‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 2)Chapitre 191 sur 235 · CICÉRON EN GRÈCE · texte numérisé non relu

CICÉRON EN GRÈCE

Asie-Mineure et à Rhodes jusqu'en 77 av. J.-C.)^, et, tout en fréquentant les philosophes les plus éminents de cette époque, il étudia à fond Athènes et ses grands monuments ; sa nature impressionnable lui permit de jouir au plus haut degré de tous les plaisirs intellectuels, de tous les charmes que pouvaient encore lui offrir cette ville d'Athènes, cette Grèce, ce peuple hellénique si intelligent *, dont il voyait pourtant la profonde décadence et dont il stigmatisa plus tard à plusieurs reprises les infirmités morales, tant dans ses conversations familières que dans divers plaidoyers. C'est probablement à cette époque que Cicéron viisita Sparte et qu'il y trouva encore dans toute leur vigueur l'antique discipline et les durs exercices auxquels était soumise la jeunesse Spartiate'. L'ambitieux jeune Romain — qui dès lors ne cessa d'entretenir les relations les plus suivies avec un grand nombre d'Hellènes et de Romains séjournant en Grèce; qui, grâce au profond intérêt que lui inspirait Athènes et l'hellénisme (p. 403, 4 et plus bas), exerça bientôt une influence considérable même sur les autorités athéniennes les plus haut placées; qui, par son infatigable activité scientifique (il avait trouvé à cet égard dans Atticus, qui avait une importante fabrique délivres et, comme libraire, les relations commerciales les plus étendues, un aide des plus zélés*), contribua plus que tous les Romains de son temps à doter Rome des trésors du génie hellénique — devait revoir la Grèce plusieurs fois encore. D'abord en o8 et en 57 avant

1) Cf. AuR. ViCT., De vir. i//., 81 (Cic). Plut., Cic.,c. 3 et 4. Dio Cass., XL VI, 7. Cic, De orat., lï, 1. De fin. V, 1. Brut., c. 91, 314-316. Tacit , Dial, de orat., 30. Drlmann, vol. V, p. 246 sqq. Vol. VI, p. 326, 719. R. Abeken, Cicero in seinen Briefen, p. 12 sqq. Blass, Griech. Beredtsamkeit, p. 96 sqq.

2) Cic, De fin., V, i. 2. Tusc, III, 22. Drumann, vol. V, p. 246 sqq. Vol. VI, p. 652 sqq. — C'est plus tard que Cicéron fit une remarque malicieuse sur Pélops de Byzance, qui avait blessé sa vanité d'homme d'État; Plut., Cic, c. 24, fin., et c. 25, init. . Cic, Ad Attic., XIV, 8, 1, et voir Drumann, vol. VI, p. 138 sqq. Sur la missive de l'Athénien Hérode à Cicéron (Plut,, Cic,, c. 24) en 60, à propos de son consulat, voy. Cic, Ad Ait., M, 2. XIV, 16 et 18.

^) Cf. Cic, Tuscul.y V, 27. II, 14.20; sur ses relations ultérieures avec les Spartiates, v. Cic, Adfam., XIII, 28.

*) Cf. Drumann, vol. V, p. 66. Ad. Schmidt, Gesch. der Denk und Glauhensfreiheit in 1 Jahrh. der Kaiserherrschaft, p. 120 sqq. Bernhardy, R. L., p. 65 sqq., 692.

