‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 2)Chapitre 144 sur 235 · COUP DE MAIN SUR DÉLOS · texte numérisé non relu

COUP DE MAIN SUR DÉLOS

Quant aux Romains, ils laissèrent provisoirement en paix le bourreau d'Athènes. Le gouverneur de la Macédoine, Gains Sentius, se voyait lui-même très sérieusement menacé du côté de la Thraco (v. plus bas), et les chefs des troupes destinées à défendre la Grèce contre une attaque des armées du Pont ne pouvaient pas songer à entreprendre le siège d'Athènes, si bien fortifiée, en laissant sur leurs derrières la Béotie et l'Achaïe toutes prêtes à se soulever. Aristion résolut donc de commencer de son côté les hostilités. Il est possible que ce fut Gains Sentius qui envoya à Délos un de ses légats, Orbius (Orobios), avec un 'détachement peu considérable^ pour y protéger autant que possible contre les corsaires du Pont les nombreux Romains et Italiotes et les biens considérables qu'ils possédaient dans l'île; en tout cas, les Athéniens n'avaient plus aucune influence à Délos. Aristion résolut donc de reconquérir cette île par un coup de main et de s'emparer en même temps des trésors du temple d'Apollon. Pour diriger cette entreprise téméraire, le stratège avait choisi un audacieux aventurier, homme sans principes, ayant mené une existence très agitée, d'un caractère turbulent et inconstant, qui était devenu un des amis intimes d'Aristion, auquel d'ailleurs l'unissaient des opinions philosophiques communes. C^était le péripatéticien Apellicon, né à Téos, mais devenu citoyen d'Athènes ; il avait vécu jusque-là en riche particulier et était connu comme amateur passionné de livre» et de précieux documents manuscrits. Il s'était rendu coupable dans d'autres villes déjà, et plus tard à Athènes, d'audacieuses rapines littéraires, et avait fini par être pris sur le fait en commettant un vol dans les archives de l'Etat (dans ce qu'on appelait le Métrôon) ; une fuite rapide lui avait permis d*é-

de l'oligarchie, paraissent plus tard dans l'entourage de SuUa). D'après Plut., LuculL, c. 19, plusieurs Athéniens auraient cherché alors un refuge dans la ville d'Amisos, située sur la mer Noire (considérée comme une colonie athénienne) .

*) On ne peut rien affirmer à ce sujet. Orbius était peut-être un officier romain venu d'Asie et séparé de ses compagnons d'armes; il est possible aussi qu'Orbius, pressé par les événements, ait formé un corps de volontaires composé de marchands romains ou italiotes et de fugitifs réunis en masse à Délos.

DÉFAITE d'aPELLICOX A DÉLOS 333

chapper alors à un procès criminel dangereux, et il n'avait pu revenir sans crainte d'être puni que grâce à de puissants et complaisants amis *. Aristion envoya à Délos ce docte pirate, avec des forces imposantes et un matériel de guerre considérable. Le débarquement réussit à souhait, et Apellicon se mit avec ardeur à faire construire des machines de siège. Mais, dans son ignorance complète de l'art de la guerre, il agit sans s'être tracé aucun plan ; il se montra si léger et si étourdi qu'il ne fortifia même pas son camp et négligea presque complètement de surveiller l'ennemi. Le Romain Orbius put donc, pendant une nuit sans clair de lune, le cerner sans rencontrer d'obstacle, et surprendre avec toutes ses forces les troupes ennemies, qu'il trouva en partie endormies, en partie en état d'ivresse. Alors commença un massacre épouvantable; les soldats athéniens^ sans défense, furent égorgés en masse; 600 furent tués, près de 400 faits prisonniers, les machines de guerre livrées aux flammes. Puis on se mit à poursuivre les Athéniens qui s'étaient réfugiés dans l'intérieur de l'île. Un grand nombre d'entre eux avaient cherché un asile dans les maisons de campagne les plus voisines : l'impitoyable Orbius y fit mettre le feu, et ils périrent dans les flammes. Quant à Apellicon, il avait^ selon l'habitude des héros de son espèce, cherché son salut dans la fui te \

Nous ne savons pas si la nouvelle de cette terrible défaite calma jusqu'à un certain point l'enthousiasme des Athéniens pour Aristion et pour la guerre contre les Romains. Dans tous les cas, les événements prirent alors une tournure qui rendait inutile un pareil revirement dans l'opinion. En effet, Mithradate, après avoir renoncé à s'emparer de Rhodes, commença à transporter en Europe, dans de vastes proportions, le théâtre de la guerre. Le plus jeune des fils du roi, Ariarathe, franchit l'Hellespont, probablement vers la fin de l'année 88 av. J.-C, pour conquérir la Thrace et la Macédoine, où Philippe et Abdère « devinrent les principaux points d'appui des armées

1) Athen., p. 2U d-e. Sur Apellicon, v. aussi Strab., XIII, 1, 54, p. 906 sqq. (609), et Sum., s. v. 0. Ribbeck in JV. Jahrb. f. Philol., XXVI [1852], p. 4, et Pauly, Realencyclop, vol. I, 2e édit., p. 1226 sqq.

2) Athen., p. 214 e-f, p. 215 a-b.

