MÉTELLUS MAITRE DE LA CRÈTE
les progrès de Métellus *. Lorsque ensuite celui-ci eut pris par trahison la ville d'Eleulherna et d'assaut la ville de Lappa (les deux villes étaient situées dans Tintéricur de la moitié occidentale de Tîle, entre Cnossos et Cydonia), où se trouvait alors Octavius, qu'il eut massacré la garnison et congédié le légat en l'accablant d'insultes et de reproches -, Octavius s'oublia au point de faire venir de Grèce les troupes de Sisenna, qui était mort sur ces entrefaites^ et de soutenir avec leur secours les Cretois contre Métellus ^ !
Cependant Pompée (au commencement de l'année 66 avant J.-C.) avait réussi, grâce aux efforts de ses agents à Rome, à se faire donner, en remplacement de L. Lucullus, qu'on avait écarté, le commandement suprême dans la guerre contre Mithradate, qui semblait ne pas vouloir finir, et contre son allié le roi Tigranc d'Arménie. Dans ces circonstances, il renonça complètement à venger par la force le mépris de son autorité dont s'était rendu coupable Métellus, avec lequel il avait déjà échangé les lettres les plus violentes ' ; il abandonna complètement l'île de Crète au proconsul ^ Ceci semble expliquer l'éloignement des troupes de Sisenna, dont nos sources ne nous donnent pas d'autres motifs; quant à Octavius, il sut se maintenir encore quelque temps dans Iliérapytna avec cet Aristion qui, antérieurement déjà, s'était mesuré avec succès avec Lucius Bassus, légat de Métellus. Lorsque le Romain et le Cretois se virent enfin contraints par Métellus d'évacuer Hiérapytna ^, la résistance des Crélois cessa bientôt. Lasthénès luimême^ qui s'était vaillamment battu jusqu'au bout, se rendit au proconsul à condition d'avoir la vie sauve \ et l'île de Crète, que cette terrible guerre avait tellement dépeuplée qu'elle ne se releva jamais complètement^, entra dès lors dans la catégorie
^) Dio Cass., ibid, • *,^/
2) Flor., I, 41. Dio Cass., ibid.; cf. Plut., Pomp. y c. 29.
3) Dio Cass., XXXVl, 2, init.
*; Cf. Liv., Epit. lib., XCIV.
^) Dio Cass., XXXVI, 28, init.
6) Dio Cass., XXXVI, .2.
■') Dio Cass., ibid., Appian., Sicil.. c. 6. Flor,, ibid, ^) Cf. Liv., ap. Serv., ad Virg. Mncid., III, lOG, et Beck-eh-Maj^quardt, Mm. Allcrth., III, \, p. 224.
384 SOUMISSION dp: la crête
des possessions immédiates de Fempire romain \ Métellus, qui^ selon toute apparence, resta quelque temps encore occupé de l'organisation de la nouvelle province ^ et qui probablement ne revint à Rome qu'après son départ de la Macédoine en 64 avant J.-G/, ne put célébrer son triomphe qu'au mois de mai de Tannée 62, par suite des difficultés que lui suscita le parti de Pompée ; il conserva le nom glorieux de « vainqueur des Cretois », mais un tribun du peuple, son adversaire, probablement Métellus Népos, sut l'empêcher de rehausser l'éclat de son triomphe par la présence des généraux Cretois prisonniers Panares et Lasthénès \
*) V. encore en général Cic, Pro Murena, c. 35, 74. Pro Flacco, c. 13, 30. Vell, II, 34 et 38. Lucan., PharsaL, III, 163. Gros., VJ, 4. Eutrop., VI, 11. Strabon, X, 4, 9, p. 731 (477). L'île de Crète était devenue province romaine; cf. Justin., XXXIX, 5. Sext. Ruf., Breviar., c. 7. Strabon, XVII, 3, 25, p. 1198 (840). — D'après ropinion généralement reçue, celte nouvelle acquisition devint, dès ce moment, province indépendante et fut réunie avec Cyrène, à laquelle les Romains donnèrent vers la même époque une organisation nouvelle (ci-après, p. 385, 1); cf. Begker-Marquardt, Rom. Alt., vol. III, 1, p. 223 et Bôckh, C. I. Gr., vol. 11, 2588, p. 429. Peter, Gesch. Roms., vol. II, p. 542. Zumpt, par contre {Comment. Epigr.^ vol. II, p. 239 sqq.), est d'avis que l'île de Crète a été placée pendant plusieurs années sous l'autorité du gouverneur de la Macédoine ; que plus tard, vers 59 environ av. J.