‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 2)Chapitre 210 sur 235 · ANTOINE ET CLEOPATRE A ATHENES · texte numérisé non relu

ANTOINE ET CLEOPATRE A ATHENES

Ilalic, puis (en y laissant Oclavie) eut repris le chemin de l'Asie. Les Hellènes, de 36 à 33 av. J.-C, avaient vu Antoine , d'abord par sa malheureuse guerre contre les Parthes — à côté de laquelle la défaite de Sextus Pompée \ en 36, par Octavien et son grand général M. Vipsanius Agrippa, et plus tard les victoires remportées par Octavien sur les tribus barbares de la Dalmatie et de laPannonie, en 35 et 34 av. J.-C.% paraissaient d'autant plus glorieuses — et plus encore par la vie de plaisirs effrénés qu'il menait avec sa maîtresse, la reine Cléopâtre, son mauvais génie, ébranler lui-même de plus en plus la situation qu'il occupait dans Topinion publique, à côté d'Octavien si habile et si maître de lui-même. Ils voyaient que, depuis l'année 33, l'empire romain était fatalement entraîné vers un nouveau et dernier duel entre Octavien et Antoine ^ ; que, tout en faisant dans tout l'Orient d'immenses préparatifs en vue delà lutte finale, Antoine et Cléopâtre continuaient leur vie de plaisirs et de folles orgies à Ephëse d'abord, où ils se rendirent en 32, puis à Samos*. Puis ce couple imprévoyant se rendit à Athènes; là encore, tout en se préparant à la lutte finale,' dont l'enjeu était la couronne impériale, Antoine et Cléopâtre ne cessèrent de

• 1) Sur la fuite de Sextus Pompée par Céphallénie à Lesbos, et delà en Asie; sur ses agissements dans cette province et en Bithynie; sur sa mort (en 35) à Milet, v. Dio Cass., XLIX, 17 sqq. Zonar., X, 25. Vell., II, 79. Appian., V, 133-145. Strab., III, 2, 2, p. 209(141). Liv., EpiL lib. CXXXI.

2) EuTROP., VII, 9. Liv., Epit. lib. CXXXI sqq. Flor., It, 23 sqq. Zonar., X, 27. Dio Cass., XLIX, 34-38. Vell., II, 78. Oros.,.VI, 19. Appian., I%r., c. 16-29.

3) Faisons encore quelques remarques sur les Hellènes de cette époque. Sur les folies et les mœurs dissolues d'Antoine et de Cléopâtre, Plutarque {Anton., c. 28) cite entre autres une relation intéressante (qu'il rapporte, il est vrai, au premier séjour d'Antoine à Alexandrie, 41/40 av. J.-C.) du médecin Philotas d'Amphissa, qui faisait alors ses études à Alexandrie et qui raconta au grand-père de Plutarque, Lamprias , une foule d'anecdotes piquantes. — L'île de Crète faisait partie (Dio Cass., XLIX, 32 fin.) des provinces romaines qu'Antoine donna dans son aveuglement (en 36) aux enfants qu'il avait eus de Cléopâtre. Nous ferons observer enfin que ce même Marc Antoine avait la réputation d'un voleur d'objets d'art et qu'il en enleva en effet beaucoup en Grèce, dans le but d'en orner Alexandrie pour faire plaisir à Cléopâtre. Après la défaite d'Antoine, Octave les rendit aux villes dépouillées. Cf. Strab., XIV, 1, 14, p. 914 (637) et XIII, 1,30, p.. 890 (595). Drumann, vol. I, p. 465.

*) Plut., Anton.t c. 56.

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s'étourdir au milieu des jouissances les plus raffinées. On vit alors Cléopâtre demander pour elle-même les honneurs que les Athéniens avaient décernés à la noble Octavie (dont Antoine, alors seulement, se sépara formellement). Les Athéniens, si bien dressés au servilisme, hésitèrent un instant; mais les présents de la reine et les ordres d'Antoine écartèrent loas les obstacles. Une deputation de la ville, à la tète de laquelle se trouvait Antoine lui-même, comme citoyen athénien, alla porter à Cléopâtre le décret demandé, « et bientôt on vit briller dans l'acropole, à côté de la statue d'Antoine, celle de la princesse déifiée * ».

La Grèce était le lieu de rendez-vous des immenses forces de terre et de mer levées par Antoine. Une formidable effervescence régnait parmi les Hellènes d'Achaïe, au moment où le monde romain tout entier prenait parti pour ou contre Antoine. Et, chose assez remarquable, tandis que les légions et les escadres d'Antoine remplissaient la péninsule hellénique, plusieurs villes trouvèrent moyen, guidées, il est vrai, par des motifs ou des sentiments locaux, d'exprimer leurs sympathies pour Octavien. L'immense majorité des Hellènes, et Athènes en première ligne % s'étaient naturellement déclarés pour Antoine. Mais en Arcadie, où l'influence de la ville de Tégée et la vieille haine contre les Spartiates, partisans d'Octavien, avaient armé le peuple entier en faveur d'Antoine, Mantinée, s'inspirant de sa vieille hostilité contre sa voisine, refusa son contingent; on vit même des guerriers de Mantinée se battre à Actium pour Octavien \ Quant aux Lacédémoniens, depuis longtemps amis d'Octavien*, non seulement ils refusèrent de se battre pour Antoine, en faveur duquel leurs ennemis héré-

*) Plut., Anton., c. 57. Dio Cass., L, 15; cf. Drumann, vol. I, p, 469.

