‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 2)Chapitre 176 sur 235 · TRISTE ÉTAT DE LA GRÈCE · texte numérisé non relu

TRISTE ÉTAT DE LA GRÈCE

plus horribles) et la sauvage énergie de ces Hellènes, qui, à l'occasion, se réveillait terrible — jette une triste lumière sur l'état de la population, du moins en Béotie ; mais dans le reste de la Grèce aussi, la prospérité matérielle du moins, selon toute apparence, allait en décroissant. C'est aux cantons ravagés par la guerre contre Mithradate que s'applique tout particulièrement ce qu'un grand connaisseur de la Grèce * dit de cette lugubre époque qui suivit la grande guerre : « Bien des pertes étaient irréparables. Les fondements de la prospérité publique étaient ruinés, et il était dès lors impossible d'économiser sur la consommation annuelle des habitants ce qu'il eût fallu pour remplacer le capital accumulé pendant des siècles et anéanti par cette courte guerre. Dans certains cas, la fortune des villes ne suffisait pas pour tenir en ^tat les édifices publics existant ». Et plus loin, nous lisons que, dans l'état où se trouvait alors la Grèce, « les ravages de l'ennemi diminuaient pour longtemps les ressources du pays ; car, dans une contrée comme la Grèce, il faut le travail de plusieurs années, les économies accumulées de générations entières pour mettre d'arides collines calcaires en état de fournir d'abondantes moissons , pour les couvrir d'oliviers et de figuiers, pour construire des citernes et des canaux d'irrigation ». On comprend aisément que, d'un côté, dans ces circonstances, un grand nombre de cités grecques soient retombées dans cet état d'endettement profond qui, déjà avant la ruine de la Ligue achéenne, avait rongé la vie sociale en Grèce ; et que, de l'autre, l'absence ou du moins le petit nombre des enfants, dans les familles riches surtout, dont Polybe déjà se plaignait amèrement, et Thabitude que prenaient ces dernières de réunir les terres en un petit nombre d'immenses propriétés cultivées par les esclaves, aient contribué à la ruine de la prospérité publique et diminué le nombre des hommes libres. On vit alors en Grèce, comme on l'avait vu ailleurs, qu'un peuple vieillissant, qu'une nation qui a perdu depuis longtemps sa vigueur physique et morale ne peut plus, à moins de se relever et de se rajeunir — et comment la Grèce

*) FiNLÂY, op. cit., p. 25 et 47.

390 SICYONÉ

d'alors Teût-elle pu? — réparer rapidement et facilement par SCS propres forces des pertes considérables en hommes et en biens matériels, comme la Grèce, elle aussi, l'avait fait presque en se jouant aux temps de sa jeunesse.

Le Péloponnèse, qui s'était à peine ressenti directement des coups de la première guerre contre Mithradate, souffrit, lui aussi, de plus en plus des fâcheuses tendances dont nous avons parlé. Effacer les traces qu'avaient laissées les exactions du temps de Sulla était chose longue et difficile ; la misère générale de l'époque suivante, le triste état dans lequel se trouvaient le monde romain et le monde hellénique, ne permettaient pas à cette partie de la Grèce, moins éprouvée, il est vrai, que beaucoup d'autres, de puiser au dehors les éléments d'une vie nouvelle ; le système des grandes propriétés favorisait l'exploitcition des pâturages aux dépens de l'agriculture ; les longues misères causées par la piraterie ont sans doute éprouvé, plus que d'autres parties du continent grec, le Péloponnèse, qui, ainsi que les îles, était aussi plus exposé que d'autres contrées aux attaques des corsaires. Non seulement le commerce et l'industrie furent alors complètement paralysés ; mais, comme nous l'avons vu, les temples les plus riches et les plus beaux qui s'élevaient sur les côtes de la péninsule devinrent la proie facile de ces audacieux pirates qui, sans doute, n'épargnèrent pastes villes voisines et surtout les côtes sans défense ^ Nous avons déjà vu l'état de décadence profonde oii se trouvait la vieille ville de Dymé en 67 av. J.-G. Un fait bien caractéristique, c'est que dans la suite, entre la fin de la guerre contre les pirates et le commencement de la grande guerre civile entre César et ses adversaires, c'est-àdire précisément à l'époque où la Grèce jouit au moins d'un repos extérieur, Sicyone, naguère une des villes les plus riches, que les Romains avaient toujours traitée avec bienveillance, était tombée si bas que, pour payer ses dettes, elle fut obligée de vendre ses plus beaux tableaux : c'était ce qu'elle avait de plus cher, et on sait que les Hellènes ne consentaient à se défaire de leurs objets d'art que daus le

