LA SITUATION ET L^ÉTAT DES ESPRITS EN GRÈCK
sans parler des événements complètement isolés qui eurent lieu à Dyme en 115, le démos continuait à ressentir péniblement les restrictions et, en général, la sévère discipline que lui imposaient les Romains ^ D'ailleurs, il nous est difficile de croire que la plupart des Hellènes^ dès que la génération dont la force avait été brisée à- Scarpheia, à Leucopélra et à Corinthe eut disparu et qu'une nouvelle génération qui ne possédait pas la sagesse de Polybe eut grandi, ne ressentît pas avec une profonde douleur et ne vît pas avec peine que la vie politique de la Grèce était anéantie. Les anciennes formes de la vie politique subsistaient sans doute encore dans bien des parties de la Grèce ; mais cette vie là ne pouvait satisfaire aucune ambition politique ou militaire d'un ordre élevé. Non seulement la volonté invariable du Sénat pesait partout lourdement sur la démocratie, excepté à Athènes, mais il était maintenant complètement indifférent au point de vue politique que ce fût tel plutôt que tel autre qui ex^erçât les fonctions de chef de la Ligue chez les Achéens, les Phocidiens ou les Béotiens, ou que l'on confiât à tel ou tel une des nombreuses fonctions cantonales ou municipales. Partout la volonté de la puissante aristocratie romaine régnait en souveraine ; la Grèce ne comptait plus pour rien dans la politique d'alors. Partout en Grèce régnait alors le calme d'une province romaine; le vigoureux mouvement politique de la première moitié de ce siècle avait réellement fait place à une idylle communale. Cette Grèce si cultivée à cette époque, ces Hellènes auxquels l'histoire avait ironiquement rendu le nom d' Achéens, autrefois si glorieux et maintenant si humble, ils voyaient revenir les temps et les circonstances tels qu'ils avaient été des siècles auparavant, avant l'apparition des grands tyrans de la première période, mais sans cette conscience d'une force juvénile, cet espoir, cette ardeur passionnée pour l'action et le progrès, qui animaient les Grecs des premiers temps. Quant à une union intime avec Rome, une sphère d'activité où les meilleurs et les plus ambitieux des Hellènes eussent pu servir directement la République, les antiques principes de la politique romaine les rendaient impossibles ; la paix qui régnait eu ') Cf. ci-après, p. 328 sqq.
â06 LA SiTL'ATION ET l'ÉTAT DES ESPRITS EN GRÈCE
Grèce, réloignement de ce pays de toute frontière ennemie (excepté tont au plus, au Nord, de celle des contrées barbares de la Dalmatie et de la Thrace), empêchaient même en général, jusqu'aux jours de la guerre contre Mithradate et des guerres civiles des Romains, la jeunesse belliqueuse, qui ne trouvait plus que de temps à autre Toccasion de se battre au service de l'Asie \ de s'enrôler en grand nombre comme auxiliaires des Romains et de se couvrir a'nsi de lauriers ^
Un pareil état de choses, un pareil engourdissement de la vie politique en Grèce sous l'étreinte de fer de la domination romaine, devait remplir les Hellènes d'une profonde douleur; elle ne satisfaisait, selon toute apparence, que le nombre restreint des grands propriétaires et des citoyens riches qui, peu ambitieux, se contentaient du soin exclusif de leurs intérêts matériels et de l'administration paisible de leur cité. Mais le temps n'était pas encore venu où le plus grand nombre des Grecs actifs et bien doués trouveraient uniquement dans l'étude, dans la contemplation savante de leur passé, ou dans l'importance plus grande, pour ne pas dire exclusive, qu'ils attachaient à la célébration de leur fêtes, dans la culture des arts ou de leur intelligence, dans la composition d'adresses pompeuses en l'honneur des empereurs romains ou des membres de leur famille, dans le soin enfin qu'il prenaient de leurs gymnases, une compensation suffisante pour la vie publique qui faisait défaut. La profonde irritation que faisait naître l'état de la patrie se manifesta alors et bien longtemps encore par deux sortes de phénomènes d'une nature bien différente. En effet, d'une part, nous voyons commencer avec la ruine de l'indépendance hellénique une nouvelle émigration des Grecs d'Europe, qui, cette fois, se dirige vers l'Ouest, surtout^ vers l'Italie, vers Rome et les grands ports de mer de cette contrée, notamment
M Cf. Strabon, X, c. 4, 10, p. 731 (477).
^) Des troupes auxiliaires grecques, — quelques centaines de soldats thessaliens et acarnaniens — furent employées par le préteur L. Licinius Lucullus, lorsqu'il combattit, en 103, le dangereux chef d'esclaves sicilien Athénion(Diodor., XXXVI, 8, 1).
2) Nous apprenons par Diodore, XXXIV et XXXV, 35, que le roi de Numidie, Micipsa (148-118 av. J.-C.) aimait aussi à attirer à sa cour et à voir autour de lui un grand nombre de savants grecs.