‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 2)Chapitre 9 sur 235 · XVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI PRÉFACE

Dans un ouvrage dont les matériaux — abstraction faite des travaux modernes — ont dû être cherchés pour la plupart dans ime très grande quantité de textes empruntés à une foule d'auteurs anciens, passages isolés, dispersés de tous côtés et n'ayant souvent qu'un rapport éloigné avec la question, ce serait de ma part une folle et présomptueuse illusion si j'allais m'imaginer que je n'ai rien oublié et que j'ai toujours bien vu. Aussi accueillerai-je avec reconnaissance toutes les rectifications. D'autre part, les critiques compétents comprendront d'eux-mêmes que bien des renseignements, surtout ceux que fournissent les auteurs des basses époques, ont été, à dessein, réservés aux volumes suivants. La remarque s'applique tout particulièrement au chapitre sur Auguste ; bon nombre de données, de textes épigraphiques notamment, qu'on s'attendait peut-être à y voir utilisés, trouveront place par la suite en lieu plus opportun. Quant à la forme du livre, je me suis efforcé d'un bout à l'autre de rendre cette histoire de la Grèce sous les Romains abordable même pour d'autres lecteurs que le cercle étroit des érudits de profession.

Enfin, je profite de cette occasion pour réitérer à mes collègues et amis, MM. les professeurs Dummler, Conze et Fitting, qui m'ont assisté de leur aide et de leurs conseils au cours de ce pénible travail, l'expression de ma sincère reconnaissance.

Halle, le 12 janvier 1866.

Gustave Hertzberg.

État de la Grèce vers la fin du 111° siècle avant J.-C. — Les Hellènes sous la domination de la Macédoine. — Antigone Doson et'Philippe V de Macédoine. — Guerre d'Etolie ou « Sociale ». — La Macédoine, la Grèce et la deuxième guerre punique. — Guerre entre les Étoliens alliés aux Romains et la Macédoine. — Philopœmen. — Politique de Philippe V. — Nabis, tyran de Sparte. — La deuxième guerre entre les Romains et la Macédoine. — Flamininus et la « liberté » restaurée en Grèce. — Humiliation de Nabis,

L*antique pays des Hellènes avait, depuis la bataille de Chéronée, cessé de marcher à la tête des nations historiques' de l'ancien monde. Il est vrai que le puissant fils de Philippe de Macédoine avait conquis, en grande partie avec les forces de la Grèce et avec les armes de la civilisation hellénique, le monde oriental, depuis l'Hellospont jusqu'au Pendjab; il est vrai que sous ses successeurs commença cette nouvelle et grande émigration d'innombrables Grecs de toutes les tribus et de toute condition, qui, en quittant leur antique patrie, devaient donner pour des siècles aux contrées de l'Orient, jusqu'au haut plateau de l'Iran et aux lointaines frontières de l'Egypte, une forme toute nouvelle et une histoire complètement neuve et très caractérisque ; il est vrai qu'après Alexandre les forces matérielles et intellectuelles de la nation grecque, encore considérables et loin d'être épuisées, trouvèrent un théâtre nouveau et immense pour un développement inconnu jusqu'alors et pour les créations les plus importantes et les plus diverses. Mais ces forces considérables H 1

2 Introduction

n'étaient plus qu'au service d'intérêts étrangers; l'histoire de la civilisation grecque ne coïncidait plus, pas même en grande partie, avec l'histoire de la Grèce; le centre politique du monde hellénique, pendant toute la période si agitée qui s'écoula depuis Alexandre le Grand, n'était plus dans la vieille Grèce, et Télément religieux lui-même, qui jusqu'alors avait maintenu comme en une union idéale les divers membres de la nation hellénique, répandus au loin, avait perdu depuis longtemps sa forme et son importance. Cette grande nation ne se sentait plus guère unie, pendant la période de ce qu'on appelle « l'hellénisme », que par sa littérature, le sentiment d'une civiUsation commune et les grands souvenirs d'un passé glorieux. Mais, parmi tous les pays du nouveau monde hellénistique, l'antique mère patrie, dont ce livre se propose de raconter les dernières destinées, avait le moins profité des nouvelles et glorieuses conquêtes des armes et du génie de la Grèce. L'émigration en masse de robustes guerriers et d'audacieux aventuriers, de laborieux colons et d'ambitieux jeunes gens de toute profession qui sous Alexandre le Grand et les Diadoques étaient allés s'établir dans les contrées de l'Orient, avait épuisé la mère patrie; et les guerres incessantes des Diadoques, pendant la période de près de cinquante ans qui s'étend de la mort d'Alexandre h l'invasion des Celtes dans la Grèce centrale, avaient exercé leurs cruels ravages^ plus qu'ailleurs, dans une grande partie de la Grèce continentale. Mais lorsque enfin, au milieu de toutes ces formidables commotions, se fut formé un nouvel et imposant système d'États hellénistiques et que partout en Orient un état de choses plus régulier se fut établi, les États et villes helléniques des deux rives de la mer Egée commencèrent à voir, eux aussi, des temps meiljeurs. La longue série de ces villes grecques, de ces antiques colonies situées sur le bord nordouest et ouest de l'Asie-Mineure, depuis Sinope, Héraclée et Byzance jusqu'à l'archipel Rhodien (cités dont notre relation ne pourra jamais^ il est vrai, qu'effleurer en passant les destinées ultérieures), redevinrent prospères et florissantes ; leur histoire forme un des points les plus lumineux dans les annales du monde hellénique pendant le iii^ siècle avant J.-C. En

