DÉFAITE DES MESSÉNIENS
qui mourut à la même époque (sinon la même année) et vit arriver à la fin de leur carrière ses grands contemporains Scipion l'Africain et Hannibal, des sacrifices annuels furent institués à Megalopolis, pendant lesquels les jeunes gens chantaient des hymnes à sa gloire. Dans le même but, on éleva en l'honneur du nouveau « héros » des statues sur la place publique de Megalopolis ainsi que dans plusieurs autres villes (entre autres à Delphes) ; l'inscription que les habitants de Megalopolis composèrent en son honneur s'est conservée jusqu'à nos jours \ Quant aux avantages politiques qu'il s'agissait de retirer de cette victoire difticilement gagnée^ les confédérés, se souvenant des suites fâcheuses des fautes qu'ils avaient commises en 188, surent se modérer sagement ; on se contenta, après que Dinocrate et d'autres oligarques se furent suicidés, déjà avant la prise de Messène, de condamner à mort les oligarques les plus exaltés, et de bannir les moins coupables, dont quelques-uns avaient déjà fui*^ : on fit d'ailleurs tout ce qu'on put pour ne pas blesser les Mésséniens comme l'avaient été cinq ans auparavant les Spartiates. Il est vrai que les principes d'égalité federative, nouvellement remis en lumière par Philopœmen, furent appliqués en Messénie, et les villes d'Abia, Thuria et Pharae, situées au sud-est de la Messénie, séparées de la capitale et reçues dans la Ligue comme membres indépendants. En revanche, le « démos » messénien fut traité avec beaucoup de ménagements ; le canton, en considération surtout des ravages de la dernière guerre, fut exempté pendant trois ans de l'impôt fédéral '. Et bientôt après (encore en 183 '), Lycortas réussit à asseoir sur une nouvelle base les relations avec Sparte. Les Spartiates avaient préféré, somme toute, attendre Tissue de la guerre de Messénie
*) Cf. DiOD.,XXIX, 18. PoLYB., XL, 7 a et 8,1. PLm.,Philop., c.2, inlt., C. 16 et c. 21. Paus., VIII, 49, 1; 52, 3. Voy. ensuite Boeckh, C. L Gr., Vol. I,n° 1516. Ross., Inscr. gr. ined., fasc. 1 n» 12. K. Keil, Anal. Epigr.^ p. 9-39 et à l'endr. cité^ p. 464. Curtius, Pelopon., vol. I, p. 287 et 334 sqq.
*) PoLYB., XXIV, 12, 13. XXVI, 2, 13; 3, 13 sqq. Plut., Philop., c. 21, Paus., Vit, 9, 4. VIII, 51, 3.
3) PoLYB., XXIV, 12, 12 et XXV, 1, 1, 2 et 3; 3, 3. Curtius, Peloponnesos, II, p. 163. Freeman, p. 649.
