‹ Histoire de la Grèce sous la domination des Romains (volume 3)Chapitre 163 sur 186 · ANTOINE ET LES ATHÉNIENS · texte numérisé non relu

ANTOINE ET LES ATHÉNIENS

tant 8 de cette ville si cruellement maltraitée par Calénus six ans auparavant, et leur promit de reconstruire leur temple d'Apollon; cet édifice, d'ailleurs vieux et laid, avait probablement été détruit lors de la prise de Mégare par Calénus; c*esl avec une ironie toute moderne qu'il répondit aux bons bourgeois de cette petite ville insignifiante qui lui montraient leur Hôtel-de- Ville, en comptant sur son étonnement et son admiration : « Il est petit, il est vrai, mais il ne tient plus ^ »

Cet aimable commandant en chef n'en devait pas moins achever la ruine de la Grèce. Antoine n'était pas, il est vrai, rapace comme beaucoup de gouverneurs romains ou de banquiers chargés de la malédiction des provinces ; mais il lui fallait des sommes énormes pour satisfaire ses soldats et subvenir aux dépenses de sa vie déréglée. La Grèce, notamment le Péloponnèse, dut lui fournir des sommes considérables, et il ne se trouva pas partout des Romains obligeants comme les banquiers Nemerius et Marcus Cloatius à Gytheion, qui non seulement prêtèrent de l'argent à la ville, 'mais s'employèrent utilement pour elle auprès de l'agent du triumvir*. Antoine était d'ailleurs excessivement léger et ne se préoccupait que fort peu des expédients financiers et des exactions de ses compagnons ^. Ces défauts, joints aux complications des affaires po. litiques pendant les douze années qui suivirent, portèrent à son comble la misère des Hellènes des deux côtés de la mer Egée. Ce furent d^abord les Grecs d'Asie qui souffrirent le plus cruellement*. Là aussi, il est vrai, Antoine , après avoir débar. que à Éphèse (au commencement de l'an 41), se montra disposé au pardon ; il fut clément à l'égard des Hellènes, qui, le connais-

*) Plut., Anton,, c. 23 fin. Cf. Paus., I, 42, 5. Bursian, Geogr., vol. I, p. 377 sqq.

' Sur ces deux frères, qui, avant et après la mort de Césnr, ont rendu à Gytheion des services analogues à ceux que Pomponius avait rendus auparavant à Athènes, voy. l'inscription de Gytheion, des années 40-38 avant J.-C, publiée par Sauppe dans lès Nachrichten von d. K, Gesellschaft d. Wiss. zu GôUingen, 1865, n» 17. p. 461 et 1867, n» 9, p. 156 sqq. et Philoloyus, XXV [1867], p. 557 sqq.

') Dans l'entourage d'Antoine, décrit avec tant de malice par Cicéron, se trouvaient aussi beaucoup de Grecs, comme (cf. Drumann, vol. I, p. 116. 513 sqq.) Cydas de Crète, LysiaJe d'Athènes, Métrodore et d'autres,

*) Appian.", V, 2.

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sant très bien, le reçurent avec enthousiasme et le comblèrent d'honneurs; il récompensa notamment les malheureux Rhodiens, qui, à la nouvelle de la défaite et de la ruine du parti républicain àPhilippes, s'étaient révoltés sans tarder et avaient contraint la garnison laissée dans Ttle par Cassius à se retirer: poupprix de leur fidélité, il leur donna les îles d'Andros, de Ténos et de Naxos, et la ville de Myndos *. Mais le général avait besoin de beaucoup d'argent ; il fallut donc que ce pays, si cruellement exploité par Dolabella, Brutus et Cassius (p. 437), lui payât dix années de tribut dans l'espace d'un an. Il voulut bien, à la fin, se contenter d'un tribut de neuf an s payable en deux ans, et Ton considéra cette concession comme une grande faveur. Et cependant cet homme, d'ailleurs très généreux aux dépens de la province, qui tâchait de se procurer de l'argent par tous les moyAis possibles, excepté par l'usure, les spéculations et l'économie, se préoccupait si peu de l'énorme profit que faisaient ses officiers et ses favoris sur les impôts de la province d'Asie, que sa caisse, en fin de compte, ne se trouva que médiocrement pleine. Il fallut donc que les habitants de la province d'Asie couvrissent encore le déficit ! Hybréas (avoué et premier magistrat de Mylasa) parait avoir réussi enfin, grâce à la franchise de ses paroles et à ses énergiques remontrances, à restreindre ces abus dans une certaine mesure *. Ce fut probablement vers la fin de Tan 41 ou au commencement de l'an 40 qu'il dit à Antoine : « L'Asie t'a donné 200.000 talents (1200 millions de francs) ! Si tu veux nous imposer deux fois par an, il faut aussi que tu nous donnes deux étés et deux automnes ! Si tu n'as pas reçu ces 200.000 talents, demande-les à ceux qui les ont touchés; mais, si tu les as reçus et déjà dépensés, nous sommes perdus ! » Ces exactions et, bientôt après, la terrible invasion des Parlhcs, qui pénétrèrent,