tXTHODUCTlON 3

partie complètement indépendantes, comme Tétaient surtout les puissantes cités commerçantes d'Héraclée, de Byzance et de Rhodes, mais relevant pour la plupart, à titre de « villes libres », des divers princes qui régnaient sur ces eaux et sur ces côtes — des dynastes de Bitliynie, des Atlales, des Séleucides, et principalement des Ptolémées qui dominaient dans la mer Egée — et dont la suzeraineté peu gênante n'était souvent, en bien des endroits, que purement nominale, mais partout florissantes par le commerce et Tindustrie, et s'adonnant avec zèle aux arts et à la science de ces tempslà; c'est ainsi que nous apparaissent, au milieu et à la fin du ni« siècle, les villes qui formaient l'aile orientale du vieux monde hellénique. Mais c'est Rhodes qui, pendant cette période, avait eu le développement de beaucoup le plus brillant. Le civisme éclairé de ses habitants avait préservé cette île florissante de la triste décadence et des horribles luttes départis qui^ à l'époque des Diadoques et des Epigones^ avaient mené à la ruine de nombreuses cités grecques; la bravoure bien connue des Rhodiens sur terre et sur mer, l'entretien d'une forte marine militaire, l'habile politique grâce à laquelle cette cité, tout en restant amie des Lagides, sut conserver sa neutralité au milieu des luttes. incessantes des grandes puissances hellénistiques, ne lui avait pas seulement gagné l'estime générale, les Rhodiens avaient su aussi, en profitant sagement de l'heureuse situation commerciale de leur île, développer tellement leur trafic, que, même longtemps après le moment de leur contact avec Rome^ il ne le cédait en importance qu'à celui d'Alexandrie et de Carthage. Si l'excellent code maritime et commercial des Rhodiens était reconnu au loin au m« siècle, ils surent aussi constamment sauvegarder avec fidélité et une grande habileté les droits et les intérêts des villes libres et à moitié libres dont ils étaient les protecteurs naturels et, si cela était nécessaire, les défendre énergiquement les armes à la main. Par contre, la grande île de Crète, oil les luttes désastreuses entre les villes dominantes de Gortyne, de Cydonie et de Cnossos se répétaient d'une façon chronique, restait indépendante, mais persévérait dans un isolement inutile. Comme autrefois, les Cretois dans ces

lemps-là aussi, n'étaient d'ordinaire en rapport avec les autres Grecs que par leurs mercenaires^ qu'ils ne refusaient à aucun potentat en mesure de les bien payer.

