avait été préparé avec le plus grand soin par son excellent tuteur Antigone au grand rôle qu'il était appelé à remplir. Il était intelligent, bien fait, d^un commerce agréable , mais il était arrivé trop jeune sur le trône ; il n'était pas encore assez rompu à la politique ; en un mot, il n'était pas encore, à l'âge de vingt ans à peine, capable d'atteindre le but élevé qu'il s'était proposé. Et pour son malheur, il n'avait auprès de lui
aucun homme d'Etat qui eût pu suppléer, dans une certaine mesure, à ce qui lui manquait. Les plus éminenls des ministres et des généraux macédoniens, dont Antigone mourant avait entouré son pupille comme d'une espèce de conseil de régence, avaient très mal rempli leur mandat. Guidés par un patriotisme étroit, ils étaient jaloux de la haute considération dont Aratos jouissait auprès de leur jeune souverain, et, après avoir tramé de honteux complots contre Philippe et ses intérêts, ils avaient trouvé une fin déshonorante au moment où s'achevait la guerre d'Etolie.
Quant au vieil Aratos, dont la politique n'avait jamais dépassé la sphère des intérêts grecs ou hellénistiques, il n'était pas particulièrement propre à donner des conseils relatifs à la position nouvelle dans laquelle on se trouvait vis-à-vis d'Hannibal et des Romains. Une restait donc plus guère à Philippe que l'homme qui avait déjà, lout récemment, commencé à enlever à Aratos une partie de la considération dont il jouissait à la cour, qui avait déjà attiré sur l'Italie l'attention de Philippe et qui était la cause immédiate des difficultés qui avaient surgi entre le roi et les Romains : le prince illyrien Démétrios de Pharos (dont nous avons déjà cité le nom). Allié des Romains depuis 229avant J.-C, hrouillé avec eux dès 225 pour devenir en 222 et 221 l'allié d'Antigone Doson, ce personnage avait été expulsé en 219 de toutes ses possessions ; il avait cherché un refuge auprès de Philippe, qui venait de r e fuser de le livrer aux Romains*. Cependant, ce Démétrios était un pirate illyrien , violent et impie , un soldat d'une témérité aveugle, mais certainement pas le conseiller dont Philippe avait maintenant hesoin; c'était avant tout sa haine ardente contre Rome qui l'avait poussé * à exciter le jeune roi à prendre part à la guerre italique; mais, de même que dans d'autres circonstances déjà, ses agissements avaient exercé sur Philippe la plus fâcheuse influence, il n'était pas homme
') Liv., XXII, 33 (éd. Weissenborn). Zonar., Anm;/., VIII, 20, s. fin.
*) D'après Justin, XXIX, 2, Démétrios, pour décider le roi à faire la guerre en lUyrie et en Italie (le pirate espérait ainsi rentrer en possession de ce qu'il avait perdu, Pol.. V, 108, 6 sqq.), serait allé jusqu'à céder préalablement à Philippe ses droits sur les contrées qu'on lui avait enlevées en Ilivrie.
à faire réussir par de bons conseils ou une action énergique la nouvelle entreprise. C'est ainsi que ce même Philippe qui, dans la guerre d'Etolie, avait imposé à tous les Grecs par son courage et sa fermeté, son activité et son énergie, fait preuve, durant les années d'une lutte décisive, d'une faiblesse, d'une irrésolution, d'une « hésitation et d'un laisser-aller » qui s'accordaient très mal avec les rêves ambitieux qu'il s'était flatté de réaliser lors de la conclusion dé la paix de Naupacte.
La tâche qui s'imposait à Philippe était très clairement indiquée. Il s'agissait avant tout d'entrer k temps en relations suivies avec Annibal, mais il lui fallait aussi, comme nous l'avons fait observer plus haut, faire de sérieux préparatifs sur mer et sur terre, mobiliser autant que possible pour cette guerre l'élite des forces grecques, et^ dans tous les cas, conserver et augmenter ses bonnes relations avec les États helléniques. Or, c'est précisément à ces divers points de vue que Philippe commit partout les grandes fautes. Et tout d'abord, il perdit un temps précieux. Sans doute, il était urgent de repousser le chef illyrien Scerdilaïdas (été et automne 217), qui, autrefois allié des Macédoniens, avait passé récemment du côté des Romains et ravagé les frontières macédoniennes; et, avant l'équipement, remis jusqu'à l'hiver suivant, d'une flotte considérable (destinée surtout au transport des troupes)^ il ne fallait pas songer à passer en Italie. Mais Philippe, pour son malheur^ ne songeait toujours pas encore à faire construire de gros vaisseaux de guerre; bien plus, encore que l'Italie le préoccupât beaucoup et que sa participation à la guerre qui s'y faisait eût été, précisément alors, décisive, il ne put pas, paraît-il, pendant plusieurs mois, se décider à entrer en relations avec Hannibal.
Peu importent les motifs psychologiques ou politiques qui y contribuèrent : les troupes macédoniennes ne passèrent pas l'Adriatique en 216; le roi n'entra pas en relation directe avec Hannibal, mais par contre, pendant l'été de cette année, il se rendit ridicule aux yeux detoutle monde. En effet, il s'était proposé de s'emparer avant tout d'une partie des côtes de Tlllyrie méridionale, dans le but sans doute d'élargir sa base d'opéralions pour la guerre d'Italie; déjà il était arrivé avec sa flotte
aux environs d*Apollonie, lorsque le bruit de l'apparition prochaine d'une flotte romaine lui fit prendre précipitamment la fuite, pour rester chez lui dans une inaction complète, tandis qu'en réalité ce n'était qu'une petite escadre d'observation de cinquante vaisseaux romains qui croisait près de Rhégion. Ce ne fut qu'en apprenant la nouvelle et terrible défaite des Romains à Cannes ^ que le roi prit la résolution qu'il avait si longtemps remise. Alors enfin Philippe se mit en rapport avec Hannibal et traita effectivement avec lui, pour lui et ses alliés, desconditions d'une vaste alliance défensive et offensive ; mais la conclusion du traité fut retardée de la manière la plus fâcheuse : la première ambassade que Philippe envoya en Italie tomba, avec l'original du traité, entre les mains des Romains. Les conditions du traité qui fut enfin signé, en 21 o avant J.-C, entre Hannibal et Philippe ne nous sont pas, il est vrai, complètement connues^ : les historiens qui nous parlent de ces faits, ceux du moins qui méritent d'être crus, et en particulier Polybe, ne nous donnent pas de détails précis sur le sort qui était réservé à l'Italie après l'écrasement des Romains. Mais ce qu'on voit bien, c'est que Philippe devait renoncer aux rêves ambitieux de la possession éventuelle des colonies grecques de ritalie méridionale, rêves qu'il semble avoir nourris à l'exemple d'Alexandre et de Pyrrhos, roi d'Épire; par contre, les Carthaginois, pour leur avoir promis de les soutenir dorénavant de toutes ses forces dans la guerre qu'ils faisaient aux Romains, lui avaient assigné, comme sa part du butin, les possessions romaines en lUyrie et la domination sur toute la péninsule grecque, ainsi que leur appui pour rendre cette domination complète ; Démétrios de Pharos devait rentrer dans ses possessions.
') « Le 2 août (de l'an 216), d'après l'ancien calendrier, à peu près au mois de juin d'après le calendrier rectifié. » (Mommsen, op. cit., I, p. 611).
2) Cf. PoLYB., Vil. 9. Appian., Maced. 1 (éd. Schweighaeuser) . Liv., XXIII, 33. EuTROP., III, 12. ZoNAR. IX, 4. — Gomp. aussi les opinions diverses de plusieurs modernes, notamment de Flathe, Gesch. Macédoniens, vol. II, p. 277 et suiv., et l'article « Philippe III » dans l'Encyclopédie d'EnscH-GRUBER, 3^ sect., tom. XXIil, p. 279. Freeman, History of federal government. Vol. I, p. 566 et suiv. G. Flchs, art. « Philippe III », dans ia aRealencyclop. d. Mass. Alterth. de Pauly, V, p. 1483; v. aussi Peter, Gesch. Roms (2<' edit.), I, p. 374, et Mommskx, op. cit., I. 614.
ÔV INÎRODUCÎIOÎ*
Dès lors, on se demanda avec la plus grande inquiétude, en Italie comme en Grèce, ce que Philippe allait entreprendre ; mais ni les craintes des Romains, qui, il est vrai, n'étaient pas anéantis même par la défaite de Cannes, mais qui, selon les prévisions humaines, auraient dû succomber aux forces réunies des Macédoniens et des Carthaginois, ni les espérances d'Hannibal , qui sentait bien qu'appuyé sur ses seules forces il ne pourrait pas anéantir la grande puissance italienne, ne se réalisèrent. Le roi, avant même que les négociations fussent complètement terminées, avait essayé de prendre Corcyre\ la station la plus importante sur la route maritime entre la Grèce et l'Italie méridionale; cette attaque était restée sans succès. Or les Romains, en faisant prisonnière l'ambassade macédonienne, avaient obtenu à temps une connaissance parfaite des plans de Philippe, et s'étaient hâtés en conséquence de mettre une forte garnison à Brundusium, le port d'Italie, où l'on devait craindre plus qu'ailleurs le débarquement de l'amée macédonienne ; en même temps, pour protéger la côte orientale de l'Italie, ils avaient posté une flotte de cinquante gros vaisseaux de guerre sous le commandement du préteur M. Valerius Lsevinus. Philippe n'osa pas affronter de pareilles forces avec ses petits vaisseaux; il ne trouva pas non plus les moyens ni l'audace nécessaires pour tendre la main aux Carthaginois en suivant une autre route; il se jeta donc de nouveau avec ses troupes, pendant l'été de l'année 214, sur la côte méridionale de rillyrie, pour reprendre,, en attendant, dans ces contrées au moins, aux Romains et à leurs alliés en Illyrie, une partie de leurs possessions. Il attaque d'abord les villes d'Apollonie et d'Oricos sans aucun succès. Les forces peu considérables que les Romains envoyèrent d'Italie contre le roi lui firent éprouver des pertes très sensibles. La manière dont Philippe faisait alors la guerre était telle que les Romains, qui d'ailleurs avaient déjà surmonté les plus grandes difficultés en Italie et qui, grâce à de pénibles efforts, l'emportaient peu à peu sur les Carthaginois^ se sentirent bientôt complètement délivrés de la crainte que leur avait inspirée ce nouvel
*) Appian., Maced .1 ; cf. Zonar,, IX, 4.
ennemi. Philippe en avait fait juste assez pour provoquer la vengeance future des Romains, et il s'y était pris de telle façon que les généraux italiques se sentirent bientôt délivrés de cette crainte respectueuse qu'inspiraient encore à l'époque les armes macédoniennes.