«) Rhein. Mus. N. F., Il, p. 97. Bôckh. C. /. Gr., Il, p. 1079, n«2417 b. Appien, V, 7, dit que les Rhodiens perdirent bientôt après ces nouvelles acquisitions (par ordre d'Octavien, sans doute, après la bataille d'Actium), <« parce qu'ils avaient été des maîtres trop sévères » , c'est-à-dire probablement parce qu'ils s'étaient rendus coupables d'exactions.

•) Appian., V, 4-7. Plut., Anton., c. 24. Stbab , XIII, 4, 15 fin., p. 935 (630). XIV, 1, 41, p. 959 (648) et 2, 24, p. 974 (659) Dio Cass., XLVIII, 24 init. et 30. Blass, Griech. BeredlsamkeU, p. 73 sqq.

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en 40 av. J.-C, jusqu'en Carie et en lonie; les préparatifs formidables que fit Antoine en 36 av. J.-C. pour les repousser, puis la mauvaise administration du pays par Antoine, qui (depuis 35) résidait à Alexandrie, et enfin les immenses préparatifs qu'il fit pour sa dernière guerre contre Octavîen, achevèrent la ruine des Grecs d'Asie. En Achaïe, le sort des Hellènes fut tout différent.

La Grèce d'Europe avait joui de plusieurs années d'une paix profonde, troublée seulement, vers 39 environ av. J.-C, par les flottes de Sextus Pompée, alors maître de la Sicile, et par celles de l'amiral Domitius Ahénobarbus% qui croisait dans lamerlgnienne avec un reste des forces navales de Brutus et de Cassius, en s'appuyant sur quelques points fortifiés^ comme, par exemple, Céphallénie. L'arrivée à Athènes de Fulvie, femme d'Antoine (avec ses partisans ), après la malheureuse guerre de Pérouse (au printemps de Tannée 40), les scènes assez vives qui eurent lieu entre les deux époux , la mort de Fulvie à Sicyone', tous ces échos des événements les plus réccmts en Italie pouvaient bien exciter l'intérêt des Hellènes; mais la guerre entre Antoine et Octavien, qu'on redoutait déjà, en vue de laquelle Tîle de Rhodes avait dû fournir des vaisseaux^, n'avait pas encore éclaté. Au contraire, Antoine, après la signature des traités — de celui de Brundisium, par lequel Octavien et Antoine se partageaient l'empire romain (dans l'automne de Tan 40), et de celui de Misène (dans Tété de l'année 39), qui rétablit pour quelque temps la paix entre Sextus Pompée et les triumvirs — s'en retourna tranquillement en Grèce, dans l'automne de l'année 39^ maître de toutes les provinces et de tous les États clients de Tempire situés à l'est d'une ligne passant par la mer Ionienne et l'Adriatique, le fleuve Drilon (qui séparait l'Illyrie macédonienne de la Dalmatique) et la ville de Scodra. Accompagné cette fois de sa jeune et charmante femme Octavie, sœur d'Octavieo, que celui-ci lui avait donnée en mariage, en 40, pour assurer

<) Cf. Appian.. V, 25. 26.

») Appian., V, 50. 52. 55. Plut., Anton., c. 30. Dio Gass., XLVIIÏ, 27, 28. Zonar., X, 22.

^) Plut., loc, cit, Appian., V, 52. 55.