Cependant, ce fut précisément le continent grec qui reprit une importance toute particulière depuis la fin de l'époque desDiadoques proprement dite. Là, depuisla guerre Lamiaque, l'ancien ordre de choses avait été complètement détruit au milieu des guerres et des ruines ; les anciens États prépondérants de la nation grecque^ sans en excepter Athènes, se trouvaient réduits à une impuissance complète. Par contre, quelques tribus de l'ancienne Grèce qui, à l'époque où les Hellènes s'étaient couverts de gloire, n'avaient joué qu'un rôle très secondaire, avaient réussi à faire valoir énergiquement leurs forces encore intactes : les belliqueux Etoliens dans la Grèce centrale, les Achéens et les Arcadiens dans le Péloponnèse, s'étaient décidément placés au premier rang depuis l'époque de la guerre celtique, et notamment depuis le milieu du UF siècle avant J.-G. ; il semblait vraiment qu'une ère nouvelle de prospérité allait commencer pour l'antique pays des Hellènes. Il est vrai que, par suite du changement complet survenu dans l'état politique du monde, ces États grecs de formation nouvelle pouvaient à peine^ malgré leurs efforts^ s'élever au rang de puissances de second ordre; il est vrai que ces jeunes Etats grecs ne pouvaient pas songer à suivre une politique indépendante dans le sens élevé du mot; s'ils n'exerçaient pas, ou du moins s'ils ne pouvaient exercer que très rarement une influence décisive sur les affaires générales du système des États hellénistiques, leur politique était presque toujours déterminée par l'état des rapports politiques entre les grandes puissances hellénistiques, la Macédoine, la Syrie et l'Egypte. Mais malgré cela^, la Grèce avait infiniment gagné par la formation de ces confédérations nouvelles. Les temps terribles n'étaient plus où les malheureuses contrées de la péninsule hellénique étaient foulées aux pieds par les armées des Diadoques, où l'égoïsme et les combinaisons intéressées de ces souverains étrangers — qui ne cessaient de tromper ce peuple malheureux en lui répétant les mots magiques de (( liberté et d'indépendance de tous les Hellènes », tandis qu'au

fond la Grèce n'avait de valeur à leurs yeux qu'à cause de ses positions stratégiques et parce qu'elle leur fournissait de bons soldats — couvraient sans cesse ce pays de sang- et de ruines ; elles n'étaient plus ces années néfastes où le peuple grec ne comptait plus pour rien, surtout dans son antique patrie, et oil, pour comble de misère, avait surgi en d'innombrables lieux cette race de criminels sanguinaires dont le règne a valu une si terrible renommée à la « tyrannie nouvelle ». Depuis la seconde moitié du m'^ siècle avant J.-C, la Grèce était redevenue malgré tout quelque chose de plus qu'une simple notion géographique; la formation de la Ligue étolienne et de la Ligue achécnne avait rendu aux forces encore vivaces de la péninsule un solide point d'appui; c'était quelque chose que de revoir des puissances grecques indépendantes, avec lesquelles les souverains étrangers, habitués pendant si longtemps à traiter la Grèce selon leur bon plaisir, étaient obligés de compter très sérieusement. Il y a plus : les nouveaux Etats grecs jouirent en somme pendant assez longtemps d'une assez grande considération. On craignait même au loin les belliqueux Etoliens ; l'impétueuse valeur de ces robustes montagnards remplissait de terreur leurs ennemis et de confiance leurs amis, jusqu'en Asie-Mineure, en Syrie et en Egypte. Et si le solide civisme et la démocratie modérée des Achéens n'étaient appréciés à leur juste valeur que dans les limites plus étroites de la Grèce même, leur cher et illustre Aratos, au temps de sa fortune, jouissait d'autant plus de considération auprès des grandes cours hellénistiques comme habile diplomate et homme d'Etat expérimenté.

Vers l'an 228 avant J.-C., la grande œuvre de la restauration d'une Grèce indépendante semblait avoir beaucoup de chances de succès. Les rois de Macédoine de la maison d'Antigone le Grand, après que cet État se fut relevé des terribles ruines causées par les invasions celtiques en 279 et 278, avaient, depuis Antigone Gonatas et depuis que leur monarchie eut été réduite à la presqu'île des Balkans, en ce qui concernait leurs intérêts en Europe, repris une partie seulement des plans de l'illustre vainqueur de Chéronée. Ils avaient renoncé à enchaîner à leur domination, par des liens plus ou

moins étroits, les tribus barbares du nord, de Test et de Fouest de leur empire jusqu'au Danube, à la mer Noire et à la mer Adriatique; de ce côté, ils ne se tiennent plus guère que sur la défensive. Mais ils font au sud des efforts d'autant plus énergiques pour conserver la Grèce. Sans doute ils ne peuvent sérieusement songer à faire de ce pays une province macédonienne, mais ils tendent décidément à s'emparer du moins des points importants de la péninsule hellénique et, soit par de solides alliances, soit en envoyant des secours continuels à de puissants partis ou à certains potentats^ à lier si étroitement les Etats grecs à leur politique qu'à coté de l'influence macédonienne aucune autre ne puisse ni s'établir ni se maintenir. C'est ainsi que, depuis le relèvement de la Macédoine par Antigone Gonatas, les nouveaux États grecs se trouvent presque constamment en lutte avec cette puissance.