Depuis les tristes expériences de l'année 214, Philippe se tint sagement à disl ance d'Apollonie qui lui avait valu un si cruel échec. Mais les expéditions qu'il fit contre l'Illyrie centrale, maintenant que les Romains ne le gênaient plus, furent couronnées d'unplein succès. Et lorsque Hannibal, dans cette même année 212 où les Romains en Espagne se virent repoussés derrière l'Ebre, s'empara enfin des ports italiques si importants de Tarente et de Métaponte, la route d'Italie semblait enfin complètement ouverte à l'armée macédonienne. Mais, même en ce moment, le roi ne trouva pas l'énergie nécessaire, pour sou malheur et pourcelui de la Grèce. Car maintenant les Romains jugèrent que le moment était venu de repousser plus énergiquement l'attaque qui les menaçait du côté de l'Orient et d'arrêter l'armée macédonienne, qui, si Philippe avait eu quelque énergie, eut pu se montrer d'un jour à l'autre dans l'Italie inférieure, en lançant le brandon de la guerre dans la maison même de ce lemporiseur insensé, en allumant dans la Grèce même une nouvelle guerre contre les Macédoniens. Cette tentative ne réussit que trop bien. En effet, Philippe avait lui-même, par ses propres folies, aplani les voies à la diplomatie romaine qui, depuis plusieurs années % travaillait avec zèle en Grèce : ce même Philippe qui, au moment de la paix de Naupacte, était le favori de la Grèce entière était devenu odieux à tout le monde cinq ans plus tard. Il était naturel que sa manière nonchalante de faire la guerre aux Romains eût ébranlé partout en Grèce la confiance qu'il avait inspirée comme général en chef; que les sentiments d'un patriotisme élevé qui, en été de l'année 217, animaient toute la nation grecque se fussent dissipés à la vue de l'attitude indécise de Philippe dans la grande crise italique, et d'une série de lourdes fautes commises par le jeune roi dans la direction de-
1) Cf. PoLYB., V, 105. 8. Liv. XXII, 11 init.; XIII, 24 init.
32 lNTRODUCTIOi\
la politique hellénique. C'était surtout chez les impétueux Étoliens, auxquels le roi ne pouvait imposer qu'en menant vivement la guerre et en remportant de nouvelles victoires, qui depuis longtemps supportaient impatiemment la paix et éprouvaient un vif désir de labourer avec l'épée, que les idées d'Agélaos étaient depuis longtemps oubliées; et les Romains n*ont sans doute pas négligé de nourrir, dans la mesure de leurs forces, l'antique antipathie et la méfiance renaissante des Etoliens à l'égard de la Macédoine, en leur communiquant sans retard et en profitant habilement de certaines clauses du traité conclu entre Carthage et les Macédoniens (p. 29). En outre, Philippe avait su, par d'autres moyens encore, ébranler profondément j'attachement de la plupart de ses anciens alliés grecs. A côté de plus d'une brillante qualité, ce jeune monarque, en avançant en âge, ht voir des traits de caractère qui lui valurent bientôt auprès des Grecs la renommée d'un odieux « tyran ». On s'aperçut peu à peu que le jeune et aimable prince n'était nullement le doux jeune homme pour lequel plus d'un l'avait pris d'abord. Déjà la barbare dévastalion des sanctuaires de Thermon et la terrible dureté avec laquelle il avait vendu comme esclave toute la bourgeoisie grecque de Thèbes Phthiotique (prise pendant la guerre Sociale), pouvait faire réfléchir maint patriote grec,, bien qu'alors on ne pût pas prévoir encore que cet homme, si ses ardentes passions étaient surexcitées ou si la « raison d'État » semblait l'exiger, n'hésiterait pas à aller bien au delà des limites de l'odieux droit de la guerre de ce temps-là, et que, à roccasion, il ne reculerait même pas devant un crime. Mais c'est précisément à cet égard que Philippe devait faire faire aux Grecs les plus tristes expériences , non pas que le roi trouvât du plaisir à verser le sang et à commettre d'inutiles cruautés, mais il montrait de plus en plus une effrayante indifl'érence à l'égard des commandements de l'honneur et de l'humanité, un mépris du droit vraiment despotique qui devait à la fin se venger cruellement sur luimême. En outre, Philippe, s'abandonnant en vrai tyran à ses caprices despotiques, ne négligeait que trop souvent les intérêts de l'ordre le plus élevé ; souvent, au grand détriment de ses
propres affaircis, il n'hésitait pas à blesser de gaieté de cœur ses amis les plus intimes. Le même homme qui, quand il le voulait, savait gagner tous les cœurs par le charme d'une dignité vraiment royale unie à Tamabilité la plus séduisante, qui savait exercer un charme toujours nouveau sur les Grecs si impressionnables en adoptant avec condescendance leurs coutumes favorites et nationales*, ne craignait pas, par exemple, même dans les moments les plus critiques, de blesser profondément les familles grecques les plus considérées, en déshonorant sans vergogne des femmes et des jeunes filles. Mais son despotisme arbitraire se montra encore bien plus sur le terrain de la politique proprement dite. Pendant les premières années de son règne, il avait été assez sage pour ne point écouter les propositions brutales de ses ministres macédoniens, qui prétendaient traiter sans façonles alliés grecs comme des sujets macédoniens ou plutôt comme des vaincus, et pour suivre les bons conseils d'Aratos. Tout récemment, cependant, alors que la haute opinion qu'il avait de lui-même le rendait de plus en plus impatient de l'autorité d'Aratos, il avait commencé à se comporter à l'égard des Grecs plutôt en maître qu'en protecteur, à traiter ses alliés en Grèce avec hauteur et sans égards ^ comme si, dans la guerre qu'il faisait aux Romains, la sympathie des Grecs était pour lui chose complètement indifférente et sans valeur. Il est possible qu'alors déjà l'influence romaine se soit fait sentir en Grèce et que Philippe crût ne pouvoir y conserver sa position que par une impitoyable sévérité; en tout cas, sa dureté ébranla partout la confiance dont il avait joui autrefois. Ce fut notamment sa conduite en Messénie qui excita l'indignation générale. Guidé par les pernicieux conseils de Démétrios de Pharos, Philippe — qui depuis longtemps déjà s'efforçait d'assurer à la couronne macédonienne des possessions immédiates en Grèce — désirait mettre sous sa dépendance la Messénie, que dominait la forteresse d'ithome, comme il avait déjà réduit Corinthe, Zacynthe, laïriphylie avec Aliphéra qu'il avait conquise pendant la guerre Sociale. Il espérait ainsi dominer com-
») Cf. PoLYB., X, 26, 1. Liv., XXVII, 31. -) PoLYB., VII, 13, 1. Plut., Arat,, c. 49.
plètement le Péloponnèse parlaforce militaire et peut-être aussi élargir considérablement sa base d'opérations contre l'Italie. Dans ce but, il ne craignit pas (dans le cours de l'année 215 avant J.-C.)^ de faire dégénérer à Messène, la capitale, eu sanglante guerre civile un conflit entre l'oligarchie et les démocrates, afin de s'emparer pendant les troubles de la forteresse d'Ithome. Le vieil Aratos réussit une fois encore, grâce à ses sages remontrances, à empêcher du moins roccupation définitive d'Ithome; mais les rapports entre le roi et l'homme d'État achéen cessèrent presque complètement depuis lors. Aratos refusa d'accompagner le roi lors de son expédition en Illyrie en 214; et lorsque Philippe, après son triste échec devant ApoUonie, reparut en Messénie et, après une attaque infructueuse dirigée contre Ithome (entreprise qui coûta la vie à Démétrios de Pharos) n'eut pas honte de se venger en ravageant affreusement le pays plat, Aratos rompit ouvertement avec le royal criminel, qui avait séduit la bru de son ancien ami sous le toit hospitalier de ce dernier. Pour prévenir à temps les suites de sa rupture avec cet homme d'État toujours encore influent, Philippe n'hésita pas à se débarrasser au moyen d'un poison lent de ce même Aratos qu'il avait si longtemps vénéré comme son ami et son fidèle conseiller (213 avant J. -G.) ^ En face d'un pareil adversaire, la diplomatie romaine avait naturellement beau jeu. Tandis que Philippe regardait tranquillement les Romains s'emparer en 212 de la belle Syracuse, la dernière ville grecque restée libre sur le bord occidental de la mer Ionienne ; tandis que même la fatale nouvelle du changement décisif que la chute de Capoue (211) amena sur le théâtre de la guerre ne put l'arracher à sa torpeur, les Romains ne perdaient pas un moment pour exciter avant tout les Étoliens contre Philippe. Comme l'Étolie était naturellement pauvre, la situation économique de ces rudes montagnards se trouvait dans un triste état par suite de la désastreuse guerre qu'ils avaient faite à Phi lippe et aux alliés ; les chefs étoliens ont dû se montrer d'autant plus accessibles à l'or et aux insinuations des Romains". Aussi lorsque,
'-) Plut,, AraL, c. 52. Polyb., VIII> 14, 2 sqq. Palsan., II, 9, i. «)Cf. Liv.>XXV, 23. XXVI, 24.
fians Tautomne de Faimée 211 avant J.-C, une tlotie romaine vint jeter l'ancre sur la côte d'Etolie et que l'amiral M. Valerius Laevinus parut devant les Etoliens assemblés et leur promit non seulement Fhumiliation complète des Macédoniens el le retour à leur Ligue des villes que les derniers x\ntigonides leur avaient enlevées, mais encore la conquête de l'Acarnanie qu'ils avaient toujours convoitée, il ne lui fut pas difficile de décider ce peuple belliqueux à signer un traité d'alliance avec Rome. Ce dernier contenait surtout la clause bonteuse que, de toutes les conquêtes qu'on ferait jusqu'à Corcyre, le sol appartiendrait aux Etoliens, toute la propriété mobilière ainsi que les babitants aux Romains. Aucune des deux parties ne devait conclure avec Pbilippe une paix particulière ^
Il était difficile de s'immiscer dans les aifaires de la Grèce d'une manière plus honteuse que le firent l'es Romains par cette alliance debrigands qu'avait dictée le calcul le plus égoïste. Sans doute, ils atteignirent leur but; la guerre qui éclata en Grèce ne permit plus aux Macédoniens de songer à l'Italie. D'un autre côté, les Romains, enn'ayant pas bonté de se rendre solidaires de la politique de Klepbtes des Etoliens, forcèrent les alliés grecs de Philippe, même les Achéens que le roi venait de blesser si cruellement, à se rallier intimement à la Macédoine. Quant aux Etoliens, qui les premiers, et sans nécessité, avaient tendu la main à la grande puissance italique pour enfoncer un coin dans le système des États grecs, ils devaient expier et plus durement que les autres cette conduite anti-nationale.
Les conséquences désastreuses pour la Grèce de ce traité entre Rome et les Etoliens ne tardèrent pas à se développer avec une effrayante rapidité. Ni les Romains, ni les Etoliens n'étaient disposés à s'engager suns alliés dans cette nouvelle guerre contre les Macédoniens. On savait très bien que les sauvages Dardaniens étaient toujours disposés à envahir le territoire des rois de Macédoine chaque fois que la situation de ces derniers se compliquait au dehors; mais on avait en outre, dès le début, compté sur l'appui des chefs illyriens Scerdi-
1) Liv., XXVI, 24. Cf. PoLYB., XI. 6, 5. Justin , XXIX, 4.
laïdas et Pleuralos. En Grèce, les Etoliens (auxquels se joignirent aussi les Messéniens, que Philippe avait si odieusement traités*) se chargèrent de faire marcher les Éléens, leurs bons amis, et les Spartiates. L'Elide leur avait été de tout temps indispensable comme point de départ d'expéditions importantes dans le Péloponnèse; les Spartiates, de leur côté, devaient tenir en échec les Achéens et les troupes macédoniennes à Corinthe. Sur ces entrefaites, le roi Lycurgue avait chassé de Sparte le jeune Agésipolis III ; lui-même était mort en 211^ et le pouvoir avait passé, du moins de nom, aux mains de son fils mineur Pélops. Les propositions des Etoliens amenèrent un changement décisif à Sparte (210). Après une lutte acharnée des partis, les Spartiates adhérèrent à la ligue romano-étolienne; mais en même temps le jeune et belliqueux Machanidas, qui était peut-être le chef du parti étolien à Sparte, profita de l'occasion pour écarter complètementle jeune Pélops et pour s'emparer lui-même du pouvoir suprême. Cet État, qui pendant si longtemps avait représenté l'oligarchie la plus intraitable, qui, aux jours de sa grandeur, avait partout systématiquement combattu la tyrannie, devait avoir, vers la fin de son existence, lui aussi^ son ère de « tyrans ».
