LA GRÈGE SOUS LE PROTECTORAT DE ROME
Politique des Romains à l'égard des Hellènes. — Situation matérielle et morale de la Grèce. — La guerre syro-étolienne contre les Romains. — Situation nouvelle des Romains vis-à-vis des Hellènes. — Les partis au sein de la Ligue achéenne et les démêlés avec Sparte et la Messénie. — Rome et le parti oligarchique en Grèce. — Guerre entre les Romains et Persée, roi de Macédoine. — Cruautés des Romains à l'égard des peuplades et cités grecques.
Toute la Grèce européenne était donc redevenue libre et indépendante en 194 av. J.-C. ; la Macédoine était rentrée dans ses limites de 358; dans tous les pays depuis le Taygète jusqu'à l'Olympe, l'influence macédonienne était anéantie; le royaume des Antig-onides ne devait plus être un danger pour les Hellènes. Et pourtant la nouvelle liberté de la Grèce ne fut et ne resta qu'une plante exotique, et cette journée mémorable, où Flamininus avait proclamé hautement l'indépendance des Hellènes, ne fut pour la Grèce que le premier jour d'un déclin que rien ne put arrêter. C'est que la force des circonstances politiques, la logique inexorable des faits, fut plus puissante que la volonté et l'énergie des hommes d'Etat romains les plus sympathiques et des rêveurs les plus enthousiastes de la Grèce.
Nous ne partageons pas l'opinion très répandue de ceux qui ne voient dans toute la politique des Romains à l'égard de la Grèce, depuis le commencement de la guerre avec Philippe, que le jeu honteux d'un calcul impitoyable, d'une froide per-
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fidie; nous aussi, nous croyons que les meilleurs des Romains et surtout le noble Flamininu^^ étaient sérieusement disposés à accorder, alors du moins, une certaine liberté aux Hellènes. On vit bien se confirmer k l'égard des Grecs de cette époque l'exactitude de cette expérience si vieille et toujours nouvelle qu'une indépendance conquise par des armes étrangères et donnée par une main étrangère ne profite guère à une nation. La conduite des Romains en Grèce, surtout celle de Flamininus, plus que toute autre sympathique aux Hellènes, avait été réellement désintéressée à un haut degré. Cette politique fatale et insatiable qui plus tard poussa à des conquêtes incessantes^ à l'acquisition et à Fexploitation de provinces toujours nouvelles, n*avait pas encore prévalu à Rome.
Toutefois, il va sans dire qu'aucun homme d'État romain, et Flamininus pas plus qu'un autre, ne songeait à renoncer à la légère aux avantages politiques que cet acte de délivrance devait procurer à la grande puissance italique. Autant que nous pouvons en juger, il y avait alors à Rome, en ce qui concerne les rapports politiques de Rome avec le monde oriental, deux tendances diverses. A Rome, après la destruction de la puissance carthaginoise et plus encore après la défaite de Philippe, l'opinion, semble-t-il, était généralement répandue dans les hautes sphères qu'il était de l'intérêt de la République d'établir la suprématie de Rome aussi dans le monde hellénistique, avec lequel, depuis la chute de Gai:thage, les relations diplomatiques avaient été extrêmement suivies. Mais, quant à l'attitude qu'il convenait aux Romains de prendre à cet égard, les opinions des partis, déterminées à un haut degré par des vues différentes sur la politique intérieure^, divergeaient considérablement. Les hommes d'État du parti qu'on pourrait appeler « la vieille école » se montrent toujours encore, comme autrefois, très prudents d'un côté, peu dis* posés à une marche téméraire en avant; le détail des événe-
*) ^^Y' surtout à ce sujet K. W. Nitzsgh, DieGracchen und ihre nachsten Vorgânger,i[>, 76 sq, 80 sq. 101 sq. (et déjà dans son Polybhis p. 38 sq.) avec lequel, comme on le verra dans la suite du récit, je suis d'accord sur plusieurs points importants. On trouve des idées analogues chez L. Lange, Romische Alterthiimer^ vol. II, p. 174 sqq, qui, toutefois, juge bien plus défavorablement que Nitzsch P. Scipion l'Africain.
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ments qui ont précédé la guerre de Syrie montre encore que Rome fut bien plutôt entraînée dans cette lutte formidable qu'elle ne la désira passionnément. D'un autre côté, ces hommes d'Etat étaient bien d'avis qu'il fallait, selon l'ancienne coutume romaine, prendre pied, militairement aussi, sur les territoires à l'est de l'Adriatique , où les légions avaient été victorieuses; nous savons quelle peine eut Flamininus pour vaincre l'aversion qu'éprouvaient de nombreux sénateurs (aversion que le conflit imminent avec Antiochus rend du reste très facile à comprendre) à rendre aux Hellènes les principales forteresses de la Grèce. En face de cette vieille école se trouve, si nous ne nous trompons^ une série d'hommes d'État plus jeunes; ils se groupent autour de la famille des Scipions, devenue si grande par sa victoire sur Hannibal; en ce qui concerne les grandes questions grecques et hellénistiques, Flamininus marche de concert avec eux, ce qui, du reste, n'excluait nullement plus d'une rivalité personnelle ou de famille entre les hommes d'État et les cbefs d'armée du même parti politique. Ces hommes d'État, que leurs grands succès politiques et militaires avaient rendus confiants, se montrent bien plus larges dans leurs vues politiques, bien plus audacieux dans leurs plans que leurs rivaux '; mais ils ne veulent, en établissant la suprématie de Rome en Orient, qu'affaiblir considérablement les adversaires vaincus et non les anéantir^ éviter systématiquement l'acquisition de provinces nouvelles^ mais étendre et augmenter la puissance romaine à l'Est de l'Adriatique, surtout par l'union intime avec la grande puissance italique des États petits et moyens situés sur les frontières et entre les divers territoires des grands États de l'Orient.