334 DÉVASTATION DE l'iLE

du Pont en Europe ^ ». D'autre part, des forces considérables furent mises en mouvement contre la Grèce sur mer et sur terre, sous les généraux iVrchélaos et Métrophane. L'escadre du Pont s'empara d'abord des Cyclades et des autres îles de la mer Egée jusqu'aux côtes du continent hellénique ; Délos fut alors affreusement dévastée. La résistance de ses défenseurs fut bientôt vaincue ; puis les soldats de Mithradate, en vrais bourreaux, massacrèrent près de vingt mille hommes, pour la plupart Ptomains ou Italiotes ; les sanctuaires et les marchandises accumulées furent pillés, la ville de Délos rasée et le reste des habitants vendus comme esclaves^ La conquête la plus importante que firent ensuite les généraux du roi fut l'île d'Eubée, qui dut également être prise par la force'. Là, Ghalcis, la grande porte maritime de la Grèce moyenne, devint une des stations principales des Asiatiques ; c'est là que commanda ensuite Néoptolémos, frère d'iVrchélaos '. Les généraux du Pont se séparèrent ensuite ^ Métrophane se tourna avec une partie de la flotte vers la côte méridionale de la Thessalie, pour s'emparer avant tout de Démétrias : Archélaos, de son côté, tendit la main à Aristion et aux Athéniens ^, pour sou-

•) Cf. Plut., Sull., c. 11, Gran. Licinian., éd. Philol. Bonn. Heptas, p. 33, Wg. 9. Je profite, pour fixer les dates de ces événements-là, des indications de MoMMSEN, R. G., vol. Il, p. 291, en me souvenant du passage déjà cité de Plutarque. Appien, Mithr., c. 35, qui donne partout au prince eti question le nom d'Arcathias, semble placer la conquête de la Macédoine un peu plus tard, vers la fin de l'an 87 av. J.-C.

'^j Nos sources ne s'accordent pas quant aux détails que nous allons raconter. D'après Plutarque, Sull., c. 11, c'est Archélaos, que nous voyons partout en Europe comme général en chef (Eutrope,V, 6, et Orose, VI,2, lui donnent une armée de 120,000 hommes, tant cavaliers que fantassins), qui fait la conquête de toutes les îles du sud de la mer Egée et de l'Eubée. D'après Appien, Mithrid., c. 27. 28. 29, Archélaos s'empare, il est vrai, de Délos ; mais c'est Métrophane qui, pendant qu'Archélaos opère sur la terre ferme, se porte contre l'Eubée et la Thessalie avec une autre flotte. Florus, I, 39, adjoint Néoptolémos à Archélaos. Pausanias, III, 23, 2 (cf. VIII, 33, 1) appelle le bourreau de Délos Ménophane. Strabon, X, 5, 4, p. 744 (586), ne parle que très brièvement du ravage de Délos. Voy. aussi Mommsen, R. G., vol. Il, p. 291. 402.

») Plut., SulL, c. 11. Appian., Mithrid,, c. 29. Memnon, c. 32 (34), init. Floh,, ibid.

*) Cf. Appian., Mie/ir., c. 34. -

°) C'est ce je que conclus des passages cités ci-dessus> note 2.

6) EuTROP., V, 6. Gros., VI, 2. Liv., Epit. lib, LXXVIII. Flor., 1,39. Appian., Mithr., c. 29. Plut., Sull., c. 11.

AftCHÉLAOS Et 6RUTTIUS 335

lever partout les Hellènes contre Rome dans la Grèce centrale et méridionale.

Alors les Asiatiques rencontrèrent enfin un général romain digne de se mesurer avec eux. Pendant que Sentius, avec des forces peu considérables, cherchait à se défendre contre Ariarathe, son énergique, vaillant et habile légat Bruttius Sura se dirigea en toute hâte vers la Thessalie avec une petite armée. Avec une flotte peu considérable, il se jeta au-devant de Métrophane, le chassa loin de la côte de la Thessalie en le battant sur mer, et détruisit en outre les corsaires pontiques qui s^étaient établis dans File de Sciathos^. Puis il se tourna contre la Grèce centrale, avec une armée qui s'était augmentée dans l'intervalle d'un renfort de mille guerriers venus de la Macédoine, pour se porter au-devant d'Archélaos, dont l'arrivée en Grèce avait déjà décidé les Etats duPélopionnèse'etles peuplades du centre de la Grèce jusqu'aux frontières de la Thessalie, et notamment les Béotiens, à se soulever ouvertement en faveur de Mithradate. En Béotie, la ville de Thèbes seule restait lidèle aux Romains ;Archélaos en faisait précisément le siège, lorsque la nouvelle de l'approche de Bruttius se répandit dans le camp pontique. Archélaos somma partout les Hellènes de prendre les armes contre les Romains ; luimême, avec ses propres troupes et celles d'Aristion, marcha contre Bruttius, avec lequel il se mesura pendant trois jours dans une lutte acharnée, sans pouvoir remporter sur Féminent général romain un avantage tant soit peu important. Ce ne fut que lorsque les bataillons serrés des levées du Péloponnèse se joignirent à Archélaos, que Bruttius. commença à se replier sur les Thermopyles ^ Le général du roi du Pont, convaincu

*) Appian., Mithr., c. 29. Sur BruLliusSura, v. aussi Borghesi, Observât, numism. dec. XVI. 2 {Diurn. Arcad., 1828, 4, p. 183).

^) EuTROP,, V, 4. Oros., VI, 2. Appien, Mithr., c. 29, cite deux fois les Achéens et les Laconiens comme alliés péloponnésiens d'Archélaos; on ne peut dire avec certitude s'il veut parler des Éleuthérolaconiens ou des Spartiates. Cependant, comme Memnon, c. 32 (34), init., emploie l'expression : xai [jLr,v xa\ Aa/C£8at[xovta)v yittyjôévtwv, d'après laquelle les Lacédémoniens n'auraient abandonné Rome que parce qu'on les y avait contraints, il est sans doute question des Spartiates, qui, on le sait, furent toujours les plus fidèles partisans de Rome depuis les derniers temps de la Ligue achéenne.

^) Oros., VI, 2. Pausan., IX, 7, 4. Appian., Mithrid,, c. 29. Plutarque,

Page 1