Ce que les plus clairvoyants des Hellènes avaient craint, ce qu'ils avaient en vain essayé de prévenir était donc enfin arrivé : la grande lutte entre Rome et Carthage pour l'empire du monde avait aussi entraîné la Grèce, et, comme pendant chaque crise décisive depuis la fatale rupture entre Athènes et Sparte en 461 avant J.-C, cette fois encore la Grèce, au moment oii son sort allait se décider, était malheureusement divisée, déchirée parles plus cruelles dissensions entre les diverses tribus ; toutes les peuplades grecques étaient disposées à se faire le plus de mal possible. Bien plus : on vit alors clairement pour la première fois qu'en face de la lutte décisive entre Rome et Annibal, le monde hellénistique lui-même était bien loin de former un tout compact. L'Egypte, il est vrai, qui, toujours opposée aux Séleucides et aux Antigonides ', avait,
•) PoLYB., IX, 30, 6. Liv.,XXIX, 12.
2) Droysen, Histoire de l'Hellénisme, III, p. 177, trad. Bouché-Leclercrj. MoMMSEN, op. cit., I, p. 433, 555.
INTRODUCTION ôl
dans d'autres circonstances déjà, cultivé l'amitié de Rome, resta neutre dans la guerre qui venait d'éclater en Grèce. Par contre, la puissance de second ordre qui depuis la troisième décade du nf siècle avant J.-C. avait peu à peu grandi dans l'ouest de TAsie-Mineure, le royaume de Pergame, dont le roi Atlale P' ne se maintenait que péniblement dans sa position difficile entre les Séleucides, ses anciens ennemis, entre Philippe et son beau-frère, Prusias P»* de Bilhynie, profita sans tarder de l'occasion pour tendre la n;iain aux Etoliens et par là aux Romains dans la guerre qu'ils faisaient à la Macédoine. Ses troupes devinrent ainsi les premiers avant-postes de Rome dans l'Orient hellénistique. C'est sous ces auspices que commença, sur le sol hellénique, le prélude de la grande lutte pour la suprématie dans l'Orient gréco-hellénistique que Rome devait entreprendre dix ans plus tard.
Nous ne suivrons pas dans ses péripéties compliquées cette guerre de six ans entre la coalition des Romains et des Etoliens et celle des Grecs et des Macédoniens; il suffira, cette fois encore , d'indiquer les événements principaux. La manière dont cette guerre fut faite rappelle , à plus d'un égard , celle qui porte le nom de guerre Sociale; on ne frappe que rarement des coups décisifs, et, tandis que la Laconic et l'Élide menacent constamment de cruels ravages le Péloponnèse achéen,les Etoliens, appuyés d'ordinaire par des vaisseaux de guerre de Rome et de Pergame, s^efforcent dans la Grèce centrale de soumettre vers l'ouest l'Acarnanie, et de reprendre vers l'est une série de villes que, depuis une génération, la Macédoine leur avait enlevées. Dans le nord de la Grèce, secondés par les incursions des Barbares du Nord, des tribus thraces, illyriennes etdardaniennes, ils cherchent à se frayer une route vers la Macédoine en passant par la Thessalie. De son côté^ Philippe, comme les Achéens, en est réduit pendant plusieurs années à une pénible défensive. Or, il faut le dire à la louange du roi, depuis le moment où les Romains ont jeté le brandon de la guerre dans sa propre maison, il rassemble toutes ses forces et sait affronter avec virilité les dangers nouveaux qui le menacent; autant il s'était montré faible et hésitant en face de la ques-
tion ilalienno, aulanl il fail preuve d'intelligence, de vigueur, de fermeté quand il ne s'agit plus que des affaires de la Grèce. Il déploie, et plus que jamais, cette force irrésistible, cette activité infatigable, cette rapidité dans ses mouvements qui l'avaient rendu si terrible à ses adversaires dans la guerre Sociale, — et, il faut le dire^ cette fois ce n'est pas Philippe, ce sont plutôt les Romains et les Étoliens qui se couvrent de honte en faisant la guerre en véritables Barbares. L'affreux pillage de la ville phocidienne d'Anticyre (210)* et de la ville achéenne de Dyme (209 ou 208)'' par les Romains, la froide cruauté avec laquelle on vendit en masse comme esclavesles habit ants grecs d'Anticyre, d'Égine (2 1 0)^ d'Oréos en Eubée (208)* et de Dyme après la prise de ces villes ; enfin la vente brutale de l'île d'Egine, qui appartenait à la ligue achéenne et que Jes Etoliens*^ cédèrent définitivement au roi Attale pour une somme de trente talents (180,000 fr.); tout cela excita dans le monde hellénique tout entier la plus profonde indignation et fit bientôt oublier les anciennes fautes de Philippe. L'activité de ce dernier était incessante ; la grande étendue du théâtre de la guerre et la faiblesse de ses alliés, qui cette fois encore le forçaient, sans lui laisser un moment de repos^ tantôt à se tourner contre les Barbares du Nord, tantôt à lutter contre les Etoliens en Thessalie et aux Thermopyles, tantôt à courir au Péloponnèse, rendirent sa position bien difficile pendant plusieurs années. En outre, ce qui pendant longtemps le rendit impuissant vis-à-vis des Romains et des Pergaméniens, ce fut le manque de gros vaisseaux auquel ne suppléaient que de temps à autre les secours envoyés par Carthage et la Bithynie (ce ne fut que vers la fin de l'été de l'année 208 que Philippe commença à faire construire cent gros vaisseaux de guerre) \ Cependant la fortune se mit à pencher décidément de son
1) Liv., XXVI, 26. PoLYB., TX. 39, 2, sqq. Pausan , X, 36, 3.
2) Cf. Liv., XXVII, 31. XXXII, 21. Pausan., VII, 17, 3. sjPoLYB., XL 6,8. XXIII, 8, 9.
*) Liv., XXXIII, 6. PoLYB.. XI, 6, 8.
^) PoLYB., XXIII, 8, 10. Sur l'Attaleion d'Éi,nne (eaclos dédié plus tard à Attale Philadelphe de Pergame), cf. Bqrsian. Greo^'/'. Griechenlands^ II, p. 82. Sur la domination des Pergaméniens à Egine, voy. Boe^kh, Corp. Inscr. Grœc, IL p. 1011 sqq. Addenda, n» 2439 b.
6) Liv.,XXVIIL8.
côté depuis 208. Ce fut pour lui un grand avantage que, d'un /\ côté, le roi Attale, qui se voyait menacé dans son propre pays par Prusias de Bithynie, ne prit plus part à la guerre en Grèce depuis 207, et que, de l'autre, les Romains, qui voyaient les Macédoniens suffisamment occupés dans la péninsule hellénique, et qui par conséquent n'avaient plus depuis quoique temps déjà que faiblement soutenu les Étoliens, ne leur en- j voyèrent presque plus aucun secours depuis l'année 207, étant accablés eux-mêmes par la terrible lutte qu'ils soutenaient en Espagne et contre Hasdrubal en Italie. Déjà repoussés de la Thessalie et de la Phocide, les Etoliens ne purent plus à la fin empêcher Philippe de pénéirer (206) jusqu'à leur forteresse deThermon* et de l'emporter sur euxpartout ailleurs. Du reste, la Ligue achéenne vers cette époque fut animée d'une ardeur belliqueuse nouvelle, qui exerça pendant longtemps une grande influence sur les événements.
Ce nouvel essor fut avant tout l'œuvre d'un général distingué, qu'une destinée jalouse fit surgir malheureusement quelques dizaines d'années trop tard parmi les Achéens, du grand Philopœmen. Cet homme, fils de Craugis, noble Arcadien, était né à Megalopolis en 253 avant J.-C. Après avoir été très bien élevé par son excellent père et, après la mort | prématurée de ce dernier, par un ami de la maison, le jeune homme, quelques années plus tard, fut initié aux sciences et conçut un idéal politique très élevé, grâce à la société des philosophes académiciens Ecdémos et Démophane (ou Mégalophane), ses célèbres compatriotes 2; il montra de bonne heure autant de goût que de talent pour la carrière militaire. Formé théoriquement par l'étude d'importants ouvrages sur la tactique et l'histoire militaire, il chercha à donner de la justesse à son coup d'oeil militaire en faisant avec zèle des études topographiques; bien fait et robuste, le jeune homme ne négligeait pas, en outre, d'endurcir son corps par de continuels exercices des plus fatigants, qui visaient tous à le rendre plus apte au métier de la guerre. Il arriva ainsi à une force
1) PoLYB., XL 4; 1. Comp. Liv., XXXVI, 31.
2) Cf. Pauly, Heal-Encyclop, des klass, AJ forth . vol. V, p. 1526, IV, p. 1712.
et à une dextérité extraordinaires; même dans Fâg-e mùr, il n'oubliait pas, dans les moments de calme, d'entretenir ses forces, tantôt par d'audacieuses parties de chasse, tantôt par des travaux champêtres. Nous ne savons pas si et dans quelle mesure le jeune Philopœmen a pris part aux campagnes d'Aratos; mais les jours de sa gloire militaire ne commencent qu'à cette époque fatale où le choc de Cléomène de Sparte contre Aratos modifia complètement l'attitude qu'avait conservée depuis un quart de siècle la Ligue achéenne. Philopœmen avait déjà fait preuve d'éminentes qualités militaires dans diverses escarmouches sur la frontière laconienne ; lors de la surprise de Megalopolis parles Spartiates (222), cet homme de cœur, alors âgé d'une trentaine d'années et plein de vigueur, s'était vaillamment battu et avait ensuite protégé la fuite de ses compatriotes en Messénie avec autant de courage que de dévouement. Et lorsque sonna l'heure de la revanche^ il avait puissamment contribué à la défaite des Spartiates à Sellasie en chargeant à la tête de la cavalerie achéenne, avec autant d'audace que d'habileté, le centre de l'ennemi ^ Sa conduite admirable imposait alors tellement au roi Antigone Doson qu'il tenta de décider ce jeune homme si bien doué à entrer en qualité d'officier dans l'armée macédonienne. Mais Philopœmen, qui ne voulait pas servir un prince, et qui du reste voyait avec déplaisir la tournure que prenaient les affaires en Grèce, refusa cette offre, et s'en alla en Crète, oii il prit part pendant plusieurs années, comme chef de mercenaires, à la guerre qui y sévissait alors (p. 22), devenant ainsi, dans les circonstances les plus difficiles, un général de premier ordre. Lorsque, après une longue absence (probablement après la mort d' Aratos), il revint enfin dans le Péloponnèse, il trouva sa patrie dans une triste situation; c'était surtout la morl d' Aratos et la faiblesse militaire de la Ligue achéenne qui avait fait tomber de plus en plus cette partie du monde hellénique sous la dépendance du roi Philippe'. Il est vrai que Philippe,
1) Cf. Droysen, His^. de r/fe//en.,III,p. 578 sqq. trad. Bouché-Leclercq.
