ÉTAT DES AFFAIRES EN BÉOTIE ET EN THESSALIE
étaient tombées à tel point sous Tenipife d'une brutale démagogie que, toujours d'après Polybe *, à Tépoque dont nous parlons (c'est-à-dire, au commencement de la guerre des Romains contre la Syrie), depuis vingt-cinq ans environ les tribunaux avaient à peu près cessé de fonctionner. Animées du plus honteux désir de gagner la faveur d'un peuple corrompu, les autorités surent empêcher tous les ans, par divers moyens, les poursuites pour dettes (surtout lorsque les créanciers étaient des étrangers). Très souvent, les plus hauts fonctionnaires s'efTorçaîent en outre, pour se faire réélire, de gagner la faveur des masses sans fortune en gaspillant d'une façon impardonnable les deniers publics. — En Thessalie, enfin, où Tesprit turbulent et inquiet de la race dominante, qui n'avait jamais réussi à constituer de véritables cités grecques, n'avait su utiliser en aucun temps dans un but élevé les ressources considérables de ce beau pays^ où Tantique antagonisme entre les nobles thessaliens et les serfs pénestes n'avait jamais cessé d'exister, les choses n'allaient pas mieux. Le relâchement traditionnel des mœurs des classes aisées, qui autrefois déjà avait tant scandalisé les autres Grecs, durait toujours, ainsi que tout ce qu'on racontait en outre de fâcheux sur le compte des habitants de cette contrée. Les Pénestes continuaient à nourrir leur sourde colère : mais la race dominante continua à donner aux Romains, comme naguère aux Hellènes et aux Macédoniens, le spectacle d'un désordre semblable à celui des plus beaux temps de l'anarchie polonaise ou magyare : aucune journée de vote, aucune assemblée publique, en général, aucune réunion politique ne se passait sans tumulte, sans scènes violentes de l'espèce la plus dangereuse*. Le tableau de l'état moral de la Grèce européenne de cette époque est donc très peu réjouissant; c'était un étal de choses dont la connaissance plus exacte devait peu à peu affaiblir considérablement les chaudes sympathies d'une pargenre, également occupées de jouissances matérielles, que Ton rencontre plus tard dans le Levant grec et dans les îles comme Ténos, voy. Bôckh, C. l,Gr,y II, Addenda, 1057, 2339 b. Conze, Reise nach der Insel Lesbos, p. 63.
*) PoLYB., XX, 6, t-4 (Cf. XXIII, 2, 2. 11); cf. Droysen, loc. cit., et MoMMSBN, Rôm, Geschichtey I, p. 699.
«) Liv., XXXIV, 51. Voy. Droysen, III, p. 91 .
i04 CONTRASTE MORAL ENTRE LES GRECS ET LES ROMAINS
tic des hommes d'Elat romains. Il esl très vrai qu'en Italie aussi, la situation devonait menaçante à plus d'un égard, et les temps n'étaient plus très loin où, à Rome aussi, non sans l'influence décisive do l'invasion de Thellénisme, une fatale corruption devait se répandre partout. Mais, à Tépoque de Flamininus, les habitants de Rome et de lltalie pouvaient être considérés comme moralement purs en face de la profonde corruption des pays grecs et hellénistiques. Les agissements si souvent mesquins des partis en Grèce, la démocratie impatiente de tout joug, l'égoïsme des classes aisées, leur indifférence à regard du bien de l'État *, l'abandon frivole des antiques croyances par un grand nombre d'Hellènes, le pillage brutal des sanctuaires, la débauche effrénée, les excès et les brigandages des mercenaires, la cruauté et la rapacité des partis politiques, que nous avons si souvent rencontrés avec horreur en Grèce, enfin l'avidité et la corruption répandues partout révoltaient ces fiers et nobles citoyens romains. Quel dégoût ne devait pas éprouver Flamininus lorsque, après la bataille des Cynoscéphales, les Étoliens se hâtèrent d'attribuer à For macédonien sa modération à l'égard du roi Philippe *! Et ce n'est qu'avec une profonde douleur que le noble Achéen Polybe' compare les Grecs^ ses contemporains, qui, même dans les plus simples affaires d'argent, surtout lorsqu'il s'agissait des fonds publics, ne croyaient pouvoir trouver assez de lémoins, de clauses et de serments pour mettre un frein à la déloyauté universelle, aux fiers Romains qui, tout en estimant beaucoup et en s'efforçant d'augmenter leur fortune et leurs biens, se fiaient et pouvaient se fier en affaires à la simple parole donnée. C'est peut-être là, au fond, la vraie raison delà froideur croissante des Romains et de leur politique de plus en plus dure à l'égard des Grecs. Disons en passant dès à présent que la manière de voir et les mœurs, les habitudes et les plaisirs de ces Grecs — pour lesquels, à cause de leur art merveilleux, de leur poésie, de leur science, de leur culture intellectuelle et de
») Liv., XXXI Y, 34, s. fin.
«) Liv., XXXIIl, il. PoLYD., XVIII, 17 et 18.
3) PoLYB., VI, 56, 13 sqq. Cf. K. Fr. Hermann, Griech. PrhataiUrth., §t), 12 et 13,