‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 2)Chapitre 19 sur 235 · SITUATION DE LA BÉOTIE · texte numérisé non relu

SITUATION DE LA BÉOTIE

des Béotiens s'est montrée à nous d'une façon assez repoussante lors de leur rencontre avec Flamininus (p. 77 et suiv.); mais d'autres relations nous apprennent des choses pires que celles-là sur Tétat de leurs mœurs, sur la violence brutale, la rudesse, les odieux excès de table qui régnaient alors tout particulièrement dans les villes de la Béotie. Déjà vers la fin de la période des Diadoques, Dicéarque ^ avait dit dans ses écrits : « Les Béotiens énumèrent de la manière suivante les maux qui existent chez eux : à Oropos, on trouve le gain honteux; à Tanagra, l'envie; à Thespies, l'outrecuidance; à Thèbes, la violence brutale; à Anthédon, la cupidité; à Coronée^ d'importunes offres de service; à Platée, les fanfaronnades; à Onchestos, la surexcitation fébrile; à Haliarte, la sottise; tous les maux de la Grèce se sont réunis dans les villes de la Béotie! » Si ces remarques malicieuses d'un peintre de mœurs satirique étaient seules, nous n'y attacherions pas beaucoup d'importance; mais quel tableau se déroule à nos yeux, lorsque Polybe, dont la jeunesse coïncide avec les premiers temps de l'indépendance de la Grèce, nous dit, en parlant de l'époque de Flamininus et d * Philopœmen : (( Les Béotiens étaient tellement adonnés à la débauche que les hommes sans enfants ne léguaient plus leur fortune à leurs plus proches parents, mais à ces sociétés de buveurs et de bons vivants très nombreuses précisément dans ce canton auxquelles appartenaient leurs amis survivants, et qui, du reste, avaient conservé très souvent des formes qui semblaient indiquer la poursuite d'un but intellectuel. Quelques-uns même, lorsqu'ils avaient des enfants, allaient jusqu'à ne leur laisser, que la part obligatoire prescrite par la loi, en léguant le reste de leurs biens aux susdits cercles de buveurs. Aussi trouvait-on beaucoup d'hommes en Béotie que sollicitaient dans le cours d'un mois plus de joyeux festins que le mois ne compte de jours ^ I » Bien plus : ces villes

<) Dans son « pt'o; 'Elliôoç » : voy. Dicœarchi Messenii quaes upersunl , éd. M. Fuhr, pag. 145. v. aussi, p. 143; cf. Wachsmuth, Hellen. Alterthumskunde, vol. I, p. 129, et Droysen, Hellénisme, vol. Ill, p. 92.

2) PoLYB., XX, 6, 5, sqq. Athen., Deîpnosoph. (éd. Schweighaeuser), lib. X, c. 4. (11), pag. 418 a et b. Cf. Hermann, GottesdiensU. Alterth, (2^ éd.), § 7, 6. Schumann, Griech. Alterth., If, p. 516 sqq. Sur les sociétés de ce

ÉTAT DES AFFAIRES EN BÉOTIE ET EN THESSALIE i03

étaient tombées à tel point sous l'empire d'une brutale démagogie que, toujours d'après Polybe \ à l'époque dont nous parlons (c'est-à-dire, au commencement de la guerre des Romains contre la Syrie), depuis vingt-cinq ans environ les tribunaux avaient à peu près cessé de fonctionner. Animées du plus honteux désir de gagner la faveur d'un peuple corrompu, les autorités surent empêcher tous les ans, par divers moyens, les poursuites pour dettes (surtout lorsque les créanciers étaient des étrangers). Très souvent, les plus hauts fonctionnaires s'efforçaient en outre, pour se faire réélire, de gagner la faveur des masses sans fortune en gaspillant d'une façon impardonnable les deniers publics. — En Thessalie, enfin, où l'esprit turbulent et inquiet de la race dominante, qui n'avait jamais réussi à constituer de véritables cités grecques, n'avait su utiliser en aucun temps dans un but élevé les ressources considérables de ce beau pays, oii l'antique antagonisme entre les nobles thessaliens et les serfs pénestes n'avait jamais cessé d'exister, les choses n'allaient pas mieux. Le relâchement traditionnel des mœurs des classes aisées, qui autrefois déjà avait tant scandalisé les autres Grecs, durait toujours, ainsi que tout ce qu'on racontait en outre de fâcheux sur le compte des habitants de cette contrée. Les Pénestes continuaient à nourrir leur sourde colère : mais la race dominante continua à donner aux Romains, comme naguère aux Hellènes et aux Macédoniens, le spectacle d'un désordre semblable à celui des plus beaux temps de l'anarchie polonaise ou magyare : aucune journée de vote, aucune assemblée publique, en général, aucune réunion politique ne se passait sans tumulte, sans scènes violentes de l'espèce la plus dangereuse ^ Le tableau de l'état moral de la Grèce européenne de cette époque est donc très peu réjouissant; c'était un état de choses dont la connaissance plus exacte devait peu à peu affaiblir considérablement les chaudes sympathies d'une pargenre, également occupées de jouissances matérielles, que l'on rencontre plus tard dans le Levant grec et dans les îles comme Ténos, voy, Bôckh, C. I. Gr., II, Addenda, 1057, 2339 b. Conze, Reise nach der Insel Lesbos, p. 63.