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rexéciition du traité de Brundisium, il choisit pour résidence Athènes et y resta avec cette femme distinguée (sauf quelques interruptions) depuis la fin de Tannée 39 jusqu'au printemps de Tan 36 av. J.-C. Cependant le maintien de la paix dans Tempire devait coûter cher, du moins au Péloponèse. On sait qu'Octavien et Antoine signèrent en 39, àMisène, un traité de paix avec Sextus Pompée, le fils du grand Pompée, qui, depuis Tan 43 av. J.-C, paralysait le commerce sur les côtes de l'Italie, grâce à sa flotte puissante et à sa position de maître de la Sicile, et empêchait l'arrivage devenu indispensable des blés d'outre-mer en Italie. Une des clauses de ce traité était la cession du Péloponnèse à Sextus*. Or Antoine, avant de livrer ce pays à Pompée, qu'il détestait^ voulait le rendre aussi improductif que possible; comme il avait toujours besoin d'argent et que l'Asie ne pouvait plus fournir alors de nouvelles sommes d'argent, il se mit à exploiter sans pitié le Péloponnèse, en lui imposant d'énormes contributions. II finit même par déclarer que le Péloponnèse ne pouvait être cédé à Sextus que si ce dernier lui payait les sommes qui lui étaient encore dues dans la péninsule, ou s'il en garantissait tout au moins le paiement, ou enfin s'il voulait attendre que les habitants l'eussent satisfait. Bientôt de nouvelles difficultés surgirent, cl Antoine consentit d'autant moins à se dessaisir de la péninsule que les rapports entre Sextus et Octavien étaient redevenus assez tendus pour rendre inévitables une rupture

M Plut., Anton., c. 33. Appian., V, 76 inil. Zonar., X, 23 init.

») D'après Appian., V, 72. 77. 80. Si Vbll., II, 77 et Dio Cass., XLVIlï, 36. 39. 46. ZoNAR., X, 22, mettent le mot « Achaïe », il ne faudrait pas, avec Drumann, vol. I, p. 430, note 8^ accuser Appien d'inexactitude; il est plus probable que Pompée, qui, à Touest, ajoutait à son empire maritime la Sardaigne et la Corse, se contenta, en Orient, du Péloponnèse, au lieu de prétendre à la possession de la Grèce centrale, très difficile à défendre; il ne faut pas oublier que le Péloponnèse, à une époqpe où la situation politique de la Grèce était toujours encore indécise et où l'étendue géographique du nom officiel d* a Achaïe » était encore mal définie, est appelé à plusieurs reprises « Achaïe ». Cf..KuHN, Beitràge zur Verf, d,Rom. Reichs, p. 130 et Slàdt, Verf,, vol. II, p. 72. Curtius, Pelop., vol. I, p. 111. Zumpt, Comm, Epigr,, II, p. 251. La cession du Péloponnèse à Sextus Pompée a laissé des BO'Jvenirs dans des noms de Spartiates romanisés (voy, Bîkîkh, C. J. Gr., vol. l, p. 657, et n»» 1242. 1267. 1284. 1345. 1357. 1365-1369).

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ouverte et une nouvelle guerre \ Pendant ce temps, on menait joyeuse vie à Athènes. Les Athéniens avaient brillamment reçu, dans Tautomne de Tannée 39 av. J.-C. , le général nouvellement marié ainsi que sa jeune femme, et Antoine — il avait, sur ces entrefaites, confié à son éminent légat P. Ventidius la guerre contre les Parthes, par lesquels (p. 443) l'Assyrie et TAsie-Mineure avaient été envahies en 40, et à son légat Gaius Asinius Pollion le soin de combattre et de soumettre les Parthiniens (près de Dyrrhachion), qui, depuis 42, persistaient dans la révolte comme fidèles partisans de Brutus (Pollion célébra son triomphe sur cette peuplade le 25 octobre 39') se disposa à mener en attendant, au milieu d'eux, une vie de plaisirs faciles et élégants. A la grande joie des Athéniens, il adopta les mœurs de la Grèce, porta le costume du pays, et fréquenta les gymnases et les leçons des philosophes et des rhéteurs qui enseignaient à Athènes. Et lorsque, dans l'hiver de 39-38 av. J.-C, il reçut la nouvelle des brillantes victoires de Ventidius, qui depuis Tété de l'année 39 avait chassé les Parthes de l'Asie Mineure, les avait battus à plusieurs reprises dans le Taurus et sur les frontières de Syrie et avait fini par les expulser de cette contrée, il célébra ces succès à Athènes par des fêtes splendides; les habitants furent magnifiquement traités; les jeux athlétiques, auxquels le général assista en personne, en qualité de gymnasiarque, les remplirent d'enthousiasme '. Les Athéniens, selon leur habitude, répondaient à ces marques de condescendance par des flatteries exagérées ; c'est ainsi qu*ils consacrèrent à Antoine \ en changeant

*) Dio Cass., XLVIII, 39 init., 46 init. et cf. Appian., V,77. 80. Zonar., X, 23, init.