2) Sur Athènes, voy. aussi Tacit., Ann., II, 55 et Senec, Suasor., 1.

3) Pausan., VIII, 8, 6. 9, 3. 46, 1.

*) Rappelons ici qu'au printemps de l'année 40 av. J.-C, Livie (plus tard épouse d'Octavien et alors femme de Tib. Claudius Drusus Nero-), après la fin, si désastreuse pour les adversaires d'Octavien, de la guerre dePérouse, dans laquelle Drusus s'était battu contre Octavien, traversa la Grèce pour se réfugier auprès d'Antoine, et qu'une nuit, en Laconie, un incendie qui s'était déclaré dans une forêt mit en danger ses jours ainsi que ceux de son mari et de son fils Tibère encore enfant. Sueton., Tiber. y c. 6. Cf. Dio Cass., LIV, 7.

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ditaires, les Messéniens, faisaient d'énergiques préparatifs ; mais un de leurs concitoyens, l'ardent Euryclès', dont Antoine avait fait décapiter le père, Lacharès, comme pirate, amena même des vaisseaux et des troupes à Octavien*. Nous ne savons pas si Antoine n'eut pas connaissance de ces faits, ou s'il pensa qu'il ne valait pas la peine de punir ceux qui le bravaient ainsi, ou enfin si les Péloponnésiens qui combattirent dans les rangs de l'armée d'Octavien ne passèrent dans son camp que sur les derrières de l'armée d'Antoine et après les premières victoires d' Agrippa (voy. ci-après).

Cependant Antoine, qui avait négligé d'attaquer à temps en Italie son adversaire encore insuffisamment préparé, prit ses quartiers d'biver à Patrae, dans les derniers jours de l'automne de l'année 32, et distribua ses forces le long des côtes de la mer Ionienne'. La Grèce, oii, pour la troisième fois, allait se décider le sort du monde romain, oia s'était rassemblée une armée de 100,000 fantassins et de 12,000 cavaliers, dans les ports de laquelle se trouvaient 800 vaisseaux (parmi lesquels 500 vaisseaux de guerre), souffrait affreusement sous le poids de ces masses. Il y a plus : le manque de matelots — leur nombre avait été réduit de près d'un tiers, pendant l'hiver de 32 à 31 av. J.-C, par la désertion, le besoin et les maladies — obligea Antoine, surtout en 31, de contraindre partout les jeunes Grecs à prendre du service sur ses vaisseaux*; les citoyens les plus considérables (entre autres Nicarque de Chéronée, bisaïeul de l'historien Plutarque) furent employés aux travaux les plus vulgaires; on allait jusquà les frapper et à leur faire porter des sacs^ La Grèce était arrivée

*) Pausan., IV, 31, 3.

2) Plut., Anton , c. 67. (Eckhel, D. N., II, p. 283, fait mention d'un légat d'Antoine, L. Sempronius Atratinus, qui commandait en Laconie ou sur les côtes du Péloponnèse). Les Spartiates pour Octavien, Paus., VIII^ 8, 6. IV, 31, 2. Si Tacite, Ann., IV, 43, a raison de dire qu'Antoine, comme César avant lui, se prononça en faveur de Sparte dans son vieux différend avec la Messénie au sujet du district de Denlhéliates (p. 440, 2), il le fit peut-être dès l'année 44, de sorte que la reconnaissance des Spartiates pouvait bien s'être affaiblie pendant ce laps de temps. (Sur les sympathies d'une partie des Cretois pour Octavien, voy. ci-après, p. 464, 3).

3) Dio Cass., L, 9. ZoNAR., X, 28 fin. Plut., Anton., c. 60. *) Orgs., VI, 19. Plut., Ant., c. 62. 68.

^) Plut., Anton., c. 68.

LA GUERRE d'aCTIUxM 451

au comble de la misère et de l'appauvrissement. Athènes ellemême fut obligée, faute d'argent, de vendre ou d'engager à un créancier les revenus de l'île de Salamine. C^est sous Auguste seulement que le riche Nicanor racheta l'île à ses frais et la rendit à sa ville natale \ *.