A Tépoque déjà indiquée, vers Fan 228 avant J.-G., après la mort du roi de Macédoine Démétrios II, la balance semble décidément pencher en faveur des Hellènes. L'influence macédonienne est refoulée jusqu'au fond de la Thessalie. La Ligue étolienne domine dans la plus grande partie de la Grèce centrale; les Achéens, très liés avec les Ptolémées d'Egypte, principaux adversaires des Antigones, ont déjà gagné pour leur Ligue la plus grande partie du Péloponnèse avec Mégare et Egine et de plus enlevé FAttique à la puissance macédonienne ; Funion amicale enfin entre les Achéens et les Étoliens n'est encore nullement compromise; les rapports entre ces deux puissances continuent à être, en apparence du moins, assez satisfaisants, malgré la jalousie qui les dévore en secret.

Mais les belles espérances du rétablissement complet d'une Grèce indépendante, qu'avait fait naître cet état de choses, ne devaient point se réaliser. Ce ne fut pas cependant l'hostilité entre les Achéens et les Etoliens qui fit échouer l'œuvre de la régénération de la Grèce : on sait au contraire que la tournure fatale que prirent les destinées de la Grèce dès les années qui suivirent a été amenée par une dernière tentative de rajeunir Sparte vieillissante. Ce fut un malheur immense pour les Hellènes que l'antipathie récente entre les institutions civiles des Achéens représentées par Aratos, qui avaient une

INTRODUCTfON

teinte fortement timocratique, malgré leurs formes démocratiques, et la royauté nouvelle du Spartiate Cléomène III, que soutenaient surtout les masses, n'ait pu être ni vaincue ni oubliée; que l'homme d'État achéen qui avait tant de mérites n'ait vu dans le jeune roi de Sparte, dans le génie le plus original qu'ait pu produire la Grèce sur son déclin, que le destructeur de l'oeuvre de sa vie ; qu'il n'ait pas trouvé assez de grandeur d'âme, de renoncement à soi-même pour céder le pas à son puissant rival dans l'intérêt de la Grèce, pour abandonner à Cléomène l'hégémonie dans le Péloponnèse, et que^ d'autre part, ce même Aratos n'ait pas possédé luimême, dans cet âge de fer, le génie militaire, et n'ait pas eu à sa disposition un général qui eût pu se mesurer avec succès avec Cléomène (comme les Achéens en trouvèrent un par la suite dans Philopœmen, précisément un demi-siècle trop tard). Il arriva donc qu' Aratos, avec les débris de la Ligue achéenne et au moment de sa plus grande détresse (en 223 avant J.-C.) employa un moyen désespéré en appelant à son secours ces mêmes Macédoniens contre lesquels, pendant une génération, il avait lutté detoutesses forces. Quant auxÉtoliens, qui, avec toute leur énergie et leur audace, ne possédaient pas dans ces années décisives un homme d'État d'un esprit supérieur, qui étaient aussi peu capables que les Achéens de s'élever à des conceptions panhelléniques, les Étoliens ne purent pas prendre une part décisive et salutaire à la direction des affaires du Péloponnèse si gravement compromises. L'éminent roi de Macédoine, Antigone Doson, devint donc l'arbitre souverain des destinées de la Grèce. La défaite de Sellasie (dans l'été de l'année 221 av. J.-C.) mit fin pour toujours aux projets audacieux des Spartiates; la Ligue achéenne et Aratos se virent délivrés de leur puissant ennemi. Mais c'était une délivrance bien chèrement achetée. Non seulement, pendant la guerre contre Cléomène, Megalopolis, la perle des cités arcadiennes, reçut un coup dont elle ne se remit jamais entièrement (222); non seulement les troupes macédoniennes reprirent pied à Orchomène, en Arcadie, et à Corinthe, la clef du Péloponnèse : la liberté et l'autonomie des Achéens, l'espoir de reconstituer une Grèce indépendante s'évanouirent à jamais.

