SPARTE COMPLÈTEMENT VAINCUE
jours hostile aux formes et à l'esprit de la ligue achéenne si on n'affaiblissait pas systématiquement cet État arrogant en le réduisant presque au néant, et si on n'effaçait pas par un acte de vigueur ses traits dislinctifs les plus odieux : tout cela décida Philopœmen et les confédérés à prendre à l'égard do Sparte une série de mesures aussi énergiques que cruelles, qui prouvèrent après coup que Flamininus n'avait sans doute pas eu tort en refusant naguère de poursuivre la guerre contre Nabis jusqu'au point que les Achéens auraient bien voulu atteindre dès l'année 195. On ne se contenta donc pas de raser les fortifications de la ville de Sparte, en congédiant tous les mercenaires recrutés depuis des années par Machanidas et Nabis; mais on exila, sous prétexte de les établir dans d'autres cantons de la péninsule, tous les esclaves et tous les hilotes auxquels Nabis avait donné le droit de bourgôisie. En outre, pour compléter cette cruelle restauration, au moyen de laquelle on s'efforçait de punir tous les crimes du sanguinaire Nabis et de ses compagnons socialistes, et pour renverser complètement tout ce qui depuis plus de quinze ans s'était élevé sur ce sol, non seulement on ramena dans la ville tous les émigrés avec toutes leurs vieilles prétentions politiques et financières, mais on rechercha dans les villages une foule de ces hilotes (3000, dit-on) qui refusaient de quitter le pays; puis on les vendit comme esclaves, et le prix de vente servit à reconstruire à Megalopolis une colonnade détruite parles Spartiates pendant la guerre de Cléomène. Et même, pour mettre Sparte dans l'impossibilité de nuire aux confédérés, on abolit tout simplement d'un côté les règlements de Lycurgue, qui subsistaient toujours, y compris les dispositions qui se rapportaient à l'éducation de la jeunesse et aux mœurs, pour y substituer les institutions achéennes; et de l'autre, l'État humilié dut céder à Megalopolis une partie de son territoire, le district de Belmina qu'on se disputait depuis longtemps*. C'était, avec ses retranchements, « la clef de TEurotas » ; il dominait complètement une des principales routes de la vallée de l'Alphée^ de
1) Liv., XXXVIII, 34 et WeisseiNUorn, ibid. (Cf. XXXIX, 33 et 36. 37). Plut., Vhilop., c. 16. Pausan., VII, 8, 3, 9, 2; VIII, 51, 1. Curtius, Véloponnesos, II, p; 257-259. Nissen, p. 284- sqq.
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sorte que la vallée de l'Eurotas était dorénavant complètement ouverte, au besoin, à toute attaque de la part des confédérés.
En agissant ainsi, Philopœmen et les Achéens avaient non seulement commis une série d'actes arbitraires des plus graves (ils étaient trop communs à cette époque et les Romains en commettaient trop souvent à l'égard des vaincus); ils avaient aussi commis à deux points de vue de graves fautes politiques. Ils avaient agi avec une injustice criante à l'égard des nouveaux citoyens lacédémoniens en faveur d'un parti d'émigrés aussi orgueilleux que bornés, et pourtant ils n'avaient ni créé dans la ville de Sparte un état de choses stable, ni obligé d'une façon durable les émigrés ; car ces hommes, qui n'avaient rien appris et rien oublié, ne verraient bientôt plus que l'affaiblissement matériel de leur patrie, qui leur était insupportable à eux aussi, et l'abandon des lois de Lycurgue ; aussi témcrignèrent-ils bientôt après leur reconnaissance aux Achéens en ourdissant les intrigues les plus dangereuses. D'autre part, on avait, étant donnés les rapports qui existaient entre Rome et les Hellènes, en abusant à ce point de sa supériorité vis-à-vis de Sparte, provoqué directement Rome protectrice à s'immiscer dans ces odieux conflits. Le sentiment de s'être assez gravement compromis vis-à-vis des Romains semble avoir engagé les Achéens à cultiver avec plus de zèle leurs rapports avec les États hellénistiques de rOrient, avec Rhodes, Pergame et l'Egypte, et même avec la Syrie; nous apprenons que, dans les années qui suivirent, les grands souverains hellénistiques envoyèrent plusieurs ambassades à la confédération ^
Il nous est permis de supposer que les hommes d'Étal achéens, en face des événements qui eurent lieu depuis 200 av. J.-C, ne se sont pas fait illusion au point de croire que, dans le cas d'un conflit sérieux avec les Romains, ils pourraient compter sur une assistance armée de la part de leurs alliés hellénistiques. Ils ne cherchaient probablement, en se liant plus étroitement avec ces États, notamment avec le roi Eumène II, le grand favori du Sénat, qu'à fortifier et
0 Cf. ScHORN, p. 307 sqq. Meier, op, cit., p. 378. Nissex, p. 332.
Alliance des achéens avec les états iiellénmstiques 147
à améliorer leur position diplomalique vis-à-vis de Rome; mais on vit bientôt que cette attente n'était que peu fondée. Les potentats hellénistiques témoignaient, il est vrai, maintenant comme auparavant, beaucoup de bienveillance aux Achéens; l'ancienne prédilection de ces souverains pour les Hellènes et leur pays — laquelle^ malgré toutes les horreurs de la guerre et à côté de calculs tantôt froidement égoïstes, tantôt finement politiques, s'était constamment fait voir même à l'époque des Diadoques et des Epigones^, et avait valu bien des avantages notamment aux Athéniens — n'était pas éteinte, même à présent. Malheureusement, cette sympathie avait surtout pour cause le désir de gagner par des faveurs peu coûteuses la renommée de généreux protecteurs des Grecs, et d'être honorés de la part des habitants de la péninsule hellénique, si spirituels et d'un esprit si cultivé, par d'éloquents décrets et de flatteuses distinctions qui, dans d'harmonieuses tournures, devaient mêler les noms antiques et glorieux de villes et de tribus grecques avec ceux des Lagides, des Séleucides et des Attalides et prêter un nouveau lustre à l'éclat pâlissant des couronnes hellénistiques. Toutes ces relations ne valurent aux Achéens aucun avantage réel ; tout ce qu'ils obtinrent en réalité se réduisit à des présents consisr tant en armes, en vaisseaux et en argent; et même Eumène, le prince qui plus que tout autre briguait la faveur des Hellènes, blessa de la façon la plus pénible l'amour-propre des confédérés par la manière dont il offrait de l'argent à ceux-ci, qui d'ailleurs auraient bien voulu lui arracher de nouveau l'île d'Égine (p. 38) 2. Quant au seul État qui au besoin eût pu leur prêter un secours efficace, la Macédoine, les Achéens, depuis leur alliance avec les Romains, avaient avec lui les rapports les plus tendus; si bien que les confédérés défendirent par une loi toute relation directe avec les Macédoniens'^
Toujours est-il que les Achéens se trouvèrent dans la situa-
') Cf. Dkoysen, Histoire de l'Hellénisme, trad. Bouché-Leclercq, vol, 11, p. 410, sqq. III, 238 sqq.
'^) Cf. PoLYB., XXIII, 1, 5 et suiv., 4, 5 et suiv., 7-9. Diod., XXIX, 17* 3) Cf. Liv., XLI, 23mit.