ÉTUDIANTS ROMAINS A ATHÈNES 4i3

J.-C, lorsque, chassé de Rome par P. Clodius, tremblant devant P. Autronius, un partisan de Catilina qui vivait dans l'exil en Achaïe, et d'autres ennemis de cette espèce qu'il avait en Achaïe, il dut séjourner comme fugitif, profondément humilié,à Thessalonique etàDyrrhachion (dont il était depuis longtemps l'ami) \ Plus tard (51 et 50 av. J.-C), il reparut parmi les Hellènes comme proconsul de la Cilicie ', puissant et fêté dans toute la Grèce et notamment à Athènes, aussi bien lorsqu'il se rendit dans sa province que lorsqu'il en revint. Enfin, en 49 et en 48 av. J.-C, nous le retrouvons, pendant la guerre civile, dans le camp de Pompée r à Dyrrhachion, dans l'île de Corcyre", politique indécis et hésitant entre sa sympathie pour la République et la terreur que lui inspirait César. Un grand nombre de Romains, après avoir fait leurs études à Athènes, jouèrent ensuite un rôle considérable dans le monde politique ou occupèrent, comme écrivains, un rang élevé ; on peut suivre leurs traces jusqu'aux temps des guerres civiles qui mirent fin à la République. Les mêmes hommes qui, plus tard, prirent part à la lutte décisive dans la plaine de Philippes, M. Junius Brutus et Marcus Antonius. ont fait leurs études à Athènes, celui-là en 65, puis entre 58 et 51 av. J.-C et après la bataille de Pharsale*, celui-ci en 58". Au nombre de ces jeunes étudiants romains que (v. plus bas) M. Brutus, dans l'automne de Tan 44^ fit entrer dans les rangs de l'armée républicaine, nous trouvons aussi le jeune Marcus Gicéron, le fils du grand orateur^, qui vivait à Athènes depuis l'année 45 av. J.-G., et le jeune poète Quintus Horatius Flaccus \ qui s'y

1) Dio Cass., XXXVIII, 18-30. Plut , Cic, c. 32. Cic, Ad AU., 111,2. 7, 1. 8, 1. 9-27. Ad fam., XIV, 1, 4 et 7. 2-4. Pro Pkmcio, c. 40. 41.

2) Plut., Cic, c. 36. Cic, Ad fam., XIV, 5. XIII, 1. II, 8. 17. XVI, 2-9. Brut., c. 1, 1. TuscuL, V, 8. Ad Alt., V, 9-14. VI, 7-9. VÏI, 1,2.

3) Plut., Cic, c. 38 et 39. Cat. min., c. 55. Dio Cass., XLVI, 12. XLII, 10. Drumann, vol. VI, p. 231-238.

*) AuR. ViGT., Bevir. ill., 82 {Brut.), init. Cf. G. Zumpt, Ueber den Destand der philosoph. Schulen, p. 44. Lotholz, op. cit., p. 10. Drumann, vol. IV, p. 37 sqq. Blass, p. 97,

^) Plut., Anton., c. 2, fin. Drumann, vol. I, p. 65 sqq. F'llissen, p. 26.

6) Plut. Cic, c. 24 fin., c. 45. Brw^., c. 24,26. Dio Cass., XLV, 15. XLVI, 3. 18. Cf. Drumann, vol. VI, p. 714-717. Lotholz, p. 8 sqq. et ci-après.

') HoRAT., Epist , II, 2, 43 sqq. 81 sqq. Cf. W. E. Weber, Q. Horatius FlaccuSf p. 21 sqq. Lotholz, p. 10 sqq.

414 l'aréopage D ATHÈNES

trouvait depuis l'année 49 environ. Plus tard, le noble P. Virgilius Maro vit Athènes peu de temps avant sa mort ; et, dans la suite, des poètes comme Ovide, Properce et Lucain ne manquèrent pas d'aller voir cette splendide cité*.

Athènes était maintenant devenue avant tout une ville universitaire. Les intérêts de ses grandes écoles, du succès et de la prospérité desquelles dépendait alors presque exclusivement la modeste fortune de ses habitants, sont tellement prépondérants, que nous voyons les autorités de la ville, l'Aréopage et le premier stratège, s'occuper avec zèle tant des affaires extérieures des écoles de philosophie que de l'entretien du personnel des professeurs ; on s'efforçait de réunir à Athènes des maîtres éminents (comme par exemple le célèbre péripatéticien Cratippe de Mitylène (en 45 ou en 46), à qui, paraîtil, une place avantageuse avait été offerte, peut-être à Rome'. La vie politique était presque éteinte; le démos, surtout à partir de Fan 86, depuis que le parti aristocratique, sous la conduite de son chef Midias, dominait sans conteste, ne jouait plus qu'un rôle très secondaire'. Au dehors cependant, l'Aréopage surtout, dontl'influence croissait visiblement ',

*) Weber, p. 230 sqq. Lotholz, p, 12. Bernhardy, R. L., p. 142, et cf. Friedlânder, vol. II. p. 52. 54 sqq., 62. 103. Ovide semble avoir aussi visité Délos {Metam., XIII, 630. Heroï'd.y 21, 95), dans un voyage qu'il fit en Grèce et en Asie-Mineure (Fast.j VI, 417-423).

