ABAISSEMENT DES CARACTÈRES EN GRÈCE
trouvera étonnant qu'à roccasion certains fonctionnaires ou percepteurs grecs aient traité leurs subordonnés ou les contribuables avec plus de dureté et de rapacité que ne le firent les Romains eux-mêmes* ; qu'un grand nombre de Grecs se soient faits, dans un but égoïste, les instruments de l'odieuse administration romaine et qu'ils aient contribué ainsi à rendre leurs maîtres plus mauvais encore. Par contre, nous voyons que des cités grecques autonomes, comme Sicyone (61-59 av. J.-C), refusent avec opiniâtreté, en s'appuyant sur leur situation politique exceptionnelle, de satisfaire aux exigences, selon toute apparence légitimes, de leurs créanciers romains*; que d'autres aient pu décider, à force d'argent, des gouverneurs avides et dépourvus de sens moral à susciter toute espèce d'obstacles à leurs créanciers ^ comme Apollonia, qui corrompit (57 av. J.-C.) le proconsul Pison (v. plus bas); que des fugitifs byzantins (en 58) amènent, à force de promesses, le célèbre tribun du peuple P. Glodius à s'occuper de leur rapatriement par un commissaire romain, et que, plus tard, ils refusent de payer la somme promise ' ; que Hermachos de Gbios achète à prix d'argent ce même Glodius pour qu'il fasse assassijier Théodosios de Gbios, que ses compatriotes avaient envoyé à Rome comme ambassadeur et qui y plaidait contre Hermachos'^; que les habitants de Dyrrhacbion, enfin, parviennent à se débarrasser d^un homme qu'ils détestaient en donnant au fameux proconsul Pison une forte somme d'argent
(57av. J.-G.)'.
Mais ce n'était pas là les pires des spoliateurs officiels que Rome devait envoyer en Grèce et en Macédoine. En effet \
1) Cf. CiG., Ad Attic, Yl, 2, b, AdÔMm«./'r.,lib. I, 1, ll,33;v.FiNLAY, p. 34.
2) Cf. ci-dessus, p. 391, 2, et ci-après, p. 410, 5. Gic, Ad Att., I, 13, 1 ; 19, 9; 20, 4. II, 1, 10; 21, 6. Drumann, vol. p. V,46.
'') Gic, In Pison., c. 35, 86.
*) Cf. DuuMANN, vol. II, p. 272. 333.
S) Cf. Drumann, vol. II, p. 273. 329.
«) Cic, In Pison., 34,83.
'') Il faut rappeler ici une tentative infructueuse de Verres, à peine indiquée dans les auteurs, de faire plaider à Rome, soi-disant en faveur des Grecs d'Achaïe, un procès (en 70 d'après Drumann, V, p. 313, et Becker- Marquardt, h. a., v. III, 1, p. 126) pour arrêter les poursuites dirigées
pour ne parler qu'en passant de l'avide Gaius Antonius (p. 395) mentionné plus haut, qui, en 62 avant J.-C, parut en Macédoine et en Grèce, cette fois comme proconsul, et qui, pendant la durée de ses fonctions (jusqu'en 60), se rendit coupable de terribles exactions \ un de ses successeurs immédiats, L. Calpurnius Piso Csesoninus, proconsul de Macédoine, dont nous avons fait mention plusieurs fois déjà (o7-55av. J.-C), fut un digne émule de Verres, si toutefois nous pouvons nous en rapporter à Cicéron, son adversaire passionné. D'après Cicéron, Pison, par sa politique déloyale, son insolence et sa cupidité, non seulement amena sans nécessité un nouveau conflit avec la sauvage tribu thrace des Besses et avec les Dardaniens^; il se brouilla aussi avec la tribu jusqu'alors amie des Denthélètes (sur les bords du Slrymon) % et fit ensuite, comme général, preuve de tant de négligence et d'incapacité, que son armée, « sans avoir essuyé une défaite, fut complètement ruinée par suite de sa mauvaise administration; que la Macédoine fut une grande partie inondée et pillée par les Barbares irrités; que même la grande route qui conduisait de Thessalonique à Dyrrhacliion et à l'Hellespont fut rendue impraticable par leurs brigandages*; que les Barbares osèrent se montrer aux portes mêmes de Thessalonique et que les habitants de cette ville durent réparer en toute hâte les fortifications de leur acropole \ Cet officier incapable était un autre grand amateur d'objets d'art qui ne lui coûtaient rien. La fidèle Byzance notamment, dont les vierges, comme celles d'autres villes grecques, furent victimes des brutales
contre lui-même à cause de ses crimes. Sur cette affaire et le prétendu accusé Opimius ou Oppius (p. 271, note), cf. Cic, In Verr., act. I, 2, 6, et ScHOL. Ghonov., p. 388 Or. et Pseud. Ascon,, p. 128 Or. et Cic, In Verr., act. II, lib. I, 11, 30. Ascon., p. 165 (v. aussi Ps. Ascon., p. 17i, ad Cic, In Verr., act. II, lib. I, 19, 50). Zumpt, Gomm. Epigr., vol. II, p. 160 sqq. Hermann, Eroberung von Korinth, p. 364 sqq.