-C, elle fut constituée en province indépendante et réunie en une seule province avec Cyrène, lors de la grande reconstitution do l'empire par Auguste. Cette opinion est partagée (v. aussi Thrige, Res Cyrenens, p. 278 sqq.) par Hôck, Kreta, vol. III, p. 514, ei Rômische Geschichte, vol. l, P® partie, p. 359. Mommsen aussi semble incliner vers cette manière de voir, la plus probable sans doute; dans saH. G., vol. III, p. 140 et 524, il cite l'île de Crète comme ayant été province romaine indépendante bientôt après les victoires de Métellus et à l'époque où César était seul maître de l'empire. Par suite des ravages causéspar la conquête, une grande partie du territoire de l!île était probablement devenue terre domaniale de l'empire; cf. Mommsen, op. cit., p. 145. Zumpt {Comm. Epigr., vol. II, p. 188) suppose, en s'appuyant sur C^es., Bell, civ., III, 4, que, comme cela eut lieu aussi en Macédoine, de nombreux vétérans romains furent établis dans l'île de Crète après la fm de la guerre dont elle fut le théâtre; cf. Mommsen, p. 396 sqq. Sur l'histoire intérieure de la Crète après sa soumission, voy. aussi Bockh, C. I. Gr., vol. II, Addenda, p. 1103 sqq., n° 2561 b. Cette inscription parle d'un différend survenu entre les Itaniens et les Hiérapytniens (111-106 av. J.-C.) et qui est tranché alors par l'intervention des Romains. Bockh [ibid.) en fixe la date à 58 ou 57 av. J.-C.
2) Liv.; Epit. lib. C.
3) Cf. Zumpt, Comm. Epigr., vol. II, p. 190.
*) Creticus, v. Sallust., fr. (éd. Kritz), Hist., lib. II, n° 49, p. 160. Flor., I, 41. Eutrop., VI, 11, 16. Sext. Ruf., Breviar., c. 7. Vell., II, 40.
LtS PIUATES vaincus PAU POMPÉK 385
La conquête de Tile de Crète avait mis fin à l'indépendance de la dernière tribu g-recque libre en Europe * ; la réduction en province romaine de Cyrène, qui, antérieurement déjà, était tombée entre les mains des Romains', probablement en 74 (75) avant J.-C, et celle de l'île de Cypre en 58 avant J.-C. % termina à cette époque et pendant les années qui suivirent l'assujettissement de la race grecque des bords de la Méditerranée à la grande puissance itcilique. La fin de la guerre contre les pirates et de la lutte contre les Cretois agit d'une façon différente sur les Hellènes du continent européen. L'excellente marine rhodienne "' avait rendu de bons services à Pompée dans la guerre qu'il fît aux pirates, mais nous ne savons guère ce qui se passait alors dans la Grèce d'Europe. Nous avons déjà dit que le légat de Métellus, L. Flaccus, avait gouverné pendant un certain temps « l'Achaïe » ; que plus tard le légat de Pompée, Sisenna, avait exercé le commandement sur les côtes orientales de la Grèce (voir plus haut) ; parmi les collègues de Sisenna, Plotius et M. Terentius Varron avaient vers la même époque commandé dans les parages méridionaux de la mer Ionienne, dans les mers situées au sud et à l'ouest du Péloponnèse, et jusqu'à Délos; L. Loliius, sur les côtes orientales de la mer Egée jusqu'à l'Hellespont, et Gnseus Pison dans la Propontide *. Ce qui perpétua en Achaïe le souvenir
AppiAN.^ Sicil , c. 6. Dio Cass. , fr. 111, 5. Pour le reste, v. Flor., II, 13,9. Appian., ibid. Dio Cass., ibid., et XXXVI, 2. Eutrop., VI, 16. Vell., II, loc. cit. et 34. Ruf., ihid. — Les généraux crétois ornèrent le triomphe de Pompée en 61. Dio Cass., XXXVI, 2. Vell., II, 40.
*) Cyrène avait été léguée aux Romains en 96 av. J.-C. par le roi Ptolémée Apion ; ces derniers avaient rendu ce pays tributaire, mais lui avaient du reste laissé son autonomie jusqu'en 74 (75) ou, ce qui est moins probable, en 67 av. J.-C , où il devint province romaine; cf. Begker-Marquardt, op. cit., p. 222, et Zw Statistik der rôm. Provinzen, p, 26. Mommsen, R. G., vol. II, p. 268. vol. III, p. 50. Kritz, Sallust. Hist, fragm., pag. 152.