Il me semble que c'est dans ce sens qu'il faut comprendre la liberté nouvellement fondée en Grèce par Tépée et la politique de Rome. De même que Pergame et l'État rhodien en Orient, dans la Grèce asiatique, les États grecs indépendants en Europe étaient, aux yeux de leurs libérateurs romains, de très précieux avant-postes et des points d'appui pour l'empire
') Cf. notamraenl Liv., XXXIV, 43.
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naissant de Rome à l'orient de l'Adriatique. Ces États libres, grecs et hellénistiques, entre l'archipel céphallénien et le bord occidental du haut plateau phrygien, une fois alliés de Rome, qui leur garantissait leur complète indépendance, séparaient très nettement au point de vue stratégique les grands États de l'Orient, c'est-à-dire la Macédoine humiliée, l'empire encore intact des Séleucides, et l'empire toujours encore très puissant des Lagides, ceux-ci depuis longtemps amis de Rome, mais voyant avec déplaisir les énergiques efforts que faisaient les Romains pour pénétrer dans le système politique des États situés sur les bords orientaux de la Méditerranée. Or, plus Rome traitait avec ménagement ces États, petits et moyens, moins elle permettait qu'on la soupçonnât, en Grèce surtout, de poursuivre des plans égoïstes, une politique brutale et envahissante; plus elle était sûre de gagner d'une façon durable — telle était la politique de Flamininus et de ses amis — le complet et libre attachement de la nation grecque ; plus il devait être facile à Rome, en cas de guerres ultérieures, surtout avec Antiochus, d'opposer à ses adversaires en Orient non seulement ses armées, mais une force morale considérable. La situation générale du monde à cette époque et la nature particulière de la politique chez les anciens devaient rendre inévitable, tôt ou tard, un conflit violent entre la grande république de l'Occident et la grande monarchie de l'Orient asiatique, dont les territoires et les intérêts se touchaient immédiatement depuis l'écroulement de la puissance macédonienne; et cela d'autant plus qu'Hannibal travaillait maintenant à la cour de Syrie à susciter au Sénat, avec le secours des États d'Asie, de nouvelles et graves difficultés.
Mais c'est précisément cette manière de comprendre la situation respective de Rome et des Grecs émancipés qui fut pour la Grèce le point de départ de ses malheurs ultérieurs. Les États grecs, nous le répétons, devaient être réellement libres et indépendants; tel était l'avis des hommes d'État romains qui dirigeaient alors les affaires; on n'avait pas arraché la Grèce à la Macédoine pour permettre dorénavant à des fonctionnaires romains de s'immiscer arbitrairement dans les affaires politiques, militaires et civiles des divers États et
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communes. Une chose pourtant semblait complètement naturelle même aux Flamininus et aux Scipions : les Grecs devaient bien être libres, mais, en môme temps, ils devaient rester constamnient les fidèles alliés de Rome. Les Grecs n'avaient pas été délivrés de Philippe pour que la politique d'autres grandes puissances, par exemple, celle des Sélcucides, put librement gagner de Finfluence parmi eux. En un mot, les Romains libérateurs ne se souciaient pas de voir l'indépendance des Hellènes assez grande pour que ces derniers eussent jamais Fidée de s'en servir à l'occasion contre Rome elle-même. De là vient que les Romains^ comme nous l'avons vu, ne favorisaient nullement une extension considérable des États grecs^confédérés les plus vigoureux de ce temps-là sur les contrées enlevées à la puissance macédonienne (seulement on comprendra facilement que les Achéeus furent toujours traités avec beaucoup plus de bienveillance que les arrogants Étoliens). De là vient aussi que la politique romaine en Grèce favorisait bien plus l'autonomie de nombreux petits États et de ligues cantonales — qui, rnalgré toute leur liberté, s'appuyaient volontiers, dans le sentiment de leur faiblesse matérielle, sur la puissance italique, leur protectrice — que la formation de puissants États militaires qui, individuellement, il est vrai, ne pouvaient pas devenir un danger pour Rome, mais qui, dans le sentiment de leur force qui, après tout, n'était pas à dédaigner, pouvaient très bien, selon les circonstances, se complaire dans une ingratitude traditionnelle à l'égard de libérateurs étrangers et devenir les alliés importants d'autres grandes puissances ennemies du Sénat.
