SULLA A ATHÈNES
(l*Éleusis^ Et lorsqu'il fut contraint par un accès de goutte, avant do s'embarquer pour l'Italie, d'aller prendre les eaux chaudes et sulfureuses d^Edepsos en Eubée % où il passa son temps avec des acteurs et d'autres artistes dionysiaques, il permit à quelques fugitifs — c'était ce qui restait de la population do la ville béotienne d'Halae, détruite après la bataille d'Orchomène — de rentrer dans leur patrie, parce que quelques pécheurs, dont il avait appris avec un étonnemont aussi naïf que frivole que quelques habitants d'Halae étaient encore vivants, lui avaient fait présent de quelques magnifiques poissons\ Du reste, Sulla n'abusa pas autrement de son pouvoir en Grèce; et notamment il ne fut point question cette fois-ci de vols considérables d'objets d'art. Que Sulla eût enlevé naguère de TOpisthodome du Parthénon athénien, pour ses opérations militaires, environ quarante livres d'or et près de six cents livres d'argent, cela était assez naturel ; colle fois, le général se contenta de faire transporter à Rome * la magnifique bibliothèque d'Apellicon, (qui avait partagé la ruine d'Aristion), très riche en livres précieux et en écrits de toute espèce, et notamment le manuscrit original, le plus complet qui existât alors, des Œuvres d'Aristote et de Théophraste^ Il fit en outre emballer, avec un certain nombre de tableaux et de statues, quelques colonnes doriques, destinées à la construction de l'Olympiéon athénien, pour en orner le temple de Jupiter au Capitole*. Déjà après la victoire remportée à Orchomène, on avait
*) Plut., Sulla, c. 26, init.
*) Plut,, Sw//a, c. 20. Strabon, X, 1, 9, p. 686 (4i7), v. aussi ?'ried- LANDER, DarsteU, a, d. Sitlengesch. Roms,, v. II, p. 20, 58 sq.
5) Pi.UT., Sulla, c. 26. BunsiA.N, p. 192.
*) Appian., Milhr., c. 39, On., cf. ErxissEN, p. 17.
^) Plut., Sulla, c. 26; cf. Strabon, XIII, 1, 5i, p. 906 sq. (608 sq.). Athen., V, p. 214 e. Suidas, s. v. i-v»ÀX. Sur le sort des œuvres d'Aristote à Rome, cf. Plut., ibid. Strabon, ibid., Lucian., Adv. indoct,, c. 4, et notamment Brandis dans le lihein. Mus., I (1827), p. 236 sq. Ellissen, p. 18. C. ZuMPT, Ueber den Bestand der philos. Schulen, p. 70. Stahr, Aristoteles, p. 18 sq., 114 sq., 128. Pauly, Realencyclop., vol. I, 2" édil., p. 992 sqq. 1226 sqq. Planer, de Tyrannione grammalico, p. 4.
') Cf. Plïn., JV. //., XXX Vf, 0 (5), 45. Buhsian, Geogr., p. 300. Ellisskn, p. 18. D'après Lucien, Zeuxis, c. .S, un vaisseau chargé par ordre de Sulla d'objets d'art ath<''niens péril flans une tempête près du cap Malée, en se
DÉPART DE SULLA POUR l'iTALIE 3S9
enlevé du temple d'Athéné, près de la petite ville béotienne dWlalcoménae, la statue d*ivoire de la déesse ^
Lorsque SuUa, au printemps de l'an 83 av. J.-C, quitta enfin TAttique et puis la Grèce, afin de s'embarquer pour Brundisium, selon les uns de Dyrrhachion% selon les autres en passant par Palro) % des troupes nombreuses de guerriers macédoniens et grecs, surtout péloponnésiens, raccompagnèrent pour aller se battre on Italie contre les démocrates, partisans de Marins \ Un corps d'armée romain, de force moyenne, resta provisoirement en Grèce (voy. ci-après)*. C'est ainsi que la péninsule grecque devint pour la première fois, comme tant de fois dans la suite, un des « arsenaux » des guerres civiles des Romains. Après le départ de Sulla, les Hellènes durent s'occuper eux-mêmes du rétablissement do leurs affaires, qui se trouvaient dans un état déplorable. Les vastes contrées du Nestos au Péloponnèse offraient en effet le plus triste spectacle. La Macédoine avait horriblement souffert ', et la Thessalie aussi avait été bien éprouvée. Mais dans les pays au sud des Thermopyles, les cantons même qui n'avaient pas été le théAtre de la guerre avaient été rudement malmenés par des contributions de guerre, des réquisitions, des levées de troupes; le nord de la Phocide, où Elatée seule reçut des Romains le précieux privilège de l'immunité en récompense de sa fidélité (p. 347) ', et avant tout les cam-
rendanl à Rome. Les compagnons de Sulla, par contre, se rendirent coupables de plusieurs vols d'objets d'art (Pausan., X, 21, 3) ; à Athènes, entre autres, des offrandes du Portique de Zeus Éleulhérios (près de l'agora : Bl'rsiAN, Geogr., p. 282, et De fuvn Athennrum disputât io, p. 6 sqq. et Pauly, H. £., vol. I, 2« édit., 1981. Curtius, Att. Studien, II, p. 20 sq.). — Sur les exactions des officiers de Sulla en Grèce, v. aussi le chap. suivant.