*) A cette époque, il était d'usage que les Achéens renouvelassent tous les ans leur alliance avec Philippe en prêtant serment ou lui rendant hommage. Cf. Liv., XXXII, 5. Cf. aussi le passage de Liv., XXXII, 22 : Lege cautum ne quid, quod adversus Philippi societatem esset, mit referre magistratibus, autdêcernere comilio jus esset.
depuis la guerre contre les Romains et les Étoliens, avait été assez prudent pour reconquérir par son affabilité et de flatteuses promesses la faveur des Achéens qu'il avait si profondément blessés par sa conduite à l'égard d'x\ratos; mais cela n'augmentait pas les forces de la Ligue achéenne. Ce fut donc un grand avantage pour les Acbéens de revoir au milieu d'eux Philopœmen, qu'avait précédé d'ailleurs sa grande renommée. On se bâta de nommer l'illustre général hipparque (second cbef de la Ligue) pour l'année 210-209 ^ Dès lors, Philopœmen commença sa grande œuvre de réorganisation de l'armée achéenne. Dans un laps de temps d'une brièveté surprenante, il avait changé en une troupe d'élite la cavalerie confédérée, qui se recrutait parmi les fils de la riche bourgeoisie, mais qui, depuis plusieurs années, était tombée dans un triste état en partie par l'admission de remplaçants, en partie par l'incapacité militaire de la plupart des hipparques et surtout par leur faiblesse et leur manque d'autorité en face de leurs nobles subordonnés. La brillante victoire qu'il remporta ensuite avec ces guerriers dans la rencontre de cavalerie près du Larisos sur les Étoliens et les Éléens réunis, rendit pour la première fois aux Achéens la confiance en leurs propres forces et contribua pour beaucoup à faire nommer l'excellent général stratège (premier chef) de la Ligue achéenne pour l'année 208-207 '. Alors enfin Philopœmen put entreprendre la réforme complète de l'infanterie fédérale. Jusqu'alors les stratèges des Achéens s'étaient appuyés surtout sur des mercenaires; mais il leur était d'autant plus difficile d'opérer avec succès que souvent même on manquait d'argent pour payer régulièrement ces soldats ^ Quant aux milices fédérales, mal organisées comme elles l'étaient, on n'avait plus, depuis des
*) Cf. ScHORN, Gf^.çc^. Grlech., p. 189 et p. 197. Freeman, op. cit. y p. 589. Il est probable que, comme le dit Sghorn, op. cit., p. 210-215 (la plupart des modernes sont de son avis, et en dernier lieu encore Freeman, ibid., et H. NissEN, Kritlsche Untersiichunjen ûher die Quellen der vierten und filnften Decade des Livius, p. 137), les stratèges annuels et autres fonctionnaires achéens n'entraient pins, comme autrefois, en fonctions au mois de mai, mais en automne, depuis la fin de la guerre Soeiae, c'esl-à-dire depuis 217 av. J.-G.
-) Cf. ScHORN , p. 193, 212. Freeman, p. 593. K. Keil à l'article Philopœmen dans VAllgein. Ena/klop., sect. Ill, vol. XXlll, p. 459,
3) Cf. PoLYB., IV, 60, 2. V., 30, 5.
années, osé les employer dans les affaires décisives. Philopœmen semiténergiquement à l'œuvre. Il savait très bien quels excellents soldats on pouvait encore faire surtout des Achéens proprement dits et des Arcadiens, qui autrefois s'étaient fail craindre et rechercher au loin comme mercenaires. Les rudes el robustes bergers, chasseurs et paysans des contrées montagneuses du Péloponnèse, n'avaient qu'à être bien armés et exercés avec méthode pour se mesurer avec confiance, sous la conduite d'un bon chef, avec les Etoliens et les Spartiates. Mais le grand général comptait aussi, pour en faire de bons soldats, sur ceux des jeunes élégants peu belliqueux des villes qui n'avaient pas été appelés à reconstituer la cavalerie. Philopœmen employa surtout des moyens moraux; secondé par les impérieuses exigences de cet âge de fer, il sut réveiller le sentiment national des Péloponnésiens et inspirer aux hommes ainsi qu'aux femmes un enthousiasme belliqueux comme ces tribus n'en avaient pas éprouvé depuis les temps d'Épaminondas et de Lycomède. Et de même qu'en réformant la cavalerie il ne s'était pas contenté de combattre la mollesse el l'inconduite des jeunes nobles par une discipline sévère, mais avait encore réussi à mettre au service des intérêts militaires leur ambition et leur vanité, il sut à présent attacher au service militaire la jeunesse libertine et fastueuse des villes par la splendeur et la beauté de leurs vêtements militaires et de leurs armures, les dégoûter peu à peu d'une vie d'oisiveté et de plaisirs, et leur inspirer un goût durable pour le métier des armes. D'ailleurs, ce vaillant général imposait aux campagnards et aux basses classes par ses manières vraiment populaires. Philopœmen était un général comme les Grecs du Péloponnèse n'en avaient point eu depuis les temps de Xénophon et d'Agésilas. Placé au premier rang par sa position sociale, riche en propriétés parfaitement tenues, il était bien vu du campagnard parce que, dans les temps de calme, il aimait à manier la charrue et la bêche comme un pauvre journalier, et se contentait du lit de paille le plus dur; sa simplicité et sa droiture, sa franche cordialité, la simplicité de son genre de vie et de sa mise, qui de temps à autre donnait lieu aux quiproquos les plus divertissants, son goût pour les facéties mili-
taires et l'esprit caustique, malgré sa sévérité en ce qui concernait le service, c'étaient là des qualités que Philopœmen partageait avec les plus populaires des grands généraux grecs. Et si les soldats admiraient sa force étonnante, son irrésistible valeur personnelle, les connaisseurs, son heureux talent d'organisation rapide, sa routine de tacticien, la sûreté et l'habileté avec lesquelles il profitait avec autant de rapidité que de bonheur de toutes les circonstances et surtout des avantages du terrain, on devait voir bientôt avec étonnement combien ce même Philopœmen était capable d'éveiller dans le cœur de ses soldats une calme asaurance et la confiance la plus complète en son commandement.
Eu égard à l'état politique, militaire et social où se trouvait alors la péninsule hellénique, Philopœmen ne pouvait pas songer à supprimer complètement l'emploi de troupes auxiliaires^ mais il fallait le restreindre dans une mesure convenable. Son but principal était de rendre son peuple capable de se défendre, de créer une bonne armée nationale, de changer les troupes méprisées de la confédération achéenne en une solide milice; et il réussit si bien que plus tard (ce ne fut, il est vrai qu'après l'adjonction des cantons péloponnésiens qui jusque-là n'en faisaient point partie), la Ligue se vit en état de mettre sur pied, au besoin, 4,000 cavaliers et 40,000 fantassins bien exercés \ Mais, pour faire enfin de ses Péloponnésiens les égaux des fières phalanges du roi Philippe, il adopta pour sa nouvelle armée, dans ses points essentiels, l'armement des guerriers macédoniens, et changea ainsi les milices achéennes, légèrement et insuffisamment armées, peu faites pour exercer un choc vigoureux et se battre corps à corps, en un excellent corps de fantassins pesamment armés, auxquels ses rangs serrés suffisaient à inspirer cette confiance en euxmêmes qui avait si longtemps manqué aux Achéens. La simplicité relative des exercices traditionnels et son zèle infatigable lui permirent de former, dans l'espace de huit mois seulement^ une armée achéenne parfaitement prête au combat; et c'est avec cette jeune armée qu'il remporta bientôt après
>) PoLYB., XXIX, 9, 8. NiTzscH, Polybius, p. 26.
une des plus sanglantes victoires dont fassent mention les annales du Péloponnèse. Depuis quelques années, le tyran belliqueux Machanidas , appuyé [sur les forces lacédémoniennes et de nombreux mercenaires, avait, comme allié des Etoliens, fort molesté les Acbéens ; récemment même il avait pris l'importante ville arcadienne de Tégée et commençait à ravager le territoire de Mantinée. Pbilopœmeu résolut de marcher contre lui, et, dans une bataille meurtrière près de Mantinée (probablement dans l'été de l'année 207 avant J.-C), Machanidas, qui y périt, fut si complètement défait, que 4,000 hommes de son armée y trouvèrent la mort, et qu'un plus grand nombre encore y furent faits prisonniers. Tégée fut aussitôt reprise par les Acbéens, et la Laconie ravagée jusqu'aux portes de sa capitale \
Cette brillante victoire répandit du coup dans tout le Péloponnèse la terreur du nom de Philopœmen et de l'armée achéenne, et il élait naturel que ce formidable relèvement des Acbéens profilât aussi beaucoup au roi Philippe (cf. p. 39). Dans ces circonstances, les Étolièns aussi, qui à la lin se voyaient réduits à leurs propres forces, se fatiguèrent enfin de la guerre. Les tentatives d'intervention qu'avaient faites dans les premières années de cette guerre d'abord (209) les envoyés derÉgypte,de Rhodes, de Chios et d'Athènes, puis (208) l'Egypte et Rhodes, avaient échoué. Bien que plus d'un Étolien pensât sans doute, comme les médiateurs, que cette guerre atroce dans laquelle des États grecs s'entre-déchiraient avec une rage barbare ne servirait en définitive que les intérêts des Romains, que la Grèce, sans en excepter l'Etolie, deviendrait enfin la proie de Rome , le vaillant peuple étolien était, par l'odieux traité de 211, trop fortement enchaîné h Rome pour pouvoir facilement s'entendre avec ses adversaires. Un des Etats médiateurs de 209, Athènes, avait ensuite luimême passé aux Romains", dont les Athéniens ne cessèrent depuis lors d'être les alliés^ Mais maintenant que les Éto-
i) ScHORN, p. 20. Keil, loc. cit. Freeman, p. 597. '') Cf. Liv., XXIX, 12.