^) Cf. Begker-Marquardt, p. 172.
'^) Flor., I, 40. Cf. Cic, Pro lege Manil., 18, 54. Lucan , PharsaL, V, 51 ; V. ensmte Mommsen, B. G., vol. III, p. 112.
*) En général, Cic, Pro lege Manil., 12, 35; puis Appian., Mithr., c, 95* Flor., I, 40. Varro, De re rust., II, prœf. extr. Plin., JV. H., III, 11 (16), 101. VII, 30 (31), Uo. XVI, 4 (3), 7. Drumann, vol. IV, p. 408 sqq. II, p. 90, et sur Varron, v. aussi Eckhel, jD. JY., V, p. 322, sqq., 281. Riccio, Le monete, etc., éd. 2, p, 220, n° 15; cf. n» 16. Pauly, B.E., vol. VI, 2, p. 1688. Drumann, vol. IV, p. 408.
386 DAMON PÊRIPOLTAS
de cette guerre, c'est que Pompée, qui établit sur divers points de Fenipire les milliers de pirates qui s'étaient rendus à lui, assigna pour demeure à un grand nombre de ces pirates prisonniers, probablement Grecs d'origine pour la plupart, la ville achéenne de Dymé dans le Péloponnèse, alors presque entièrement déserte ^ La cessation de la piraterie fut du reste un bienfait immense, précisément pour les Grecs d'Europe que les corsaires avaient tant fait souffrir ; ce ne fut qu'alors que la Grèce jouit de quelque repos et qu'elle put tenter de reconstituer sa prospérité si profondément ébranlée depuis le commencement de la première guerre contre Mithradate.
Depuis cette guerre^ en effet, la plus grande partie de la Grèce présentait un fort triste aspect. Les scènes d'horreur de la guerre contre Mithradate avaient fait revivre la barbarie d'autrefois, notamment en Béotie. Plutarque nous en fournit une preuve caractéristique. Probablement pendant l'hiver de 75 à 74 avant J.-G., par conséquent au moment où la troisième guerre contre Mithradate allait éclater, une cohorte romaine avait pris ses quartiers d'hiver dans la ville de Chéronée. Le chef de ces guerriers s'enflamma d'une passion impure pour Damon Péripoltas , bel orphelin d'une famille très ancienne et renommée pour sa bravoure ; ne pouvant gagner l'amour du lier et honnête jeune homme, il finit par lui faire comprendre qu'il était disposé à employer la force s'il devait
') Cf. Strab., VllI, 7, 5, p. 594 (388). XIV, 3, 3, p. 881 (665). Plut., Pomp., c. 28, fin. Appian., Mithr., c. 96. Cic, Ad Attic, XVI, 1, 3. Serv., ad Virg. Georg,, IV, 127; v. aussi Gurtius, Pelop., vol. I, p. 425. Zumpt, Comm. Epigr., vol. I, p. 375 sqq. Mommsen, R. G., vol. III, p. 144. lipacaît cependant que divers éléments asiatiques furent transplantés à Dymé ; en tout cas (v. aussi Strabon, VIII, loe. cit.). Pauly, Realencyclop., V, 1, 2e édit. p. 2115, rapporte à cet établissement de pirates vaincus le culte d'Atys dans les temples de Gybèle à Dymé et à Patrse, mentionnés par Pausanias, Vil, 17, 5 et 20, 2. Cf. aussi Curtius, Pelop., vol. I, p. 425. 450. 444 et 455. — Cet établissement de pirates vaincus dans une ville achéenne montre bien que la Grèce, sans être devenue province romaine proprement dite, fut traitée de plus en plus comme telle (et cela dans le sens qu'attachait à ce mot, depuis Gains Gracchus, le parti populaire à Rome; cf. Mommsen, R. G., vol. II, p. 109. 120. 387. 394). Sans doute, il est possible aussi que, pour la punir du soulèvement de l'an 115, la cité de Dymé eût une situation politique moins avantageuse que d'autres et fût placée sur le même rang que les possessions romaines immédiates en Corinthie et en Béotie.