•) Dio Cass., XLVIII, 41 fin. Appian,, V, 75. Hobat., Carm., II, 1, 16et y. Drumann, vol. I, p. 441. II, p. 10. A la même époque, d'autres troupes d*Antoine faisaient la guerre aux Dardaniens, qui inquiétaient constamment la Macédoine. Appian., V, 75.

') Appian., V, 75 et 76. Plut., Anton., c. 33.

*) Plut., Ant,, c. 60 (cf. Dio Cabs,, L, 15). C'est le premier exemple qu'on puisse citer à Athènes du procédé peu délicat qui consistait & consacrer à des hommes encore vivants des œuvres^ d'art des temps passés en en changeant l'inscription. Cet usage devint alors de plus en plus fréquent; c'est ainsi qu'entre antres Pausanias trouva près du temple d'Héra, non loin d'Argos, sur la colline Eubœa, une statue d'Oreste consacrée à Auguste. H, 17, 3. Ross., ArchdoL Aufs., vol. I, p. 170 sqq., 184.

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les inscriptions, les statues colossales érigées autrefois dans Tacropole en l'honneur des rois de Pergame Eumène II et Altale II. Comme il l'avait déjà fait en Asie après la bataille de Philippes% Antoine ne craignit pas de se poser à Athènes en « nouveau Dionysos ». Dans les grottes et sur les pentes du rocher de l'acropole, au-dessus du théâtre de Dionysos, il célébra un jour, avec ses amis et avec la coopération do nombreux artistes et mimes italiens, une fête bachique, aussi immorale que grotesque et fantasque; puis, après de copieuses libations, il monta le soir à Tacropole, tandis que des lampes et des torches éclairaient brillamment tous les toits de la ville. Il y eut dans la suite plusieurs fêtes du même genre. Puis il ordonna à toutes les villes de la Grèce, par la voix des hérauts, de l'adorer conmie « Dionysos ». Les Athéniens furent assez serviles et en même temps assez naïfs pour fiancer le nouveau Dionysos à leur déesse Athéné Polias ; le Romain, très pratique, les pria de lui donner une dot d*un million de drachmes (ou de francs), ou même de mille talents (six millions de francs. ') Lorsque, au printemps de l'année 38, il se remit en route pour l'Asie, pour faire la guerre aux Parthes, il laissa sa femme en Grèce et emporta, obéissant aux injonctions d'un oracle, une couronne faite d'une branche de l'olivier sacré d'Athéné, sur l'acropole, et une cruche remplie d'eau de la source de Clepsydra (p. 345) ^. Les Athéniens ne devaient plus le revoir que dans des circonstances complètement différentes, après que, au printemps de l'année 36 av. J.-C, il se fut rendu d'abord en

*) Cf. Plut., Anton., c. 24. Vell., II, 82.

*) On sait qu'Antoine s'efforçait d'accréditer la légende d'après laquelle sa race descendait d'Héraclès (dont, soit dit en passant, prétendait aussi descendre la gens Fabia de Rome); Drumann, vol. I, p. 59, note 2, r.f. Appian., III, 16 fln., 19 fin. Plut., Anton,, c. 4. 36. 60. — Sur cette comédie du « nouveau Bacch us athénien », v. Dio Cass.,XLVI[î, 39. Zonar., X, 23 init. Plut., Anton., c. 60. Socrat. Rhod., ap. Athen., IV, pp. 147 e. 148, c-d, et Senrc, Suasor.^ 1. Voy. aussi C. Bôtticher dans le Philologus, vol. XXII, fasc 1 (1864), p. 74. Preller, Rôm. MythoL, 2» édit-, p. 772.

•) Plut,, Anton,, c. 34 init. et cf. C. Bôtticher, op, cit. Antoine revint encore une fois à Athènes en 38 , après sa courte expéilition en Syrie (Plut,, Anton., c. 34), pour y rester jusqu'au printemps de l'an 36. Drumann, vol. I, p. 446-450.

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