3) On sait qu'Athènes avait (p. 24) noué, dès 228, d'étroits rapports d'amitié avec Rome; et c'est peut-être alors déjà, plutôt que dans les guerres
liens se voyaient presque abandonnés par les Romains, ils n'hésitèrent plus à céder aux remontrances des médiateurs (Egypte et Rhodes, Byzance, Chios et Milylène) instamment renouvelées depuis 206; ils cessèrent de tenir compte de l'article du traité conclu avec Rome qui leur interdisait de sig-ner une paix particulière, et ils conclurent (205), malgré tous les efforts des Romains, avec Philippe une paix (probablement basée sur le statu quo) dont les conditions ne leur étaient pas, il est vrai, bien favorables*. Les suites de cette guerre désastreuse furent très importantes pour les différentes puissances grecques. La situatioi) des Étoliens était évidemment la plus fâcheuse. Dans cette longue et malheureuse guerre, ils avaient perdu une partie de leur territoire; bien plus, par suite des efforts considérables et en déflnitive complètement inutiles qu'il avait faits, ce peuple Vaillant et notamment ses chefs s'étaient de plus en plus endettés; il s'en était suivi aussi un fâcheux ébranlement de la situation économique auquel il était d'autant plus difficile de remédier que les occupations pacifiques et lucratives des tribus grecques du Sud et de l'Est, si intelligentes et d'une civilisation si avancée, étaient presque inconnues à ce peuple de rudes paysans et de berg-ers; il ne leur restait donc plus guère que leur ressource favorite, celle de se faire en masse soldats à l'étranger. Cette fois ils entrèrent surtout au service des Lagides. Le pire était que les Étoliens, en violant le traité conclu avec Rome et en refusant énergiquement de se joindre, pour continuer la guerre, au proconsul romain P. Sempronius, qui, immédiatement après laconclusion de leur paix avec Philippe, avait débarqué près des frontières de l'Épire avec des forces
macédoniennes depuis 209 ou 201, que fut conclu entre les deux États le f(s,dus sequum (cf. ïacit., Annal. Il, 53. Begker-Marquardt, Rom. Allerth., Ill, p. 248), qui plus tard assura à Athènes une situation si avantageuse dans l'empire romain, comparée à celle des autres Grecs de « l'Achaïe ». — On ne sait à quel événement se rapporte le passage de Pausanias, I, 29, 13, s. fin; èl le prétendu secours envoyé par Athènes aux Romains dans une des guerres italiques précédentes (Pausan., I, 39, 13, init.) a sans doute la même valeur que le fœdus vetustissimum des Lacédémoniens avec Rome, dont se réclamait Nabis (Liv., XXXIV, 31).
*) Cf. PoLYB., XI, 4-7. Appian., Maced. 3. Liv., XXIX, 13.
considérables, s'étaient attiré la colère des Romains. Ce devait être pour eux l'origine des plus grands malheurs.
Le roi Philippe était au contraire plus puissant et plus respecté en Grèce qu'il ne l'avait jamais été ; une fois encore on attendait, semble-t-il, dans tous les pays baignés par la Méditerranée, le passage de l'armée macédonienne en Italie ou en Sicile pour soutenir dans leur lutte désespérée les Carthaginois qui criaient au secours^ et qui, après avoir complètement perdu l'Espagne, se voyaient déjà menacés en Afrique, ou du moins pour prétenir la destruction complète de la puissance carthaginoise. Mais Philippe n'y songeait plus; soit qu'il fut trop affaibli lui-même, soit qu'alors surtout il n'osât plus se mesurer avec les terribles Romains dans leur propre pays, il désirait ardemment faire la paix avec Rome. Après quelques démonstrations contre les troupes romaines qui opéraient en Illyrie^ il vit avec plaisir les Épirotes entamer des négociations avec le proconsul romain Sempronius; il était dès lors facile de conclure à Phœnike (en Chaonie), alors la capitale de la Ligue en Épire, une paix qui laissait au roi, de ses conquêtes dansFIllyrie méridionale, au moins le territoire des Atintanes (autrefois romain). Ce traité de paix, qui du côté des Macédoniens devait être valable aussi pour laBithynie, la Thessalie, l'Épire, FAcarnanie, la Béotie et les Achéens, du côté des Romains, pour les princes Pleuratos et Attale, pour Athènes et Sparte, la Messénie et l'Élide (FÉtolie était complètement ignorée), fut (vers la fin de l'année 205 ou au commencement de 204) ratifié sans retard par le Sénat et le peuple. Philippe venait lui-même de décider de son sort à venir.
Dès que Philippe se vit délivré du danger le plus pressant, son orgueil démesuré, les mauvais éléments de son caractère reprirent complètement leur fatal empire sur ses actions; pendant les quatre années qui suivirent, l'histoire de Philippe n'est autre chose que celle d'une politique qui se détruit ellemême. Si ce roi avait compris tant soit peu la politique des Romains, il devait se dire que les Romains, une fois vainqueurs des dernières résistances de la grande puissance afri-
1) Liv., XXIX, 4. ZoNAR.,lX, 11.
caine, ne tarderaient pas à demander compte à la Macédoine de son alliance avec Hannibal. Et si, induit en erreur par ses propres succès dans la dernière guerre, il ne s'est pas imaginé, dans son complet aveuglement, que les Romains pouvaient bien se mesurer avec les « barbares » Cartliaginois, mais non avec les phalanges macédoniennes ; s'il ne négligea pas complètement le fait si important pour bien apprécier la conduite militaire des Romains dans la guerre qui avait eu lieu en Grèce, à savoir que Rome s'était tenue jusque-là sur la défensive à l'est de l'Adriatique, il devait mettre à profit le i^mps qui lui restait encore pour se préparer le mieux possible à la défense, au point de vue politique et militaire; il importait avant tout de faire les plus grands efforts pour entretenir et consolider le s bonnes relations récemment formées avec les autres États grecs. Mais c'est précisément à cet égard que nous voyons le roi ne commettre qu'une série des plus grandes fautes politiques. Non seulement Philippe irrita inutilement les Romains* en envoyant sous main des troupes et de l'argent à ces mêmes Carthaginois qu'au moment décisif il avait abandonnés à leur sort, et en permettant à ses fonctionnaires d'empiéter de nouveau sur le territoire de l'IUyrie romaine : sa conduite entière à l'égard des Hellènes, sans en excepter les fidèles Achéens, semblait être faite pour ébranler le plus tôt possible la confiance qu'il s'était acquise pendant la dernière guerre.
La victoire de Mantinée, le sentiment de leur force réveillé par le grand Philopœmen, avaient donné aux Achéens une confiance toute nouvelle en eux-mêmes ; et Philippe ne pouvait pas s'empêcher de voir que ces Péloponnésieiis qui, depuis la guerre Sociale, s'étaient plies presque machinalement à ses ordres et à ses désirs, avaient recommencé à revendiquer une plus grande part d'autonomie. C'est dans ce sens que Philopœmen était particulièrement actif. Le soin des intérêts immédiats de la Ligue achéenne et le relèvement de cette Ligue au rang de puissance indépendante^ qui pouvait bien entretenir les meilleurs rapports avec la Macédoine^ préoccupaient sans cesse cet homme d'Etat, et son peuple partageait de plus
0 Cf. Liv., XXX, 33, 26 et 42. XXXII, 33. Polyb., XVII. 1, 14.
en plus ces idées, à mesure qu'on voyait combien il savait aug^menter chaque année les forces de la Ligue. Et lorsque, stratège pourla secondefois(peut-être en206-205, où 205-204 av. J.-C.)\ il fit défiler, pendant les jeux Néméens, ses magnifiques phalanges brillamment équipées devant les Grecs assemblés pour la fête, ceux-ci, pleins d'espoir, crurent que la patrie avait retrouvé sa liberté et sa grandeur et saluèrent de leurs cris d'enthousiasme le vaillant chef de la Ligue'. On comprend que Philippe ait vu de mauvais œil cet homme et sa politique. Mais au lieu de prendre son parti, en homme d'État intelligent, de la nouvelle situation des Achéens, et de s'attacher d'une manière durable, et par le moyen d'une politique honorable, les confédérés dont les forces renaissantes pouvaient lui être très utiles, il n'écouta que ses mauvais instincts et essaya, en soudoyant des bandits, de se débarrasser de Pbilopœmen. Cette honteuse tentative d'assassinat échoua, et Philippe^ en s'attirant, de gaieté de cœur, la haine et le mépris des confédérés avait secondé plus que tout autre les plans de Pbilopœmen ^ Nous verrons bientôt comment Philippe continua ailleurs aussi à tuer la sympathie des Hellènes pour sa cause. Quant aux Achéens, il les abandonna, en attendant, à eux-mêmes (depuis 204) et à leur lutte avec un nouvel ennemi qui venait de surgir encore en Laconie. La mort de Machanidas n'avait pas mis fin aux désordres sur les bords de l'Eurotas; au contraire, bientôt après la bataille de Manlinée, un certain Nabis s'empara du pouvoir dans ces contrées. Cet homme peut être rangé parmi les criminels les plus odieux qu'ait produit l'époque de ce qu'on appelle « la tyrannie nouvelle ». Mais il eut pour Sparte une importance capitale, parce que, caricature aussi vulgaire que sanguinaire et horrible du grand Cléomène, il mit fin de la façon la plus brutale à l'antique oligarchie dorienne ; parce qu'il vengea de la manière la plus complète les crimes qu'avaient commis pendant des siècles les anciens Spartiates à l'égard des hilotes et des périèques, le mal qu'avait fait, en dernier lieu encore, l'oligarchie cor-
») ScHORN, p. 207. Freeman, p. 611. Iveil, p. 460.
2) Plut., Philop., 11. Pausan., VIII,50, 3.
3) Plut., Philop, 12. Pausan., VIII, 50. 4. Cf. Justin., XXIX, 4, 8.)
rompue de ce m® siècle avant J.-C. au roi Agis ; enfin parce qu'il termina par une république de Klephtes sanguinaires l'histoire riche en gloire et en hauts faits de cet antique État militaire dorien. Nous n'avons pas de détails sur l'origine de Nabis; nous ne savons pas s'il était un heureux chef de mercenaires, un hilote ou un périèque, s'il appartenait à une des classes moins privilégiées issues de cette population sujette, ou enfin (ce qui est peut-être le plus probable) s'il est né Spartiate. Qu'il ait été un de ces Spartiates appauvris qui vouaient aux familles régnantes la haine la plus ardente, un descendant de l'ancienne oligarchie ou peut-être même un parent de l'ancienne famille des Héraclides , toujours est-il qu'il était animé d'une haine furieuse contre l'oligarchie qui avait été au pouvoir. Époux d'une femme^ Apéga, digne de lui à tous égards, s'appuyant avant tout sur une forte armée de mercenaires, il balaya d'abord l'oligarchie. Après s*être débarrassé du jeune prince^ de Pélops, il commença à persécuter et à dépouiller d'une façon aussi cruelle que vulgaire l'oligarchie Spartiate et tous ceux qui se distinguaient par leurs richesses et leur considération personnelle. Les oligarques détestés furent assassinés en masse ou contraints de s'enfuir; on prévint la vengeance possible des fugitifs à l'aide d'assassins qui traquaient les malheureux émigrés dans toute la Grèce, tandis que les femmes et les filles des victimes et des bannis tombaient en partage aux partisans du tyran. Quant aux citoyens riches qui malgré tout osaient rester à Sparte, ils se virent exposés même plus tarda de cruels outrages, à de dures exactions et à d'horribles tortures. C'est avec les biens des oligarques proscrits, et surtout avec les grandes propriétés foncières qui avaient naguère appartenu aux familles régnantes, que Nabis dota la nouvelle bourgeoisie qu'il créa, une .bourgeoisie qui n'était pas seulement composée de périèques, de Spartiates appauvris et de la masse des esclaves et des hilotes qu'il avait émancipés, mais aussi d'innombrables criminels et de scélérats de toute espèce, que Nabis attira en Laconic de toutes les parties de la Grèce et qui lui servaient à compléter son armée et son peuple. Nabis se vanta plus tard avec une arrogance cyniqueden'avoirfait,enagissantainsi, que remettre
so Introduction
en vigueur les idées des anciens Spartiates^ ; en effet, il avait fourni une grotesque caricature des plans du noble Cléomène, effectué une révolution sociale complète, et donné de la manière la plus effrayante la vie et la forme aux aspirations communistes répandues alors depuis longtemps parmi les classes inférieures du peuple grec.