De cet état de choses naquit tout d'abord, après la défaite de Philippe, cette situation tendue entre les Romains et les Étoliens que Flamininus lui-même n'avait plus pu faire disparaître. Nous verrons que ce froid se changea bientôt en hostilité, et enfin, par suite de la guerre de Syrie, en guerre ouverte. C'est ainsi que la puissance italique protectrice se trouve, bien malgré elle, et peu d'années après les Jeux isthmiques de l'année 196, en guerre avec une partie de ses protégés grecs; la main de Rome s'appesantit, pour le châtier et l'anéantir^ sur un des membres les plus vivaces jus(j[u'alors
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de la Grèce mourante; ou comprend que ce changement de la politique des Romains à l'égard de la Grèce ait eu les suites les plus fâcheuses.
Il est évident qu'en suivant la politique indiquée plus haut, qui prétendait respecter avec soin les droils et la liberté des États grecs, mais en même temps les surveiller et les empêcher d'agir contrairement aux intérêts de la Républijue, il n'était pas toujours facile de ne pas franchir la limite étroite au delà de laquelle le puissant protecteur devenait un maître sévère; cette expérience ne fut pas épargnée même à l'habile philhellène Flamininus. Depuis la défaite des Étoliens et l'écroulement de Fempire des Séleucides, par conséquent depuis le jour où les Romains affirmèrent hautement leur suprématie sur l'Orient hellénistique, nous ne voyons pas moins diminuer visiblement la tendance de Rome à traiter avec douceur et égard la Grèce affaiblie que la sympathie d'un grand nombre des Grecs les plus estimables pour Rome. Il est vrai que la politique romaine ne devait montrer que plus tard sa nature de bête fauve; mais la tendance à favoriser les intérêts de Rome en Grèce par des empiétements et de dangereuses intrigues l'emporte dès à présent^ par suite du refroidissement de la sympathie entre les deux nations et des conflits sans cesse renaissants entre les hommes d'Etat romains et les patriotes grecs animés d'un sentiment national plus vif, tendance nourrie et favorisée de plus en plus par l'influence dissolvante des partis parmi les Grecs eux-mêmes qui, dans ces derniers temps de leur histoire, cherchent leur forum à Rome comme ils l'avaient cherché auprès du trône des Achéménides du temps d'Agésilas et de Pélopidas. La dernière guerre macédonienne (contre le roi Persée) devient enfin décisive pour Rome comme pour la Grèce. La ruine complète de l'empire des Antigonides, auquel beaucoup des meilleurs patriotes de la Grèce avaient en dernier lieu rendu leurs sympathies, fait disparaître à Rome, où Ton avait à peu près renoncé à la politique pleine de tact des Scipions et des Flamininus, où grandissait maintenant une race d'hommes d'État qui se complaisait dans une ruse perfide et une violence brutale dans ses rapports avec les Etats « clients » du peuple
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romain, les derniers égards pour les Hellènes, jusqu'au moment où les fautes communes des Romains et des Grecs amenèrent enfin cette catastrophe sanglante qui termine l'histoire de l'indépendance de la Grèce.
Après avoir ainsi préalablement esquissé à grands Iraits le développement des rapports de Rome avec la Grèce, il nous reste tout d'abord, pour rendre complètement justice aux Romains, à prouver que l'état moral, social et politique de la société grecque en Europe était tel, à l'époque de Flamininus, que le triste état des affaires en Grèce, pendant le demi-siècle qui s'écoule depuis les Jeux isthmiques de 196, n'a absolument rien d'étonnant et ne doit nullement être attribué uniquement ou même principalement à la politique romaine. Si les Grecs d'Europe, délivrés par les Romains du joug macédonien, avaient eu encore une certaine valeur morale, quelque vitalité politique et sociale, s'ils avaient été bien unis entre eux^ s'ils n'avaient été obligés de se plier sous le joug pesant de l'étranger que d'une façon passagère, par suite d'une de ces grandes catastrophes qui viennent frapper et abattre quelquefois même les peuples les plus robustes, alors sans doute on aurait pu envisager sans inquiétude, depuis la bataille de Gynoscéphales, l'avenir des Grecs d'Europe. Mais telle n'était pas la situation en Grèce. La domination macédonienne, que les Romains, comme nous l'avons vu, n'y avaient pas détruite par humanité, par sympathie pour un peuple opprimé, mais par suite des combinaisons politiques les plus habiles, ne pouvait plus, dans la dernière moitié du m" siècle avant J. -G., être considérée comme une domination étrangère'. Si, d'un côté, elle était devenue, pour les Grecs en général, presque une nécessité politique, de l'autre, la forte discipline militaire de la monarchie macédonienne avait été, pour toute une série de tribus, en c 3mplète décadence au point de vue moral, social et politique, et avant tout pour les Béotiens, les ïhessaliens et aussi pour lesÉpirotes, comme un solide point d'appui qui
•) Cf., outre ce que nous avons plusieurs fois t'ait observer plus haut, l'intéressante expression d'un orateur macédonien dans une assemblée élolienne (au commencement de l'an 199; ci-dessus p. 65), chez Tite-Live, XXXl,29 : ^Efolos, Acarnanes, Macedones, cjusdem linguœ homines, etc»