2) Cf. ce qui est dit de Gains Memmius, p. 403, 4. Sur Cratippe (Cic, De divin., I, 3), pour lequel Cicéron obtint de Gains César, le nouveau maître de la République, les droits de citoyen romain (probablement vers l'an 45), voy. Plut., Cic, c. 24, et ZvuvT^Ueberden Bestand der philosoph. Schulen, p. 18 , 71. Ellissen, p. 24; v. aussi Ahrens, op. cit., p. 37. 45.

^) Cornel. Nep. (éd. Nipperdey), AU., c. 3, 2.

*) A cette époque, l'aréopage (ci-dessus, p. 290) joignait à l'exercice de ses hautes fonctions et au droit déjuger les plus grands criminels la direction suprême et la âurveillance de l'éducation et de l'instruction, des hautes écoles, du culte et de tout ce qui s'y rapportait ; il était aussi chargé de la surveillance des bâtiments, du soin d'entretenir les édifices publics et enfin de la police des marchés; cf. Ahrens, p. 35, 36, 37, 38. A côté du président de Taréopage {èin- (TTaxYjç) et du premier stratège, le xrjpy^ de l'aréopage était maintenant à Athènes un des fonctionnaires les plus influents. Plut., An seni sit .ger. respubl., c. 20. BôGKH, C, I. Gr., vol. I, n°« 180-182. 272. 283. 396. 397. Vol. III, n» 3831. Ahrens, p. 38 sqq. Cf. Meier, Comm. Epigr., I, n» 36, p. 38, et n« 43, p. 42. Hermann, Gr, Staatsalterth,, § 176, 10, et § 109, 2. Voy. en général Westermann dans Pauly, R. E., vol. I, 2^ édit., p. 1503 sqq. — D'après Westermann, toc. cit., l'aréopage, à cette époque, ne se recrutait

VIDK DE i/eXISTKNCE EN GRÈCE 41 S

conservait une grande autorité ; si bien qu'un gouverneur romain de la province d'Asie, Publius (ou Gn«us)* Dolabella (avant l'an 66) soumit au tribunal athénien, depuis si longtemps célèbre, une affaire criminelle très compliquée ^ Mais, en somme, l'inanité de la vie publique des Grecs de ce temps et des siècles suivants se manifeste déplus en plus. Ce qui le prouve pour Athènes, en particulier, c'est « l'importance exagérée qu'on attribue sur les monuments publics aux sociétés de gymnastique des éphèbes et à leurs présidents ^ ». En général, on peut appliquer à la Grèce entière de cette époque et des époques suivantes ce que dit un savant moderne* de la gymnastique et des exercices athlétiques cultivés avec tant de prédilection et des Jeux olympiques, qu'on célébrait toujours avec enthousiasme : « Depuis que la vie avait perdu tout intérêt réel, on essayait d'en remplir le vide en jouant avec les ombres d'un passé glorieux. Avec une tendresse parfois touchante, ces epigones s'attachaient aux souvenirs d'autrefois et cherchaient à conserver les restes devenus presque méconnaissables des- fondements de la civilisation et

plus, ou du moins plus uniquement, parmi les archontes sortants, mais peutêtre aussi (cf. Beutler, op. cit., p. 38) par des votes personnels (cooptation), de sorte que non seulement des Athéniens éminents, mais aussi des Romains furent admis dans ce collège vénérable après avoir obtenu le droit de cité à Athènes; nous voyons par Gic, Pro Balbo, 12, 30, que les Romains recherchaient beaucoup cet honneur. Sur la haute considération dont jouissait l'aréopage, V. aussi Gic, De nat. deor., H, 29, 74. Ad AU., I, 14,5. De offic.,1,22. — Les passages cités plus haut, p. 403, 4, et Plut., Cic, c. 24, montrent du reste très clairement que des Romains haut placés, comme Gaius Memmius et Cicéron, le célèbre philhellène, ont plus d'une fois exercé leur influencer sur les décisions non judiciaires de l'aréopage. Quelquefois même l'aréopage se montrait très indépendant, même à l'égard des hauts fonctionnaires romains, lorsque la superstition religieuse était en jeu; v. ci-après.