Non content d'avoir édifié son gouvernement sur une base de sang et de boue^ sur la lie du peuple, et de continuer à se maintenir en face de la partie plus morale et plus riche de la bourgeoisie à force de cruautés et de supplices, cet indigne successeur des illustres guerriers Spartiates, qui du reste était lui-même un soldat vaillant et résolu, songea à se mêler énergiquement des affaires du reste de la Grèce ; mais il le fit comme un chef de brigands, sans souci des intérêts politiques d'un ordre élevé. S'appuyant sur son acropole bien fortifiée et sur les solides ouvrages de défense dont il avait fait couvrir les parties faibles de sa capitale, il espérait, avec ses farouches soldats armés de lances, se rendre terrible à tous ses voisins. Nous apprenons qu^il s'occupait aussi de la mer'; que, tout en faisant des acquisitions de territoire en Crète, il s'allia avec les audacieux corsaires crétois; qu'avec ses propres vaisseaux il rendait très peu sûres les eaux de la Laconic, odieux imitateur du grand Polycrate, tyran de Samos, précurseur des pirates maïnotes des temps modernes. Mais, si Nabis put se livrer pendant des années et presque sans interruption à ses honteuses manœuvres sur mer, il trouva sur terre, heureusement, de courageux adversaires dans les Achéens, qu'il devait bientôt rencontrer dans le cours de ses intolérables brigandages.
En effet, Philopœmen, qui aspirait^ comme Aratos l'avait fait s^utrefois avec succès, à être le chef suprême des confédérés, poursuivait sans cesse le but qu'Aratos déjà s^était proposé : gagner le Péloponnèse entier à la Ligue fondée par les
1) Cf. PoLYB., XIII. 6—8. XVI, 13 et Diod. (éd. C. Muller) fragm. lib. XXVII., c. 1 et 2. {Excerpt, de Virt. et Vit. p. 570); ainsi que Liv., XXXIV. 31, 32, 35. Les 8oO).ot émancipés chez Polyb., XVI, 13, les servi chez Tite-Live, 1, 1, doivent être (Cf. Pausan., VIII, 51, 1 et Plut., Philop.f c, 16) sans doute en grande partie considérés coDime des hilotes.
») Polyb., XIII, 8, 2. Lw», XXXI V, 32 et 35 sq.
Achéens, à laquelle, disons-le en passant, s'était réunie la ville de Mégare, longtemps séparée après s'être détachée de la Ligue étolienne à laquelle elle avait appartenu depuis la guerre de Cléomène * . Le but qu'il poursuivait et la haine qu'il avait vouée aux potentats de Sparte depuis la destruction de Megalopolis faisaient de lui l'adversaire naturel de l'odieux Nabis et le surveillant assidu de toutes ses entreprises. Et lorsque le tyran, qui déjà était en guerre avec les Achéens, franchit la frontière laconienne (202 ou 201) et, sans souci des relations communes avec Rome et les Étoliens, se jeta sur Messène en conquérant, la prit et assiéga Ithome avec ses soldats, Philopœmen intervint en sauveur. L'occasion lui paraissait extrêmement favorable pour rétablir des rapports d'amitié avec les Messéniens, qui depuis longtemps n'en avaient plus eu avec les Achéens. Comme Lysippe, alors chef de la Ligue achéenne, ne partageait pas ses vues, le brave général, qui à aucun prix ne voulait voir, sans s'y opposer, les nouveaux empiétements de Sparte en Messénie, rassembla lui-même une troupe de volontaires, marcha avec eux sur Messène et décida les Spartiates à la retraite au seul bruit de son approche*. Et lorsque ensuite (201 à 200 avant J.-C.*) il fut stratège pour la troisième fois, il réussit, dans une campagne très habilement commencée, à infliger aux troupes lacédémoniennes une terrible défaite près de la forêt de Scotitas au pied du Parnon (sur la frontière de Tégée, d'Argolide et de Laconic)*. 11 est vrai que cela ne terminait pas la guerre entre Sparte et les Achéens ; mais dès lors ces luttes partielles se confondent avec des événements bien plus importants, à savoir avec la guerre qui recommença entre Rome et la Macédoine et qui, cette fois, devait avoir pour le monde de si graves conséquences.
Le roi Philippe, après avoir renoncé à prendre part plus longtemps àla guerre punique, avait résolu de se dédommager ailleurs du mince profit que lui avait valu la guerre avec les Ro-
1) Cf. ScHORN, op. dt., p. 208.
2) Plut., Philop.y 12. Pausan., IV, 29, 4. XIII, 50, 5; cf. Polyê^j XVI, 13, 3.
3) ScHORN, p. 209. Keil, p 460. Nissen, p. 137. 284.
*) PoLYB., XVI, 36,37. Cf. CuRTius, Peloponnesos. Vol. II, p. 262.
o2 INTRODUCTION
mains. Le roi d'Ég-yple Ptolémée IV Philopator était mort en 205 ; son successeur Ptolémée Y Épiphane était un enfant. Or, contre ce dernier s'allièrent (en 203 ou 202 avant J.-C.) le Séleucide Antiochos, dit le Grand, et le roi Philippe, dans le but de détruire la monarchie des Lagides. Antiochos espérait notamment étendre son empire sur le continent asiatique et africain, tandis que Philippe voulait s'emparer des possessions égyptiennes sur les îles et les côtes de la mer Egée ainsi que de Cyrène. C'était là une entreprise aussi honteuse qu'impolitique, par laquelle Philippe s'attira une foule de nouveaux ennemis et jeta des alliés très utiles entre les bras des Romains, sur lesquels, depuis longtemps d'ailleurs, étaient fixés les regards des souverains et des partis de l'Orient. D'autant plus que, dans ses nouvelles entreprises, il commettait audacieusement^ soit personnellement, soitpar ses amiraux scélérats, le ïarentin Héraclide et le forban étolien Dicéarque, les crimes les plus odieux, en lésant partout, avec une insolence despotique, les intérêts et les droits d'autrui. Au début, il est vrai, son succès fut complet, parce que les Egyptiens, occupés en Syrie, ne pouvaient pas s'opposer à lui. Dicéarque put donc, sans trouver de résistance, conquérir les Cyclades (égyptiennes)* ; quant à Philippe, qui convoitait surtout les florissantes villes grecques des côtes occidentales de TAsie-Mineure, en partie complètement libres, en partie dépendantes de l'Egypte, qui les gouvernait avec douceur, il commença (201 av. J.-C.)* par s'emparer des villes de Lysimachia (dans la Chersonnèse de Thrace}, qui était alors l'alliée des Étoliens^, et de Périnthe, qui se trouvait sous la protection de Byzance*. Par là, Philippe se brouilla sans raison aucune avec les Etoliens et avec les puissants Byzantins. Il fit plus : dans l'intérêt de son allié, le roi Prusias de Bithynie, il chassa les garnisons étoliennes des villes de Chalcédoine et de Cios, situées sur le territoire bithynienet également alliées
1) Theocrit., 17, 90. Appian., Maced., 3. Polyb , XVIII, 37, 8. Liv., XXXI, 15.
2) D'après Mommsen, Hœm. Gesch,, vol. I, p. 704.
3) Polyb , XV, 23, 8 sqq.,XVII, 3, 11. Liv., XXXII, 33 sqq.
*) Polyb., XVII, 2, 4. XVIII, 27, 4. Liv., XXXII, 33. XXXIII, 30.
des Étoliens; il fit en outre, malgré l'intercession d'autres villes, surtout des Rhodiens, complètement piller la malheureuse Cios et vendre tous les habitants comme esclaves ^ On traita les Thasiens avec la même cruauté, en allant celte fois jusqu'à violer la capitulation *.
De telles horreurs produisirent partout dans les pays helléniques une profonde indignation. On fit plus. Sous l'impression de cette conduite des Macédoniens, qui menaçaient gravement non seulement la liberté, mais même les racines de l'existence des villes prospères et commerçantes du bord occidental du monde hellénistique, les États de deuxième rang les plus entreprenants de la mer Egée formèrent sans tarder une coalition pour s'opposer à temps aux excès de Philippe. Il est vrai que les Etoliens, épuisés par la dernière guerre et bien affaiblis, et dont un grand nombre étaient probablement allés en Egypte avec Scopas pour y servir en qualité de mercenaires, se tinrent tranquilles en attendant. Les énergiques Rhodiens, au contraire, qui, pas plus qu'Attale, ne pouvaient contempler tranquillement l'anéantissement des cités grecques elle démembrement de l'empire des Lagides, contre lesquels Philippe avait en outre, déjà auparavant, excité les corsaires crétois, que le roi, entre autres crimes, avait trompés avec un cynisme révoltant lors de leur intercession en faveur de Cios^, les Rhodiens, complètement désabusés sur le compte de Philippe, renoncèrent à la neutralité si longtemps observée et mirent tout en mouvement pour sauver les villes d'Asie-Mineure. Avec Byzance, Chios et Attalede Pergame, ils rassemblèrent une forte flotte avec laquelle leur excellent amiral Théophiliscos livra aux escadres macédoniennes, qui déjà avaient pris Samos aux Egyptiens et menaçaient Chios, une bataille navale meurtrière dans le voisinage de cette île. Les alliés remportèrent une brillante victoire, trop chèrement achetée par la mort de l'énergique Théophiliscos. Car dès lors l'activité des alliés fut comme paralysée ; Philippe put reprendre rapidement des
') PoLYB., XV, 21-33. XVII, 3, 11. Liv., XXXII, 33.
2) PoLYB., XV, 24, 1 sqq. Liv., XXXIII, 30.
3) PoLYB., XIII, 3-5. XV, 22, 5; 23, 1 sqq. Diodor., fr. lib. XXVIII, 1 {Exe. de Virt. et Vit., p. 572). Poly.en., V, 17, 2.
forces. Une victoire remportée près de Tile de Ladé sur la flotte rhodienne, alors séparée de ses alliés, lui ouvrit les portes de Chios et de Milet; les troupes de terre macédoniennes se répandirent alors, au milieu d'affreux ravages, dans le royaume de Pergame, et Philippe put étendre ses conquêtes dans la partie égyptienne de la Garieet sur le continent rhodien(Péraea), c'està-dire sur la côte méridionale de la Carie*. Pendant ce temps, les Rhodiens renforcèrent leur flotte, se réunirent aux vaisseaux de guerre de Pergame, et arrivèrent ainsi à être si bien les maîtres dans la mer Egée que Philippe fut en grand danger de se voir couper la retraite en Macédoine et d'être forcé de passer l'hiver en Carie ; c'était d'autant plus grave qu'il était fortement menacé d'une guerre avec les Romains. Dans ces circonstances, le roi se hâta de quitter FAsie-Mineure ; laissant un petit détachement sur le théâtre de la guerre, il hâta son départ et, après avoir habilement trompé les commandants des flottes ennemies, il fut assez heureux pour atteindre encore avant la fin de l'hiver de l'année 200 avant J.-C. ses possessions européennes.