Le prudent Antigone était, en effet, l'homme qu'il fallait pour profiter largement de la faveur des circonstances, afin de renouveler et d'établir sur de fortes bases la suprématie macédonienne en Grèce. Dans l'état où se trouvaient les Grecs, il ne pouvait pas songer, il est vrai, à attacher les différentes villes grecques à la Macédoine en y établissant des « tyrans » , comme l'avaient fait ses prédécesseurs; il eut donc recours aux formes dont s'était servi le vainqueur de Chéronée : il créa une vaste « symmachie » gréco-macédonienne. Il constitua ainsi, pendant la guerre contre Cléomène, îme grande confédération d'États qui comprenait la Macédoine et la Thessalie, la Béotie et laPhocide, les tribus unies de l'Épire, l'Acarnanie, et enfin aussi les Achéens, et à laquelle, après la défaite de Cléomène, Sparte elle-même dut s'adjoindre. La mort prématurée d'Antigone ne permit pas d'organiser systématiquement cette nouvelle « symmachie » comme l'avait été celle que Philippe II avait constituée de force et que représentait le synode de Corinthe. De même — car les circonstances n'étant plus du tout semblables, Antigone choisit les formes les plus douces pour faire reprendre peu à peu aux Hellènes l'habitude de la suzeraineté macédonienne, — la suprématie de la Macédoine ne s'affirma pas de longtemps aussi fortement, du moins en apparence, que du temps de Philippe et d'Alexandre. Les États grecs qui faisaient partie de la nouvelle « symmachie » étaient réunis S du moins de nom, en une confédération, non pas sous l'hégémonie de la Macédoine, mais avec la Macédoine. Mais, en fait, l'hégémonie appartenait au roi de Macédoine, qui se réserva d'emblée la direction des affaires politiques, et auquel, à cause de ses forces supérieures, devait naturellement tomber en partage aussi le commandemen t militaire^; d'ailleurs, les divers membres de cette confédération n'avaient presque point d'intérêts communs et n'étaient plus unis que par leur alliance commune avec la Macédoine. A l'exception, d'une part, des Athéniens, qui, depuis leur

*) Cf. Droysen, Histoire de l'Hellénisme, Ht, p. 5H8 sqq., trad. Bouché- Leclercq.

2) Cf. PoLYB. (édit. Didot), II, 54, 4. IV, 67, 8. Pm:t. (éd. SintPnis\ Arat., c. 45.

délivrance du joug macédonien, se laissaient diriger complètement par la politique égyptienne, et, de l'autre, des puissants Etoliens et des cantons péloponnésiens, FÉlide et la Messénie, qui marchaient avec eux, tous les Etats de la péninsule grecque se retrouvaient alors (fin de Tannée 221 av. J.-G.) réunis sous la domination macédonienne. La fatale désunion des Grecs^ que les plus fâcheuses expériences n'avaient pu faire cesser et qui déjà au iv° siècle avant J.-G. avait placé entre les mains de Philippe II le gouvernement de la Grèce, mit aussi fin, d'une façon lamentable, au nouvel espoir d'un relèvement des Hellènes du iu« siècle, du moins en ce qui concerne le Péloponnèse. Et pourtant, il faut bien le dire, si les Hellènes de cette époque étaient incapables de mettre en mouvement dans tout leur ensemble les forces considérables dont ils disposaient encore et d'apaiser ou de faire cesser, par leur propre énergie, les haines vivaces qui renaissaient toujours au sein de ce peuple étrange, il n'en fallait pas moins considérer comme une circonstance favorable que la puissance qui, dans la péninsule, se rapprochait le plus des Grecs par une origine commune, eût assez de force pour réunir sous sa protection la plupart des membres de cette nation divisée et — bien qu'elle fît toujours passer en première ligne son propre intérêt — pour utiliser, sans en négliger aucune, dans la plupart des cantons grecs, les ressources dont ils pouvaient disposer encore. Gar précisément à cette époque oî^i le sort du Péloponnèse allait se décider, il devenait de plus en plus évident pour les hommes d'Etat les plus clairvoyants que les deux formidables grandes puissances de l'ouest, Garthage, qui depuis ses conquêtes en Espagne avait pris un nouvel essor, et la jeune grande puissance italique qui depuis 228 av. J.-G. avait déjà poussé ses avant-postes au delà de l'Adriatique jusqu'en Illyrie et à Gorcyre, se préparaient à une lutte pour l'existence dont l'issue devait nécessairement exercer une influence décisive sur le monde grec et le monde hellénistique. Dans cette éventualité, la monarchie macédonienne bien constituée, avec ses robustes habitants et sa vaillante armée, était le boulevard naturel de tout l'Orient en général, et tout d'abord la protectrice naturelle et nécessaire de la