*) D'après Drumann, vol. II, p. 565.

^) A Smyrne, une femme avait empoisonné son mari et son fils, parce que ceux-ci lui avaient tué un fils né d'un mariage antérieur. L'aréopage, pas plus que Dolabella, ne voulut punir ce meurtre; il décida, en conséquence, que laccusée et les accusateurs devaient se représenter devant son tribunal cent ans plus tard. Val. Max., VIII, 1. Amb., 2, fin. Gell., N. A., XII, 7, et Amm]an. Marc, XXIX, 2, 19.

3) Gf. K.-F. Hermann, Griech. Staatsalt., § 176. 15. § 161-10. Ahrens, op. cit., p. 53 sqq. Beutler, p. 31 sqq. Bocrh, C. I. Gr., vol. I, no 251 sqq., p. 363 sqq., et ci-après, vol. II.

*) Friedlander, op, cit., vol. II, p. 319 sqq.

416 VIDE DE l'existence en GRÈCE

de la gloire helléniques. La gymnastique figurait au premier rang, et les gymnases et les concours prirent une importance d'autant plus grande que le cercle des intérêts plus nobles et plus élevés était devenu plus restreint. En Grèce, non seulement on considérait comme honorables ces « arts d'agrément » ^, mais les athlètes les plus éminents représentaient, aux yeux de beaucoup d'hommes cultivés, l'idéal de la virilité, de la force,, du courage, de la beauté et de la chasteté ; ils les comparaient sans hésiter aux héros des anciens temps. Une victoire remportée à Olympic était toujours encore considérée même par les meilleurs comme très glorieuse, et les noms du petit nombre de ceux qui, comme Nicostrate, (01. cciv, 37 ap. J.-C.) avaient été vainqueurs à la lutte et au pancrace, étaient répétés avec admiration de père en fils dans la Grèce entière'. Cela n'empêchait pas, il est vrai, que précisément dans ces temps-là on n'eût plusieurs fois recours à l'odieuse pratique de corrompre ses adversaires pour s^assurer la victoire ^ C'est ainsi que, malgré la situation politique la plus difficile, bien que le pays fût cruellemenf opprimé et presque ruiné, la vie en Grèce prit peu à peu un caractère tout à fait idyllique ; déjà commençait à se dessiner clairement le cadre étroit dans lequel allait être enfermée sous l'Empire, pendant près de trois cents ans, la vie du peuple hellénique. Cependant la Grèce, avant de jouir de cette existence tranquille, devait éprouver de nouvelles secousses ; déjà s'annonçait une époque terrible, pleine de terreur et de commotions profondes ; l'œuvre de destruction devait être reprise encore une fois et accabler de nouveaux malheurs le pays des Hellènes, déjà si souvent et si cruellement éprouvé.

1) Tacit., Dial, de orat., 10.

2J Tacit., Dial, de orat., c. 10. Quintilian., II, 8. 14. Paus , V, 21, 5. Voy. Krause, Olympia, p. 235. Pour la première année de la CLXXVII* 01., 72 av. J.-C, V. l'intéressante liste des vainqueurs à Olympie dans Phle- GON, Olymp. fr, (Westermann, Script, rer, mirab. gr. ex libb. me, p. 209 sqq.-XII). — Sur le célèbre contemporain de Gicéron, le boxeur et vainqueur aux jeux Olympiques Atyanas, un des principaux citoyens d'Adramyltion, et sur la considération dont il jouissait chez- les Grecs, voy. Gic, Pro Flacco, 13, 31.

^) Pausanias, V, 21, 4. 5. 7, en donne des exemples, notamment pour 01., GLXXVUI (68 av. J.-G.) et GXGII (12 av. J.-G.).

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