Ce fut au commencement du printemps de l 'année 31 que com mença la lutte. D'abord Agrippa, le vaillant amiral d'Octavien, avec ses escadres légères, se faisait redouter partout dans les mers et sur les côtes de la Grèce; il s'empara même de Méthone en Messénie ^ Puis Octavien lui-même, qui ne disposait que de 80,000 hommes d'infanterie, de près de 12,000 cavaliers et de 250 vaisseaux de guerre, franchit sans encombre le détroit qui sépare Brindes de Corcyre, occupa d'abord le « f\ort doux » près de Toryne en Epire, et prit enfin position avec son armée de terre sur les hauteurs de l'étroite presqu'île qui sépare la partie nord-ouest du golfe d'Ambracie de la mer Ionienne. Sa flotte avait jeté l'ancre dans deux ports qui s'ouvraient sur cette mer, et dont l'un, le plus septentrional, du nom de Comaros, était éloigné de son camp de 60 stades (3 lieues), et l'autre de 12 stades (un peu plus d'une demi-lieue) ^ Antoine se hâta alors de rassembler ses forces en Acarnanie et dans le voisinage. La position qu'une grande partie de son armée et de sa flotte occupait depuis un an * sur le promontoire d'Actium et dans les environs, et qui n'était séparée du camp ennemi que par l'étroit canal qui relie le golfe d'Ambracie à la mer Ionienne, devint le centre des opérations et le quartier général de l'armée de Vimperatoi^ de l'Orient ^ Or, tandis que les avant-postes des deux armées ennemies mesuraient leurs forces sur les rives du golfe d'Ambracie — sans parler de mouvements opérés par les deux adversaires vers l'intérieur du con-

^) Cf. ci-après, TI, p. 200 sqq., et Wachsmuth, Die Stadt Athen, p. 665.

2) Dio Cass., L, il. ZoNAR., X, 29 init. Strabon, VIII,4, 3, p. 551 (359). Oros , VI, 19.

') Dio Cass., L, 11 et 12. Zonar., ibid. Plut., Anton., c. 62 sqq. Strabon, VII, 7, 5, pag. 500 (324); cf. Flor., II, 21.

*) Gros., VI, 19. Dio Cass., L, 11, 12. Zonar., ibid.

^) Dio Cass., L, 13. Zon., ibid. Oros., ibid. Plut., Anton., c. 62 sqq. Dio Cass., L, 8. 15 et Plut., Anton., c. 60, nous disent que cette bataille aussi fut précédée de merveilleux présages; à Patrae, entre autres, l'Héracléion fut frappé par la foudre et brûla complètement.

452 BATAILLE d'aCTIUM

tinent gréco-macédonien et de l'agitation menaçante des Gètes et Daces, alliés à Antoine contre Octavien — Agrippa continuait, sans se lasser, à courir les mers sur les derrières d'Antoine. La conquête de l'île de Leucade, une victoire navale à l'entrée du golfe de Corinthe sur P. Nasidius, amiral d'Antoine^ la prise de Patrae et de la Nôuvelle-Corinthe \ tels furent les fruits de son incessante activité. Enfin la formidable bataille d'Aclium (le 2 septembre de l'année 31 av. J.-C), dont l'issue doit être attribuée en grande partie à la conduite peu honorable d'Antoine et de Cléopâtre, décida des destinées de l'empire romain. Ce drame émouvant fut suivi d'une petite scène qui jette une lumière étrange sur le caractère des Hellènes de cette époque. Quelques navires légers d'Oclavien poursuivaient en toute hâte Antoine, qui avait honteusement pris la fuite au moment décisif; le général fugitif accepta le combat avec son escadre et repoussa bientôt les vaisseaux ennemis. Une seule galère lacédémonienne, commandée par cet Euryclès dont nous avons parlé, tint bon, et le sauvage Spartiate, debout sur le pont, s'apprêtait à percer Antoine de son javelot. Et lorsque ce dernier, de la proue du vaisseau de Cléopâtre, lui demanda : « Qui es-tu, toi qui poursuis Antoine ? » Euryclès lui cria : « Je suis Euryclès, fils de Lacharès, et je veux, la fortune de César aidant, venger la mort de mon père, » Antoine s^attendait naturellement à un duel à outrance; mais, au dernier moment, le héros grec perdit courage et, n'osant pas attaquer le vieux lion lui-même, il se jeta sur quelques autres vaisseaux de Cléopâtre ; il en prit deux, en effet, dont Tun — probablement à la grande joie du fils du pirate Lacharès — était chargé de coupes précieuses et de vaisselle d'argent*.

Après avoir ainsi échappé à cette étrange tentative de vengeance, Antoine continua d'abord sa retraite vers le sud-est en passant par le Ténare^ La Grèce, épuisée et mourante, gisait aux pieds du vainqueur d'Actium.

1) Dio Cass., L, 13. 14. 30. ZoNAR., loc. cit, Flor., II, 21. Vell. II, 84. A Corinthe commanda plus tard le procurateur Théophilos, affranchi d'Oclavien. Plut., Anton. y c. 67 fin.

*) Plut., Anton., c. 67.

^) ZonAr., loc. cit. Dio Cass,, LI, 5. Plut., Anton., c. 67.

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