*) Cf. CuRTius, PeloponnesoSj vol. I, p. 79 et IH.

plus pressant besoin*; nous savons que ces œuvres d'art servirent, avec d'autres, à orner le célèbre théâtre éphémère de l'édile curule M. Scaurus (en 58 av. J.-C.)^

A la misère générale de cette époque qui accablait les Grecs vinrent s'ajouter, pendant toute la période qui s'écoula entre la première guerre contre Mithradate jusqu'à la guerre civile entre César et Pompée , les graves méfaits dont se rendirent coupables les fonctionnaires romains à l'égard de l'infortuné pays des Hellènes. Les gouverneurs de la Macédoine de cette époque ^ firent, il est vrai, en général,

*) Cf. Cic, In Verrem, act. II, lib. IV, c. 59, 133; c. 60, 134 sqq.

2) Cf. Plin., N. h., XXXV, 11 (40), 127; Drumann, vol. I, p. 29 sqq. CuRTius, Pelop,, vol. II, p. 487 et 584. Cela tient sans doute à la nécessité pressante où l'on se trouvait de se débarrasser d'une dett^ que le célèbre banquier romain T. Pompoiiius Atticus s'efforçait de se faire payer par la ville de Sicyone duns les années 61-59 av. J.-C; cf. Drumann, vol. V, p. 64-71,

3) Nous avons donné plus haut (p. 297) la liste des gouverneurs romains de la Macédoine connus jusqu'à présent, jusqu'à Gains Sentius Saturniuus; nous la continuons jusqu'au commencement de la guerre civile entre César et Pompée. Quanta ce Sentius, Mommsen,, Jlow. Mùnzwesen, p. 692 sqq., 375, note 30,, lui fait exercer ses fonctions de 665 à 667 U. C, 89-87 av. J.-G. ; d'après Zumpt [Comrn. Epigr,, vol. II, p. 175 sqq.), Sentius ne revint probablement pas en Italie avant la fin de la première guerre contre Mithradate (nous n'examinerons pus si le célèbre P. Gabinius Cupito p. 177 sqq. a été gouverneur de la Macédoine en 81 ou s'il n'a pas été plutôt avec Gaius Antonius, v. plus bas et Drumann, Gesch. Roms, vol. 1, p. 532, chef d'un corps d'armée laissé par Sulla en Grèce lorsqu'il quitta ce pays). De 81 à la fin de 78 ou au commencement de 77 (Zumpt, p. 179), Gnaeus Cornelius Dolabella fut proconsul; il remporta plusieurs victoires sur les Barbares voisins. Cic, InPison., c. 19, 44. Sueton ,Cœs., c. 4; cf. Drumann, vol. II, p. 561. Le sénatusconsulte mentionné à la page 318, 1 est aussi de son époque. Mommsen, C. I. Lat. Antiquiss., p. 110 sqq., n°203, et BôcKH, C. I. Gr,, vol. Ill, p. 766 sqq., n° 5879. Son successeur fut le proconsul Appius Claudius Puîcher, qui mourut en 75 après s'être vaillamment battu contre les Barbures de la Thrace, Zumpt, p. 179 sqq. Le proconsul Gaius Scribonius Curio, de 75 au commencement de 72 av. J.-C, un des plus heureux de ceux qui firent la guerre aux peuplades du Nord; Zumpt^ p. 180, et le proconsul Marcus Licinius Lucullus, le frère du célèbre général Lucius, 72-71 av. J.-C, Zumpt, p. 181 sqq., un vainqueur non moins heureux, puis (probablement) le propréteur L. Rubrius CuUeolus en 70 et en 69 av. J.-C, Zumpt, p. 183-186 et (sans doute, cf. p. 405 sqq.) le proconsul Q. Cécilius Metellus, le conquérant de la Crète, de 68 au commencement de 64 av. J.-C, Zumpt, p. 186-190, se succédèrent. Ensuite, en 64 et en 63 av. J.-C, ce fut le proconsul L. Manlius Torquatus Voiso, V. Zumpt, p. 192 sqq. ; de 62-60 av. J.-C. (Zumpt, p. 193 sqq.), le proconsul Gaius Antonius Hybrida, médiocre comme chef d'armée, voy. ci-après,