péninsule grecque avec son système d'États compliqué. Et cette même Macédoine n'était plus du tout maintenant, à l'égard de la Grèce méridionale, dans la situation où elle avait été du temps de Philippe IL Le peuple macédonien, abstraction faite des tribus celtiques et illyriennes qui s'étaient fixées dans le pays, s'était complètement assimilé la civilisation hellénique; l'antipathie qu'éprouvaient les unes pour les autres, du temps de Philippe et même encore du temps d'Alexandre, les Hellènes et les Macédoniens avait pendant les cent dernières années presque entièrement disparu, par suite des rapports constants, soit pacifiques, soit hostiles, entre les deux nations; les intérêts de la Macédoine avaient fini par se confondre si bien avec ceux des autres Etats de la péninsule, qu'il ne fallait plus penser, dans l'état actuel du monde, à une séparation complète de la Grèce et de la Macédoine; chaque nouveau conflit et toutes les complications politiques en fournissaient la preuve. Ajoutez à cela la conviction depuis longtemps par tagée par bien des esprits* qu'une Macédoine puissante, dont les troupes vigoureuses fussent en état de résister avec succès aux dangereuses tribus des Barbares du nord, lUyriens, Dardaniens, Celtes et Thraces, était absolument nécessaire à la sécurité de la Grèce méridionale. Enfin, les forces militaires de la Macédoine proprement dite n'étaient plus, au temps dont nous parlons, à beaucoup près aussi supérieures à celles des Grecs qu'à l'époque d'Alexandre. La perte de milliers de ses plus robustes habitants conduits en Asie sous Alexandre le Grand et sous les Diadoques, les terribles incursions des Celtes et les incessantes guerres ultérieures avaient considérablement diminué la population de la Macédoine; dès le temps de Phihppe V, la levée d'une armée de 26,000 hommes à peine (mercenaires compris) coûtait des eff'orts extraordinaires, Du moment que la politique macédonienne cessait de pouvoir disposer en même temps de la Grèce, ou du moins d'une grande partie des cantons grecs, sa position de grande puissance se trouvait singulièrement compromise. Or, s'il avait été possible d'allier avec la Macédoine tous les

1) Cf. POLYB, IX,35.

États grecs de la péninsule, unis entre eux, même par dos liens assez lâches et par un certain sentiment d'intérêts communs, la liberté et l'indépendance des cantons grecs n'auraient probablement pas eu beaucoup à craindre de Pella.

Mais malheureusement, il n'en était pas ainsi. Sans parler des robustes Etoliens qui étaient restés indifférents à l'égard de la nouvelle ligue d'Antigone Doson, cette même ligue de création nouvelle n'était pas née, du moins en ce qui concerne les Grecs, de considérations et de calculs ayant une vaste portée ou s'élevant au-dessus des intérêts du moment; elle était partout le résultat d'une politique locale plus ou moins étroite. La plus grande partie de la Thessalie était, depuis l'époque de Philippe II, à l'exception de quelques rares moments d'indépendance, devenue province macédonienne; ceux des Acarnaniens, des Épirotes^, des Phocidiens qui étaient encore indépendants se jetèrent dans le parti macédonien à cause de leur antipathie pour les Etoliens, dont la puissance et la politique ambitieuse menaçaient leur indépendance locale et dont les brigandages ruinaient leurs propriétés. lien était à peu près de même des Béotiens, qui végétaient dans les excès et la débauche et qui déjà depuis le roi DémétriosII n'avaient cessé d'entretenir les relations les plus étroites avec la Macédoine. Quant au Péloponnèse enfin, nous avons déjà vu comment la désastreuse rivalité de Sparte et de la Ligue achéenne les fit tomber l'une et l'autre sous la domination macédonienne. Le plus important et le mieux ordonné des Etats groupés alors autour delà Macédoine, la Ligue achéenne, qui aurait très bien pu, même sous la domination macédonienne, conserver une certaine autonomie, avait malheureusement développé sa force armée d'une façon bien insuffisante sous la direction d'Aratos, très défectueuse au point de vue militaire : de telle sorte que les Achéens en étaient bien souvent réduits à appeler à leur secours des troupes macédoniennes. Par suite de cet état des affaires en Grèce, la prépondérance de la Macédoine dut se faire sentir, alors comme plus tard , d'une façon décisive au sein de la nouvelle Ligue : prépondérance qui ne reposaitpas uniquement, qui se fondait même bien moins sur l'étendue des ressources matérielles de cet État que sur la