1) Cf. Dio Cass., XXXVIII, 10, et ci-après, p. 402, 5.
2) Cf. en général Drumann, vol. II, p. 67 sqq. et vol. VI, p. 4-16. MoMMSEN, R. G., vol. III, p. 288, 482, et spécialement Cic, In Pison., 34, 84, 35, 85. Pro Sest., 43, 94. De prov. consul., 2, 4.
3) Cic, In Pison., c. 16, 38. c. 17. c. 20, 47. c. 38. *) Cic, De prov. cons., 2, 4. In Pison., 17, 40.
^) Cic, In Pison., 17, 40. 34, 84. De prov. cons,, 2, 4. Cf. Tafel, De Thessalon., p. XXXVI.
convoitises de ceC insolent débauché \ et les Hellènes d'Acliaïe furent dépouillés d'un grand nombre de leurs chefs-d'œuvre, qui faisaient l'ornement des villes de la Grèce ^, Mais Pison n'était pas moins avide d'amasser de l'argent ; aussi s'était-il flit donner par son ami Publius Clodius (le trop fameux tribun du peuple de l'année 58, dont il avait grassement payé les services) — contrairement aux lois et aux usages, et spécialement en opposition avec une loi qu'avait fait passer, en 59 av. J.-C, Gaius Julius César, pendant son consulat, loi qui prescrivait le strict respect des privilèges des villes « libres » de l'empire — le droit de s'immiscer en qualité de juge dans l'administration financière des villes « libres » de son ressort et notamment dans les rapports qui existaient entre ces villes, pour la plupart profondément endettées, et leurs créanciers romains*. Si ces procédés (p. 399) paraissaient bien vexatoires, surtout aux banquiers romains, Pison se faisait bien payer, d'un autre côté, par les communes grecques pour paralyser l'activité des créanciers, des banquiers et des courtiers romains, et n'épargnait pas d'ailleurs aux Hellènes certaines mesures financières qu'il prenait dans son propre intérêt. C'est ainsi que toutes les parties delà province de Macédoine, et spécialement les grandes villes libres de Byzance, d'Apollonie, de Dyrrhachion, d'Ambracie; que l'Épire et la Thessalie, l'Étolie et les cantons voisins, Athènes, la Béotie et les cités du Péloponnèse, se virent forcées, de diverses manières, de remplir de leur argent la cassette de ce brigand de haut parage, qui, du reste, se rendait coupable d'autres méfaits; il
*) Cic, De prov. cons., 3, 6. Ln Pison., 35, 86.
