IMMORALITÉ CROISSANTE DES GRECS
un homme qui surpassait en scélératesse et en cruauté les Alexandre de Phères et les Apollodore de Cassandria, et qui rivalisait en brutalité cynique avec le criminel amiral de Philippe, Héraclide de Tarente et le corsaire étolien Dicsearchos^ On sait assez que la vieille oligarchie Spartiate avait complètement dégénéré; mais le peuple lacédémonien tout entier était devenu presque aussi dépravé qu'une bande de brigands, par suite de la situation politique antérieure, du militarisme qui depuis des siècles dominait exclusivement à Sparte, du marché de soldats qui florissait au Ténare depuis les temps d'Alexandre et des révolutions périodiques des trente dernières années. L'assassinat en masse, comme le prouve le détail de l'histoire lacédémonienne, était à l'ordre du jour, et le meurtre commis pour se défaire des adversaires politiques était entré de plus en plus dans les mœurs populaires. MaiS;, malheureusement, la Laconic n'était pas le seul canton de la Grèce où le caractère du peuple se fût modifié d'une façon aussi effrayante. Sans doute, même avant l'époque qui nous occupe, la fureur des partis n'éclata que trop souvent dans les colonies comme dans la mère-patrie : on n'a qu'à se rappeler les scènes d'horreur qui se passèrent à Corcyre pendant la guerre du Péloponnèse, aux exécutions sanglantes des Trente à Athènes, aux crimes des Décarchies oligarchiques de Lysandre, au scytalisme des Argiens. Mais les divers partis des cantons et des villes n'avaient commencé à s'exterminer et à s'écraser systématiquement et par principes que pendant et depuis l'époque des Diadoques; et, pour ne pas parler des Étoliens, les Athéniens, les Achéens (et les Acarnaniens) seuls avaient réussi à sortir de cette boue sanglante. Mais la férocité des partis augmentait à mesure que l'opposition qui régnait dans toute la Grèce entre les aristocrates ou oligarques et les démocrates se confondait, sous l'influence de l'appauvrissement et de l'endettement croissants des masses, avec l'opposition entre les riches ou ceux qui avaient quelques biens et lés pauvres, à mesure que la propriété foncière et le capital s'accumulaient entre les mains d'un nombre relativement peu considérable de familles et que, dans bien des cantons, la 1) PoLYB., XIII, 4; XVIII, 37.
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démocratie prenait, au lieu du caractère politique qui l'avait distinguée jusque-là, cette couleur qu'on a coutume d'appeler « démocratique et sociale » . Les luttes brutales entre oligarques et démocrates (ci-dessus, p. 34) qui eurent lieu en 215 avant J.-C, au sein du peuple messénien, d'ordinaire pacifique et peu énergique (et dont le relèvement par Épaminondas n'avait porté bonheur ni à cette tribu en particulier, ni aux Grecs en général), luttes pendant lesquelles environ 200 membres du parti oligarchique furent massacrés ', produisent une impression horrible. Pendant les quelques dizaines d'années qui suivront la délivrance de la Grèce, nous assisterons, dans les parties les plus diverses de la péninsule hellénique, à une foule de scènes atroces de ce genre; surtout depuis le moment où, par suite de l'antipathie croissante contre le protectorat romain, les partis divisés au point de vue social et politique se retrouvent en face l'un de l'autre comme parti romain et parti national : élément nouveau qui porta à son- comble l'antipathie qui existait déjà. — Mais, même en dehors de tout cela, la situation de la Grèce dès le temps de Flamininus était des plus tristes, comme l'examen de l'état des affaires de la Grèce centrale et septentrionale nous le montrera. Les vigoureux Étoliens avaient du moins conservé un amour farouche de la liberté, une fermeté pleine d'audace^ une vaillance à toute épreuve, une énergie toute militaire; mais (quoi que puissent dire en leur faveur de modernes panégyristes), la brutalité de ces rudes montagnards, la cupidité criminelle de ce peuple qui n'avait pas encore pu se plier d'une façon durable aux doux travaux de la paix, chez lequel une foule de jeunes gens, malgré la situation pleine de difficulté oii se trouvait leur propre patrie, cherchaient du service à l'étranger, Tindifférence sacrilège avec laquelle ils violaient tous les sanctuaires, enfin l'avidité insatiable et la déloyauté cynique de plusieurs de leurs chefs (par suite de laquelle Scopas, par exemple, périt honteusement en Egypte, en 196) : c'étaient là des qualités qui, pendant la période qui vient de commencer, devaient devenir fatales à cette tribu. La Béotie enfin et la Thessaliene présentent pas une image moins sombre. La rudesse barbare *) Plut. Arat.^ c. 49, s, fin.