valeur morale, la pratique constante du métier des armes^ la discipline militaire et politique du peuple macédonien, et sur la fermeté et la ténacité avec lesquelles les hommes d'État macédoniens, formés par une longue tradition politique, défendaient les intérêts de TÉtat et s'efforçaient de résoudre les problèmes politiques, qui leur étaient très clairement indiqués et dont ils avaient parfaitement conscience eux-mêmes. S'appuyant sur ses forces nationales, sur la Tliessalie, en grande partie macédonienne, avec sa forteresse maritime très importante de Démétriade (en Magnésie, sur le golfe dePagase), sur l'île d'Eubée, depuis longtemps au pouvoir de la Macédoine, très importante aussi au point de vue stratégique avec la forte Chalcis, qui, du côté de la mer, permettait d'entrer on Béotio, et sur Corinthe, la clef du Péloponnèse (de même que sur Orchomènc en Arcadie), Antigone Doson pouvait considérer comme solidement établie la domination de sa dynastie sur la Grèce. Comme État, Athènes ne comptait presque plus, et les puissants Étoliens, qui résistaient encore au roi et dont les possessions continentales — elles s'étendaient sur une vaste surface depuis Tarchipel céphallénique et la vallée de l'Achéloos jusqu'à Delphes, et du détroit de Rhion jusqu'aux Thermopyles et bien avant dans la Phthiotide — séparaient toujours encore les contrées septentrionales de la nouvelle Ligue des contrées méridionales, étaient si bien cernés et resserrés qu'Anligone pouvait bien espérer de les forcer eux aussi, tôt ou tard, à reconnaître son hégémonie.

Dans ces circonstances, il ne reste plus, depuis la bataille de Sellasie, à la plupart des Hellènes confédérés, parmi lesquels les Spartiates exaspérés conservaient seuls l'espoir d'un soulèvement des Étoliens, qu'à prendre leur parti de ce grand fait accompli : la domination de la Macédoine rétablie en Grèce. Quant aux Achéens, ceux dont les sympathies n'avaient pas été pour Cléomène pouvaient du moins espérer qu'en profitant sagement des circonstances nouvelles, ils verraient prospérer leurs affaires tant que leurs intérêts ne seraient pas contraires à ceux des Antigonides. Et c'est dans ce sens qu'Aratos, surtout depuis le jour mémorable où il rompit avec son propre passé, s'efforça de garantir au moins à ses chers

Péloponnésiens, par soainfluenco personnelle auprès des souverains macédoniens, une situation tolétable au sein de la nouvelle symmachie.

Ce fut donc un grand malheur, eu égard à la situation générale du monde à cette époque et à l'état des aiîaires de la péninsule gréco-macédonienne en particulier, que la mort subite d' Antigone Doson, de ce souverain eminent qui fut enlevé peu de temps après la bataille de Sellasie (vers la fin de l'an 221 ou au commencement de l'an 220 avant J.-C), à peine âgé de quarante ans^ Il est vrai qu'Antigone avait bien nettement fait sentir aux Achéensqu'à côté de la royauté militaire macédonienne, les institutions démocratiques du Péloponnèse étaient tout au plus tolérées. Aratos lui-même, jusque-là traité avec la plus grande distinction par le prudent monarque, avait dû, encore pendant la guerre contre Cléomène, se soumettre à Thumiliation de voir relever le^ statues des anciens « tyrans » dans la ville d'Argos délivrée par les Achéens et renverser celles des libérateurs achéens à Corinthe (excepté celle d'Aratos lui-même*). Le cruel traitement enfin que subit Mantinée, prise en 222, donnée ensuite aux Argiens, repeuplée par eux et appelée par Aratos « Anligonia », par déférence pour le roi '\ souilla d'une tache de sangla gloire militaire d'Antigone, même en admettant que les Achéens soient en grande partie responsables de ce crime.

Et cependant, vu l'état général du monde, la mort d'Antigone était pour les Hellènes aussi une grande perte. Car ce monarque était un homme, dans toute l'acception du mot, un hommecomme le monde grec et hellénistique n'en comptaitplus que peu à cette époque. S'il avait su rendre à la Macédoine sa puissance après l'avoir tirée d'une situation très fâcheuse; s'il avait su fixer l'inconstance de la fortune par son énergie opiniâtre et ses quaUtés éminentes comme souverain, il sut aussi

*) Cf. Droysen, Histoire de V Hellénisme , III, 584. Ç>-iS sqq. (540 (trad. Boucbé-Leclercq).