*) NissEN, p. 333. '
UNE NOUVELLE ÉPOQUE DANS l'uISTOIUE DE LA LIGUE 163
en restant neutres, mais attentifs aux événements. Maintenant il leur semblait que la prudence leur commandait de se réconcilier à temps avec les puissants Achéens, puisque, après tout, le Sénat semblait décidé à laisser les affaires du Péloponnèse suivre librement leur cours. Sparte rentra donc dans la Ligue et s'entendit le mieux qu'elle put avec les ilcbéens. qui cette fois se montrèrent bien plus modérés qu'en 188 ; seulement ceux des « vieux émigrés » qui depuis 187 avaient surtout gravement offensé les Achéens durent s'expatrier pour toujours ^ La guerre civile éclata encore une fois à Sparte, lorsque (en 181) Charron, que nous avons nommé plus haut, et qui, à ce qu'il paraît, remplissait alors d'importantes fonctions publiques, tenta, en s'appuyant sur la populace, de s'emparer du pouvoir et de renouveler les violences de Nabis. Appelés par ceux qui possédaient, les Achéens intervinrent à temps et rétablirent alors l'ordre pour longtemps en se hâtant de faire disparaître le criminel agitateur ^
Sans doute, l'antipathie de Sparte pour les confédérés du centre et du nord du Péloponnèse (surtout pour les habitants de Megalopolis) ne disparut jamais complètement; comme nous l'avons déjà fait remarquer, ce désaccord finit par amener l'anéantissement de l'indépendance politique de la péninsule. Cependant, aux yeux des contemporains, l'unité, la tranquillité et l'ordre intérieur du Péloponnèse semblaient encore bien assurés en 181, mieux qu'ils ne l'avaient jamais été depuis la ruine de l'hégémonie Spartiate à Leuctres. Le Sénat romain, de son côté, surpris de Ténergie de Lycortas et de la fermeté inattendue avec laquelle la Ligue avait traversé la dernière crise si dangereuse, n'avait pas refusé de consentir au nouvel arrangement des affaires de Sparte et de Messène \ Quant aux confédérés, à la tête desquels, outre l'excellent Lycortas et son
1) PoLYB., XXV, 1, 5-13; 2, 1-3. Il paraît (cf. Sghorn, p. 384) que les Spartiates en rentrant dans la Ligue ont dû renoncer, au moins de fait, au privilège (ci-dessus, p. 162) que leur avait procuré récemment la politique romaine, grâce auquel les Achéens perdaient le droit de citer devant leur tribunal les criminels Spartiates ; il est difficile d'admettre que les rapports aient été clairement déterminés.
2) PoLYB., XXV, 8.
3) PoLYB., XXV (1, 3 et i) 2, 3-12. Liv., XL, 20. Nissen, p. 232 sqq.
d64 POLITIOLE DE ROME A L^ÉGARD DES HELLÈNES A CETTE ÉPOQUE
fils Polybe, doué de grands talents, se trouvaient une série d'hommes capables de l'école de Philopœmen , Archon d'^Egira, Apollonidas de Sicyone, Stratios de Tritaea, Xénon de Patrse, Arcésilas et Ariston de Megalopolis ^ et d'autres encore, ils espérèrent enfin un avenir meilleur. Ils se faisaient complètement illusion; ce fut précisément alors que la politique romaine et un parti péloponnésien profondément corrompu commencèrent à travailler de concert, avec un succès inquiétant, à la ruine de l'indépendance achéenne.
La crise sparliate-messénienne avait à jamais gâté les rapports entre le Sénat et le parti national du Péloponnèse. Aux yeux des Romains, sans en excepter, nous l'avons vu, le parti de Flamininus, la politique de Philopœmen et de Lycortas est un insolent défi; plus les rapports entre le Sénat et les Antigonides s'étaient tendus en dernier lieu, moins la politique romaine était disposée à permettre que le parti national du Péloponnèse montrât tant d'opiniâtreté et voulut à toute force prendre au sérieux la liberté octroyée aux Grecs pour suivre une politique complètementindépendante. Cette attitude déplut d'autant plus à Rome que, d'une part, les représentants de la politique de Scipion perdaient de plus en plus leur influence en face des prétentions arrogantes de ceux qui, pour les raisons les plus diverses, voulaient étendre de plus en plus et d'une façon positive l'empire de Rome en Orient, et que^ de l'autre, l'aristocratie romaine commençait alors en grande partie à s'adonner à ces dangereux excès qui ont fait plus tard du nom romain pendant quelques dizaines d'années un objet de malédiction ^ On considérait encore à Rome comme dangereuse l'annexion de nouvelles provinces à l'est de l'archipel céphallénique ; mais, sans songer à une occupation directe, on considérait de plus en plus comme absolument nécessaire de changer le protectorat de Rome sur la péninsule grecque en une hégémonie palpable, de telle sorte que Rome pût, dans toute la Grèce, parler en maîtresse incontestée et sans être arrêtée par l'ingérence d'une petite politique cantonale. Aussi voyons-nous que, pendant les dix années qui
*) Cf. surtout PoLYB., XXVIII, 6.
2) Cf. Lange, op. cit., p. 211-247.