2j Gic, Pro Sest., 43, 94. Be prov. cons., 3 et 4, 6 et 7. — Nous ferons observer ea outre que, vers 59 av. J.-C, des troubles avaient éclaté à Byzance qui avaient amené l'expulsion d'une partie des habitants et qui (p. 399), à l'instigation du tribun du peuple, P. Clodius (Drumann, vol. II, p. 272), acheté par les exilés, durent être apaisés par le célèbre chef des aristocrates romains, M. Porcius Caton. Plut,, Cat. min., c, 34, fin., c. 36. Brut., c. 3. Cic, c. 34, A ces faits se rapportent aussi les passages de Cic, Pro Sest., 26, 56. 39, 84. Pro domo, 20, Val. Max., IV, 3, 2. Cf. aussi KuHN, Stadt. Verf., vol. II, p. 27.
3) Cic, De prov. cons., 3, 6. 4, 7, cf. In Pison., 16, 37. 24, 57. Voy. KuHN, vol. II, p. 23. G. ZuMPT, De kg. et judic. repctnnd., I, p. 62 et A. ZuMPT, Comm. Epigr., vol. II, p. 198 sqq.
se permettait, par exemple, d'accaparer, à' un prix fixé par lui-même, d'énormes quantités de blé qu'il vendait ensuite avec profit, et de frapper toutes les marchandises d'un impôt qu'il percevait à son propre bénéfice ^ La rapacité de ce proconsul poussa alors les habitants appauvris des hauts plateaux situés entre la Thessalie, l'Athamanie et FEtolie septentrionale, les Dolopes et les Agréens, à abandonner leurs foyers pour se jeter en pillards sur les villes étoliennes de Stratos, de Naupacte et d'Arsinoé, qui pouvaient encore passer pour jouir d'une aisance relative ^
Pison, qui laissa à son successeur Q. Ancharius la tâche difficile de relever péniblement une province ruinée, ne reçut pas^ que nous sachions, d'autre châtiment de ses crimes que la peine toute morale, mais terrible, que lui infligea son ennemi Gicéron^ par ses discours véhéments, surtout par ce réquisitoire de Tan 55 av. J.-C, prononcé à Rome, devant le Sénat, et rempli jusqu'à l'excès de fureur, de venin et de sarcasmes*, Par contre, Gains Antonius, après son retouren59 av. J.-C. fut accusé de divers crimes, et, entre autres^ d'exactions commises en Macédoine ; cette fois , le tribunal le condamna à une forte amende et à l'exil '\ D'après une coutume qui devenait alors de plus en plus générale — (c'est ainsi que, quelque temps auparavant, le noble P. Rutilius Rufus, après sa fameuse condamnation par des juges iniques (en 92), avait vécu en exilé à Mitylène [oii, lors de la première guerre contre Mithradate, il n'avait échappé qu'avec- peine au massacre ordonné par ce roi], et plus tard à Smyrne ^, et que nous trouverons
') Gic, Pro Sest., 43, 94. De Prov, cons., 3, 5 et 7. hi Pison., 20, 48. 37, 90. 35, 86. 40, 96. 36, 87. 37, 90.
=«) Cic, In Pison., 37, 91. 40, 96, et v. Mommsen, R. G., vol. III, p. 287.
3) Cf. ci-dessus, p. 400, et Çic; In Pison., 16, 38. 34, 83 et 84. 36. De prov. cons., 3, 6 et 8.
*) Cf. Drumann, vol. II, p. 74. Vol. V, p. 706 sqq. Vol. VI, p. 4-16 sqq.
^) Gic, In Vatin., c. 11, Pro Flacco, c. 2, 5. 38, 95. Pro Cœlio, c. 31. Philipp. II, 23, 56. 38, 98. Dio Gass.,XXXV,III, lO. V. Drumann, vol. I, p. 538 sqq. Zumpt, De leg. judiciisque repetund., J, p. 58.
6) Gf. Gic, Pro liabir. Post., 10, 27. Brut., c. 22, 85. De Republ., I, 8. ÏAciT.-, Annal., IV, 43, fin. Gros., V, 17, fin. Dro Gass., fr. 97, 3 et 4. — D'après Appian., Bell, civ.j I, 37, le vieux Mummias, *le conquérant de Gorinlhe, condamné par la commission instituée par le tribun du peuple Q, Varius Hybrida, au début de la guerre Sociale (à la fin de l'an 91