Sans contredit, les rapports des Romains avec TOrient s'étaient développés en attendant d'une fat^on fort inquiétante pour Philippe. Au printemps de 201 avant J.-C, les Romains avaient conclu une paix définitive avec Carthage : la lutte gigantesque contre Hannibal était terminée, Carthage réduite au rang d'un État commerçant de peu d'étendue, Rome par contre devenue une puissance colossale. Or, l'histoire de tous les temps nous apprend qu'il est dans la nature de toute puissance
') PoLYB., XV, 23, 6. XVI, 1-12. XVII, 2. Appian., Maced., 3. Diod., fr. lib. XXVIII, 5. {Exe. de Virt. et Vit., p. 573). Plut., Be mul. virt. 3. — La nature fragmentaire des détails qui nous ont été conservés sur ces événements en rend le groupement difficile et a produit des opinions contradictoires chez les modernes. Nous avons suivi surtout Schorn, op. cit., p. 219 et suiv. ; v. aussi Pauly, Realencyclopœdie, vol. V, p. 1484; WeissENBOftN adLiv. XXXI, 14. Vol. VII, p. 26, et notamment Mommsen, Rœm. Gesch, Vol. 1, p. 705 et suiv., qui toutefois place la dévastation du royaume de Pergame avant la bataille navale de Chios. (V. aussi Nissen, p. 121). Par contre, cf. Meier, Pergamenisches Reieh, dans YAllgemeine Encyklop. d'ERSCH-GRUBER, III« sect., vol. XVI, p. 363, et Peter, Rœm. Gesch,. 2" éd. (1865), vol. I, p. 429, qui placent la bataille de Ladé avant les autres événements, notamment avant l'attaque de Pergame et la bataille de Chics.
INTROOrCTION 55
politique fortement constituée de tâcher de s'accroître après chaque succès, jusqu'à ce que cet accroissement soit arrêté dans des limites déterminées par d'invincibles obstacles extérieurs ou une sagesse politique supérieure; c'est surtout à mesure que les intérêts politiques se développent et deviennent plus délicats, et les rapports entre les nations plus fréquents, que les pouvoirs dirigeants des grandes puissances douées de vigueur et entourées d'un grand nombre de voisins" se trouvent peu à peu dans une situation telle qu'aucun événement important ne peut avoir lieu au delà des frontières ni aucune modification de la puissance relative des États voisins sans qu'ils en soient affectés. Si on réfléchit à cela, si l'on se rappelle en même temps la tendance instinctive à la domination universelle particulière à tous les grands empires de l'antiquité, la ligne de conduite que suivirent dès lors les Romains ne paraîtra pas étrange. On avait pu prévoir que les Romains, après la destruction de la puissance carthaginoise, cultiveraient avec plus de zèle et augmenteraient encore les relations déjà commencées avec le monde oriental, et qu'ils se vengeraient notamment de la Macédoine. Sans doute, il n'est pas très probable que le Sénat, pour ne pas parler du peuple, vu le terrible épuisement de l'Italie, le plus triste héritage que la guerre punique ait laissé aux Romains, ait éprouvé un bien vif désir de se jeter immédiatement sur la péninsule hellénique. Ce fut en réalité Philippe lui-même qui, par sa guerre d'Asie, s'attira cette fois les Romains sur les bras, plus tôt qu'ils ne l'eussent voulu eux-mêmes.
Les attaques de Philippe contre les villes étoliennes et égyptiennes de la mer Egée avaient bientôt amené à Rome, pour y exposer hautement leurs griefs, des ambassadeurs étoliens et égyptiens* ; les Rhodiens aussi (depuis cent ans amis des Romains) et Attale avaient été bientôt obligés d'implorer le secours de Rome'. Les Étoliens, il est vrai, avaient été assez froidement reçus ; et Attale qui, grâce à ses relations étroites avec Rome, semblait avoir des droits tout spéciaux à sa pro-
') Cf. Justin., XXX, 2. Liv., XXXI, 29. Appian , Maced., 3. S) Cf. PoLYB., XVI, 24, 3. Liv., XXXI, 2. J[stin., XXX, 3; cf. Appian., Ioc, cit.
lection, ne pouvait guère, « parce qu'il avait été cette fois positivement l'agresseur^ », faire valoir en sa faveur la clause du traité de paix de 205, en vertu de laquelle Philippe ne devait pas léser dans leurs intérêts les amis de Rome, ni les Romains les amis de Philippe*. Malgré cela le Sénat, qui n'avait aucun intérêt à permettre que Philippe dépouillât l'Egypte et détruisit ou engloutît les petits États ou les Etats moyens de la mer Egée, qui, du reste, avait récemment adressé de sérieuses remontrances à Philippe à propos des empiétements des Macédoniens en Illyrie^, était assez disposé à entreprendre une . guerre qui devait évidemment assurer au vainqueur la suprématie dans les parties occidentales du monde gréco-hellénique. Il s'agissait maintenant de mettre Philippe directement dans son tort vis-à-vis de Rome; l'occasion s'en présenta bientôt en Grèce, même sans qu'on eût besoin de la chercher. En effets les Athéniens, quj semblent avoir eu déjà d'autres démêlés avec Philippe, avaient (en septembre de l'année 201), animés d'un grossier fanatisme, tué deux jeunes gens du pays des Acarnaniens si intimement unis à Philippe, parce que, sans la moindre mauvaise intention du reste, ils étaient entrés avec le peuple dans le temple de Démêler pendant la célébration des mystères d'Eleusis*. Les Acarnaniens, profondément indignés, auxquels Athènes refusait probablement la satisfaction demandée, se plaignirent amèrement de ce crime auprès de Philippe, et obtinrent du roi la permission de mettre à feu et à sang le territoire athénien, conjointement avec des auxiliaires macédoniens ^ Là-dessus, les Athéniens, qui, en même temps, demandèrent du secours aux Rhodiens, à Pergame et à l'Egypte, se plaignirent à Rome ; et ces plaintes d'une ville alliée, à propos d'une agression commencée par les troupes de Philippe, ne furent pas, naturellement, décisives pour le Sénat, mais lui fournirent un prétexte commode pour motiver plus tard sa déclaration de guerre ^ 11 s'agissait maintenant de préparer la
^) Appian., Maced.y 2.
-) MoMMSEN, op. cit., p. 697. 709.
3) Liv., XXX, 42.
*) Liv., XXXI, 14.
") Liv., ibid.
c) Pausan., I, 36, 4. Liv., XXXI, \, 9. Polyb., XVI, 25, 1. Appian., 3.
guerre par la diplomatie, un art que les Romains, depuis cette époque et surtout pendant leurs luttes contre les États de TOrient, ont développé avec une effrayante profondeur. On commença par poster dans l'Adriatique une flotte romaine qui servit de point d'appui à tous les adversaires de Philippe sur la frontière occidentale de la Macédoine * ; dans ces contrées, les agents romains paraissent avoir préparé le terrain avec un zèle tout particulier. Déjà une ambassade romaine était en route pourTOrient, pour travailler partout en Grèce contre Philippe, pour veiller aux intérêts de Rome en Egypte, sonder les intentions du roi Antiochos et notamment pour donner des torts à Philippe au point de vue de la diplomatie ^ Une nouvelle ambassade des Athéniens, qui se trouvaient serrés de près%fut reçue à Rome — les consuls pour l'année 200 avant J.-C. venaient d'entrer en fonctions le IS mars — de façon à faire comprendre à tout le monde que la guerre allait ouvertement éclater sous peu'.
Cependant la guerre ne larda pas à recommencer dans la mer Egée. Les Rhodiens et le roi Attale, après le retour de l^hilippe de la Carie, étaient venus avec leurs flottes dans les eaux de l'Attique, et c'est alors que les Athéniens, siirs de l'appui des Romains, se décidèrent à déclarer officiellement la guerre à Philippe ^ Les Rhodiens se tournèrent ensuite contre les Cyclades, qu'ils arrachèrent sans peine aux Macédoniens, à l'exception d'iVndros, de Paros et de Cythnos, où Philippe avait mis de fortes garnisons^. Mais ils se contentèrent, en attendant le secours des Romains , d'observer l'ennemi et permirent à leur énergique adversaire de remporter de sanglants trophées. En effet, Philippe, qui, depuis le printemps de l'année 200, s'attendait, à n'en pas douter, à voir éclater les
1) Liv.,XXXI, 3.
2) Cf. Liv., XXXI, 2, 18. PoLYB., XVI, 25. 27. 34. Justin., 30, 3; 31, 1.
^) Les ambassadeurs romains avaient, il est vrai, persuadé au général macédonien Nicanor, qui se trouvait en Attique, d'opérer sa retraite; bientôt après cependant, et notamment après la déclaration de guerre, des Athéniens à Philippe (V. aussi ci-après), les choses reprirent pour Athènes une tournure menaçante.
*) Liv., XXXI, 5. Cf. Pals., 1, 36, 4.
^) Liv., XXXI, 14 sqq. Polyb., XVI, 25 sqq.
6) Liv., XXXI, 15.
hostilités avec les Romains — déjà les ambassadeurs romains nommés plus haut avaient fait part à son général Nicanor, qu'ils trouvèrent devant Athènes (p. 57, 3), de la ferme détermination du Sénat — se hâta de couvrir ses derrières dans la mesure de ses forces en faisant énergiquement la guerre. Le général macédonien Philoclès fut envoyé en Attique avec un détachement de force moyenne \ Philippe lui-même se jeta avec sa flotte et son armée de terre sur les villes grecques de la côte entre Maronée en Thrace et l'Hellespont, la plupart placées sous la suzeraineté de l'Egypte, pour opposer par leur conquête les plus grands obstacles possibles à un débarquement sur ses derrières des Romains, des Rhodiens et des Pergaméniens réunis. Après une série de succès, il attaqua enfin la forte Abydos, dont la possession devait lui assurer le passage de l'Hellespont et la libre communication avec ses alliés asiatiques, Prusias et Antiochos. Pendant que la résistance admirable des habitants d' Abydos forçait Philippe à prolonger péniblement le siège, il vit enfin paraître dans son camp un des ambassadeurs romains envoyés en Orient (dans l'été de Tannée 200), M. /EmiliusLépidus,qui lui exposa, dans un langage des plus audacieux, les prétentions de Rome : il devait renoncer à toute agression contre les Etats grecs et l'Egypte, rendre les terres enlevées aux Lagides et reconnaître un tribunal comme arbitre entre lui et Rhodes et Pergame qu'il avait injustement traitées*. Bien qu'il fût profondément irrité, ce monarque passionné ne se décida pas à déclarer ouvertement la guerre ; il se contenta d'une réponse fière et menaçante ^ et continua à assiéger Abydos. Naturellement, il n'évita pas pour cela la guerre avec les Romains; car précisément en ce moment les centuries venaient d'agréer à Rome, après une longue résistance des tribuns et du peuple^ la déclaration de guerre, qui prit surtout pour prétexte le différend entre Philippe etles Athéniens et le prétendu danger d'un débarquement des Macédoniens en Italie*. Et lorsque Philippe, après avoir enfin
1) Liv., XXXI, 16.
2) Cf. Liv.. XXXI, 18. Polyb., XVI, 27 et 34: cf. Appian., Mared. 3. ') Liv., XXXI, 18. Polyb., XVI, 34.
*} Cf. Liv., XXXI, 8.