-) Plut., Aratus, c. 45. '

3) Plut., loe. cit. Polyb., Il, 57-62. Pausan. (éd. Siebelisj, VIII, 8, 6. Ce ne fut que l'empereur Adrien qui rétablit officiellement le nom de Mantinée. (Voy. ci-après, t. Tf).

très bien en imposer aux Grecs, s'attacher personnellement, par sa loyauté, par »es manières franches et bienveillantes,les hommes marquants de cette nation tristement divisée, et gagner leur confiance. Et si, comme chef militaire macédonien, il se tint sur la réserve vis-à-vis de la démocratie grecque, on ne peut lui reprocher les folies tant politiques que personnelles de son jeune successeur, ni la négligence et la brutalité avec laquelle il lésait les intérêts les plus sacrés, ni enfin son caractère cruel et vindicatif. En un mot, Antigone, en descendant au tombeau, priva la Grèce de celui qui, mieux que tout autre, eût pu diriger d'une main ferme les destinées de cette partie du monde oriental, au milieu de la crise formidable dans laquelle allait être entraînée bientôt la Macédoine elle-même par la lutte pour la domination du monde qui déjà s'annonçait à Touest de l'Adriatique.

La puissance de la Macédoine avait été si solidement rétablie par Antigone que, même après sa mort, aucune velléité de défection, aucune agitation ne se manifesta au scinde la nouvelle Ligue. On pouvait d'autant moins songer à un soulèvement que, par suite de la mort inattendue du grand Ptolémée III Évergète (en automne 221), qui peu de temps auparavant avait accueilli avec beaucoup de bienveillance Gléomène fugitif, et de l'avènement du faible Ptolémée IV, la politique ambitieuse de la cour d'Egypte cessa de se faire sentir au dehors et d'offrir comme jusqu'alors un point d'appui aux agitations de la Grèce contre la Macédoine. Quanta Aratos et aux Achéens, ils considéraient l'avènement du successeur d'Antigone sans la moindre inquiétude. [En effet, le nouveau roi Philippe V (fils de Démétrios II), cousin, beau-fils et pupille d'Antigone Doson et à peine âgé de dix-sept ans ^, avait été envoyé dans le Péloponnèse par son tuteur peu de temps avant la mort de celui-ci, pour se familiariser avec les affaires de ce pays sous la direction d'Aratos. Ce dernier avait réussi alors à gagner la faveur et la sympathie du jeune héritier de la couronne et à lui inspirer de la confiance en sa personne et en ses conseils*. Aussi Philippe, devenu roi, répondit-ilpendant plusieurs

^) PoLYB., IV, 5, 3. 24, 1. EusEB., Chron, arm., p. 334. Syncell., p. 508. ^) Plut., Amt., c. 46; cf. c. 47. s. fin.

INTUODUCTION 1,^

années aux espérances qu'Aratos avait fondées sur lui ; mais bientôt les circonstances, sans que l'influence de Philippe se fit encore sentir, se modifièrent de telle façon, que les États allies de la Macédoine, sans en excepter la Ligue achéenne, devinrent de plus en plus dépendantes de la puissance dirigeante. Une série de conflits très fâcheux entre les Étoliens et les Messéniens, qui avaient jusqu'alors vécu en amis avec la Ligue étolienne, mais avaient récemment conçu le projet de se joindre à la « symmachie » gréco-macédonienne^, amena d'abord au commencement de l'été de l'année 220 avant J.-C, entre les Etoliens et les Achéens^ de sanglantes collisions dans lesquelles ces derniers eurent si complètement le dessous, qu'ils furent obligés d'implorer le secours du roi Philippe. La tournure que prirent les affaires en Grèce amenèrent Philippe et ses alliés à entreprendre une grande guerre dont le but avoué était de reconquérir les villes enlevées depuis dix ans à divers alliés par les Étoliens, mais qui, au fond,, tendait à refouler ceux-ci dans les limites les plus étroites possibles, et à les faire reculer au moins au delà du mont Œta et de Delphes-. Nous n'avons pas à parler ici en détail de la guerre qui éclata alors et qui porte le nom de Guerre Sociale (219-217 avant J.-C.) ^ ; il suffira d'insister sur son importance politique.

Page 1