leur devoir, un ou deux scélérats exceptés, en protégeant énergiquement la péninsule gréco-macédonienne contre les tribus ennemies voisines. A cette époque, les armées romaines combattirent pendant plusieurs années avec succès les Barbares du Nord. Deux proconsuls surtout se couvrirent de gloire : Appius Claudius Pulcher, qui, en 77 et en 76, combattit vaillamment les Thraces et les Scordisques sur les hauteurs des monts Rhodope la rive gauche du Strymon et les bords du Nestos, s'avança vers le nord jusqu'en Pannonie, mais tomba malade et mourut par suite des fatigues excessives de cette campagne^, et Gains Scribonius Curio, qui (75-73) se tourna surtout contre le nord, soumit les Dardaniens et conduisit victorieusement ses légions jusqu'au Danube^; mais il faut signaler surtout M. LucuUus, qui (72 et 71 av. J.-C), en livrant de terribles combats aux vaillants Besses, fit d'importantes conquêtes dans la Thrace inhospitalière, atteignit le Danube et la mer Noire, et s'empara en même temps, pour les réunir à l'empire romain, des villes grecques de la côte orientale de la Thrace, au sud et au nord des Balkans (Apollonia , Mesembria , Callatis , Odessos ,

p. 393, 3, Son successeur fut le célèbre et excellent propréteur (avec pouvoir proconsulaire) Gaius Oclavius (le père du futur empereur Auguste) qui, en 60 et en 59 av. J.-C, se couvrit également de gloire comme administrateur et comme vainqueur des tribus barbares de la frontière (cf. Sueton., Octav,, c. 3. Vell., II, 59); cf. Zumpt, p. 194 sqq. Drumann, vol. IV, p. 231 sqq. et MoMMSEN. C. Inscr. Lat. Antiquiss., p. 278. 279. Après L. Appuleius Saturninus, qui gouverna la Macédoine en 58 (d'après Zumpt, ibid., probablement avec le pouvoir proconsulaire), vint (Zumpt, p. 195-201), de 57 jusqu'en été 55, le fameux proconsul L. Calpurnius Piso Csesoninus, sur lequel nous donnerons des détails dans le texte. Depuis la fin de Tété 55, en 54 et peut-être même jusqu'en 52 av. J.-C, ce fut le propréteur Q. Ancharius, Zumpt, p. 201, 204, qui gouverna avec un pouvoir proconsulaire. Grâce aux recherches de Zumpt, p. 203, nous voyons ensuite le propréteur Gnaeus Tremellius Scrofa, peut-être depuis la fin de l'an 52 av. J.-C, probablement jusqu'en 50, cf. p. 212. Viennent ensuite les gouverneurs de l'époque des guerres civiles, dont nous parlons plus bas.