*) Pausan., IX, 33, 4. Bursïan, p. 234 sq. Ce fut peut-être alors ou un peu plus tard (si ce n'est déjà à Tépoque de Fulvius iNobilior) qu'on transporta à Rome, de l'enceinte sacrée d'Héraclès, près d'Alyzia, en Acarnanic, une œuvre de Lysippe, représentant les travaux et les combats d'Héraclès, Strabon, X, 2, 21, pag. 705 (450).
*) Plvt ., Sulla, c. 27.
') A p PI AN., BelL cic, I, 79.
*) Applan., ibid,
^) Cf. ZuMPT, Comm, Epiyr,, vol. It, p. 178 et 182 sq, Drumann, Gesch. Roms, vol. I, p. 532.
«) Cf. ci-dessus, p. 319. 333. 340.
') Pausan., X, 34, 2.
360 TniSTE ÉTAT DE LA GRftCE
pagnes de la Béotio et de TAttique, avaient été littéralement écrasées par les armées belligérantes. Si partout de nouvelles dettes, une vie misérable, une triste gêne étaient les suites do cetle guerre désastreuse, dans ces contrées- là surtout une telle quantité do la propriété publique et privée se trouvait ruinée, la perte d'hommes était si considérable, qu'en bien dos endroits un relovement n'était plus possible, encore que le goût indéracinable des Grecs pour les jeux solennels ait survécu à de telles épreuves. La ville phocéenne de Panopée (p. 348) ne so releva jamais* ; la spoliation de son temple, auquel on avait enlevé son unique trésor, suffit pour faire tomber complètement dans l'oubli Alalcoménœ, en Béotie *. Thèbes même souffrit tellement des suites de cette guerre, qu'à Tépoque de Slrabon déjà la ville n'était plus qu'un village insignifiant, et qu'au temps de Pausanias, la ville basse était complètement déserte et Tantique Cadmée seule encore habitée^ ; parmi les autres villes do la Béotie, un petit nombre seulement réussit à se maintenir dans une situation tolérable*. Les terribles dévastations de l'année 86 av. J.-C, la destruction du Pirée% l'horrible ravage de Délos, qui depuis cette guerre resta à peu près déserte ® et ne put jamais se
*) Cf. Pausan., X, 4, 1, et Bursian, p. 168.
2) Pausan., IX, 33, /i. Bursian, p. 234 sq.
3) Cf. Strabon, IX, 2, 5, pag. 017 fin. (403). Pausan., IX, 7, 4 Bursian, p, 225. ScHortN, Gesch. Griechenlands^ p. 407.
*) D'après une légende qui prit naissance plus tard, les dieux auraient fait pressentir aux Athéniens leur malheur par une pluie de cendres, une année avant la terrible époque de Sulla (Paus., IX, 6, 2).
«') Cf. Strauon, IX, 1, 15, p. 6(K3 (395 et 390), d'après lequel, encore de son temps, au Heu des magnifiques ports du Pirée et de Munychie, on ne trouvait plus qu'un hami^au insignifiant ou plutôt quelques rangées de maisons près des ports et du temple de Zeus Soter; v. aussi XIV. 2, 9, p. 960, fin. (054), et Lccan., PharsaL, III, 181 sqq. et Cic, Ad famil., IV, 5, 4. BuRSiA\,»p. 208.
*"') Nous ne savons pas au juste quand Délos, que Mithradate évacua en 84, fut rendue à Athènes. Que les Romains l'aient rendue aux Athéniens immédiatement après la p^uerre (comme le croit Mommsen, R, G., vol. II, p. 295), ou un p(>u plus tard, toujours est-il que du temps d'Auguste elle appartenait de nouveau aux Athéniens, comme le montre Strabon, X, 5, p. 744(480). B^cKii, r. /. Gr., vol. 11, p. 232 et p. 235, n<'2282, Meikr, Comm. Epitjr., I, n" 31, p. 35. Sur la situation de l'île aux temps de Strabon et de Pausanias, cf. Strab., lac, cit. Pausan., III, 23, 2. VIII, 33, 1.
LA GRÈCE APRÈS LA GUERRE 36i
relever du coup qui l'avait frappée, enlevèrent à jamais à Athènes, qui depuis la ruine de Corinlhe avait été la ville la plus brillante du monde hellénique eu Europe, Timportance politique qu'elle avait conservée jusque-là, et, au moins pour de longues années, sa situation de ville commerçante. Pendant les quelques années qui s'écoulèrent de 88 à 83 av. J.-C, la décadence de la Grèce avait fait des progrès effrayants, et les quelques dizaines d'années qui suivirent ne firent que rendre pire encore cette situation lamentable.