INTRODUCTION o9
pris Abydos au milieu de scènes atroces donl Atlale et les Rhodiens avaient été à Ténédos les timides spectateurs, s'en retourna en Macédoine vers la fin de l'automne 200, il reçut pendant sa marche la nouvelle que le consul P. Sulpicius Galba avait passé l'Adriatique ; l'armée de terre romaine avait pris en attendant ses quartiers d'hiver à Apollonie ; la flotte avait pris position près de Corcyre\
On venait donc de commencer une guerre qui devait exercer une influence si décisive sur l'avenir de Rome et sa situation dans le monde, sur le sort des États de l'Orient, et tout particulièrement sur celui des Etats grecs situés entre la mer Ionienne et la mer Egée. Même à présent, nous ne raconterons pas en détail les péripéties de la lutte ; cette fois encore, il suffira de mettre en lumière les traits caractéristiques de cette guerre et les événements les plus importants pour les États grecs qui en ressentirent les eff'ets. Ce qui nous frappe tout d'abord, c'est l'économie bien connue des Romains dans l'emploi de leurs forces, particulièrement motivée cette fois par le profond épuisement de l'Italie. Cette guerre, entreprise pourtant avec la ferme résolution de détruire la puissance macédonienne, les Romains la commencèrent (abstraction faite de la flotte) avec des forces à peine supérieures à deux légions; ce n'est que dans les années suivantes que cette armée eut des renforts considérables. C'est que les Romains comptaient, comme dans la dernière guerre^ sur l'appui énergique des peuples de la péninsule gréco-illyrienne même ; et, pour s'assurer ces subsides aussi abondants que possible, ils représentèrent, en rusés diplomates et en tenant habilement compte des circonstances où se trouvait la Grèce et des passions dominantes des Hellènes, la guerre nouvelle comme ayant été entreprise pour délivrer la Grèce du joug macédonien*. C'est ainsi que pendant toute cette guerre la diplomatie des Romains agit de concert avec leurs armes ; les combats qui ont lieu sur ce terrain contre la politique macédonienne ne sont ni moins intéressants, ni moins compliqués que les batailles elles-
1) Liv., XXXI, 18. 22.
2) Cf. avant tout Polyb., XVI, 27, et tout le développement ultérieur dans le texte même.
mêmes, et les derniers grands succès des Romains sont préparés en grande partie par leur habile politique.
Cependant, au début de la guerre, de tous les anciens alliés des Romains en Grèce, les Athéniens seuls se décidèrent d'abord à combattre Philippe (le féroce Nabis soutenait une lutte meurtrière contre les Achéens) ; les Etoliens et les peuples qui se réglaient sur eux se tenaient tranquilles en attendant parce que les relations avec Rome continuaient à être tendues (p. 45 et suiv.) et que l'irritation récente des Etoliens contre Philippe était encore contrebalancée par le souvenir fâcheux de la dernière guerre. Les Barbares du Nord attendaient, eux aussi, les premiers succès des Romains. Dans ces circonstances, Philippe, qui croyait pouvoir compter sur la neutralité durable des Etoliens et des Dardaniens, et qui, en somme, dans la dernière guerre ne s'était que peu ressenti directement de la puissance formidable des Romains, ne crut pas^ malgré les difficultés de sa position, devoir considérer sa situation comme sérieusement compromise. Il devait bientôt reconnaître son erreur. En effet, le consul Sulpicius, bientôt après son arrivée sur les frontières de l'Épire, avait fait partir pour le Pirée une partie de sa flotte pour protéger les Athéniens serrés de près sur mer et sur terre et pour s'opposer, avec le secours des Rhodiens, aux brigandages des garnisons macédoniennes de Corinthe et de FEubée, ainsi qu'aux excès des corsaires macédoniens de Chalcis. Sur ces entrefaites, le commandant de cette escadre. Gains Claudius Cento, apprit que la ville de Chalcis, la grande place d'armes de Philippe en Eubée, était très mal gardée. Il eut donc l'audace de risquer un coup de main, surprit Chalcis, détruisit au milieu d'un affreux carnage les magasins et l'arsenal de Philippe, et réduisit en cendres une grande partie de la ville pour s'en retourner ensuite rapidement au Pirée. Lorsque Philippe, qui se trouvait alors à Démétrias en Thessalie, apprit cette fâcheuse nouvelle, il pénétra avec une forte armée en Attique pour tenter de se venger en surprenant Athènes; mais ce fut en vain. Ayant échoué dans son attaque contre cette ville, cet homme violent détruisit dans sa colère de la façon la plus brutale le Cynosarge, le Lycée et d'autres sanctuaires près d'Athènes, sansmême respecter les monuments funéraires-
Une tentative dirigée contre Eleusis ayant également échoué, il se rendit dans le Péloponnèse pour décider au moins les Achéens, sur lesquels il comptait toujours avec certitude, à prendre part à la guerre contre Rome^
Les Achéens se trouvaient alors dans une situation bien difficile ; leur vaillant chef Philopœmen n'avait pas pu, malgré tous ses mérites, arriver à une position aussi influente que l'avait été celle d'Aratos; la raison en était évidemment dans la situation particulière qu'il s'était faite comme homme de parti. Comme Philopœmen était tout à fait « l'homme du peuple », il était convaincu *, on peut bien l'admettre, que le but qu'il poursuivait, lui et ses amis, l'aff'ranchissement du joug macédonien, ne pouvait être atteint complètement et d'une manière durable que si l'on parvenait à utiliser toutes les forces encore existantes des villes et des tribus qui faisaient partie de la Ligue achéenne, en d'autres termes, si on accordait un plus libre espace aux éléments vraiment démocratiques de la confédération en intéressant sérieusement à la Ligue les masses pauvres, non seulement au point de vue militaire, mais au point de vue politique. Il est vrai que la Ligue vantait depuis longtemps sa constitution démocratique ; mais, selon toute apparence, cette démocratie achéenne était très modérée; c'est surtout en ce qui concerne les institutions générales de la Ligue que la participation des masses aux affaires publiques était réduite, du moins en fait, à bien peu de chose ; les familles riches avaient une prépondérance qui donnait à la confédération une couleur plutôt limocratique ^ C'est sur cette timocratie que s'était surtout appuyé Aratos, et l'antipathie des basses classes pour les « riches » avait, on le sait, provoqué, pendant laguerre de Cléomène, une sympathie dangereuse des éléments « démocratiques » de la confédération pour le roi de Sparte vanté comme ami du peuple {oft\f^oq). Philopœmen résolut de tenter une réforme : malheureusement
1) Liv., XXXI, 14. 22-25. Zonar., IX, 15. Diod., fr. lib. XXVIII, 7. [Exe. de Virt., p. 573).
2) Cf. NiTzscH, Polybius, p. 18.
3) Gomp. BRQYSEJi, Hlstoive de l'Hellénisni2,lU,p. 490 sqq. trad. Bouché- Leclercq; voy. aussi Freeman, op. cit., p. 254-276. 294.
6â INTRODUCTION
nous n'avons plus que de vagues indications sur les efforts qu'il tenta dans ce sens. Ce qui parait certain, c'est que le vieux général ne songea pas à opérer une révolution sociale, entreprise dangereuse et pleine de hasards, mais qu'il avait formé le projet de réconcilier jusqu'à un certain point les masses avec leur position par des réformes d'une nature purement politique et de leur inspirer par ce moyen un plus vif intérêt pour les affaires publiques. Ces efforts lui attirèrent rinimitié de la plupart des adhérents du parti timocratique ou aristocratique; et, cette opposition, il la retrouva sur le domaine de la politique étrangère dès qu'on vit se dessiner plus nettement son plan de soustraire de plus en plus la confédération à l'influence macédonienne ; car c'était précisément dans les rangs du parti timocratique que la Macédoine, depuis la guerre de Cléomène, comptait le plus de partisans. Il paraît* toutefois que Philopœmen avait encore réussi en 200 (avant la fin de sa troisième stratégie) à maintenir la Ligue dans une stricte neutralité en empêchant l'alliance plus étroite avec la Macédoine, que Philippe désirait beaucoup au moment où allait éclater la guerre contre les Romains. Mais lorsque, à ce qu'il parait, il essaya de se faire réélire stratège pour l'année 200-199 (on peut bien admettre que ce fut pour diriger la confédération d'une main ferme et dans le sens de sa politique à travers les temps difficiles qui s'annonçaient), il éprouva un pénible échec : le parti adverse réussit, lors de l'élection du nouveau stratège, à faire nommer chef de la Ligue pour l'année 199 Cycliadas, qui passait alors pour être un des plus dévoués partisans du roi de Macédoine ^ Philopœmen se laissa entraîner alors à commettre une des plus mauvaises actions de sa vie. On nous apprend^ qu'il avait pris
*) C'est à peu près tout ce que nous pouvons emprunter au passage de Justin XXIX, 4. fin. (c. Polyb. XL, 8, 6.), qui d'ailleurs n'est pas exempt d'erreurs. On croira difficilement un auteur comme Justin disant que Pliilopœmen s'est efforcé de gagner les Achéens à l'alliance romaine. Toute la conduite ultérieure de Philopœmen ne permet pas d'admettre que le vaillant général ait eu l'idée dangereuse d'attirer les Romains en Grèce pour délivrer avec leur secours les Hellènes du joug macédonien.
2) Liv.,XXXI, 25. 8. fin.
3) Plut., Philop., 3. Pausan., VIH, 49, 2.
pour modèle le grand Épaminondas; et, en elïet, à ne considérer que son activité politique et militaire, sa capacité comme tacticien, son désintéressement, la simplicité de sa vie privée enfin, et son noble mépris des richesses, il n'avait point à redouter la comparaison avec l'illustre Béotien; par contre, il ne savait pas, comme lui, maîtriser noblement ses passions et se dévouer complètement au bien public. Prompt à s'emporter, soldat rude et sans détours, d'humeur querelleuse et prétendant avoir toujours raison, il était capable de se mettre dans une violente colère lorsqu'il voyait échouer ses plans concernant les affaires intérieures et ne se dominait pas assez pour continuer à servir l'État lorsque les adversaires de son parti et de sa politique étaient au pouvoir. Et c'est ainsi qu'après l'élection de Cycliadas, il ne craignit pas — en face de complications menaçantes, dans un temps oii la Ligue devait regretter l'absence de son grand général autant qu'elle l'avait jamais fait pendant la guerre de Cléomène — de tourner le dos à sa patrie et de s'en aller, en véritable condottiere arcadien, passer plusieurs années en Crète, où de nouveaux troubles avaient éclaté, pour secourir les Gortyniens contre leurs ennemis*. Son départ du Péloponnèse enleva immédiatement une grande partie de leur assurance aux Achéens, dont les forces nouvelles provenaient encore surtout de la confiance illimitée que leur inspirait le commandement de Philopœmen. Cycliadas n'était pas homme à remplacer son prédécesseur sur les champs de bataille ; Nabis ne tarda donc pas à recommencer la guerre (p. ol) et à causer les plus grands ennuis aux confédérés*.
Ce fut sur cette situation fâcheuse des Achéens que Philippe fonda son principal espoir. Les Achéens avaient jusque-là résisté aux incitations de Rome^; ils avaient même tenté depuis la prise d'Abydos, sans succès, il est vrai, de rétablir la paix entre Philippe et les Rhodiens *. Or, lorsque le roi, vers la fin de l'année 200 ou au commencement de l'année 199 av. J.-C, arriva de l'Attique dans le Péloponnèse, il trouva les confé-
») Pausan., VIII, 50, 5. Plut., Philop., 13.
2) Liv., XXXI, 25. Cf. Plut., ibid.
3) Cf. POLYB., XVI, 27, 4.