M. ANTONIUS CONTRE LA CRÈTE
Le gouvernement romain, que les pirates molestaient môme en Italie et dont ils entravaient de la façon la plus gênante le commerce maritime, avait, il est vrai, tenté à plusieurs reprises de mettre fin à une situation aussi déplorable. Toutefois bien des années se passèrent encore avant qu'on trouvât des moyens efficaces pour extirper complètement le mal. Il est vrai que, de 78 à 76 av. J.-C, l'énergique général Publius Servilius Valia (Isauricus) combattit, de la « station » de Cilicie qui existait depuis 102 av. J.-C, les pirates avec zèle et un brillant succès, et qu'il remplit notamment les contrées montagneuses du Taurus de la terreur du nom romain. Mais l'impression produite par ces exploits s'eflaça d'autant plus vite que les Romains, bien qu'ils eussent reconnu qu'il importait de poursuivre cette voie en opérant sur une grande échelle et systématiquement, s'attirèrent bientôtaprès un échec humiliant. En effet, en 74 av. J.-C, le Sénat, au début de la troisième guerre contre Mithradate, avait pris la résolution de charger Marcus Antonius de la guerre contre les pirates, en lui accordant les pouvoirs les plus étendus. Le plan était bon, mais Antonius n'était pas l'homme qu'il fallait pour mener à bonne fin une pareille entreprise. Nous ne parlerons pas de sa négligence habituelle, de son manque de conscience, ni des lourdes charges qu'il imposa aux provinces pour se créer les ressources nécessaires, le Sénat ne l'en ayant qu'insuffisamment pourvu; ce qui fut bien plus grave, c'est qu'il échoua complètement dans son entreprise contre l'île de Crète. Les Cretois étaient encore *, comme ils l'avaient été jusque-là, les alliés de Mithradate et des pirates : cela les exposait naturellement, plus que beaucoup d'autres, aux attaques des armées romaines. Sans s'effrayer de l'attitude menaçante d'Antonius, ils avaient, maintenant encore, énergiquement appuyé les pi rates contre les Romains; et lorsque les ambassadeurs du propréteur leur demandèrent raison de leur conduite, ils repoussèrent cet avertissement avec arrogance ^. Alors l'amiral romain, appuyé par les vaisseaux de guerre de Byzance^ et
') Memnon, c. 43. 48, v. aussi Sall. , fr. (éd. Kritz). Eist. lib.,lY, n° 19, p. 320.
2) Appian., Sicil., c. 6, init.
3 CF. Tacit., Annal., XII, 62, init.
376 DÉFAITE d'aNTONIUS
d'autres villes maritimes, se disposa à attaquer l'ile de Crète avec toutes ses forces. Mais Antonius s'était fait illusion sur la valeur de ses ennemis. Ces sauvages insulaires, qui s'étaient si souvent fait entre eux une guerre acharnée, unirent leurs forces contre les Romains qu'ils détestaient; leurs chefs, Lasthénès et Panares de Cydonia, étaient des généraux habiles et expérimentés. Et lorsque l'amiral romain, qui, léger et rempli d'un orgueil insensé, se croyait déjà vainqueur, s'approcha de l'île, saQotte fut complètement battue; il perdit la plus grande partie de ses vaisseaux, et les chaînes que les Romains avaient apportées sur leurs vaisseaux et qu'ils avaient destinées à leurs ennemis prisonniers servirent aux Cretois à lier aux mâts et aux agrès les prisonniers romains, parmi lesquels se trouvait le questeur d'Antonius lui-même, pour les exposer aux regards de la foule pendant leur entrée triomphale dans le port de Cydonia*. Quant à Antonius, qui paraît avoir fini par conclure avec les Cretois un traité honteux pour le pavillon romain*, il succomba à son déshonneur, sans avoir revu l'Italie, en 71 av. J.-C.^ après avoir reçu de ses compatriotes le sobriquet de Creticiis.
Le Sénat fut obligé de reconnaître que Tincapacité de ce général n'avait fait qu^accroître l'audace des pirates. Antonius, dont les premières entreprises, qui devaient marcher de front avec les opérations des consuls Cotta et L. LucuUus contre Mithradate^ commencèrent au moment où on livrait les premières grandes batailles de la troisième guerre contre Mithradate, n'avait pas pu empêcher les pirates d'appuyer avec autant de zèle que de ténacité, dans la mer Noire et dans la mer Egée, le roi de Pont et ses généraux. Il y a plus : si le vaillant L. Lucullus, qui dans cette guerre exerçait le commandement suprême, réussit enfin, sans parler d'autres succès qu'il remporta, à détruire, en 73 av. J.-C, à l'entrée de riiellespont, avec sa
') Cf. Appian., Sicil., c. 6. Bell. Civil., I, IH. Flor., I, 41. Liv., Epit. lib. XGVII. Sallusï., //•. (Kritz) Hist. lib. Ill, n°« 65. 66, p. 2i2. Pseud. AscoN. , sur Gic. , In Verr,, p. 206. Orelli, et v. aussi Drumann, vol. 1, p. 63 sqq. vol. IV, p. 397 sqq. Hôgk, Kreta, vol. III, p. 501 sqq. Pauly, R. E., vol. I, 2° édit., p. U70 sqq. Mommsen, R. (t., vol, III, p. 52, 72 sqq.
*) Cf. DioDOR., XUl, mit.