DA3I0N PÉUIPOLTAS 387
éprouver une plus longue résistance. Profondément indigné, Damon, qui, lui aussi, était d'un caractère très violent, rassembla ses amis pour sauvegarder avec leur secours son honneur menacé et pour punir, en le tuant, l'officier romain de son odieuse conduite. Et en effet, le lendemain, à l'aube, ces jeunes gens, au nombre de seize, après s'être noirci la figure de suie et s'être convenablement enivrés, se jetèrent sur le Romain au moment où il dirigeait les sacrifices habituels sur le marché de la ville : le commandant et un grand nombre de ses compagnons furent taillés en pièces ; Damon et ses jeunes amis échappèrent à toute poursuite. On comprendra facilement que ce crime remplit de terreur les habitants de Chéronée ; pour donner immédiatement satisfaction aux troupes romaines irritées et prévenir les mesures violentes que les Romains eussent pu prendre à l'égard de la cité, le conseil n'hésita pas à condamner à mort par contumace les jeunes fugitifs. Damon connut bien vite cette déci- sion, et sa fureur n'eut plus de bornes ; le soir même, il pénétra de nouveau dans sa ville .natale avec ses amis et assassina les archontes réunis pour souper à l'hôtel de ville. Il alla plus loin encore : criminel et sans patrie, il constitua ses complices en bande de brigands, parcourut en bandit les montagnes voisines, pilla les villages des environs, et devint, par ses rapines, le fléau de ses anciens concitoyens. Sur ces entrefaites, la garnison romaine avait quitté la ville avec le général LucuUus, qui, précisément à cette époque (au commencement de Fan 74), traversait le nord de la Grèce avec une légion pour se rendre en Asie-Mineure et y prendre le commandement de la guerre de nouveau déclarée à Mithradate, et qui, à la nouvelle des scènes sanglantes qui avaient lieu à Chéronée, était accouru pour se rendre compte de l'état des choses. La ville, pauvre et affaiblie comme elle l'était alors, surtout depuis la dernière guerre, n'avait ni troupes ni police pour réduire par la force ces jeunes malfaiteurs. Pour s'en défaire, on eut donc recours à une ruse vraiment grecque. On invita Damon, par un décret du peuple, à revenir avec honneur à Chéronée; puis, comme il fut assez insensé pour se présenter, on le nomma même président des gymnases de la ville : mais quel-
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ques jours après, pendant qu'il était au bain, ses concitoyens le firent surprendre et assassiner. Ces scènes odieuses furent suivies d'un nouveau scandale. Soit qu'une vieille haine existât entre les villes d'Orciiomène et de Chéronée, soit que les Orchoméniens, qui (p. 353) avaient si cruellement éprouvé la colère des Romains à l'époque de Sulla, voulussent profiter de l'occasion pour gagner les bonnes grâces de ces derniers ; toujours est-il que les Orchoméniens, s'inspirant de leur haine contre leurs voisins, engagèrent un avocat romain à intenter un procès criminel à la ville de Chéronée auprès du gouverneur de la Macédoine, à cause de l'assassinat du commandant romain et de ses compagnons par Damon. La bassesse des habitants d'Orchomène fut dévoilée; ceux de Chéronée parèrent facilement le coup qui devait les frapper. Heureusement pour eux, le général Lucius Lucullus avait fait, comme nous l'avons vu, pendant son séjour dans leurs murs, une enquête minutieuse sur les scènes sanglantes qui avaient eu lieu. Lorsque les représentants de la ville se réclamèrent auprès du gouverneur de la Macédoine (c'était probablement Gains Scribonius Curio, voy. ci-après, p. 391, 3) du témoignage de Lucullus, le célèbre général se hâta d'intervenir en faveur de la cité menacée en exposant dans une lettre ce qui, à sa connaissance, s'était passé. On pria donc les Orchoméniens de se tenir tranquilles ; et Chéronée, pour honorer son sauveur Lucullus, lui fît élever une statue de marbre sur sa place publique ^
Dans tous les cas, cette histoire — qui nous montre d'une façon vraiment grotesque l'arrogance des guerriers romains et la misérable condition politique des petits Etats béotiens du temps, mais aussi le sentiment de la valeur personnelle (laquelle, dans le cas dont il s'agit, conduisit aux crimes les
*) Cette histoire se trouve dans Plut., Cimon, c. 1 et 2. Plutarque ajoute, d'une part, que l'on faisait descendre ce Damon du devin Péripoltas, qui, selon la tradition, accompagna le roi Opiieltas (lequel, à l'époque de l'ancienne migration des Grecs, conduisit les Arnéens de Tiiessalie en Béotie) ; et, de l'autre, que, vers la fin du i^^ siècle ap. J.-C, quelques membres de la famille de Damon vivaient à Stiris en Phocide : en souvenir de ces meurtres, on les appelait àorêoXwixévoc, c'est-à-dire « barbouillés de suie». En général, cî. Heitz, De politico Graeciae statu, etc., p. 24 sqq.