1) PoLYB., XX, 6, 1-4 (Cf. XXIII, 2, 2. 11); cf. Droysen, loc. cit., et MoMMSEN, Rom. Geschichte, I, p, 699,

») Liv., XXXIV, 51. Voy. Droysen, III, p. 91 .

i04 CONTRASTE MORAL ENTRE LES GRECS ET LES ROMAINS

tie des hommes d'Elat romains. Il est très vrai qu'en Italie aussi, la situation devenait menaçante à plus d'un égard, et les temps n'étaient plus très loin où, à Rome aussi, non sans l'influence décisive de l'invasion de l'hellénisme, une fatale corruption devait se répandre partout. Mais, à Tépoque de Flamininus, les habitants de Rome et de l'Italie pouvaient être considérés comme moralement purs en face de la profonde corruption des pays grecs et hellénistiques. Les agissements si souvent mesquins des partis en Grèce, la démocratie impatiente de tout joug, l'égoïsme des classes aisées, leur indifférence à l'égard du bien de l'État ^, l'abandon frivole des antiques croyances par un grand nombre d'Hellènes, le pillage brutal des sanctuaires, la débauche eff'rénée, les excès et les brigandages des mercenaires, la cruauté et la rapacité des partis politiques, que nous avons si souvent rencontrés avec horreur en Grèce, enfin l'avidité et la corruption répandues partout révoltaient ces fiers et nobles citoyens romains. Quel dégoût ne devait pas éprouver Flamininus lorsque, après la bataille des Cynoscéphales, les Etoliens se hâtèrent d'attribuer à l'or macédonien sa modération à l'égard du roi Philippe * ! Et ce n'est qu'avec une profonde douleur que le noble Achéen Polybe^ compare les Grecs^ ses contemporains, qui, même dans les plus simples affaire^ d'argent, surtout lorsqu'il s'agissait des fonds publics, ne croyaient pouvoir trouver assez de témoins, de clauses et de serments pour mettre un frein à la déloyauté universelle, aux fiers Romains qui, tout en estimant beaucoup et en s'eflorçant d'augmenter leur fortune et leurs biens, se fiaient et pouvaient se fier en affaires à la simple parole donnée. C'estpeut-êtrelà,au fond, la vraie raison de la froideur croissante des Romains et de leur politique de plus en plus dure à l'égard des Grecs. Disons en passant dès à présent que la manière de voir et les mœurs, les habitudes et les plaisirs de ces Grecs — pour lesquels, à cause de leur art merveilleux, de leur poésie, de leur science, de leur culture intellectuelle et de

') Liv., XXXIV, 34, s. fin.

2) Ltv., XXXIII, 11. PoLYB.' XVIII, 17 et 18.

3) PoLYB., VI, 56, 13 sqq. Cf. K. Fr. Hermann, Griech. Privatalterth., §6, 12 et 13.

ÉTAT POLITIQUE DE LA GRÈCE lO.J

leur civilisation largement développée, comme aussi à cause de la grandeur de leur passé, un grand nombre de Romains cultivés avaient une vive prédilection — devaient, après une connaissance moins superficielle, paraître bien étrangers au sérieux et, on peut bien le dire, à la raideur un peu majestueuse des Romains, tandis que, d'autre part, surtout plus lard, les combats sanglants de gladiateurs et de bêtes féroces usités à Rome, auxquels on peut à peine comparer les courses de taureaux des Thessaliens, eurent toujours, du moins pour les plus nobles d'entre les Grecs, quelque chose de barbare et d'odieux^ En tout cas, il y avait là un' terrain sur lequel les deux nations ne pouvaient que difficilement se rencontrer. Ce fut là une cause nouvelle du mépris mêlé de compassion avec lequel plus tard — surtout après la ruine complète de l'indépendance hellénique — la fière noblesse d'Italie regardait du haut de sa grandeur « la frivolité des Grecs déchus », bien qu'il soit probable qu'on ne vît que rarement les hommes d'état comme cet infâme Dinocrate de Messénie qui, à Toccasion d'une importante ambassade à, Rome, s'enivra dans un festin et dansa en habits de femme, pour discuter le lendemain des projets politiques avec Flamininus.

Les vices sociaux et moraux des Etats grecs ne pouvaient échapper même à Flamininus : les avertissements qu'il adressa aux Hellènes délivrés', lors de son départ du Péloponnèse, (p. 86) nous prouvent qu'il connaissait à fond la situation de la Grèce. Mais le mot magique de liberté ne pouvait seul sauver les Hellènes ni assurer leur avenir. Les vices mentionnés plus haut auraient dans la suite exercé une influence moins désastreuse sur la vie politique de la Grèce si elle avait été un Etat homogène, ou du moins une confédération solidement constituée, dont les membres comparativement encore sains ou du moins vigoureux eussent été seuls prépondérants et eussent permis de conserver une attitude digne vis-à-vis de Rome et des autres États. Mais naturellement il ne pouvait en être question. Rome s'était opposée à une confédération en masse comme la désiraient les Etoliens (et dans une moindre

) PoLYB. , XXIV, 5, 11 sqq. Plut., Flamln.^ c. 17. ) Liv., XXXIV, 49.

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