1) Liv., Epit, lib., XCI. Flop.., I, 38. Eutrop., VI, 2. Gros., V, 23. Ammian. Marc, XXVII, 4, 10. Sext. Ruf., Breviar, c. 9; cf. Mommsen, R. 6r., vol. III, p. 37. Voy. en général, sur la Macédoine, Sallust, Fi\ (Kritz), Hist. lib. II, n° 50, p "l67.

2) Liv., Epit. lib. XCI. XCV. Sallust. (éd. Kritz). Fr. hist. lib. IV, n«> 46, p. 342. Cic, In Pison., 19, 44. Frontin., Strateg., IV, 1, 43. Flor., I, 38. Eutrop. et Gros., toc. cit. Ruf., c. 7; cf. Mommsen, p. 37.

Tomi, Islros, etc.), qui, jusqu'alors, étaient restées indépendantes. Malheureusement, Lucullus avait terni sa gloire non seulement en faisant une guerre des plus cruelles aux tribus barbares, mais aussi en se montrant implacable et cupide à regard des Hellènes. Des œuvres d'art d'un grand prix — notamment une statue colossale d'Apollon, due à Calamis, qu'il fit enlever d'Apollonia ruinée et transporter au Capitole — furent arrachées aux Grecs de ces contrées pour orner, en 70, le triomphe de Lucullus \

Depuis ce temps où, d'un côté, l'empreinte de « la puissante main de Sulla » commençait à s'effacer et oii, de l'autre, par suite de l'affaiblissement de Mithradate, les incursions des Barbares en Macédoine devenaient moins fréquentes^ il n'y eut plus, pendant une période assez longue, de campagnes aussi importantes. La plupart des gouverneurs romains eurent^ il est vrai, jusqu'à l'époque des guerres civiles, à faire de continuels efforts pour défendre les frontières de la Macédoine et conserver les conquêtes faites en Thrace ; c'était une lâche dont des hommes comme L. Manlius Yolso (64) et Gains Octavius (60 et 59 avant J.-C.)' s'acquittèrent parfaitement ^ tandis que Gains Antonius (62 et 61) et notamment L. Piso (57 et 56 avant J.-C.) remplirent très mal leur leur devoir'. En somme, la Macédoine fut et resta pendant cette période, du moins en ce qui concerne la plus grande partie du nord de ce pays, une des provinces les plus tourmentées. Ajoutons que cette contrée eut, comme la Grèce, à souffrir souvent et cruellement de la rapacité de plusieurs de ses gouverneurs ainsi que d'autres Romains.

') Flor., I, 38. EuTROP., VI, 7. 8. 10. Liv., Epit., XCVll. Oros., VI, 3. Rlf., Brev., c. 9. Serv., ad Virg. JEn., VII, 605. Pltn., H. N,, IV, 13 (27), 92. Strab., VII, 6, 1, p. 491 (3l9). Appjan., Illyr., c. 30. Ammian. Marcell., XXVII, 4, 10 et 11 ; sur son triomphe, v. Cic, In Pison., 19, 44. AscoN. in Cic, Act. in Verr., II, lib. I, 18. Eutrop., loc. cit. Plin., N.H., XXXIV, 7 (17), 36 (18), 39. Euseb., Chron., cf. Drumann, vol. IV, p. 197 sqa. MoMMSEN, p. 38. 287.

2) Cic, In Pison., 19, 44. Flor., I, 38. Sueton., Oct., c. 3 et 7. Vell., II, 59. Cic, PhiL, III, 6, 15 (jMommsen, p. 288). Drumann, vol. IV, p. 231.

3) Cf. Liv., Epit., CIIL Obsequens, c. 122. Dio Cass., XXXVIII, 10. LI, 26; V. aussi Mommsen, p. 288. Drumann, vol. I, p. 538, et cf. l'aperçu des guerres que les gouverneurs macédoniens firent dans le Nord depuis Appius Claudius, de Schotensack, Ueber die Thraker, p. 9 sqq.

Page 1